← Table of contents
Le Journal d'une Femme de Chambre

OCTAVE MIRBEAU (continued 7)

Reading edition

William avait de ces aphorismes désenchantés. Et comme c'était, tout de même, un homme très galant, il ajoutait en me prenant la taille:

—Un petit trognon comme toi, ça flatte moins la vanité d'un amant... Mais c'est plus sérieux, tout de même.

Je dois dire que ses colères et ses gros mots, Madame les passait toujours sur Monsieur... Avec nous, elle était, je le répète, plutôt timide...

Madame montrait aussi, au milieu du désordre de sa maison, parmi tout ce coulage effréné qu'elle tolérait, des avarices très bizarres et tout à fait inattendues... Elle chipotait la cuisinière pour deux sous de salade, économisait sur le blanchissage de l'office, renâclait sur une note de trois francs, n'avait de cesse qu'elle eût obtenu, après des plaintes, des correspondances sans fin, d'interminables démarches, la remise de quinze centimes, indûment perçus par le factage du chemin de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque fois qu'elle prenait un fiacre, c'étaient des engueulements avec le cocher à qui, non seulement elle ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait encore le moyen de carotter... Ce qui n'empêche pas que son argent traînât partout avec ses bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et les meubles. Elle gâchait à plaisir ses plus riches toilettes, ses plus fines lingeries; elle se laissait impudemment gruger par les fournisseurs d'objets de luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du vieux maître d'hôtel, comme Monsieur, du reste, ceux de William. Et, cependant, Dieu sait s'il y en avait de la gabegie, là-dedans!... Je disais à William, quelquefois:

—Non, vrai! tu chipes trop... Ça te jouera... un mauvais tour...

A quoi William, très calme, répliquait:

—Laisse donc... je sais ce que je fais... et jusqu'où je peux aller. Quand on a des maîtres aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne pas en profiter.

Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces continuels larcins qui, continuellement, en dépit des tuyaux épatants qu'il avait, allaient aux courses grossir l'argent des bookmakers.

Monsieur et Madame étaient mariés depuis cinq ans... D'abord, ils allèrent beaucoup dans le monde et reçurent à dîner. Puis, peu à peu, ils restreignirent leurs sorties et leurs réceptions, pour vivre à peu près seuls, car ils se disaient jaloux l'un de l'autre. Madame reprochait à Monsieur de flirter avec les femmes; Monsieur accusait Madame de trop regarder les hommes. Ils s'aimaient beaucoup, c'est-à-dire qu'ils se disputaient toute la journée, comme un ménage de petits bourgeois. La vérité est que Madame n'avait pas réussi dans le monde, et que ses manières lui avaient valu pas mal d'avanies. Elle en voulait à Monsieur de n'avoir pas su l'imposer, et Monsieur en voulait à Madame de l'avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne s'avouaient pas l'amertume de leurs sentiments, et trouvaient plus simple de mettre leurs zizanies sur le compte de l'amour.

Chaque année, au milieu de juin, on partait pour la campagne, en Touraine, où Madame possédait, paraît-il, un magnifique château. Le personnel s'y renforçait d'un cocher, de deux jardiniers, d'une seconde femme de chambre, de femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des paons, des poules, des lapins... Quel bonheur! William me contait les détails de leur existence, là-bas, avec une mauvaise humeur acre et bougonnante. Il n'aimait point la campagne; il s'ennuyait au milieu des prairies, des arbres et des fleurs... La nature ne lui était supportable qu'avec des bars, des champs de courses, des bookmakers et des jockeys. Il était exclusivement Parisien.

—Connais-tu rien de plus bête qu'un marronnier? me disait-il souvent. Voyons... Edgar, qui est un homme chic, un homme supérieur, est-ce qu'il aime la campagne, lui?...

Je m'exaltais:

—Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes pelouses... Et les petits oiseaux!...

William ricanait:

—Les fleurs?... Ça n'est joli que sur les chapeaux et chez les modistes... Et les petits oiseaux? Ah! parlons-en... Ça vous empêche de dormir le matin. On dirait des enfants qui braillent!... Ah! non... ah! non... J'en ai plein le dos, de la campagne... La campagne, ça n'est bon que pour les paysans...

Et se redressant, d'un geste noble, avec une voix fière, il concluait:

—Moi, il me faut du sport... Je ne suis pas un paysan, moi... je suis un sportsman...

J'étais heureuse, pourtant, et j'attendais le mois de juin avec impatience. Ah! les marguerites dans les prés, les petits sentiers, sous les feuilles qui tremblent... les nids cachés dans les touffes de lierre, aux flancs des vieux murs... Et les rossignols dans les nuits de lune... et les causeries douces, la main dans la main, sur les margelles des puits, garnis de chèvrefeuilles, tapissés de capillaires et de mousses!... Et les jattes de lait fumant... et les grands chapeaux de paille... et les petits poussins... et les messes entendues dans les églises de village, au clocher branlant, et tout cela, qui vous émeut et vous charme et vous prend le coeur, comme une de ces jolies romances qu'on chante au café-concert!...

Quoique j'aime à rigoler, je suis une nature poétique. Les vieux bergers, les foins qu'on fane, les oiseaux qui se poursuivent de branche en branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes, et les ruisseaux qui chantent sur les cailloux blonds, et les beaux gars au teint pourpré par le soleil, comme les raisins des très anciennes vignes, les beaux gars aux membres robustes, aux poitrines puissantes, tout cela me fait rêver des rêves gentils... En pensant à ces choses, je redeviens presque petite fille, avec des innocences, des candeurs qui m'inondent l'âme, qui me rafraîchissent le coeur, comme une petite pluie la petite fleur trop brûlée par le soleil, trop desséchée par le vent... Et le soir, en attendant William dans mon lit, exaltée par tout cet avenir de joies pures, je composais des vers:

Petite fleur, O toi, ma soeur, Dont la senteur Fait mon bonheur... Et toi, ruisseau, Lointain coteau, Frêle arbrisseau, Au bord de l'eau, Que puis-je dire, Dans mon délire? Je vous admire... Et je soupire... Amour, amour... Amour d'un jour, Et de toujours!... Amour, amour!...

Sitôt William rentré, la poésie s'envolait. Il m'apportait l'odeur lourde du bar, et ses baisers qui sentaient le gin avaient vite fait de casser les ailes à mon rêve... Je n'ai jamais voulu lui montrer mes vers. A quoi bon? Il se fût moqué de moi, et du sentiment qui me les inspirait. Et sans doute qu'il m'eût dit:

—Edgar, qui est un homme épatant... est-ce qu'il fait des vers, lui?...

Ma nature poétique n'était pas la seule cause de l'impatience où j'étais de partir pour la campagne. J'avais l'estomac détraqué par la longue misère que je venais de traverser... et, peut-être aussi, par la nourriture trop abondante, trop excitante de maintenant, par le Champagne et les vins d'Espagne, que William me forçait à boire. Je souffrais réellement. Souvent, des vertiges me prenaient, le matin, au sortir du lit... Dans la journée, mes jambes se brisaient; je ressentais, à la tête, des douleurs comme des coups de marteau... J'avais réellement besoin d'une existence plus calme, pour me remettre un peu...

Hélas!... il était dit que tout ce rêve de bonheur et de santé, allait encore s'écrouler...

Ah! merde! comme disait Madame...

Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient toujours dans le cabinet de toilette de Madame et, toujours, elles naissaient de prétextes futiles... de rien. Plus le prétexte était futile et plus les scènes éclataient violentes... Après quoi, ayant vomi tout ce que leur coeur contenait d'amertumes et de colères longtemps amassées, ils se boudaient des semaines entières... Monsieur se retirait dans son cabinet où il faisait des patiences et remaniait l'harmonie de sa collection de pipes. Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une chaise longue, longuement étendue, elle lisait des romans d'amour... et s'interrompait de lire, pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec rage, avec frénésie: tel un pillage... Ils ne se retrouvaient qu'aux repas... Dans les premiers temps, je crus, n'étant point au courant de leurs manies, qu'ils allaient se jeter à la tête assiettes, couteaux et bouteilles... Nullement, hélas!... C'est dans ces moments-là qu'ils étaient le mieux élevés, et que Madame s'ingéniait à paraître une femme du monde. Ils causaient de leurs petites affaires, comme si rien ne se fût passé, avec un peu plus de cérémonie que de coutume, un peu plus de politesse froide et guindée, voilà tout... On eût dit qu'ils dînaient en ville... Puis, les repas terminés, l'air grave, l'oeil triste, très dignes, ils remontaient chacun chez soi... Madame se remettait à ses romans, à ses tiroirs... Monsieur à ses patiences et à ses pipes... Quelquefois, Monsieur allait passer une heure ou deux à son club, mais rarement... Et ils s'adressaient une correspondance acharnée, des poulets en forme de coeur ou de cocotte, que j'étais chargée de transmettre de l'un à l'autre... Toute la journée, je faisais le facteur, de la chambre de Madame au cabinet de Monsieur, porteuse d'ultimatums terribles, de menaces... de supplications... de pardons et de larmes... C'était à mourir de rire...

Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient, comme ils s'étaient fâchés, sans raison apparente... Et c'étaient des sanglots, des «oh!... méchant!... oh! méchante!»... des: «c'est fini... puisque je te dis que c'est fini»... Ils s'en allaient faire une petite fête au restaurant, et, le lendemain, se levaient très tard, fatigués d'amour...

J'avais tout de suite compris la comédie qu'ils se jouaient à eux-mêmes, les deux pauvres cabots... et quand ils menaçaient de se quitter, je savais très bien qu'ils n'étaient pas sincères. Ils étaient rivés l'un à l'autre, celui-ci par son intérêt, celle-là par sa vanité. Monsieur tenait à Madame qui avait l'argent, Madame se cramponnait à Monsieur qui avait le nom et le titre. Mais, comme, dans le fond, ils se détestaient, en raison même de ce marché de dupe qui les liait, ils éprouvaient le besoin de se le dire, de temps à autre, et de donner une forme ignoble, comme leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à leurs mépris.

—A quoi peuvent bien servir de telles existences?... disais-je à William.

—A Bibi!... répondait celui-ci qui, en toutes circonstances, avait le mot juste et définitif. Pour en donner l'immédiate et matérielle preuve, il tirait de sa poche un magnifique impérialès, dérobé le matin même, en coupait le bout, soigneusement, l'allumait avec satisfaction et tranquillité, déclarant, entre deux bouffées odorantes:

—Il ne faut jamais se plaindre de la bêtise de ses maîtres, ma petite Célestine... C'est la seule garantie de bonheur que nous ayons, nous autres... Plus les maîtres sont bêtes, plus les domestiques sont heureux... Va me chercher la fine champagne...

A demi couché dans un fauteuil à bascule, les jambes très hautes et croisées, le cigare au bec, une bouteille de vieux Martell à portée de la main, lentement, méthodiquement, il dépliait l'Autorité, et il disait avec une bonhomie admirable:

—Vois-tu, ma petite Célestine... il faut être plus fort que les gens qu'on sert... Tout est là... Dieu sait si Cassagnac est un rude homme... Dieu sait s'il est en plein dans mes idées, et si je l'admire, ce grand bougre-là... Eh bien, comprends-tu?... je ne voudrais pas servir chez lui... pour rien au monde... Et ce que je dis de Cassagnac, je le dis aussi d'Edgar, parbleu!... Retiens-bien ceci, et tâche d'en profiter. Servir chez des gens intelligents et qui «la connaissent»... c'est de la duperie, mon petit loup...

Et, savourant son cigare, il ajoutait après un silence:

—Quand je pense qu'il est des domestiques qui passent leur vie à débiner leurs maîtres, à les embêter, à les menacer... Quelles brutes!... Quand je pense qu'il en est qui voudraient les tuer... Les tuer!... Et puis après?... Est-ce qu'on tue la vache qui nous donne du lait, et le mouton de la laine... On trait la vache... on tond le mouton... adroitement... en douceur...

Et il se plongeait, silencieusement, dans les mystères de la politique conservatrice.

Pendant ce temps-là, Eugénie rôdait dans la cuisine, amoureuse et molle. Elle faisait son ouvrage machinalement, somnambuliquement, loin d'eux, là-haut, loin de nous, loin d'elle-même, le regard absent de leurs folies et des nôtres, les lèvres toujours en train de quelques muettes paroles de douloureuse adoration:

—Ta petite bouche... tes petites mains... tes grands yeux!...

Tout cela souvent m'attristait, je ne sais pas pourquoi, m'attristait jusqu'aux larmes... Oui, parfois une mélancolie, indicible et pesante, me venait de cette maison si étrange où tous les êtres, le vieux maître d'hôtel silencieux, William et moi-même, me semblaient inquiétants, vides et mornes, comme des fantômes...

La dernière scène à laquelle j'assistai fut particulièrement drôle...

Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de toilette au moment où Madame essayait devant moi un corset neuf, un affreux corset de satin mauve avec des fleurettes jaunes et des lacets de soie jaune. Le goût, ce n'est pas ce qui étouffait Madame.

—Comment? dit Madame, d'un ton de gai reproche. C'est ainsi qu'on entre chez les femmes, sans frapper?

—Oh! les femmes? gazouilla Monsieur... D'abord tu n'es pas les femmes.

—Je ne suis pas les femmes?... qu'est-ce que je suis alors?

Monsieur arrondit la bouche—Dieu, qu'il avait l'air bête—et, très tendre, ou, plutôt, simulant la tendresse, il susurra:

—Mais tu es ma femme... ma petite femme... ma jolie petite femme. Il n'y a pas de mal à entrer chez sa petite femme, je pense...

Quand Monsieur faisait l'amoureux imbécile, c'est qu'il voulait carotter de l'argent à Madame... Celle-ci, encore méfiante, répliqua:

—Si, il y a du mal...

Et elle minauda:

—Ta petite femme?... ta petite femme? Ça n'est pas si sûr que cela, que je sois ta petite femme...

—Comment... ça n'est pas si sûr que cela...

—Dame! est-ce qu'on sait?... Les hommes, c'est si drôle...

—Je te dis que tu es ma petite femme... ma chère... ma seule petite femme... ah!

—Et toi... mon bébé... mon gros bébé... le seul gros bébé à sa petite femme... na!...

Je laçais Madame qui, se regardant dans la glace, les bras nus et levés, caressait alternativement les touffes de poil de ses aisselles... Et j'avais grande envie de rire. Ce qu'ils me faisaient suer avec «leur petite femme, et leur gros bébé!» Ce qu'ils avaient l'air stupide tous les deux!...

Après avoir pénétré dans le cabinet, soulevé des jupons, des bas, des serviettes, dérangé des brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit un journal de modes, qui traînait sur la toilette, et s'assit sur une espèce de tabouret de peluche. Il demanda:

—Est-ce qu'il y a un rébus, cette fois?

—Oui... je crois, il y a un rébus...

—L'as-tu deviné, ce rébus?

—Non, je ne l'ai pas deviné...

—Ah! ah! voyons ce rébus...

Pendant que Monsieur, le front plissé, s'absorbait dans l'étude du rébus, Madame dit, un peu sèchement:

—Robert?

—Ma chérie...

—Alors, tu ne remarques rien?

—Non... quoi?... dans ce rébus?...

Elle haussa les épaules et se pinça les lèvres:

—Il s'agit bien du rébus!... Alors, tu ne remarques rien?... D'abord, toi, tu ne remarques jamais rien...

Monsieur promenait dans la pièce, du tapis au plafond, de la toilette à la porte, un regard embêté, tout rond... excessivement comique...

—Ma foi, non!... qu'est-ce qu'il y a?... Il y a donc, ici, quelque chose de nouveau, que je n'aie pas remarqué... Je ne vois rien, ma parole d'honneur!...

Madame devint toute triste, et elle gémit:

—Robert, tu ne m'aimes plus...

—Comment, je ne t'aime plus!... Ça, c'est un peu fort, par exemple!...

Il se leva, brandissant le journal de modes...

—Comment... je ne t'aime plus... répéta-t-il... En voilà une idée!... Pourquoi dis-tu cela?...

—Non, tu ne m'aimes plus... parce que, si tu m'aimais encore... tu aurais remarqué une chose...

—Mais quelle chose?...

—Eh bien!... tu aurais remarqué mon corset...

—Quel corset?... Ah! oui... ce corset... Tiens! je ne l'avais pas remarqué, en effet... Faut-il que je sois bête!... Ah! mais, il est très joli, tu sais... ravissant...

—Oui, tu dis cela, maintenant... et tu t'en fiches pas mal... Je suis trop stupide, aussi... Je m'éreinte à me faire belle... à trouver des choses qui te plaisent... Et tu t'en fiches pas mal... Du reste, que suis-je pour toi?... Rien... moins que rien!... Tu entres ici... et qu'est-ce que tu vois?... Ce sale journal... A quoi t'intéresses-tu?... A un rébus!... Ah! elle est jolie la vie que tu me fais... Nous ne voyons personne... nous n'allons nulle part... nous vivons comme des loups... comme des pauvres...

—Voyons... voyons... je t'en prie!... ne te mets pas en colère... Voyons!... D'abord, comme des pauvres...

Il voulut s'approcher de Madame, la prendre par la taille... l'embrasser. Celle-ci s'énervait. Elle le repoussa durement:

—Non, laisse-moi... Tu m'agaces...

—Ma chérie... voyons!... ma petite femme...

—Tu m'agaces, entends-tu?... Laisse-moi... ne m'approche pas... Tu es un gros égoïste... un gros pataud... tu ne sais rien faire pour moi... tu es un sale type, tiens!...

—Pourquoi dis-tu cela?... C'est de la folie. Voyons... ne t'emporte pas ainsi... Eh bien, oui... j'ai eu tort... J'aurais dû le voir tout de suite, ce corset... ce très joli corset... Comment ne l'ai-je pas vu, tout de suite?... Je n'y comprends rien!... Regarde-moi... souris-moi... Dieu, qu'il est joli!... et comme il te va!...

Monsieur appuyait trop... il m'horripilait, moi qui étais pourtant si désintéressée dans la querelle. Madame trépigna le tapis et, de plus en plus nerveuse, la bouche pâle, les mains crispées, elle débita très vite:

—Tu m'agaces... tu m'agaces... tu m'agaces... Est-ce clair?... Va-t'en!

Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant maintenant des signes d'exaspération:

—Ma chérie!... Ça n'est pas raisonnable... Pour un corset!... Ça n'a aucun rapport... Voyons, ma chérie... regarde-moi... souris-moi... C'est bête de se faire tant de mal pour un corset...

—Ah! tu m'emmerdes, à la fin!... vomit Madame d'une voix de lavoir... tu m'emmerdes!... Va-t'en...

J'avais fini de lacer ma maîtresse... Je me levai sur ce mot... ravie de surprendre à nu leurs deux belles âmes... et de les forcer à s'humilier, plus tard, devant moi... Ils semblaient avoir oublié que je fusse là... Désireuse de connaître la fin de cette scène, je me faisais toute petite, toute silencieuse...

A son tour, Monsieur qui s'était longtemps contenu, s'encoléra... Il fit du journal de modes un gros bouchon qu'il lança de toutes ses forces contre la toilette... et il s'écria:

—Zut!... Flûte!... C'est trop embêtant aussi!... C'est toujours la même chose... On ne peut rien dire, rien faire sans être reçu comme un chien... Et toujours des brutalités, des grossièretés... J'en ai assez de cette vie-là... j'en ai plein le dos de ces manières de poissarde... Et veux-tu que je te dise?... Ton corset... eh bien, il est ignoble, ton corset... C'est un corset de fille publique...

—Misérable!...

L'oeil injecté de sang, la bouche écumante, les poings fermés, menaçants, elle s'avança vers Monsieur... Et telle était sa fureur que les mots ne sortaient de sa bouche qu'en éructations rauques...

—Misérable!... rugit-elle, enfin... Et c'est toi qui oses me parler ainsi... toi?... Non, mais c'est une chose inouïe... Quand je l'ai ramassé dans la boue, ce beau monsieur panné, couvert de sales dettes... affiché à son cercle... quand je l'ai sauvé de la crotte... ah! il ne faisait pas le fier!... Ton nom, n'est-ce pas?... Ton titre?... Ah! ils étaient propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers ne voulaient plus t'avancer même cent sous... Tu peux les reprendre et te laver le derrière avec... Et ça parle de sa noblesse... de ses aïeux... ce monsieur que j'ai acheté et que j'entretiens!... Eh bien... elle n'aura plus rien de moi, la noblesse... plus ça!... Et quant à tes aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour voir si on te prêtera seulement dix sous sur leurs gueules de soudards et de valets!... Plus ça, tu entends!... jamais... jamais!... Retourne à tes tripots, tricheur... à tes putains, maquereau!...

Elle était effrayante... Timide, tremblant, le dos lâche, l'oeil humilié, Monsieur reculait devant ce flot d'ordures... Il gagna la porte, m'aperçut... s'enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le couloir, d'une voix devenue encore plus rauque, horrible...

—Maquereau... sale maquereau!...

Et elle s'affaissa sur sa chaise longue, vaincue par une terrible attaque de nerfs, que je finis par calmer en lui faisant respirer tout un flacon d'éther...

Alors, Madame reprit la lecture de ses romans d'amour, rangea à nouveau ses tiroirs. Monsieur s'absorba plus que jamais dans des patiences compliquées et dans la révision de sa collection de pipes... Et la correspondance recommença... D'abord timide, espacée, elle se fit bientôt acharnée et nombreuse... J'étais sur les dents, à force de courir, porteuse de menaces en forme de coeur ou de cocotte, de la chambre de l'une au cabinet de l'autre... Ce que je rigolais!...

Trois jours après cette scène, en lisant une missive de Monsieur, sur papier rose, à ses armes, Madame pâlit, et, tout à coup, elle me demanda, haletante:

—Célestine?... Croyez-vous vraiment que Monsieur veuille se tuer?... Lui avez-vous vu des armes dans la main? Mon Dieu!... s'il allait se tuer?...

J'éclatai de rire, au nez de Madame... Et ce rire, qui était parti, malgré moi, grandit, se déchaîna, se précipita... Je crus que j'allais mourir, étouffée par ce rire, étranglée par ce maudit rire qui se soulevait, en tempête, dans ma poitrine... et m'emplissait la gorge d'inextinguibles hoquets.

Madame resta un moment interdite devant ce rire.

—Qu'y a-t-il?... Qu'avez-vous?... Pourquoi riez-vous ainsi?... Taisez-vous donc... Voulez-vous bien vous taire, vilaine fille...

Mais le rire me tenait... Il ne voulait plus me lâcher... Enfin, entre deux halètements, je criai:

—Ah! non... c'est trop rigolo aussi, vos histoires... c'est trop bête... Oh! la la!... Oh! la la!... Que c'est bête!...

Naturellement, le soir, je quittais la maison et je me trouvais, une fois de plus, sur le pavé...

Chien de métier!... Chienne de vie!...

Le coup fut rude et je me dis—mais trop tard—que jamais je ne retrouverais une place comme celle-là... J'y avais tout: bons gages, profits de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs. Il n'y avait qu'à me laisser vivre. Quelqu'une d'autre, moins folle que moi, eût pu mettre beaucoup d'argent de côté, se monter peu à peu un joli trousseau de corps, une belle garde-robe, tout un ménage complet et très chic. Cinq ou six années seulement, et qui sait?... on pouvait se marier, prendre un petit commerce, être chez soi, à l'abri du besoin et des mauvaises chances, heureuse, presque une dame... Maintenant, il fallait recommencer la série des misères, subir à nouveau l'offense des hasards... J'étais dépitée de cet accident, et furieuse; furieuse contre moi-même, contre William, contre Eugénie, contre Madame, contre tout le monde. Chose curieuse, inexplicable, au lieu de me raccrocher, de me cramponner à ma place, ce qui était facile avec un type comme Madame, je m'étais enfoncée davantage dans ma sottise et, payant d'effronterie, j'avais rendu irréparable ce qui pouvait être réparé. Est-ce étrange, ce qui se passe en vous, à de certains moments?... C'est à n'y rien comprendre!... C'est comme une folie qui s'abat, on ne sait d'où, on ne sait pourquoi, qui vous saisit, vous secoue, vous exalte, vous force à crier, à insulter... Sous l'empire de cette folie, j'avais couvert Madame d'outrages. Je lui avais reproché son père, sa mère, le mensonge imbécile de sa vie; je l'avais traitée comme on ne traite pas une fille publique, j'avais craché sur son mari.... Et cela me fait peur, quand j'y songe... cela me fait honte aussi, ces subites descentes dans l'ignoble, ces ivresses de boue, où si souvent ma raison chancelle, et qui me poussent au déchirement, au meurtre... Comment ne l'ai-je pas tuée, ce jour-là?... Comment ne l'ai-je pas étranglée?... Je n'en sais rien... Dieu sait pourtant que je ne suis pas méchante. Aujourd'hui, je la revois, cette pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche... Et j'ai une immense pitié d'elle... et je voudrais qu'ayant eu la force de le quitter, elle fût heureuse, maintenant...

Après la terrible scène, vite, je redescendis à l'office. William frottait mollement son argenterie, en fumant une cigarette russe.

—Qu'est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement du monde.

—J'ai que je pars... que je quitte la boîte ce soir, haletai-je.

Je pouvais à peine parler...

—Comment, tu pars? fit William, sans aucune émotion... Et pourquoi?

En phrases courtes, sifflantes, en mimiques bouleversées, je racontai toute la scène avec Madame. William, très calme, indifférent, haussa les épaules...

—C'est trop bête, aussi! dit-il... on n'est pas bête comme ça!

—Et c'est tout ce que tu trouves à me dire?

—Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus? Je dis que c'est bête. Il n'y a pas autre chose à dire...

—Et toi?... que vas-tu faire?

Il me regarda d'un regard oblique... Sa bouche eut un ricanement. Ah! qu'il fut laid, son regard, à cette minute de détresse, qu'elle fut lâche et hideuse, sa bouche!...

—Moi? dit-il... en feignant de ne pas comprendre ce que, dans cette interrogation, il y avait de prières pour lui.

—Oui, toi...... Je te demande ce que tu vas faire...

—Rien... je n'ai rien à faire... Je vais continuer... Mais, tu es folle, ma fille... Tu ne voudrais pas!...

J'éclatai:

—Tu vas avoir le courage de rester dans une maison d'où l'on me chasse?

Il se leva, ralluma sa cigarette éteinte, et, glacial:

—Oh! pas de scènes, n'est-ce pas?... Je ne suis point ton mari... Il t'a plu de commettre une bêtise... Je n'en suis pas responsable... Qu'est-ce que tu veux?... Il faut en supporter les conséquences... La vie est la vie...

Je m'indignai:

—Alors, tu me lâches?... Tu es un misérable, une canaille, comme les autres, sais-tu? Le sais-tu?

William sourit... C'était vraiment un homme supérieur...

—Ne dis donc pas de choses inutiles... Quand nous nous sommes mis ensemble, je ne t'ai rien promis... Tu ne m'as rien promis non plus... On se rencontre... on se colle, c'est bien... On se quitte... on se décolle... c'est bien aussi. La vie est la vie...

Et, sentencieux, il ajouta:

—Vois-tu, dans la vie, Célestine, il faut de la conduite... il faut ce que j'appelle de l'administration. Toi, tu n'as pas de conduite... tu n'as pas d'administration... Tu te laisses emporter par tes nerfs... Les nerfs, dans notre métier, c'est très mauvais... Rappelle-toi bien ceci: «La vie est la vie!».

Je crois que je me serais jetée sur lui et que je lui aurais déchiré le visage—son impassible et lâche visage de larbin—à coups d'ongles furieux, si, brusquement, les larmes n'étaient venues amollir et détendre mes nerfs surbandés... Ma colère tomba, et je suppliai:

—Ah! William!... William!... mon petit William!... mon cher petit William!... que je suis malheureuse!...

William essaya de remonter un peu mon moral abattu... Je dois dire qu'il y employa toute sa force de persuasion et toute sa philosophie... Durant la journée, il m'accabla généreusement de hautes pensées, de graves et consolateurs aphorismes... où ces mots revenaient sans cesse, agaçants et berceurs:

—La vie... est la vie...

Il faut pourtant que je lui rende justice... Ce dernier jour, il fut charmant, quoique un peu trop solennel, et il fit bien les choses. Le soir, après dîner, il chargea mes malles sur un fiacre et me conduisit chez un logeur qu'il connaissait et à qui il paya de sa poche une huitaine, recommandant qu'on me soignât bien... J'aurais voulu qu'il restât cette nuit-là avec moi... Mais il avait rendez-vous avec Edgar!...

—Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer... Et justement, peut-être aurait-il une place pour toi?... Une place indiquée par Edgar... ah! ce serait épatant.

En me quittant, il me dit:

—Je viendrai te voir demain. Sois sage... ne fais plus de bêtises... Ça ne mène à rien... Et pénètre-toi bien de cette vérité, que la vie, Célestine... c'est la vie...

Le lendemain, je l'attendis vainement... Il ne vint pas...

—C'est la vie... me dis-je...

Mais le jour suivant, comme j'étais impatiente de le voir, j'allai à la maison. Je ne trouvai dans la cuisine qu'une grande fille blonde, effrontée et jolie... plus jolie que moi...

—Eugénie n'est pas là?... demandai-je.

—Non, elle n'est pas là... répondit sèchement la grande fille.

—Et William?...

—William non plus...

—Où est-il?

—Est-ce que je sais, moi?

—Je veux le voir... Allez le prévenir que je veux le voir...

La grande fille me regarda d'un air dédaigneux:

—Dites-donc?... Est-ce que je suis votre domestique?

Je compris tout... Et comme j'étais lasse de lutter, je m'éloignai.

—C'est la vie...

Cette phrase me poursuivait, m'obsédait comme un refrain de café-concert...

Et, en m'éloignant, je ne pus m'empêcher de me représenter—non sans une douloureuse mélancolie—la joie qui m'avait accueillie dans cette maison... La même scène avait dû se passer... On avait débouché la bouteille de champagne obligatoire... William avait pris sur ses genoux la fille blonde, et il lui avait soufflé dans l'oreille:

—Il faudra être chouette avec Bibi...

Les mêmes mots... les mêmes gestes... les mêmes caresses... pendant qu'Eugénie, dévorant des yeux le fils du concierge, l'entraînait dans la pièce voisine:

—Ta petite frimousse!... tes petites mains!... tes grands yeux!

Je marchais toute vague, hébétée... répétant intérieurement avec une obstination stupide:

—Allons... C'est la vie... c'est la vie...

Durant plus d'une heure, devant la porte, sur le trottoir, je fis les cent pas, espérant que William entrerait ou sortirait. Je vis entrer l'épicier... une petite modiste avec deux grands cartons... le livreur du Louvre... je vis sortir les plombiers... je ne sais plus qui... je ne sais plus quoi... des ombres, des ombres... des ombres... Je n'osai pas entrer chez la concierge voisine... Elle m'eût sans doute mal reçue... Et que m'eûtelle dit?... Alors, je m'en allai définitivement, poursuivie toujours par cet irritant refrain:

—C'est la vie...

Les rues me semblèrent insupportablement tristes... Les passants me firent l'effet de spectres. Quand je voyais, de loin, briller sur la tête d'un monsieur, comme un phare dans la nuit, comme une coupole dorée sous le soleil, un chapeau... mon coeur tressautait... Mais ce n'était jamais William... Dans le ciel bas, couleur d'étain, aucun espoir ne luisait...

Je rentrai dans ma chambre, dégoûtée de tout...

Ah! oui! les hommes!... Qu'ils soient cochers, valets de chambre, gommeux, curés ou poètes, ils sont tous les mêmes... Des crapules!...

Je crois bien que ce sont les derniers souvenirs que j'évoque. J'en ai d'autres pourtant, beaucoup d'autres. Mais ils se ressemblent tous et cela me fatigue d'avoir à écrire toujours les mêmes histoires, à faire défiler, dans un panorama monotone, les mêmes figures, les mêmes âmes, les mêmes fantômes. Et puis, je sens que je n'y ai plus l'esprit, car, de plus en plus, je suis distraite des cendres de ce passé, par les préoccupations nouvelles de mon avenir. J'aurais pu dire encore mon séjour chez la comtesse Fardin. A quoi bon? Je suis trop lasse et aussi trop écoeurée. Au milieu des mêmes phénomènes sociaux, il y avait là une vanité qui me dégoûte plus que les autres: la vanité littéraire... un genre de bêtise plus bas que les autres: la bêtise politique...

Là, j'ai connu M. Paul Bourget en sa gloire; c'est tout dire... Ah! c'est bien le philosophe, le poète, le moraliste qui convient à la nullité prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de cette catégorie mondaine, où tout est factice: l'élégance, l'amour, la cuisine, le sentiment religieux, le patriotisme, l'art, la charité, le vice lui-même qui, sous prétexte de politesse et de littérature, s'affuble d'oripeaux mystiques et se couvre de masques sacrés... où l'on ne trouve qu'un désir sincère... l'âpre désir de l'argent, qui ajoute au ridicule de ces fantoches quelque chose de plus odieux et de plus farouche. C'est par là, seulement, que ces pauvres fantômes sont bien des créatures humaines et vivantes...

Là, j'ai connu monsieur Jean, un psychologue, et un moraliste lui aussi, moraliste de l'office, psychologue de l'antichambre, guère plus parvenu dans son genre et plus jobard que celui qui régnait au salon... Monsieur Jean vidait les pots de chambre... M. Paul Bourget vidait les âmes. Entre l'office et le salon, il n'y a pas toute la distance de servitude que l'on croit!... Mais, puisque j'ai mis au fond de ma malle la photographie de monsieur Jean... que son souvenir reste, pareillement enterré, au fond de mon coeur, sous une épaisse couche d'oubli...

Il est deux heures du matin... Mon feu va s'éteindre, ma lampe charbonne, et je n'ai plus ni bois, ni huile. Je vais me coucher... Mais j'ai trop de fièvre dans le cerveau, je ne dormirai pas. Je rêverai à ce qui est en marche vers moi... je rêverai à ce qui doit arriver demain... Au dehors, la nuit est tranquille, silencieuse.. Un froid très vif durcit la terre, sous un ciel pétillant d'étoiles. Et Joseph est en route, quelque part dans cette nuit... A travers l'espace, je le vois... oui, réellement, je le vois, grave, songeur, énorme, dans un compartiment de wagon... Il me sourit... il s'approche de moi, il vient vers moi... Il m'apporte enfin la paix, la liberté, le bonheur... Le bonheur?

Je le verrai demain...

XVII

Voici huit mois que je n'ai écrit une seule ligne de ce journal,—j'avais autre chose à faire et à quoi penser,—et voici trois mois exactement que Joseph et moi nous avons quitté le Prieuré, et que nous sommes installés dans le petit café, près du port, à Cherbourg. Nous sommes mariés; les affaires vont bien; le métier me plaît; je suis heureuse. Née de la mer, je suis revenue à la mer. Elle ne me manquait pas, mais cela me fait plaisir tout de même de la retrouver. Ce ne sont plus les paysages désolés d'Audierne, la tristesse infinie de ses côtes, la magnifique horreur de ses grèves qui hurlent à la mort. Ici, rien n'est triste; au contraire, tout y porte à la gaîté... C'est le bruit joyeux d'une ville militaire, le mouvement pittoresque, l'activité bigarrée d'un port de guerre. L'amour y roule sa bosse, y traîne le sabre en des bordées de noces violentes et farouches. Foules pressées de jouir entre deux lointains exils; spectacles sans cesse changeants et distrayants, où je hume cette odeur natale de coaltar et de goémon, que j'aime toujours, bien qu'elle n'ait jamais été douce à mon enfance... J'ai revu des gars du pays, en service sur des bâtiments de l'État... Nous n'avons guères causé ensemble, et je n'ai point songé à leur demander des nouvelles de mon frère... Il y a si longtemps!... C'est comme s'il était mort, pour moi... Bonjour... bonsoir... porte-toi bien.. Quand ils ne sont pas saouls, ils sont trop abrutis... Quand ils ne sont pas abrutis, ils sont trop saouls... Et ils ont des têtes pareilles à celles des vieux poissons... Il n'y a pas eu d'autre émotion, d'autres épanchements d'eux à moi... D'ailleurs, Joseph n'aime pas que je me familiarise avec de simples matelots, de sales bretons qui n'ont pas le sou, et qui se grisent d'un verre de trois-six...

Mais il faut que je raconte brièvement les événements qui précédèrent notre départ du Prieuré...

On se rappelle que Joseph, au Prieuré, couchait dans les communs, au-dessus de la sellerie. Tous les jours, été comme hiver, il se levait à cinq heures. Or, le matin de 24 décembre, juste un mois après son retour de Cherbourg, il constata que la porte de la cuisine était grande ouverte.

—Tiens, se dit-il... est-ce qu'ils seraient déjà levés?

Il remarqua, en même temps, qu'on avait, dans le panneau vitré, près de la serrure, découpé un carré de verre, au diamant, de façon à pouvoir y introduire le bras. La serrure était forcée par d'expertes mains. Quelques menus débris de bois, des petits morceaux de fer tordu, des éclats de verre, jonchaient les dalles.. A l'intérieur, toutes les portes, si soigneusement verrouillées, sous la surveillance de Madame, le soir, étaient ouvertes aussi. On sentait que quelque chose d'effrayant avait passé par là... Très impressionné,—je raconte d'après le récit même qu'il fit de sa découverte aux magistrats,—Joseph traversa la cuisine, et suivit le couloir où donnent à droite, le fruitier, la salle de bains, l'antichambre; à gauche, l'office, la salle à manger, le petit salon, et, dans le fond, le grand salon. La salle à manger offrait le spectacle d'un affreux désordre, d'un vrai pillage... les meubles bousculés, le buffet fouillé de fond en comble, ses tiroirs, ainsi que ceux des deux servantes, renversés sur le tapis, et, sur la table, parmi des boîtes vides, au milieu d'un pêle-mêle d'objets sans valeur, une bougie qui achevait de se consumer dans un chandelier de cuivre. Mais c'était surtout à l'office que le spectacle prenait vraiment de l'ampleur. Dans l'office,—je crois l'avoir déjà noté,—existait un placard très profond, défendu par un système de serrure très compliqué et dont Madame seule connaissait le secret. Là, dormait la fameuse et vénérable argenterie dans trois lourdes caisses armées de traverses et de coins d'acier. Les caisses étaient vissées à la planche du bas et tenaient au mur, scellées par de solides pattes de fer. Or, les trois caisses, arrachées de leur mystérieux et inviolable tabernacle, bâillaient au milieu de la pièce, vides. A cette vue, Joseph donna l'alarme. De toute la force de ses poumons, il cria dans l'escalier:

—Madame!... Monsieur!... Descendez vite... On a volé... on a volé!...

Ce fut une avalanche soudaine, une dégringolade effrayante. Madame, en chemise, les épaules à peine couvertes d'un léger fichu. Monsieur, boutonnant son caleçon hors duquel s'échappaient des pans de chemise... Et, tous les deux, dépeignés, très pâles, grimaçants, comme s'ils eussent été réveillés en plein cauchemar, criaient:

—Qu'est-ce qu'il y a?... qu'est-ce qu'il y a?...

—On a volé... on a volé!...

—On a volé, quoi?... on a volé, quoi?

Dans la salle à manger, Madame gémit:

—Mon Dieu!... mon Dieu!

Pendant que, les lèvres tordues, Monsieur continuait de hurler:

—On a volé, quoi? quoi?

Dans l'office, guidée par Joseph, à la vue des trois caisses descellées... Madame poussa, dans un grand geste, un grand cri:

—Mon argenterie!... Mon Dieu!... Est-ce possible?... Mon argenterie!

Et, soulevant les compartiments vides, retournant les cases vides, épouvantée, horrifiée, elle s'affaissa sur le parquet... A peine si elle avait la force de balbutier d'une voix d'enfant:

—Ils ont tout pris!... ils ont tout pris... tout... tout... tout!... jusqu'à l'huilier Louis XVI.

Tandis que Madame regardait les caisses, comme on regarde son enfant mort, Monsieur, se grattant la nuque, et roulant des yeux hagards, pleurait d'une voix obstinée, d'une voix lointaine de dément:

—Nom d'un chien!... Ah! nom d'un chien!... Nom d'un chien de nom d'un chien!

Et Joseph clamait, avec d'atroces grimaces, lui aussi:

—L'huilier de Louis XVI!... l'huilier de Louis XVI!... Ah! les bandits!...

Puis, il y eut une minute de tragique silence, une longue minute de prostration; ce silence de mort, cette prostration des êtres et des choses qui succèdent aux fracas des grands écroulements, au tonnerre des grands cataclysmes... Et la lanterne, balancée dans les mains de Joseph, promenait sur tout cela, sur les visages morts et sur les caisses éventrées, une lueur rouge, tremblante, sinistre...

J'étais descendue, en même temps que les maîtres, à l'appel de Joseph. Devant ce désastre, et malgré le comique prodigieux de ces visages, mon premier sentiment avait été de la compassion. Il semblait que ce malheur m'atteignît, moi aussi, que je fusse de la famille pour en partager les épreuves et les douleurs. J'aurais voulu dire des paroles consolatrices à Madame dont l'attitude affaissée me faisait peine à voir... Mais cette impression de solidarité ou de servitude s'effaça vite.

Le crime a quelque chose de violent, de solennel, de justicier, de religieux, qui m'épouvante certes, mais qui me laisse aussi—je ne sais comment exprimer cela—de l'admiration. Non, pas de l'admiration, puisque l'admiration est un sentiment moral, une exaltation spirituelle, et ce que je ressens n'influence, n'exalte que ma chair... C'est comme une brutale secousse, dans tout mon être physique, à la fois pénible et délicieuse, un viol douloureux et pâmé de mon sexe... C'est curieux, c'est particulier, sans doute, c'est peut-être horrible,—et je ne puis expliquer la cause véritable de ces sensations étranges et fortes,—mais chez moi, tout crime,—le meurtre principalement,—a des correspondances secrètes avec l'amour... Eh bien, oui, là!... un beau crime m'empoigne comme un beau mâle...

Je dois dire qu'une réflexion que je fis transforma subitement en gaîté rigoleuse, en contentement gamin, cette grave, atroce et puissante jouissance du crime, laquelle succédait au mouvement de pitié qui, tout d'abord, avait alarmé mon coeur; bien mal à propos... Je pensai:

—Voici deux êtres qui vivent comme des taupes, comme des larves... Ainsi que des prisonniers volontaires, ils se sont volontairement enfermés dans la geôle de ces murs inhospitaliers... Tout ce qui fait la joie de la vie, le sourire de la maison, ils le suppriment comme du superflu. Ce qui pourrait être l'excuse de leur richesse, le pardon de leur inutilité humaine, ils s'en gardent comme d'une saleté. Ils ne laissent rien tomber de leur parcimonieuse table sur la faim des pauvres, rien tomber de leur coeur sec sur la douleur des souffrants. Ils économisent même sur le bonheur, leur bonheur à eux. Et je les plaindrais?... Ah! non... Ce qui leur arrive, c'est la justice. En les dépouillant d'une partie de leurs biens, en donnant de l'air aux trésors enfouis, les bons voleurs ont rétabli l'équilibre... Ce que je regrette, c'est qu'ils n'aient pas laissé ces deux êtres malfaisants, totalement nus et misérables, plus dénués que le vagabond qui, tant de fois, mendia vainement à leur porte, plus malades que l'abandonné qui agonise sur la route, à deux pas de ces richesses cachées et maudites.

Cette idée que mes maîtres auraient pu, un bissac sur le dos, traîner leurs guenilles lamentables et leurs pieds saignants par la détresse des chemins, tendre la main au seuil implacable du mauvais riche, m'enchanta et me mit en gaîté. Mais la gaîté, je l'éprouvai plus directe et plus intense et plus haineuse, à considérer Madame, affalée près de ses caisses vides, plus morte que si elle eût été vraiment morte, car elle avait conscience de cette mort, et cette mort, on ne pouvait en concevoir une plus horrible, pour un être qui n'avait jamais rien aimé, rien que l'évaluation en argent de ces choses inévaluables que sont nos plaisirs, nos caprices, nos charités, notre amour, ce luxe divin des âmes... Cette douleur honteuse, ce crapuleux abattement, c'était aussi la revanche des humiliations, des duretés que j'avais subies, qui me venaient d'elle, à chaque parole sortant de sa bouche, à chaque regard tombant de ses yeux... J'en goûtai, pleinement, la jouissance délicieusement farouche. J'aurais voulu crier: «C'est bien fait... c'est bien fait!» Et surtout j'aurais voulu connaître ces admirables et sublimes voleurs, pour les remercier, au nom de tous les gueux... et pour les embrasser, comme des frères... O bons voleurs, chères figures de justice et de pitié, par quelle suite de sensations fortes et savoureuses vous m'avez fait passer!

Madame ne tarda pas à reprendre possession d'elle-même... Sa nature combattive, agressive, se réveilla soudain en toute sa violence.

—Et que fais-tu ici? dit-elle à Monsieur sur un ton de colère et de suprême dédain... Pourquoi es-tu ici?... Es-tu assez ridicule avec ta grosse face bouffie, et ta chemise qui passe?... Crois-tu que cela va nous rendre notre argenterie? Allons... secoue-toi... démène-toi un peu... tâche de comprendre. Va chercher les gendarmes, le juge de paix... Est-ce qu'ils ne devraient pas être ici depuis longtemps?... Ah! quel homme, mon Dieu!

Monsieur se disposait à sortir, courbant le dos. Elle l'interpella:

—Et comment se fait-il que tu n'aies rien entendu?... Ainsi, on déménage la maison... on force les portes, on brise les serrures, on éventre des murs et des caisses... Et tu n'entends rien?... A quoi es-tu bon, gros lourdaud?

Monsieur osa répondre:

—Mais toi non plus, mignonne, tu n'as rien entendu...

—Moi?... Ce n'est pas la même chose... N'est-ce pas l'affaire d'un homme?... Et puis tu m'agaces... Va-t-en.

Et tandis que Monsieur remontait pour s'habiller, Madame, tournant sa fureur contre nous, nous apostropha:

—Et vous?... Qu'est-ce que vous avez à me regarder, là, comme des paquets?... Ça vous est égal à vous, n'est-ce pas, qu'on dévalise vos maîtres?... Vous non plus, vous n'avez rien entendu?... Comme par hasard... C'est charmant d'avoir des domestiques pareils... Vous ne pensez qu'à manger et dormir... Tas de brutes!

Elle s'adressa directement à Joseph:

—Pourquoi les chiens n'ont-ils pas aboyé? Dites... pourquoi?

Cette question parut embarrasser Joseph, l'éclair d'une seconde. Mais il se remit vite...

—Je ne sais pas, moi, Madame dit-il, du ton le plus naturel... Mais, c'est vrai... les chiens n'ont pas aboyé. Ah! ça, c'est curieux, par exemple!...

—Les aviez-vous lâchés?...

—Certainement que je les avais lâchés, comme tous les soirs... Ça c'est curieux!... Ah! mais, c'est curieux!... Faut croire que les voleurs connaissaient la maison... et les chiens.

—Enfin, Joseph, vous si dévoué, si ponctuel, d'habitude... pourquoi n'avez-vous rien entendu?

—Ça, c'est vrai... j'ai rien entendu... Et voilà qui est assez louche, aussi... Car je n'ai pas le sommeil dur, moi... Quand un chat traverse le jardin, je l'entends bien... C'est point naturel, tout de même... Et ces sacrés chiens, surtout... Ah! mais, ah! mais!...

Madame interrompit Joseph:

—Tenez! Laissez-moi tranquille... Vous êtes des brutes, tous, tous! Et Marianne?... Où est Marianne?... Pourquoi n'est-elle pas ici?... Elle dort comme une souche, sans doute.

Et sortant de l'office, elle appela dans l'escalier:

—Marianne!... Marianne!

Je regardai Joseph, qui regardait les caisses. Joseph était grave. Il y avait comme du mystère dans ses yeux...

Je ne tenterai point de décrire cette journée, tous les multiples incidents, toutes les folies de cette journée. Le procureur de la République, mandé par dépêche, vint l'après-midi et commença son enquête. Joseph, Marianne et moi, nous fûmes interrogés l'un après l'autre, les deux premiers pour la forme, moi, avec une insistance hostile qui me fut extrêmement désagréable. On visita ma chambre, on fouilla ma commode et mes malles. Ma correspondance fut épluchée minutieusement... Grâce à un hasard que je bénis, le manuscrit de mon journal échappa aux investigations policières. Quelques jours avant l'événement, je l'avais expédié à Cléclé, de qui j'avais reçu une lettre affectueuse. Sans quoi, les magistrats eussent peut-être trouvé dans ces pages le moyen d'accuser Joseph, ou du moins de le soupçonner... J'en tremble encore. Il va sans dire qu'on examina aussi les allées du jardin, les plates-bandes, les murs, les brèches des haies, la petite cour donnant sur la ruelle, afin de relever des traces de pas et d'escalades... Mais la terre était sèche et dure; il fut impossible d'y découvrir la moindre empreinte, le moindre indice. La grille, les murs, les brèches des haies gardaient jalousement leur secret. De même que pour l'affaire du viol, les gens du pays affluèrent, demandant à déposer. L'un avait vu un homme blond «qui ne lui revenait pas»; l'autre, un homme brun «qui avait l'air drôle». Bref, l'enquête demeura vaine. Nulle piste, nul soupçon...

—Il faut attendre, prononça avec mystère le procureur en partant, le soir. C'est peut-être la police de Paris qui nous mettra sur la voie des coupables...

Durant cette journée fatigante, au milieu des allées et venues, je n'eus guère le loisir de penser aux conséquences de ce drame qui, pour la première fois, mettait de l'animation, de la vie dans ce morne Prieuré. Madame ne nous laissait pas une minute de répit. Il fallait courir-ci... courir-là... sans raison, d'ailleurs, car Madame avait perdu un peu la tête... Quant à Marianne, il semblait qu'elle ne se fût aperçue de rien, et que rien ne fût arrivé de bouleversant dans la maison... Pareille à la triste Eugénie, elle suivait son idée, et son idée était bien loin de nos préoccupations. Lorsque Monsieur apparaissait dans la cuisine, elle devenait subitement comme ivre, et elle le regardait avec des yeux extasiés...

—Oh! ta grosse frimousse!... tes grosses mains!... tes gros yeux!...

Le soir, après un dîner silencieux, je pus réfléchir. L'idée m'était venue tout de suite, et maintenant elle se fortifiait en moi, que Joseph n'était pas étranger à ce hardi pillage. Je voulus même espérer qu'entre son voyage à Cherbourg et la préparation de ce coup de main audacieux et incomparablement exécuté, il y eût un lien évident. Et je me souvenais de cette réponse qu'il m'avait faite, la veille de son départ:

—Ça dépend... d'une affaire très importante...

Quoiqu'il s'efforçât de paraître naturel, je percevais dans ses gestes dans son attitude, dans son silence, une gêne inhabituelle... visible pour moi seule...

Ce pressentiment, je n'essayai pas de le repousser, tant il me satisfaisait. Au contraire, je m'y complus avec une joie intense... Marianne, nous ayant laissés seuls un moment dans la cuisine, je m'approchai de Joseph, et câline, tendre, émue d'une émotion inexprimable, je lui demandai:

—Dites-moi, Joseph, que c'est vous qui avez violé la petite Claire dans le bois... Dites-moi que... c'est vous qui avez volé l'argenterie de Madame...

Surpris, hébété de cette question, Joseph me regarda... Puis, tout d'un coup sans me répondre, il m'attira vers lui et faisant ployer ma nuque sous un baiser, fort comme un coup de massue, il me dit:

—Ne parle pas de ça... puisque tu viendras là-bas avec moi, dans le petit café... et puisque nos deux âmes sont pareilles!...

Je me souvins avoir vu, dans un petit salon, chez la comtesse Fardin, une sorte d'idole hindoue, d'une grande beauté horrible et meurtrière... Joseph, à ce moment, lui ressemblait...

Les jours passèrent, et les mois... Naturellement, les magistrats ne purent rien découvrir et ils abandonnèrent l'instruction, définitivement... Leur opinion était que le coup avait été exécuté par d'experts cambrioleurs de Paris... Paris a bon dos. Et allez donc chercher dans le tas!...

Ce résultat négatif indigna Madame. Elle débina violemment la magistrature, qui ne pouvait lui rendre son argenterie. Mais elle ne renonça pas pour cela à l'espoir de retrouver «l'huilier de Louis XVI», comme disait Joseph. Elle avait chaque jour des combinaisons nouvelles et biscornues, qu'elle transmettait aux magistrats, lesquels, fatigués de ces billevesées, ne lui répondaient même plus... Je fus enfin rassurée sur le compte de Joseph... car je redoutais toujours une catastrophe pour lui...

Joseph était redevenu silencieux et dévoué, le serviteur familial, la perle rare. Je ne puis m'empêcher de pouffer au souvenir d'une conversation que, la journée même du vol, je surpris derrière la porte du salon, entre Madame et le procureur de la République, un petit sec, à lèvres minces, à teint bilieux, et dont le profil était coupant, comme une lame de sabre.

—Vous ne soupçonnez personne parmi vos gens? demanda le procureur... Votre cocher?

—Joseph! s'écria Madame scandalisée... un homme qui nous est si dévoué... qui depuis plus de quinze ans est à notre service!... la probité même, Monsieur le procureur... une perle!... il se jetterait au feu pour nous...

Soucieuse, le front plissé, elle réfléchit.

—Il n'y aurait que cette fille, la femme de chambre. Je ne la connais pas, moi, cette fille. Elle a peut-être de très mauvaises relations à Paris... elle écrit souvent à Paris... Plusieurs fois je l'ai surprise, en train de boire le vin de la table et de manger nos pruneaux... Quand on boit le vin de ses maîtres... on est capable de tout...

Et elle murmura:

—On ne devrait jamais prendre de domestiques à Paris... Elle est singulière, en effet.

Non, mais voyez-vous cette chipie?...

C'est bien ça, les gens méfiants... Ils se méfient de tout le monde, sauf de celui qui les vole, naturellement. Car j'étais de plus en plus convaincue que Joseph avait été l'âme de cette affaire. Depuis longtemps je l'avais surveillé, non par un sentiment hostile, vous pensez bien, mais par curiosité, et j'avais la certitude que ce fidèle et dévoué serviteur, cette perle unique, chapardait tout ce qu'il pouvait dans la maison. Il dérobait de l'avoine, du charbon, des oeufs, de menues choses susceptibles d'être revendues, sans qu'il fût possible d'en connaître l'origine. Et son ami le sacristain ne venait pas le soir, dans la sellerie, pour rien, et pour y discuter seulement sur les bienfaits de l'antisémitisme. En homme avisé, patient, prudent, méthodique, Joseph n'ignorait pas que les petits larcins quotidiens font les gros comptes annuels, et je suis persuadée que de cette façon, il triplait, quadruplait ses gages, ce qui n'est jamais à dédaigner. Je sais bien qu'il y a une différence entre de si menus vols et un pillage audacieux comme fut celui de la nuit du 24 décembre... Cela prouve qu'il aimait aussi à travailler dans le grand... Qui me dit que Joseph n'était pas alors affilié à une bande?... Ah! comme j'aurais voulu et comme je voudrais encore savoir tout cela!

Depuis le soir où son baiser me fut comme un aveu du crime, où sa confiance alla vers moi avec la poussée d'un rut, Joseph nia. J'eus beau le tourner, le retourner, lui tendre des pièges, l'envelopper de paroles douces et de caresses, il ne se démentit plus... Et il entra dans la folie d'espoir de Madame. Lui aussi combina des plans, reconstitua tous les détails du vol; et il battit les chiens qui n'aboyèrent pas, et il menaça de son poing les voleurs inconnus, les chimériques voleurs comme s'il les voyait fuir à l'horizon. Je ne savais plus à quoi m'en tenir sur le compte de cet impénétrable bonhomme... Un jour, je croyais à son crime, un autre jour à son innocence. Et c'était horriblement agaçant.

Comme autrefois, nous nous retrouvions, le soir, à la sellerie:

—Eh bien, Joseph?...

—Ah! vous voilà, Célestine!

—Pourquoi ne me parlez-vous plus?... Vous avez l'air de me fuir...

—Vous fuir?... moi...? Ah! bon Dieu!...

—Oui... depuis cette fameuse matinée...

—Parlez point de ça, Célestine... Vous avez de trop mauvaises idées.

Et triste, il dodelinait de la tête.

—Voyons, Joseph... vous savez bien que c'est pour rire. Est-ce que je vous aimerais si vous aviez commis un tel crime?... Mon petit Joseph...

—Oui, oui... vous êtes une enjôleuse... C'est pas bien...

—Et quand partons-nous?... Je ne puis plus vivre ici.

—Pas tout de suite... Il faut encore attendre...

—Mais pourquoi?

—Parce que... ça se peut pas... tout de suite...

Un peu piquée, sur un ton de légère fâcherie, je disais:

—Ça n'est pas gentil!... Et vous n'êtes guère pressé de m'avoir...

—Moi? s'écriait Joseph, avec d'ardentes grimaces... Si c'est Dieu possible!... Mais, j'en bous... j'en bous!...

—Eh bien alors, partons...

Et il s'obstinait, sans jamais s'expliquer davantage...

—Non... non... ça ne se peut pas encore...

Tout naturellement, je songeais:

—C'est juste, après tout... S'il a volé l'argenterie, il ne peut pas s'en aller maintenant, ni s'établir... On aurait des soupçons peut-être. Il faut que le temps passe et que l'oubli se fasse sur cette mystérieuse affaire...

Un autre soir, je proposai:

—Écoutez, mon petit Joseph, il y aurait un moyen de partir d'ici... il faudrait avoir une discussion avec Madame et l'obliger à nous mettre à la porte tous les deux...

Mais il protesta vivement:

—Non, non... fit-il... Pas de ça, Célestine. Ah! mais non... Moi, j'aime mes maîtres... Ce sont de bons maîtres... Il faut bien quitter d'avec eux... Il faut partir d'ici comme de braves gens... des gens sérieux, quoi... Il faut que les maîtres nous regrettent et qu'ils soient embêtés... et qu'ils pleurent de nous voir partir...

Avec une gravité triste où je ne sentis aucune ironie, il affirma:

—Moi, vous savez, ça me fera du deuil de m'en aller d'ici... Depuis quinze ans que je suis ici... dame!... on s'attache à une maison... Et vous, Célestine... ça ne vous fera pas de peine?

—Ah! non... m'écriai-je, en riant.

—C'est pas bien... c'est pas bien... Il faut aimer ses maîtres... les maîtres sont les maîtres... Et, tenez, je vous recommande ça... Soyez bien gentille, bien douce, bien dévouée... travaillez bien... Ne répondez pas... Enfin, quoi, Célestine, il faut bien quitter d'avec eux... d'avec Madame, surtout...

Je suivis les conseils de Joseph et, durant les mois que nous avions à rester au Prieuré, je me promis de devenir une femme de chambre modèle, une perle, moi aussi... Toutes les intelligences, toutes les complaisances, toutes les délicatesses, je les prodiguai... Madame s'humanisait avec moi; peu à peu, elle se faisait véritablement mon amie... Je ne crois pas que mes soins seuls eussent amené ce changement dans le caractère de Madame. Madame avait été frappée dans son orgueil, et jusque dans ses raisons de vivre. Comme après une grande douleur, après la perte foudroyante d'un être uniquement chéri, elle ne luttait plus, s'abandonnait, douce et plaintive, à l'abattement de ses nerfs vaincus et de ses fiertés humiliées, et elle ne semblait plus chercher auprès de ceux qui l'entouraient que de la consolation, de la pitié, de la confiance. L'enfer du Prieuré se transformait pour tout le monde en un vrai paradis...

C'est au plein de cette paix familiale, de cette douceur domestique, que j'annonçai un matin à Madame la nécessité où j'étais de la quitter... J'inventai une histoire romanesque... je devais retourner au pays, pour y épouser un brave garçon qui m'attendait depuis longtemps. En termes attendrissants j'exprimai ma peine, mes regrets, les bontés de Madame, etc... Madame fut atterrée... Elle essaya de me retenir, par les sentiments et par l'intérêt... offrit d'augmenter mes gages, de me donner une belle chambre, au second étage de la maison. Mais, devant ma résolution, elle dut se résigner...

—Je m'habituais si bien à vous, maintenant!... soupira-t-elle... Ah! je n'ai pas de chance...

Mais ce fut bien pire quand, huit jours après, Joseph vint à son tour expliquer que, se faisant trop vieux, étant trop fatigué, il ne pouvait plus continuer son service et qu'il avait besoin de repos.

—Vous, Joseph?... s'écria Madame... vous aussi?... Ce n'est pas possible... La malédiction est donc sur le Prieuré... Tout le monde m'abandonne... tout m'abandonne...

Madame pleura. Joseph pleura. Monsieur pleura. Marianne pleura...

—Vous emportez tous nos regrets, Joseph!...

Hélas! Joseph n'emportait pas que des regrets... il emportait aussi l'argenterie!...

Une fois dehors, je fus perplexe... Je n'avais aucun scrupule à jouir de l'argent de Joseph, de l'argent volé—non ce n'était pas cela... quel est l'argent qui n'est pas volé?—mais je craignis que le sentiment que j'éprouvais ne fût qu'une curiosité fugitive. Joseph avait pris sur moi, sur mon esprit comme sur ma chair, un ascendant qui n'était peut-être pas durable... Et peut-être n'était-ce en moi qu'une perversion momentanée de mes sens?... Il y avait des moments où je me demandais aussi si ce n'était pas mon imagination—portée aux rêves exceptionnels—qui avait créé Joseph tel que je le voyais, s'il n'était point réellement qu'une simple brute, un paysan, incapable même d'une belle violence, même d'un beau crime?... Les suites de cet acte m'épouvantaient... Et puis—n'est-ce pas une chose vraiment inexplicable?—cette idée que je ne servirais plus chez les autres me causait quelque regret... Autrefois, je croyais que j'accueillerais avec une grande joie la nouvelle de ma liberté. Eh bien, non!... D'être domestique, on a ça dans le sang... Si le spectacle du luxe bourgeois allait me manquer tout à coup? J'entrevis mon petit intérieur, sévère et froid, pareil à un intérieur d'ouvrier, ma vie médiocre, privée de toutes ces jolies choses, de toutes ces jolies étoffes si douces à manier, de tous ces vices jolis dont c'était mon plaisir de les servir, de les chiffonner, de les pomponner, de m'y plonger, comme dans un bain de parfums... Mais il n'y avait plus à reculer.

Ah! qui m'eût dit, le jour gris, triste et pluvieux où j'arrivai au Prieuré, que je finirais avec ce bonhomme étrange, silencieux et bourru, qui me regardait avec tant de dédain?...

Maintenant, nous sommes dans le petit café... Joseph a rajeuni. Il n'est plus courbé, ni lourdaud. Et il marche d'une table à l'autre, et il trotte d'une salle dans l'autre, le jarret souple, l'échine élastique. Ses épaules qui m'effrayaient ont pris de la bonhomie; sa nuque, parfois si terrible, a quelque chose de paternel et de reposé. Toujours rasé de frais, la peau brune et luisante ainsi que de l'acajou, coiffé d'un béret crâne, vêtu d'une vareuse bleue, bien propre, il a l'air d'un ancien marin, d'un vieux loup de mer qui aurait vu des choses extraordinaires et traversé d'extravagants pays. Ce que j'admire en lui, c'est sa tranquillité morale... Jamais plus une inquiétude dans son regard... On voit que sa vie repose sur des bases solides. Plus violemment que jamais, il est pour la famille, pour la propriété, pour la religion, pour la marine, pour l'armée, pour la patrie... Moi, il m'épate!

En nous mariant, Joseph m'a reconnu dix mille francs... L'autre jour, le commissariat maritime lui a adjugé un lot d'épaves de quinze mille francs, qu'il a payé comptant et qu'il a revendu avec un fort bénéfice. Il fait aussi de petites affaires de banque, c'est-à-dire qu'il prête de l'argent à des pêcheurs. Et déjà, il songe à s'agrandir en acquérant la maison voisine. On y installerait peut-être un café-concert...

Cela m'intrigue qu'il ait tant d'argent. Et quelle est sa fortune?... Je n'en sais rien. Il n'aime pas que je lui parle de cela; il n'aime pas que je lui parle du temps où nous étions en place... On dirait qu'il a tout oublié et que sa vie n'a réellement commencé que du jour où il prit possession du petit café... Quand je lui adresse une question qui me tourmente, il semble ne pas comprendre ce que je dis. Et dans son regard, alors, passent des lueurs terribles, comme autrefois... Jamais je ne saurai rien de Joseph, jamais je ne connaîtrai le mystère de sa vie... Et c'est peut-être cet inconnu qui m'attache tant à lui...

Joseph veille à tout dans la maison, et rien n'y cloche. Nous avons trois garçons pour servir les clients, une bonne à tout faire pour la cuisine et pour le ménage, et cela marche à la baguette... Il est vrai qu'en trois mois nous avons changé quatre fois de bonne... Ce qu'elles sont exigeantes, les bonnes, à Cherbourg, et chapardeuses, et dévergondées!... Non, c'est incroyable, et c'est dégoûtant...

Moi je tiens la caisse, trônant au comptoir, au milieu d'une forêt de fioles enluminées. Je suis là aussi pour la parade et pour la causette... Joseph veut que je sois bien frusquée; il ne me refuse jamais rien de ce qui peut m'embellir, et il aime que le soir je montre ma peau dans un petit décolletage aguichant... Il faut allumer le client, l'entretenir dans une constante joie, dans un constant désir de ma personne... Il y a déjà deux ou trois gros quartiers-maîtres, deux ou trois mécaniciens de l'escadre, très calés, qui me font une cour assidue. Naturellement, pour me plaire, ils dépensent beaucoup. Joseph les gâte spécialement, car ce sont de terribles pochards. Nous avons pris aussi quatre pensionnaires. Ils mangent avec nous et chaque soir se paient du vin, des liqueurs de supplément, dont tout le monde profite... Ils sont fort galants avec moi et je les excite de mon mieux... Mais il ne faudrait pas, je pense, que mes façons dépassassent l'encouragement des banales oeillades, des sourires équivoques et des illusoires promesses... Je n'y songe pas, d'ailleurs... Joseph me suffit, et je crois bien que je perdrais au change, même s'il s'agissait de le tromper avec l'amiral... Mazette!... c'est un rude homme... Bien peu de jeunes gens seraient capables de satisfaire une femme comme lui... C'est drôle, vraiment... quoiqu'il soit bien laid, je ne trouve personne d'aussi beau que mon Joseph... Je l'ai dans la peau, quoi!... Oh! le vieux monstre!... Ce qu'il m'a prise!... Et il les connaît, tous les trucs de l'amour, et il en invente... Quand on pense qu'il n'a pas quitté la province... qu'il a été toute sa vie un paysan, on se demande où il a pu apprendre tous ces vices-là...

Mais où Joseph triomphe, c'est dans la politique. Grâce à lui, le petit café, dont l'enseigne: A l'armée française! brille sur tout le quartier, le jour, en grosses lettres d'or, le soir, en grosses lettres de feu, est maintenant le rendez-vous officiel des antisémites marquants et des plus bruyants patriotes de la ville. Ceux-ci viennent fraterniser là, dans des soulographies héroïques, avec des sous-officiers de l'armée et des gradés de la marine. Il y a déjà eu des rixes sanglantes, et, plusieurs fois, à propos de rien, les sous-officiers ont tiré leurs sabres, menaçant de crever des traîtres imaginaires... Le soir du débarquement de Dreyfus en France, j'ai cru que le petit café allait crouler sous les cris de: «Vive l'armée!» et «Mort aux juifs!» Ce soir-là, Joseph, qui est déjà populaire dans la ville, eut un succès fou. Il monta sur une table et il cria:

—Si le traître est coupable, qu'on le rembarque... S'il est innocent, qu'on le fusille...

De toutes parts, on vociféra:

—Oui, oui!... Qu'on le fusille! Vive l'armée!

Cette proposition avait porté l'enthousiasme jusqu'au paroxysme. On n'entendait dans le café, dominant les hurlements, que des cliquetis de sabre, et des poings s'abattant sur les tables de marbre. Quelqu'un, ayant voulu dire on ne sait quoi, fut hué, et Joseph, se précipitant sur lui, d'un coup de poing lui fendit les lèvres et lui cassa cinq dents... Frappé à coups de plat de sabre, déchiré, couvert de sang, à moitié mort, le malheureux fut jeté comme une ordure dans la rue, toujours aux cris de: «Vive l'armée! Mort aux Juifs!»

Il y a des moments où j'ai peur dans cette atmosphère de tuerie, parmi toutes ces faces bestiales, lourdes d'alcool et de meurtre... Mais Joseph me rassure:

—C'est rien... fait-il... Faut ça pour les affaires...

Hier, revenant du marché, Joseph, se frottant les mains, très gai, m'annonça:

—Les nouvelles sont mauvaises. On parle de la guerre avec l'Angleterre.

—Ah! mon Dieu! m'écriai-je. Si Cherbourg allait être bombardé?

—Ouah!... ouah!... ricana Joseph... Seulement, j'ai pensé à une chose... j'ai pensé à un coup... à un riche coup...

Malgré moi, je frissonnai... Il devait ruminer quelque immense canaillerie.

—Plus je te regarde... dit-il... et plus je me dis que tu n'as pas une tête de bretonne. Non, tu n'as pas une tête de bretonne... Tu aurais plutôt une tête d'alsacienne... Hein?... Ça serait un fameux coup d'oeil dans le comptoir?

J'éprouvai de la déception... Je croyais que Joseph allait me proposer une chose terrible... J'étais fière déjà d'être de moitié dans une entreprise hardie... Chaque fois que je le vois songeur, mes idées s'allument tout de suite. J'imagine des tragédies, des escalades nocturnes, des pillages, des couteaux tirés, des gens qui râlent sur la bruyère des forêts... Et voilà qu'il ne s'agissait que d'une réclame, petite et vulgaire...

Les mains dans ses poches, crâne sous son béret bleu, il se dandinait drôlement...

—Tu comprends?... insista-t-il. Au moment d'une guerre... une Alsacienne bien jolie, bien frusquée, ça enflamme les coeurs, ça excite le patriotisme... Et il n'y a rien comme le patriotisme pour saouler les gens... Qu'est-ce que tu en penses?... Je te ferais mettre sur les journaux... et même, peut-être, sur des affiches...

—J'aime mieux rester en dame!... répondis-je, un peu sèchement.

Là-dessus, nous nous disputâmes. Et, pour la première fois, nous en vînmes aux mots violents.

—Tu ne faisais pas tant de manières quand tu couchais avec tout le monde... cria Joseph.

—Et toi!... quand tu... Tiens, laisse-moi, parce que j'en dirais trop long...

—Putain!

—Voleur!

Un client entra... Il ne fut plus question de rien. Et le soir, on se raccommoda dans les baisers...

Je me ferai faire un joli costume d'Alsacienne... avec du velours et de la soie... Au fond, je suis sans force contre la volonté de Joseph. Malgré ce petit accès de révolte, Joseph me tient, me possède comme un démon. Et je suis heureuse d'être à lui... Je sens que je ferai tout ce qu'il voudra que je fasse, et que j'irai toujours où il me dira d'aller... jusqu'au crime!...

Mars 1900.

OUVRAGES D'OCTAVE MIRBEAU

Dans la Bibliothèque-charpentier à 3 fr. 50 le volume.

Sébastien Roch 1 vol. Le Jardin des Supplices (38e mille) 1 vol. Le Journal d'une femme de chambre (126e mille) 1 vol. Les vingt et un Jours d'un Neurasthénique (28e mille) 1 vol. Farces et Moralités 1 vol. La 628-E8 (39e mille) 1 vol. Dingo (17e mille) 1 vol. Sébastien Roch. Édition illustrée. 1 vol. in-18 3 fr. 50 Contes de la Chaumière, avec deux eaux-fortes de Raffaëlli. 1 vol. in-32 de la Petite Bibliothèque-Charpentier 4 fr. Le Calvaire. Édition illustrée (Olendorff, éditeur) 3 fr. 50 L'abbé Jules. (Olendorff, éditeur) 3 fr. 50

THÉÂTRE.

Les Mauvais Bergers, pièce en cinq actes 3 fr. 50 Les Affaires sont les Affaires, comédie en trois actes (16e mille) 3 fr. 50 Le Foyer, comédie en trois actes. En collaboration avec Thadée Natanson (8e mille) 3 fr. 50 Vieux Ménages, comédie en un acte 1 fr. Le Portefeuille, comédie en un acte 1 fr.

4973.—L. Imp. réunies.—7, rue Saint-Benoit, Paris.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings