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Le Journal d'une Femme de Chambre

OCTAVE MIRBEAU (continued 2)

Reading edition

Puis, après un silence:

—Tenez!... Parlons point de ces gens-là... Chaque fois que j'en parle, j'ai mal au ventre...

Une petite noiraude, maigre, avec un museau de rat, un front fleuri de boutons et des yeux qui suintent, s'écrie au milieu des rires:

—Pour sûr, qu'on les a quelque part...

Là-dessus, les histoires, les potins recommencent... C'est un flot ininterrompu d'ordures vomies par ces tristes bouches, comme d'un égout... Il semble que l'arrière-boutique en est empestée... Je ressens une impression d'autant plus pénible que la pièce où nous sommes est sombre et que les figures y prennent des déformations fantastiques... Elle n'est éclairée, cette pièce, que par une étroite fenêtre qui s'ouvre sur une cour crasseuse, humide, une sorte de puits formé par des murs que ronge la lèpre des mousses... Une odeur de saumure, de légumes fermentés, de harengs saurs, persiste autour de nous, imprègne nos vêtements... C'est intolérable... Alors, chacune de ces créatures, tassées sur leur chaise comme des paquets de linge sale, s'acharne à raconter une vilenie, un scandale, un crime... Lâchement, j'essaie de sourire avec elles, d'applaudir avec elles, mais j'éprouve quelque chose d'insurmontable, quelque chose comme un affreux dégoût... Une nausée me retourne le coeur, me monte à la gorge impérieusement, m'affadit la bouche, me serre les tempes... Je voudrais m'en aller... Je ne le puis, et je reste là, idiote, tassée comme elles sur ma chaise, ayant les mêmes gestes qu'elles, je reste là à écouter stupidement ces voix aigres qui me font l'effet d'eaux de vaisselle; glougoutant et s'égouttant par les éviers et par les plombs...

Je sais bien qu'il faut se défendre contre ses maîtres... et je ne suis pas la dernière à le faire, je vous assure... Mais non... là... tout de même, cela passe l'imagination... Ces femmes me sont odieuses; je les déteste, et je me dis tout bas que je n'ai rien de commun avec elles... L'éducation, le frottement avec les gens chics, l'habitude des belles choses, la lecture des romans de Paul Bourget m'ont sauvée de ces turpitudes... Ah! les jolies et amusantes rosseries des offices parisiens, elles sont loin!...

C'est Rose qui décidément obtient le plus grand succès... Elle raconte avec des yeux papillotants et des lèvres mouillées de plaisir:

—Tout cela n'est rien auprès de Mme Rodeau... la femme du notaire... Ah! il s'en passe des choses chez elle...

—Je m'en doutais... dit l'une.

Une autre énonce, en même temps:

—Elle a beau être dans les curés... je l'ai toujours pensé que c'est une rude cochonne...

Tous les regards sont émérillonnés, tous les cous tendus vers Rose, qui commence son récit:

—Avant hier, M. Rodeau était parti, soi-disant à la campagne, pour toute la journée...

Afin de m'édifier sur le compte de M. Rodeau, elle ouvre, en mon honneur, cette parenthèse:

—Un homme louche... un notaire guères catholique, que ce M. Rodeau... Ah! il y en a des mic-macs dans son étude... à preuve que j'ai fait retirer par le capitaine des fonds qu'il y avait déposés... Oui, dame!... Mais ce n'est pas de M. Rodeau qu'il s'agit pour l'instant...

La parenthèse fermée, elle redonne à son récit un tour plus général:

—M. Rodeau était donc à la campagne... Qu'est-ce qu'il va faire si souvent à la campagne?... Ça, par exemple... on ne le sait pas... Il était donc parti à la campagne... Mme Rodeau fait aussitôt monter le petit clerc... le petit gars Justin... dans sa chambre... sous prétexte de la balayer... Un drôle de balayage, mes enfants!... Elle était quasiment toute nue, avec des yeux drôles, comme une chienne en chasse. Elle le fait venir près d'elle... l'embrasse... le caresse... et, disant qu'elle va lui chercher ses puces, voilà qu'elle le déshabille... Et alors, savez-vous ce qu'elle a fait?... Eh bien, tout à coup, elle s'est jetée dessus, cette goule-là, et elle l'a pris de force... de force, oui, Mesdemoiselles... Et si vous saviez de quelle manière elle l'a pris?...

—Comment qu'elle l'a pris?... interroge vivement la petite noiraude, dont le museau de rat s'allonge et remue...

Toutes sont anxieuses... Mais, devenant sévère, pudique, Rose déclare:

—Ça ne peut pas se dire à des demoiselles!...

Des «ah!» de désappointement suivent cette réponse. Rose continue, tour à tour indignée et émue:

—Un enfant de quinze ans... si c'est possible!... Et joli... joli comme un amour... et innocent, le pauvre petit martyr!... Ne pas respecter l'enfance... faut-il en avoir du vice dans le sang!... Paraît qu'en rentrant chez lui... il tremblait... tremblait... pleurait... pleurait... le chérubin... que c'était à vous fendre l'âme... Qu'est-ce que vous dites de ça?...

C'est une explosion d'indignations, une avalanche de mots orduriers... Rose attend que le calme soit revenu... Elle poursuit:

—La mère est venue me conter la chose... Moi, je lui ai conseillé, vous pensez bien, d'actionner le notaire et sa femme.

—Pour sûr... ah! pour sûr...

—Eh bien, la Justine hésite... parce que et parce qu'est-ce... Finalement, elle ne veut pas... J'ai idée que M. le curé, qui dîne toutes les semaines chez les Rodeau, est intervenu... Enfin, elle a peur... quoi!... Ah! si c'était moi... Certes, j'ai de la religion... mais il n'y a pas de curé qui tienne... Je leur en ferais cracher de l'argent... des cents et des mille... et des dix mille francs...

—Pour sûr... ah! pour sûr...

—Manquer une occasion comme ça?... Malheur!

Et le chapeau mousquetaire claque comme une tente sous l'orage...

L'épicière ne dit rien... Elle a l'air gêné... Sans doute qu'elle fournit le notaire... Adroitement elle interrompt les imprécations de Rose.

—J'espère que mademoiselle Célestine voudra bien accepter un petit verre de cassis avec ces demoiselles?... Et vous, mam'zelle Rose?...

Cette invitation calme toutes les colères, et, tandis que d'un placard elle retire une bouteille et des verres que Rose dispose sur la table, les yeux s'allument et les langues passent, effilées, sur les lèvres gourmandes...

En partant, l'épicière me dit, aimable et souriante:

—Ne faites pas attention, parce que vos maîtres ne prennent rien chez moi... Il faudra revenir me voir...

Je rentre avec Rose qui achève de me mettre au courant de la chronique du pays... J'aurais cru que son stock d'infamies dût être épuisé... Nullement... Elle en trouve, elle en invente de nouvelles et de plus épouvantables... Ses ressources dans la calomnie sont infinies... Et sa langue va toujours, sans un arrêt... Tous et toutes y passent ou y reviennent. C'est étonnant ce qu'en quelques minutes on peut déshonorer de gens, en province... Elle me reconduit ainsi jusqu'à la grille du Prieuré... Là, elle ne peut pas se décider à me quitter... parle encore... parle sans cesse, cherche à m'envelopper, à m'étourdir de son amitié et de son dévoûment... Moi, j'ai la tête cassée par tout ce que j'ai entendu, et la vue du Prieuré me donne au coeur comme un découragement... Ah! ces grandes pelouses sans fleurs!... Et cette immense bâtisse qui a l'air d'une caserne ou d'une prison et où il me semble que, derrière chaque fenêtre, un regard vous espionne!...

Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et le paysage, là bas, se fait plus net... Au delà de la plaine, sur les coteaux, j'aperçois de petits villages qui se dorent dans la lumière, égayés de toits rouges; la rivière à travers la plaine, jaune et verte, luit çà et là en courbes argentées... Et quelques nuages décorent le ciel de leurs fresques légères et charmantes... Mais je n'éprouve aucun plaisir à contempler tout cela... Je n'ai plus qu'un désir, une volonté, une obsession, fuir ce soleil, cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette grosse femme, dont la voix méchante m'affole et me torture.

Enfin, elle se dispose à me laisser... me prend la main et la serre, affectueusement, dans ses gros doigts gantés de mitaines. Elle me dit:

—Et puis, ma petite, vous savez, madame Gouin, c'est une femme bien aimable... et bien droite... Il faudra la voir souvent...

Elle s'attarde encore... et avec plus de mystère:

—Elle en a soulagé, allez, des jeunes filles!... Dès qu'on s'aperçoit de quelque chose... on va la trouver... Ni vu, ni connu... On peut se fier à elle... ça, je vous le dis... C'est une femme très... très savante...

Les yeux plus brillants, son regard attaché sur moi, avec une ténacité étrange, elle répète:

—Très savante... et adroite... et discrète!... C'est la Providence du pays... Allons, ma petite, n'oubliez pas de venir chez nous, quand vous pourrez... Et allez, souvent, chez madame Gouin... Vous ne vous en repentirez pas... A bientôt... à bientôt!...

Elle est partie... Je la vois qui, de son pas en roulis, s'éloigne, longe, énorme, le mur puis la haie... et brusquement s'enfonce dans un chemin où elle disparaît...

Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui ratisse les allées... Je crois qu'il va me parler; il ne me parle pas... Il me regarde seulement d'un air oblique, avec une expression singulière qui me fait presque peur...

—Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph...

Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents...

Il est furieux que je me sois permis de marcher dans l'allée qu'il ratisse...

Quel drôle de bonhomme, et comme il est mal appris... Et pourquoi ne m'adresse-t-il jamais la parole?... Et pourquoi ne répond-il jamais, non plus, quand je lui parle?

A la maison, Madame n'est pas contente... Elle me reçoit très mal, me bouscule:

—A l'avenir, je vous prie de ne pas rester si longtemps dehors...

J'ai envie de répliquer, car je suis agacée, irritée, énervée... mais, heureusement, je me contiens... Je me borne à bougonner un peu.

—Qu'est-ce que vous dites?...

—Je ne dis rien...

—C'est heureux... Et puis, je vous défends de vous promener avec la bonne de M. Mauger... C'est une très mauvaise connaissance pour vous... Voyez... tout est en retard, ce matin, à cause de vous...

Je m'écrie, en dedans:

—Zut!... zut!... et zut!... Tu m'embêtes... Je parlerai à qui je veux... je verrai qui me plaît... Tu ne me feras pas la loi, chameau...

Il a suffi que j'entende sa voix aigre, que je retrouve ses yeux méchants et ses ordres tyranniques, pour que fût effacée instantanément l'impression mauvaise, l'impression de dégoût que je rapportais de la messe, de l'épicière et de Rose... Rose et l'épicière ont raison; la mercière aussi a raison... elles ont toutes raison... Et je me promets de voir Rose, de la voir souvent, de retourner chez l'épicière.... de faire de cette sale mercière ma meilleure amie... puisque Madame me le défend... Et je répète intérieurement, avec une énergie sauvage:

—Chameau!... chameau!... chameau!...

Mais j'eusse été bien mieux soulagée si j'avais eu le courage de lui jeter, de lui crier, en pleine face, cette injure...

Dans la journée, après le déjeuner, Monsieur et Madame sont sortis en voiture. Le cabinet de toilette, les chambres, le bureau de Monsieur, toutes les armoires, tous les placards, tous les buffets sont fermés à clé... Qu'est-ce que je disais?... Ah bien... merci!... Pas moyen de lire une lettre, et de se faire des petits paquets...

Alors, je suis restée dans ma chambre... J'ai écrit à ma mère, à monsieur Jean, et j'ai lu: En famille... Quel joli livre!... Et qu'il est bien écrit!... C'est drôle, tout de même... j'aime bien entendre des choses cochonnes... mais je n'aime pas en lire... Je n'aime que les livres qui font pleurer...

Au dîner, on a servi le pot-au-feu... Il m'a semblé que Monsieur et Madame étaient en froid. Monsieur a lu le Petit Journal avec une ostentation provocante... Il froissait le papier, en roulant de bons yeux, comiques et doux... Même quand il est en colère, les yeux de Monsieur restent doux et timides. A la fin, sans doute pour engager la conversation, Monsieur, toujours le nez sur son journal, s'est écrié:

—Tiens!... Encore une femme coupée en morceaux...

Madame n'a rien répondu... Très raide, très droite, austère dans sa robe de soie noire, le front plissé, le regard dur, elle n'a pas cessé de songer... A quoi?...

C'est peut-être à cause de moi que Madame boude Monsieur...

IV

26 septembre.

Depuis une semaine, je ne puis plus écrire une seule ligne de mon journal... Quand vient le soir, je suis éreintée, fourbue, à cran... Je ne pense plus qu'à me coucher et dormir... Dormir!... Si je pouvais toujours dormir!...

Ah! quelle baraque, mon Dieu! Rien n'en peut donner l'idée.

Pour un oui, pour un non, Madame vous fait monter et descendre les deux maudits étages... On n'a même pas le temps de s'asseoir dans la lingerie, et de souffler un peu que... drinn!... drinn!... drinn!... il faut se lever et repartir... Cela ne fait rien qu'on soit indisposée... drinn!... drinn!... drinn!... Moi, dans ces moments-là, j'ai aux reins des douleurs qui me plient en deux, qui me tordent le ventre, et me feraient presque crier... drinn!... drinn!... drinn!... Ça ne compte pas.. On n'a point le temps d'être malade, on n'a pas le droit de souffrir... La souffrance, c'est un luxe de maître... Nous, nous devons marcher, et vite, et toujours... marcher, au risque de tomber... Drinn!... drinn!... drinn!... Et si, au coup de sonnette, l'on tarde un peu à venir, alors, ce sont des reproches, des colères, des scènes.

—Eh bien?... Que faites-vous donc?... Vous n'entendez donc pas?... Êtes-vous sourde?... Voilà trois heures que je sonne... C'est agaçant, à la fin...

Et, le plus souvent, ce qui se passe, le voici...

—Drinn!... drinn!... drinn!...

Allons bon!... Cela vous jette de votre chaise, comme sous la poussée d'un ressort...

—Apportez-moi une aiguille.

Je vais chercher l'aiguille.

—Bien!... apportez-moi du fil.

Je vais chercher le fil.

—Bon!... apportez-moi un bouton...

Je vais chercher le bouton.

—Qu'est-ce que c'est que ce bouton?... Je ne vous ai pas demandé ce bouton... Vous ne comprenez rien... Un bouton blanc, numéro 4... Et dépêchez-vous!

Et je vais chercher le bouton blanc, numéro 4... Vous pensez si je maugrée, si je rage, si j'invective Madame dans le fond de moi-même?... Durant ces allées et venues, ces montées et ces descentes, Madame a changé d'idée... Il lui faut autre chose, ou il ne lui faut plus rien:

—Non... remportez l'aiguille et le bouton... Je n'ai pas le temps...

J'ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés, je n'en puis plus... Cela suffit à Madame... elle est contente... Et dire qu'il existe une société pour la protection des animaux...

Le soir, en passant sa revue, dans la lingerie, elle tempête:

—Comment?... Vous n'avez rien fait?... A quoi employez-vous donc vos journées?... Je ne vous paie pas pour que vous flâniez du matin au soir...

Je réplique d'un ton un peu bref, car cette injustice me révolte:

—Mais, Madame m'a dérangée, tout le temps.

—Je vous ai dérangée, moi?... D'abord, je vous défends de me répondre... Je ne veux pas d'observation, entendez-vous?... Je sais ce que je dis.

Et des claquements de porte, des ronchonnements qui n'en finissent pas... Dans les corridors, à la cuisine, au jardin, des heures entières, on entend sa voix qui glapit... Ah! qu'elle est tannante!

En vérité, on ne sait par quel bout la prendre... Que peut-elle donc avoir, dans le corps, pour être toujours dans un tel état d'irritation? Et comme je la planterais là, si j'étais sûre de trouver une place, tout de suite...

Tantôt je souffrais plus encore que de coutume... Je ressentais une douleur si aiguë que c'était à croire qu'une bête me déchirait, avec ses dents, avec ses griffes, l'intérieur du corps... Déjà, le matin, en me levant, à force d'avoir perdu du sang, je m'étais évanouie... Comment ai-je eu le courage de me tenir debout, de me traîner, de faire mon service? Je n'en sais rien... Parfois, dans l'escalier, j'étais obligée de m'arrêter, de me cramponner à la rampe afin de reprendre haleine et de ne pas tomber... J'étais verte, avec des sueurs froides qui me mouillaient les cheveux... C'était à hurler... Mais je suis dure au mal, et j'ai cette fierté de ne jamais me plaindre devant mes maîtres... Madame me surprit, à un moment où je pensais défaillir. Tout tournait autour de moi, la rampe, les marches et les murs.

—Qu'avez-vous? me dit-elle, rudement.

—Je n'ai rien.

Et j'essayai de me redresser.

—Si vous n'avez rien, reprit Madame, pourquoi ces manières-là?... Je n'aime pas qu'on me fasse des figures d'enterrement... Vous avez un service très désagréable...

Malgré ma douleur, je l'aurais giflée...

Au milieu de ces épreuves, je repense toujours à mes places anciennes... Aujourd'hui, c'est celle de la rue Lincoln que je regrette le plus... J'y étais seconde femme de chambre et je n'avais, pour ainsi dire, rien à faire. La journée, nous la passions dans la lingerie, une lingerie magnifique, avec un tapis de feutre rouge, et garnie du haut en bas de grandes armoires d'acajou, à serrures dorées. Et l'on riait, et l'on s'amusait à dire des bêtises, à faire la lecture, à singer les réceptions de Madame, tout cela sous la surveillance d'une gouvernante anglaise, qui nous préparait du thé, du bon thé que Madame achetait en Angleterre, pour ses petits déjeuners du matin... Quelquefois, de l'office, le maître d'hôtel—un qui était à la coule—nous apportait des gâteaux, des toasts au caviar, des tranches de jambon, un tas de bonnes choses...

Je me souviens qu'un après-midi on m'obligea à revêtir un costume très chic de Monsieur, de Coco, comme nous l'appelions entre nous... Naturellement, on joua à toutes sortes de jeux risqués; on alla même très loin dans la plaisanterie. Et j'étais si drôle en homme, et je ris tellement fort de me voir ainsi que, n'y tenant plus, je laissai des traces humides dans le pantalon de Coco...

Ça c'était une place!...

Je commence à bien connaître Monsieur... On a raison de dire que c'est un homme excellent et généreux, car, s'il n'était point tel, il n'y aurait pas dans le monde de pire canaille, de plus parfait filou... Le besoin, la rage qu'il a d'être charitable le poussent à commettre des actions qui ne sont pas très bien. Si l'intention est louable, chez lui, il n'en va pas de même, chez les autres, du résultat qui est souvent désastreux... Il faut le dire, sa bonté fut la cause de petites vilenies, dans le genre de celle-ci...

Mardi dernier, un très vieux bonhomme, le père Pantois, apportait des églantiers que Monsieur avait commandés, en cachette de Madame, naturellement... C'était à la tombée du jour... J'étais descendue chercher de l'eau chaude pour un savonnage en retard... Madame, sortie en ville, n'était pas encore rentrée... Et je bavardais à la cuisine, avec Marianne, quand Monsieur, cordial, joyeux, expansif et bruyant, amena le père Pantois... Il lui fait aussitôt servir du pain, du fromage et du cidre... Et le voilà qui cause avec lui.

Le bonhomme me faisait pitié, tant il était exténué, maigre, salement vêtu... Son pantalon, une loque; sa casquette, un bouchon d'ordures... Et sa chemise ouverte laissait voir un coin de sa poitrine nue, gercée, gaufrée, culottée comme du vieux cuir... Il mangea avec avidité.

—Eh bien, père Pantois... s'écria Monsieur... en se frottant les mains... ça va mieux, hein?...

Le vieillard, la bouche pleine, remercia:

—Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... Parce que, voyez-vous, depuis ce matin, quatre heures, que je suis parti de chez nous... j'avais rien dans le corps... rien...

—Eh bien, mangez, mon père Pantois... régalez-vous, nom d'un chien!...

—Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... Faites excuse...

Le vieux se taillait d'énormes morceaux de pain, qu'il était longtemps à mâcher, car il n'avait plus de dents... Quand il fut un peu rassasié:

—Et les églantiers, père Pantois? interrogea Monsieur... Ils sont beaux, hein?

—Y en a de beaux... y en a de moins beaux... y en a quasiment de toutes les sortes, monsieur Lanlaire... Dame!... on ne peut guère choisir... et c'est dur à arracher, allez... Et puis, monsieur Porcellet ne veut plus qu'on les prenne dans son bois... Faut aller loin, maintenant, pour en trouver... ben loin... Si je vous disais que je viens de la forêt de Raillon, à plus de trois lieues d'ici?... Ma foi, oui, monsieur Lanlaire...

Pendant que le bonhomme parlait, Monsieur s'était attablé auprès de lui... Gai, presque farceur, il lui tapa sur les épaules, et il s'exclama:

—Cinq lieues!... sacré père Pantois, va!... Toujours fort... toujours jeune...

—Point tant qu'ça, monsieur Lanlaire... point tant qu'ça...

—Allons donc!... insista Monsieur... fort comme un vieux Turc... et de bonne humeur, sapristi!... On n'en fait plus comme vous, aujourd'hui, mon père Pantois... Vous êtes de la vieille roche, vous...

Le vieillard hocha la tête, sa tête décharnée, couleur de bois ancien, et il répéta:

—Point tant qu'çà... Les jambes faiblissent, monsieur Lanlaire... les bras mollissent... Et les reins donc...—Ah, les sacrés reins!... Je n'ai quasiment plus de force... Et puis, la femme qu'est malade, qui ne quitte plus son lit... et qui coûte gros de médicaments!... On n'est guère heureux... on n'est guère heureux... Si, au moins, on vieillissait pas?... C'est ça, voyez-vous, monsieur Lanlaire... c'est ça qu'est le pire... de l'affaire...

Monsieur soupira, fit un geste vague, puis résumant philosophiquement la question:

—Hé oui!... Mais qu'est-ce que vous voulez, père Pantois?... C'est la vie... On ne peut pas être et avoir été... C'est comme ça...

—Ben sûr!... Faut se faire une raison...

—Voilà!...

—Au bout le bout, quoi!... C'est-il pas vrai, dites, monsieur Lanlaire?

—Ah! dame!

Et, après une pause, il ajouta d'une voix devenue mélancolique:

—Tout le monde a ses tristesses, allez, mon père Pantois...

—Ben oui...

Il y eut un silence. Marianne hachait des fines herbes... La nuit tombait sur le jardin... Les deux grands tournesols, qu'on apercevait dans la perspective de la porte ouverte, se décoloraient, se noyaient d'ombre... Et le père Pantois mangeait toujours... Son verre était resté vide... Monsieur le remplit... et, brusquement, abandonnant les hauteurs métaphysiques, il demanda:

—Et qu'est-ce qu'ils valent, les églantiers, cette année?

—Les églantiers, monsieur Lanlaire?... Eh bien, cette année, l'un dans l'autre, les églantiers valent vingt-deux francs le cent... C'est un peu cher, je le sais ben... Mais j'peux pas à moins... En vérité du bon Dieu!... Ainsi... tenez...

En homme généreux et qui méprise les questions d'argent, Monsieur interrompit le vieillard, qui se disposait à se lancer dans des explications justificatives.

—C'est bon, père Pantois... Entendu... Est-ce que je marchande jamais avec vous, moi?... Et même, ce n'est pas vingt-deux francs que je vous les paierai, vos églantiers... c'est vingt-cinq francs... Ah!...

—Ah! monsieur Lanlaire... vous êtes trop bon...

—Non, non... Je suis juste... je suis pour le peuple, moi, pour le travail... sacrebleu!

Et, tapant sur la table, il surenchérit...

—Et ce n'est pas vingt-cinq francs... c'est trente francs, nom d'un chien!... Trente francs, vous entendez, mon père Pantois?...

Le bonhomme leva vers Monsieur ses pauvres yeux étonnés et reconnaissants, et il bégaya:

—J'entends ben... C'est un plaisir que de travailler pour vous, monsieur Lanlaire... Vous savez ce que c'est que le travail, vous...

Monsieur arrêta ces effusions...

—Et j'irai vous payer ça... voyons... nous sommes mardi... j'irai vous payer ça... dimanche?... Ça vous va-t-il?... Et, par la même occasion, ma foi, je prendrai mon fusil... C'est entendu?...

Les lueurs de reconnaissance qui brillaient dans les yeux du père Pantois s'éteignirent... Il était gêné, troublé, ne mangeait plus...

—C'est que... fit-il timidement... enfin, si vous pouviez vous acquitter à'nuit?... Ça m'obligerait ben, monsieur Lanlaire... Vingt-deux francs, seulement... Faites excuse...

—Vous plaisantez, père Pantois!... répliqua Monsieur, avec une superbe assurance... Certainement, je vais vous payer ça, tout de suite... Ah, nom de Dieu!... Ce que j'en disais, moi... c'était pour aller faire un petit tour, par chez vous...

Il fouilla dans les poches de son pantalon, tâta celles de son veston et de son gilet, et simulant la surprise, il s'écria:

—Allons, bon!... Voilà encore que je n'ai pas de monnaie... Je n'ai que des sacrés billets de mille francs...

Dans un rire forcé et vraiment sinistre, il demanda:

—Je parie que vous n'avez pas de monnaie de mille francs, mon père Pantois?

Voyant Monsieur rire, le père Pantois crut qu'il était convenable à lui de rire aussi... et il répondit, gaillard:

—Ha!... ha!... ha!... J'en ai même jamais vu de ces sacrés billets-là!...

—Eh bien alors... à dimanche!... conclut Monsieur.

Monsieur s'était versé un verre de cidre et il trinquait avec le père Pantois, lorsque Madame, qu'on n'avait pas entendu venir, entra brusquement, en coup de vent, dans la cuisine... Ah! son oeil en voyant ça... en voyant Monsieur attablé auprès du vieux pauvre, et trinquant avec lui!...

—Qu'est-ce que c'est?... fit-elle, les lèvres toutes blanches.

Monsieur balbutia, ânonna:

—C'est des églantiers... tu sais bien, mignonne... des églantiers... Le père Pantois m'apportait des églantiers... Tous les rosiers ont été gelés, cet hiver...

—Je n'ai pas commandé d'églantiers... Il n'y a pas besoin d'églantiers ici...

Cela fut dit d'un ton coupant... Puis elle fit demi-tour, s'en alla en claquant la porte et proférant des paroles injurieuses... Dans sa colère, elle ne m'avait pas aperçue...

Monsieur et le pauvre vieux arracheur d'églantiers s'étaient levés... Gênés, ils regardaient la porte par où Madame venait de disparaître... puis ils se regardaient, l'un l'autre, sans oser se dire un mot. Ce fut Monsieur, qui, le premier, rompit ce silence pénible...

—Eh bien... à dimanche, père Pantois.

—A dimanche, monsieur Lanlaire...

—Et portez-vous bien, père Pantois...

—Vous, de même, monsieur Lanlaire...

—Et trente francs... Je ne m'en dédis pas...

—Vous êtes ben honnête...

Et le vieux, tremblant sur ses jambes, le dos courbé, s'en alla et se fondit dans la nuit du jardin...

Pauvre Monsieur!... il a dû recevoir sa semonce... Et quant au père Pantois, si jamais il touche ses trente francs... eh bien, il aura de la chance...

Je ne veux pas donner raison à Madame... mais je trouve que Monsieur a tort de causer familièrement avec des gens trop au-dessous de lui... Ça n'est pas digne...

Je sais bien qu'il n'a pas la vie drôle, non plus... et qu'il s'en tire comme il peut... Ça n'est pas toujours commode... Quand il rentre tard de la chasse, crotté, mouillé, et chantant pour se donner du courage, Madame le reçoit très mal.

—Ah! c'est gentil de me laisser seule, toute une journée...

—Mais, tu sais bien, mignonne...

—Tais-toi...

Elle le boude des heures et des heures, le front dur... la bouche mauvaise... Lui, la suit partout, tremble, balbutie des excuses...

—Mais, mignonne, tu sais bien...

—Fiche-moi la paix... Tu m'embêtes...

Le lendemain, Monsieur ne sort pas, naturellement, et Madame crie:

—Qu'est-ce que tu fais à tourner ainsi dans la maison, comme une âme en peine?

—Mais, mignonne...

—Tu ferais bien mieux de sortir, d'aller à la chasse... le diable sait où!... Tu m'agaces... tu m'énerves... Va-t-en!...

De telle sorte qu'il ne sait jamais ce qu'il doit faire, s'il doit s'en aller ou rester, être ici ou ailleurs! Problème difficile... Mais, comme dans les deux cas Madame crie, Monsieur a pris le parti de s'en aller le plus souvent possible. De cette façon, il ne l'entend pas crier...

Ah! il fait vraiment pitié!

L'autre matinée, comme j'allais étendre un peu de linge sur la haie, je l'aperçus dans le jardin. Monsieur jardinait... Le vent, ayant pendant la nuit couché par terre quelques dahlias, il les rattachait à leurs tuteurs...

Très souvent, quand il ne sort pas avant le déjeuner, Monsieur jardine; du moins, il fait semblant de s'occuper à n'importe quoi, dans ses plates-bandes... C'est toujours du temps de gagné sur les ennuis de l'intérieur... Pendant ces moments-là, on ne lui fait pas de scènes... Loin de Madame, il n'est plus le même. Sa figure s'éclaire, son oeil luit... Son caractère, naturellement gai, reprend le dessus... Vraiment, il n'est pas désagréable... A la maison, par exemple, il ne me parle presque plus et, tout en suivant son idée, semble ne pas faire attention à moi... Mais, dehors, il ne manque jamais de m'adresser un petit mot gentil, après s'être bien assuré, toutefois, que Madame ne peut l'épier... Lorsqu'il n'ose pas me parler, il me regarde... et son regard est plus éloquent que ses paroles... D'ailleurs, je m'amuse à l'exciter de toutes les manières... et, bien que je n'aie pris à son égard aucune résolution, à lui monter la tête sérieusement...

En passant près de lui, dans l'allée où il travaillait, penché sur ses dahlias, des brins de raphia aux dents, je lui dis, sans ralentir le pas:

—Oh! comme Monsieur travaille, ce matin!

—Hé oui! répondit-il... ces sacrés dahlias!... Vous voyez bien...

Il m'invita à m'arrêter un instant.

—Eh bien, Célestine?... J'espère que vous vous habituez ici, maintenant?

Toujours sa manie!... Toujours sa même difficulté d'engager la conversation!... Pour lui faire plaisir, je répliquai en souriant:

—Mais oui, Monsieur... certainement... je m'habitue.

—A la bonne heure... Ça n'est pas malheureux enfin... ça n'est pas malheureux.

Il s'était redressé tout à fait, m'enveloppait d'un regard très tendre, répétait: «Ça n'est pas malheureux» se donnant ainsi le temps de trouver à me dire quelque chose d'ingénieux...

Il retira de ses dents les brins de raphia, les noua au haut du tuteur, et, les jambes écartées, les deux paumes plaquées sur ses hanches, les paupières bridées, les yeux franchement obscènes, il s'écria:

—Je parie, Célestine, que vous avez dû en faire des farces à Paris?... Hein, en avez-vous fait, de ces farces!...

Je ne m'attendais pas à celle-là... Et j'eus une grande envie de rire... Mais je baissai les yeux pudiquement, l'air fâché, et tâchant à rougir, comme il convenait en la circonstance:

—Ah! Monsieur!... fis-je sur un ton de reproche.

—Eh bien quoi?... insista-t-il... Une belle fille comme vous... avec des yeux pareils!... Ah! oui, vous avez dû faire de ces farces!... Et tant mieux... Moi, je suis pour qu'on s'amuse, sapristi!... Moi, je suis pour l'amour, nom d'un chien!...

Monsieur s'animait étrangement. Et sur sa personne robuste, fortement musclée, je reconnaissais les signes les plus évidents de l'exaltation amoureuse. Il s'embrasait... le désir flambait dans ses prunelles... Je crus devoir verser sur tout ce feu une bonne douche d'eau glacée. Je dis, d'un ton très sec, et, en même temps, très noble:

—Monsieur se trompe... Monsieur croit parler à ses autres femmes de chambre... Monsieur doit savoir pourtant que je suis une honnête fille..

Très digne, pour bien marquer à quel point j'avais été offensée de cet outrage, j'ajoutai:

—Monsieur mériterait que j'aille tout de suite me plaindre à Madame...

Et je fis mine de partir... Vivement, Monsieur m'empoigna le bras...

—Non... non!... balbutia-t-il...

Comment ai-je pu dire tout cela, sans pouffer?... Comment ai-je pu renfoncer dans ma gorge le rire qui y sonnait, à pleins grelots?... En vérité, je n'en sais rien...

Monsieur était prodigieusement ridicule... Livide, maintenant, la bouche grande ouverte, une double expression d'embêtement et de peur sur toute sa personne, il demeurait silencieux et se grattait la nuque à petits coups d'ongle.

Près de nous, un vieux poirier tordait sa pyramide de branches, mangées de lichens et de mousses... quelques poires y pendaient à portée de la main... Une pie jacassait, ironiquement, au haut d'un châtaigner voisin... Tapi derrière la bordure de buis, le chat giflait un bourdon... Le silence devenait de plus en plus pénible, pour Monsieur... Enfin, après des efforts presque douloureux, des efforts qui amenaient sur ses lèvres de grotesques grimaces, Monsieur me demanda:

—Aimez-vous les poires, Célestine?

—Oui, Monsieur...

Je ne désarmais pas... je répondais sur un ton d'indifférence hautaine.

Dans la crainte d'être surpris par sa femme, il hésita quelques secondes... Et soudain, comme un enfant maraudeur, il détacha une poire de l'arbre et me la donna... ah! si piteusement!... Ses genoux fléchissaient... sa main tremblait...

—Tenez, Célestine... cachez cela dans votre tablier... On ne vous en donne jamais à la cuisine, n'est-ce pas?...

—Non, Monsieur...

—Eh bien... je vous en donnerai encore... quelquefois... parce que... parce que... je veux que vous soyez heureuse...

La sincérité et l'ardeur de son désir, sa gaucherie, ses gestes maladroits, ses paroles effarées, et aussi sa force de mâle, tout cela m'avait attendrie... J'adoucis un peu mon visage, voilai d'une sorte de sourire la dureté de mon regard, et moitié ironique, moitié câline, je lui dis:

—Oh! Monsieur!... Si Madame vous voyait?...

Il se troubla encore, mais comme nous étions séparés de la maison par un épais rideau de châtaigners, il se remit vite, et crâneur maintenant que je devenais moins sévère, il clama, avec des gestes dégagés:

—Eh bien quoi... Madame?... Eh bien quoi?... Je me moque bien de Madame, moi!... Il ne faudrait pas qu'elle m'embête, après tout... J'en ai assez... j'en ai par-dessus la tête, de Madame...

Je prononçai gravement:

—Monsieur a tort... Monsieur n'est pas juste... Madame est une femme très aimable.

Il sursauta:

—Très aimable?... Elle?... Ah, grand Dieu!... Mais vous ne savez donc pas ce qu'elle a fait?... Elle a gâché ma vie... Je ne suis plus un homme... je ne suis plus rien... On se fout de moi, partout dans le pays... Et c'est à cause de ma femme... Ma femme?... c'est... c'est... une vache... oui, Célestine... une vache... une vache... une vache!...

Je lui fis de la morale... je lui parlai doucement, vantant hypocritement l'énergie, l'ordre, toutes les vertus domestiques de Madame... A chacune de mes phrases, il s'exaspérait davantage...

—Non, non!... Une vache... une vache!...

Pourtant, je parvins à le calmer un peu. Pauvre Monsieur!... Je jouais de lui avec une aisance merveilleuse... D'un simple regard, je le faisais passer de la colère à l'attendrissement. Alors il bégayait:

—Oh! vous êtes si douce, vous... vous êtes si gentille!... Vous devez être si bonne!... Tandis que cette vache...

—Allons, Monsieur... allons!...

Il reprenait:

—Vous êtes si douce!... Et cependant... quoi?... vous n'êtes qu'une femme de chambre...

Un moment, il se rapprocha de moi, et très bas:

—Si vous vouliez, Célestine?...

—Si je voulais... quoi?...

—Si vous vouliez... vous savez bien... enfin... vous savez bien?...

—Monsieur voudrait peut-être que je trompe Madame avec Monsieur? Que je fasse avec Monsieur des cochonneries?...

Il se méprit à l'expression de mon visage... et les yeux hors de la tête, les veines du cou gonflées, les lèvres humides et baveuses, il répondit d'une voix sourde:

—Oui là!... Eh bien, oui, là!...

—Monsieur n'y pense pas?

—Je ne pense qu'à ça, Célestine...

Il était très rouge, congestionné:

—Ah! Monsieur va encore recommencer...

Il essaya de me saisir les mains, de m'attirer à lui...

—Eh bien, oui, là... bredouilla-t-il... je vais recommencer... Je... vais... recommencer... parce que... parce que... je suis fou de vous... de toi... Célestine... parce que je ne pense qu'à ça... que je ne dors plus... que je me sens... tout malade... Et ne craignez rien de moi... N'aie pas peur de moi... Je ne suis pas une brute, moi... je... je... ne vous ferai pas d'enfant... Diable non!... Ça... je le jure!... Je... je... nous... nous...

—Un mot de plus, Monsieur, et, cette fois, je dis tout à Madame... Et si quelqu'un vous voyait, en cet état, dans le jardin?

Il s'arrêta net... Navré, honteux, tout bête, il ne savait plus que faire de ses mains, de ses yeux, de toute sa personne... Et il regardait, sans les voir, le sol à ses pieds, le vieux poirier, le jardin... Vaincu enfin, il dénoua, au haut du tuteur, les brins de raphia, se pencha à nouveau sur les dahlias écroulés... et triste, infiniment, et suppliant, il gémit:

—Tout à l'heure, Célestine... je vous ai dit... je vous ai dit cela... comme je vous aurais dit autre chose... comme je vous aurais dit... n'importe quoi... Je suis une vieille bête... Il ne faut pas m'en vouloir... il ne faut pas surtout en parler à Madame... C'est vrai, pourtant, si quelqu'un nous avait vus, dans le jardin?...

Je me sauvai pour ne pas rire.

Oui, j'avais envie de rire... Et, cependant, une émotion chantait dans mon coeur... quelque chose—comment exprimer cela?...—de maternel... Bien sûr que Monsieur ne me plairait pas pour coucher avec... Mais, un de plus ou de moins, au fond qu'est-ce que cela ferait?... Je pourrais lui donner du bonheur au pauvre gros père qui en est si privé, et j'en aurais de la joie aussi, car, en amour, donner du bonheur aux autres, c'est peut-être meilleur que d'en recevoir, des autres... Même lorsque notre chair reste insensible à ses caresses, quelle sensation délicieuse et pure de voir un pauvre bougre dont les yeux se tournent, et qui se pâme dans nos bras?... Et puis, ce serait rigolo... à cause de Madame... Nous verrons, plus tard.

Monsieur n'est pas sorti de toute la journée... Il a relevé ses dahlias et, l'après-midi, il n'a pas quitté le bûcher où, pendant plus de quatre heures, il a cassé du bois, avec acharnement... De la lingerie, j'écoutais avec une sorte de fierté les coups de maillet, sur les coins de fer...

Hier, Monsieur et Madame ont passé toute l'après-midi à Louviers... Monsieur avait rendez-vous avec son avoué, Madame avec sa couturière... Sa couturière!...

J'ai profité de ce moment de répit pour rendre visite à Rose, que je n'avais pas revue depuis ce fameux dimanche... Je n'étais pas fâchée non plus de connaître le capitaine Mauger...

Un vrai type de loufoque, celui-là, et comme on en voit peu, je vous assure... Figurez-vous une tête de carpe, avec des moustaches et une longue barbiche grises... Très sec, très nerveux, très agité, il ne tient pas en place, travaille toujours, soit au jardin, soit dans une petite pièce où il fait de la menuiserie, en chantant des airs militaires, en imitant la trompette du régiment...

Le jardin est fort joli, un vieux jardin divisé en planches carrées, où sont cultivées les fleurs d'autrefois, de très vieilles fleurs qu'on ne rencontre plus que dans de très vieilles campagnes et chez de très vieux curés...

Quand je suis arrivée, Rose, confortablement assise à l'ombre d'un acacia, devant une table rustique sur laquelle était posée sa corbeille à ouvrage, reprisait des bas, et le capitaine accroupi sur une pelouse, le chef coiffé d'un ancien bonnet de police, bouchait les fuites d'un tuyau d'arrosage qui s'était crevé la veille...

On m'accueillit avec empressement... et Rose ordonna au petit domestique, qui sarclait une planche de reines-marguerites, d'aller chercher la bouteille de noyau et des verres.

Les premières politesses échangées:

—Eh bien, me demanda le capitaine... il n'est donc pas encore claqué, votre Lanlaire?... Ah! vous pouvez vous vanter de servir chez une fameuse crapule... Je vous plains bien, allez, ma chère demoiselle.

Il m'expliqua que jadis Monsieur et lui vivaient en bons voisins, en inséparables amis... Une discussion à propos de Rose les avait brouillés à mort... Monsieur reprochait au capitaine de ne pas tenir son rang avec sa servante, de l'admettre à sa table...

Interrompant son récit, le capitaine força en quelque sorte mon témoignage.

—À ma table!... Et si je veux l'admettre dans mon lit?... Voyons... est-ce que je n'en ai pas le droit?... Est-ce que cela le regarde?...

—Bien sûr que non, monsieur le capitaine...

Rose, d'une voix pudique, soupira:

—Un homme tout seul, n'est-ce pas?... c'est bien naturel.

Depuis cette discussion fameuse qui avait failli se terminer en coups de poing, les deux anciens amis passaient leur temps à se faire des procès et des niches... Ils se haïssaient sauvagement.

—Moi... déclara le capitaine... toutes les pierres de mon jardin, je les lance par-dessus la haie, dans celui de Lanlaire... Tant pis si elles tombent sur ses cloches et sur ses châssis... ou plutôt, tant mieux... Ah! le cochon!... Du reste, vous allez voir...

Ayant aperçu une pierre dans l'allée, il se précipita pour la ramasser, atteignit la haie avec des prudences, des rampements de trappeur, et il lança la pierre dans notre jardin de toute ses forces. On entendit un bruit de verre cassé. Triomphant, il revint ensuite vers nous, et secoué, étouffé, tordu par le rire, il chantonna:

—Encore un carreau d'cassé... v'là le vitrier qui passe...

Rose le couvait d'un regard maternel. Elle me dit, avec admiration:

—Est-il drôle!... est-il enfant!... Comme il est jeune pour son âge!...

Après que nous eûmes siroté un petit verre de noyau, le capitaine Mauger voulut me faire les honneurs du jardin... Rose s'excusa de ne pouvoir nous accompagner, à cause de son asthme, et nous recommanda de ne pas nous attarder trop longtemps...

—D'ailleurs, fit-elle, en plaisantant... je vous surveille...

Le capitaine m'emmena à travers des allées, des carrés bordés de buis, des plates-bandes remplies de fleurs. Il me nommait les plus belles, remarquant chaque fois qu'il n'y en avait pas de pareilles, chez ce cochon de Lanlaire... Tout à coup, il cueillit une petite fleur orangée, bizarre et charmante, en fit tourner la tige doucement dans ses doigts, et il me demanda:

—En avez-vous mangé?...

Je fus tellement surprise par cette question saugrenue, que je restai bouche close. Le capitaine affirma:

—Moi, j'en ai mangé... C'est parfait de goût... J'ai mangé de toutes les fleurs qui sont ici... Il y en a de bonnes... il y en a de moins bonnes... il y en a qui ne valent pas grand'chose... D'abord, moi, je mange de tout...

Il cligna de l'oeil, claqua de la langue, se tapa sur le ventre, et répéta d'une voix plus forte, où dominait l'accent d'un défi:

—Je mange de tout, moi!..

La façon dont le capitaine venait de proclamer cette étrange profession de foi me révéla que sa grande vanité, dans la vie, était de manger de tout... Je m'amusai à flatter sa manie...

—Et vous avez raison, monsieur le capitaine.

—Pour sûr... répondit-il, non sans orgueil... Et ce n'est pas seulement des plantes que je mange... c'est des bêtes aussi... des bêtes que personne n'a mangées... des bêtes qu'on ne connaît pas... Moi, je mange de tout...

Nous continuâmes notre promenade autour des planches fleuries, dans les allées étroites où se balançaient de jolies corolles, bleues, jaunes, rouges... Et, en regardant les fleurs, il me semblait que le capitaine avait au ventre de petits sursauts de joie... Sa langue passait sur ses lèvres gercées, avec un bruit menu et mouillé...

Il me dit encore.

—Et je vais vous avouer... Il n'y a pas d'insectes, pas d'oiseaux, pas de vers de terre que je n'aie mangés. J'ai mangé des putois et des couleuvres, des rats et des grillons, des chenilles... J'ai mangé de tout... On connaît ça dans le pays, allez!... Quand on trouve une bête, morte ou vivante, une bête que personne ne sait ce que c'est, on se dit: «Faut l'apporter au capitaine Mauger.»... On me l'apporte... et je la mange... L'hiver surtout, par les grands froids, il passe des oiseaux inconnus... qui viennent d'Amérique... de plus loin, peut-être... On me les apporte... et je les mange... Je parie qu'il n'y a pas, dans le monde, un homme qui ait mangé autant de choses que moi... Je mange de tout...

La promenade terminée, nous revînmes nous asseoir sous l'acacia. Et je me disposais à prendre congé, quand le capitaine s'écria:

—Ah!... il faut que je vous montre quelque chose de curieux et que vous n'avez, bien sûr, jamais vu...

Et il appela d'une voix retentissante:

—Kléber!... Kléber!...

Entre deux appels, il m'expliqua:

—Kléber... c'est mon furet... Un phénomène...

Et il appela encore:

—Kléber!... Kléber!...

Alors, sur une branche, au-dessus de nous, entre des feuilles vertes et dorées, apparurent un museau rose et deux petits yeux noirs, très vifs, joliment éveillés.

—Ah!... je savais bien qu'il n'était pas loin... Allons, viens ici, Kléber!... Psstt!...

L'animal rampa sur la branche, s'aventura sur le tronc, descendit avec prudence, en enfonçant ses griffes dans l'écorce. Son corps, tout en fourrure blanche, marqué de taches fauves, avait des mouvements souples, des ondulations gracieuses de serpent... Il toucha terre, et, en deux bonds, il fut sur les genoux du capitaine qui se mit à le caresser, tout joyeux.

—Ah!... le bon Kléber!... Ah!... le charmant petit Kléber!...

Il se tourna vers moi:

—Avez-vous jamais vu un furet aussi bien apprivoisé?... Il me suit dans le jardin, partout, comme un petit chien... Je n'ai qu'à l'appeler... et il est là, tout de suite, la queue frétillante, la tête levée... Il mange avec nous... couche avec nous... C'est une petite bête que j'aime, ma foi, autant qu'une personne.... Tenez, mademoiselle Célestine, j'en ai refusé trois cents francs... Je ne le donnerais pas pour mille francs... pour deux mille francs... Ici, Kléber...

L'animal leva la tête vers son maître; puis, il grimpa sur lui, escalada ses épaules et, après mille caresses et mille gentillesses, se roula autour du cou du capitaine, comme un foulard... Rose ne disait rien... Elle semblait agacée.

Alors, une idée infernale me traversa le cerveau.

—Je parie, dis-je tout à coup..., je parie, monsieur le capitaine, que vous ne mangez pas votre furet?...

Le capitaine me regarda avec un étonnement profond, puis avec une tristesse infinie... Ses yeux devinrent tout ronds, ses lèvres tremblèrent.

—Kléber?... balbutia-t-il... manger Kléber?...

Évidemment, cette question ne s'était jamais posée devant lui, qui avait mangé de tout... C'était comme un monde nouveau, étrangement comestible, qui se révélait à lui...

—Je parie, répétai-je férocement, que vous ne mangez pas votre furet?...

Effaré, angoissé, mû par une mystérieuse et invincible secousse, le vieux capitaine s'était levé de son banc... Une agitation extraordinaire était en lui...

—Répétez voir un peu!... bégaya-t-il.

Pour la troisième fois, violemment, en détachant chaque mot, je dis:

—Je parie que vous ne mangez pas votre furet?...

—Je ne mange pas mon furet?... Qu'est-ce que vous dites?... Vous dites que je ne le mange pas?... Oui, vous dites cela?... Eh bien, vous allez voir... Moi, je mange de tout...

Il empoigna le furet. Comme on rompt un pain, d'un coup sec il cassa les reins de la petite bête, et la jeta, morte sans une secousse, sans un spasme, sur le sable de l'allée, en criant à Rose:

—Tu m'en feras une gibelotte, ce soir!...

Et il courut, avec des gesticulations folles, s'enfermer dans sa maison...

Je connus là quelques minutes d'une véritable, indicible horreur. Toute étourdie encore par l'action abominable que je venais de commettre, je me levai pour partir. J'étais très pâle... Rose m'accompagna... Elle souriait:

—Je ne suis pas fâchée de ce qui vient d'arriver, me confia-t-elle... Il aimait trop son furet... Moi, je ne veux pas qu'il aime quelque chose... Je trouve déjà qu'il aime trop ses fleurs...

Elle ajouta, après un court silence:

—Par exemple, il ne vous pardonnera jamais ça... C'est un homme qu'il ne faut pas défier... Dame... un ancien militaire!...

Puis, quelques pas plus loin:

—Faites attention, ma petite... On commence à jaser sur vous dans le pays. Il paraît qu'on vous a vue, l'autre jour, dans le jardin, avec M. Lanlaire... C'est bien imprudent, croyez-moi... Il vous enguirlandera, si ce n'est déjà fait... Enfin, faites attention. Avec cet homme-là, rappelez-vous... Du premier coup... pan!... un enfant...

Et comme elle refermait sur moi la barrière:

—Allons... au revoir!... Il faut, maintenant, que j'aille faire ma gibelotte...

Toute la journée, j'ai revu le cadavre du pauvre petit furet, là-bas, sur le sable de l'allée...

Ce soir, au dîner, en servant le dessert, Madame m'a dit très sévèrement:

—Si vous aimez les pruneaux, vous n'avez qu'à m'en demander... je verrai si je dois vous en donner... mais je vous défends d'en prendre...

J'ai répondu:

—Je ne suis pas une voleuse, Madame, et je n'aime pas les pruneaux...

Madame a insisté:

—Je vous dis que vous avez pris des pruneaux...

J'ai répliqué:

—Si Madame me croit une voleuse, Madame n'a que me donner mon compte.

Madame m'a arraché des mains l'assiette de pruneaux.

—Monsieur en a mangé cinq ce matin... il y en avait trente-deux... il n'y en a plus que vingt-cinq... vous en avez donc dérobé deux... Que cela ne vous arrive plus!...

C'était vrai... J'en avais mangé deux... Elle les avait comptés!...

Non!... De ma vie!...

V

28 septembre.

Ma mère est morte. J'en ai reçu la nouvelle, ce matin, par une lettre du pays. Quoique je n'aie jamais eu d'elle que des coups, cela m'a fait de la peine, et j'ai pleuré, pleuré, pleuré... En me voyant pleurer, Madame m'a dit:

—Qu'est-ce encore que ces manières-là?...

J'ai répondu:

—Ma mère, ma pauvre mère est morte!...

Alors, Madame, de sa voix ordinaire:

—C'est un malheur... et je n'y peux rien... En tout cas, il ne faut pas que l'ouvrage en souffre...

Ç'a été tout... Ah! vrai!... La bonté n'étouffe pas Madame...

Ce qui m'a rendue le plus malheureuse, c'est que j'ai vu une coïncidence entre la mort de ma mère... et le meurtre du petit furet. J'ai pensé que c'était là une punition du ciel, et que ma mère ne serait peut-être pas morte si je n'avais pas obligé le capitaine à tuer le pauvre Kléber... J'ai eu beau me répéter que ma mère était morte avant le furet... Rien n'y a fait... et cette idée m'a poursuivie, toute la journée, comme un remords...

J'aurais bien voulu partir... Mais Audierne, c'est si loin... au bout du monde, quoi!... Et je n'ai pas d'argent... Quand je toucherai les gages de mon premier mois, il faudra que je paie le bureau; je ne pourrai même pas rembourser les quelques petites dettes contractées durant les jours où j'ai été sur le pavé...

Et puis, à quoi bon partir?... Mon frère est au service sur un bateau de l'État, en Chine, je crois, car voilà bien longtemps qu'on n'a reçu de ses nouvelles... Et ma soeur Louise?... Où est-elle maintenant?... Je ne sais pas... Depuis qu'elle nous quitta, pour suivre Jean le Duff à Concarneau, on n'a plus entendu parler d'elle... Elle a dû rouler, par ci, par là, le diable sait où!... Elle est peut-être en maison; elle est peut-être morte, elle aussi. Et peut-être aussi que mon frère est mort...

Oui, pourquoi irais-je là-bas?... A quoi cela m'avancerait-il?... Je n'y ai plus personne, et ma mère n'a rien laissé, pour sûr... Les frusques et les quelques meubles qu'elle possédait ne paieront pas certainement l'eau-de-vie qu'elle doit...

C'est drôle, tout de même... Tant qu'elle vivait, je ne pensais presque jamais à elle... je n'éprouvais pas le désir de la revoir... Je ne lui écrivais qu'à mes changements de place, et seulement pour lui donner mon adresse... Elle m'a tant battue... j'ai été si malheureuse avec elle, qui était toujours ivre!... Et d'apprendre, tout d'un coup, qu'elle est morte, voilà que j'ai l'âme en deuil, et que je me sens plus seule que jamais...

Et je me rappelle mon enfance avec une netteté singulière... Je revois tout des êtres et des choses parmi lesquels j'ai commencé le dur apprentissage de la vie... Il y a vraiment trop de malheur d'un côté, trop de bonheur de l'autre... Le monde n'est pas juste.

Une nuit, je me souviens—j'étais bien petite, pourtant—je me souviens que nous fûmes réveillés en sursaut par la corne du bateau de sauvetage. Oh! ces appels dans la tourmente et dans la nuit, qu'ils sont lugubres!... Depuis la veille, le vent soufflait en tempête; la barre du port était toute blanche et furieuse; quelques chaloupes seulement avaient pu rentrer... Les autres, les pauvres autres se trouvaient sûrement en péril...

Sachant que le père pêchait dans les parages de l'île de Sein, ma mère ne s'inquiétait pas trop... Elle espérait qu'il avait relâché au port de l'île, comme cela était arrivé, tant de fois... Cependant, en entendant la corne du bateau de sauvetage, elle se leva toute tremblante et très pâle... m'enveloppa à la hâte d'un gros châle de laine et se dirigea vers le môle... Ma soeur Louise, qui était déjà grande, et mon frère plus petit la suivaient, criant:

—Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...

Et elle aussi criait:

—Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...

Les ruelles étaient pleines de monde: des femmes, des vieux, des gamins. Sur le quai, où l'on entendait gémir les bateaux, se hâtaient une foule d'ombres effarées. Mais, on ne pouvait tenir sur le môle à cause du vent trop fort, surtout à cause des lames qui, s'abattant sur la chaussée de pierre, la balayaient de bout en bout, avec des fracas de canonnade.... Ma mère prit la sente... «Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... prit la sente qui contourne l'estuaire jusqu'au phare... Tout était noir sur la terre, et sur la mer, noire aussi, de temps en temps, au loin, dans le rayonnement de la lumière du phare, d'énormes brisants, des soulèvements de vagues blanchissaient... Malgré les secousses... «Ah! sainte Vierge!... ah! nostre Jésus!»... malgré les secousses et en quelque sorte bercée par elles, malgré le vent et en quelque sorte étourdie par lui, je m'endormis dans les bras de ma mère... Je me réveillai dans une salle basse, et je vis, entre des dos sombres, entre des visages mornes, entre des bras agités, je vis, sur un lit de camp, éclairé par deux chandelles, un grand cadavre... «Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... un cadavre effrayant, long et nu, tout rigide, la face broyée, les membres rayés de balafres saignantes, meurtris de taches bleues... C'était mon père...

Je le vois encore... Il avait les cheveux collés au crâne, et, dans les cheveux, des goémons emmêlés qui lui faisaient comme une couronne... Des hommes étaient penchés sur lui, frottaient sa peau avec des flanelles chaudes, lui insufflaient de l'air par la bouche... Il y avait le maire... il y avait M. le recteur... il y avait le capitaine des douanes... il y avait le gendarme maritime... J'eus peur, je me dégageai de mon châle, et, courant entre les jambes de ces hommes, sur les dalles mouillées, je me mis à crier, à appeler papa... à appeler maman... Une voisine m'emporta...

C'est à partir de ce moment que ma mère s'adonna, avec rage, à la boisson. Elle essaya bien, les premiers temps, de travailler dans les sardineries, mais, comme elle était toujours ivre, aucun de ses patrons ne voulut la garder. Alors, elle resta chez elle à s'enivrer, querelleuse et morne; et quand elle était pleine d'eau-de-vie, elle nous battait... Comment se fait-il qu'elle ne m'ait pas tuée?...

Moi, je fuyais la maison, tant que je le pouvais. Je passais mes journées à gaminer sur le quai, à marauder dans les jardins, à barboter dans les flaques, aux heures de la marée basse... Ou bien, sur la route de Plogoff, au fond d'un dévalement herbu, abrité du vent de mer et garni d'arbustes épais, je polissonnais avec les petits garçons, parmi les épines blanches... Quand je rentrais le soir, il m'arrivait de trouver ma mère étendue sur le carreau en travers du seuil, inerte, la bouche salie de vomissements, une bouteille brisée dans la main... Souvent, je dus enjamber son corps... Ses réveils étaient terribles... Une folie de destruction l'agitait... Sans écouter mes prières et mes cris, elle m'arrachait du lit, me poursuivait, me piétinait, me cognait aux meubles, criant:

—Faut que j'aie ta peau!... Faut que j'aie ta peau!...

Bien des fois, j'ai cru mourir...

Et puis elle se débaucha, pour gagner de quoi boire. La nuit, toutes les nuits, on entendit des coups sourds, frappés à la porte de notre maison... Un matelot entrait, emplissant la chambre d'une forte odeur de salure marine et de poisson... Il se couchait, restait une heure et repartait... Et un autre venait après, se couchait aussi, restait une heure encore et repartait... Il y eut des luttes, de grandes clameurs effrayantes dans le noir de ces abominables nuits, et, plusieurs fois, les gendarmes intervinrent...

Des années s'écoulèrent pareilles... On ne voulait de moi nulle part, ni de ma soeur, ni de mon frère... On s'écartait de nous dans les ruelles. Les honnêtes gens nous chassaient, à coups de pierre, des maisons où nous allions, tantôt marauder, tantôt mendier... Un jour, ma soeur Louise, qui faisait, elle aussi, une sale noce avec les matelots, s'enfuit... Et ce fut ensuite mon frère qui s'engagea mousse... Je restai seule avec ma mère...

A dix ans, je n'étais plus chaste. Initiée par le triste exemple de maman à ce que c'est que l'amour, pervertie par toutes les polissonneries auxquelles je me livrais avec les petits garçons, je m'étais développée physiquement très vite... Malgré les privations et les coups, mais sans cesse au grand air de la mer, libre et forte, j'avais tellement poussé, qu'à onze ans je connaissais les premières secousses de la puberté... Sous mon apparence de gamine, j'étais presque femme...

A douze ans, j'étais femme, tout à fait... et plus vierge... Violée? Non, pas absolument... Consentante? Oui, à peu près... du moins dans la mesure où le permettaient l'ingénuité de mon vice et la candeur de ma dépravation... Un dimanche, après la grand'messe, le contre-maître d'une sardinerie, un vieux, aussi velu, aussi mal odorant qu'un bouc, et dont le visage n'était qu'une broussaille sordide de barbe et de cheveux, m'entraîna sur la grève, du côté de Saint-Jean. Et là, dans une cachette de la falaise, dans un trou sombre du rocher où les mouettes venaient faire leur nid... où les matelots cachaient quelquefois les épaves trouvées en mer... là sur un lit de goémon fermenté, sans que je me sois refusée ni débattue... il me posséda... pour une orange!... Il s'appelait d'un drôle de nom: M. Cléophas Biscouille...

Et voilà une chose incompréhensible, dont je n'ai trouvé l'explication dans aucun roman. M. Biscouille était laid, brutal, repoussant... Et outre, les quatre ou cinq fois qu'il m'attira dans le trou noir du rocher, je puis dire qu'il ne me donna aucun plaisir; au contraire. Alors, quand je repense à lui—et j'y pense souvent—comment se fait-il que ce ne soit jamais pour le détester et pour le maudire? A ce souvenir, que j'évoque avec complaisance, j'éprouve comme une grande reconnaissance... comme une grande tendresse et aussi, comme un regret véritable de me dire que, plus jamais, je ne reverrai ce dégoûtant personnage, tel qu'il était sur le lit de goémon...

A ce propos, qu'on me permette d'apporter ici, si humble que je sois, ma contribution personnelle à la biographie des grands hommes....

M. Paul Bourget était l'intime ami et le guide spirituel de la comtesse Fardin, chez qui, l'année dernière, je servais comme femme de chambre. J'entendais dire toujours que lui seul connaissait, jusque dans le tréfonds, l'âme si compliquée des femmes... Et bien des fois, j'avais eu l'idée de lui écrire, afin de lui soumettre ce cas de psychologie passionnelle... Je n'avais pas osé... Ne vous étonnez pas trop de la gravité de telles préoccupations. Elles ne sont point coutumières aux domestiques, j'en conviens. Mais, dans les salons de la comtesse, on ne parlait jamais que de psychologie... C'est un fait reconnu que notre esprit se modèle sur celui de nos maîtres, et ce qui se dit au salon se dit également à l'office. Le malheur était que nous n'eussions pas à l'office un Paul Bourget, capable d'élucider et de résoudre les cas de féminisme que nous y discutions... Les explications de monsieur Jean lui-même ne me satisfaisaient pas...

Un jour, ma maîtresse m'envoya porter une lettre «urgente», à l'illustre maître. Ce fut lui qui me remit la réponse... Alors je m'enhardis à lui poser la question qui me tourmentait, en mettant, toutefois, sur le compte d'une amie, cette scabreuse et obscure histoire... M. Paul Bourget me demanda:

—Qu'est-ce que c'est que votre amie? Une femme du peuple?... Une pauvresse, sans doute?...

—Une femme de chambre, comme moi, illustre maître.

M. Bourget eut une grimace supérieure, une moue de dédain. Ah sapristi! il n'aime pas les pauvres.

—Je ne m'occupe pas de ces âmes-là, dit-il... Ce sont de trop petites âmes... Ce ne sont même pas des âmes... Elles ne sont pas du ressort de ma psychologie...

Je compris que, dans ce milieu, on ne commence à être une âme qu'à partir de cent mille francs de rentes...

Ce n'est pas comme M. Jules Lemaître, un familier de la maison, lui aussi, qui, sur la même interrogation, répondit, en me pinçant la taille, gentiment:

—Eh bien, charmante Célestine, votre amie est une bonne fille, voilà tout. Et si elle vous ressemble, je lui dirais bien deux mots, vous savez... hé!... hé!... hé!...

Lui, du moins, avec sa figure de petit faune bossu et farceur, il ne faisait pas de manières... et il était bon enfant... Quel dommage qu'il soit tombé dans les curés!...

Avec tout cela, je ne sais ce que je serais devenue dans cet enfer d'Audierne, si les Petites Soeurs de Pontcroix, me trouvant intelligente et gentille, ne m'avaient recueillie par pitié. Elles n'abusèrent pas de mon âge, de mon ignorance, de ma situation difficile et honnie pour se servir, de moi, pour me séquestrer, à leur profit, comme il arrive souvent dans ces sortes de maisons, qui poussent l'exploitation humaine jusqu'au crime... C'étaient de pauvres petits êtres candides, timides, charitables, et qui n'étaient pas riches, et qui n'osaient même pas tendre la main aux passants, ni mendier dans les maisons... Il y avait, quelquefois, chez elles, bien de la misère, mais on s'arrangeait comme on pouvait... Et au milieu de toutes les difficultés de vivre, elles n'en continuaient pas moins d'être gaies et de chanter sans cesse, comme des pinsons... Leur ignorance de la vie avait quelque chose d'émouvant, et qui me tire les larmes, aujourd'hui, que je puis mieux comprendre leur bonté infinie, et si pure...

Elles m'apprirent à lire, à écrire, à coudre, à faire le ménage, et, quand je fus à peu près instruite de ces choses nécessaires, elles me placèrent, comme petite bonne, chez un colonel en retraite qui venait, tous les étés, avec sa femme et ses deux filles, dans une espèce de petit château délabré, près de Comfort... De braves gens, certes, mais si tristes, si tristes!... Et maniaques!... Jamais sur leur visage un sourire, ni une joie sur leurs vêtements, qui restaient obstinément noirs... Le colonel avait fait installer un tour sous les combles, et là, toute la journée, seul, il tournait des coquetiers de buis, ou bien, ces billes ovales, qu'on appelle des «oeufs», et qui servent aux ménagères à ravauder leurs bas. Madame rédigeait placets sur placets, pétitions sur pétitions, afin d'obtenir un bureau de tabac. Et les deux filles, ne disant rien, ne faisant rien, l'une, avec un bec de canard, l'autre avec une face de lapin, jaunes et maigres, anguleuses et fanées, se desséchaient sur place, ainsi que deux plantes à qui tout manque, le sol, l'eau, le soleil... Ils m'ennuyèrent énormément... Au bout de huit mois, je les envoyai promener, par un coup de tête que j'ai regretté...

Mais quoi!... J'entendais Paris respirer et vivre autour de moi... Son haleine m'emplissait le coeur de désirs nouveaux. Bien que je ne sortisse pas souvent, j'avais admiré avec un prodigieux étonnement, les rues, les étalages, les foules, les palais, les voitures éclatantes, les femmes parées... Et quand, le soir, j'allais me coucher au sixième étage, j'enviais les autres domestiques de la maison... et leurs farces que je trouvais charmantes... et leurs histoires qui me laissaient dans des surprises merveilleuses... Si peu de temps que je sois restée dans cette maison, j'ai vu là, le soir, au sixième, toutes les débauches, et j'en ai pris ma part, avec l'emportement, avec l'émulation d'une novice... Ah! que j'en ai nourri alors des espoirs vagues et des ambitions incertaines, dans cet idéal fallacieux du plaisir et du vice...

Hé oui!... On est jeune... on ne connaît rien de la vie... on se fait des imaginations et des rêves... Ah, les rêves! Des bêtises... J'en ai soupé, comme disait M. Xavier, un gamin joliment perverti, dont j'aurai à parler bientôt...

Et j'ai roulé... Ah! ce que j'ai roulé... C'est effrayant quand j'y songe...

Je ne suis pas vieille, pourtant, mais j'en ai vu des choses, de près... j'en ai vu des gens tout nus... Et j'ai reniflé l'odeur de leur linge, de leur peau, de leur âme... Malgré les parfums, ça ne sent pas bon... Tout ce qu'un intérieur respecté, tout ce qu'une famille honnête peuvent cacher de saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les apparences de la vertu... ah! je connais ça!.. Ils ont beau être riches, avoir des frusques de soie et de velours, des meubles dorés; ils ont beau se laver dans des machins d'argent et faire de la piaffe... je les connais!... Ça n'est pas propre... Et leur coeur est plus dégoûtant que ne l'était le lit de ma mère...

Ah! qu'une pauvre domestique est à plaindre, et comme elle est seule!... Elle peut habiter des maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme elle est seule, toujours!... La solitude, ce n'est pas de vivre seule, c'est de vivre chez les autres, chez des gens qui ne s'intéressent pas à vous, pour qui vous comptez moins qu'un chien, gavé de pâtée, ou qu'une fleur, soignée comme un enfant de riche... des gens dont vous n'avez que les défroques inutiles ou les restes gâtés:

—Vous pouvez manger cette poire, elle est pourrie... Finissez ce poulet à la cuisine, il sent mauvais...

Chaque mot vous méprise, chaque geste vous ravale plus bas qu'une bête... Et il ne faut rien dire; il faut sourire et remercier, sous peine de passer pour une ingrate ou un mauvais coeur... Quelquefois, en coiffant mes maîtresses, j'ai eu l'envie folle de leur déchirer la nuque, de leur fouiller les seins avec mes ongles...

Heureusement qu'on n'a pas toujours de ces idées noires... On s'étourdit et on s'arrange pour rigoler de son mieux, entre soi.

Ce soir, après le dîner, me voyant toute triste, Marianne s'est attendrie, a voulu me consoler. Elle est allée chercher, au fond du buffet, dans un amas de vieux papiers et de torchons sales, une bouteille d'eau-de-vie...

—Il ne faut pas vous affliger comme ça, m'a-t-elle dit... il faut vous secouer un peu, ma pauvre petite... vous réconforter.

Et m'ayant versé à boire, durant une heure, les coudes sur la table, d'une voix traînante et gémissante, elle m'a raconté des histoires sinistres de maladies, des accouchements, la mort de sa mère, de son père, de sa soeur... Sa voix devenait, à chaque minute, plus pâteuse... ses yeux s'humectaient, et elle répétait, en léchant son verre:

—Il ne faut pas s'affliger comme ça... La mort de votre maman... ah! c'est un grand malheur... Mais qu'est-ce que vous voulez?... nous sommes toutes mortelles... Ah! mon Dieu! Ah! pauvre petite!...

Puis, elle s'est mise tout à coup à pleurer, à pleurer et tandis qu'elle pleurait, pleurait, elle ne cessait de gémir:

—Il ne faut pas s'affliger... il ne faut pas s'affliger...

C'était d'abord une plainte... cela devint bientôt une sorte d'affreux braiement, qui alla grandissant... Et son gros ventre, et sa grosse poitrine, et son triple menton, secoués par les sanglots, se soulevaient en houles énormes...

—Taisez-vous donc, Marianne, lui ai-je dit... Madame n'aurait qu'à vous entendre et venir...

Mais elle ne m'a pas écoutée, et pleurant plus fort:

—Ah! quel malheur!... quel grand malheur!...

Si bien que, moi aussi, l'estomac affadi par la boisson et le coeur ému par les larmes de Marianne, je me suis mise à sangloter comme une Madeleine... Tout de même... ce n'est point une mauvaise fille...

Mais je m'ennuie ici... je m'ennuie... je m'ennuie!... Je voudrais servir chez une cocotte, ou bien en Amérique...

VI

1er octobre.

Pauvre Monsieur!... Je crois que j'ai été trop raide, l'autre jour, avec lui, dans le jardin... Peut-être ai-je dépassé la mesure?... Il s'imagine, tant il est godiche, qu'il m'a offensée gravement et que je suis une imprenable vertu... Ah! ses regards humiliés, implorants, et qui ne cessent de me demander pardon!...

Quoique je sois redevenue plus aguichante et gentille, il ne me dit plus rien de la chose, et il ne se décide pas davantage à tenter une nouvelle attaque directe, pas même le coup classique du bouton de culotte à recoudre... Un coup grossier, mais qui ne rate pas souvent son effet... En ai-je recousu, mon Dieu, de ces boutons-là!...

Et pourtant, il est visible qu'il en a envie, qu'il en meurt d'envie, de plus en plus... Dans la moindre de ses paroles éclate l'aveu... l'aveu détourné de son désir... et quel aveu!... Mais il est aussi de plus en plus timide. Une résolution à prendre lui fait peur... Il craint d'amener une rupture définitive, et il ne se fie plus à mes regards encourageants...

Une fois, en m'abordant avec une expression étrange, avec quelque chose d'égaré dans les yeux, il m'a dit:

—Célestine... vous... vous... cirez... très bien... mes chaussures... très... très... bien... Jamais... elles n'ont été... cirées... comme ça... mes chaussures...

C'est là que j'attendais le coup du bouton... Mais non... Monsieur haletait, bavait, comme s'il eût mangé une poire trop grosse et trop juteuse...

Puis il a sifflé son chien... et il est parti...

Mais voici ce qui est plus fort...

Hier, Madame était allée au marché, car elle fait son marché elle-même; Monsieur était sorti depuis l'aube, avec son fusil et son chien... Il rentra de bonne heure, ayant tué trois grives, et aussitôt monta dans son cabinet de toilette, pour prendre un tub et s'habiller, comme il avait coutume... Pour ça!... Monsieur est très propre, lui... et il ne craint pas l'eau... Je pensai que le moment était favorable d'essayer quelque chose qui le mît enfin à l'aise avec moi... Quittant mon ouvrage, je me dirigeai vers le cabinet de toilette... et, quelques secondes, je restai l'oreille collée à la porte, écoutant... Monsieur tournait et retournait dans la pièce... Il sifflotait, chantonnait:

Et allez donc, Mamz'elle Suzon!... Et ron, ronron... petit patapon...

Une habitude qu'il a de mêler, en chantant, un tas de refrains...

J'entendis des chaises remuer, des placards s'ouvrir et se refermer, puis, l'eau ruisseler dans le tub des «Ah!», des «Oh!», des «Fuuii!», des «Brrr!» que la surprise de l'eau froide arrachait à Monsieur... Alors, brusquement, j'ouvris la porte...

Monsieur était devant moi, de face, la peau toute mouillée, grelottante, et l'éponge, en ses mains, coulait comme une fontaine... Ah!... sa tête, ses yeux, son immobilité!... Jamais, je ne vis, je crois, un homme aussi ahuri... N'ayant point de manteau pour recouvrir la nudité de son corps, par un geste, instinctivement pudique et comique, il s'était servi de l'éponge comme d'une feuille de vigne. Il me fallut une forte volonté pour réprimer, devant ce spectacle, le rire qui se déchaînait en moi. Je remarquai que Monsieur avait sur les épaules une grosse touffe de poils, et la poitrine, telle un ours... Tout de même, c'est un bel homme... Mazette!...

Naturellement, je poussai un cri de pudeur alarmée, ainsi qu'il convenait, et je refermai la porte avec violence... Mais derrière la porte, je me disais: «Il va me rappeler, bien sûr... Et que va-t-il arriver?... Ma foi!...» J'attendis quelques minutes... Plus un bruit,... sinon le bruit cristallin d'une goutte d'eau qui, de temps en temps, tombait dans le tub... «Il réfléchit, pensais-je... il n'ose pas se décider... mais il va me rappeler»... En vain... Bientôt l'eau ruissela de nouveau... ensuite j'entendis que Monsieur s'essuyait, se frottait, s'ébrouait... et des glissements de savate traînèrent sur le parquet... des chaises remuèrent... des placards s'ouvrirent et se refermèrent... Enfin Monsieur recommença de chantonner:

Et allez donc, Mamz'elle Suzon!... Et ron, ronron... petit patapon.

—Non, vraiment, il est trop bête!... murmurai-je, tout bas, dépitée et furieuse.

Et je me retirai, dans la lingerie, bien résolue à ne plus lui accorder jamais rien du bonheur que ma pitié, à défaut de mon désir, avait parfois rêvé de lui donner...

L'après-midi, Monsieur, très préoccupé, ne cessa de tourner autour de moi. Il me rejoignit à la basse-cour, au moment où j'allais porter au fumier les ordures des chats... Et comme, pour rire un peu de son embarras, je m'excusais de ce qui était arrivé le matin:

—Ça ne fait rien... souffla-t-il... ça ne fait rien... Au contraire...

Il voulut me retenir, bredouilla je ne sais quoi... Mais je le plantai, là... au milieu de sa phrase dans laquelle il s'empêtrait... et je lui dis, d'une voix cinglante, ces mots:

—Je demande pardon à Monsieur... Je n'ai pas le temps de parler à Monsieur... Madame m'attend...

—Sapristi, Célestine, écoutez-moi une seconde...

—Non, Monsieur...

Quand je pris l'angle de l'allée qui conduit à la maison, j'aperçus Monsieur... Il n'avait pas changé de place... Tête basse, jambes molles, il regardait toujours le fumier, en se grattant la nuque.

Après le dîner, au salon, Monsieur et Madame eurent une forte pique.

Madame disait:

—Je te dis que tu fais attention à cette fille...

Monsieur répondait:

—Moi?... Ah! par exemple!... En voilà une idée!... Voyons, mignonne... Une roulure pareille... une sale fille qui a peut-être de mauvaises maladies... Ah! celle-là est trop forte!...

Madame reprenait:

—Avec ça que je ne connais pas ta conduite... et tes goûts.

—Permets... ah! permets!...

—Et tous les sales torchons... et tous les derrières crottés que tu trousses dans la campagne!...

J'entendais le parquet crier sous les pas de Monsieur qui marchait, dans le salon, avec une animation fébrile.

—Moi?... Ah! par exemple!... En voilà des idées!... Où vas-tu chercher tout cela, mignonne?...

Madame s'obstinait:

—Et la petite Jézureau?... Quinze ans, misérable!... Et pour laquelle il a fallu que je paie cinq cents francs!... Sans quoi, aujourd'hui, tu serais peut-être en prison, comme ton voleur de père...

Monsieur ne marchait plus... Il s'était effondré dans un fauteuil... Il se taisait...

La discussion finit sur ces mots de Madame:

—Et puis, ça m'est égal!... Je ne suis pas jalouse... Tu peux bien coucher avec cette Célestine... Ce que je ne veux pas, c'est que cela me coûte de l'argent...

Ah! non!... Je les retiens, tous les deux...

Je ne sais pas si, comme le prétend Madame, Monsieur trousse les petites filles dans la campagne... Quand cela serait, il n'aurait pas tort, si tel est son plaisir... C'est un fort homme, et qui mange beaucoup... Il lui en faut... Et Madame ne lui en donne jamais... Du moins, depuis que je suis ici, Monsieur peut se fouiller... Ça, j'en suis certaine... Et c'est d'autant plus extraordinaire qu'ils n'ont qu'un lit... Mais une femme de chambre, à la coule, et qui a de l'oeil, sait parfaitement ce qui se passe chez ses maîtres... Elle n'a même pas besoin d'écouter aux portes... Le cabinet de toilette, la chambre à coucher, le linge, et tant d'autres choses, lui en racontent assez... Il est même inconcevable, quand on veut donner des leçons de morale aux autres et qu'on exige la continence de ses domestiques, qu'on ne dissimule pas mieux les traces de ses manies amoureuses... Il y a, au contraire, des gens qui éprouvent, par une sorte de défi, ou par une sorte d'inconscience, ou par une sorte de corruption étrange, le besoin de les étaler... Je ne me pose pas en bégueule, et j'aime à rire, comme tout le monde... Mais vrai!... j'ai vu des ménages... et des plus respectables... qui dépassaient tout de même la mesure du dégoût...

Autrefois, dans les commencements, cela me faisait un drôle d'effet de revoir mes maîtres... après... le lendemain... J'étais toute troublée... En servant le déjeuner, je ne pouvais m'empêcher de les regarder, de regarder leurs yeux, leurs bouches, leurs mains, avec une telle insistance que Monsieur ou Madame, souvent, me disait:

—Qu'avez-vous?... Est-ce qu'on regarde ses maîtres de cette façon-là? Faites donc attention à votre service...

Oui, de les voir, cela éveillait en moi des idées, des images... comment exprimer cela?... des désirs qui me persécutaient le reste de la journée et, faute de les pouvoir satisfaire comme j'eusse voulu, me livraient avec une frénésie sauvage à l'abêtissante, à la morne obsession de mes propres caresses...

Aujourd'hui, l'habitude qui remet toute chose en sa place, m'a appris un autre geste, plus conforme, je crois, à la réalité... Devant ces visages, sur qui les pâtes, les eaux de toilette, les poudres n'ont pu effacer les meurtrissures de la nuit, je hausse les épaules... Et ce qu'ils me font suer, le lendemain, ces honnêtes gens, avec leurs airs dignes, leurs manières vertueuses, leur mépris pour les filles qui fautent, et leurs recommandations sur la conduite et sur la morale:

—Célestine, vous regardez trop les hommes... Célestine, ça n'est pas convenable de causer, dans les coins, avec le valet de chambre... Célestine, ma maison n'est pas un mauvais lieu... Tant que vous serez à mon service et dans ma maison, je ne souffrirai pas...

Et patati... et patata!...

Ce qui n'empêche pas Monsieur, en dépit de sa morale, de vous jeter sur des divans, de vous pousser sur des lits... et de ne vous laisser, généralement, en échange d'une complaisance brusque et éphémère, autre chose qu'un enfant... Arrange-toi, après comme tu peux et si tu peux... Et si tu ne peux pas, eh bien, crève avec ton enfant... Cela ne le regarde pas...

Leur maison!... Ah! vrai!...

Rue Lincoln, par exemple, ça se passait le vendredi, régulièrement. Il ne pouvait pas y avoir d'erreur là-dessus.

Le vendredi était le jour de Madame. Il venait beaucoup de monde, des femmes et des femmes, jacasses, évaporées, effrontées, maquillées, Dieu sait!... Du monde très chouette, enfin... Probable qu'elles devaient dire, entre elles, pas mal de saletés et que cela excitait Madame... Et puis, le soir, c'était l'Opéra et ce qui s'en suit... Que ce fût ceci, ou cela ou bien autre chose, le certain c'est que, tous les vendredis... allez-y donc!...

Si c'était le jour de Madame, on peut dire que c'était la nuit de Monsieur, la nuit de Coco... Et quelle nuit!... Il fallait voir, le lendemain, le cabinet de toilette, la chambre, le désordre des meubles, des linges partout, l'eau des cuvettes répandue sur les tapis... Et l'odeur violente de tout cela, une odeur de peau humaine, mêlée à des parfums... à des parfums qui sentaient bon, quoique ça!... Dans le cabinet de toilette de Madame, une grande glace tenait toute la hauteur du mur jusqu'au plafond... Souvent, devant la glace, il y avait des piles de coussins effondrés, foulés, écrasés, et, de chaque côté, de hauts candélabres, dont les bougies disparues avaient coulé et pendaient, en longues larmes figées, aux branches d'argent... Ah! il leur en fallait des mic-macs à ceux-là! Et je me demande ce qu'ils auraient bien pu inventer, s'ils n'avaient pas été mariés!...

Et ceci me rappelle notre fameux voyage en Belgique, l'année où nous allâmes passer quelques semaines à Ostende... A la station de Feignies, visite de la douane. C'était la nuit... et Monsieur très endormi... était resté dans son compartiment... Ce fut Madame qui se rendit, avec moi, dans la salle où l'on inspectait les bagages...

—Avez-vous quelque chose à déclarer? nous demanda un gros douanier qui, à la vue de Madame, élégante et jolie, se douta bien qu'il aurait plaisir à manipuler d'agréables choses... Car il existe des douaniers, pour qui c'est une sorte de plaisir physique et presque un acte de possession, que de fourrer leurs gros doigts dans les pantalons et dans les chemises des belles dames.

—Non... répondit Madame... Je n'ai rien.

—Alors... ouvrez cette malle...

Parmi les six malles que nous emportions, il avait choisi la plus grande, la plus lourde, une malle en peau de truie, recouverte de son enveloppe de toile grise.

—Puisqu'il n'y a rien! insista Madame irritée.

—Ouvrez tout de même... commanda ce malotru, que la résistance de ma maîtresse incitait visiblement à un plus complet, à un plus tyrannique examen...

Madame—ah! je la vois encore—prit, dans son petit sac, le trousseau de clefs et ouvrit la malle... Le douanier, avec une joie haineuse, renifla l'odeur exquise qui s'en échappait, et, aussitôt, il se mit à fouiller, de ses pattes noires et maladroites, parmi les lingeries fines et les robes... Madame était furieuse, poussait des cris, d'autant que l'animal bousculait, froissait avec une malveillance évidente tout ce que nous avions rangé si précieusement...

La visite allait se terminer sans plus d'encombres, quand le gabelou, exhibant du fond de la malle un long écrin de velours rouge, questionna:

—Et ça?... Qu'est-ce que c'est que ça?

—Des bijoux... répondit Madame avec assurance, sans le moindre trouble.

—Ouvrez-le...

—Je vous dis que ce sont des bijoux. A quoi bon?

—Ouvrez-le...

—Non... Je ne l'ouvrirai pas... C'est un abus de pouvoir... Je vous dis que je ne l'ouvrirai pas... D'ailleurs, je n'ai pas la clé...

Madame était dans un état d'extraordinaire agitation. Elle voulut arracher l'écrin litigieux des mains du douanier qui, se reculant, menaça:

—Si vous ne voulez pas ouvrir cet écrin, je vais aller chercher l'inspecteur...

—C'est une indignité... une honte.

—Et si vous n'avez pas la clé de cet écrin, eh bien, on le forcera.

Exaspérée, Madame cria:

—Vous n'avez pas le droit... Je me plaindrai à l'ambassade... aux ministres... je me plaindrai au Roi, qui est de nos amis... Je vous ferai révoquer, entendez-vous... condamner, mettre en prison...

Mais ces paroles de colère ne produisaient aucun effet sur l'impassible douanier, qui répéta avec plus d'autorité:

—Ouvrez l'écrin...

Madame était devenue toute pâle et se tordait les mains.

—Non! fit-elle, je ne l'ouvrirai pas... Je ne veux pas... je ne peux pas l'ouvrir...

Et, pour la dixième fois au moins, l'entêté douanier commanda:

—Ouvrez l'écrin!

Cette discussion avait interrompu les opérations de la douane et groupé, autour de nous, quelques voyageurs curieux... Moi-même, j'étais prodigieusement intéressée par les péripéties de ce petit drame et, surtout, par le mystère de cet écrin que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vu chez Madame, et qui, certainement, avait été introduit dans la malle, à mon insu.

Brusquement, Madame changea de tactique, se fit plus douce, presque caressante avec l'incorruptible douanier, et, s'approchant de lui de façon à l'hypnotiser de son haleine et de ses parfums, elle supplia tout bas:

—Éloignez ces gens, je vous en prie... Et j'ouvrirai l'écrin...

Le gabelou crut, sans doute, que Madame lui tendait un piège. Il hocha sa vieille tête obstinée et méfiante:

—En voilà assez, des manières... Tout ça, c'est de la frime... Ouvrez l'écrin...

Alors, confuse, rougissante, mais résignée, Madame prit dans son porte-monnaie une toute petite, une toute mignonne clé d'or, et, tâchant à ce que le contenu en demeurât invisible à la foule, elle ouvrit l'écrin de velours rouge, que le douanier lui présentait, solidement tenu dans ses mains. Au même instant, le douanier fit un bond en arrière, effaré, comme s'il avait eu peur d'être mordu par une bête venimeuse.

—Nom de Dieu!... jura-t-il.

Puis, le premier moment de stupéfaction passé, il cria avec un mouvement du nez, rigolo:

—Fallait le dire que vous étiez veuve!

Et il referma l'écrin, pas assez vite toutefois, pour que les rires, les chuchotements, les paroles désobligeantes, et même les indignations qui éclatèrent dans la foule, ne vinssent démontrer à Madame que «ses bijoux» n'avaient été parfaitement aperçus des voyageurs...

Madame fut gênée. Pourtant, je dois reconnaître qu'elle montra une certaine crânerie, en cette circonstance plutôt difficile... Ah! vrai! elle ne manquait pas d'effronterie... Elle m'aida à remettre de l'ordre dans la malle bouleversée. Et nous quittâmes la salle, sous les sifflets, sous les rires insultants de l'assistance.

Je l'accompagnai jusqu'à son wagon, portant le sac où elle avait remisé l'écrin fameux... Un moment, sur le quai, elle s'arrêta, et avec une impudence tranquille, elle me dit:

—Dieu que j'ai été bête!... J'aurais dû déclarer que l'écrin vous appartenait.

Avec la même impudence, je répondis:

—Je remercie beaucoup Madame. Madame est très bonne pour moi... Mais moi, je préfère me servir de ces «bijoux-là»... au naturel.

—Taisez-vous!... fit Madame, sans fâcherie... Vous êtes une petite sotte...

Et elle alla retrouver, dans le wagon, Coco qui ne se doutait de rien...

Du reste, Madame n'avait pas de chance. Soit effronterie, soit manque d'ordre, il lui arrivait souvent des histoires pareilles ou analogues. J'en aurais quelques-unes à raconter qui, sous ce rapport, sont des plus édifiantes... Mais il y a un moment où le dégoût l'emporte, où la fatigue vous vient de patauger sans cesse dans de la saleté... Et puis, je crois que j'en ai dit assez sur cette maison, qui fut pour moi le plus complet exemple de ce que j'appellerai le débraillement moral. Je me bornerai à quelques indications.

Madame cachait dans un des tiroirs de son armoire une dizaine de petits livres, en peau jaune, avec des fermoirs dorés... des amours de livres, semblables à des paroissiens de jeune fille. Quelquefois, le samedi matin, elle en oubliait un sur la table, près de son lit... ou bien dans le cabinet de toilette, parmi les coussins... C'était plein d'images extraordinaires... Je ne joue pas les saintes-nitouches, mais je dis qu'il faut être rudement putain pour garder chez soi de pareilles horreurs, et pour s'amuser avec. Rien que d'y penser, j'en ai chaud... Des femmes avec des femmes, des hommes avec des hommes... sexes mêlés, confondus dans des embrassements fous, dans des ruts exaspérés... Des nudités dressées, arquées, bandées, vautrées, en tas, en grappes, en processions de croupes soudées l'une à l'autre par des étreintes compliquées et d'impossibles caresses... Des bouches en ventouse comme des tentacules de pieuvre, vidant les seins, épuisant les ventres, tout un paysage de cuisses et de jambes, nouées, tordues comme des branches d'arbres dans la jungle!... Ah! non!...

Mathilde, la première femme de chambre, chipa un de ces livres.. Elle supposait que Madame n'aurait pas le toupet de le lui réclamer... Madame le lui réclama pourtant... Après avoir fouillé ses tiroirs, cherché partout, en vain, elle dit à Mathilde:

—Vous n'avez pas vu un livre dans la chambre?

—Quel livre, Madame?

—Un livre jaune...

—Un livre de messe, sans doute?

Elle regarda bien en face Madame, qui ne se déconcerta pas, et elle ajouta:

—Il me semble en effet que j'ai vu un livre jaune avec un fermoir doré sur la table, près du lit, dans la chambre de Madame...

—Eh bien?

—Eh bien, je ne sais pas ce que Madame en a fait...

—L'avez-vous pris?...

—Moi, Madame?...

Et avec une insolence magnifique:

—Ah! non... alors! cria-t-elle... Madame ne voudrait pas que je lise de pareils livres!

Cette Mathilde, elle était épatante!... Et Madame n'insista plus.

Et tous les jours, à la lingerie, Mathilde disait:

—Attention!... Nous allons dire la messe...

Elle tirait de sa poche le petit livre jaune et nous en faisait la lecture, malgré les protestations de la gouvernante anglaise qui bêlait: «Taisez-vous... vous êtes de malhonnêtes filles» et qui, durant des minutes, l'oeil agrandi sous les lunettes, s'écrasait le nez contre les images qu'elle avait l'air de renifler... Ce qu'on s'est amusé avec ça!

Ah! cette gouvernante anglaise! Jamais je n'ai rencontré dans ma vie une telle pocharde, et si drôle. Elle avait l'ivresse tendre, amoureuse, passionnée, surtout avec les femmes. Les vices qu'elle cachait à jeun sous un masque d'austérité comique se révélaient alors en toute leur beauté grotesque. Mais ils étaient plus cérébraux qu'actifs, et je n'ai pas entendu dire qu'elle les eût jamais réalisés. Selon l'expression de Madame, Miss se contentait de se «réaliser» elle-même... Vraiment, elle eût manqué à la collection d'humanité loufoque et déréglée qui illustrait cette maison bien moderne...

Une nuit, j'étais de service, attendant Madame. Tout le monde dormait dans l'hôtel, et je restais, seule, à sommeiller pesamment dans la lingerie... Vers deux heures du matin, Madame rentra. Au coup de sonnette, je me levai et trouvai Madame dans sa chambre. Les yeux sur le tapis, et se dégantant, elle riait à se tordre:

—Voilà, une fois encore, Miss complètement ivre... me dit-elle...

Et elle me montra la gouvernante, vautrée, les bras allongés, une jambe en l'air, et qui, geignant, soupirant, bredouillait des paroles inintelligibles...

—Allons, fit Madame, relevez-la et allez la coucher...

Comme elle était fort lourde et molle, Madame voulut bien m'aider et c'est à grand'peine que nous parvînmes à la remettre debout.

Miss s'était accrochée des deux mains au manteau de Madame, et elle disait à Madame:

—Je ne veux pas te quitter... je ne veux plus jamais te quitter. Je t'aime bien... Tu es mon bébé. Tu es belle...

—Miss, répliquait Madame en riant, vous êtes une vieille pocharde... Allez vous coucher.

—Non, non... je veux coucher avec toi... tu es belle... je t'aime bien... Je veux t'embrasser.

Se retenant d'une main au manteau, de l'autre main elle cherchait à caresser les seins de Madame, et sa bouche, sa vieille bouche s'avançait en baisers humides et bruyants...

—Cochonne, cochonne... tu es une petite cochonne... Je veux t'embrasser... Pou!... pou!... pou!...

Je pus enfin dégager Madame des étreintes de Miss, que j'entraînai hors de la chambre... Et ce fut sur moi que se tourna sa tendresse passionnée. Bien que chancelant sur ses jambes, elle voulait m'enlacer la taille, et sa main s'égarait sur moi plus hardiment que sur Madame, et à des endroits de mon corps plus précis... Il n'y avait pas d'erreur.

—Finissez donc, vieille sale!...

—Non! non... toi aussi... tu es belle... je t'aime bien... viens avec moi... Pou!... pou!... pou!...

Je ne sais comment je me serais débarrassée d'elle si, dès qu'elle fut entrée dans sa chambre, les hoquets n'eussent noyé, dans un flot ignoble et fétide, ses ardeurs obstinées.

Ces scènes-là amusaient beaucoup Madame. Madame n'avait de réelle joie qu'un spectacle du vice, même le plus dégoûtant...

Un autre jour, je surpris Madame en train de raconter à une amie, dans son cabinet de toilette, les impressions d'une visite qu'elle avait faite, la veille, avec son mari, dans une maison spéciale où elle avait vu deux petits bossus faire l'amour...

—Il faut voir ça, ma chère... Rien n'est plus passionnant...

Ah! ceux qui ne perçoivent, des êtres humains, que l'apparence et que, seules, les formes extérieures éblouissent, ne peuvent pas se douter de ce que le beau monde, de ce que «la haute société» est sale et pourrie... On peut dire d'elle, sans la calomnier, qu'elle ne vit que pour la basse rigolade et pour l'ordure... J'ai traversé bien des milieux bourgeois et nobles, et il ne m'a été donné que très rarement de voir que l'amour s'y accompagnât d'un sentiment élevé, d'une tendresse profonde, d'un idéal de souffrance, de sacrifice ou de pitié, qui en font une chose grande et sainte.

Encore un mot sur Madame... Hormis les jours de réception et des dîners de gala, Madame et Coco recevaient très intimement un jeune ménage très chic, avec qui ils couraient les théâtres, les petits concerts, les cabinets de restaurant, et même, dit-on, de plus mauvais lieux: l'homme très joli, efféminé, le visage presque imberbe; la femme, une belle rousse, avec des yeux étrangement ardents, et une bouche comme je n'en ai jamais vu de plus sensuelle. On ne savait pas exactement ce que c'était que ces deux êtres-là... Quand ils dînaient, tous les quatre, il paraît que leur conversation prenait une allure si effrayante, si abominable que, bien des fois, le maître d'hôtel, qui n'était pas bégueule pourtant, eut l'envie de leur jeter les plats à la figure... Il ne doutait point du reste qu'il y eût, entre eux, des relations antinaturelles, et qu'ils fissent des fêtes pareilles à celles reproduites dans les petits livres jaunes de Madame. La chose est, sinon fréquente, du moins connue. Et les gens qui ne pratiquent point ce vice par passion, s'y adonnent par snobisme... C'est ultra-chic.

Qui donc aurait pu penser de telles horreurs de Madame, qui recevait des archevêques et des nonces du pape, et dont le Gaulois, chaque semaine, célébrait les vertus, l'élégance, la charité, les dîners smart et la fidélité aux pures traditions catholiques de la France?...

Tout de même, ils avaient beau avoir du vice, avoir tous les vices dans cette maison-là, on y était libre, heureuse, et Madame ne s'occupait jamais de la conduite du personnel...

Ce soir, nous sommes restés plus longtemps que de coutume à la cuisine. J'ai aidé Marianne à faire ses comptes... Elle ne parvenait pas à s'en tirer... J'ai constaté que, ainsi que toutes les personnes de confiance, elle grappille de-ci, vole de-là, autant qu'elle peut... Elle a même des roueries qui m'étonnent... mais il faut les mettre au point... Il lui arrive de ne pas se retrouver dans ses chiffres, ce qui la gêne beaucoup avec Madame, qui s'y retrouve, elle, et tout de suite... Joseph s'humanise un peu, avec moi. Maintenant, il daigne me parler, de temps à autre... Ainsi, ce soir il n'est pas allé comme d'ordinaire chez le sacristain, son intime ami... Et, pendant que Marianne et moi, nous travaillions, il a lu la Libre Parole... C'est son journal... Il n'admet pas qu'on puisse en lire un autre... J'ai remarqué que, tout en lisant, plusieurs fois, il m'a observée avec des expressions nouvelles dans les yeux...

La lecture terminée, Joseph a bien voulu m'exposer ses opinions politiques... Il est las de la République qui le ruine et qui le déshonore... Il veut un sabre...

—Tant que nous n'aurons pas un sabre—et bien rouge—il n'y a rien de fait... dit-il.

Il est pour la religion... parce que... enfin... voilà... il est pour la religion...

—Tant que la religion n'aura pas été restaurée en France comme autrefois... tant qu'on n'obligera pas tout le monde, à aller à la messe et à confesse... il n'y a rien de fait, nom de Dieu!...

Il a accroché dans sa sellerie, les portraits du pape et de Drumont; dans sa chambre, celui de Déroulède; dans la petite pièce aux graines, ceux de Guérin et du général Mercier... de rudes lapins... des patriotes... des Français, quoi!... Précieusement, il collectionne toutes les chansons antijuives, tous les portraits en couleur des généraux, toutes les caricatures de «bouts coupés». Car Joseph est violemment antisémite... Il fait partie de toutes les associations religieuses, militaristes et patriotiques du département. Il est membre de la Jeunesse antisémite de Rouen, membre de la vieillesse antijuive de Louviers, membre encore d'une infinité de groupes et de sous-groupes, comme Le Gourdin national, le Tocsin normand, les Bayados du Vexin... etc... Quand il parle des juifs, ses yeux ont des lueurs sinistres, ses gestes, des férocités sanguinaires... Et il ne va jamais en ville sans une matraque:

—Tant qu'il restera un juif en France... il n'y a rien de fait...

Et il ajoute:

—Ah, si j'étais à Paris, bon Dieu!... J'en tuerais... j'en brûlerais... j'en étriperais de ces maudits youpins!... Il n'y a pas de danger, les traîtres, qu'ils soient venus s'établir au Mesnil-Roy... Ils savent bien ce qu'ils font, allez, les vendus!...

Il englobe, dans une même haine, protestants, francs-maçons, libres-penseurs, tous les brigands qui ne mettent jamais le pied à l'église, et qui ne sont, d'ailleurs, que des juifs déguisés... Mais il n'est pas clérical, il est pour la religion, voilà tout...

Quant à l'ignoble Dreyfus, il ne faudrait pas qu'il s'avisât de rentrer de l'île du Diable, en France... Ah! non... Et pour ce qui est de l'immonde Zola, Joseph l'engage fort à ne point venir à Louviers, comme le bruit en court, pour y donner une conférence... Son affaire serait claire, et c'est Joseph qui s'en charge... Ce misérable traître de Zola qui, pour six cent mille francs, a livré toute l'armée française et aussi toute l'armée russe, aux Allemands et aux Anglais!... Et ça n'est pas une blague... un potin... une parole en l'air: non, Joseph en est sûr... Joseph le tient du sacristain, qui le tient du curé, qui le tient de l'évêque, qui le tient du pape... qui le tient de Drumont... Ah! les juifs peuvent visiter le Prieuré... Ils trouveront, écrits par Joseph, à la cave, au grenier, à l'écurie, à la remise, sous la doublure des harnais, jusque sur les manches des balais, partout, ces mots: «Vive l'armée!... Mort aux juifs!»

Marianne approuve, de temps en temps, par des mouvements de tête, des gestes silencieux, ces discours violents... Elle aussi, sans doute, la République la ruine et la déshonore... Elle aussi est pour le sabre, pour les curés et contre les juifs... dont elle ne sait rien d'ailleurs, sinon qu'il leur manque quelque chose, quelque part.

Et moi aussi, bien sûr, je suis pour l'armée, pour la patrie, pour la religion et contre les juifs... Qui donc, parmi nous, les gens de maison, du plus petit au plus grand, ne professe pas ces chouettes doctrines?... On peut dire tout ce qu'on voudra des domestiques... ils ont bien des défauts, c'est possible... mais ce qu'on ne peut pas leur refuser, c'est d'être patriotes... Ainsi, moi, la politique, ce n'est pas mon genre et elle m'assomme... Eh bien, huit jours avant de partir pour ici, j'ai carrément refusé de servir, comme femme de chambre, chez Labori... Et toutes les camarades qui, ce jour-là, étaient au bureau, ont refusé aussi:

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