← Table of contents
Le jeune Européen

LE SANG ET L’ENCRE

Reading edition

Sans aucun attachement au fruit de ses travaux, éternellement satisfait, absolument libre, bien qu’engagé dans un travail, il ne travaille pas.

(Bhagavadegta.)

I LE JEUNE EUROPEEN

Je suis né à une extrémité de la terre, là où finissent les invasions.

Je suis revenu souvent dans cette petite république d’Occident jusqu’à ma vingtième année. Mais ce n’était là qu’une feinte : le mystère de ma naissance, avant même que j’y songeasse, déracinait cette identité trop certaine. Je ne puis me situer à un point si précis de l’Europe, ni peut-être de la planète.

Ma mère est morte sans me dire qui était mon père ; elle ne le savait pas. C’était une petite bourgeoise de Touraine, un peu paysanne. Elle était avide de considération et avait su dès son enfance qu’on l’obtient par l’argent. Petite, ravissante, mesquine, avec une astuce infaillible elle simula tous les gestes de l’érotisme ; elle en eut plusieurs amants étrangers de qui elle tira une fortune solide. Quand elle se trouva indépendante comme elle l’entendait, elle vécut dorénavant seule, l’œil sur la Bourse, arrangeant de beaux jardins.

Suis-je le fils d’un Anglais ou d’un Russe ? Peut-être suis-je Français ? Je suis blanc.

Ma mère voyageait beaucoup mais dans un périmètre limité, entre Ostende au nord, Saint-Sébastien au sud, Vienne à l’est, Londres à l’ouest. J’ai pourtant fait mes plus longues études à Paris, à Janson-de-Sailly. Ensuite, je suis passé par Cambridge et Iéna. Je ne sais si je suis un cosmopolite ; on me dit que mon entendement est français.

Je m’arrêtais, çà et là, dans les palaces qui sont les casernes où les riches parqués par l’époque attendent leur fin. Je passais entre les peuples, grands paysages de fer.

Je m’étais jeté dans les plaisirs et dans les sports : l’auto, le polo, le ski, les chasses exotiques et les aventurières harnachées de bijoux.

Parfois je sautais de ma voiture, et suivi d’une fille jacassante, j’entrais dans une librairie où j’achetais Bergson, Claudel, Gide et Barrès, Annunzio, Kipling et Nietzsche. Vers quatre heures du matin, la séduction étincelante de ces fakirs sensuels me gardait du sommeil que je méprisais aussi bien que mon amie.

A d’autres moments, je rôdais autour de la peinture. Une poésie sublime naissait alors à Montmartre qui rendait aux peintres le domaine du ciel.

Que suis-je ? Mon appétit vorace exigeait tous les rêves et toutes les actions. J’ai encore un porte-cigarettes où j’avais gravé ceci : « Rencontre de Gœthe et de Napoléon. Je n’accepte la diminution ni de l’un ni de l’autre. » En ce temps-là, les hommes croyaient encore à l’individu.

Je trompais l’attente par une course furieuse à travers une Europe qui n’était pour moi qu’un grand jouet que j’aurais voulu casser.

Soudain, un soir d’août 1914, comme j’allais à Deauville, mon Hispano capota dans un fossé. C’était la guerre, la fin de la vanité.

Je passai outre aux incertitudes de mon état civil et je m’engageai dans l’infanterie française. Je rejoignis le front au moment des affreuses batailles de Champagne de l’hiver 1915.

Je venais au peuple. Souvent, j’avais regardé avec curiosité les chasseurs d’hôtel pêle-mêle avec les paysans sur le bord des routes. Tout d’un coup, je me faisais laboureur, terrassier, moi qui, quelques mois avant, dansais dans tous ces lieux du monde où l’on ne voit que des riches. Quelle âme s’éveillait en moi ? De démagogue ou de capitaine ? Ou quel atavisme qui se réenracinait dans la terre et le sang ? Dans mon régiment, je parus insolite et fascinant. Autour de moi aussitôt les hommes se groupèrent fiévreusement en amis et en ennemis. Où je passe il en est toujours ainsi.

La guerre fut pour moi le premier prétexte venu pour me faire entrer décidément dans cette extravagance, cette exubérance, cet outrepassement qui chaque année déborderait le passé, si on le voulait.

Toute époque est une aventure. Je suis un aventurier. Bonne époque pour moi que mon époque, notre chère époque. Je connaissais déjà les courses d’auto, la cocaïne, l’alpinisme. Je trouvais dans cette Champagne désolée, abstraite, le sport d’abîme que je flairais depuis longtemps.

Patrouilles, guerre de mines, camaraderie bestiale et farouche, gloire sordide.

Je me gorgeais de cette ivresse de la terre : les races hurlaient leur génie altéré, c’était une gésine frénétique, ininterrompue dans les râles, les jurons, la peur qui lave les boyaux. Ce qui exultait depuis longtemps dans ma jeunesse, enfin je le distinguais entièrement dans mes poings aussi nettement que mes dix doigts.

La violence des hommes : ils ne sont nés que pour la guerre, comme les femmes ne sont faites que pour les enfants. Tout le reste est détail tardif de l’imagination qui a déjà lancé son premier jet. J’ai senti alors un absolu de chair crue, j’ai touché le fond et j’ai étreint la certitude. Il ne fallait pas sortir de la forêt : l’homme est an animal dégénéré, nostalgique.

De cette fureur du sang sortit ce qui en sort à coup sûr, un élan mystique qui, nourri de l’essentiel de la chair, brisa toutes les attaches de cette chair et me jeta, pure palpitation, pur esprit, dans l’extrême de l’exil jusqu’à Dieu.

Tout d’un coup, je saisis un sentiment obscur qui avait transparu dans ma vie à de brefs instants : en visitant un couvent dans une île sauvage, au nord de l’Écosse ; dans un refuge alpin ; au fond d’une banlieue de Berlin, un soir, en songeant à Spinoza dans sa cellule. Je découvris la solitude, ma terrible arrière-pensée.

Pendant trois mois d’abjection physique, dans la dysenterie, parmi ces armées de paysans, d’employés et d’ouvriers, encadrées d’intellectuels délirants, jetées les unes contre les autres, comme des trains de bétail, par de vieux chefs de gare désorientés, dans des massacres obscurs, je connus un transport inouï. Je fus l’ermite des charniers. Vautré, la tête sous mon sac, dans des postures de honte et de terreur, je me réjouissais de la rupture de tout nœud ; j’appelais l’instant où toutes les forces allaient être découplées dans mon âme et dans mon corps battus par des supplices infinis.

Je portais toujours dans ma musette quelqu’un de ces petits livres sublimes et furibonds qu’a produits à de longs intervalles le génie le plus secret que je découvrais alors au fond de ces hommes séparés des femmes, de l’argent, de la nourriture : les « Pensées », la « Saison en Enfer ». Ces heures-là furent les charbons les plus ardents qui passèrent dans le feu de ma vie.

Et puis tout à coup, je me lassai. Ma division fut mise au repos : je ne sentis plus que le côté civilisé de cette guerre, et cette odeur de pieds qu’il y a dans tout couvent, cette odeur rance des hommes seuls. La Démocratie meuglait faiblement : le bœuf blessé continuait de bourrer, stupide, dans le barbelé. Une imbécillité où s’accumulait l’héritage de plusieurs vieilles passions perverties écrasait tout un continent.

Les patries, les orateurs, les généraux, les camarades de mon escouade avaient bénéficié d’un malentendu. J’avais cru vivre mon sacrifice et ma mort, mais de mon propre consentement. Je m’apercevais que là où je n’avais vu que du feu, les autres jouissaient de ma sueur servile et se vantaient de mon acquiescement sans réplique. On m’écrivait de Paris des lettres flatteuses, mon colonel me tirait l’oreille, mes camarades me tapaient sur le ventre. Je ne dis rien, mais en un moment tout avait été décidé.

Nous remontâmes en ligne. Dès cette première nuit, je partis en patrouille, risquant ma vie plus que jamais. Je me glissai dans les lignes allemandes et feignis d’y tomber.

J’éprouvais une sensation de joie sauvage, c’était l’année de la découverte des libertés. J’avais vingt ans : après le meurtre et la prière, qu’allais-je inventer ? Je flairai ma destinée avec volupté : je me retournerais dans le monde, je l’essaierais par tous les bouts.

Les Allemands ne songèrent pas à mal et me comptèrent avec les autres. Pourtant, je parle allemand comme toutes les langues d’Europe ; ils firent de moi un interprète. Doucereux, je ne mis que six mois à les apprivoiser. Je m’échappai et je gagnai la Suisse.

Bientôt je sortis furtivement de l’hôpital où l’on m’avait mis en dépôt. Pour me procurer un faux passeport, je tuai un homme. Je voulais voir aussi la différence que cela faisait quand c’était un civil. A travers la France, tétanique et toute tendue vers l’ennemi, qui ne se détourna pas pour me regarder passer, j’allai m’embarquer pour l’Amérique.

J’avais volé l’homme que j’avais tué ; à New-York, je pus me procurer encore des fonds auprès d’un ancien ami de ma mère, et je me jetai à corps perdu dans les affaires. J’eus vite fait de gagner de l’argent à ces Américains parce qu’il n’avait pas la même valeur pour eux que pour moi.

Je n’avais pas vu de femmes depuis plusieurs mois. Dans mon petit bureau, tous les matins, entrait une grande fille. J’avais été enterré parmi des hommes sévères. Quel tour fit mon imagination soudain devant ce grand corps blanc. Je rougissais jusqu’aux oreilles. Il y a une grande race blanche que j’ai toujours cherchée dans le monde. Je ne regardais guère son visage, mes yeux étaient remplis de ce faisceau d’os. Je la saisis dans mes bras et je l’épousai sur l’heure. C’était d’ailleurs la mode du pays.

Enfin je me consolais de l’atroce rigueur que j’avais soutenue si longtemps ; je revenais pas à pas de mon voyage d’Orphée dans un royaume trop mâle. Je me laissais aller au bien-être. Je mangeais, je dormais, je faisais un enfant. C’est ainsi que j’ai profité de la guerre : grâce à son contraste, bien qu’étant un homme moderne accablé d’ersatz et de condiments, pourtant la vie eut pour moi toute sa saveur pendant un instant. Comment ai-je pu depuis, de nouveau, oublier et ne pas m’en tenir à ce moment d’une récupération entière ? Le pain, le vin, le tabac, la bouche d’une femme, un dimanche, un coup de soleil à Long-Island, un poème cordial de Walt Whitman ; tout cela était d’une évidence délicieuse. Dans ce pain de la paix, je mangeai un Dieu facile et bienveillant. Quelle riante communion !

Elle n’avait pas de visage ; ses traits ne faisaient que prolonger les lignes larges de son corps. Je ne lui avais pas raconté mon histoire. Sans doute l’avait-elle devinée, mais une femme se moque des affaires des hommes ; une femme amoureuse a bien d’autres chiens à fouetter. Je lui apportais un amour d’Europe précis et tendre. Mon travail de forçat toute la journée, près de Wall-Street, me semblait un gage léger et amusant que je jetais aux exigences espiègles de la vie.

Je me rappelle ce premier samedi où nous avions fait l’amour toute la journée. Étalés dans un grand lit, enlacés, immenses, nécessaires, continentaux, nous ignorions la douleur d’un autre continent.

Elle me donna un gros garçon blond. Je me félicitai d’avoir mis tant de belle chair à l’abri de la mitraille. Puis, je commençai de regarder autour de moi.

Passant des grandes armées d’Europe dans la guerre brutale que l’Américain mène sans répit contre la Nature, je m’aperçus bientôt que je n’avais pas changé de climat.

Je peinais tout le jour dans mon bureau comme au rif, et dehors je me perdais dans un dédale de boyaux bourrés de viande humaine ; je longeais dans Broadway d’infinis et monstrueux convois automobiles comme dans la zone des armées. Les gratte-ciel ne me semblaient pas plus hauts que la trajectoire de nos canons et cette humanité aussi se lançait en colonnes aveugles à l’assaut d’on ne sait quelles positions imprenables, obéissant à un mot d’ordre absurde, dicté par un téléphone anonyme. Je ne fus pas étonné par la grandeur de l’appareil matériel des Américains, la guerre m’avait gorgé à jamais du prestige des masses. Je n’avais été séduit que de voir tant de corps prospères.

Mais ce n’étaient que des corps et j’eus vite fait de m’en lasser. Je tournais et retournais ce grand corps de ma femme, j’admirais ces membres déliés par l’exercice, ces mollets, ces cuisses, ces épaules ; je courais aux fêtes athlétiques, au match de Yale-Harvard, je remplissais mes yeux de cette floraison charnelle. J’aimais ces chants, ces cris.

Comme Chateaubriand un siècle auparavant, je buvais la sève américaine. Mais, peu à peu, je sentis que je me mouvais parmi des corps opaques et que la lumière que des spectacles nouveaux faisaient abonder dans mon esprit ne les touchait point. Peu à peu, entre la savane et moi, je sentis s’épaissir un treillis de fer aussi atroce que le barbelé d’Europe.

1917 arriva. L’ombre de la guerre traversa l’Atlantique, et je ne fus plus à mon aise dans ce pays.

Un soir, je ne rentrai pas chez moi ; mon personnage américain était né de ma gaieté facétieuse, d’un besoin passager de contraste. Mais ma gaieté tombait et ma liberté irréductible se relevait, et je m’en allais sifflant par les rues.

Je cherchai à me perdre dans ce campement bien rangé de New-York. J’étais de nouveau un prisonnier qui a tué le gardien et qui erre dans un labyrinthe narquois de couloirs. Pourtant j’entrai dans une sorte de cabaret, parce qu’on n’y parlait pas américain. Je me saoulai. Puis je parlai, puis plus rien.

Quand je me réveillai le lendemain, j’étais dans un galetas, seul. Je ne voyais que d’un œil, il n’y avait pas de glace dans cette chambre dépourvue de tout ; avec mes doigts, je tâtai un pansement. J’attendis. Bien plus tard un homme entra, c’était un Russe. Il m’expliqua en mauvais anglais qu’il m’avait tiré avec des camarades des mains de la police ; j’avais fait un peu de scandale.

Tout de suite nous parlâmes des affaires du monde. Il m’avait regardé d’un regard mauvais puis m’avait fait confiance.

Quelques jours après, nous filions, avec l’argent que j’avais mis de côté à la banque, pour San-Francisco et Vladivostock.

Je revécus un temps déjà ancien. Le pleur des soldats russes avait ravagé leur empire ; ce peuple faisait comme moi, laissait tomber une guerre qui ne donnait rien, passé le malentendu du cœur. Et puis cette Amérique et cette Europe, on allait les broyer l’une contre l’autre. Les Américains ne sont que les pires Européens qui ont changé de continent pour jouer plus à l’aise leur jeu de brutes captées par l’abstrait. Les Européens les envient et ne songent qu’à leur ressembler. Cette guerre était la dernière passion des Européens, elle leur arrachait leur dernier spasme mystique.

Tandis que les Américains canonnaient la Nature, les Européens, les uns sur les autres, encore trompés par de vieilles coutumes, se canonnaient entre eux. Mais vienne la paix et il ne s’agirait plus que de boîtes de conserve et d’autos à bon marché.

Le peuple russe était absent de ces desseins sordides et allait déchaîner sa passion sur le monde. Il ne s’agit pas de confort mais de beauté : ce peuple de paysans danseurs allait partout briser la machinerie du Démon.

Le sang de mon rêve, de tout ce que j’aime dans la vie me remonta au cerveau. Se faire tuer pour s’abîmer en Dieu dans un élan pur. Les hommes sont faits pour danser, chanter, se battre de la main à la main. Et les chevaux, et les chiens, et les femmes. Amitié naïve de jeunes guerriers. Un idéal de steppe pourrait seul me contenter. La seule joie qui soit offerte aux hommes sur cette terre, c’est une fureur de santé quand un jeune homme saute sur son cheval et pousse un cri vers Dieu. Il faudrait que nos âmes fouettent nos corps, les relancent en plein champ. Mon âme a soif de mon sang. O vents, ô soleil, battez mon sang, faites-le rebondir !

Ma vie aura été bien remplie, ma vie d’homme qui ne fut jamais tué.

Je me rappelais, en riant à gorge déployée, le temps où je lisais les livres et où je sentais avec horreur que peu à peu je m’engluais dans l’encre et que bientôt je ne serais plus bon qu’à récrire tous ceux que j’avais lus.

Mais mon heureux sort m’avait ravi à cet enchaînement de scribe et je vivais. Quel puissant amusement ce fut de voir à Pétrograd l’histoire agir avec son sûr instinct de femme qui trouve l’homme. L’artifice et la lâcheté des maîtres indignes furent balayés en une seconde. Ça vaut le coup de voir les hommes crier à pleine gorge et se rouler dans leur génie, mais pour cela il faut se foutre du confort. Je vis ce grand peuple, ivre de son sang.

Il y eut des guerres, une épopée de crinière de cheval. Je n’ai vu que cela. Pendant longtemps. Je me battis en Pologne, en Crimée. Une vraie guerre, celle-là. Légères escarmouches et massacres consistants, à la main. Il faut avoir tué de sa main pour comprendre la vie. La seule vie dont les hommes sont capables, je vous le redis, c’est l’effusion du sang : meurtres et coïts. Tout le reste n’est que fin de course, décadence.

Mais, j’exagère, après tout, je suis un civilisé. Comme un matelot qui ne s’habitue jamais, j’avais le mal de mer chaque fois que ça recommençait. Un beau jour, j’eus encore envie de changer d’ouvrage. Je vins à Moscou, voir un peu Lénine de près.

Je m’étais gouré : ce n’était pas du tout ce que je croyais, la révolution russe. Ces hommes ne pensaient qu’à se faire Américains. Seulement, comme les Allemands, en 1914, ils allaient maladroitement à leur but.

Une poignée d’intellectuels voulaient damer le pion à Rockefeller et autres mythes atlantiques. Ils construisaient un capitalisme, des trusts d’État. Mais ils régnaient sur un peuple de beaux sauvages qui imitaient tout de travers, comme des nègres. Les belles usines, les belles banques rêvées se brisaient dans leurs mains comme des constructions d’enfants. Pourtant ils s’acharnaient et partout se répandait, dans la patrie de Dostoïewski, de Tolstoï, de Gorki, sages de la steppe, la terrible discipline d’Occident.

Je pouvais courir. La Chine, l’Inde, c’était du pareil au même.

Je décidai de rentrer dans l’invincible combine. Je fis des affaires en Finlande, la monnaie-papier afflua. Je n’eus qu’à montrer ces signes usés aux frontières, je revins à Paris.

II VIVRE POUR ÉCRIRE

Ainsi dans les années de ma plus vive jeunesse, je m’étais essayé à plusieurs actions, mais tour à tour je les avais rompues : dans chacune de mes entreprises, aussitôt que j’y étais entré, j’avais couru à son épuisement, comme si j’avais pu comprendre dès lors qu’elle n’était qu’un pas pour aller ailleurs.

Je me sentais encore plein de curiosité : je suis un adhérent infatigable à la vie. Je me disais seulement que je n’avais pas trouvé ma bonne façon d’aimer. C’était pourquoi j’avais lâché le sport, la guerre, l’ascèse, la révolution, formes fondantes de cette hardiesse physique qui avait sur mon âme le pouvoir de séduction le plus mordant.

Ces dégoûts se résolvaient maintenant dans la paresse.

Pendant bien longtemps je ne sus pas accueillir la paresse, m’ouvrir à sa magnanimité. Comme elle tombait sur moi, je ne savais pas ce qui m’arrivait. Je ne ressentais que la crainte mesquine de la diminution sociale qui résultait de son exigence, car elle m’entraînait à la solitude. Mais cette épreuve qui me surprit dans une posture si faible devait s’acharner sur moi jusqu’à devenir peu à peu une initiation où j’avançais lentement.

Je ne faisais plus rien. Je vivais sur l’argent que j’avais rapporté de Finlande. Les bruits du monde m’arrivaient emmêlés dans un murmure assourdi, l’Amérique et la Russie. La paix finissait d’engloutir la guerre, toute la guerre, la guerre de Russie comme la guerre d’Europe.

L’amour. J’avais aimé aussi dans ce temps d’aventures. Il y avait eu une femme entre deux guerres, entre deux solitudes ; je ne parle pas de l’Américaine, mais d’une Française, rencontrée je ne sais plus où. Oui, je l’avais rudement aimée.

Mais maintenant je n’aimais plus. L’amour aussi était fini. De temps en temps, je ramassais n’importe qui dans un salon ou dans la rue.

J’avais bien choisi Paris pour y écouler le temps de ma paresse. Paris, c’est la fin de tout, c’est la fin du monde. Place de la Concorde, on sent qu’une civilisation épanouie dans de belles formes est le fruit de la terre le plus nourrissant pour l’âme de l’homme ; et on est si exactement occupé par cette sensation exquise que toute la déchéance de ce temps devient insupportable. La beauté jusqu’ici connue par les hommes n’est plus qu’un souvenir sans issue. Un peu partout, des signes mal effacés nous rappellent, dans un silence trop cuisant, que tout ce charme c’est sur une vieille femme l’onde de jeunesse brisée en mille rides dont chacune est cette grande défaite qui corrompt tout jusqu’au fond de notre cœur. J’appelle beauté un certain dressement de toutes les forces de l’homme que les collectionneurs de fragments usés ne peuvent concevoir, ne peuvent rassembler dans leurs pauvres têtes touchées par un oubli frivole.

Mais quand on s’est promené, au moment de sa jeunesse, dans Paris, les mains nues, il vous reste entre les doigts une limaille subtile de grâce qui fait qu’on ne peut plus les serrer comme un poing barbare et qui fracasse. C’est que cette unique Venise de cinq heures d’hiver sous la pluie se resserre dans le dernier point du monde où l’on vit encore selon l’antique mode de vie, où l’on crée selon le vieux sens divin de création. On fait encore là quelques tableaux et quelques robes. C’est pourquoi aussi c’est le point de la pire pourriture, de la pire sénilité, du pire arrêt, de la pire solitude, car, leurrée par ces derniers mouvements d’un art condamné, détournée par une nostalgie trop fine, ici fléchit et flanche la seule énergie que puisse nourrir cette époque : une énergie de destruction.

Destruction, tu sembles être aussi faible qu’un mot vague, ou tu ne recouvres que des précisions idiotes ; tu es une déesse qui me tente et dont je ne vois pas le visage.

Pour le moment, la destruction descendait dans mes jours comme une petite courtisane descend le matin dans la rue en mince appareil pour faire ses provisions. Alors, je chantonnais.

« Chaque matin, quand je me réveille, le sommeil me paraît plus délicieux que la vie. Je n’en finis pas de faire ma toilette, entre quatre murs percés d’une glace qui m’ouvre l’horizon infini, éternel, parfaitement rond, au milieu duquel s’enlève ma forme.

Je mange. Quand j’ai mangé, je digère. La digestion me ramène au sommeil. Le soir arrive déjà. Cette heure s’amène avec l’envie d’écrire mais aussi avec une lumière étrange qui me fait voir qu’écrire c’est autant de perdu.

Je m’écoule plutôt dans la rue, m’étendant à grands flots comme le rêve des hommes, battant murs et ciel. C’est alors qu’ils quittent leur travail et essaient de faire autre chose. Débarrassée du soleil, la ville se délecte de sa propre lumière. Enfin on peut se regarder. Regarde-moi comme je te regarde. Je cherche encore le génie et l’amour et mon soin dévisage des millions de passants.

Rien ne résiste à la complicité lascive que je sécrète de toutes parts. Il n’y a que l’épaisseur d’une glace : le trésor des devantures est offert à tous. Tout le monde se mêle dans la fraternité de la richesse. C’est en vain qu’on bâtit des murs autour des fenêtres : on ne peut rien cacher.

Je ne puis pourtant sortir de ma solitude. J’en suis le prisonnier sur parole. J’ai de l’argent dans mes poches, tous les fils du téléphone assurent mes relations, on fait bon accueil dans tous les cercles de la société au soldat parce qu’il est déserteur, à l’ermite parce qu’il hante la ville, au rebelle qui n’a dans sa poche que des allumettes. Mais impossible de les joindre, impossible d’user de cet argent qui pourrait me donner des amis et des femmes. J’erre dans la foule aussi dénué que ces flâneurs bizarres qu’on voit encore dans notre temps de travail et de diligence dormir sur les bancs, ayant assommé leurs appétits d’un kilo de vin rouge.

A la nuit, ruisselante de crème et de fard, la femme naît. Pour mettre au point ce joujou d’un soir, on s’est évertué depuis le matin. Manucure et pédicure ont poli la corne.

Donc, le banquier et le manœuvre s’arrêtent. Le travail continuera de lui-même jusqu’à demain matin. Pendant le sommeil blanc de la journée, on a encore donné ce coup de pouce qui suffit pour que se prolonge la routine. Après des millions d’années, nous jouissons de la vitesse acquise.

Les bars et les clubs s’ouvrent à l’amitié. Dans les garçonnières, les lampes se renversent, les travailleurs font l’amour et repassent aux femmes l’argent et la fatigue. Ailleurs c’est le royaume des oisifs : les tantes s’accordent de faibles faveurs, les gousses poursuivent leurs complots pleins de râles, la petite lampe de l’opium s’avive dans un clair-obscur de menues pratiques idolâtres.

J’ai vu une femme marcher dans la rue : son visage s’éclairait du but dont elle s’approchait, ou tour à tour l’ombre de ce but s’amassait comme une inquiétude au coin de ses paupières. Mais soudain ce fut une complète illumination : l’homme était à l’angle de la rue Royale. Ils s’en allèrent ensemble, ayant saisi sur ma face le reflet de leur triomphe.

Mais voici que les nations se préparent à manger. Elles s’habillent partout. Elles s’avancent vers les tables. Il est encore une foule de domestiques pour servir la démocratie.

Je dîne seul dans un restaurant, car en dépit de mon argent je n’ai pu trouver d’appartement. Et si j’avais un appartement, je n’aurais pas de domestiques. Et si j’avais des domestiques, j’irais dîner au restaurant.

Après le dîner, je fume un gros cigare. Alors la foule se met à penser dans les théâtres.

Je surprends sur le mur un couple enlacé. Je le suis jusqu’au music-hall. Le couple est bien là, comme sur tous les murs de la ville. Il est sur la scène. Animé par mille courroies de transmission, il s’enlace. Baiser gluant de fards. Il meurt. Tous les soirs, il meurt de fatigue.

Ou bien perché dans le cintre d’un cirque, du point de vue de Sirius, je regarde en bas le combat de boxe. Sur un plateau, deux petits hommes se cognent. Les projecteurs, qui tiennent cruellement dans leur lumière ce drame minuscule, pendent du plafond céleste comme la douzaine d’yeux d’un monstrueux savant nocturne, penché sur son microscope. La foule, énorme et lubrique, s’échauffe : elle voit deux armées. A bon compte, elle hume un vieux fumet de guerre ou d’émeute. Il est agréable d’être à l’abri des coups.

Au cinéma, ils se rassemblent pour rêver encore, et plus à leur aise. Contre la paroi de l’écran, bat ce poisson nostalgique. De l’autre côté, c’est la liberté. Non, c’est le passé. On regarde un film comme sa jeunesse. Assis sur les genoux des ténèbres, ils ressassent leur quotidien : amours et enterrements. Ils n’osent tuer et incendier qu’en rêve.

Voir Melbourne et mourir. « Allo ! Donnez-moi mon antipode. Remplissons notre devoir jusqu’au bout. Allo ! Sidney ? Mr. Brandbury ? Avez-vous passé une bonne nuit ? Il tombe un soir charmant sur Paris. Et vos moutons ? Cet incendie qui éclate au cinéma des Batignolles, pouvez-vous le circonscrire ? Allons, tant mieux. Mes hommages à Mrs. Brandbury. » Toutes les semaines je retrouve ce cavalier et son galop immobile, comme le facteur, au coin de la rue.

Des secrétaires, sourds-muets, rapportent au propriétaire des journaux ce que l’homme a fait dans sa journée. Relié par fil spécial avec le monde entier : ô puissance catholique. Regardez-le, coiffé de ses antennes, ce pape. Il se frotte les mains et prépare tout. Il pense ce que pensera demain l’homme dans la rue, la femme, le chien, le perroquet. D’heure en heure, la pensée rattrape l’événement. Mais non, les journaux sont imprimés à l’avance. Tout se passe comme il est écrit.

Je remange et je rebois. Je rebois. L’alcool me gonfle, je suis un gros ballon, je suis le monde, plein de moi-même. Quelque chose flambe, bientôt cela tourne en fumée et m’asphyxie. J’éternue, je voudrais expulser par les narines un peuple de visionnaires.

Pour nous délivrer, essayons encore de l’amour. Mais la femme est une présence qu’on ne peut pas prouver. Je suis resté seul, je suspends un geste qui devient honteux.

Je m’endors. Le rêve ne fait que me retirer à toute vitesse vers le passé.

Je me réveille. Je me lève et me lave. Je me retrouve devant ma glace, balançant des poids, jongleur d’étoiles. »

Telle était ma vie, telle était ma paresse. Je mangeais, je buvais, je faisais l’amour brutalement, je dormais. Au fond d’une animalité irresponsable, mon âme reprenait pied, cherchait sa liberté intime.

Mais je geignais, j’avais peur de ma licence de loisir. Pour m’en excuser, on vient de voir que je dénonçais la gêne de mon époque. Je dénonçais mon époque, seulement mon époque, jamais la vie, jamais je ne m’en prends à la vie.

Ces années sur lesquelles je charbonnais mon nom entre mille autres, comme sur un mur sans réponse, inspiraient-elles ce ralentissement, cet arrêt de ma jeunesse ? Était-ce elles, cette fadeur dans ma bouche, cet automatisme croissant de toute chose autour de moi, cette immobilité ?

J’en ai long à dire là-dessus. Mais d’abord ce qui était au plus près de moi me gênait plus que tout. Mon histoire personnelle recoupe à tout coup ce que je pourrai vous dire des difficultés qui nous sont communes.

Pendant cette période de naissance de la paresse, il se fit dans mon cœur sur le sens de ces symptômes un malentendu extrêmement grave.

Donc je me demandais : « Pourquoi est-ce que tu es déporté loin des choses et des gens ? Qui travaille en toi à cette destruction lente de ton personnage social ? Que signifient cet irrémédiable retard de ta langue, de ta main, ce silence, cette solitude ? »

Alors je répondais : « Je crois bien savoir de quoi il retourne. Il y a longtemps que cette étrangeté a commencé d’infléchir ma conduite. Voici : je me cache dans un coin parce qu’il faut que mijote quelque chose dans ma tête, dans cette marmite en évidence sur un feu lent. Il y a quelque chose qui me tracasse, qui m’a toujours tracassé ».

C’est ainsi que se noua mon erreur car, parlant de la sorte, je ne croyais pas faire allusion à cette poussée obscure de mon être que je ne savais pas encore discerner, mais qu’aujourd’hui je désigne de son nom magnifique qui est paresse, mais je voyais seulement dans mon inertie le signe avant-coureur de la réapparition dans ma conscience de penchants anciens que j’avais cru oubliés. Et il est vrai qu’une tentation qui depuis toujours me suivait pas à pas, dissimulée dans mon ombre, fomentant contre moi mon ombre qu’elle voulait nourrir de mon sang, se manifesta alors ouvertement et je pus croire que c’était son complot qui faisait le mystère tortueux de mon ralentissement.

Enfant, j’avais connu de ces extrêmes langueurs. Je quittais les enfants et je courais m’enfermer dans ma chambre avec un livre.

L’amour des livres, c’est un reste de l’attachement des hommes aux idoles. Les idoles étaient des objets qu’ils tournaient dans leurs mains, qu’ils façonnaient de leurs caresses. Ce qu’on appelle adorer, c’était exercer de la sorte par la pulpe sensible du bout des doigts un commerce nourrissant avec l’esprit qui anime les choses qu’on dit maintenant inanimées.

Je lisais donc, je tournais les pages. Mais dès lors, j’enchaînais mes premiers désirs, abondants et vagues comme ma salive et ma chevelure. Je lisais fort mal, en glouton ; j’avalais, sans mâcher, mais déjà je laissais la vie me dépasser, croyant au contraire la devancer par mes pratiques de petit sorcier.

Quand la puberté arriva, cette lourdeur m’enfonça encore plus dans le fauteuil de la bibliothèque. Auparavant je n’avais nourri en moi qu’une vision presque blanche du monde ; maintenant je m’essayais à l’art plus précis de susciter des apparitions.

Un peu plus tard, si je feignis de m’arracher aux livres, ce fut quelque chose pris dans les livres qui m’y incita. On y parlait d’ambition, d’action, de jouissance : je les fermai donc et songeai à gagner le monde.

Comme j’étais ramené par l’empire de l’habitude à mes premiers jouets, je prenais peur, je me sentais la proie d’un vice. Et d’autant plus que dans les livres mêmes, circulait la rumeur que les livres sont mauvais.

Enfin, il parut certain que j’en sortais, grâce à l’argent. Ma mère me paya des autos et des voyages, des maîtresses et des camarades. Tout s’arrangea pour que je ne fusse plus jamais seul et ce fut une nouvelle habitude, contraire mais agréable, facile, que d’être dorénavant toujours occupé par des images de chair et d’os.

Je ne pouvais en être quitte à si bon compte. Le venin qui était resté dans mes veines, ressortit sous la forme d’une autre maladie. Après la lecture, ce fut l’écriture.

Auparavant, quand je lisais, je n’avais pas pris garde que, gagné par cette fureur qui veut que le blanc soit noirci, j’avais souvent griffonné dans la marge des livres, des exclamations, des balbutiements. Ce n’était d’abord qu’un geste qui m’échappait, une mimique du corps qui me débordait comme une foule outrepasse la police pour voler au devant d’un spectacle. Mais si nous sommes à chaque instant inconscient, nous ne le demeurons pas sur le même point. Ce qui, quelques jours, n’avait été qu’un réflexe furtif, ce fut, un beau matin, une ambition dont tous les objectifs étaient déjà calculés.

Avec quel air important je trempais ma plume dans l’encre. Les livres écartés, je posais devant moi une rame de papier blanc. J’allais écrire. Mais comment écrit-on ? Bah ! J’avais bien appris à marcher, à faire l’amour. Il suffisait encore d’appliquer ce que je voyais faire aux autres.

Cela allait d’abord tout seul. Quand je venais de refermer un livre, quand je venais de voir écrire un autre homme, pris dans le rythme de son pas, je m’avançais pendant quelques lignes. Mais soudain je suis au milieu de ce papier blanc comme au milieu d’une immense place vide, dans une ville hostile, toutes fenêtres fermées. Et de quel soleil blanc est écrasée cette place blanche.

« Ah oui ! J’oubliais. Hier, en me promenant, telle pensée m’est montée au cerveau comme un coup de sang. J’exultais, j’étais tout congestionné. Mais voilà ! Où a-t-elle passé ? Plus rien. Si pourtant, je l’ai sur la langue. J’y suis. Non. »

J’écrivais une demi-page et puis je m’arrêtais épuisé. Je n’en continuais pas moins à attendre, car c’était beaucoup de papier qu’il fallait noircir.

Bientôt, je me fatiguais, je m’ennuyais, une bienheureuse frivolité me ramenait à mes plaisirs. Mais ils n’étaient plus aussi faciles. Un regret, bientôt mué en remords, me courait après, me rattrapait. Je ne m’en débarrassais qu’en lui promettant de me donner plus de mal le lendemain pour satisfaire à un désir qui, chimérique, s’orientait sur une jouissance de plus en plus éloignée et improbable.

Dès lors, s’installèrent en moi des sentiments contraires, au milieu desquels j’ai mis bien du temps à me débrouiller entièrement : tantôt je voulais écrire, tantôt je voulais vivre. Je voyais ces mots-là comme deux bornes opposées contre lesquelles je me butais tour à tour.

Quelquefois le tic qui me ramenait à l’encre et au papier s’accompagnait d’une telle chaleur dans tout mon corps que je devais proclamer alors qu’écrire c’est vivre autant qu’on peut. Mais, après quelques instants, ma pensée faisait long feu ; ma main, abandonnée, tâtonnait vainement. Je retombais dans le dépit, puis m’envoyais promener. Peu à peu à mon insu, le manège s’établissait.

Pendant le temps de mes aventures, entre 1912 et 1922, je crus bien que j’étais guéri. A peine sur le bateau, allant en Amérique, j’avais, dans un court égarement qui passa inaperçu, gribouillé une assez longue oraison qui était un adieu à la guerre, à la mort, à la solitude, à une pureté de jeune bête.

Mais maintenant que j’étais à Paris, inerte, échoué comme un bateau désarmé au fond d’un bassin, cette mollesse qui, certaines heures, me paraissait délicieuse, cette exquise fainéantise qui me semblait comme les samedis de Long-Island, une convalescence de mes facultés épicuriennes, tout cela ne tournait-il pas à cette hébétude louche, à cette distraction anxieuse, signes indéniables du reflux de mon ancienne hantise ?

En effet, c’était bien l’envie d’écrire qui me revenait, modeste, sournoise, comme si rien ne s’était passé depuis dix ans. Cette dernière frivolité me retint longtemps, avant que j’en vinsse à reconnaître dans mon âme une pente plus hardie que ce petit penchant.

L’odeur de l’encre revenue détruisit ma vie. J’eus des relations de plus en plus difficiles avec les autres êtres. L’amour, l’amitié, les affaires me parurent impliquer des gestes à quoi ne pouvait plus fournir ma personne sidérée. Il en résulta que je fus bientôt mal nourri. Mon sang pâlissait. Pourtant je ne suis pas de ces hommes qui peuvent écrire seulement avec de l’encre.

Je n’avais pas idée qu’on puisse écrire sur autre chose que sur soi-même. Je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez qui me fascinait. Je restais inerte comme si toutes mes facultés avaient été absorbées dans le spectacle du monde ; pourtant je ne regardais ni les choses ni les gens. C’était ce qu’il y avait en moi de plus particulier, de plus palpitant, de plus précieux, de plus éphémère que je voulais surprendre mais, à cause de cette attention même, rien en moi ne bougeait plus. Donc, plus je m’interrogeais, plus la vie m’échappait ; ma plume grattait un sol sec et stérile. Je m’enfermais dans un cercle vicieux jusqu’à être mortel. Pour écrire je cherchais ma vie, or du fait que je la cherchais, je ne la vivais plus.

Et autour de moi immobile sous mon regard vague et distrait, tout le monde peu à peu s’immobilisait.

Peut-être mon époque contribuait-elle à cet arrêt, mais j’avais l’impression que toute la défaillance était en moi.

Cependant, je songeai que pendant plusieurs années j’avais vécu, j’avais échappé à mon vice, je l’avais oublié. Ne pouvais-je pas tirer de ces années d’action un nouveau secours contre mon mal ? Ne pouvais-je raconter mon passé ? Puisque je ne pouvais plus vivre, parce qu’il me fallait écrire, au moins pourrais-je ainsi écrire et ne resterais-je plus, la plume en l’air, dans une transition qui n’en finissait pas.

D’abord le souvenir de mes années d’action ne fit qu’ajouter à ma paralysie : quand je comparais mon ancienne fureur à ma présente neutralité, je n’étais que plus consterné. Mais un jour, je me rappelai ces pages que j’avais griffonnées sur le bateau qui m’emmenait en Amérique, déserteur des tranchées européennes. Je les retrouvai facilement, car je les avais mises à l’abri avec soin. Alors je fus réconforté par l’odeur du sang ancien qui avait coulé dans mes veines. Donc j’écrivis sur mon passé. Ainsi j’inventai un être entièrement distinct de moi : il m’était permis de créer quelque chose puisque je pouvais sortir d’un moi qui m’étouffait parce que je m’en faisais l’idée la plus étroite, parce que je le confondais avec mon individualité sociale.

Je m’en donnais à cœur joie. J’essayai de me dérober ainsi à la terreur de cette solitude qui me menaçait de plus en plus, où je n’osais m’enfoncer comme un saint : je cédai tout à coup éperdument à la peur d’être oublié, muré vif dans la passion qui, derrière ces prétextes, s’accumulait peu à peu entre moi et les réalisations extérieures du monde. Je prétendais conjurer la lente montée du silence.

Pourtant dans le mouvement qui étendait mon bras au-dessus du papier, je reconnaissais quelque chose qui ressemblait à une passion : cette fureur des reins qui veut faire éclater aux yeux du monde son évidence ; cette bienveillance qui accueille et déballe d’une main cursive la nouvelle figure des choses qui arrivent de l’avenir aux hommes à toute vitesse ; et même ce puissant cabotinage qui vous fait ouvrir la fenêtre et crier, gesticuler, et enfin vous jeter par cette fenêtre, car il y en a un quelquefois qui va jusqu’à se jeter par la fenêtre.

Je me détendais un peu, une espièglerie s’esquissait. C’était tout de même amusant de déranger ceux qui étaient installés. Celui-là, par exemple, collé à sa table et qui tirait la langue en faisant sa page d’écriture : lui pousser le coude. Plaf ! Un gros pâté, enfin un peu de pittoresque au milieu de ces alignements grammaticaux.

Puis c’était l’attendrissement. Je me laissais dire que ce serait doux de réciter à un ami qu’on admire quelques pages écrites avec du vrai sang, et il admirerait. Quelle chaleur ! On serait trop content ; on croirait que c’est arrivé.

J’écrivis un livre. J’ai chanté le chant rude et obscur que firent mes belles années perdues dans les foules et les continents.

Ensuite la veine fut tarie. Je n’avais pas tout dit, j’aurais pu encore en raconter, mais je n’aime pas insister. Et voilà que les gens de Paris me disaient que j’étais un écrivain, me clignaient de l’œil comme à un malin. Cependant Dieu sait que c’était torché et bâclé.

Non, je n’étais pas un écrivain.

Je retombai bientôt dans le marasme. Alors je me demandais pourquoi ce contentement de bête qui rumine un peu puissamment ne me durait pas. Je découvris que je n’avais pas écrit sur moi-même mais sur mon passé. Or j’avais toujours dans la tête l’idée d’écrire sur moi-même, sur cet être exsangue que je continuais de promener par les rues, parce que je pensais qu’on ne peut écrire qu’avec sa vie, avec son sang. Je voulais donner mon sang dans l’écriture comme j’avais fait jusqu’ici dans les guerres, les révolutions et les amours, en brutal, en primitif, directement. J’ignorais l’art des transpositions, l’art de délivrance qui ne s’apprend qu’à travers la douleur, quand elle vous contraint peu à peu au renoncement.

Eh bien ! J’y suis parvenu à la longue, à la longue. Et quand, bien plus tard, j’eus fini ces cent pages, voici ce que je notai tristement :

« Si c’est cela écrire, c’est vil, car cet écrit n’est fait que de l’exploitation de ma misère. Je suis la maquerelle de mes charmes défaits.

« J’attends depuis deux ans sans rien faire. Et maintenant sournois je me réjouis parce que quelque chose s’est fait de ce que je ne faisais rien. Duplicité. Je laissais le temps se perdre, bien sûr qu’un dépôt en resterait dans mon encrier.

« Comment est-ce qu’on peut faire sortir la vie de rien ? Mais on ne fait jamais entièrement rien ; on peut faire peu de choses. C’est de ce peu que j’ai fini par noircir un livre. J’ai attendu, l’encre goutte à goutte est tombée sur le papier, il s’est formé des signes. Pour écrire je n’ai pas vécu, je n’ai vécu que pour écrire, et aujourd’hui je puis écrire seulement que je n’ai pas vécu.

« Il ne fait pas bon me regarder vivre : ni fakir, ni joli-cœur ; ni orateur ni macérateur de paroles secrètes ; ni pieux ni impie ; ni courageux ni lâche. Eh bien ! De quoi me plaindre ? Il semble au lecteur que voilà un personnage ; il le voit s’épaissir suffisamment entre deux portes. Mais je ne me chauffe pas de ce bois-là. Si je suis un pitre, je ne veux pas en tirer argent et considération. Et je ne puis me faire un pouvoir sur le monde avec le résidu de ma destinée.

« Certes j’ai des patrons dans ce métier louche de contrebandier sur la frontière du rêve et de l’action, ils ne demanderaient pas mieux que de répondre de moi. Mais, poètes lyriques qui n’aviez que vos journées étroites, analystes qui vous contentiez d’une si mince tranche de cœur sur votre pain sec de vieux enfants, vous n’alliez pas loin dans ce pays dangereux qu’était votre moi : pas plus loin que ne va le chien au bout de sa chaîne. Vos vies n’ont pas été exemplaires : je ne vous pardonne pas que l’on puisse séparer vos vies de vos œuvres. A quoi bon tenir la beauté sous sa main, si l’on n’est pas le premier à en profiter, si l’on ne peut pas s’en armer contre tout ! »

Ainsi j’essayais toujours d’embrasser toutes mes forces et ma maladresse était plus cruelle que jamais. Mais en dépit de ces atteintes, mon être, par ailleurs, continuait de croître et de se préparer comme un don magnifique à des compréhensions plus heureuses de ma conscience. La paresse qui était bien le contraire de mon impuissance du moment continuait de s’insinuer partout. Tandis que j’avais l’air de n’être que la victime trop contente de la littérature, la paresse se développait comme une chose nécessaire qui porte avec soi sa satisfaction. Ce qui barrait cette invasion lente et sûre, ce n’était pas cette lippée que je continuais toujours, où semblaient s’épaissir mes sens : beuveries, luxures, musardises de toutes sortes, éternel sommeil, mais ce sentiment de lucre et d’avarice qui me faisait écrivain. Voilà ce qui interrompait le cours sauvage, obscur et innocent de ma pensée pour la détourner dans de petits canaux qui devaient arroser des jardins parcimonieux où je songeais à cultiver des fleurs banales comme je voyais tant d’hommes aux doigts tachés d’encre en vendre. Sans doute écrire est nécessaire pour penser, mais il y a beau temps que les hommes ne pensent plus que quand ils écrivent.

Enfin, toutes ces sourdes menées furent assez fortes pour me faire cesser d’écrire. Il sembla qu’à cause de l’insatisfaction où me mettait la façon absurde selon laquelle je m’acharnais à écrire, je renonçais volontiers à cet exercice après tant d’autres. « Je laisse enfin, m’écriais-je, une jeune plante croître et se nourrir de tout l’humus obscur. Maintenant je deviens un peu noble, je pense pour penser. »

Mais la peur me revenait par moments. Je me voyais arraché au monde. Et je tournais encore cette peur en reproche contre moi-même. Je me lamentais : « Je ne suis bon à rien. »

Je regretterai toujours cette parole sordide, refus au plus bel éclat de la vie en moi. Comment alors n’ai-je pas su crier : « Je ne suis bon qu’à moi-même ? » Ce cri n’aurait déjà plus été la glorification d’un égoïsme. Car ce qui commençait de m’intéresser en moi, ce n’était plus l’individu social, c’était le fondement de mon âme, un royaume souterrain beaucoup plus large que tout ce qui, dans le monde des hommes, paraissait sous mon nom.

Je n’en avais pas moins découvert que l’envie d’écrire, c’était le reste de mon long abandon à un pittoresque de toutes parts insulté, démantelé. Je voulais faire l’écrivain, comme j’avais voulu faire le soldat, l’homme d’affaires, le moine, le commissaire du peuple.

Mais je n’étais plus à l’âge où toute cette fureur physique pouvait me suffire. Je voyais donc que la guerre, c’est une façon de vivre et de mourir qui est devenue impossible : trop de soldats et qui meurent trop vite. Et les révolutions finissent comme les guerres par des traités de paix. Or comment peut-on jamais pactiser avec l’ennemi de la doctrine ? Quant au sport, au delà des soins d’hygiène — et si larges que la raison conçoive ces soins, jusqu’à rejoindre les besoins de l’esthétique — il ne peut avoir qu’une valeur de symbole. Il n’est que la préfiguration d’une discipline spirituelle, mais il ne peut être cette discipline même. Au delà c’est une passion comme une autre, que viennent emmêler d’autres passions : ambition, ascétisme, sensualité et que corrompent les ferments modernes : concurrence, délire du record, illusion de l’argent.

Pour l’ascétisme, j’avais vu en Champagne que ce ne pouvait être qu’un élément et un moment de mon système.

Quand je m’écriais : « Je me ferai mangeur de sauterelles », je m’imaginais lâchant tout, me laissant entraîner par le flot des rues et des routes, frère mendiant, nu, dépouillé de tout. Mais il y a, dans l’ascétisme, une façon de laisser aller le monde, de le laisser devenir laid, qui me dégoûte, qui me révolte. Non, l’ascétisme ne peut être que l’heure de l’hygiène et de la gymnastique dans une vie bien balancée.

Le seul idéal complet c’est de mélanger le saint et le héros, l’homme et le dieu.

Les affaires et l’argent, cet héroïsme est déjà retombé au delà de son point culminant dans le XXe siècle.

L’ambition, je n’en ai jamais eu, il m’était apparu, dès la Champagne, que je possédais les foules quand je me promenais parmi elles, inaperçu, épique.

Mais je n’avais encore su prendre sur la vie que des vues successives et partielles, en sorte que je craignais d’avoir tout perdu, ayant perdu tour à tour chacune de ces courtes possibilités. J’avais encore aux pieds l’entrave d’un grossier dilemme : l’action et le rêve. Je n’imaginais permise qu’une alternance : je ne songeais pas au moyen de les réunir et je me dépitais du médiocre qui avait résulté pour moi de ce procédé spasmodique : l’action n’avait été que servitude, le rêve tournait court, cela revenait à écrire.

J’étais encore la proie de l’avarice.

Pourtant l’action et le rêve, quand on les presse, se précipitent l’un vers l’autre pour se confondre dans la liberté.

Le jour n’allait-il pas venir où je posséderais toute la vie ? On peut vivre, pendant des années, le dos au poteau-frontière de la terre promise.

J’hésitais encore. Je songeais à me rejeter dans quelque action, à courir en Chine fonder la plus grande industrie du monde. L’exemple d’Arthur Rimbaud aurait pu me relancer sur cette fausse piste : n’avait-il pas confondu l’idolâtrie de l’argent avec la sainteté ? Il y a certes des gens aujourd’hui qui se jettent dans les affaires, comme autrefois on entrait au couvent, même façon de briser la nature et son désir fou, dans le brodequin d’une discipline machinale.

J’aurais pu aussi me façonner pour moi tout seul un joli petit fascisme au Portugal.

Au moment de boucler ma valise, tandis que je brûlais tout dans mon appartement de Paris, sur une table je voyais traîner une phrase inachevée comme une amoureuse abandonnée au bord d’un lit et qui demande qu’on la pousse jusqu’à la chute dans le sommeil et dans la mort.

III HISTOIRE D’UN ROMAN

Peu à peu arrivait le temps de la plénitude. Mon âme ne serait plus tout à l’heure que pulpe de paresse. Les distinctions tomberaient comme des cosses inutiles.

Et l’envie d’écrire, qui sous une nouvelle forme me reprit encore, ne laissa pas, dans son premier mouvement, de me rapprocher de la délivrance.

Un jour, dans la rue, après une grande tristesse et comme j’avais erré longtemps, il me vint encore l’envie d’écrire, mais non plus sur moi-même. Il me vint l’envie d’écrire une histoire qui sortirait je ne savais d’où, une histoire comme cette chanson populaire qui rôdait partout dans le faubourg où je divaguais. Tout à coup j’eus le sentiment de l’échappée. Ne venais-je pas de trouver le moyen de sortir de moi-même, d’abandonner ce personnage dont la figure encombrante n’était dessinée que par les démangeaisons superficielles qui couraient sur la peau de mon âme : ambition, concupiscence, timidité et autres fanfreluches ?

Le rêve montait, c’était une marée de la nature où l’idée de mon individu n’était plus qu’un flotteur ridicule.

Je songeais à raconter une histoire comme on chante une chanson. Une histoire c’est une chanson un peu lente.

Je voulais chanter pour sortir de mon individu où l’on vivait si mal ; je voulais chanter quelqu’un que j’aurais rencontré dans la rue. Être un pauvre chanteur du coin des rues, dont nul ne saura jamais le nom : chanter les femmes.

Or j’avais dans le cœur, à propos de l’amour, un grand chagrin. Moi qui aimais les femmes à la folie, qui entendais ce cri tendre qu’elles font au loin, je les laissais passer à côté de moi. Je suis trop farouche : une parole idiote qu’un homme leur a serinée et qu’elles vont répétant, sans savoir, les misérables, et je me détourne ; ça y est, je suis encore une fois découragé, pauvre honteux. Il en résultait une atroce solitude. Au fond de mon cœur, cette solitude et ses raisons passionnées faisaient le murmure d’une première chanson.

Mais je n’en avais pas fini avec mes faiblesses. J’étais encore esclave des habitudes les plus circulaires de la société. De même que j’avais pris des maîtresses, fait la guerre et la révolution, gagné de l’argent parce que c’était la mode, quand je voulus satisfaire ce besoin, si fort qu’il paraissait gratuit, de conter une histoire, je ne fis pas du tout ce que je voulais, je m’empêtrai une fois de plus dans l’imitation de ce qu’on faisait autour de moi. Je voulus écrire un roman comme on les vend si bien dans les gares — et bientôt les gens s’endorment en effeuillant votre âme. Mais alors, tandis que je me guindais pour imiter ainsi les autres, mes pires défauts profitèrent de ma gêne pour me retomber dessus.

Par exemple, mon esprit était encore encombré d’un ramassis d’idées refroidies dont les pions m’avaient gavé autrefois. J’étais plié à la routine d’expliquer les choses avant de les regarder. Or, justement, cette matière des difficultés de l’amour ne faisait encore en moi qu’un lointain remous de limbes et, quand j’essayais d’en hâter la fermentation, je n’obtenais que des réflexions décharnées, débris d’expériences encore mal digérées par ma mémoire, qui ne ressemblaient que trop aux notions creuses dont j’avais l’habitude de tromper mon appétit de connaissance. Cette ressemblance me ramena, sans que j’y songeasse, à mon ornière de pédant. Et songez sans cesse que toutes ces tentatives que je relate longuement n’occupaient que le devant de mon esprit, que mon manque d’attention me laissait multiplier les faux-pas.

Ce thème qui avait pris naissance dans ma passion, je ne sus pas le laisser croître à son aise. J’avais commencé de chantonner : « je ne sais pas aimer les femmes », et cela tournait : « les hommes ne savent pas aimer les femmes » et puis j’ajoutais, pour faire un balancement : « ni les femmes les hommes ». Je croyais m’entendre murmurer tout cela et puis encore : « je suis un pauvre garçon, je ne sais pas aimer les femmes parce que je songe à les chanter. Vienne la chanson qui ne me consolera pas ». Mais mes lèvres obéissant au rythme de vieilles leçons maussades, prononcèrent : « je m’en vais démontrer pourquoi un homme et une femme d’aujourd’hui ne s’entendent pas ». Pourquoi « aujourd’hui » ? Pourquoi « pourquoi » ? Au lieu de laisser venir d’ailleurs, de plus loin que mes horizons désolés, le bruissement de feuilles d’une chanson, je plantai en terre le sec noyau d’une formule et j’en attendis ombrage.

Voulant montrer un homme et une femme qui ne savent pas s’aimer à cause des difficultés du temps, je commençai par chercher une héroïne. Comme je croyais encore rêver de sortir de moi, et de mon passé, j’allai chercher une femme qui était fort éloignée de mon cœur, que je connaissais fort mal, que je m’étais toujours efforcé de ne pas aimer. Ne sachant presque rien d’elle, je supputais que je serais obligé de l’inventer et que cet effort d’invention m’entraînerait décidément dans ce monde imaginaire dont j’avais eu l’ambition d’ouvrir les portes, un soir, dans le faubourg.

Cela aurait été possible, sans doute, si j’avais choisi mon héros dans ces mêmes régions lointaines au sol tropical où la mémoire pourrissant vite embrouille ses couches et devient imagination, en sorte que jaillissent soudain des plantes inconnues. Mais ma vie se noua et m’empêcha de sortir de mon propre personnage. Je me promis bien de mêler à tout ce que j’allais rapporter de moi, à tout ce que j’allais délivrer de mes pesants souvenirs, des traits nombreux qui retouchassent les directions imposées par mon égocentrisme. Mais à peine me laissai-je aller à songer à moi que je ne pus guère ensuite songer à autre chose.

Quand je m’approchai du papier, ma plume se mit à courir et, renversant les barrières que j’avais prévues, une confession impérieuse répandit son flot impatient. Au bout de trois jours j’avais écrit cent pages, deux cent pages au bout de sept jours. Toute mon odyssée sexuelle se déroulait, effrontée, misérable : toutes ses escales sordides ou somptueuses étaient relatées avec une minutie naïve.

Mais alors, je m’effarai : ce n’était pas ce que je prétendais faire. Je voulais écrire un roman. Décidément j’avais oublié que j’avais d’abord voulu raconter une histoire, c’est-à-dire chanter une chanson un peu lente. C’était en vain que je m’étais dit, un soir, dans un faubourg : « Les hommes aiment leur vie. Ils en aiment les lieux et les jours, il faut les leur montrer, il faut qu’ils se retrouvent dans le décor de leurs habitudes les plus apparentes. La vie telle que nous la voyons chaque jour brille à nos yeux d’un éclat irremplaçable. Pour raconter des histoires, des vraies histoires d’hommes et de femmes et non pas de ces petits romans articles de Paris comme on les vend si bien dans les gares, il faudrait user de cette fascination du jour, mais aussi la doubler de ce plus efficace dictame qu’exerce, quand on la dévoile, la vie secrète que nous menons au delà des jours, aux mille étages de la transposition céleste de tous nos actes ».

Ce monde des fées, à peine entrevu, je l’avais perdu. J’essayais pourtant d’évoquer la force des légendes sur cette femme, mon héroïne et sur moi, le héros. Mais la combinaison ne permettait guère de miracle. Comment faire vivre ensemble une femme qui sortait de mon imagination et moi qui sortais de mon passé ?

Ce passé était encore trop court, j’étais encore trop jeune. Mon passé n’était pas assez éloigné pour se perdre dans le royaume merveilleux où la mémoire se fond dans l’imagination comme une population autochtone recouverte par les invasions. En vain j’appelai Finette cette héroïne et Gille mon héros. C’était avec nonchalance que je me distrayais de moi-même pour venir prêter un semblant de vie à cette femme qui m’obligeait pour m’approcher d’elle à sauter d’un plan sur un autre. Il aurait fallu entièrement renoncer à moi et aller vivre dans le monde merveilleux de Finette où tout était possible, ou l’abandonner et m’en tenir à Gille, à cette figure découpée dans un moi superficiel où tout était fixé inexorablement par l’idée mesquine de la mémoire fidèle, et me plonger en désespoir de cause dans les abîmes trop bien éclairés de la confession immédiate, dans ce trop étincelant déjà vu.

Hésitant entre ces deux mondes, je finis par demeurer à mi-chemin entre eux. Ne pouvant m’adonner entièrement à l’un ou à l’autre de mes personnages, je me dégoûtai un peu de chacun. En tout cas je ne trouvai pour faire vivre Finette que ce vieux fond de réflexions sèches et mortes sur le système des mœurs du temps qui encombrait la surface de mon esprit. Pour Gille, si maladroit et si peu zélé que je fusse à tout l’ouvrage, je ne pus pas empêcher que passât en lui un peu de ma vie. Mais cela aussi fut réduit et mutilé.

Enfin quand, abandonnant de guerre lasse cet exercice, je prétendis avoir fini un roman après des mois d’interruptions et de divertissements fréquents, j’avais conté de la façon la plus gênée et la plus ennuyeuse l’anecdote la plus empruntée, mais par ci, par là, dans ce livre qui tombait de mes mains, ma plume s’était révoltée, avait griffé une page, où un peu de mon sang plutôt que de l’encre était resté. Oui, parfois ma misère avait été plus forte que l’imitation somnolente où par ailleurs je m’étais astreint.

Je publiai ce monstre, sorti de mes mains machinales, je le coiffai d’un titre plus grand que lui : « L’homme couvert de femmes ». Ah ! si j’avais su me rendre libre, quelle chanson j’aurais écrite, une chanson longue, interminable aux cent couplets monotones : cette femme, et puis cette femme, et puis encore celle-là. Toute ma vie manquée d’homme qui aime les femmes à la folie et qui n’en a aucune.

La plupart des personnes qui parcoururent ce récit disparate furent rebutées par l’ennui même que j’avais eu à le tracer et que je montrais partout avec une négligence cynique. Bien peu allèrent jusqu’à se donner le mal de couper les pages pour découvrir ces feuillets interfoliés où soudain, n’y tenant plus, j’avais ouvert mon cœur. Et celles-là s’indignèrent du débraillé de ma confidence et n’y virent qu’un artifice grossier pour relever l’effet fastidieux de l’ensemble du livre.

Le double avantage de cette mince aventure fut que je n’en retirai aucune gloire en sorte que je ne fus pas dérangé de la retraite où continua de progresser sourdement ma paresse, mais que j’en revins néanmoins, chargé d’expérience, ayant entr’ouvert un monde nouveau.

IV ÉCRIRE POUR VIVRE

J’ai pu encore longtemps confondre les épisodes passagers de mon illusion littéraire avec les effets plus profonds que causait en moi ce glissement que j’appelle paresse, qui continuait dans la masse la plus dense de mes forces vers une liberté inconnue.

Ne voyais-je pas maintenant le moyen de rentrer dans mon cœur par l’écriture toute la vie que l’écriture en avait sortie ? Écrire était atroce et épuisant, quand il s’agissait d’écrire sur moi-même, mais écrire sur les autres ? J’entrevoyais les formidables conquêtes du renoncement. Mes expériences avaient eu raison de ma vie individuelle. Le mieux était de se courber, d’aller tout de suite au bas de l’anéantissement. Se faire le serviteur des autres, chanter la vie magnifique des autres. Dorénavant, mes jours seraient remplis de l’offrande perpétuelle de ma connaissance, de ma divination, de mon sang à des personnages de fable. Ce serait les hommes transfigurés en dieux. Les hommes sont des dieux, mais, avec mes yeux physiques, dans les rencontres du quotidien, je n’avais pas su voir leur majesté, leur réalité.

Tandis que j’augurais ainsi de l’avenir, mon cœur se remplissait d’abondance et de sérénité. Je regrettais, depuis mon retour à Paris, d’avoir quitté les hommes ; je n’avais jamais été un méchant délibéré ; je ne m’étais guère détourné que pour émousser la pointe personnelle de mon moi. Et voilà que s’offrait le moyen de se rapprocher des hommes.

« Les passions sont magnifiques, elles sont la substance du monde. Mais si tu ne regardes les passions que dans toi-même, l’objectif va se resserrant et te déçoit. Oublie-toi et regarde les passions chez les autres ; alors grâce à ce changement de dispositif, tu verras ces misérables fantoches qui glissent comme toi, de toutes parts, se nourrir et s’aggraver de tout ce que tu refuses à ce laquais mal nourri et mal payé qui porte ton nom dans la société. Une mâle charité triomphera ; l’humanité s’élèvera en gloire au milieu de l’univers. Un être qui n’est pas ta personne égoïste, qui n’est pas autrui, se formera par l’action de la poésie qui est la vie essentielle, l’étincelle qui recharge sans cesse la vie. »

Ainsi j’étais loin de mon point de départ ; dans le premier moment de cette découverte, j’oubliais que des empiétements de la littérature j’avais justement souffert qu’ils m’atteignissent dans le train que je menais dehors, dans le soin magnifique que j’aurais pu mettre à jouer un rôle social. A cette heure, il ne s’agissait plus dans mon propos que d’effacement dans le siècle, de réalisation intérieure.

L’horreur du médiocre me jetait dans cet extrême. Le compromis dans lequel je m’étiolais depuis longtemps me semblait la médiocrité même ; il persistait à cause de ma peur, tournée tantôt d’un côté tantôt de l’autre, des cruautés que doit toujours exercer sur lui-même un homme, quand il a jeté son dévolu sur une façon de vivre. J’avais eu aussi peur jusqu’ici de m’abstenir de la littérature pour demeurer un homme que de renoncer à être un homme pour m’adonner entièrement à cette écriture de plus en plus profonde dont j’entrevoyais les propriétés plus divines qu’humaines.

Maintenant je voyais clairement que je ne pouvais garder mon honneur d’homme. L’honneur d’un homme, c’est d’agir. Or il y avait beau temps que je ne pouvais plus agir. Autrefois je m’étais débattu contre cette inaction croissante, je m’étais plaint. Depuis quelque temps cette inaction me semblait ma nature même et je commençais d’espérer qu’une puissance inconnue s’y cachât.

Je n’étais pas capable de l’astuce qui aide certains à s’accommoder de cette lésine atroce et à maintenir dans le siècle une apparence de superbe sur quoi ils économisent pour construire une œuvre exquise, fragile et vénéneuse. Je répugnais à étudier et à imiter une aisance qu’il me semblait, même songeant à l’époque de mes aventures, n’avoir jamais eue. Je ne voulais pas me produire dans la société, fardé, corseté, portant beau, jetant la poudre aux yeux. J’étais né esclave et fait pour la meule. Incapable des gestes de la liberté, je ne pouvais me déployer que dans une humilité exemplaire. C’était ma seule chance de ne pas donner dans l’arrogance inévitable des maladroits.

« Promène-toi tout le jour dans la foule. Regarde-les. Ils sont beaux. Mais quand tu seras rentré dans ta cellule, ils seront bien plus beaux encore : tu les peindras, tu peindras la splendeur des femmes nues qui se promènent dans les rues et que tu n’es pas habile à posséder. Peut-être, après un long temps, tu seras admis dans l’ordre des grands solitaires qui, dans leur retraite, sont les serviteurs du monde ».

J’en disais bien d’autres ; j’étais dans le premier feu de l’initiation, plein de fanfaronnade et d’irréflexion.

Mais le temps marcha, ma nouvelle doctrine fut passée au crible de mes jours. Certes, j’écrivais des histoires. J’entrais dans la légende des hommes et des femmes. J’avais acquis ce pouvoir à force de macérer dans la solitude et le dénûment de toutes choses ; cette solitude et ce dénûment que je connaissais depuis longtemps, maintenant étaient féconds.

Certes, quand je m’approchais du papier, je n’avais plus de ces coups de sang à la tête quand il m’apparaissait qu’il y avait la poésie et que la poésie c’était moi, c’était moi, c’était de proclamer l’événement qui dévorait tout : la découverte du monde par moi. J’avais peu vécu, mais pourtant il y avait eu ce premier contact inouï. Cette résonance dans mon cerveau, comment la taire ?

Quand je me rappelais ce premier émoi, maintenant, je n’étais d’ailleurs pas sans indulgence. Il était inévitable après tout, que le lustre des premières impressions dont il avait été le théâtre ait fait de mon moi un point éblouissant. Mais ce moment de surprise était passé : entre le jaillissement de la vie dans mon cœur et les hommes, il n’y avait plus cet obstacle, mon individu.

Il faut dire aussi que j’étais devenu pauvre ayant vivement gaspillé l’argent rapporté de Finlande et prenant garde de n’en plus gagner. Et j’avais atteint trente ans. Ces deux conditions étaient bien favorables à l’épanouissement dans mon cœur de la maxime que le monde se gagne en se perdant. Je commençai donc de chanter la vie misérable et magnifique de tous ceux et de toutes celles qui vivaient autour de moi, en particulier des femmes dont je suivais la destinée avec une tendresse respectueuse et j’espérais mériter un jour qu’un simple regard échangé dans la rue sonnât dans mon cœur comme l’aumône dans la sébile du mendiant, et que je pusse chanter ces passantes rencontrées une seule fois et à jamais inoubliables.

Au reste, j’étais encore fort loin de cet état de réception parfait, et sur mon nouveau chemin, je faisais encore bien des faux-pas. Par exemple, dans une série de nouvelles je montrais tout crus ces êtres qui glissaient autour de moi dans Paris, et les gens ne virent que haine et vengeance dans mes propos, alors que j’étais seulement trahi dans mon premier élan d’amour par des ressouvenirs et des rancœurs de ma vie gauche d’homme condamné à écrire.

Mais pourtant je dus bien constater de quoi se faisait cette épopée qui naissait maladroite et brutale. Encore de moi-même, de ma vie.

Ces personnages dont je ne parvenais encore qu’à peine à ébaucher l’être — cet être qui, je le rêvais, devait un jour si puissamment envahir l’univers et y augmenter la quantité de vie réelle, c’est-à-dire spirituelle, — m’empruntaient ce qu’ils avaient de plus particulier. Tout en eux s’infléchissait selon les pentes habituelles de mon expérience.

Je m’étais assez plaint de n’avoir pas vécu ; il apparaissait maintenant que j’avais vécu malgré tout. De constater cela m’obligeait à ne pas croire si facilement à la possibilité et à la vertu de l’isolement ascétique. Il fallait pourtant que j’eusse été mêlé à la vie, puisque la connaissance n’est faite que d’expérience. On ne peut se mêler à la vie comme spectateur mais comme acteur. J’avais joué un rôle tant bien que mal et c’est en démultipliant ce rôle que j’en créais d’autres, à cette heure.

Par cette voie, j’en venais à moins de rigueur à l’égard des hommes qui avaient écrit strictement sur eux-mêmes, dont avec effroi je m’étais éloigné. Pourtant leur posture choquait encore la notion qui a le plus de pouvoir sur mon foie : « tout ou rien ». Comment accepter cette donnée des biographies que rater sa vie dans le siècle c’est la seule façon pour de tels hommes d’y prendre pied ? Comment accepter de propos délibéré que les actes qu’on accomplit ne soient pas susceptibles tous d’exercer un pouvoir exemplaire ? Comment faire deux parts de ses gestes, dont l’une ne sera qu’un bafouillement général de tout le moteur et l’autre une écriture dont la démarche assurée compensera tardivement les négligences scandaleuses de la vie de relations ? Alors peu importe que Balzac, devant la Marquise de Castries, pousse au comble le ridicule dont est capable un intellectuel encombré de sa sensibilité à la merci de la première convoitise venue, si ensuite la Duchesse de Langeais est plus réelle que celle qui constata, je l’espère, dans une révolte de tous ses sens, l’inanité de la figure sociale d’un génie des lettres ?

A cela je me résignais mal. En vain, la nécessité essayait de s’imposer à moi, sous une forme héroïque.

— Tu bavardes beaucoup sur le renoncement, mais tu ne sais pas que le genre de renoncement qui t’est promis comporte le renoncement au renoncement. Tu ne dois pas connaître ce plaisir de débarras et d’allègement, cette jouissance de ligne pure où le renoncement conduit parfois ses amateurs heureux. Donc nul espoir de ne plus paraître dans le monde et d’effacer, dans une réaction de dandysme désespéré, la triste figure que tu y as faite. Ton œuvre a besoin de ta vie, elle exige que tu vives, tant bien que mal. Il te faut peut-être à cause d’elle renoncer à être un homme, mais non pas à être humain.

— Mais c’est laid de mal vivre.

— Qu’importe si tu écris bien.

— Mais si mes lecteurs sont contents, mes amis ne le seront pas. J’aurai été pour eux un objet de scandale et de dérision ; ils m’auront vu inachevé, insuffisant, distrait, sans zèle pour la beauté.

Car qu’est-ce que la beauté, avant tout ? La beauté effective c’est l’accomplissement de l’homme dans toutes ses possibilités et à chacune de ses minutes. La beauté ce n’est pas d’abord la statue mais l’homme qui marche dans la rue et qui salue le jour d’un geste réussi. Je ne reconnais à la beauté son plein sens d’harmonie des forces que si elle préside à tout notre exercice quotidien.

— Eh bien ! Tout en satisfaisant à ton art, quand tu sors de ton cabinet, tâche d’être encore un honnête homme. Ne renonce à rien entièrement.

— A quoi bon tenir la beauté dans ses mains si l’on ne peut s’en armer contre tout, contre la laideur et contre la maladresse ?

La ruse, l’élégance qu’on peut employer à masquer cette lèpre qui altère les traits humains sur le visage de tout artiste, ne peuvent taire en moi une protestation profonde.

Pourtant elle est subtilement engageante la leçon qu’il me semble que me donne une certaine lignée : Montaigne, La Rochefoucauld, Racine, Fénelon, Saint-Simon, Chateaubriand, Constant, Beyle, Barrès, et même Rousseau, et même Gide. Aucun n’a renoncé à faire figure. N’est-ce point par bravoure que chacun a essayé de vivre selon le siècle ? Ils sont plus naturels que Flaubert.

« Tu n’écriras, me disent-ils, qu’après avoir vécu et agi. Alors, tu rendras compte de ce que tu as fait et ressenti. Tu n’écriras que pour prendre conscience de tes ressorts et de tes mobiles, pour préparer de nouvelles actions, pour élucider ta volonté par ton intelligence. Ou si tu n’écris pas pour faciliter ta vie, ce sera pour faciliter la vie des autres hommes. Ou bien encore tu écriras, après avoir entièrement vécu pour te souvenir, pour rassembler tes jours, pour laisser une copie plus efficace que le brouillon, pour te saisir avant de te perdre ».

Tel est le conseil discret de l’humanisme français. L’écoutais-je ? En tout cas, je ne pouvais plus haïr et mépriser le subjectivisme comme je l’avais fait, parce que je ne le concevais plus de la même façon. J’entrais dans une nouvelle saison. Les distinctions tombaient comme des fleurs qui font place aux fruits. Où commençait, où finissait mon moi, après tout ? Je ne confondis plus, à cause d’une stupide notion due au réalisme, l’art avec la photographie, truquage fait d’oppositions grossières. La première fois que j’avais voulu chanter mes amis, ignorant encore qu’ils sont des parties secrètes de ma conscience, qui vivent librement, hors de son contrôle tâtillon, je m’étais tourné vers le plus particulier d’entre eux et je lui avais dit : « Ne bougeons plus. » Le regardant à travers mes verres encore mal accommodés, j’avais été fort étonné de le voir couvert de mille petites laideurs comme d’une soudaine maladie de peau. Sur le moment je ne comprenais qu’il en était ainsi parce que depuis deux minutes, nous ne bougions plus ni l’un ni l’autre et que mon œil se voilait de mille taches, mais je m’en étais pris à lui et je l’avais accusé de m’avoir trompé jusqu’à ce jour. Il était résulté de ce malentendu une caricature épaisse et inerte que j’avais publiée sous le titre de « La Valise vide », et qui avait eu un joli succès car les gens aiment qu’un portrait soit ressemblant. Celui-là l’était au point qu’une femme qui a beaucoup aimé cet ami Jacques, n’a jamais voulu admettre, ne trouvant aucune vérité dans mes observations textuelles, que j’eusse songé à Jacques en l’écrivant. Elle l’avait toujours regardé avec les yeux de l’amour, et non à travers un kodak.

Mais pour moi non plus il ne s’agit désormais que de l’amour, et non plus de Jacques ou de Paul, mais de mille signes dans le ciel et sur la terre qui, pour le plaisir de remuer, décrivent le développement enfin libre et généreux de cet univers qui est en moi et qui est bien autre chose que ce qu’on appelle une personnalité.

Par là, il me semble que je rejoins la vie ; à de certains moments, j’en viens à croire qu’écrivant, je vis.

Peut-être écrivant, est-ce en moi qu’il y a le plus de vie ?

V LA LIBERTÉ

Je joue sur les mots. Je vis peut-être plus qu’il y a deux ou trois ans mais enfin je ne suis pas un homme.

Or j’ai toujours supposé qu’il ne s’agissait que d’une chose au monde : d’être un homme. Un homme, celui qui rend justice à toutes ses facultés. Ce dont j’ai le plus souffert, c’est de l’inachèvement des hommes.

Pour être un homme, il faudrait que je fusse à la fois un athlète, un ami, un amant, un artiste et pourtant que la mort puisse venir.

Un athlète, d’abord et avant tout. Certes, la question ne se pose plus : depuis 1914, depuis que je suis entré dans ces grands troupeaux inertes que remuent à peine les guerres et les révolutions, mon corps s’est oublié et voici que j’ai plus de trente ans. Quoi que je fasse, il ne me viendra plus que cette ombre de tombeau sur les dents. Mais enfin, la beauté, c’est tout ce qui nous est donné et je ne pardonnerai jamais à mes amis ni à moi de n’avoir pas tout fait pour être moins laids. Et puis, il faut être fort, pour supporter décemment la douleur et casser la gueule de quelques gêneurs. La poésie, c’est la force ; la plus belle image, c’est un corps. C’est le plus grand scandale que les poètes soient si faibles, si laids, si vulgaires, si timides.

Un ami et un amant. J’ai perdu mes amis, je jette les femmes par la fenêtre, après l’argent. Eh bien ! C’est une honte. Il faudrait savoir être sociable, poli, urbain. Cela fait trop de plaisir aux dieux, ce relâchement, cette déroute de toutes les alliances humaines. Je suis quinteux, je suis inepte. Manque de tempérament : j’ai tant de peine à installer mon petit univers que tout le monde me gêne et qu’à l’instar de Barrès, qui froidement donna la recette de l’avarice, je les nomme barbares et je me constitue une liberté qui ressemble à une rente viagère.

Un artiste. Quand je prends en haine l’écriture, ce n’est point à cause de l’écriture même, mais à cause des ravages qu’elle assure en moi. Mais si je pouvais être à la fois un athlète, un homme de commerce heureux, — et aussi un homme capable de prière — je ne voudrais pas alors renoncer à être un écrivain. Car c’est aussi une façon d’accomplir le monde. J’aime les belles formes et les belles manières : aussi donc les maisons, les vêtements. Or qui donne forme à tous ces objets usuels ? L’art, l’art du peintre, de l’écrivain. Si je ne noircis pas cette feuille de papier, si je ne la marque pas de lettres bien moulées, tout va décidément s’en aller à vau-l’eau, et nous allons retomber dans une simplicité inarticulée qui n’est supportable qu’au désert.

Il me faut autour de moi une fabrique nombreuse. Et pourtant je ne tiens pas moins à assurer à ma vie une ouverture mystique. Donner la plus grande attention à tout ce détail qui est le monde, et aussi se tenir prêt à tout lâcher.

Une telle grossièreté règne partout qu’on me traitera d’éclectique. Mais il faut bien que j’exprime cette idée qui est assise dans mon cœur comme la mère de toutes mes passions : je ne veux renoncer à rien.

Par un côté, je veux être un ascète, et néanmoins parce que l’art est un ascétisme, je l’envoie rejoindre la religion. Je ne veux point prononcer pour toujours les vœux ignobles : pauvreté, chasteté, humilité.

Je regrette de n’être pas un homme.

Vous me comprenez bien. Il ne s’agit pas de l’individu, de celui qui avait une mère, des autos, un matricule dans une armée, une femme et un enfant dans un pays, une ambition, une vanité — tout cela n’était que signaux superficiels, tout cela s’est évanoui, — mais de la suggestion abondante et symphonique que fait l’idée de l’homme complet au milieu du monde.

Et puis je souffre d’être l’homme d’aujourd’hui, l’homme menacé, l’homme qui s’oublie, l’homme qui va se noyer et qui se crispe.

Je suis désespéré, moi l’Européen, j’aime encore tout ce dont je désespère. J’aime mes mains libres et les outils si fins et si forts que je peux saisir et reposer. O beaux gestes, nets et fermes, garantie d’un intellect victorieux : le geste de la guerre et le geste de l’amour. Tuer son ennemi et prendre une femme, tuer celui qu’on méprise et enfermer celle qu’on craint. Les gestes qui créaient, les gestes qui tour à tour déchaînaient et réenchaînaient le mouvement. Comment affirmer, créer, si l’on n’est pas capable à l’extrême limite de son désir et de son vouloir, de tuer et d’être tué ? Tuer ou se faire tuer, c’est la même chose, c’est manifester également qu’on croit à l’identité humaine. C’est le cri certain. Et pourtant, qui, aujourd’hui, peut tuer sans effort ? Une brute, ou un vicieux, ou un gamin drogué de mots. Moi, en dépit de mes campagnes, de tout ce sang en Champagne et en Ukraine, je pâlis devant le sang. Alors le cri certain tourne à n’être qu’une fanfaronnade malsaine, digne d’un sectaire de ruisseau, fasciste ou communiste.

Et ce geste de la prière à la fin qui remettait tout en place, qui anéantissait tout. L’homme des rebellions à main armée, l’homme des exactions hardies, l’homme des désirs et des assouvissements, l’homme qui avait un caractère et dont on peignait le portrait, il savait reconnaître les saisons, et un beau soir, il se rendait à Dieu. Alors c’était un dernier combat, une dernière étreinte, un dernier dialogue, d’où sortait une nouvelle et suprême forme de l’être.

Tout cela s’embrouille et m’échappe. Et pourtant je suis encore debout et je proteste.

Après tout, je ne suis pas qu’un écrivain, je suis un homme en proie au problème total.

Toute cette écriture, toute cette tunique de signes qui s’accroche à mes reins, c’est votre tourment à tous, c’est votre vieille conscience fatiguée, exsangue.

Il me semble pourtant que je suis encore vif, que je la déchire, que je l’arrache, qu’elle tombe.

Je brise le travail, le lucre, l’application, mille fariboles de fer.

En dépit de la mitrailleuse de Lénine ou de Mussolini, je ne veux pas rentrer dans votre usine américaine. Plus de métiers, puisque tous vos métiers tuent. Pour être un homme complet, je voulais, entre autres bonnes choses, avoir un métier, parce que j’aime encore les formes, pour multiplier les formes dans le monde.

Mais les formes flanchent partout, plus moyen de les redresser. Alors, bonsoir mon métier, bonsoir l’art. Je ne veux pas m’estropier le corps et l’esprit pour essayer de rebourrer encore des formes qui se resserrent à vue d’œil.

Puisqu’il n’y a plus moyen d’être un homme avec les hommes, à nous la liberté atroce des fakirs ou des chemineaux.

Enfin ce qui l’emporte c’est ce que je désigne depuis le début : la paresse, la bienfaisante paresse que je découvre et que je salue au fond de mes jours. Enfin son flot vivant est le plus fort et toutes les distinctions sont emportées par sa crue.

Athlète, ascète, artiste, amant : il ne s’agit plus de tout cela.

Où est maintenant le rêve ? Où est maintenant l’action ? Tout cela se mêle et se roule dans la liberté.

Je m’enfonce dans un anonymat divin. Comment hier encore pouvais-je avoir peur de renoncer à mon nom ? Enfin je me suis perdu.

Mon moi, ce n’est plus l’individu dans la société mais l’univers marqué du sceau de l’homme, une dernière fois.

Je suis seul et avec tous. Je ne prie pas, je chante. J’ai tout convoité, je possède tout.

J’entre dans un royaume sans nom, peuplé de figures nombreuses, ce sont des parties de l’être que je salue, les plus nobles et autrefois les plus négligées, que je retrouve grandies dans la liberté.

J’ai renoncé à l’action, mais mon rêve marche sur deux pieds.

Croyez-vous que j’use encore de l’encre et du papier ? Eh oui ! par lâcheté, pour gagner mon pain, je préfère encore ce métier à un autre. Et puis un reste de coquetterie, de lascivité. C’est pourtant la pire souillure de faire ce métier, car c’est celui que j’aime. Écrire pour moi c’est ce qui ressemble le plus à la prostitution. Or que peut faire d’autre pour subsister un paresseux comme moi sinon se prostituer ? Je suis comme une femme qui autrefois a tout donné à un amant, en vain ; et maintenant tout le monde peut y passer : devant tous, elle refera les gestes qu’elle avait inventés pour un seul. Et n’oubliez pas mon petit cadeau.

J’écris encore. Mais les hommes écriront-ils toujours ?

La solitude est une action qui m’empoigne et m’anéantit comme un rêve.

Pas d’argent, pas d’amis, pas de femmes, pas d’enfants, pas de dieu, pas de métier. Peu importe que je sois enfermé dans ma chambre ou traînant les routes.

Pardonnez-moi d’écrire. Autant en emporte le vent. Mais comment ne pas dire adieu aux formes humaines qui disparaissent à l’horizon. Et cet adieu, comme j’ai envie de le prolonger, de le répéter, car produire des formes, c’est toute la passion de l’homme. Mais mon époque ne va-t-elle pas, à travers l’évidente dissolution des formes, à une spiritualité de foudre ?

Qui a jamais lu un livre ?

Que je fasse cela ou autre chose, puisque je ne peux pas tout faire, puisqu’il est interdit de ne rien faire.

La paresse est plus forte que tout. Ainsi j’appelle la liberté, ainsi j’appelle la vie.

« Vie ». Cela fait de nombreuses années que ce mot est celui dont on use pour désigner ce qui est sacré, ce que les hommes adorent et cultivent. C’est le dieu qui a remplacé Dieu.

L’idée de Dieu renfermait cette idée de la vie, mais autour faisait des cercles plus larges.

Poussant ma réflexion amoureuse dans les plantes, les sexes aux riches racines, la terrible soif du cœur, une complication merveilleuse m’entraîne. Alors je ne peux plus me contenter de ce mot « Vie ». Je m’efforce de former un vocable qui dise la réalité du monde, la force intime du sang. J’en appelle à la magie.

C’est alors que d’aucuns prononcent : « Dieu », mais il me semble que ce n’est qu’une image. Et moi je me suis perdu depuis longtemps parmi les images.

Que le chant de ma paresse emporte la rumeur de mes derniers soucis.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings