LE MUSIC-HALL
Reading edition
Il y a un tragique moderne : c’est une espèce de grand volant qui tourne et qui n’est pas dirigé par la main.
Louis Aragon. (Le paysan de Paris.)
I UNE MAISON SANS VISAGE
Sur un côté de cette rue sombre, étroite et montante, j’aperçus tout à coup une zone de lumière. Elle s’écartait d’une façade et s’abattait sur le pavé, comme la lame sort du manche d’un couteau replié. Le reflet sur la misérable paroi opposée montrait des persiennes accrochées au néant. Descendu de taxi, je fis face à ce monument électrique inséré dans l’ombre.
Mais, devant ce seuil, point d’espace où je puisse prendre du champ pour embrasser toute la prestance de l’architecture. Les lieux qu’ils réservent pour le développement dans leur cœur de quelque admiration, les hommes de ce temps n’en ménagent nullement l’accès de façon qu’un esprit de solennité naisse du parcours de la distance, qu’une vue d’abord générale ne le cède que par degrés à la jouissance des détails. Dans une promiscuité virulente, ils entassent leurs bâtisses sur de sordides lambeaux de terrains qu’ils se disputent à prix d’or. Ils remplacent la perspective qui aère l’esprit et ouvre des avenues dans sa profondeur par les effets à longueur de bras, en coups de poing d’une lumière assommante.
Non seulement la destination de l’endroit n’apparaissait point par l’ordonnance de ses abords, mais le fronton, bas et large, était noir derrière les rampes lumineuses, muet. L’élocution, la signification des lignes était remplacée pauvrement par un signe tout contracté : le nom du bâtiment, son emploi, posé sur lui, plus gros que lui : CASINO DE PARIS.
Je suis repassé au jour devant ce temple sans visage. Sous la poussière et la lumière triste du jour, deux femmes de plâtre finirent par s’exhumer avec mollesse de la masse inexprimée : du plâtre sur du ciment. Il n’y a plus de pierre ; elle coûte trop cher. Cette civilisation, ruinée par de vagues largesses, ne peut rien s’offrir de solide.
Au XIIIe siècle, quand un voyageur arrivait dans une ville, avant de prendre soin de ses affaires peut-être, il allait à l’église. S’il ne savait pas le parler du pays, et même le sachant, comme il souffrait de l’insolite de toutes choses, c’est dans ce lieu qu’il retrouvait ses aises, où, plongeant dans la catholicité, il se délivrait d’être étranger. Il retrouvait là une langue semblable chez tous les peuples de l’Europe et, s’il ne la comprenait pas non plus, des cérémonies qui, chaque jour, par toute la chrétienté, se répétaient selon des rites constants et signifiaient pour tous les hommes les mêmes désirs et leur commune satisfaction.
Au XXe siècle, quelle que soit la grande ville où se pose l’homme errant, ce sont des acrobates, des animaux qui lui offrent un plaisir sans besoin de traduction. Et partout le flux et le reflux des danseuses, la montre des femmes demi-nues lui vantent la splendeur de l’argent qu’il cherche tout le jour et illustrent l’amour vénal qu’il trouvera à minuit sur le trottoir.
Tout ce qu’on allait voir à l’intérieur essayait de se faire remarquer dès la porte : la foule des acteurs par le trou des affiches se ruait vers la foule des spectateurs qui entraient, pour conquérir d’emblée un regard unanime, la vedette. Sur ces placards les noms des cabotins s’empilaient, grimpaient les uns sur les autres, les plus gros écrasant les plus petits de lettres énormes. Ces noms étaient aussi bizarres que possible : empruntés à toutes les langues, ils étaient tous truqués, syllabes torturées, déracinées de toute étymologie, étiquetant une racaille aussi cosmopolite que l’eau sale des ports.
Toutefois, l’ensemble du spectacle portait le nom de la ville où il était donné et promettait quelque pittoresque local :
PARIS MIS A NU
Près du box du contrôle, où veillent des anges miteux qui règlent la distribution des humains dans ces paradis, j’imaginai la silhouette du tenancier. Espèce d’homme-sandwich, va-t-il tenir les promesses qu’il sème sous les pieds des passants, parmi les crachats ? Il montre l’orgueil petit d’un épicier marseillais transformé en boss américain. Ce qui fait parisien c’est cette camaraderie de coulisses qui aveulit sa lèvre. Il a la figure brouillée, lavée à l’eau de vaisselle, de tous les gens qui vivent de la nuit, depuis le plongeur jusqu’au suzerain de Deauville.
Quand on entre dans un music-hall, on trouve, peinte sur la face du personnel, la même idée de séduction grossière que dans un palace. Voici la foule nombreuse des domestiques de la Foule. Le chasseur, paisiblement cynique, ne veut même plus persuader l’homme qui vient vers lui avec son argent, qu’il lui aura de son copain du contrôle de meilleures places. Il sait qu’il lui extorquera à coup sûr quelques francs, par le sens soudain qu’il va lui donner d’une obligation mondaine. « Monsieur, vous êtes assez riche pour voir s’incliner devant vous le fantôme d’un larbin. Donnez de la réalité à cette apparition flatteuse, en lui tendant une main qui me rende ignominieux ». Par le truchement de ces faibles coupeurs de routes, s’opère une discrète corruption des classes les unes par les autres.
II UNE SALLE VIDE
Je suis arrivé le premier, il est huit heures et demie, je resterai le dernier. Le rite va se nouer et se dénouer ; je vais voir passer les hommes.
Je promène mon regard à l’aise dans ce palais de ciment, camouflé de plâtre et de sapin.
Comment est cette salle ? Mais peut-on décrire ce qui n’est pas ? Ce n’est point par vice que je m’attarde à rassembler les fragments misérables de nos villes. Elle est assez vaste, certes, mais, pour augmenter le gain, on a voulu y faire tenir tant de sièges que tout dessin est débordé et effacé, qui d’un troupeau accumulé ferait une assemblée humaine, équitablement répartie, persuadée de prendre des postures aisées qui l’ennoblissent, doucement pliée par des lignes demi-circulaires à former entre ses divers membres une conscience familière. Ici on ne voit que deux plans superposés, celui de l’orchestre et celui du balcon, celui-ci écrasant celui-là, et tous deux dans un vaisseau plus long que large, s’enfonçant dans une profondeur bestiale d’étable. Aucune sociabilité n’est créée entre les spectateurs puisqu’ils ne sont pas placés de façon à pouvoir se regarder les uns les autres. Leur force de collaboration est ainsi annulée et les acteurs ne tiennent plus compte d’eux. Il se fait une situation nouvelle, qui me désoriente, que je déclare inhumaine, il n’y a plus aucun rapport entre la scène et la salle. Il en est ainsi partout, dans toutes les rencontres de cette civilisation. Partout la croissance du nombre rend tout abstrait, défait toutes les relations qui étaient fondées sur la mesure de nos sens : le soldat ne voit plus son général, le citoyen ne connaît pas le ministre. Nous entrons dans une époque où la vie n’est qu’un rêve collectif. Les hommes mènent des destinées parallèles ; chacun ne pense qu’à son individu mais il ne trouve plus pour nourrir cet individu qu’une panade commune, un brouet spartiate, de plus en plus délayé.
Regardez dans un cinéma cette foule qui baigne dans une ombre égale. Ce poisson vient battre, comme dans un aquarium, contre la paroi lumineuse de l’écran, la seule issue pour tous ces égoïsmes, noyés, asphyxiés. L’individu exaspéré, exténué va mourir, et de lui va naître un communisme étrange, fascinant, inévitable.
Cela me fait peur. Quelle tournante évolution suit l’humanité ? Pour le moment voilà où nous en sommes, à cet alignement monotone de signes, sans plus de valeur personnelle, de plus en plus désincarnés.
Et la scène va-t-elle produire quelque chose de plus substantiel que ces chiffres serrés les uns contre les autres, qui ne gardent que par habitude leurs vieux masques divins, ces chiffres qui font semblant d’être encore des visages ?
Ces tapis salis, ces rideaux souillés, ces ors ; l’obsession partout de l’or, ce faux or partout. L’ignorance totale de l’architecte : il trouve la recette des anciens styles dans quelque livre de cuisine, et comme une cuisinière qui est saoûle, embrouille les sauces. Dans la maigre fantasmagorie qui essaie de remplir ce lieu-ci, il entre du Directoire, du Chinois ; on tire du Dix-Huitième à la fois et de l’Orient un relent d’érotisme ; et pourtant un air nouveau est obtenu par le va-comme-je-te-pousse de l’assemblage. La médiocrité des matériaux est telle que cela semble un raffinement satanique. Et, en effet, le goût du laid, et du laid pauvre, n’est-ce pas la pourriture de l’élite du jour ? Les millionnaires collectionnent les cartes les plus triviales ou recherchent le mobilier de la Restauration, de Louis-Philippe et du Second Empire, premiers moments de la décadence, styles composites. Oh ! ce Second Empire cossu et mesquin, renfrogné, avec de soudaines niaiseries d’un sentimental faisandé, triste, avec des richesses sourdement provocantes, style éclos sous le signe du Deux-Décembre de bourgeois enrichi qui a peur pour son argent et qui pourtant veut le sentir.
Et par là-dessus, deux catastrophes : éclairage, acoustique. L’acoustique, personne n’y songe, n’en parlons pas. L’éclairage : sauf dans quelques intérieurs étroits, l’homme n’a pas su encore maîtriser la force nouvelle de l’électricité, dont il se blesse par mille éclats, par infatuation. Il ne sait pas la capter, la calmer, la rendre chaude et douce ou alors il l’amortit, il la met sous le boisseau, et ce sont des pénombres funèbres.
La contemplation de ce lieu vide et misérable ne peut durer bien longtemps. Les fidèles vont remplir le temple. Les voilà qui arrivent : un, deux. Quelle genèse jamais imaginée : le premier spectateur qui arrive dans un théâtre. Le voilà, cet Adam, suivi de son Ève. Le couple s’avance timide et orgueilleux. Il admire cette salle parce qu’on y dépense beaucoup d’argent, on y fait une grande prodigalité pour provoquer celle de la foule qui achète fauteuils et loges à des prix qui remplissent tout le monde de satisfaction.
Arrivent d’abord les plus pauvres, ceux qui garnissent de désirs faibles le pourtour du promenoir : silhouettes perdues que fait la poussière innombrable des villes, naïfs fatigués par la répétition des mirages et pourtant encore étonnés, ombres louches de femmes et d’hommes prostitués qui essaient de devenir votre ombre.
Viennent les ménages qui ont assez d’argent et qui vont s’accroupir en rangées profondes de l’orchestre aux combles. Arrivent de plus en plus tard, selon le chiffre de leur fortune, les plus riches qui prennent possession des premiers rangs et des loges. Les gens s’assoient autour de moi. Des couples, des familles, des bandes ; quelques isolés obscènes.
Musique. Bastringue impudent, poubelle de quelques siècles, pot-pourri joué par l’orphéon d’un asile d’aliénés d’ailleurs paisibles, au fond d’une province. Ces musiciens sont des esclaves endormis dans leur chiourme, moins âcres que des bêtes de somme.
L’humanité est laide, qu’elle vienne de Chicago ou de ces quartiers par-delà la place de la République. Je regarde cette viande de cheptel : un milliard sept cent millions d’hommes. J’ai connu une grande fadeur, j’ai lu les statistiques qui mêlent les Boschimans, les Eskimos, les quarante académiciens de France, le Pape et le Dalaï-Lama, le Christ de Bombay, le roi des joueurs d’échecs, le microcéphale de l’Exposition, Rockefeller, Mussolini, l’enfant qui vient de naître, et peut-être le chienchien de madame X… puisqu’elle l’appelle son petit homme. Quelques milliers d’esprits soutiennent sur leurs épaules cette pyramide amoncelée et croulante, au sommet de laquelle je vois culminant, arrogant, parfaitement sûr de soi et depuis toujours inconscient, un petit verre à la main, l’homme le plus vieux du monde, l’Irlandais de cent-vingt-cinq ans, dont l’autre jour les journaux publiaient la gloire.
Je regarde cette viande et cette étoffe de confection.
Une femme magnifique passe devant moi pour gagner son fauteuil, suivie d’un homme fier comme Artaban. J’aimerais avoir une femme à moi. Mais partout la propriété est en train de mourir, aussi dans mon cœur.
Tout à coup la salle bascule dans l’ombre. C’est une catastrophe incroyable, cette foule s’abîme dans les jeux de l’esprit : la rampe s’allume. Il est encore des temples : l’homme oppose encore quelque chose à lui-même ; il ne s’est pas encore entièrement retrait dans sa somnolence avaricieuse. C’est l’Art.
III ENTRÉE EN MATIÈRE
Le rideau se lève sur un premier paysage.
Tous les paysages de la terre se sont fanés sur cette scène. Est-ce donc ainsi qu’est l’Espagne ? La Chine ? C’est ainsi qu’ils les ont vues ; c’est ainsi qu’elles se sont montrées. Nous sommes chez les hommes, race abâtardie, vulgaire.
Une idée mort-née s’est formée de l’Espagne dans on ne sait quels cerveaux intermédiaires qui brossent ces décors, tailladent ces costumes. Cette idée mort-née, tirant sans cesse du néant de nouvelles ressources d’agonie, recrève ici tous les soirs.
Une paresse indécrottable s’avère dans ce fait piteux que les décors, sous les feux agressifs des rampes et des projecteurs, sont restés ce qu’ils étaient au temps des chandelles. Ces idiots aveugles, incapables de se tenir à la hauteur de leurs propres inventions, n’ont pas encore remarqué que l’électricité tuait les nuances et que seules des couleurs crues, profondément massées, pouvaient faire front contre ces charges de clarté blanche. De même, le vêtement n’est pas traité à l’échelle neuve : des détails vétilleux embrouillent la tache des costumes, entravent l’arabesque des corps.
Il faudrait faire alterner des partis-pris : tantôt, sur un fond uni, faire ressortir le corps humain à force de lumière, comme le font photographes et cinégraphes, et tirer de cette seule matière tout son trésor de suggestion linéaire quand c’est une ombre plate sur un fond clair, ou de plasticité quand son volume est pétri par l’ombre : tantôt fondre ce corps dans le décor, ne l’utiliser plus que comme un élément entre autres, comme un véhicule pour charrier des couleurs, un mobile pour déplacer des lignes dans un tableau qui capte tout le tourbillon de la nature, comme font les Ballets Russes.
Entrent une grue et un efféminé qui essaient de faire radoter les personnages anachroniques du compère et de la commère. Ils expédient sans conviction quelques bribes de dialogue sur l’Andalousie. Ils commencent de dire leurs sottises avec timidité, mais ils s’enhardissent et montrent bientôt leur mépris pour l’idée et la parole. Puis ils se taisent, ils chantonnent. Paroles sentimentales, mais qu’accompagnent une ironie immonde et une indifférence haineuse. Personne ne les écoute.
La décadence du théâtre se fait sentir jusque sur les planches du music-hall. L’inquiétude me reporte à ces lieux de scandale : la Comédie-Française, l’Opéra et le Conservatoire où l’on assure la castration des eunuques qui sont chargés de garder l’arche du Répertoire, amas merveilleux d’erreurs qui sont nées on ne sait plus quand, de rabâchages fatigués que personne ne songera plus jamais à interrompre dans ces maisons fermées, abandonnées. Le Répertoire est le texte quotidien d’un contresens obstiné où se dénoncent la paresse, l’infatuation, la méchanceté des sots réunis dans une conjuration perpétuelle et triomphante contre le bon sens du cœur et la verdeur des sentiments. Et à chaque génération nouvelle, les sots qui sont en pied savent se recruter les plus justes successeurs.
Et dire que partout en Europe, sur les Shakespeare, les Gœthe s’acharnent des moribonds sadiques qui tirent du génie enterré des langueurs infâmes.
Du reste tout ce qui était éminemment contraire à l’esprit du music-hall et de tout art moderne, l’explication, le commentaire, qui était si mal défendu par le compère et la commère, a disparu à peu près, mais il reste encore dans les airs d’Opéra qui reviennent comme des odeurs de cuisine, dans les sketches qui insistent sur la cochonnerie pour que comprennent les enfants, dans certains pas de danse où s’étiole un dernier rond de jambe, dans les décors qui copient la nature, des traces inquiétantes du voisinage de ces foyers pestilentiels, les théâtres.
Avec ces débris on fait des bouche-trous. Les éléments viables ne se sont pas entièrement dégagés. Mais dans tout spectacle ne doit-il pas y avoir des parties plus ternes pour assurer des moments de repos ; tout ne peut pas être de la même intensité, de la même époque.
IV LE CONTORSIONNISTE
Le rideau est assez beau. Je me raccroche à tout. Rien n’est tout à fait laid pour moi. Mais rien ne serait trop beau. L’homme enfonce si avant ses pinces dans la Nature, qu’il la tue. Je regrette les étoffes de jadis plus luxuriantes que les forêts du Brésil. Pourtant je réclame du neuf, même s’il doit être atroce comme les déserts des pôles.
Le rideau s’entr’ouvre sur le vide. Soulagement pour certaines parties fatiguées de mon âme. Effarement de la foule. Il y a une boîte sur la scène, comme l’œuf du monde. Passe un moment : l’attention commence de vibrer autour de ce réceptacle inerte. Le couvercle se soulève, lourd d’abord, puis il devient léger. Par des ondulations délicates mais perceptibles comme celles du son dans le cristal, une forme se dénoue d’un reploiement peu à peu, on ne sait comment, déchiffrable. Je commence à croire que l’orchestre, qui a mis la sourdine, nous donne un concert de délices. C’est un corps d’homme. C’est un homme. Un éphèbe jaune, narquois et doux se déroule enfin tout entier, selon la légère chute de soie de son costume de Chine. Il déploie en dernier ressort sa queue nouée à son cou comme un ruban de jeune fille, du temps de l’innocence. Je suis ravi, le peuple paraît soumis. La suite de ses gestes, ininterrompus, fondus l’un dans l’autre, perpétuels, accouche mon imagination, dans une succession suave, de toutes les attitudes possibles. Son ventre est le centre de son corps. Son nombril est un axe inaltérable autour de quoi ses deux jambes et le thorax, à triple embranchure, tête et bras, fleurissent dans mille circonflexions, mille rêveries comme des écharpes. Toute jointure, dans ce système également morcelé, est huilé du pouvoir parfait d’articuler dans tous les sens les membres qui par elle se rejoignent.
Je conçois la vérité du génie, l’excellence du monde ; en témoigne cette variété inexhaustible. La souplesse de ces mouvements signifie l’aisance, la liberté. Qui crie encore que l’homme est une créature ? L’homme est du côté du manche, c’est du centre même de l’homme que part l’impulsion qui crée le monde. Délivrance : l’homme creuse la loi, il se tortille si bien à l’intérieur de ce monde, qu’on voit bientôt que celui-ci n’est que sa volonté. Tu n’auras jamais fini de te réjouir de lancer dans l’air des figures alertes et gaies. Réjouis-toi dans tes mains et dans tes pieds et dans le ressort de tes reins, et dans la danse des étoiles. Bien malin qui dira quand tu as commencé. Je suis ivre d’une profusion de faune et de flore inimaginables. Je gambade comme un léger bétail d’antilopes et je me noue comme une liane.
Je ne remarque pas que me gagne la stupeur de la contemplation. Un sourire calme est au milieu de toutes ces évolutions faciles. L’harmonie inflexible de la vie se décèle. Si j’appelle Dieu, il est trop tard, je suis pris avec lui dans un système inexorable qui se referme comme une mâchoire.
Cet exercice asiatique, accompli par un Américain exactement grimé, a pour effet, à un point remarquable, de concentrer l’attention et de l’épuiser. Feinte infinie, atroce ; désolante simagrée. Peu à peu ma rêverie cesse de déborder les lignes qui sourdent toujours de l’impalpable dessinateur, elle s’absorbe, elle s’anéantit dans un cercle de finesses comme un médaillon de cheveux. C’est une marée descendante de musique. Je m’abandonne doucement sur le sein de la création qui s’apaise. Le monde se résorbe dans l’intime de mon cœur. L’homme rentre dans sa boîte, dans son œuf. Le rideau retombe.
Dans une ombre de limbes je me retrouve au milieu de mes contemporains. J’aperçois à trois rangs de moi une troupe de gens à la mode : gens du monde qui sont mêlés de gens de lettres, gens du monde qui s’amusent à jouer au demi-monde. Ils peuvent supposer qu’ils y réussissent. L’on manque de point de repère : il n’y a pas plus de monde que de demi-monde. En tout cas, oisifs et intellectuels communient dans la même pâmoison devant ces gestes qui s’esquissent et se détruisent sur la scène. C’est tout ce qui les flatte ; ces gestes sont rapides et se remplacent sans cesse les uns les autres, en sorte qu’ils ne laissent jamais l’esprit devant un problème déterminé, un symbole arrêté. Mais la série inépuisable des indications redonne à tout instant le plaisir d’apercevoir une idée et évite de la poursuivre, ce qui, à ces paresseux et à ces fatigués, ne paraîtrait qu’ennui et ridicule. Ils évoquent toujours de nouvelles ombres pour se détourner des proies.
Un énorme acquis dort dans ces têtes que réveille suffisamment la moindre allusion. Ils se sont couchés sur les coffres où dort leur richesse : de discrètes souris viennent grignoter le bois solide et carré ; elles seront suivies de rats arrogants.
Ces façons sur la scène éparpillent l’esprit dans le silence. Les muses patientes et pleines de diction sont parties à la débandade. Viennent les mimes. Tout discours est brisé d’un geste précis qui n’est plus qu’une songerie vague.
J’ai cru tout à l’heure que ces rangées d’enfermés et d’assis frémissaient d’émulation et d’amour à voir l’un de leurs semblables réaliser une liberté dont ils sont incapables.
Mais après tout il n’y a là qu’une mécanique musculaire, une difficulté vaincue par une patience qui n’a eu besoin que d’être méticuleuse, qui n’a pas eu à craindre ni à braver l’imprévu. Maintenant je trouve que ce contorsionniste ressemble à mes voisins et que c’est de cette ressemblance qu’ils se satisfont. Tous les jours, pendant trois heures, depuis sa tendre enfance, ce vendeur de gestes s’est exercé à un péril parfaitement limité, comme tous ces banquiers, ces téléphoneurs, ces petits joueurs.
Et il en est de même des acrobates. Ils exécutent le soir, dans la parfaite assurance du moindre risque, le geste répété le matin, et ce qui plaît aux spectateurs c’est le caractère arithmétique du résultat obtenu.
Pourtant quelquefois une hésitation fait refleurir légèrement dans l’air l’idée de danger. Il paraît qu’il y a dans ce métier de nombreuses pertes. Mais il en est de même à bien d’autres étages de la vie moderne. Bien que cette vie soit à l’abri d’une multitude de malencontres qui sévissaient autrefois, elle en crée quelques autres. Mais ces nouveaux dangers ne redressent pas chez les hommes le sens de la douleur et de la mort. En dépit de la persistance des fléaux et des accidents, les hommes se préparent de moins en moins à trépasser et l’apparition de la fatalité leur tire des petits cris misérablement surpris.
De moment en moment passent des femmes nues. Elles défilent, elles font une théorie ; puis elles se rassemblent, elles font une apothéose.
Que de femmes, cette époque est femme, abîme de jouissance anxieuse et énervée.
Femme nue, tu uses ton prestige, tu exténues le pouvoir de ton sexe dans l’eau de mille et de mille yeux comme dans un bain de vapeur. Et si tu es habillée, tu multiplies, par des découpages savants, ce prestige, mais en le compliquant, tu le divises, tu le disperses, tu le perds.
V DÉCADENCE ET DESTRUCTION
Maintenant que le spectacle est en train, je quitte mon fauteuil, et je viens m’asseoir sur la herse de feu, me retournant contre les spectateurs.
Les projecteurs coupent cette pénombre humaine comme des rayons de soleil l’air moisi d’un temple où ne viennent plus ni dieux ni prêtres.
Je veux saisir cette chose par tous les côtés : je me ferai ciron entre les pieds puissants des hommes, je ramperai entre des montagnes d’odeurs, je surprendrai ce paysage solitaire : les deux jambes oubliées de la femme de l’ingénieur, ses pieds en dedans, tandis que là-haut son esprit est possédé par le plaisir. Je grimperai dans les combles, et, à travers les constellations anthropocentriques, je scruterai cette vallée de têtes.
Ainsi je puis considérer l’ensemble de la société qui habite cette planète. Je n’y distingue ni peuples ni classes.
Pas une race qui ne soit ici représentée par quelqu’un qui ne ressemble à tous ses voisins. Ce nez est latin, ce menton saxon, cette oreille juive, cet œil chinois, mais ces caractères conventionnels, c’est de la poudre aux yeux, cela ne me convainc pas de différences vives. C’est en vain que les écrivains et les orateurs leur assurent qu’ils s’opposent les uns aux autres par la vertu ombrageuse du génie national : mes yeux les voient sombrer dans la confusion.
Pourtant si l’espace se laisse réduire, si la géographie succombe, le temps et l’histoire résistent un peu. Sous l’uniforme des vestons et des smokings, j’enregistre encore pour quelques minutes la mascarade des anachronismes. On oscille entre l’âge de pierre et l’époque de Wells. Ce Russe : paysan d’il y a deux mille ans, authentique païen, mais aussi communard, mineur du Klondyke, sans oublier le greffier du commissaire de police. Cet Italien : Second Empire. Cet Allemand : “ordre moral”. Ce Français : époque Victorienne. Cet Anglais : 1913. Cet Américain : Martien. Ce Chinois : première expérience de Mongolfier. Personne n’est à l’année 1926. Mais vous n’aurez pas besoin d’attendre plus tard que 1930 pour que tout le monde soit à la page.
L’apparence, c’est toute la réalité pour ces foules déracinées et tournoyantes. Je sais ce que pèse leur nationalisme de timbres-poste, et bien qu’ils soient encore prêts à tirer dix mille canons pour s’assurer qu’ils sont distincts les uns des autres, je vois que tous, vêtus des mêmes vestons anglais, des mêmes robes françaises, vénérant tous le dollar américain et tous tombés un peu plus bas, après cette affreuse déconvenue de la Russie, cette oblitération de l’Asie plus rapide que la course de la peste, ils n’échapperont pas au déluge : les hommes noieront les hommes.
La foule de la mercante démocratique empilée dans les fauteuils, flanquée dans les loges par les millionnaires qui l’animent et l’encouragent de l’œil et du geste, assouvit ici le furieux goût de complicité de tous les hommes vivants. Ce troc effronté se prolonge en arrière par des plans insensibles dans l’épaisseur troublée, l’amère connivence du balcon où l’amas des traînards s’enivre d’une convoitise qui se ronge les ongles, qui s’use les crocs, car il ne s’agit plus de révolution mais de partager un bonheur de fer-blanc grâce à des trucs qui sont maintenant connus de tous. Les mille fissures percées par la combine rendent toute cette foule solidaire.
Tout cela se repaît à la même mangeoire. Le commerçant et l’industriel de l’orchestre partagent leur plaisir avec le banquier des loges, et, debout derrière eux, l’employé, le cou pris dans le carcan de son col bourgeois, se félicite d’entrer dans cette parfaite communion spirituelle. La simple envie gradue tous ces étages : le Français enviant l’Américain ; celui qui gagne 100.000 enviant celui qui a gagné 200.000. Mais l’envieux ne méprisant plus l’envié, il en résulte que tous ces humains sont amis comme cochons.
On sait très bien à quoi on en viendra, à une parfaite égalité. Quant à la liberté et à la fraternité, cela n’a jamais intéressé que ceux, peu nombreux, qu’intéressait moins l’égalité.
En principe, ceux qui sont dans les loges sont plus riches que ceux qui sont à l’orchestre. Les uns et les autres sont fort contents : d’être regardés ou de regarder. Ils ont besoin les uns des autres.
Les hommes sont enlaidis par la fatigue, les femmes lustrées par l’argent. Épaules dénudées sur plastrons blanchis. Et les perles, bavures du fond des mers.
Il est impossible de savoir d’où viennent tous ces gens-là, de les distinguer les uns des autres. Mais ça se tasse, ce grand pêle-mêle ; ça se partage l’argent à la foire d’empoigne.
Les deux ressorts qui font aller toute la machine se correspondent selon un mécanisme de plus en plus unifié, lubrifié : le travail et l’amour. Il y a de moins en moins de paresse, de fantaisie, de licence, de risque, de bénéfice dans la prostitution. Le travail est de plus en plus vague, inefficace, uniforme, trompeur, si corrompu qu’il n’est plus que la trahison de tous par chacun, comme la prostitution. La mercante et la putasserie se rejoignent : ceci et cela s’appelle du même nom : « business ».
Dites-moi la différence qu’il y a entre cette femme et cet homme, là, dans cette loge de gauche. Il est banquier, c’est une putain. Son âme, à lui, a été grignotée tout le jour par l’appel silencieux du téléphone sur sa table. Il a brassé les signes, il s’est épuisé dans ces derniers déplacements infimes que fait la richesse dans le monde avant de se fixer en définitive, de se résorber dans un coffre-fort unique qu’on fermera à jamais. Elle, depuis midi, s’est prêtée trois ou quatre fois, roulée dans ce système de simulation sexuelle, dans ce manège qui tourne sur lui-même avec une vitesse de plus en plus accélérée : une pauvre petite sensation traquée court d’un corps à l’autre, plus éperdue qu’une souris Place de l’Opéra. Tous les deux ont joué sur le change ; tous les deux ont empoché beaucoup de signes de papier, tous les deux ont gagné, tous les deux ont perdu, tous les deux, dans une agitation qui les a éreintés jusqu’à la fibre, ont ajouté à cette immobilité progressive qui menace l’homme.
Et ces deux autres de l’orchestre qui les regardent avec une envie béate, qui attendent l’heure d’être promus à leur rang. Lui aussi est dans les affaires, elle aussi. Ils fabriquent n’importe quoi, ils le vendent à n’importe qui. Ils croient qu’ils sont habillés, mais leur laideur se fait sentir comme une plaie envenimée sous le pansement. Leur création a sans doute échappé à la Nature qui ne montre nulle part ailleurs une pareille faiblesse de forme : il n’est point de caillou qui donne l’idée d’un tel avortement. C’est ici qu’on voit tout ce qui subsiste d’une particularité orgueilleuse, c’est ici qu’on voit s’avouer l’échec de l’humanité.
Et ceux du balcon : ils n’ont pas vendu leur chemise pour être ici — on ne vend plus sa chemise — mais ils ont fait le nécessaire, dans la journée. Ils ont tous fait la même chose, hommes et femmes, de petites affaires. Ils ont beaucoup pâti et beaucoup joui, sans le savoir, des derniers sursauts de la fantaisie. Apparemment, on peut se retourner encore dans le monde par un débrouillage individuel ; l’un est très fier d’avoir inventé un nouveau système de boutons de manchettes ; l’autre d’avoir réuni la fabrication des fromages et l’industrie touristique dans le Lot-et-Garonne. Mais ils ne prennent pas garde que leur initiative émerge à peine un instant du courant de plus en plus monotone de la production moderne, et qu’en réalité, depuis le président de banque jusqu’au dernier comptable, ils sont tous employés, salariés, dans les mêmes bureaux, mobilisés de force au service d’un vaste communisme obscur, confortable, ennuyeux, laid.
Il n’y a pas de bonté, mais un grand adoucissement des mœurs. Les riches ne voient pas les pauvres, ne conçoivent pas les pauvres. Mais peu à peu, riches et pauvres abandonnent leur état particulier pour se rencontrer et se fondre dans un état intermédiaire.
Il manque les ouvriers à ce tableau. Ils sont dans leurs faubourgs, au cinéma, et se gorgent de films qui, pour quelques sous, les introduisent dans les salons des riches.
Il suffit de voir les hommes devant les bêtes pour constater leur unanimité.
Voici justement sur la scène des otaries.
J’entends les hommes le lendemain : « Dis-donc, Félix, on ne s’est pas embêté, hier soir, hein ! Nous en avons eu pour notre argent. Et qu’est-ce qu’on s’était mis à dîner. Il faut raconter cela à Léon. Garçon ! trois Chambéry-fraise. On a été avec Mme Félix et la gosse au Casino. Dis-donc, c’est bien le moins, hein ! Il y a assez longtemps qu’on turbine. Un peuple, mon vieux, bondé. Des gens chic. Y avait des tas de gonzesses à poil. Pas mal. Mais quand l’Américain a amené les otaries… Ah ! les vaches ! C’est le moment qu’on a commencé à jouir. On se sentait vivre. Non ! Sont-elles moches ! Tu dirais des gonzesses qui ont le derrière pris dans un édredon et qui courent après l’autobus. Ah ! C’est pas permis d’être bâti comme ça. C’est tout désossé, ça tortille sa viande comme une amoureuse. Ça se pousse, ça tangue, ça mugit comme un veau, ça essaye de se mettre en colère. »
Félix, Léon et Ernest boivent d’autres Chambéry-fraise.
« Nous sommes les hommes, c’est nous les rois. Le soir, on nous voit assis, avec nos lardons, au music-hall. Tout est en ordre sur la terre. Nos femmes sont en peaux de bêtes et couronnées d’oiseaux morts. Nous avons roulé l’éléphant, soufflé au lion ses chasses. Le cheval n’est qu’un abruti et le chien fut pris par ses bons sentiments. Nous avons vaincu toutes les bestioles. C’est la gloire. Nos petits drapeaux ornent les Pôles. Nous avons traîné les otaries dans les cirques comme des reines liées par les genoux. Tu en fais, un œil. Hourra ! Que la grosse caisse crève ! Tant pis, si les cymbales attrapent des ampoules ! Hourra pour la coterie ! Sifflons avec la puissance de la vapeur : on va écraser les étoiles. C’est une fameuse rigolade. »
Otaries, sirènes, glissez dans l’eau et la nageuse sera sans grâce.
MOI
Je voudrais savoir de quoi je vis.
L’AUTRE
Tu vis de l’idée que tu te fais de demain.
MOI
Je crois que demain sera fait d’aujourd’hui. Je crois qu’aujourd’hui est mauvais, que demain sera pire, que tout finira demain.
L’AUTRE
Parle, soulage-toi de tes fantômes.
MOI
Je m’efforce d’approcher, jusqu’à les toucher du doigt, les caractères de mon époque. Je les trouve abominables, et si dominants que l’homme affaibli ne pourra plus se soustraire à la fatalité qu’ils énoncent et qu’il en périra bientôt.
Machinisme, égalitarisme sont les araignées qui tissent la toile de leurs noms cruels entre mes paupières. Je vois un horizon de barreaux de prison.
L’étouffement des désirs par la satisfaction des besoins, telle est la police parcimonieuse, l’économie sordide, découlant des facilités dont nous accablent les machines, qui viendra à bout de nos races. L’homme n’a de génie qu’à vingt ans et s’il a faim. Mais l’abondance de l’épicerie tue les passions. Bourrée de conserves, il se fait dans la bouche de l’homme une mauvaise chimie qui corrompt les vocables. Plus de religions, plus d’arts, plus de langages. Ses désirs assommés, l’homme n’exprime plus rien.
Il est écrit dans l’évangile de Saint Jean : « Je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous. » Les doigts de l’homme sont divins : à la matière qui est vivante — un caillou est mouvant comme mon cœur — ils peuvent communiquer une seconde vie, de même que, selon le dogme catholique, du pain qui est déjà chair et sang, le prêtre peut faire l’Eucharistie, qui est deux fois pain de vie.
Mais l’homme ne peut déléguer ce pouvoir absolu de ses doigts à un agent déjà issu de ses œuvres. A peine si le sculpteur peut se servir de l’ébauchoir, le peintre du pinceau, le musicien de l’archet. L’homme peut imprégner d’esprit un objet, faire jaillir d’un piano, d’un vase, d’un paysage, de longues sources de suggestions spirituelles, mais il faut qu’il soit là, qu’il les ébranle de ses mains. L’outil n’est efficace que dans la main de l’homme, l’homme ne peut abandonner l’outil à lui-même. La filiation poussée au second degré ne porte plus ou, du moins, dégénère sans remède. L’homme peut engendrer, il ne peut transmettre le pouvoir de la génération, insérer dans l’ordre de la matière une initiative indépendante et neuve, intercaler entre lui et les choses une race intermédiaire.
Mais cela qui lui est interdit l’homme a voulu l’accomplir et l’imposer à la nature, le faire accepter de Dieu.
Il l’a voulu pour la pire raison : par lassitude. La race européenne, américaine, maîtresse de la planète, comme les grands peuples conquérants au bout de leur effort, a voulu se reposer du poids de son travail sur un monde inférieur de vaincus et d’esclaves. Au lieu de les prendre dans les rangs d’autres races — ce qui lui était interdit par tout un monde de circonstances et de pensées — elle a été les chercher hors du cercle animal, dans ce monde qu’à tort elle dit inanimé, dans le règne minéral, végétal. Avec les métaux, après avoir façonné l’outil unilatéral, inarticulé, inerte, elle conçoit la machine subtile, complexe, souple, capable de reprendre l’impulsion, de conserver le mouvement.
Beaucoup croyaient qu’ainsi l’homme servait son désir le plus haut, qu’après une victoire définitive sur la matière, il allait aiguiller l’esprit sur une voie libre, le lancer sur un rail d’infini.
Mais le mal se mêle au bien et rend les intentions fourchues : au moment même où il faisait un si grand effort, l’homme cherchait une pente où se laisser aller et se détendre. Il l’a trouvée et il s’y est tenu ; et c’est pourquoi il est puni.
Car s’il ne peut conférer à des instruments le pouvoir d’engendrer la vie, par un revers inexorable, il peut les investir d’un pouvoir de mort.
La machine est née de la paresse de l’homme. Elle est née décrépite et ruineuse, elle ne peut engendrer que des cadavres. Pourtant, comme ils ont l’air jeune et vigoureux, ces beaux bras d’acier ! Mais ce ne sont que les pinces d’un vieux crabe maléfique. Un enfant sort du ventre de sa mère ; si Dieu oublie de lui donner une âme, il coule comme de la gelée. Ainsi tout ce qui sort de la machine.
L’homme ne peut faire qu’une machine produise un vase vivant. Mais hélas ! il peut faire que cette machine produise un vaisseau tel que le fléchissement s’y marque de façon inoubliable ; et une fois que l’homme a vu son œuvre moins bonne, ainsi mise au monde en sous-main, il se trouble à jamais dans son esprit, et sa conception de la beauté ne cesse plus de s’altérer d’heure en heure.
De l’aveu fatal de l’homme, aussitôt que la machine est en mouvement, elle brise le nœud qui retenait la beauté, les liens profonds que la main ajustait autrefois entre les parties intimes de la substance. La machine est une esclave ; si on la déchaîne, c’est une brute qui ne peut que détruire. La machine n’augmente pas l’homme ; mais au contraire, elle ne semble être mise au monde, jouant un rôle diabolique, que pour communiquer à la matière la conséquence mortelle de ce relâchement de l’activité de l’homme.
Par exemple, telle machine happe un caillou. Ce caillou est prospère, il a reçu de l’influence des divinités atmosphériques, une forme palpitante. La machine le broie et il en sort ce ciment informe, inanimé, si profondément, si lourdement paresseux, à quoi l’homme renonce à conférer une vie plus haute que celle que connaissait ce morceau de matière quand il était caillou. Ce sera cette misérable maison moderne. Tandis qu’autrefois au temps de la jeunesse et du génie, la pierre accédait à un plus haut degré dans l’échelle de la création par la métamorphose ennoblissante que lui procurait la main de l’homme, tailleur de pierre.
Certes, la machine est vivante ; en cela l’homme semble s’être dépassé. La machine est même plus vivante que l’homme, dans la mesure où l’abdication de l’homme lui abandonne un pouvoir exorbitant.
La machine est vivante comme la mort.
C’est tout ce que nous créons encore, la mort, une mort active, acharnée, qui a de l’ouvrage devant elle. C’est tout ce qui sort de nos mains, qui soit encore sûr et fort.
La machine échappe au désastre qu’elle propage autour d’elle comme un démon se joue du feu de l’enfer.
Aux époques de transition comme la nôtre, qui ont passé le point culminant où la vie dans son épanouissement a le loisir de se suspendre un moment, ce qui naît encore de vivant passe au service de la mort, et ne sert plus qu’à hâter la fin, à détruire tout ce qui se prolonge et qui n’est plus qu’apparence.
Moment critique. Les machines font un énorme et implacable et irrésistible système de critique, de destruction, qui a germé dans notre sein et qui nous ronge.
Mais une légende comme celle de la machine que je viens de te dire ne m’aide pas assez à composer l’incantation dont j’ai besoin, où veut entrer toute mon angoisse, contre mon époque glissant de mes doigts, vertigineuse. C’est de toutes parts une dérobade, une fuite, comme une allusion vers quelque chose que je sens peser derrière la paroi de mon esprit mais qui n’a point de nom dans ma langue. L’homme va mourir, l’homme que nous avons conçu, aimé, loué.
L’AUTRE
Je vois bien s’avancer de toutes parts un génie qui nous est étranger. Mais il entraîne de grandes beautés. Il est vrai que ces beautés sont plus célestes que terrestres, qu’elles sont tracées par une promptitude silencieuse, qu’elles appellent une intuition instantanée, de plus en plus indicible, de plus en plus inarticulable.
MOI
Pour moi, cet avenir c’est la fin, puisqu’il ne prolonge rien de ce que nous appelons humain. Toutes les valeurs dont nous vivions disparaissent. Ce système du monde qui se composait dans les entrailles mentales de l’homme, va s’anéantir ; c’est la toute prochaine péripétie du roman cosmique. Nous ne serons plus là, dans huit jours, pour voir l’épisode suivant. La vie universelle continue : des cendres de l’homme elle crée un être nouveau. Pour cet être nouveau il y aura des valeurs nouvelles. L’appréciation de ces valeurs fraîches nous échappe complètement, elles signalent un monde qui nous est tout à fait étranger, hors du régime humain, hors de la sphère terrestre. Silence de cinéma sans musique. Cependant l’énergie que je tire de la Terre ne peut nourrir qu’un espoir, un désir, un vouloir humains. Je ne peux former d’autre souhait que de perpétuer ce que j’aime. J’ai donné tout mon amour à ce que je connais. Je ne puis remplacer ma raison de vivre par ma raison de mourir. Si l’humain meurt, au moment où il meurt que m’importe cet univers qui va se nourrir de la dissolution de nos chères, de nos belles catégories ; je souffre trop, je passe la main. Si d’autres de mes frères ont la force, cessant d’être des hommes, de tirer une joie de l’atroce enfantement, tant mieux pour eux. Je vous salue, anges ou démons.
L’AUTRE
Abandonne cette vue borgne que l’évolution à venir ne consistera qu’à épuiser les prémices que tu discernes dans les faits actuels : dans l’état présent germent des causes mystérieuses qui engendreront des conséquences inattendues. Tu ne peux condamner sans recours un futur qui ne te réserve que des surprises. Tout peut être changé d’une minute à l’autre par une découverte. Et par exemple, cette époque de la machine où nous nous débattons peut être terminée d’un instant à l’autre. En tout cas tout nous engage à modifier une conception de la vie et de la beauté à la fois trop stable et trop périssable que nous tenons de la Méditerranée, région qui n’est pas hantée par les tremblements de terre. Ne soyons pas fétichistes, n’attachons pas tout notre intérêt à une statue de marbre cassable, à une machine que la rouille menace ; corrigeons l’exemple grec par l’exemple japonais : apprenons à renouveler la beauté chaque matin avec un peu de papier et quelques petits bouts de bois.
MOI
Oui, certes, songeons que les civilisations sont périssables, préparons-nous à lever le camp, jetons du lest, accrochons-nous au principe vivant. Cette planète même se dérobe sous nous. Alors, allons jusqu’à l’exemple de l’Indien qui, entraîné aux plus riches méthodes de dépouillement, s’accorde mieux que nous à une destinée de déluges et de collisions astrales…
Non, je reviens me réfugier près de cette statue de marbre, immobile pour une heure dans un parc qui invinciblement retourne à la brousse. Je ne puis penser autrement que je fais. L’avenir, je ne puis le composer que des traits que je vois à aujourd’hui qui me montre le visage d’agonie de tout ce qui m’est cher. Je n’ai pas le cœur dur d’un démiurge.
L’AUTRE
Mais si tu gardes dans un coin de ton esprit cette idée que les choses ne tourneront pas inévitablement comme elles en ont l’air, tu seras obligé de tenir ton jugement en suspens, tu ne pourras pas t’abandonner tout à fait au pessimisme que tu préfères, et tu te garderas ouvert à d’autres hypothèses que des ruptures totales d’équilibre. Et l’homme ne finit pas plus qu’il ne commence, et rien ne s’est jamais arrêté en lui qu’on puisse fixer d’un mot. On ne peut pas dire : ceci est, a été et sera l’homme. Car, depuis qu’il existe sur cette planète un mammifère érigé sur ses deux pieds, il a déjà renouvelé plus d’une fois, pièce à pièce, toute son armature spirituelle et l’intime même du métal dont est faite cette armature. L’idée de la permanence des formes, sous ce crâne, ne peut subsister qu’à l’abri de l’ignorance. Le domaine cultivé par l’histoire, jusqu’hier, était assez étroit pour que l’homme rationnel pût se persuader que la terre ne pouvait produire d’autres fleurs mentales que celles dont il chantait, ces temps-ci, les couleurs toujours renaissantes et toujours pareilles. Mais voici que la préhistoire déborde de sa jungle irrésistible notre petit jardin. La préhistoire brise l’homme historique comme la considération de l’inconscient brise l’homme psychologique.
Pour moi, j’incline à me confier au flot à l’exemple de Christophe Colomb. Bientôt apparaîtront des choses nouvelles, terres ou étoiles. Nous leur donnerons un nom humain, ou bien les anges nous souffleront les termes ineffables qui conviennent à ces surprenantes Amériques.
MOI
Non, l’homme, c’est une espèce terrestre ; il y a un point d’épanouissement pour chaque espèce qu’elle ne peut dépasser. Au delà, c’est la mort : peu importe ce qu’est la mort et si sous d’autres cieux cela pourrait s’appeler la vie.
L’AUTRE
Et tu crois que l’humanité actuelle a dépassé ce point et s’engage dans la vieillesse. Alors, ton pessimisme est absolu. Il n’y a plus qu’à attendre ce qui pour toi sera vraiment la mort, puisque tu ne veux pas t’intéresser à cet être fascinant qui naîtra à travers la mort, de cette partie de toi-même que tu ne connais pas, qui ne répond pas à ton nom d’homme et qui est pourtant plus vivante que toi.
MOI
L’homme peut, tant que les conditions physiques de la planète ne sont pas changées, échapper à la vieillesse en retournant à l’enfance.
L’AUTRE
Ah ! Je te vois venir. Tu m’amènes à ton idée de la destruction. Aujourd’hui est mauvais, demain est entièrement inclus dans aujourd’hui. Il faut détruire aujourd’hui et hier renaîtra. Derrière le conservateur s’avance le réacteur.
MOI
Oui, pour empêcher la destruction lente que je vois en tous sens, pour arrêter l’évolution pernicieuse, je veux interposer une destruction immédiate, totale, qui ramène l’histoire à ses débuts.
L’AUTRE
Les débuts de l’histoire ! Mythologie d’enfant.
MOI
Ainsi serait sauvé et restitué l’humain. Ce qui est la souche, ce qui permet les fruits et les fleurs et les feuilles, l’animal et l’enfant. Il faudrait que les vertus renaissent. Il y a quelque chose sous le ciel que j’appelle toujours, c’est la fraîcheur du sang. Sentir que la sève des feuilles coule directement dans les veines de l’homme : ne pas laisser les lèvres de l’homme se dessécher loin du sein de sa nourrice. Que ne ferait-on pour qu’un sourire de jeune homme refleurisse quelque part sur cette planète qui a besoin d’être fumée. Il y a quelque chose que je veux maintenir à tout prix. L’idée du salut de la ruche par une certaine restauration qui serait une conservation profonde, me relance toujours.
Cet instinct de conservation s’attache à quelque chose de plus en plus général. Il ne s’agit plus de maintenir le Français, ni même l’Européen, mais l’Humain. Maintenir l’humain, faire en sorte qu’il y ait encore longtemps une expression humaine du monde, par des chants et des prières, des amours, toutes sortes de fabriques.
Car nous ne voulons pas encore nous perdre tout entiers en Dieu. Faits de la boue de cette planète, nous ne pouvons concevoir l’activité spirituelle que selon une morphologie inhérente à cette boue. C’est pourquoi je m’effraye devant le tour actuel des choses qui a l’air d’aller à une abstraction destructrice de toute variété capricieuse, de tout modelé délicat. Je ne puis encore renoncer à ce qui m’a sauté aux yeux, au plus caractéristique de l’effort des hommes : découper les choses avec des instruments, les surprendre et les précipiter dans des formes qui sont plus souples et plus résistantes que les choses.
C’est pourquoi quelques hommes isolés dans le monde moderne, en Amérique, en Asie, en Europe, épouvantés des déficiences aux proportions continentales que ne masquent pas les faibles constructions qu’élève de toutes parts le consortium de ces forces égarées que nous nommons au hasard : Démocratie, Capitalisme, Agnosticisme, Machinisme, Communisme, songent à rompre cette faible course, et ne s’effrayent plus du mot de destruction. Ils ne reculent pas devant les moyens désespérés : armer les fous, les brutes, ces millions d’ennemis que l’humanité renferme dans son sein. Destructions matérielles dans un monde qui n’est plus que matériel.
L’AUTRE
J’ai horreur de ces rêveries de promeneur placide qui tout à l’heure va retrouver son cabinet à la même place. Nous avons fait la guerre. Voilà qui nous a guéris des utopies, voilà qui nous a restitué le sens d’une certaine mesure : nous savons que l’idée est un acte et un acte de la douleur. Je demande sur quelle galère tu embarques l’humanité et quelles souffrances manœuvreront les rames.
Et je veux qu’ils réfléchissent, ces destructeurs, s’il s’en trouve, sur ce qui en eux est susceptible d’être détruit. Que changerions-nous si nous étions dans les conditions les plus efficaces pour tout changer ? Je ne puis me maintenir dans les vues de l’esprit, je découvre la platitude des événements.
Donc, on détruit l’économie : au diable les banques, les usines, les chemins de fer. Plus d’argent. Plus de presse. Enfin les hommes respirent, ils ne vont plus au bureau, ils quittent les villes…
Car c’est bien cela, n’est-ce pas, que vous voulez ? Votre effort ne peut aboutir qu’à cela. Votre passion pour ébranler le monde présent devrait être si violente qu’elle ne pourrait moins faire que le briser. Ou bien alors c’est un effort modéré, qui veut en prendre et en laisser, mais qui alors s’amortira et se confondra avec les autres compromis. Le communisme en Russie, parce qu’il n’a point rétrogradé à la horde, rejoint l’américanisme, un idéal de production de fer-blanc.
MOI
Oui, ce rude dilemme : un réformisme rafistoleur, équivoque, souffreteux, ou un anarchisme incendiaire qui seul puisse relancer le feu des âmes.
L’AUTRE
Mais si nous en venons à ces cendres et à ces décombres, recommence la nécessité du pain et du toit. Si l’appareil présent de notre civilisation est détruit, je me représente que nous retomberons à un stade champêtre dont je crains qu’il ne ressemble à celui que nous avons connu pendant la guerre et dont nous étions fort empêchés. Faire le feu, réparer sa chaussure, attendre la pitance, à son tour, la gamelle au poing : les hommes ont toujours souhaité de se débarrasser de ces rites préalables. Pourtant, si l’on détruit la machine, c’est à quoi on veut revenir. Or vaut-il mieux gagner son pain en bêchant quelque jachère ou en bricolant huit heures dans un bureau ?
Tout l’effort humain tend à remplacer les coups de bêche par les huit heures de bureau. Tout ce qu’on peut maintenant espérer c’est diminuer les heures de bureau, ouvrir les fenêtres du bureau.
Les machines sont terribles, manquent de nous perdre, mais nous ne pouvons échapper à cette alternative : vaincre par elles ou périr par elles. Il faut que l’homme surmonte la machine, mais la détruire nous ferait seulement retomber dans les précédentes servitudes. Pendant des siècles, l’homme a été l’esclave manuel de l’instrument. Pourtant l’instrument était son libérateur de plus anciens ennuis. Certes, il avait une vertu que n’a pas la machine ; c’est avec l’instrument que l’homme a créé la beauté. Mais tant pis, il faut que, par la machine, nous atteignions à une zone inconnue de la beauté, que nous donnions à la machine la souplesse de l’instrument.
Déjà je vois autour de nous, parmi la constante et adorable imperfection, à travers l’épaisseur de la vivante laideur, surgir des beautés neuves et déroutantes.
Il se peut que l’art meure, après la religion, et même l’amour, après la guerre, mais peut-être d’autres expériences se préparent, sont en cours déjà. Tant pis pour ceux qui manquent d’y prendre part. L’aventure mondiale est bonne dans toutes ses parties. Toute une allègre disponibilité va en moi contre la thèse radicale du conservateur qui professe que l’activité de notre Espèce ne peut se produire que selon un type déterminé et permanent. Les règles, même les plus évidentes, comme l’amour et la mort, ne peuvent empêcher l’entrée du nouveau. On peut imaginer, sous le signe de Malthus, la planète de demain supportant des habitants raréfiés, avec peu d’abondance séminale, qui se renouvelleraient sans plus user de l’institution de la famille et de la monogamie, et ne recevraient, dans une longévité aseptique, qu’une mort plus lente. Mais pourtant ces hommes connaîtraient peut-être une autre vitalité que celle dont nous rêvons selon des modèles généralement transposés du passé dans le présent. En combinant les sports, on ne sait quelles drogues, d’anciennes disciplines ascétiques retrouvées et d’autres ingrédients moraux, ils se fabriqueraient une sérénité ou une frénésie.
MOI
Il est vrai. Que serait cette fureur que les mouvements de mon songe de destruction lâcherait sur cette planète, si fascistes et communistes, entraînés les uns contre les autres par le même idéal atroce, nous broyaient tous dans leur étreinte délirante et que nous nous réveillions un beau matin dépouillés de tout notre fragile bagage de livres et de machines après quelque nuit où le cyclone de la colère, parmi les avions bombardeurs posant sur le toit des civilisations le pied d’éléphant d’une tonne de mélinite, aurait pulvérisé dans les esprits les formules de la science et de l’industrie ?
Des flots de sang ne changeraient rien. J’espère dans le bain de sang comme un vieillard acculé à la mort.
Pourtant, il y a une chose dont je ne mets pas en doute l’efficacité, c’est la passion. Qu’y a-t-il d’autre au monde que la passion des hommes ? Et que peuvent-ils faire d’autre que d’exprimer la passion par les coups ?
Et qu’importe qu’ils détruisent ce qui par instants nous offre encore le sourire enjôleur d’une longue beauté. Qu’importe qu’ils n’ouvrent la voie qu’à des accomplissements ignominieux, plus médiocres, que toute cette médiocrité qui nous accable. J’aime l’écume, elle fait un irrésistible blanc en haut de la grande vague pure, qui casse si bien les reins.
Mais à chaque émotion, quel immense cloaque déflaque de sous les civilisations. Quelle lie de vieilles défaites attend toujours son heure misérable au fond de toutes les cités. Nous avons déjà cette perpétuelle Jacquerie inerte des paysans. Que sont les paysans ? Quelle déchéance macèrent-ils pendant des siècles au fond de leurs chaumières ?
Fascismes étriqués, communismes bafouilleurs, surréalismes hystériques et vous mystiques éperdues qui vous élèverez demain sur une Amérique épouvantée soudain de sa platitude, vous êtes de faibles signes avant-coureurs d’une faiblesse terrible.
Où est le sang ? Où est la pureté du sang ? Que sommes-nous, les hommes ? Y en a-t-il un seul parmi nous qui soit égal à nous ? Dans quel dédale d’hérédités perplexes, de malencontres, d’oubli, d’avarice se perd la destinée de l’Espèce ?
L’AUTRE
Peut-être ne ferons-nous pas naufrage en définitive sur cette planète dans le déluge de nos excréments, mais les meilleurs, d’un coup de reins enfin heureux, s’élanceront plus loin que ces étoiles trop proches, trop connues.
VI DANSE
Entrée des girls : huit d’un côté, huit de l’autre, deux rangs, huit files. La discipline de gymnase a brisé, un à un, tous les muscles, tous les os. Un rythme implacable, le coup de crosse d’un sergent, a mécanisé ce petit bataillon. Une, deux, par file à droite, par file à gauche.
Ces peuples n’aiment pas l’individu. Ils se réjouissent de toute réussite qui passe comme un tank. Les Français regardent, s’étonnent et tournant l’œil de droite et de gauche, voient le monde entier approuver ; alors, plutôt que de retourner à l’Opéra, ils restent et applaudissent.
Danses de barbares très blancs d’où sort une esthétique de cheval de course. Pourtant, ce sont des femmes. Oui, ce sourire. Mais c’est le même au numéro 7 et au numéro 11. Non. La troisième est plus jolie que la neuvième ? Je ne la vois plus, ce n’est plus la même. Impossible de se fixer. École perfide du désir. Pourquoi celle-ci plutôt que celle-là. Toutes ensemble, aucune.
Entre le couple des célèbres danseurs.
Signes vivants et abstraits, terrestres et sidéraux. Signe noir, signe blanc.
L’habit noir de l’homme ; le vêtement de peau de la femme.
Elle est une longue ossature mince, ajustée par des articulations brisées, des muscles serrés. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, elle est à la mesure exacte de sa peau sèche.
Longues jambes, longs bras ; épaules un peu hautes, larges, droites ; jarret sans graisse, cou mince malgré tout, mains parcheminées. Je ne cherche pas ses seins. L’ampleur prévue pour ses hanches, ce secret dessein elle l’oublie encore dans ce premier élancement de jeune fille qui voudrait durer longtemps, si longtemps.
Son visage est le lieu d’un drame sobre, d’une lutte farouche, qui sera brève, entre le grand air, le grand dieu qui l’enveloppe aux heures d’échappée, de course et d’effort, qui alors bat d’une aile dure ses joues, et la série des sournoises influences : la nuit blanche, la macération du fard, la peur de manger de la viande, le manque d’amour, le désir, l’amour manqué.
Mais je l’invente, je n’ai pas vu ce visage ; car ce corps n’est qu’un jet, et dans la poigne de l’homme, du partenaire, une arme de jet.
Lui ? Qu’il enlève cet habit, à la queue anachronique. Des revers, aux reflets contenus, en font pourtant sa légère armure. Un art illusoire, exquis, fait d’effacements de plus en plus raffinés et exsangues, dernière étincelle tirée, au fond d’une officine enfumée de Londres, du génie de charbon de l’Anglais, s’achève dans cette géométrie délicate, aux volumes étirés. Sous ce frac fragile, gaine à peine palpable de drap fin, doublé de soie ténue ; au-dessus de ce pantalon, à la longue tuyauterie plate, et de ces souliers qui enveloppent d’un cuir froid et lustré un paquet de muscles en feu, sans cesse tendus et détendus, le buste est encastré dans le linge blanc. Gilet, plastron, perles. Neige et charbon.
Il est des détails infimes et déchirants : ce col, cette cravate, drôles de petits morceaux. Ainsi voilà où ils en sont venus : cette réduction jusqu’à l’abstrait, l’os gratté jusqu’à n’être, décharné, perdu, qu’une pièce de squelette. Ce col, ce lambeau, mais nettement découpé, raidi d’empois, tout ce qui reste de l’abondance florale des tissus sur le corps humain, du bouillonnement de la soie et de la dentelle. Le fruit desséché va laisser tomber un noyau nu. L’homme commence par la prospérité, le luxe, puis il finit.
Elle. Quel petit tas, tout à l’heure, que cette robe, cette petite culotte, ces bas, que cette poignée fluide, sous un grand amas de perles et de diamants. Elle sera alors plus vêtue, de poudre, de fard, et de sueur enroulés l’un dans l’autre.
Le camouflage héraldique de l’homme et la nudité savante de la femme, ces extrêmes simplifications n’aboutissent pas à la simplicité. Ces oripeaux, à peine plus étendus que le chèque qui les paye, ne semblent faire qu’un preste accent sur le corps. Mais non, ils dessinent une beauté insolite, disparate qui, par une suggestion insidieuse et foudroyante, entraîne l’œil loin de la beauté de ce corps, fait rêver le désir dans des détours aussi circonflexes que la fumée des cigarettes.
Mais ces deux constructions d’étoffes et de gemmes — poil court ou épilé — dansent. Femme claire, issue de la poitrine d’ange de l’homme sombre. L’éternelle chanson a repris. Ce sont d’abord quelques envolées, une esquisse assez ample. Mais le rythme les presse de toute part et les encadre ; comme un inexorable tir d’artillerie, les notes d’une mélodie atroce tombent autour d’eux, cinglent leurs jambes, lacèrent leurs bras, rompent leur échine. Cette chanson furieuse va tout épuiser, elle ne dit plus rien. Par une série de hachures hâtives et décisives, elle ne rappelle des chants plus longs que pour les anéantir. Une bestialité rudimentaire et instantanée de rut et un ascétisme, conclusion correcte d’un épuisement méthodique, se rencontrent.
Cela se fait plus intense, jusqu’à une vibration immobile. Extase moderne, où le nègre donne le surcroît de son rien surabondant, où le blanc perd tout. Réminiscence de tout, oubli de tout.
Deuxième entrée des girls.
Cette fois-ci, je reconnais la septième. Mais je vois bien que j’en distingue une pour échapper à la foule des autres. Et d’ailleurs si je les voyais de près, la perspective changeant, cette septième rentrerait dans le rang, pour qu’une autre en sorte. A moins qu’aucune, je souhaite qu’aucune ne… Au moins je serais débarrassé de ce lot-là.
Des femmes nues, encore des femmes nues.
Femme, tu uses ton prestige.
VII L’HOMME
Il vient un moment dans une revue à grand spectacle où l’air de la salle change. Le public attend quelque chose de différent de ce qu’il a vu jusque-là, et quand le rideau se lève, le vent qu’il fait devient frisson. C’est que le pillage bestial de l’Espace et du Temps, de la Nature et de l’Histoire s’interrompt, on revient à l’humain, et la foule a le trac pour la grande vedette qu’elle aime, qu’elle va revoir, qui va feindre encore le vieux jeu de l’âme individuelle, et expliquer le cœur. La scène est vide, dans ce vide se compose le silence d’un culte. Un homme ou une femme paraît : les hommes et les femmes, d’un coup d’œil soulagés, reçoivent en pleine figure le sentiment du succès qui les exalte au-dessus d’eux-mêmes et leur fait croire encore à la fiction de leur petit moi qu’ils portent comme un débris de superstition et de magie, un dernier talisman entre le cœur et le foie.
C’est, par exemple, Chevalier. Un grand garçon solide, les épaules un peu tombantes, les jambes un peu arquées. C’est le joyeux mécano, le beau gars de Courbevoie. Voyez-vous comment se noue la réussite ? Son sourire, sa lippe oblique esquisse une asymétrie qu’une épaule et une jambe gauches accentuent et rendent irrésistible.
La foule se repaît d’un visage. Pour elle, ce petit espace est plus émouvant qu’un paysage célèbre : les détails grandis par le maquillage et l’ardente action de chacun, font une évidence dont on ne se lasse pas.
Chevalier est peuple, mais c’est un artiste, il redresse ce qui se perd dans le peuple : une bonhomie qui n’est pas vulgarité. Les hommes et les femmes de talent ne sont jamais vulgaires. Si d’aucuns le prétendent, ne les écoutez pas, ce sont des gens distingués dont la faiblesse est blessée par toute force, qui se vengent sournoisement et lancent leur misérable venin.
Et qu’est-ce qu’une chanson ? Une analyse de sentiments que Chevalier mène avec la pudeur de ceux qui n’ont pas eu le temps de s’attarder dans les affaires de cœur. Il lui en vient quelque mélancolie qui enveloppe sa gaieté et coupe son ironie. Une sorte de bonté affleure ; elle altère discrètement cette ambition qui a l’air de se contenter durement d’être satisfaite.
Mais assez. J’aime ces séducteurs, mais seulement dans les premiers pas de leur séduction. Par l’abus et la malversation, ils vous obligent bientôt de reprendre ce qu’on était si content de leur donner.
Et en dépit de cette réapparition de l’homme, de l’innocence de ce bateleur qui flatte mon regret toujours mal tué de l’ancienne vie, je reviens à des réflexions maussades. Les comédies et les revues dispensent au gros public la faveur d’entrevoir le train que mène un certain monde qui tient le haut du pavé dans la grande ville, qui fait plus d’éclat que les plus riches et les mieux nés — s’il en est qui peuvent encore naître mieux que les autres — et qui, du reste, se mêle à ceux-ci et à ceux-là de mille façons. Ce monde est celui du plaisir, mais ceux qui le donnent y tiennent la première place : les cabots, les maîtres d’hôtels, les croupiers, plutôt que ceux qui le reçoivent, car ceux-ci sont trop nombreux, trop anonymes. Les gens de théâtre ont pris pied dans l’existence : ils ne se donnent plus la peine de représenter la vie des autres. Ils jouent leur propre vie. Ne sont-ils pas riches ? N’ont-ils pas des autos, de beaux appartements, tous les accessoires qui font croire qu’on est vivant ? Ils reproduisent donc bonnement chaque soir, sur la scène, leurs habitudes de l’après-midi, leurs mœurs confinées d’hommes et de femmes voués à toutes sortes de prostitutions.
On construit partout de nouveaux tréteaux dans Paris et l’on se plaint du médiocre de la marchandise qu’on y débite. Pour se rassurer, on pourrait admettre que ces acteurs et ces auteurs nouveaux accèdent en même temps que ces foules à la vie intellectuelle du théâtre, à la vie de représentation. Sortant de cette masse inculte, ils s’avancent du même pas qu’elle. Il se produit une saturation de plus en plus rapide de la vie par sa figuration à bon marché. Tous les hommes sont gagnés à l’imaginaire. T. S. F. de pauvres.
L’élite ne devrait pas se plaindre de cette vaste et faible migration. Elle n’aurait qu’à demeurer à l’écart de ces déplacements inférieurs. Mais elle descend dans la rue, lasse d’elle-même. Autrefois dans toute la ville, il n’y avait qu’un théâtre, et pour elle. Aujourd’hui, il y en a cent, pour la foule. L’élite ne le comprend pas, suit la foule, confond les lieux, entre partout. Ensuite elle est écœurée de ce qu’elle voit, prétend que tout va mal, jette le discrédit sur tout, se vautre dans le découragement. Mais elle y revient, et de tant de soirées perdues peu à peu se fait le mot d’ordre des nouveaux plaisirs, de plus en plus abâtardis.
Je suis entre la scène et la salle, entre ces deux foules qui se convoitent, qui se ressemblent, qui s’emmêlent, qui s’annulent l’une par l’autre. Je suis là, errant sur la corde raide, entre ces deux pauvres abîmes.
Pourtant, de nouveau, je suis entraîné par un esprit d’adhésion. Mon rechignement de tout à l’heure cède. D’abord, je me moque de moi : tout ce que je disais après le numéro du contorsioniste, n’est-ce point par terre ? L’homme ne peut se contenter de la suggestion vague de la mimique. Il lui faut encore l’affirmation héroïque de la parole ; il est content qu’on pose encore bravement devant lui son portrait. Sa carrière lui paraît encore un tout solide et conséquent dont il attend toujours une imitation nombreuse. Il est plus à son aise devant un acteur qui refait sa vie de tous les jours que devant un acrobate ou un danseur qui l’accable d’allusions à un autre monde.
Tout cela importe peu. Eh quoi ? Où es-tu, songe-creux ? Tu es chez les hommes. Ici on s’ébaubit devant des danses et de naïves allégories semblables à celles dont Le Tasse, Shakespeare, Molière amusaient leurs maîtres. Le music-hall c’est la réunion des plaisirs de la cour et de la populace. On est peuple dans les salons et l’on rêve toujours de s’y encanailler. Versailles et le théâtre de la Foire se rejoignent comme toujours par dessus l’art savant qui occupe les lettrés et les bourgeois.
J’ai vu tout à l’heure une danse percutante, qui soudain a fait bondir sur ses pieds le génie atroce de cette époque.
Et ce charment baladin de Chevalier fut aussi naïf qu’en aucun temps.
Danser, conter des histoires sur les pays du bout du monde, chanter des chansons pour faire rire et pleurer : c’est ainsi qu’on arrête un instant les hommes. Allons, un effort : de ma part, plus de confiance ; de la leur, un peu d’audace. Qu’on achève de se débarrasser ici de tout ce qui vient d’une civilisation finie. Nous ne pouvons plus rien tirer que du rudimentaire. Décadence ou renaissance ? Appelez cela comme vous voudrez, ce rythme dur et guerrier, la danse de la clairière ou du village, cette ébauche de comique et de tragique par un saltimbanque devant un attroupement de brutes étonnées. Assez de paroles : bouches cousues si ce n’est pour un chant d’enfance. Assez de gestes : seulement des mouvements utiles. Assez de décors, de nuances : un fond qui s’efface pour que sur sa pureté la machine humaine puisse inscrire ses significations élémentaires. Une musique qui soit l’ordre d’un chef. Nous sommes promis à une ère de sévérité. L’homme d’aujourd’hui dans un sursaut a remis le doigt sur la ligne inflexible de la tradition éternelle et énigmatique.
Mais énervé, fasciné, il n’ose écarter son regard de cette génératrice pure, droite, virginale.
Ne demande pas que l’invention, l’audace, le risque courbent encore le motif, le fassent fleurir, le compliquent. Le souvenir généreux de l’abondance, il faut que tu l’étouffes.
VIII SEUL
Ils s’en vont, les hommes avec leurs femmes, les femmes avec leurs hommes. Leur hâte décourage celui qui aime la beauté, car il voudrait qu’aucun mouvement ne se défasse sans avoir laissé mûrir son rythme. L’enchantement cesse tout à coup. C’est une atroce cassure, c’est une blessure de plus à leur âme, mais ils ne la sentent pas. Ils tournent le dos aux acteurs, ils leur infligent un oubli brutal. Ils se bousculent autour des vestiaires, dans un esprit de concurrence mesquin. Ils emportent en triomphe leur parapluie. Puis-je jamais cohabiter avec cette partie de moi-même qui fait une figure pareille à ces figures-là ? Dehors, ils vont se disputer les taxis et les autobus. Les opulents dans leurs Rolls iront dans d’autres lieux publics se repaître encore de chaleur vulgaire. Les poches pleines, ils s’affublent d’arrogance, mais ils donnent deux sous à quiconque ne les laisse pas seuls et ce sont eux les mendiants.
Traînent entre les fauteuils qui s’assoupissent vannés, des papiers poisseux, des fleurs sales, les ordures du troupeau.
Me voilà seul. J’ai perdu les hommes.
Je n’ai guère eu pour eux, pendant ces deux heures, que mépris et haine. Est-ce que le secret de ce lieu, comme de tant d’autres lieux, m’a échappé ? Je ne sais pas aimer. L’amour de la beauté est un prétexte pour honnir les hommes.
Il est impossible que tout un fragment de l’Univers soit si faible, si laid ; ou bien se prépare, au cœur de sa dissolution, quelque chose de fort et d’inconnu que je dois découvrir et aimer.
Pourquoi aucun ustensile, aucune femme, aucun plaisir, aucun travail ne me paraît un achèvement, autour de moi ?
Il y a en moi une faculté d’admiration qui veut trouver des objets qui l’assouvissent entièrement. Si l’un de mes amis donne une fête, la réunion des beautés et des talents, la musique, les danses, l’ornement des salons, tout doit être tel que cela se pose aussitôt dans un plan éternel, sans attendre l’agrément du souvenir. Je veux que cette soirée me poigne du sentiment qu’elle est une minute parfaite, un délice qui a droit de cité dans l’éternel ; car les minutes parfaites sont éternelles. Tout ce qui, autour de nous, prend l’apparence de la vie ne vit pas réellement : mais ce qui est assez réussi pour mériter qu’on dise que cela existe, cela est déjà indestructible. Il n’y a que deux choses : le néant de ce qui n’est point et l’acuité de ce qui est.
Je sens l’éternel, tissu dans le moindre texte de la vie humaine. Mais pourtant, — est-ce ma faute ou celle de mon époque ? — à tout moment rien ne me paraissant achevé, tout me paraît manqué.
Est-ce que je ne tombe pas dans l’erreur la plus rabâchée ? Je voudrais me voir la laisser à d’autres. Je méconnais mon temps, à cause d’un simple effet d’optique qui leurre toujours les hommes. Parce qu’on a toujours le nez sur l’ouvrage, on ne peut prendre la vue d’ensemble qui en assurerait la jouissance. L’œuvre qu’accomplit un groupe d’hommes reste toujours en-deçà de leur désir, ainsi elle ne leur paraît qu’une étape sur la route vers autre chose. Mais pour ceux qui viennent après eux, cette œuvre mûrit à vue d’œil et prend tout à l’heure une valeur complète, absolue, éternelle. Je ne peux pas avoir le sentiment du définitif, grâce à Dieu, mais ne puis-je connaître, de temps à autre, l’ivresse de l’intense ?
Quand, après plusieurs jours de travail je m’en vais au garage et que je retrouve ma voiture, je touche une certitude. Pourtant je traîne toute la semaine à Paris, protestant que la communauté de mes contemporains ne produit aucun objet ni aucune forme de vie qui me remplisse, qui puisse prétendre à s’incorporer à moi, je veux dire au plus haut, au plus exigeant de moi-même. Ce mécontentement va avec l’éloge hasardeux d’autres époques. Je suis las de cette routine.
Ce matin, pendant que j’étais étalé voluptueusement sur le dos et que, ventre à ventre avec cette bête d’acier, et prenant soin que rien ne dût embrouiller les mille traits précis dont était fait, une demi-heure plus tard, son élan entier sur la route de Rambouillet, je voulais me défaire de ma plainte.
A quoi me sert cette voiture ? A aller d’un point à un autre. De là à conclure qu’elle n’est qu’un moyen et non une fin et à la jeter au rancart avec tous les engins que produit notre temps, il n’y a qu’un pas que j’ai fait tous les jours pendant des années. Mais maintenant si je me demande : à quoi servait à Léonard la Joconde ? A quoi servait au Christ de revenir à Jérusalem pour s’y livrer à ses ennemis ? A aller aussi d’un point à un autre. Et pourtant ces mouvements ont fixé à jamais quelque chose, quelles que soient les destructions temporelles qui menacent ce canevas de toile ou ce souvenir installé dans la tête d’une race mortelle.
Le rendement de mon auto est un chef-d’œuvre. Ma course de ce matin à Rambouillet où j’ai battu tous mes records est un acte suffisant qui épuise toute la puissance, comme le geste inaltérable du coureur de Marathon. Je me demande de quoi je me plains.
Si je m’obstine à me lamenter, il faudrait alors que je finisse dans une flamme intrépide, dans une fumée obscure ; il faudrait au moins que je ne rate pas la mort, moi qui aurai raté la vie. J’aurais été de ceux qui toujours réclament l’absolu, mais c’est en vain qu’il aura partout éclos, comme une fleur modeste, sous mes pieds d’abstracteur distrait. C’est le grand crime, la grande erreur qui ne peut être lavée que dans le jet du sang ; et du sang quand il est encore chaud, et non pas quand déjà l’âge commence de le refroidir.
Comment pourrais-je haïr sans un sophisme de ma lâcheté, ce qui respire de ma respiration même ? Ce qui me déçoit, pourquoi est-ce que je me bute à croire que c’est mon époque, alors que c’est quelque chose de la vie qui a toujours affligé les cœurs frêles et bandé les cœurs capables ?
Mais sans doute, mon sort est de travailler à mon temps et de ne pas le connaître, de refuser aujourd’hui pour que, par mon office aveugle, demain soit fait, et mourant dans la déception, après mes six jours de labeur hargneux, je n’aurai pas de septième jour pour me reposer et avouer que ce que nous avons fait était bien la destruction du néant, l’accomplissement du réel.
Je suis jeune, je suis fort, chaque journée s’ouvre comme une fameuse chance ; les femmes nous veulent encore du bien. Mais cette grande semaine, ma jeunesse, a glissé comme une lettre à la poste que je me suis envoyée à moi-même et que je n’ai jamais reçue. C’est que je ne suis pas un homme libre. Or la liberté ne s’acquiert point, pas plus que le pouvoir de l’amour. Je n’ai pas de nez, je ne sais pas flairer la vie.
C’est pourquoi je suis là, dans ce Paris, consterné. Je me console en me disant que ma consternation va devenir une rage dangereuse ; mais je ne suis qu’un annaliste maussade. Que ne suis-je plutôt un dictateur qui tape comme un sourd !
Dès mon enfance, pourtant, j’avais le goût de considérer l’emménagement du futur dans le présent, mais je laisse passer sans la toucher, pour la faire chair, cette image qui devrait me plaire entre toutes, que fait le monde de mes jours. Je suis là, comme débarqué, comme tombé d’une vieille lune ; là, au milieu des hommes et des femmes. Ils ne me paraîtront aimables qu’à mon lit de mort. Mais alors quelle palinodie, quel regret de ne les avoir pas serrés sur mon cœur, ce soir. Au fond de l’Afrique, cependant, quand j’avais la fièvre, j’avais trouvé que je les aimais. Alors j’étais un garçon facile.
IX LES RUINES
L’Europe est couverte d’églises et de châteaux décrépits, emmêlés d’usines, sales chantiers, informes labyrinthes où des équipes d’horlogers égarés poursuivent un grand système mécanique sans queue ni tête. L’Europe est comme l’Asie couverte de temples et de palais bâtis sous le ciel d’autres temps. Sur tout ce grand continent, depuis l’Atlantique jusqu’au Pacifique, on a cessé de construire, autant dire sur toute la Terre, du moins rien qui vaille, et personne au fond de son cœur ne s’y trompe.
Les Européens se sont mis à adorer les ruines.
Déjà, au Moyen Age, ils étaient occupés des ruines. Depuis que les belles maisons avaient commencé de s’effondrer autour de la Méditerranée, les hommes n’avaient cessé d’en ramasser les morceaux, et les tournant dans leurs mains gourdes, ils y cherchaient la fibre essentielle.
Comme alors ils étaient jeunes, un jour, ils surent voir dans ces choses assassinées par le temps une jeunesse pareille à la leur, renversée, et qui protestait d’une voix ardente.
Pourtant parmi ces ruines, les plus nombreuses étaient les plus récentes, les plus menteresses. Car du cycle des Grecs et des Romains, la dernière saison, décadente, avait recouvert les saisons antérieures presque partout et de ses monuments énormes elle écrasait l’étagement exquis des conquêtes de l’adolescence et de l’âge adulte.
Mais ces indications faussées, nos ancêtres les redressaient et leur génie recréa le monde, redonna un visage humain à la Terre qui avait brisé son miroir.
Aujourd’hui, les hommes n’ont plus de force pour transfigurer ce qui s’offre à leurs yeux, mutilé et amoindri par l’âge. Ils aiment les ruines pour elles-mêmes, pour les effets que les siècles y manigancent. Le hasard déchaîné brise les ensembles, découpe et met en relief quelques morceaux ; il les édulcore, il les enduit du fard de la patine. Là-dessus les hommes se pâment ; ils hument avec délice les approches de la mort ; ils se complaisent aux jeux d’ombres qu’elle fait quand elle descend sur la vie.
Charme immonde des ruines, amour de vieillards.
Les Européens sont fiers de leurs ruines. Ils montrent, ils vantent la force qu’elles évoquent comme si elle était la leur. Mais elle ne leur appartient pas plus qu’aux Américains dont la plupart ont quitté nos pays vers le temps où l’on n’ajoutait plus rien à la beauté acquise.
Il ne s’agit plus que de vivre sur ce qui a déjà été vécu. On raccommode. Ses églises sans Dieu, ses palais sans rois, l’Europe les indique comme des joyaux aguicheurs sur son vieux sein. Et les Américains, nos frères prodigues, qui ont tout laissé tomber, qui sont partis pour saccager l’autre partie du monde, emportant ce qu’il y avait de plus brutal dans notre brutalité, ils reviennent, l’argent du défrichement dans leurs poches, ils s’ébaubissent devant nos bibelots et ils les convoitent comme des talismans. Talismans dont les uns et les autres, Européens et Américains, espèrent qu’ils assurent la conservation de l’Esprit.
Et comme les Européens sont pauvres, — car ces vieilles gens, pris de fureur sénile, cassèrent tout chez eux, l’autre année, et maintenant ils crient famine, — ils ont trouvé un moyen de tirer profit de leur superstition et de celle des autres. Un reste d’orgueil les empêche de vendre leurs cathédrales. D’ailleurs, ils ne peuvent pas les vendre en les déracinant, les mettre au clou comme d’autres bijoux de famille. Mais ils en tirent un revenu régulier. A l’entrée des ruines, ils ont mis un tourniquet, et moyennant quelques cents, ils vous font entrer, tristes Américains sans âme, qui venez voir mourir notre âme, la vôtre.
Les ruines sont le matériel d’exploitation d’une immense industrie ignominieuse, la plus bestiale des mercantes, la prostitution qui mieux que toute autre à l’heure actuelle détraque les organes intimes de l’humanité.
Les destructeurs de toute cette décrépitude, s’il nous en tombe de la lune, seront de pauvres conquérants, de sobres pillards. Les trésors qu’ils disperseront sont maigres, déjà fanés, depuis longtemps dépouillés de leur destination. Mais quel petit plaisir de propreté maniaque — et quelle sombre joie — ce serait de voir balayer tous ces musées, autant que de voir finir les casinos. Détruire ces infâmes bazars de riches, en même temps que ces Deauville et ces Monte-Carlo, cette Venise, cette Tolède, tous ces bordels de l’Occident.
Il n’y a qu’un peuple qui a droit à des musées : les Américains, parce qu’ils ne se nourrissent que de pillage aveugle. A ceux-là, s’ils veulent, nous enverrons encore des bateaux remplis de tableaux, de statues de toutes les époques et par-dessus, Notre-Dame ou le Colisée. Peuple mort, fait du plus mortel de notre mort.
Mais ils se sont eux-mêmes découvert des ruines. Les débris des Aztecs et des Mayas, ils les brandissent comme les trophées enviables de la mort.
Et les océans ne se sont répandus que pour cacher d’autres épaisseurs de civilisations crevées. Le globe entier est un cimetière de pierres taillées.
O printemps, reviens aussi souvent que tu peux et amoncelle tes verdures sur les vestiges de nos hivers. Automne, multiplie tes ardentes pourritures. O saisons, vous qui faites les ruines, défaites-les aussi.
Vieillesse de l’Europe : Italiens ardents et vides, Espagnols oubliés, Français anesthésiés, Anglais sans plus d’emploi, Scandinaves conservés dans la glace, Allemands abrutis de travail, Jeunes Slaves nés trop tard dans un monde trop vieux.
Les Américains ont pensé s’échapper, ils ont été se cacher dans un continent neuf. Mais il n’est pas de bain de Jouvence, ils ne peuvent se décrasser de l’âge de l’Europe qui les tient au cerveau. Au contraire, dans un air plus électrique, leur vieillesse s’accélère et achève de les abstraire.
Son équilibre de vieillard qui s’était rendu maître du secret de longévité, l’Asie le détruit d’un geste. Elle se surcharge d’une autre vieillesse, celle de l’Europe, fiévreuse et dévorante.
Les Nègres sont des enfants égarés dans une forêt, qui n’ont jamais eu de parents, pourris d’enfance.
Les Russes, leurs fermentations foudroyantes menacent mon foie.
Je crois à la décadence de l’Europe, de l’Asie, de l’Amérique, de la planète.
L’Europe et l’Asie : deux tas de vieilles disciplines morales, religieuses, esthétiques dont l’efficacité ne se fait plus sentir que d’une façon intellectuelle sur les élites et d’une façon passive sur les foules. Et par là-dessus l’industrialisme qui fait des siennes, cette déviation de l’esprit de science qui a été une admirable vertu.
L’Amérique : je ne distingue pas bien son génie spécifique qui tout à coup se déclarant en ferait un monde à part, d’où sortirait une originalité inconnue. Je n’y vois qu’un fragment de l’Europe, une exaspération du génie nordique possédé par les philtres modernes : charbon, pétrole et autres matières.
Je ne sais pas si l’adolescence fermentée de la Russie peut céder le pas à une maturité. Par suite de la formidable ambiance civilisée qu’il y a autour des Russes, leur ingénuité n’est-elle pas circonvenue et pervertie ? Ces cent cinquante millions de paysans lointains sont suffoqués par l’haleine de serre chaude qui leur arrive de Paris, de Pékin et de New-York.
Il ne reste plus à nos yeux, aujourd’hui, de toutes les civilisations d’Amérique, d’Asie, d’Europe, qu’une seule civilisation planétaire, toute usée.
C’est que la Nature n’a offert à chaque groupe d’hommes qu’une substance limitée. Quand cette substance a été consommée, ils ont vieilli. Chaque groupe a eu son heure, mais n’a eu que celle-là. La permanence humaine n’a été faite que du saut de l’étincelle d’un groupe à l’autre, de l’épuisement successif de filons dispersés.
Aujourd’hui, il n’y a plus de troupes de réserve. Les effectifs, fourbus sous les armes, ne peuvent se retremper. Je n’attends plus rien de nouveaux croisements : l’avenir ne nous promet plus qu’un métissage confus. Ce n’est plus le fruit d’une année qui pourrit ici ou là, tombé sur le sol ; c’est l’arbre lui-même dont les racines flétries ne reçoivent plus le printemps.
L’arrêt de l’esprit créateur se manifeste d’abord dans les arts sociaux : architecture et théâtre, meuble, vêtement, puis il gagne les arts individuels : peinture, littérature.
Le sexe s’égare dans un onanisme ramifié.
Tout devient conscience passive, sous l’accablement de l’Histoire ; peu à peu le sens de l’existence est comblé par la définition qu’en offre le passé. Tout devient imitation ; les tentatives révolutionnaires imitent plus que ne font les efforts de conservation.
Il est vrai que je crois à l’homme décadent parce que je crois à l’homme primitif. Or, il apparaît un fait immense qui ira en s’élargissant encore et qui rend aléatoire ce rapport d’idées. Au delà de six mille ans d’histoire, il y a au moins, et peut-être beaucoup plus, cent mille ans de préhistoire. Durant ces mille siècles vécut un être qui a été social avant que d’être homme. Les civilisations les plus anciennes que nous connaissions ont mis en œuvre d’antérieures activités collectives. Dès lors, est ce que le mythe du primitif, reculé indéfiniment, ne s’évanouit pas ? On ne peut fixer à aucun point dans le temps cet homme-souche, au fond l’homme de Rousseau, vierge de toute complication, indemne de toute usure, disposant de toute la puissance qui aurait été dépensée depuis lors. Nous avons été prendre notre notion de l’homme primitif chez les sauvages qui meurent autour de nous, qui n’étaient que des dégénérés.
Si l’homme est vieux, sa vieillesse dure depuis si longtemps qu’elle se confond avec une perdurable jeunesse. Une vieillesse capable de regains et de printemps, ce n’est plus la vieillesse, c’est la vie avec son alternance.
L’essence de la vitalité humaine n’est pas dans les races, qui ne sont que des moments et des fragments ; elle se dérobe dans un fond plus obscur, assez profond pour contenir à la fois les sources de la vie et de la mort.
Il y a un rythme qui infléchit notre condition selon une ondulation si longue et si vague qu’on ne peut attacher à tel ploiement de la courbe plutôt qu’à tel autre une humeur triste ou joyeuse. L’idée de décadence est aussi vaine que celle de progrès.
Nous ne pouvons pas chercher nos raisons d’être dans l’histoire : nous devons libérer notre époque des liens qui la lient aux autres époques. La génération vivante est la génération aînée par rapport aux générations passées ou futures. Nous sommes les hommes, c’est-à-dire des âmes hors du temps ! Il nous faut prendre une résolution contre le temps. Assez de comparaisons oblitérées et d’analogies superstitieuses.
Ainsi, je criais joyeusement que j’étais forêt. L’arbre pourrissait, néanmoins je participais de la sève intarissable de la forêt.
Je voyais les hommes mourir, mais l’immortalité humaine, atteinte dans les individus, se réfugiait dans le sein de l’Espèce. Meurent les hommes, vive l’Homme. L’esprit de l’Espèce, de l’Homme recueillait les anéantissements éphémères et en nourrissait sa permanence. Les civilisations se fanaient comme les fleurs, mais elles lâchaient un fruit plein de graines. L’Homme refaisait ses forces inépuisables dans la toute puissante végétation du sommeil et bientôt il reverdissait selon un rythme immanquable.
L’Homme était aussi large que la Nature, que la Vie, que l’Univers, que Dieu. Soumis au système des saisons, il en tirait autant de force que de faiblesse. Assuré du retour du printemps, il était éternel. L’Homme croyait sa forme durable, parce qu’il croyait que toutes les formes autour de lui étaient durables, parce qu’il croyait que les saisons étaient des déesses, des immortelles.
Mais une réflexion a fait son chemin cruel dans ma verdeur. J’ai découvert que la terre était plus large que l’Homme, que le ciel était plus large que la terre. La forêt ne dure pas plus qu’un arbre et une planète qu’une forêt.
Une science, qui est le dernier fruit de cette présente civilisation, va la forcer à rejoindre de vieilles méditations. Elle lui enseigne que rien dans le contenu de la Nature n’est constant et ne lui offre la moindre promesse de persistance. L’Homme est remonté assez haut dans l’histoire des formes qui l’entourent, des pierres, des plantes, des bêtes, pour y surprendre une mobilité indomptable. Les métamorphoses de la Matière sont incessantes et ne permettent pas qu’on attache une signification absolue à aucun des types illusoires dont la présence coïncide avec la nôtre, qui ne sortent de la matrice que pour y rentrer. Il n’y a point toujours eu de roses ou de lions sur la terre et il n’y en aura plus demain. Et la terre n’est qu’une planète qui sera broyée entre les étoiles.
Dès lors, toutes les lois et toutes les passions que l’Homme a tirées de l’observation de ses propres habitudes ; le chant de joie qui s’élève en lui de moment en moment quand il voit son sang, transvasé par les saisons, revenir sur lui-même ; la consolation dont il s’enivre de nourrir de ses cendres le regain de ses semblables ; le patriotisme planétaire, la piété solaire qui l’entraînent à quitter sans désespoir la compagnie des belles idées, jeunes déesses qui fouleront toujours d’un pied charnu un sol toujours verdoyant, tout cela soudain se sèche, et jonche le sol comme un squelette algébrique.
Voici le corps de mort dénoncé par les religions, il est capable de plus larges dissolutions que celles qu’elles lui reprochaient. Le corps humain, la vivante construction de l’histoire retombe dans la masse de la matière et participe de son éternelle caducité. Ce n’est plus le corps des hommes, mais le corps de l’Homme même qui est poussière. L’Espèce s’achemine vers le cimetière des Espèces. Le cycle des saisons se tord et se brise. Et la source même de toute cette trompeuse immortalité, l’humide planète se roule dans la poudre des vieilles lunes. Ainsi, au milieu du désert, la source qui nourrissait l’oasis cède à la puissance des sables.
Et l’Homme perd son corps au moment même où les hommes, ayant perdu le sens du général, ne sachant plus atteindre la moelle des choses, se précipitent dans l’individuel, s’acharnent sur l’éphémère, se parquent dans les limites temporelles que dessine le court épanouissement de leur chair, essaient d’assouvir de cendre leur âme.
Eh bien ! je rebondis encore : meure l’Homme, vive le monde !
Il arrive une heure où l’homme se dédouble de l’homme, où tout l’appareil qu’il a monté ne lui paraît plus son os même, mais quelque chose d’extérieur, d’accessoire qui se détache. La civilisation n’est plus à ses yeux que ce contenu méprisable, qui doit être renouvelé, des formes. Elles sont éternelles, on sent leur vertu irréductible derrière l’horizon affaissé : peu importe donc que ce peu d’argile qui faisait leur aspect devienne poussière. L’Esprit est toujours là, même s’il résorbe son expression. L’Esprit ne connaît pas de plus ni de moins. L’Esprit n’est pas affecté par les vicissitudes du temps. L’Esprit ne meurt pas.
Devant ces considérations, tombe toute inquiétude historique. Passent les cités, les arts : l’homme demeure avec son cœur éternel. Passe l’Homme, l’Esprit demeure.
Mais l’immortalité de la vie, de l’âme universelle se dérobe à nous aussi cruellement que l’immortalité de l’âme individuelle. Il faut avouer que nous sentons le froid que cause dans nos esprits l’accomplissement de l’inexorable loi de précarité et de décrépitude. Toute l’espèce ne perçoit plus que le vieillissement. Le sentiment que nous participons à l’éternelle jeunesse du monde, même par notre pourrissement, nous est retiré.
Du moins les hommes avertis par la raréfaction de la vitalité renonceront à confiner toute leur foi, comme ils le faisaient aux siècles derniers, dans la misérable destinée temporelle d’une patrie, d’une race ou d’une classe. Et cette religion du progrès, cette stupide adoration de l’Espèce, cet orgueil humain à l’usage des épiciers, cette ration démocratique dont crurent s’empiffrer les démagogues et leurs troupeaux, du moins nous verrons cela bafoué et abattu.
Et pourtant, nous autres, Occidentaux, si nous ne sommes pas tués ou si nous ne nous suicidons point par crainte de ces pensées, nous céderons encore, comme si de rien n’était, à l’appel de notre génie qui nous obligera, tant que nous aurons dans notre poitrine la moindre bouffée de ce souffle qui fait brûler le cerveau, à nous accomplir physiquement. Tout sentiment devient pensée. Toute pensée devient acte. L’acte, regardez ce que c’est : le mouvement de mon bras.
L’Occident, c’est la machine et c’est le tableau. C’est la même foi qui anime le peintre et l’ingénieur. Nous sommes peuples laïques, mécaniciens, praticiens.
Mais nous pouvons aussi du suc le plus subtil de la Terre nourrir et fortifier une méditation, au point qu’elle dépasse cette Terre. Nous nous sommes éloignés de cette méditation dans les derniers siècles, à cause de l’effort passionné qui nous a séduits et qui nous a retenus tout entiers dans l’achèvement de ce tableau et de cette machine. Nous y revenons aujourd’hui. N’avons-nous plus assez de sang pour fournir, comme nous l’avons fait du XIIe au XVIIe siècle, à un effort catholique ? Ne pouvons-nous embrasser à la fois la vie et la mort ? Créez une statue d’une dureté plus évidente qu’aucune apparence au monde, mais que votre esprit reconnaisse que sa qualité exquise, c’est sa fragilité, promesse qu’ailleurs est l’éternel.
X POUR FINIR
Les hommes et les femmes dansent et chantent, huilés par la sueur, la couleur et le désir. Il y a aussi la fumée, la vanité, le bruit. Toutes ces faveurs se rassemblent autour d’eux, après les heures de travail, quand ceux mêmes qui n’arborent pas un simulacre de métier ont tué les heures comme les autres, à jamais noués aux fils de téléphone.
On écrit les annales qui montrent les dieux et les rois à leur poste comme le pompier de service. Mais la réalité des siècles c’est que, tous les soirs, les jeunes gens de tous les printemps se sont assemblés pour danser et chanter. Il en est ainsi depuis ces quelques milliers d’années. O brièveté du séjour. Je voudrais vous saluer tous qui avez vécu. Quelle douce soirée, n’est-ce pas ?
Cette danse ! Cette chanson ! Est-ce que cela a jamais été plus parfait ? Les X. Sisters et Chevalier sont étincelants et autrefois Gaby Deslys, et Fortugé. Tout va bien. Ne t’inquiète pas, pauvre pédant levé du pied gauche, de savoir si c’était mieux dans un autre siècle. Quelle folie noire. « Tout cela va finir », cette sentence est une noix vide.