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Le jardin des supplices

DEUXIÈME PARTIE LE JARDIN DES SUPPLICES

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I

—Pourquoi ne m'avez-vous pas encore parlé de notre chère Annie?… Ne lui avez-vous pas appris mon arrivée ici?… Est-ce qu'elle ne viendra pas aujourd'hui?… Est-ce qu'elle est toujours belle?

—Comment?… Vous ne savez pas?… Mais Annie est morte, cher petit cœur…

—Morte! m'écriai-je… Ce n'est pas possible… Vous voulez me taquiner…

Je regardai Clara. Divinement calme et jolie, nue dans une transparente tunique de soie jaune, elle était mollement couchée sur une peau de tigre. Sa tête reposait parmi des coussins, et de ses mains, chargées de bagues, elle jouait avec une longue mèche de ses cheveux déroulés. Un chien du Laos, aux poils rouges, dormait auprès d'elle, le museau sur sa cuisse, une patte sur son sein.

—Comment?… reprit Clara… vous ne saviez pas?… Comme c'est drôle!

Et, toute souriante, avec des étirements de souple animal, elle m'expliqua:

—Ce fut quelque chose d'horrible, chéri! Annie est morte de la lèpre… de cette lèpre effrayante qu'on appelle l'éléphantiasis… Car tout est effrayant ici… l'amour, la maladie… la mort… et les fleurs!… Jamais je n'ai tant, tant pleuré, je vous assure… Je l'aimais tant, tant! Et elle était si belle, si étrangement belle!…

Elle ajouta, dans un long et gracieux soupir:

—Jamais plus nous ne connaîtrons le goût si âpre de ses baisers!… C'est un grand malheur!

—Alors… c'est donc vrai?… balbutiai-je… Mais comment cela est-il arrivé?

—Je ne sais… Il y a tant de mystères ici… tant de choses qu'on ne comprend pas… Toutes les deux, nous allions souvent, le soir, sur le fleuve… Il faut vous dire qu'il y avait alors dans un bateau de fleurs… une bayadère de Bénarès… une affolante créature, chéri, à qui des prêtres avaient enseigné certains rites maudits des anciens cultes brahmaniques… C'est peut-être cela… ou autre chose… Une nuit que nous revenions du fleuve, Annie se plaignit de très vives douleurs à la tête et aux reins. Le lendemain, son corps était tout couvert de petites taches pourprées… Sa peau, plus rose et d'une plus fine pulpe que la fleur de l'althœa se durcit, s'épaissit, s'enfla, devint d'un gris cendreux… de grosses tumeurs, de monstrueux tubercules la soulevèrent. C'était quelque chose d'épouvantable. Et le mal qui, d'abord, s'était attaqué aux jambes, gagna les cuisses, le ventre, les seins, le visage… Oh! son visage, son visage!… Figurez-vous une poche énorme, une outre ignoble, toute grise, striée de sang brun… et qui pendait et qui se balançait au moindre mouvement de la malade… De ses yeux—ses yeux, cher amour!—on ne voyait plus qu'une mince boutonnière rougeâtre et suintante… Je me demande encore si c'est possible!

Elle enroula autour de ses doigts la mèche dorée. Dans un mouvement, la patte du chien endormi, ayant glissé sur la soie, découvrit entièrement le globe du sein qui darda sa pointe, rose comme une jeune fleur.

—Oui, je me demande encore, parfois, si je ne rêve pas… dit-elle.

—Clara… Clara! suppliai-je, éperdu d'horreur… ne me dites plus rien… Je voudrais que l'image de notre divine Annie restât intacte dans mon souvenir… Comment ferai-je, maintenant, pour éloigner de ma pensée ce cauchemar?… Ah! Clara, ne dites plus rien, ou parlez-moi d'Annie, quand elle était si belle… quand elle était trop belle!…

Mais Clara ne m'écoutait pas. Elle poursuivit:

—Annie s'isola… se claustra dans sa maison, seule avec une gouvernante chinoise qui la soignait… Elle avait renvoyé toutes ses femmes et ne voulait plus voir personne… pas même moi… Elle fit venir les plus habiles praticiens d'Angleterre… En vain, vous pensez bien… Les plus célèbres sorciers du Thibet, ceux-là qui connaissent les paroles magiques et ressuscitent les morts, se déclarèrent impuissants… On ne guérit jamais de ce mal, mais on n'en meurt pas non plus… C'est affreux!… Alors elle se tua… Quelques gouttes de poison, et ce fut fini de la plus belle des femmes.

L'épouvante me clouait les lèvres. Je regardai Clara, sans avoir l'idée d'une seule parole.

—J'ai appris de cette Chinoise, continua Clara, un détail vraiment curieux… et qui m'enchante… Vous savez combien Annie aimait les perles… Elle en possédait d'incomparables… les plus merveilleuses, je crois, qui fussent au monde… Vous vous souvenez aussi avec quelle sorte de joie physique, de spasme charnel, elle s'en parait… Eh bien, malade, cette passion lui était devenue une folie… une fureur… comme l'amour!… Toute la journée, elle se plaisait à les toucher, à les caresser, à les baiser; elle s'en faisait des coussins, des colliers, des pèlerines, des manteaux… Mais il arriva cette chose extraordinaire: les perles mouraient sur sa peau… elles se ternissaient d'abord, peu à peu… peu à peu s'éteignaient… aucune lumière ne se reflétait plus en leur orient… et, en quelques jours, atteintes de la lèpre, elles se changeaient en de menues boules de cendre… Elles étaient mortes… mortes comme des personnes, mon cher amour… Saviez-vous qu'il y eût des âmes dans les perles?… Moi, je trouve cela affolant et délicieux… Et, depuis, j'y pense tous les jours…

Après un court silence, elle reprit:

—Et ce n'est pas tout!… Maintes fois, Annie avait manifesté le désir d'être emportée, quand elle serait morte, au petit cimetière des Parsis… là-bas… sur la colline du Chien Bleu… Elle voulait que son corps fût déchiré par le bec des vautours… Vous savez combien elle avait des idées singulières et violentes en toutes choses!… Eh bien, les vautours refusèrent ce festin royal, qu'elle leur offrait… Ils s'éloignèrent, en poussant d'affreux cris, de son cadavre… Il fallut le brûler…

—Mais, pourquoi ne m'avez-vous pas écrit tout cela? reprochai-je à Clara.

Avec des gestes lents et charmants, Clara lissa l'or roux de ses cheveux, caressa la fourrure rouge du chien qui s'était réveillé, et elle dit négligemment:

—Vraiment?… Je ne vous avais rien écrit de tout cela?… Vous êtes sûr?… Je l'ai oublié sans doute… Pauvre Annie!

Elle dit encore:

—Depuis ce grand malheur… tout m'ennuie ici… Je suis trop seule… Je voudrais mourir… mourir… moi aussi… ah, je vous assure!… Et si vous n'étiez pas revenu, je crois bien que je serais déjà morte…

Elle renversa sa tête sur les coussins, agrandit l'espace nu de sa poitrine…, et avec un sourire… un étrange sourire d'enfant et de prostituée, tout ensemble:

—Est-ce que mes seins vous plaisent toujours?… Est-ce que vous me trouvez toujours belle?… Alors, pourquoi êtes-vous parti si… si longtemps? Oui… oui… je sais… ne dites rien… ne répondez rien… je sais… Vous êtes une petite bête, cher amour!…

J'aurais bien voulu pleurer; je ne le pus… J'aurais bien voulu parler encore; je ne le pus davantage…

Et nous étions dans le jardin, sous le kiosque doré, où des glycines retombaient en grappes bleues, en grappes blanches; et nous finissions de prendre le thé… D'étincelants scarabées bourdonnaient dans les feuilles, des cétoines vibraient et mouraient au cœur pâmé des roses, et, par la porte ouverte, du côté du nord, nous voyions se lever d'un bassin, autour duquel dormaient des cigognes dans une ombre molle et toute mauve, les longues tiges des iris jaunes, flammés de pourpre.

Tout à coup, Clara me demanda:

—Voulez-vous que nous allions donner à manger aux forçats chinois?… C'est très curieux… très amusant… C'est même la seule distraction vraiment originale et élégante que nous ayons, dans ce coin perdu de la Chine… Voulez-vous, petit amour?…

Je me sentais fatigué, la tête lourde, tout mon être envahi par la fièvre de cet effrayant climat… De plus, le récit de la mort d'Annie m'avait bouleversé l'âme… Et, la chaleur, au-dehors, était mortelle comme un poison…

—J'ignore ce que vous me demandez, chère Clara… mais je ne suis pas remis de ce long voyage à travers les plaines et les plaines… les forêts et les forêts… Et ce soleil… je le redoute plus que la mort!… Et puis, j'aurais tant voulu être tout à vous… et que vous fussiez tout à moi, aujourd'hui…

—C'est cela!… Si nous étions en Europe, et que je vous eusse demandé de m'accompagner aux courses, au théâtre, vous n'auriez pas hésité… Mais c'est bien plus beau que les courses.

—Soyez bonne!… Demain, voulez-vous?

—Oh! demain… répondit Clara, avec des moues étonnées et des airs de doux reproche… toujours demain!… Vous ne savez donc pas que c'est impossible demain?… Demain?… mais c'est tout à fait défendu… Les portes du bagne sont fermées… même pour moi… On ne peut donner à manger aux forçats que le mercredi; comment ne le savez-vous pas?… Si nous manquons cette visite aujourd'hui, il nous faudra attendre, toute une longue, longue semaine… Comme ce serait ennuyeux!… Toute une semaine, pensez donc!… Venez, petite chiffe adorée… oh! venez, je vous en prie… Vous pouvez bien faire cela pour moi…

Elle se souleva à demi, sur les coussins… La tunique écartée laissa voir, plus bas que la taille, entre les nuages de l'étoffe, des coins de sa chair ardente et rose. D'une bonbonnière d'or, posée sur un plateau de laque, elle tira, du bout de ses doigts, un cachet de quinine, et, m'ordonnant de m'approcher, elle le porta, gentiment, à mes lèvres.

—Vous verrez comme c'est passionnant… tellement passionnant!… Vous n'avez pas idée, chéri… Et comme je vous aimerai mieux ce soir!… comme je t'aimerai follement, ce soir!… Avale, cher petit cœur… avale…

Et comme j'étais toujours triste, hésitant, pour vaincre mes dernières résistances, elle dit, avec des lueurs sombres, dans ses yeux…

—Écoute!… J'ai vu pendre des voleurs en Angleterre, j'ai vu des courses de taureaux et garrotter des anarchistes en Espagne… En Russie, j'ai vu fouetter par des soldats, jusqu'à la mort, de belles jeunes filles… En Italie, j'ai vu des fantômes vivants, des spectres de famine déterrer des cholériques et les manger avidement… J'ai vu, dans l'Inde, au bord d'un fleuve, des milliers d'êtres, tout nus, se tordre et mourir dans les épouvantes de la peste… À Berlin, un soir, j'ai vu une femme que j'avais aimée la veille, une splendide créature en maillot rose, je l'ai vue, dévorée par un lion, dans une cage… Toutes les terreurs, toutes les tortures humaines, je les ai vues… C'était très beau!… Mais je n'ai rien vu de si beau… comprends-tu?… que ces forçats chinois… c'est plus beau que tout!… Tu ne peux pas savoir… je te dis que tu ne peux pas savoir… Annie et moi, nous ne manquions jamais un mercredi… Viens, je t'en prie!

—Puisque c'est si beau, ma chère Clara… et que cela vous fait tant de plaisir… répondis-je mélancoliquement… allons donner à manger aux forçats…

—Vrai, tu veux bien?…

Clara manifesta sa joie, en tapant dans ses mains, comme un baby à qui sa gouvernante vient de permettre de torturer un petit chien. Puis elle sauta sur mes genoux, caressante et féline, m'entoura le cou de ses bras… Et sa chevelure m'inonda, m'aveugla le visage de flammes d'or et de grisants parfums…

—Que tu es gentil… cher… cher amour… Embrasse mes lèvres… embrasse ma nuque… embrasse mes cheveux… cher petit voyou!…

Sa chevelure avait une odeur animale si puissante et de si électriques caresses que son seul contact, sur ma peau, me faisait instantanément oublier fièvres, fatigues et douleurs… et je sentais aussitôt circuler, galoper en mes veines d'héroïques ardeurs et des forces nouvelles…

—Ah! comme nous allons nous amuser, chère petite âme… Quand je vais aux forçats… ça me donne le vertige… et j'ai, dans tout le corps, des secousses pareilles à de l'amour… il me semble, vois-tu… il me semble que je descends au fond de ma chair… tout au fond des ténèbres de ma chair… Ta bouche… donne-moi ta bouche… ta bouche… ta bouche… ta bouche!…

Et leste, preste, impudique et joyeuse, suivie du chien rouge qui bondissait, elle alla se remettre aux mains des femmes, chargées de l'habiller…

Je n'étais plus très triste, je n'étais plus très las… Le baiser de Clara, dont j'avais, sur les lèvres, le goût—comme un magique goût d'opium—insensibilisait mes souffrances, ralentissait les pulsations de ma fièvre, éloignait jusqu'à l'invisible l'image monstrueuse d'Annie morte… Et je regardai le jardin d'un regard apaisé…

Apaisé?…

Le jardin descendait en pentes douces, orné partout d'essences rares et de précieuses plantes… Une allée d'énormes camphriers partait du kiosque où j'étais, aboutissait à une porte rouge, en forme de temple, qui donnait sur la campagne… Entre les branches feuillues des arbres gigantesques masquant, à gauche, la vue, j'apercevais, par places, le fleuve qui luisait, comme de l'argent poli, sous le soleil… J'essayai de m'intéresser aux multiples décorations du jardin… à ses fleurs étranges, à ses monstrueuses végétations… Un homme traversa l'allée, qui conduisait en laisse deux panthères indolentes… Ici, au milieu d'une pelouse, se dressait un immense bronze, représentant je ne sais quelle divinité, obscène et cruelle… Là, des oiseaux, grues à manteau bleu, toucans à gorge rouge de l'Amérique tropicale, faisans vénérés, canards casqués et cuirassés d'or, vêtus de pourpres éclatantes comme d'antiques guerriers, longirostres multicolores, cherchaient l'ombre, au bord des massifs… Mais, ni les oiseaux, ni les fauves, ni les Dieux, ni les fleurs ne pouvaient fixer mon attention, ni le bizarre palais qui, à ma droite, entre les cedrèles et les bambous, superposait ses claires terrasses garnies de fleurs, ses balcons ombreux et ses toits coloriés… Ma pensée était ailleurs… très loin, très loin… par-delà les mers et les forêts… Elle était en moi… sombrée en moi… au plus profond de moi!…

Apaisé?…

À peine Clara eut-elle disparu derrière les feuillages du jardin que le remords d'être là me saisit… Pourquoi étais-je revenu?… À quelle folie, à quelle lâcheté avais-je donc obéi?… Elle m'avait dit un jour, vous vous souvenez, sur le bateau: «Quand vous serez trop malheureux, vous vous en irez!»… Je me croyais fort de tout mon passé infâme… et je n'étais, en effet, qu'un enfant débile et inquiet… Malheureux?… Ah oui! je l'avais été, jusqu'aux pires tortures, jusqu'au plus prodigieux dégoût de moi-même… Et j'étais parti!… Par une ironie vraiment persécutrice, j'avais profité, pour fuir Clara, du passage à Canton d'une mission anglaise—j'étais décidément voué aux missions—qui allait explorer les régions peu connues de l'Annam… C'était l'oubli, peut-être… et peut-être la mort. Durant deux années, deux longues et cruelles années, j'avais marché… marché… Et ce n'avait été ni l'oubli, ni la mort… Malgré les fatigues, les dangers, la fièvre maudite, pas un jour, pas une minute, je n'avais pu me guérir de l'affreux poison qu'avait déposé, dans ma chair, cette femme dont je sentais que ce qui m'attachait à elle, que ce qui me rivait à elle, c'était l'effrayante pourriture de son âme et ses crimes d'amour, qui était un monstre, et que j'aimais d'être un monstre!… J'avais cru—l'ai-je cru vraiment?—me relever par son amour… et voilà que j'étais descendu plus bas, au fond du gouffre empoisonné dont, quand on en a une fois respiré l'odeur, on ne remonte jamais plus. Souvent, au fond des forêts, hanté de la fièvre, après les étapes—sous ma tente—j'avais cru tuer, par l'opium, la monstrueuse et persistante image… Et l'opium me l'évoquait plus formelle, plus vivante, plus impérieuse que jamais… Alors, je lui avais écrit des lettres folles, injurieuses, imprécatoires, des lettres où l'exécration la plus violente se mêlait à la plus soumise adoration… Elle m'avait répondu des lettres charmantes, inconscientes et plaintives, que je trouvais, parfois, dans les villes et les postes où nous passions… Elle-même se disait malheureuse de mon abandon… pleurait, suppliait… me rappelait. Elle ne trouvait pas d'autres excuses que celle-ci: «Comprends donc, mon chéri—m'écrivait-elle—que je n'ai pas l'âme de ton affreuse Europe… Je porte, en moi, l'âme de la vieille Chine, qui est bien plus belle… Est-ce désolant que tu ne puisses te faire à cette idée?»… J'appris, ainsi, par une de ses lettres, qu'elle avait quitté Canton où elle ne pouvait plus vivre sans moi, pour venir avec Annie habiter une ville plus au sud de la Chine, «qui était merveilleuse»… Ah! comment ai-je pu si longtemps résister au mauvais désir d'abandonner mes compagnons et de gagner cette ville maudite et sublime, ce délicieux et torturant enfer, où Clara respirait, vivait… en des voluptés inconnues et atroces, dont je mourais maintenant de ne plus prendre ma part… Et j'étais revenu à elle, comme l'assassin revient au lieu même de son crime…

Des rires dans le feuillage, de petits cris… un bondissement de chien… C'était Clara… Elle était vêtue, moitié à la chinoise, moitié à l'européenne… Une blouse de soie mauve pâle, semée de fleurs à peine dorées, l'enveloppait de mille plis, tout en dessinant son corps svelte et ses formes pleines… Elle avait un grand chapeau de paille blonde, au fond duquel son visage apparaissait, pareil à une fleur rose dans de l'ombre claire… Et ses petits pieds étaient chaussés de peau jaune… Quand elle entra dans le kiosque, ce fut comme une explosion de parfums…

—Vous me trouvez drôlement fagotée, n'est-ce pas?… Ô l'homme triste d'Europe, qui n'a pas ri, une seule fois, depuis qu'il est de retour… Est-ce que je ne suis pas belle?…

Comme je ne me levais pas du divan où je m'étais allongé:

—Vite! vite!… mon chéri… Car il faut que nous fassions le grand tour… Je mettrai mes gants en route… Allons… Venez!… Non… non… pas vous!… ajouta-t-elle, en repoussant doucement le chien qui jappait, bondissait, frétillait de la queue…

Elle appela un boy et lui recommanda de nous suivre avec le panier à viande et la petite fourche.

—Ah! m'expliqua-t-elle… très amusant!… Un amour de panier tressé par le meilleur vannier de la Chine… et la fourche… tu vas voir, une amour de petite fourche dont les dents sont de platine incrusté d'or, et le manche de jade vert… vert comme le ciel aux premières lueurs du matin… vert comme étaient les yeux de la pauvre Annie!… Allons ne faites pas cette vilaine figure d'enterrement, chéri… et venez vite… vite…

Et nous nous mîmes en marche par le soleil, par l'affreux soleil qui noircissait l'herbe, fanait toutes les pivoines du jardin, et me pesait au crâne, ainsi qu'un lourd casque de plomb.

II

Le bagne est de l'autre côté de la rivière qui, au sortir de la ville, déroule lentement, sinistrement, entre des berges plates, ses eaux pestilentielles et toutes noires. Pour s'y rendre, il faut faire un long détour, atteindre un pont sur lequel, tous les mercredis, au milieu d'une affluence considérable de personnes élégantes, se tient le marché de la Viande-aux-Forçats.

Clara avait refusé le palanquin. Nous descendîmes, à pied, le jardin situé hors l'enceinte de la cité et, par un sentier, bordé ici de pierres brunes, là d'épaisses haies de roses blanches ou de troènes taillés, nous gagnâmes les faubourgs, à cet endroit où la ville diminuée se fait presque la campagne, où les maisons, devenues des cahutes, s'espacent, de loin en loin, dans de petits enclos, treillagés de bambous. Ce ne sont, ensuite, que vergers en fleurs, cultures de maraîchers ou terrains vagues. Des hommes nus jusqu'à la ceinture, coiffés de chapeaux en forme de cloche, travaillaient péniblement sous le soleil, et plantaient des lis—ces beaux lis tigrés dont les pétales ressemblent à des pattes d'araignée marine, et dont les bulbes savoureux servent à la nourriture des riches. Nous passâmes ainsi devant quelques misérables hangars où des potiers tournaient des pots, où des trieurs de chiffons, accroupis, parmi de vastes corbeilles, inventoriaient la récolte du matin, tandis que passait et repassait au-dessus d'eux, une bande de corors affamés et croassants. Plus loin, sous un énorme figuier, nous vîmes, assis à la margelle d'une fontaine, un doux et méticuleux vieillard qui lavait des oiseaux. À chaque instant, nous croisions des palanquins qui transportaient vers la ville des matelots européens, déjà ivres. Et, derrière nous, ardente et tassée, escaladant la haute colline, la ville, avec ses temples et ses étranges maisons rouges, vertes, jaunes, crépitait dans la lumière.

Clara marchait vite, sans pitié pour ma fatigue, sans souci du soleil qui embrasait l'atmosphère et, malgré nos parasols, nous brûlait la peau; elle marchait libre, souple, hardie, heureuse. Parfois, sur un ton de reproche enjoué, elle me disait:

—Que vous êtes lent, chéri… Dieu que vous êtes lent!… Vous n'avancez pas… Pourvu que les portes du bagne ne soient pas ouvertes quand nous arriverons et que les forçats ne soient pas gavés!… Ce serait affreux!… Oh! comme je vous détesterais!

De temps en temps, elle me donnait des pastilles d'hamamélis, dont la vertu est d'activer la respiration, et, les yeux moqueurs:

—Oh! petite femme!… petite femme… petite femme de rien du tout!

Puis, moitié rieuse, moitié fâchée, elle se mettait à courir… Et j'avais beaucoup de peine à la suivre… Plusieurs fois, je dus m'arrêter et reprendre haleine. Il me semblait que mes veines se rompaient, que mon cœur éclatait dans ma poitrine.

Et Clara répétait, de sa voix gazouilleuse:

—Petite femme!… Petite femme de rien du tout!

Le sentier débouche sur le quai du fleuve. Deux grands steamers débarquaient du charbon et des marchandises d'Europe; quelques jonques appareillaient pour la pêche; une nombreuse flottille de sampangs, avec ses tentes bigarrées, dormait à l'ancre, bercée par le léger clapotement de l'eau. Pas un souffle ne passait dans l'air.

Ce quai m'offensa. Il était sale et défoncé, couvert de poussière noire, jonché de vidures de poisson. De puantes odeurs, des bruits de rixes, des chants de flûte, des abois de chien nous arrivaient du fond des taudis qui le bordent: maisons de thé vermineuses, boutiques en coupe-gorge, factoreries louches. Clara me montra, en riant, une sorte de petite échoppe où l'on vendait, étalés sur des feuilles de caladium, des portions de rats et des quartiers de chiens, des poissons pourris, des poulets étiques, enduits de copal, des régimes de bananes et des chauves-souris saignantes, enfilées sur de mêmes broches…

À mesure que nous avancions, les odeurs se faisaient plus intolérables, les ordures plus épaisses. Sur le fleuve, les bateaux se pressaient, se tassaient, mêlant les becs sinistres de leurs proues et les lambeaux déchirés de leurs pauvres voilures. Là vivait une population dense—pêcheurs et pirates—affreux démons de la mer, au visage boucané, aux lèvres rougies par le bétel, et dont les regards vous donnaient le frisson. Ils jouaient aux dés, hurlaient, se battaient; d'autres, plus pacifiques, éventraient des poissons qu'ils faisaient ensuite sécher au soleil, en guirlandes, sur des cordes… D'autres encore dressaient des singes à faire mille gentillesses et obscénités.

—Amusants, pas?… me dit Clara… Et ils sont plus de trente mille qui n'ont pas d'autre domicile que leurs bateaux!… Par exemple, le diable seul sait ce qu'ils font!…

Elle releva sa robe, découvrit le bas de sa jambe agile et nerveuse, et, longtemps, nous suivîmes l'horrible chemin, jusqu'au pont dont les surconstructions bizarres et les cinq arches massives, peintes de couleurs violentes, enjambent la rivière, sur laquelle, au gré des remous et des courants, tournent, tournent et descendent de grands cercles huileux.

Sur le pont, le spectacle change, mais l'odeur s'aggrave, cette odeur si particulière à toute la Chine et qui, dans les villes, les forêts et les plaines, vous fait songer, sans cesse, à la pourriture et à la mort.

De petites boutiques imitant les pagodes, des tentes en forme de kiosque, drapées d'étoffes claires et soyeuses, d'immenses parasols, plantés sur des chariots et des éventaires roulants, se pressent les uns contre les autres. Dans ces boutiques, sous ces tentes et ces parasols, de gros marchands, à ventre d'hippopotame, vêtus de robes jaunes, bleues, vertes, hurlant et tapant sur des gongs, pour attirer les clients, débitent des charognes de toute sorte: rats morts, chiens noyés, quartiers de cerfs et de chevaux, purulentes volailles, entassés, pêle-mêle, dans de larges bassines de bronze.

—Ici… ici… par ici!… venez par ici!… Et regardez!… et choisissez!… Nulle part vous n'en trouverez de meilleure… Il n'y en a pas de plus corrompue.

Et, fouillant dans les bassines, ils brandissent, comme des drapeaux, au bout de longs crochets de fer, d'ignobles quartiers de viande sanieuse, et, avec d'atroces grimaces qu'accentuent les rouges balafres de leurs visages peints ainsi que des masques, ils répètent parmi le retentissement enragé des gongs et les clameurs concurrentes:

—Ici… ici… par ici!… Venez par ici… et regardez… et choisissez… Nulle part, vous n'en trouverez de meilleure… Il n'y en a pas de plus corrompue…

Dès que nous fûmes engagés sur le pont, Clara me dit:

—Ah! tu vois, nous sommes en retard. C'est de ta faute!… Dépêchons-nous.

En effet, une foule nombreuse de Chinoises et, parmi elles, quelques Anglaises et quelques Russes—car il n'y avait que fort peu d'hommes, hormis les commissionnaires—grouillait sur le pont. Robes brodées de fleurs et de métamorphoses, ombrelles multicolores, éventails agiles comme des oiseaux, et des rires, et des cris, et de la joie, et de la lutte, tout cela vibrait, chatoyait, chantait, voletait dans le soleil, telle une fête de vie et d'amour.

—Ici… ici… par ici!… Venez par ici!…

Ahuri par la bousculade, étourdi par le glapissement des marchands et les vibrations sonores des gongs, il fallut presque me battre pour pénétrer dans la foule et pour protéger Clara contre les insultes des unes, les coups des autres. Combat grotesque, en vérité, car j'étais sans résistance et sans force, et je me sentais emporté dans ce tumulte humain aussi facilement que l'arbre mort roulé dans les eaux furieuses d'un torrent… Clara, elle, se jetait au plus fort de la mêlée. Elle subissait le brutal contact et, pour ainsi dire, le viol de cette foule, avec un plaisir passionné… Un moment, elle s'écria, glorieusement:

—Vois, chéri… ma robe est toute déchirée… C'est délicieux!

Nous eûmes beaucoup de peine à nous frayer un passage jusqu'aux boutiques encombrées, assiégées, comme pour un pillage.

—Regardez et choisissez!… Nulle part, vous n'en trouverez de meilleure.

—Ici… ici… par ici!… Venez par ici!…

Clara prit l'amour de petite fourche des mains du boy qui nous suivait avec son amour de panier, et elle piqua dans les bassines.

—Pique aussi, toi!… pique, cher amour!…

Je crus que le cœur allait me manquer, à cause de l'épouvantable odeur de charnier qui s'exhalait de ces boutiques, de ces bassines remuées, de toute cette foule, se ruant aux charognes, comme si c'eût été des fleurs.

—Clara, chère Clara! implorai-je… Partons d'ici, je vous en prie!

—Oh! comme vous êtes pâle! Et pourquoi?… N'est-ce donc pas très amusant?…

—Clara… chère Clara!… insistai-je… Partons d'ici, je vous en supplie!… Il m'est impossible de supporter plus longtemps cette odeur.

—Mais cela ne sent pas mauvais, mon amour… Cela sent la mort, voilà tout!…

Elle ne semblait pas incommodée… Aucune grimace de dégoût ne plissait sa peau blanche, aussi fraîche qu'une fleur de cerisier. Par l'ardeur voilée de ses yeux, par le battement de ses narines, on eût dit qu'elle éprouvait une jouissance d'amour… Elle humait la pourriture, avec délices, comme un parfum.

—Oh! le beau… beau morceau!…

Avec des gestes gracieux, elle emplit le panier de l'immonde débris.

Et, péniblement, à travers la foule surexcitée, parmi les abominables odeurs, nous continuâmes notre route.

—Vite!… vite!…

III

Le bagne est construit au bord de la rivière. Ses murs quadrangulaires enferment un terrain de plus de cent mille mètres carrés. Pas une seule fenêtre; pas d'autre ouverture que l'immense porte, couronnée de dragons rouges, armée de lourdes barres de fer. Les tours des veilleurs, des tours carrées que termine une superposition de toits aux becs recourbés, marquent les quatre angles de la sinistre muraille. D'autres, plus petites, s'espacent à intervalles réguliers. La nuit, toutes ces tours s'allument comme des phares et projettent autour du bagne, sur la plaine et sur le fleuve, une lumière dénonciatrice. L'une de ces murailles plonge dans l'eau noire, fétide et profonde, ses solides assises que tapissent des algues gluantes. Une porte basse communique, par un pont-levis, avec l'estacade qui s'avance jusqu'au milieu du fleuve, et aux charpentes de laquelle sont amarrés de nombreuses barques de service et des sampangs. Deux hallebardiers, lance au poing, surveillent la porte. À droite de l'estacade, un petit cuirassé, du modèle de nos garde-pêche, se tient immobile, la gueule de ses trois canons braquée sur le bagne. À gauche, aussi loin que l'œil peut apercevoir la rivière, vingt-cinq ou trente rangées de bateaux masquent l'autre rive d'un fouillis de planches multicolores, de mâts bariolés, de cordages, de voiles grises. Et, de temps en temps, l'on voit passer ces massives embarcations à roue que des malheureux, enfermés dans une cage, actionnent péniblement de leurs bras secs et nerveux.

Derrière le bagne, au loin, très loin, jusqu'à la montagne qui ceinture l'horizon d'une ligne sombre, s'étendent des terrains rocailleux, avec de courtes ondulations, des terrains, ici, couleur de bistre, et là, de sang séché, dans lesquels ne poussent que des acers maigres, des chardons bleuâtres et des cerisiers rabougris qui ne fleurissent jamais. Désolation infinie! Accablante tristesse!… Durant huit mois de l'année, le ciel reste bleu, d'un bleu lavé de rouge où s'avivent les reflets d'un perpétuel incendie, d'un bleu implacable où n'ose jamais s'aventurer le caprice d'un nuage. Le soleil cuit la terre, torréfie les rocs, vitrifie les cailloux qui, sous les pieds, éclatent avec des craquements de verre et des crépitements de flamme. Nul oiseau ne brave cette fournaise aérienne. Il ne vit là que d'invisibles organismes, des grouillements bacillaires qui, vers le soir, alors que les mornes vapeurs montent avec le chant des matelots de la rivière exténuée, prennent distinctement les formes de la fièvre, de la peste, de la mort!

Quel contraste avec l'autre rive où le sol, gras et riche, couvert de jardins et de vergers, nourrit les arbres géants et les fleurs merveilleuses!

Au sortir du pont, nous avions pu, par bonheur, trouver un palanquin qui nous transporta, à travers la brûlante plaine, presque au bagne dont les portes étaient encore fermées. Une équipe d'agents de police, armés de lances à banderoles jaunes et d'immenses boucliers derrière lesquels ils disparaissaient presque, contenait la foule impatiente et très nombreuse. À chaque minute, elle grossissait. Des tentes étaient dressées où l'on buvait du thé, où l'on grignotait de jolis bonbons, des pétales de roses et d'acacias roulés dans de fines pâtes odorantes et granitées de sucre. Dans d'autres, des musiciens jouaient de la flûte et des poètes disaient des vers, tandis que le punka, agitant l'air embrasé, répandait une légère fraîcheur, un frôlement de fraîcheur sur les visages. Et des marchands ambulants vendaient des images, d'anciennes légendes de crimes, des figurations de tortures et de supplices, des estampes et des ivoires, étrangement obscènes. Clara acheta quelques-uns de ces derniers, et elle me dit:

—Vois comme les Chinois, qu'on accuse d'être des barbares, sont au contraire plus civilisés que nous; comme ils sont plus que nous dans la logique de la vie et dans l'harmonie de la nature!… Ils ne considèrent point l'acte d'amour comme une honte qu'on doive cacher… Ils le glorifient au contraire, en chantent tous les gestes et toutes les caresses… de même que les anciens, d'ailleurs, pour qui le sexe, loin d'être un objet d'infamie, une image d'impureté, était un Dieu!… Vois aussi comme tout l'art occidental y perd qu'on lui ait interdit les magnifiques expressions de l'amour. Chez nous, l'érotisme est pauvre, stupide et glaçant… il se présente toujours avec des allures tortueuses de péché, tandis qu'ici, il conserve toute l'ampleur vitale, toute la poésie hennissante, tout le grandiose frémissement de la nature… Mais toi, tu n'es qu'un amoureux d'Europe… une pauvre petite âme timide et frileuse, en qui la religion catholique a sottement inculqué la peur de la nature et la haine de l'amour… Elle a faussé, perverti en toi le sens de la vie…

—Chère Clara, objectai-je…, est-il donc naturel que vous recherchiez la volupté dans la pourriture et que vous meniez le troupeau de vos désirs s'exalter aux horribles spectacles de douleur et de mort?… N'est-ce point là, au contraire, une perversion de cette Nature dont vous invoquez le culte, pour excuser, peut-être, ce que vos sensualités ont de criminel et de monstrueux?…

—Non! fit Clara, vivement… puisque l'Amour et la Mort, c'est la même chose!… et puisque la pourriture, c'est l'éternelle résurrection de la Vie… Voyons…

Tout à coup, elle s'interrompit et me demanda:

—Mais, pourquoi me dis-tu cela?… Es-tu drôle!…

Et, avec une moue charmante, elle ajouta:

—Est-ce ennuyeux que tu ne comprennes rien!… Comment ne sens-tu pas?… comment n'as-tu pas encore senti que c'est, je ne dis pas même dans l'amour, mais dans la luxure, qui est la perfection de l'amour, que toutes les facultés cérébrales de l'homme se révèlent et s'aiguisent… que c'est par la luxure, seule, que tu atteins au développement total de la personnalité?… Voyons… dans l'acte d'amour, n'as-tu donc jamais songé, par exemple, à commettre un beau crime?… c'est-à-dire à élever ton individu au-dessus de tout, enfin?… Et si tu n'y as pas songé, alors, pourquoi fais-tu l'amour?…

—Je n'ai pas la force de discuter, balbutiai-je… Et il me semble que je marche dans un cauchemar… Ce soleil… cette foule… ces odeurs… et tes yeux… ah! tes yeux de supplice et de volupté… et ta voix… et ton crime… tout cela m'effraie… tout cela me rend fou!…

Clara eut un petit rire moqueur.

—Pauvre mignon!… soupira-t-elle drôlement… Tu ne diras pas cela, ce soir, quand tu seras dans mes bras… et que je t'aimerai!…

La foule s'animait de plus en plus. Des bonzes, accroupis sous des ombrelles, étalaient de longues robes rouges autour d'eux, ainsi que des flaques de sang, frappaient sur des gongs, à coups frénétiques, et ils invectivaient grossièrement les passants qui, pour apaiser leurs malédictions, laissaient dévotement tomber, en des jattes de métal, de larges pièces de monnaie.

Clara m'emmena sous une tente toute brodée de fleurs de pêcher, me fit asseoir, près d'elle, sur une pile de coussins, et elle me dit, en me caressant le front de sa main électrique, de sa main donneuse d'oubli et verseuse d'ivresse:

—Mon Dieu!… que tout cela est long, chéri!… Chaque semaine, c'est la même chose… On n'en finit jamais d'ouvrir la porte… Pourquoi ne parles-tu pas?… Est-ce que je te fais peur?… Es-tu content d'être venu?… Es-tu content que je te caresse, chère petite canaille adorée?… Oh! tes beaux yeux fatigués!… C'est la fièvre… et c'est moi aussi, dis?… Dis que c'est moi?… Veux-tu boire du thé?… Veux-tu encore une pastille d'hamamélis?…

—Je voudrais n'être plus ici!… Je voudrais dormir!…

—Dormir!… Que tu es étrange!… Oh! tu vas voir, tout à l'heure, comme c'est beau!… comme c'est terrible!… Et quels extraordinaires… quels inconnus… quels merveilleux désirs cela vous fait entrer dans la chair!… Nous reviendrons par le fleuve, dans mon sampang… Et nous passerons la nuit dans un bateau de fleurs… Tu veux, pas?…

Elle me donna sur les mains quelques légers coups d'éventail:

—Mais tu ne m'écoutes pas?… Pourquoi ne m'écoutes-tu pas?… Tu es pâle et tu es triste… Et, en vérité, tu ne m'écoutes pas du tout…

Elle se pelotonna contre moi, tout contre moi, onduleuse et câline:

—Tu ne m'écoutes pas, vilain, reprit-elle… Et tu ne me caresses même pas!… caresse-moi donc, chéri!… Tâte comme mes seins sont froids et durs…

Et, d'une voix plus sourde, son regard dardant sur moi des flammes vertes, voluptueuse et cruelle, elle parla ainsi:

—Tiens!… il y a huit jours… j'ai vu une chose extraordinaire… Oh! cher amour, j'ai vu fouetter un homme, parce qu'il avait volé un poisson… Le juge avait déclaré simplement ceci: «Il ne faut pas toujours dire d'un homme qui porte un poisson à la main: c'est un pêcheur!» Et il avait condamné l'homme à mourir, sous les verges de fer… Pour un poisson, chéri!… Cela se passa dans le jardin des supplices… L'homme était, figure-toi, agenouillé sur la terre, et sa tête reposait sur une espèce de billot… un billot tout noir de sang ancien… L'homme avait le dos et les reins nus… un dos et des reins comme du vieil or!… J'arrivai juste au moment où un soldat, ayant empoigné sa natte qu'il avait très longue, la nouait à un anneau scellé à une dalle de pierre, dans le sol… Près du patient, un autre soldat faisait rougir, au feu d'une forge, une petite… une toute petite badine de fer… Et voici… Écoute-moi bien!… M'écoutes-tu?… Quand la badine était rouge, le soldat fouettait l'homme à tour de bras, sur les reins… La badine faisait: chuitt! dans l'air… et elle pénétrait, très avant, dans les muscles qui grésillaient et d'où s'élevait une petite vapeur roussâtre… comprends-tu?… Alors, le soldat laissait refroidir la badine dans les chairs qui se boursouflaient et se refermaient… puis, lorsqu'elle était froide, il l'arrachait violemment, d'un seul coup… avec de menus lambeaux saignants… Et l'homme poussait d'affreux cris de douleur… Puis le soldat recommençait… Il recommença quinze fois!… Et à moi, aussi, chère petite âme, il me semblait que la badine entrait, à chaque coup, dans mes reins… C'était atroce et très doux!

Comme je me taisais:

—C'était atroce et très doux, répéta-t-elle… Et si tu savais comme il était beau, cet homme… comme il était fort!… Des muscles pareils à ceux des statues… Embrasse-moi, cher amour… embrasse-moi donc!

Les prunelles de Clara s'étaient révulsées. Entre ses paupières mi-closes, je ne voyais plus que le blanc de ses yeux… Elle dit encore:

—Il ne bougeait pas… Cela faisait sur son dos comme des petites vagues… Oh! tes lèvres!…

Après quelques secondes de silence, elle reprit:

—L'année dernière, avec Annie, j'ai vu quelque chose de bien plus étonnant… J'ai vu un homme qui avait violé sa mère et l'avait ensuite éventrée d'un coup de couteau. Il paraît, du reste, qu'il était fou… Il fut condamné au supplice de la caresse… Oui, mon chéri… Est-ce admirable?… On ne permet pas aux étrangers d'assister à ce supplice qui, d'ailleurs, est très rare aujourd'hui… Mais nous avions donné de l'argent au gardien qui nous dissimula, derrière un paravent… Annie et moi, nous avons tout vu… Le fou—il n'avait pas l'air fou—était étendu sur une table très basse, les membres et le corps liés par de solides cordes… la bouche bâillonnée… de façon à ce qu'il ne pût faire un mouvement, ni pousser un cri… Une femme, pas belle, pas jeune, au masque grave, entièrement vêtue de noir, le bras nu cerclé d'un large anneau d'or, vint s'agenouiller auprès du fou… Elle empoigna sa verge… et elle officia… Oh! chéri!… chéri!… Si tu avais vu!… Cela dura quatre heures… quatre heures, pense!… quatre heures de caresses effroyables et savantes, pendant lesquelles la main de la femme ne se ralentit pas une minute, pendant lesquelles son visage demeura froid et morne!… Le patient expira dans un jet de sang qui éclaboussa toute la face de la tourmenteuse… Jamais je n'ai rien vu de si atroce, et ce fut si atroce, mon chéri, qu'Annie et moi nous nous évanouîmes… Je pense toujours à cela!…

Avec un air de regret, elle ajouta:

—Cette femme avait, à l'un de ses doigts, un gros rubis qui, durant le supplice, allait et venait dans le soleil, comme une petite flamme rouge et dansante… Annie l'acheta… Je ne sais ce qu'il est devenu… Je voudrais bien l'avoir.

Clara se tut, l'esprit sans doute retourné aux impures et sanglantes images de cet abominable souvenir…

Quelques minutes après, il se fit dans les tentes et parmi la foule une rumeur. À travers mes paupières alourdies et qui, malgré moi, s'étaient presque fermées, à l'horreur de ce récit, je vis des robes et des robes, et des ombrelles, et des éventails, et des visages heureux, et des visages maudits danser, tourbillonner, se précipiter… C'était comme une poussée de fleurs immenses, comme un tournoiement d'oiseaux féeriques…

—Les portes, cher petit cœur… s'écria Clara… les portes qu'on ouvre!… Viens… viens vite!… Et ne sois plus triste, ah! je t'en supplie!… Pense à toutes les belles choses que tu vas voir et que je t'ai dites!…

Je me soulevai… Et, me saisissant le bras, elle m'entraîna, avec elle, je ne sais où…

IV

La porte du bagne s'ouvrait sur un large couloir obscur. Du fond de ce couloir, mais de plus loin que le couloir, nous arrivaient assourdis, ouatés par la distance, des sons de cloche. Et les ayant entendus, Clara heureuse, battit des mains.

—Oh! cher amour!… La cloche!… La cloche!… Nous avons de la chance… Ne sois plus triste… ne sois plus malade, je t'en prie!…

On se pressait si furieusement, à l'entrée du bagne, que les agents de police avaient peine à mettre un peu d'ordre dans le tumulte. Caquetages, cris, étouffements, froissements d'étoffes, heurts d'ombrelles et d'éventails, ce fut dans cette mêlée que Clara se jeta résolument, plus exaltée d'avoir entendu cette cloche, dont je ne songeai pas à lui demander pourquoi elle sonnait ainsi et ce que signifiaient ses petits glas sourds, ses petits glas lointains, qui lui causaient tant de plaisir!…

—La cloche!… la cloche!… la cloche!… Viens!…

Mais nous n'avancions pas, malgré l'effort des boys, porteurs de paniers, qui, à grands coups de coude, tentaient de frayer un passage à leurs maîtresses. De longs portefaix, au masque grimaçant, affreusement maigres, la poitrine à nu et couturée sous leurs loques, tendaient en l'air, au-dessus des têtes, des corbeilles pleines de viande, où le soleil accélérait la décomposition et faisait éclore tout un fourmillement de vies larvaires. Spectres de crime et de famine, images de cauchemar et de tueries, démons ressuscités des plus lointaines, des plus terrifiantes légendes de la Chine, j'en voyais, près de moi, dont un rire déchiquetait en scie la bouche aux dents laquées de bétel et se prolongeait jusqu'à la pointe de la barbiche, en torsions sinistres. D'autres s'injuriaient et se tiraient par la natte, cruellement; d'autres, avec des glissements de fauves, s'insinuaient dans la forêt humaine, fouillaient les poches, coupaient les bourses, happaient les bijoux et ils disparaissaient, emportant leur butin.

—La cloche!… la cloche!… répétait Clara.

—Mais quelle cloche?…

—Tu verras… C'est une surprise!…

Et les odeurs soulevées par la foule—odeurs de cabinets de toilette et d'abattoir mêlées, puanteurs des charognes et parfums des chairs vivantes m'affadissaient le cœur, me glaçaient la moelle. C'était en moi la même impression d'engourdissement léthargique que tant de fois j'avais ressentie dans les forêts de l'Annam, le soir, alors que les miasmes quittent les terreaux profonds et embusquent la mort derrière chaque fleur, derrière chaque feuille, derrière chaque brin d'herbe. En même temps, pressé, bousculé de tous les côtés, et la respiration me manquant presque, j'allais enfin défaillir.

—Clara!… Clara!… appelai-je.

Elle me fit respirer des sels, dont la puissance cordiale me ranima un peu. Elle était, elle, libre, très joyeuse au milieu de cette foule dont elle humait les odeurs, dont elle subissait les plus répugnantes étreintes avec une sorte de volupté pâmée. Elle tendait son corps—tout son corps svelte et vibrant—aux brutalités, aux coups, aux déchirements. Sa peau, si blanche, se colorait de rose ardent; ses yeux avaient un éclat noyé de joie sexuelle; ses lèvres se gonflaient, tels de durs bourgeons prêts à fleurir… Elle me dit encore, avec une sorte de pitié railleuse:

—Ah! petite femme… petite femme… petite femme!… Vous ne serez jamais qu'une petite femme de rien du tout!…

Au sortir de l'éblouissante, de l'aveuglante lumière du soleil, le couloir où, enfin, nous parvînmes, me sembla, tout d'abord, plein de ténèbres. Puis, les ténèbres peu à peu s'effaçant, je pus me rendre compte du lieu où je me trouvais.

Le couloir était vaste, éclairé d'en haut par un vitrage qui ne laissait passer à travers l'opacité du verre qu'une lumière atténuée de velarium. Une sensation de fraîcheur humide, presque de froid m'enveloppa tout entier, comme d'une caresse de source. Les murs suintaient, ainsi que des parois de grottes souterraines. Sous mes pieds brûlés par les cailloux de la plaine, le sable, dont les dalles du couloir étaient semées, avait la douceur molle des dunes, près de la mer… J'aspirai l'air largement, à pleins poumons. Clara me dit:

—Tu vois comme on est gentil pour les forçats, ici… Du moins, ils sont au frais.

—Mais où sont-ils?… demandai-je… À droite et à gauche, je ne vois que des murs!

Clara sourit.

—Comme tu es curieux!… Te voilà maintenant plus impatient que moi!… Attends… attends un peu!…. Tout à l'heure, mon chéri… Tiens!…

Elle s'était arrêtée et me désignait un point vague du couloir, l'œil plus brillant, les narines battantes, l'oreille tendue aux bruits, comme une chevrette aux écoutes dans la forêt.

—Entends-tu?… Ce sont eux!… Entends-tu?…

Alors, par-delà les rumeurs de la foule qui envahissait le couloir, par-delà les voix bourdonnantes, je perçus des cris, des plaintes sourdes, des traînements de chaînes, des respirations haletantes comme des forges, d'étranges et prolongés rauquements de fauves. Cela semblait venir des profondeurs de la muraille, de dessous la terre… des abîmes mêmes de la mort… on ne savait d'où…

—Entends-tu?… reprit Clara. Ce sont eux… tu vas les voir tout de suite… avançons! Prends mon bras… Regarde bien… Ce sont eux!… Ce sont eux!…

Nous nous remîmes à marcher, suivis du boy attentif aux gestes de sa maîtresse. Et l'affreuse odeur de cadavre nous accompagnait aussi, ne nous lâchait plus, augmentée d'autres odeurs dont l'âcreté ammoniacale nous piquait les yeux et la gorge.

La cloche sonnait toujours, là-bas… là-bas… lente et douce, étouffée, pareille à la plainte d'un agonisant. Clara répéta pour la troisième fois:

—Oh! cette cloche!… Il meurt… il meurt, mon chéri… nous le verrons peut-être!

Tout à coup, je sentis ses doigts m'entrer nerveusement dans la peau.

—Mon chéri!… mon chéri!… À ta droite!… Quelle horreur!…

Vivement, je tournai la tête… L'infernal défilé commençait.

À droite, c'étaient, dans le mur, de vastes cellules, ou plutôt de vastes cages fermées par des barreaux et séparées l'une de l'autre par d'épaisses cloisons de pierre. Les dix premières étaient occupées, chacune, par dix condamnés; et, toutes les dix, elles répétaient le même spectacle. Le col serré dans un carcan si large qu'il était impossible de voir les corps, on eût dit d'effrayantes, de vivantes têtes de décapités posées sur des tables. Accroupis parmi leurs ordures, les mains et les pieds enchaînés, ils ne pouvaient s'étendre, ni se coucher, ni jamais se reposer. Le moindre mouvement, en déplaçant le carcan autour de leur gorge à vif et de leur nuque saignante, leur faisait pousser des hurlements de souffrance, auxquels se mêlaient d'atroces insultes pour nous et des supplications aux dieux, tour à tour.

J'étais muet d'épouvante.

Légère, avec de jolis frissons et d'exquis gestes, Clara piqua dans le panier du boy quelques menus morceaux de viande qu'elle lança gracieusement à travers les barreaux dans la cage. Les dix têtes, simultanément, oscillèrent sur les carcans balancés; simultanément les vingt prunelles, exorbitées, jetèrent sur la viande des regards rouges, des regards de terreur et de faim… Puis, un même cri de douleur sortit des dix bouches tordues… Et conscients de leur impuissance, les condamnés ne bougèrent plus. Ils restèrent la tête légèrement inclinée et comme prête à rouler sur la déclivité du carcan, les traits de leur face décharnée et blême convulsés dans une grimace rigide, dans une sorte d'immobile ricanement.

—Ils ne peuvent pas manger, expliqua Clara… Ils ne peuvent pas atteindre la viande… Dame!… avec ces machines-là, ça se comprend… Au fond, ça n'est pas très neuf… C'est le supplice de Tantale, décuplé par l'horreur de l'imagination chinoise… Hein?… crois-tu, tout de même, qu'il y a des gens malheureux?…

Elle lança encore, à travers les barreaux, un menu morceau de charogne qui, tombant sur le coin d'un des carcans, lui imprima un léger mouvement d'oscillation… De sourds grognements répondirent à ce geste: une haine plus féroce et plus désespérée s'alluma, en même temps, dans les vingt prunelles… Instinctivement, Clara recula:

—Tu vois… poursuivit-elle sur un ton moins assuré… ça les amuse que je leur donne de la viande… ça leur fait passer un petit moment à ces pauvres diables… ça leur procure un peu d'illusion… Avançons… avançons!

Nous passâmes lentement devant les dix cages. Des femmes arrêtées poussaient des cris ou riaient aux éclats, ou bien se livraient à des mimiques passionnées. Je vis une Russe, très blonde, au regard blanc et froid, tendre aux suppliciés, du bout de son ombrelle, un ignoble débris verdâtre qu'elle avançait et retirait tour à tour. Et rétractant leurs lèvres, découvrant leurs crocs comme des chiens furieux, avec des expressions d'affamement qui n'avaient plus rien d'humain, ils essayaient de happer la nourriture qui, toujours, fuyait de leurs bouches, gluantes de bave. Des curieuses suivaient toutes les péripéties de ce jeu cruel, d'un air attentif et réjoui.

—Quelles grues! fit Clara, sérieusement indignée… Vraiment, il y a des femmes qui ne respectent rien. C'est honteux!…

Je demandai:

—Quels crimes ces êtres ont-ils donc commis, pour de telles tortures?

Elle répondit, distraitement:

—Je ne sais pas, moi… Aucun, peut-être, ou peu de chose, sans doute… De menus vols chez des marchands, je suppose… D'ailleurs, ce ne sont que des gens du peuple… des rôdeurs du port… des vagabonds… des pauvres!… Ils ne m'intéressent pas beaucoup… Mais il y en a d'autres… Tu vas voir mon poète, tout à l'heure… Oui, j'ai un préféré ici… et justement il est poète!… Comme c'est drôle, pas?… Ah! mais, c'est un grand poète, tu sais!… Il a fait une satire admirable contre un prince qui avait volé le trésor… Et il déteste les Anglais… Il y a deux ans, un soir, on l'avait amené chez moi… Il chantait des choses délicieuses… Mais c'est dans la satire surtout qu'il était merveilleux… Tu vas le voir. C'est le plus beau… À moins qu'il ne soit mort déjà!… Dame! avec ce régime, il n'y aurait rien d'étonnant… Ce qui me fait de la peine, surtout, c'est qu'il ne me reconnaît plus… Je lui parle… je lui chante ses poèmes… Et il ne les reconnaît pas non plus… C'est horrible, vraiment, pas?… Bah! c'est drôle aussi, après tout…

Elle essayait d'être gaie… Mais sa gaieté sonnait faux… son visage était grave… Ses narines battaient plus vite… Elle s'appuyait à mon bras, plus lourdement, et je sentais courir des frissons tout le long de son corps…

Je remarquai alors que, dans le mur de gauche, en face de chaque cellule, étaient creusées des niches profondes. Ces niches contenaient des bois peints et sculptés qui représentaient, avec cet effroyable réalisme particulier à l'art de l'Extrême-Orient, tous les genres de torture en usage dans la Chine: scènes de décollation, de strangulation, d'écorchement et de dépècement des chairs…, imaginations démoniaques et mathématiques, qui poussent, jusqu'à un raffinement inconnu de nos cruautés occidentales, pourtant si inventives, la science du supplice. Musée de l'épouvante et du désespoir, où rien n'avait été oublié de la férocité humaine et qui, sans cesse, à toutes les minutes du jour, rappelait par des images précises, aux forçats, la mort savante à laquelle les destinaient leurs bourreaux.

—Ne regarde pas ça!… me dit Clara avec une moue de mépris. Ça n'est que des bois peints, mon amour… Regarde par ici, où c'est vrai… Tiens!… Justement, le voilà, mon poète!…

Et, brusquement, elle s'arrêta devant la cage.

Pâle, décharnée, sabrée de rictus squelettaires, les pommettes crevant la peau mangée de gangrène, la mâchoire à nu sous le retroussis tumescent des lèvres, une face était collée contre les barreaux, où deux mains longues, osseuses, et pareilles à des pattes sèches d'oiseau, s'agrippaient. Cette face, de laquelle toute trace d'humanité avait pour jamais disparu, ces yeux sanglants, et ces mains, devenues des griffes galeuses, me firent peur… Je me rejetai en arrière d'un mouvement instinctif, pour ne point sentir sur ma peau le souffle empesté de cette bouche, pour éviter la blessure de ces griffes… Mais Clara me ramena, vivement, devant la cage. Au fond de la cage, dans une ombre de terreur, cinq êtres vivants, qui avaient été autrefois des hommes, marchaient, marchaient, tournaient, tournaient, le torse nu, le crâne noir de meurtrissures sanguinolentes. Haletant, aboyant, hurlant, ils tentaient vainement d'ébranler, par de rudes poussées, la pierre solide de la cloison… Puis, ils recommençaient à marcher et à tourner, avec des souplesses de fauves et des obscénités de singes… Un large volet transversal cachait le bas de leurs corps et, du plancher invisible de la cellule, montait une odeur suffocante et mortelle.

—Bonjour, poète!… dit Clara, s'adressant à la Face… Je suis gentille, pas? Je suis venue te voir encore une fois, pauvre cher homme!… Me reconnais-tu aujourd'hui?… Non?… Pourquoi ne me reconnais-tu pas?… Je suis belle, pourtant, et je t'ai aimé tout un soir!…

La Face ne bougea pas. Ses yeux ne quittaient point la corbeille de viande que portait le boy… Et de sa gorge sortait un bruit rauque d'animal.

—Tu as faim?… poursuivit Clara… Je te donnerai à manger… Pour toi, j'ai choisi les meilleurs morceaux du marché… Mais auparavant, veux-tu que je récite ton poème: Les trois amies?… Veux-tu?… Cela te fera plaisir de l'entendre.

Et elle récita.

J'ai trois amies. La première a l'esprit mobile comme une feuille de bambou. Son humeur légère et folâtre est pareille à la fleur plumeuse de l'eulalie. Son œil ressemble au lotus. Et sa gorge est aussi ferme que le cédrat. Ses cheveux, tressés en une seule natte, retombent sur ses épaules d'or, ainsi que de noirs serpents. Sa voix a la douceur du miel des montagnes. Ses hanches sont minces et flexibles. Ses cuisses ont la rondeur de la tige lisse du bananier. Sa démarche est celle du jeune éléphant en gaîté. Elle aime le plaisir, sait le faire naître, et le varier!… J'ai trois amies.

Clara s'interrompit:

—Tu ne te souviens pas? demanda-t-elle… Est-ce donc que tu n'aimes plus ma voix?

La Face n'avait pas bougé… Elle semblait ne pas entendre. Ses regards dévoraient toujours l'horrible corbeille, et sa langue claquait dans la bouche, mouillée de salive.

—Allons, fit Clara… Écoute encore!… Et tu mangeras, puisque tu as si faim!

Et elle reprit d'une voix lente et rythmée:

J'ai trois amies. La seconde a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues guirlandes de soie. Son regard troublerait le Dieu d'amour Et ferait rougir les bergeronnettes. Le corps de cette femme gracieuse serpente comme une liane d'or, Ses pendants d'oreilles sont chargés de pierreries, Comme est ornée de givre, par un matin de gelée et de soleil, une fleur. Ses vêtements sont des jardins d'été Et des temples, un jour de fête. Et ses seins, durs et rebondis, luisent ainsi qu'une couple de vases d'or, remplis de liqueurs enivrantes et de grisants parfums. J'ai trois amies.

—Ouah! ouah! aboya la Face, tandis que, dans la cage, marchant, marchant, tournant, tournant, les cinq autres condamnés répétaient le sinistre aboiement.

Clara continua:

J'ai trois amies. Les cheveux de la troisième sont nattés et roulés sur sa tête. Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées. Sa face qui exprime la passion est difforme. Son corps est pareil à celui d'un porc. On la dirait toujours en colère. Toujours elle gronde et grogne. Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson. Elle est malpropre en toute sa personne. Elle mange de tout et boit à l'excès. Ses yeux ternes sont toujours chassieux. Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe. Et c'est celle-là que j'aime. Et celle-là je l'aime parce qu'il y a quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: c'est la pourriture. La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de la vie. En qui s'élabore l'éternel renouvellement des métamorphoses! J'ai trois amies…

Le poème était terminé. Clara se tut.

Les yeux avidement fixés sur la corbeille, la Face n'avait pas cessé d'aboyer durant la récitation de la dernière strophe.

Alors, s'adressant à moi, tristement, Clara dit:

—Tu vois… Il ne se souvient plus de rien!… Il a perdu la mémoire de ses vers, comme de mon visage… Et cette bouche que j'ai baisée ne connaît plus la parole des hommes!… Est-ce inouï, vraiment!

Elle choisit parmi la viande du panier le meilleur, le plus gros morceau et, le buste joliment cambré, elle le tendit, du bout de sa fourche, à la Face décharnée dont les yeux luirent comme deux petites braises.

—Mange, pauvre poète! dit-elle. Mange, va!

Avec des mouvements de bête affamée, le poète saisit dans ses griffes l'horrible morceau puant et le porta à sa mâchoire où je le vis, un instant, qui pendait, pareil à une ordure de la rue, entre les crocs d'un chien… Mais aussitôt, dans la cage ébranlée, il y eut des rugissements, des bondissements. Ce ne furent plus que des torses nus, mêlés, soudés l'un à l'autre, étreints par de longs bras maigres, déchirés par des mâchoires; et des griffes… et des faces tordues s'arrachant la viande!… Et je ne vis plus rien… Et j'entendis les bruits de luttes, au fond de la cage, des poitrines haletantes et sifflantes, des souffles rauques, des chutes de corps, des piétinements de chair, des craquements d'os, des chocs mous de tuerie… des râles!… De temps en temps, au-dessus du volet, une face apparaissait, la proie aux dents, et disparaissait… Des abois encore… des râles toujours… et presque le silence… puis rien!…

Clara s'était collée contre moi, toute frémissante.

—Ah! mon chéri!… mon chéri!…

Je lui criai:

—Jette-leur donc toute la viande… Tu vois bien qu'ils se tuent!

Elle m'étreignait, m'enlaçait.

—Embrasse-moi. Caresse-moi… C'est horrible!… c'est trop horrible!…

Et, se haussant jusqu'à mes lèvres, elle me dit, dans un baiser féroce:

—On n'entend plus rien… Ils sont morts!… Crois-tu donc qu'ils soient tous morts?…

Quand nous relevâmes les yeux vers la cage, une Face pâle, décharnée et toute sanglante était collée derrière les barreaux et nous regardait fixement, presque orgueilleusement… Un lambeau de viande coulait de ses lèvres, parmi des filaments de bave pourprée. Sa poitrine haletait.

Clara applaudit, et sa voix tremblait encore.

—C'est lui!… C'est mon poète!… C'est le plus fort!…

Elle lui jeta toute la viande du panier, et, la gorge serrée:

—J'étouffe un peu, dit-elle… Et toi aussi, tu es tout pâle, mon amour… Allons respirer un peu d'air au Jardin des supplices…

De légères gouttes de sueur perlaient à son front. Elle les essuya, et, se tournant vers le poète, elle dit, en accompagnant ses paroles d'un menu geste de sa main dégantée:

—Je suis contente que tu aies été le plus fort, aujourd'hui!… Mange!… mange!… Je reviendrai te voir… Adieu.

Elle congédia le boy, devenu inutile. Nous suivîmes le milieu du couloir d'un pas pressé, malgré l'encombrement de la foule, évitant de regarder à droite et à gauche.

La cloche sonnait toujours… Mais ses vibrations diminuaient, diminuaient jusqu'à n'être plus qu'un souffle de brise, une toute petite plainte d'enfant, étouffée, derrière un rideau.

—Pourquoi cette cloche?… D'où vient cette cloche?… questionnai-je.

—Comment?… Tu ne sais pas?… Mais c'est la cloche du Jardin des supplices!… Figure-toi… On ligote un patient… et on le dépose sous la cloche… Et l'on sonne à toute volée, jusqu'à ce que les vibrations l'aient tué!… Et quand vient la mort, on sonne doucement, doucement, pour qu'elle ne vienne pas trop vite, comme là-bas!… Entends-tu?…

J'allais parler, mais Clara me ferma la bouche, avec son éventail déployé:

—Non… tais-toi!… ne dis rien!… Et écoute, mon amour!… Et pense à l'effroyable mort que ce doit être, ces vibrations sous la cloche… Et viens avec moi… Et ne dis plus rien, ne dis plus rien…

Quand nous sortîmes du couloir, la cloche n'était plus qu'un chant d'insecte… un bruissement d'ailes, à peine perceptible, dans le lointain.

V

Le Jardin des supplices occupe au centre de la Prison un immense espace en quadrilatère, fermé par des murs dont on ne voit plus la pierre, que couvre un épais revêtement d'arbustes sarmenteux et de plantes grimpantes. Il fut créé vers le milieu du siècle dernier par Li-Pé-Hang, surintendant des jardins impériaux, le plus savant botaniste qu'ait eu la Chine. On peut consulter, dans les collections du Musée Guimet, maints ouvrages qui consacrent sa gloire et de très curieuses estampes où sont relatés ses plus illustres travaux. Les admirables jardins de Kiew—les seuls qui nous contentent en Europe—lui doivent beaucoup, au point de vue technique, et aussi au point de vue de l'ornementation florale et de l'architecture paysagiste. Mais ils sont loin encore de la beauté pure des modèles chinois. Selon les dires de Clara, il leur manque cette attraction de haut goût qu'on y ait mêlé les supplices à l'horticulture, le sang aux fleurs.

Le sol, de sable et de cailloux, comme toute cette plaine stérile, fut défoncé profondément et refait avec de la terre vierge, apportée, à grands frais, de l'autre rive du fleuve. On conte que plus de trente mille coolies périrent de la fièvre dans les terrassements gigantesques qui durèrent vingt-deux années. Il s'en faut que ces hécatombes aient été inutiles. Mélangés au sol, comme un fumier—car on les enfouissait sur place—, les morts l'engraissèrent de leurs décompositions lentes, et pourtant, nulle part, même au cœur des plus fantastiques forêts tropicales, il n'existait une terre plus riche en humus naturel. Son extraordinaire force de végétation, loin qu'elle se soit épuisée à la longue, s'active encore aujourd'hui des ordures des prisonniers, du sang des suppliciés, de tous les débris organiques que dépose la foule chaque semaine et qui, précieusement recueillis, habilement travaillés avec les cadavres quotidiens dans des pourrissoirs spéciaux, forment un puissant compost dont les plantes sont voraces et qui les rend plus vigoureuses et plus belles. Des dérivations de la rivière, ingénieusement distribuées à travers le jardin, y entretiennent, selon le besoin des cultures, une fraîcheur humide, permanente, en même temps qu'elles servent à remplir des bassins et des canaux, dont l'eau se renouvelle sans cesse, et où l'on conserve des formes zoologiques presque disparues, entre autres le fameux poisson à six bosses, chanté par Yu-Sin et par notre compatriote, le poète Robert de Montesquiou.

Les Chinois sont des jardiniers incomparables, bien supérieurs à nos grossiers horticulteurs qui ne pensent qu'à détruire la beauté des plantes par d'irrespectueuses pratiques et de criminelles hybridations. Ceux-là sont de véritables malfaiteurs et je ne puis concevoir qu'on n'ait pas encore, au nom de la vie universelle, édicté des lois pénales très sévères contre eux. Il me serait même agréable qu'on les guillotinât sans pitié, de préférence à ces pâles assassins dont le «selectionnisme» social est plutôt louable et généreux, puisque, la plupart du temps, il ne vise que des vieilles femmes très laides, et de très ignobles bourgeois, lesquels sont un outrage perpétuel à la vie. Outre qu'ils ont poussé l'infamie jusqu'à déformer la grâce émouvante et si jolie des fleurs simples, nos jardiniers ont osé cette plaisanterie dégradante de donner à la fragilité des roses, au rayonnement stellaire des clématites, à la gloire firmamentale des delphiniums, au mystère héraldique des iris, à la pudeur des violettes, des noms de vieux généraux et de politiciens déshonorés. Il n'est point rare de rencontrer dans nos parterres un iris, par exemple, baptisé: Le général Archinard!… Il est des narcisses—des narcisses!—qui se dénomment grotesquement: Le Triomphe du Président Félix Faure; des roses trémières qui, sans protester, acceptent l'appellation ridicule de: Deuil de Monsieur Thiers; des violettes, de timides, frileuses et exquises violettes à qui les noms du général Skobeleff et de l'amiral Avellan n'ont pas semblé d'injurieux sobriquets!… Les fleurs, toute beauté, toute lumière et toute joie… toute caresse aussi, évoquant les moustaches grognonnes et les lourdes basanes d'un soldat, ou bien le toupet parlementaire d'un ministre!… Les fleurs affichant des opinions politiques, servant à diffuser les propagandes électorales!… À quelles aberrations, à quelles déchéances intellectuelles peuvent bien correspondre de pareils blasphèmes, et de tels attentats à la divinité des choses? S'il était possible qu'un être assez dénué d'âme éprouvât de la haine pour les fleurs, les jardiniers européens et, en particulier, les jardiniers français, eussent justifié ce paradoxe, inconcevablement sacrilège!…

Parfaits artistes et poètes ingénus, les Chinois ont pieusement conservé l'amour et le culte dévot des fleurs: l'une des très rares, des plus lointaines traditions qui aient survécu à leur décadence. Et, comme il faut bien distinguer les fleurs l'une de l'autre, ils leur ont attribué des analogies gracieuses, des images de rêve, des noms de pureté ou de volupté qui perpétuent et harmonisent dans notre esprit les sensations de charme doux ou de violente ivresse qu'elles nous apportent… C'est ainsi que telles pivoines, leurs fleurs préférées, les Chinois les saluent, selon leur forme et leur couleur, de ces noms délicieux, qui sont, chacun, tout un poème et tout un roman: La jeune fille qui offre ses seins, ou: L'eau qui dort sous la lune, ou: Le Soleil dans la forêt, ou: Le premier désir de la Vierge couchée, ou Ma robe n'est plus toute blanche parce qu'en la déchirant le Fils du Ciel y a laissé un peu de sang rose; ou bien encore, celle-ci: J'ai joui de mon ami dans le jardin.

Et Clara, qui me contait ces choses gentilles, s'écriait, indignée, en frappant le sol de ses petits pieds, chaussés de peau jaune:

—Et on les traite de magots, de sauvages, ces divins poètes qui appellent leurs fleurs: J'ai joui de mon ami dans le jardin!…

Les Chinois ont raison d'être fiers du Jardin des Supplices, le plus complètement beau, peut-être, de toute la Chine, où, pourtant, il en est de merveilleux. Là, sont réunies les essences les plus rares de leur flore, les plus délicates, comme les plus robustes, celles qui viennent des névés de la montagne, celles qui croissent dans l'ardente fournaise des plaines, celles aussi, mystérieuses et farouches, qui se dissimulent au plus impénétrable des forêts et auxquelles les superstitions populaires prêtent des âmes de génies malfaisants. Depuis le palétuvier jusqu'à l'azalée saxatile, la violette cornue et biflore jusqu'au népenthès distillatoire, l'hibiscus volubile jusqu'à l'hélianthe stolonifère, depuis l'androsace, invisible dans sa fissure de roc, jusqu'aux lianes les plus follement enlaçantes, chaque espèce est représentée par des spécimens nombreux qui, gorgés de nourritures organiques et traités selon les rites par de savants jardiniers, prennent des développements anormaux, des colorations dont nous avons peine, sous nos climats moroses et dans nos jardins sans génie, à imaginer la prodigieuse intensité.

Un vaste bassin que traverse l'arc d'un pont de bois, peint en vert vif, marque le milieu du jardin au creux d'un vallonnement où aboutissent quantité d'allées sinueuses et de sentes fleuries d'un dessin souple et d'une harmonieuse ondulation. Des nymphéas, des nélumbiums animent l'eau de leurs feuilles processionnelles et de leurs corolles errantes jaunes, mauves, blanches, roses, pourprées; des touffes d'iris dressent leurs hampes fines, au haut desquelles semblent percher d'étranges oiseaux symboliques, des butomes panachés, des cypérus, pareils à des chevelures, des luzules géantes, mêlent leurs feuillages disparates aux inflorescences phalliformes et vulvoïdes des plus stupéfiantes aroïdées. Par une combinaison géniale, sur les bords du bassin, entre les scolopendres godronnés, les trolles et les inules, des glycines artistement taillées s'élèvent et se penchent, en voûte, au-dessus de l'eau qui reflète le bleu de leurs grappes retombantes et balancées. Et des grues, en manteau gris perle, aux aigrettes soyeuses, aux caroncules écarlates, des hérons blancs, des cigognes blanches à nuque bleue de la Mandchourie, promènent parmi l'herbe haute leur grâce indolente et leur majesté sacerdotale.

Ici et là, sur des éminences de terre et de rocs rouges tapissés de fougères naines, d'androsaces, de saxifrages et d'arbustes rampants, de sveltes et gracieux kiosques lancent, au-dessus des bambous et des cedrèles, le cône pointu de leurs toits ramagés d'or et les délicates nervures de leurs charpentes dont les extrémités s'incurvent et se retroussent dans un mouvement hardi. Le long des pentes, les espèces pullulent; épimèdes issant d'entre les pierres, avec leurs fleurs graciles, remuantes et voletantes comme des insectes; hémérocalles orangés offrant aux sphinx leur calice d'un jour, œnothères blancs, leur coupe d'une heure; opuntias charnus, éomecons, morées, et des nappes, des coulées, des ruissellements de primevères, ces primevères de la Chine, si abondamment polymorphes et dont nous n'avons, dans nos serres, que des images appauvries; et tant de formes charmantes et bizarres, et tant de couleurs fondues!… Et tout autour des kiosques, entre des fuites de pelouses, dans des perspectives frissonnantes, c'est comme une pluie rose, mauve, blanche, un fourmillement nuancé, une palpitation nacrée, carnée, lactée, et si tendre et si changeante qu'il est impossible d'en rendre avec des mots la douceur infinie, la poésie inexprimablement édénique.

Comment avions-nous été transportés là?… Je n'en savais rien… Sous la poussée de Clara, une porte, soudain, s'était ouverte dans le mur du sombre couloir. Et, soudain, comme sous la baguette d'une fée, ç'avait été en moi une irruption de clarté céleste et devant moi des horizons, des horizons!

Je regardais, ébloui; ébloui de la lumière plus douce, du ciel plus clément, ébloui même des grandes ombres bleues que les arbres, mollement, allongeaient sur l'herbe, ainsi que de paresseux tapis; ébloui de la féerie mouvante des fleurs, des planches de pivoines que de légers abris de roseaux préservaient de l'ardeur mortelle du soleil… Non loin de nous, sur l'une de ces pelouses, un appareil d'arrosage pulvérisait de l'eau dans laquelle se jouaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, à travers laquelle les gazons et les fleurs prenaient des translucidités de pierres précieuses.

Je regardais avidement, sans jamais me lasser. Et je ne voyais alors aucun de ces détails que je recomposai plus tard; je ne voyais qu'un ensemble de mystères et de beautés dont je ne cherchais pas à m'expliquer la brusque et consolante apparition. Je ne me demandais même pas, non plus, si c'était de la réalité qui m'entourait ou bien du rêve… Je ne me demandais rien… je ne pensais à rien… je ne disais rien… Clara parlait, parlait… Sans doute, elle me racontait encore des histoires et des histoires… Je ne l'écoutais pas, et je ne la sentais pas, non plus, près de moi. En ce moment, sa présence, près de moi, m'était si lointaine! Si lointaine aussi sa voix…, et tellement inconnue!…

Enfin, peu à peu, je repris possession de moi-même, de mes souvenirs, de la réalité des choses, et je compris pourquoi et comment j'étais là…

Au sortir de l'enfer, encore tout blême de la terreur de ces faces de damnés, les narines encore toutes remplies de cette odeur de pourriture et de mort, les oreilles vibrant encore aux hurlements de la torture, le spectacle de ce jardin me fut une détente subite: après avoir été comme une exaltation inconsciente, comme une irréelle ascension de tout mon être vers les éblouissements d'un pays de rêve… Avec délices, j'aspirai, à pleines gorgées, l'air nouveau que tant de fins et mols aromes imprégnaient… C'était l'indicible joie du réveil, après l'oppressant cauchemar… Je savourai cette ineffable impression de délivrance de quelqu'un, enterré vivant dans un épouvantable ossuaire, et qui vient d'en soulever la pierre et de renaître, au soleil, avec sa chair intacte, ses organes libres, son âme toute neuve…

Un banc, fait de troncs de bambous, se trouvait là, près de moi, à l'ombre d'un immense frêne dont les feuilles pourpres, étincelant dans la lumière, donnaient l'illusion d'un dôme de rubis… Je m'y assis, ou plutôt, je m'y laissai tomber, car la joie de toute cette vie splendide me faisait presque défaillir, maintenant, d'une volupté ignorée.

Et je vis, à ma gauche, gardien de pierre de ce jardin, un Buddha, accroupi sur une roche, qui montrait sa face tranquille, sa face de Bonté souveraine, toute baignée d'azur et de soleil. Des jonchées de fleurs, des corbeilles de fruits couvraient le socle du monument d'offrandes propitiatoires et parfumées. Une jeune fille, en robe jaune, se haussait jusqu'au front de l'exorable dieu, qu'elle couronnait pieusement de lotus et de cypripèdes… Des hirondelles voletaient autour, en poussant de petits cris joyeux… Alors, je songeai—avec quel religieux enthousiasme, avec quelle adoration mystique!—à la vie sublime de celui qui, bien avant notre Christ, avait prêché aux hommes la pureté, le renoncement et l'amour…

Mais, penchée sur moi comme le péché, Clara, la bouche rouge et pareille à la fleur de cydoine, Clara, les yeux verts, du vert grisâtre qu'ont les jeunes fruits de l'amandier, ne tarda pas à me ramener à la réalité, et elle me dit, en me désignant dans un grand geste le jardin:

—Vois, mon amour, comme les Chinois sont de merveilleux artistes et comme ils savent rendre la nature complice de leurs raffinements de cruauté!… En notre affreuse Europe qui, depuis si longtemps, ignore ce que c'est que la beauté, on supplicie secrètement au fond des geôles, ou sur les places publiques, parmi d'ignobles foules avinées… Ici, c'est parmi les fleurs, parmi l'enchantement prodigieux et le prodigieux silence de toutes les fleurs, que se dressent les instruments de torture et de mort, les pals, les gibets et les croix… Tu vas les voir, tout à l'heure, si intimement mêlés aux splendeurs de cette orgie florale, aux harmonies de cette nature unique et magique, qu'ils semblent, en quelque sorte, faire corps avec elle, être les fleurs miraculeuses de ce sol et de cette lumière…

Et, comme je n'avais pu réprimer un geste d'impatience:

—Bête! fit Clara… petite bête qui ne comprend rien!…

Le front barré d'une ombre dure, elle continua:

—Voyons!… Étant triste, ou malade, as-tu, quelquefois, passé dans une fête?… Alors tu as senti combien ta tristesse s'irritait, s'exaspérait, comme d'une offense, à la joie des visages, à la beauté des choses… C'est une impression intolérable… Pense à ce que cela doit être pour le patient qui va mourir dans les supplices… Songe combien la torture se multiplie dans sa chair et dans son âme de tout le resplendissement qui l'environne… et combien l'agonie s'y fait plus atroce, plus désespérément atroce, cher petit cœur!…

—Je songeais à l'amour, répliquai-je sur un ton de reproche… Et voilà que vous me parlez encore, que vous me parlez toujours de supplices!…

—Sans doute!… puisque c'est la même chose…

Elle était restée près de moi, debout, ses mains sur mon épaule. Et l'ombre rouge du frêne l'enveloppait comme d'une lueur de feu… Elle s'assit sur le banc, et elle poursuivit:

—Et puisqu'il y a des supplices partout où il y a des hommes… Je n'y peux rien, mon bébé, et je tâche de m'en accommoder et de m'en réjouir, car le sang est un précieux adjuvant de la volupté… C'est le vin de l'amour…

Elle traça, dans le sable, du bout de son ombrelle, quelques figures, naïvement indécentes, et elle dit:

—Je suis sûre que tu crois les Chinois plus féroces que nous?… Mais non… mais non!… Nous, les Anglais?… Ah! parlons-en!… Et vous, les Français?… Dans votre Algérie, aux confins du désert, j'ai vu ceci… Un jour, des soldats capturèrent des Arabes… de pauvres Arabes qui n'avaient pas commis d'autre crime que de fuir les brutalités de leurs conquérants… Le colonel ordonna qu'ils fussent mis à mort sur-le-champ, sans enquête, ni procès… Et voici ce qui arriva… Ils étaient trente… on creusa trente trous dans le sable, et on les y enterra jusqu'au col, nus, la tête rase, au soleil de midi… Afin qu'ils ne mourussent pas trop vite… on les arrosait, de temps en temps, comme des choux… Au bout d'une demi-heure, les paupières s'étaient gonflées… les yeux sortaient de l'orbite… les langues tuméfiées emplissaient les bouches, affreusement ouvertes… et la peau craquait, se rissolait sur les crânes… C'était sans grâce, je t'assure, et même sans terreur, ces trente têtes mortes, hors du sol, et semblables à d'informes cailloux!… Et nous?… C'est pire encore!… Ah! je me rappelle l'étrange sensation que j'éprouvai quand, à Kandy, l'ancienne et morne capitale de Ceylan, je gravis les marches du temple où les Anglais égorgèrent, stupidement, sans supplices, les petits princes Modéliars que les légendes nous montrent si charmants, pareils à ces icones chinoises, d'un art si merveilleux, d'une grâce si hiératiquement calme et pure, avec leur nimbe d'or et leurs longues mains jointes… Je sentis qu'il s'était accompli là… sur ces marches sacrées, non encore lavées de ce sang par quatre-vingts ans de possession violente, quelque chose de plus horrible qu'un massacre humain; la destruction d'une précieuse, émouvante, innocente beauté… Dans cette Inde agonisante et toujours mystérieuse, à chaque pas que l'on fait sur le sol ancestral, les traces de cette double barbarie européenne demeurent… Les boulevards de Calcutta, les fraîches villas himalayennes de Dardjilling, les tribades de Bénarès, les fastueux hôtels des traitants de Bombay n'ont pu effacer l'impression de deuil et de mort que laissent partout l'atrocité du massacre sans art, et le vandalisme et la destruction bête… Ils l'accentuent, au contraire… En n'importe quels endroits où elle parut, la civilisation montre cette face gémellée de sang stérile et de ruines à jamais mortes… Elle peut dire comme Attila: «L'herbe ne croît plus où mon cheval a passé.»… Regarde ici, devant toi, autour de toi… Il n'est pas un grain de sable qui n'ait été baigné de sang… et ce grain de sable lui-même, qu'est-il sinon de la poussière de mort?… Mais comme ce sang est généreux et féconde cette poussière!… Regarde… l'herbe est grasse… les fleurs pullulent… et l'amour est partout!…

Le visage de Clara s'était ennobli… Une mélancolie très douce atténuait la barre d'ombre de son front, voilait les flammes vertes de ses yeux… Elle reprit:

—Ah! que la petite ville morte de Kandy me sembla triste et poignante ce jour-là!… Dans la chaleur torride, un lourd silence planait, avec les vautours, sur elle… Quelques Hindous sortaient du temple où ils avaient porté des fleurs au Buddha… La douceur profonde de leurs regards, la noblesse de leur front, la faiblesse souffrante de leur corps, consumé par la fièvre, la lenteur biblique de leur démarche, tout cela m'émut jusques au fond des entrailles… Ils semblaient en exil, sur la terre natale, près de leur Dieu si doux, enchaîné et gardé par les cipayes… Et, dans leurs prunelles noires, il n'y avait plus rien de terrestre… plus rien qu'un rêve de libération corporelle, l'attente des nirvanas pleins de lumière… Je ne sais quel respect humain me retint de m'agenouiller devant ces douloureux, ces vénérables pères de ma race, de ma race parricide… Je me contentai de les saluer humblement… Mais ils passèrent sans me voir… sans voir mon salut… sans voir les larmes de mes yeux… et l'émotion filiale qui me gonflait le cœur… Et quand ils eurent passé, je sentis que je haïssais l'Europe, d'une haine qui ne s'éteindrait jamais…

S'interrompant, tout d'un coup, elle me demanda:

—Mais je t'ennuie, dis? Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout cela… Ça n'a aucun rapport… Je suis folle!…

—Non… non… chère Clara, répondis-je en lui baisant les mains… Je vous aime, au contraire, de me parler ainsi… Parlez-moi toujours ainsi!…

Elle continua:

—Après avoir visité le temple, pauvre et nu, qu'un gong décore à l'entrée, seul vestige des richesses anciennes, après avoir respiré l'odeur des fleurs dont l'image du Buddha était toute jonchée, je remontai mélancoliquement vers la ville… Elle était déserte… Évocation grotesque et sinistre du progrès occidental, un pasteur—seul être humain—y rôdait, rasant les murs, une fleur de lotus au bec… Sous cet aveuglant soleil, il avait conservé, comme dans les brumes métropolitaines, son caricatural uniforme de clergyman, feutre noir et mou, longue redingote noire à col droit et crasseux, pantalon noir, retombant, en vrilles crapuleuses, sur de massives chaussures de roulier… Ce costume revêche de prédicant s'accompagnait d'une ombrelle blanche, sorte de punka portatif et dérisoire, unique concession faite par le cuistre aux mœurs locales et au soleil de l'Inde que les Anglais n'ont pu, jusqu'ici, transformer en brouillard de suie. Et je songeai, non sans irritation, qu'on ne peut faire un pas, de l'équateur au pôle, sans se heurter à cette face louche, à ces yeux rapaces, à ces mains crochues, à cette bouche immonde qui, sur les divinités charmantes et les mythes adorables des religions-enfants, va soufflant, avec l'odeur du gin cuvé, l'effroi des versets de la Bible.

Elle s'anima. Ses yeux exprimaient une haine généreuse que je ne leur connaissais pas. Oubliant ce lieu où nous étions, ses enthousiasmes criminels de tout à l'heure et ses exaltations sanglantes, elle dit:

—Partout où il y a du sang versé à légitimer, des pirateries à consacrer, des violations à bénir, de hideux commerces à protéger, on est sûr de le voir, ce Tartuffe britannique, poursuivre, sous prétexte de prosélytisme religieux ou d'étude scientifique, l'œuvre de la conquête abominable. Son ombre astucieuse et féroce se profile sur la désolation des peuples vaincus, accolée à celle du soldat égorgeur et du Shylock rançonnier. Dans les forêts vierges, où l'Européen est plus justement redouté que le tigre, au seuil de l'humble paillote dévastée, entre les cases incendiées, il apparaît, après le massacre, comme, les soirs de bataille, l'écumeur d'armée qui vient détrousser les morts. Digne pendant, d'ailleurs, de son concurrent, le missionnaire catholique qui, lui aussi, apporte la civilisation au bout des torches, à la pointe des sabres et des baïonnettes… Hélas!… la Chine est envahie, rongée par ces deux fléaux… Dans quelques années, il ne restera plus rien de ce pays merveilleux, où j'aime tant à vivre!…

Tout à coup, elle se leva, et poussant un cri:

—Et la cloche, mon amour!… On n'entend plus la cloche… Ah! mon Dieu… il sera mort!… Pendant que nous étions là, à causer, on l'aura, sans doute, conduit au charnier… Et nous ne le verrons pas!… C'est de ta faute, aussi…

Elle m'obligea à me lever du banc…

—Vite!… vite! chéri!…

—Rien ne nous presse, ma chère Clara… Nous verrons toujours assez d'horreurs… Parle-moi encore comme tu me parlais il y a une seconde où j'aimais tant ta voix, où j'aimais tant tes yeux!

Elle s'impatienta:

—Vite!… vite!… Tu ne sais pas ce que tu dis!…

Ses yeux étaient redevenus durs, sa voix haletante, sa bouche impérieusement cruelle et sensuelle… Il me sembla que le Buddha lui-même tordait, maintenant, dans un mauvais soleil, une face ricanante de bourreau… Et j'aperçus la jeune fille aux offrandes qui s'éloignait, dans une allée, entre des pelouses, là-bas… Sa robe jaune était toute menue, légère et brillante, comme une fleur de narcisse.

L'allée où nous marchions était bordée de pêchers, de cerisiers, de cognassiers, d'amandiers, les uns nains et taillés selon des formes bizarres, les autres, libres, en touffes, et poussant dans tous les sens leurs longues branches, chargées de fleurs. Un petit pommier dont le bois, les feuilles et les fleurs étaient d'un rouge vif, imitait la forme d'un vase pansu. Je remarquai aussi un arbre admirable, qu'on appelle le poirier à feuilles de bouleau. Il s'élevait en pyramide parfaitement droite, à la hauteur de six mètres, et, de la base très large au sommet en cône pointu, il était tellement couvert de fleurs qu'on ne voyait ni ses feuilles, ni ses branches. D'innombrables pétales ne cessaient de se détacher, alors que d'autres s'ouvraient, et ils voletaient autour de la pyramide, et ils tombaient lentement sur les allées et les pelouses qu'ils couvraient d'une blancheur de neige. Et l'air, au loin, s'imprégnait de subtiles odeurs d'églantine et de réséda. Puis, nous longeâmes des massifs d'arbustes que décoraient, avec les deutzias parviflores, aux larges corymbes rosés, ces jolies ligustrines de Pékin, au feuillage velu, aux grandes panicules plumeuses de fleurs blanches, poudrées de soufre.

C'était, à chaque pas, une joie nouvelle, une surprise des yeux qui me faisait pousser des cris d'admiration. Ici, une vigne dont j'avais remarqué, dans les montagnes de l'Annam, les larges feuilles blondes, irrégulièrement échancrées et dentelées, aussi dentelées, aussi échancrées, aussi larges que les feuilles du ricin, enlaçait de ses ventouses un immense arbre mort, montait jusqu'au faîte du branchage et, de là, retombait en cataracte, en avalanche, protégeant toute une flore d'ombre qui s'épanouissait à la base entre les nefs, les colonnades et les niches formées par ses sarments croulants. Là, un stéphanandre exhibait son feuillage paradoxal, précieusement ouvré comme un cloisonné et dont je m'émerveillais qu'il passât par toute sorte de colorations, depuis le vert paon jusqu'au bleu d'acier, le rose tendre jusqu'au pourpre barbare, le jaune clair jusqu'à l'ocre brun. Tout près, un groupe de viburnums gigantesques, aussi hauts que des chênes, agitaient de grosses boules neigeuses à la pointe de chaque rameau.

De place en place, agenouillés dans l'herbe, ou perchés sur des échelles rouge, des jardiniers faisaient courir des clématites sur de fines armatures de bambous; d'autres enroulaient des ipomées, des calystégies sur de longs et minces tuteurs de bois noir… Et, partout, dans les pelouses, les lis élevaient leurs tiges, prêtes à fleurir.

Arbres, arbustes, massifs, plantes isolées ou groupées, il semblait tout d'abord qu'ils eussent poussé là au hasard du germe, sans méthode, sans culture, sans autre volonté que la nature, sans autre caprice que la vie. Erreur. L'emplacement de chaque végétal avait été, au contraire, laborieusement étudié et choisi, soit pour que les couleurs et les formes se complétassent, se fissent mieux valoir l'une par l'autre, soit pour ménager des plans, des fuites aériennes, des perspectives florales et multiplier les sensations, en combinant les décors. La plus humble des fleurs, de même que l'arbre le plus géant, concourait, par sa position même, à une harmonie inflexible, à un ensemble d'art, dont l'effet était d'autant plus émouvant qu'il ne sentait ni le travail géométrique, ni l'effort décoratif.

Tout, aussi, semblait avoir été disposé, par la munificence de la nature, pour le triomphe des pivoines.

Sur les pentes douces, semées, en guise de gazon, d'aspérules odorantes et de crucianelles roses, du rose passé des vieilles soies, des pivoines, des champs de pivoines arborescentes déroulaient de somptueux tapis. Près de nous, il y en avait d'isolées, qui nous tendaient d'immenses calices rouges, noirs, cuivrés, orangés, pourprés. D'autres, idéalement pures, offraient les plus virginales nuances du rose et du blanc. Réunies en foule chatoyante, ou bien solitaires au bord de l'allée, méditatives au pied des arbres, amoureuses le long des massifs, les pivoines étaient bien réellement les fées, les reines miraculeuses de ce miraculeux jardin.

Partout où le regard se posait, il rencontrait une pivoine. Sur les ponts de pierre, entièrement recouverts de plantes saxatiles et qui, de leurs arches audacieuses, relient les masses de rochers et font communiquer entre eux les kiosques, les pivoines passaient, pareilles à une foule en fête. Leur procession brillante ascensionnait les tertres, autour desquels montent, se croisent, s'enchevêtrent les allées et les sentes que bordent de menus fusains argentés et des troènes taillés en haies. J'admirai un monticule où, sur des murs très bas, très blancs, construits en colimaçon, s'étendaient, protégées par des nattes, les plus précieuses espèces de pivoines, que d'habiles artistes avaient assouplies aux formes multiples de l'espalier. Dans l'intervalle de ces murs, des pivoines immémoriales, en boule sur de hautes tiges nues, s'espaçaient, dans des caisses carrées. Et le sommet se couronnait de touffes épaisses, de libres buissons de la plante sacrée dont la floraison, si éphémère en Europe, se succède ici durant toutes les saisons. Et, à ma droite, à ma gauche, toutes proches de moi, ou bien perdues dans les perspectives lointaines, c'étaient encore, c'étaient toujours des pivoines, des pivoines, des pivoines…

Clara s'était remise à marcher très vite, presque insensible à cette beauté; elle marchait, le front barré d'une ombre dure, les prunelles ardentes… On eût dit qu'elle allait, emportée par une force de destruction… Elle parlait, et je ne l'entendais pas, ou si peu! Les mots de «mort, de charme, de torture, d'amour» qui, sans cesse, tombaient de ses lèvres, ne me semblaient plus qu'un écho lointain, une toute petite voix de cloche à peine perceptible là-bas, là-bas, et fondue dans la gloire, dans le triomphe, dans la volupté sereine et grandiose de cette éblouissante vie.

Clara marchait, marchait, et je marchais près d'elle, et partout, c'étaient, avec les surprises nouvelles des pivoines, des arbustes de rêve ou de folie, des fusains bleus, des houx aux violentes panachures, des magnolias gaufrés, frisés, des cèdres nains qui s'ébouriffaient comme des chevelures, des aralias, et de hautes graminées, des eulalies géantes dont les feuilles en ruban retombent et ondulent, pareilles à des peaux de serpents, lamées d'or. C'étaient aussi des essences tropicales, des arbres inconnus sur le tronc desquels se balançaient d'impures orchidées; le banian de l'Inde, qui s'enracine dans le sol par ses branches multipliantes; d'immenses musas et, sous l'abri de leurs feuilles, des fleurs comme des insectes, comme des oiseaux, tel le féerique strelitzia, dont les pétales jaunes sont des ailes, et qu'anime un vol perpétuel.

Tout à coup, Clara s'arrêta, comme si un bras invisible se fût posé sur elle, brutalement.

Inquiète, nerveuse, les narines battantes, ainsi qu'une biche qui vient de flairer dans le vent l'odeur du mâle, elle huma l'air autour d'elle. Un frémissement, que je connaissais pour être l'avant-coureur du spasme, parcourut tout son corps. Ses lèvres devinrent instantanément plus rouges et gonflées.

—As-tu senti?… fit-elle d'une voix brève et sourde.

—Je sens l'arôme des pivoines qui emplit le jardin… répondis-je.

Elle frappa la terre de son pied impatient:

—Ce n'est pas cela!… Tu n'as pas senti?… Rappelle-toi!…

Et, ses narines encore plus ouvertes, ses yeux plus brillants, elle dit:

—Cela sent, comme quand je t'aime!…

Alors, vivement, elle se pencha sur une plante, un thalictre qui, au bord de l'allée, dressait une longue tige fine, branchue, rigide, d'un violet clair. Chaque rameau axillaire sortait d'une gaine ivoirine en forme de sexe et se terminait par une grappe de toutes petites fleurs, serrées l'une contre l'autre et couvertes de pollen…

—C'est elle!… c'est elle!… Oh! mon chéri!…

En effet, une odeur puissante, phosphatée, une odeur de semence humaine montait de cette plante… Clara cueillit la tige, me força à en respirer l'étrange odeur, puis, me barbouillant le visage de pollen:

—Oh! chéri… chéri!… fit-elle… la belle plante!… Et comme elle me grise!… Comme elle m'affole!… Est-ce curieux qu'il y ait des plantes qui sentent l'amour?… Pourquoi, dis?… Tu ne sais pas?… Eh bien, je le sais, moi… Pourquoi y aurait-il tant de fleurs qui ressemblent à des sexes, si ce n'est pas parce que la nature ne cesse de crier aux êtres vivants par toutes ses formes et par tous ses parfums: «Aimez-vous!… aimez-vous!… faites comme les fleurs… Il n'y a que l'amour!…» Dis-le aussi qu'il n'y a que l'amour. Oh! dites-le vite, cher petit cochon adoré…

Elle continua de humer l'odeur du thalictre et d'en mâchonner la grappe, dont le pollen se collait à ses lèvres. Et brusquement, elle déclara:

—J'en veux dans le jardin… j'en veux dans ma chambre… dans le kiosque… dans toute la maison… Sens, petit cœur, sens!… Une simple plante… est-ce admirable!… Et maintenant, viens… viens!… Pourvu que nous n'arrivions pas trop tard… à la cloche!…

Avec une moue, qui était comique et tragique, tout ensemble, elle dit encore:

—Pourquoi aussi t'es-tu attardé là-bas, sur ce banc?… Et toutes ces fleurs!… Ne les regarde pas… ne les regarde plus… Tu les verras mieux après… après avoir vu souffrir, après avoir vu mourir. Tu verras comme elles sont plus belles, quelle ardente passion exaspère leurs parfums!… Sens encore, mon chéri… et viens… Et prends mes seins… Comme ils sont durs!… Leurs pointes s'irritent à la soie de ma robe… on dirait d'un fer chaud qui les brûle… C'est délicieux… Viens donc…

Elle se mit à courir, le visage tout jaune de pollen, la tige de thalictre entre les dents…

Clara ne voulut pas s'arrêter devant une autre image de Buddha dont la face crispée et mangée par le temps se tordait dans le soleil. Une femme lui offrait des branches de cydoine, et ces fleurs me semblèrent de petits cœurs d'enfant… Au détour d'une allée, nous croisâmes, portée par deux hommes, une civière sur laquelle se mouvait une sorte de paquet de chair sanglante, une sorte d'être humain, dont la peau, coupée en lanières, traînait sur le sol, comme des guenilles. Bien qu'il fût impossible de reconnaître le moindre vestige d'humanité dans cette plaie hideuse qui, pourtant, avait été un homme, on sentait que, par un prodige, cela respirait encore. Et des gouttes rouges, des traînées de sang marquaient l'allée.

Clara cueillit deux fleurs de pivoine et les déposa sur la civière, silencieusement, d'une main tremblante. Les porteurs découvrirent, dans un sourire de brute, leurs gencives noires et leurs dents laquées… et, quand la civière eut passé:

—Ah! ah!… Je vois la cloche… dit Clara… je vois la cloche…

Et, tout autour de nous, et tout autour de la civière qui s'éloignait, c'était comme une pluie rose, mauve et blanche, un fourmillement nuancé, une palpitation carnée, lactée, nacrée, et si tendre et si changeante, qu'il est impossible d'en rendre, avec des mots, la douceur infinie et le charme inexprimablement édénique…

VI

Nous laissâmes l'allée circulaire sur laquelle s'embranchent d'autres allées sinuant vers le centre, et qui longe un talus, planté d'une quantité d'arbustes rares et précieux, et nous prîmes une petite sente qui, dans une dépression du terrain, aboutissait directement à la cloche. Sentes et allées étaient sablées de brique pulvérisée qui donne au vert des pelouses et des feuillages une extraordinaire intensité et comme une transparence d'émeraude sous la lumière d'un lustre. À droite, des pelouses fleuries; à gauche, des arbustes encore. Acers roses, frottés d'argent pâle, d'or vif, de bronze ou de cuivre rouge; mahonias dont les feuilles de cuir mordoré ont la largeur des palmes du cocotier; éleagnus qui semblent avoir été enduits de laques polychromes; pyrus, poudrés de mica; lauriers sur lesquels miroitent et papillotent les mille facettes d'un cristal irisé; caladiums dont les nervures de vieil or sertissent des soies brodées et des dentelles roses; thuyas bleus, mauves, argentés, panachés de jaunes malades, d'orangés vénéneux; tamarix blonds, tamarix verts, tamarix rouges, dont les branches flottent et ondulent dans l'air, pareilles à de menues algues dans la mer; cotonniers dont les houppes s'envolent et voyagent sans cesse à travers l'atmosphère; salix et l'essaim joyeux de leurs graines ailées; clérodendrons étalant ainsi que des parasols leurs larges ombrelles incarnadines… Entre ces arbustes, dans les parties ensoleillées, des anémones, des renoncules, des heucheras se mêlaient au gazon; dans les parties ombrées se montraient d'étranges cryptogames, des mousses couvertes de minuscules fleurettes blanches, et des lichens semblables à des agglomérations de polypes, à des masses madréporiques. C'était un enchantement perpétuel.

Et, de cet enchantement floral, se dressaient des échafauds, des appareils de crucifixion, des gibets aux enluminures violentes, des potences toutes noires au sommet desquelles ricanaient d'affreux masques de démons; hautes potences pour la strangulation simple, gibets plus bas et machinés pour le dépècement des chairs. Sur les fûts de ces colonnes de supplice, par un raffinement diabolique, des calystégies pubescentes, des ipomées de la Daourie, des lophospermes, des coloquintes enroulaient leurs fleurs, parmi celles des clématites et des atragènes… Des oiseaux y vocalisaient leurs chansons d'amour…

Au pied d'un de ces gibets, fleuri comme une colonne de terrasselo, un tourmenteur, assis, sa trousse entre les jambes, nettoyait de fins instruments d'acier avec des chiffons de soie; sa robe était couverte d'éclaboussures de sang; ses mains semblaient gantées de rouge. Autour de lui, comme autour d'une charogne, bourdonnaient et tourbillonnaient des essaims de mouches… Mais, dans ce milieu de fleurs et de parfums, cela n'était ni répugnant, ni terrible. On eût dit, sur sa robe, une pluie de pétales tombés d'un cognassier voisin… Il avait, d'ailleurs, un ventre pacifique et débonnaire… Son visage, au repos, exprimait de la bonhomie, de la jovialité même; la jovialité d'un chirurgien qui vient de réussir une opération difficile… Comme nous passions près de lui, il leva ses yeux vers nous, et nous salua poliment.

Clara lui adressa la parole en anglais.

—Il est vraiment fâcheux que vous ne soyez pas venus une heure plus tôt, dit ce brave homme… Vous auriez vu quelque chose de très beau… et qu'on ne voit pas tous les jours… Un travail extraordinaire, milady!… J'ai retaillé un homme, des pieds à la tête, après lui avoir enlevé toute la peau… Il était si mal bâti!… Ha!… ha!… ha!…

Son ventre, secoué par le rire, s'enflait et se vidait, tour à tour, avec des bruits sourds de borborygme. Un tic nerveux lui faisait remonter la fente de la bouche jusqu'au zygome, en même temps que, par le même mouvement, les paupières, s'abaissant, allaient rejoindre l'extrémité des lèvres, parmi des plis gras de la peau. Et c'était une grimace—une multitude de grimaces—qui donnaient à son visage une expression de cruauté comique et macabre. Clara demanda:

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