DEUXIÈME PARTIE LE JARDIN DES SUPPLICES (continued 3)
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—De l'amour!… de l'amour!… qui veut de l'amour?… J'ai de l'amour pour tout le monde!…
Pourtant, je me penchai sur Clara…
—Il faut la porter chez moi… commanda la Chinoise aux yeux peints.
Deux hommes robustes soulevèrent le brancard… Machinalement je les suivis…
Guidés par la courtisane, ils s'engagèrent dans un vaste couloir, somptueux comme un temple. À droite et à gauche, des portes s'ouvraient sur de grandes chambres, toutes tendues de nattes, éclairées de lumières roses très douces et voilées de mousselines… Des animaux symboliques, dardant des sexes énormes et terribles, des divinités bisexuées, se prostituant à elles-mêmes ou chevauchant des monstres en rut, en gardaient le seuil. Et des parfums brûlaient en de précieux vases de bronze…
Une portière de soie brodée de fleurs de pêcher s'écarta, et dans l'écartement deux têtes de femme se montrèrent… L'une de ces femmes demanda, en nous regardant passer:
—Qu'est-ce qui est mort?
L'autre répondit:
—Mais non!… Personne n'est mort… Tu vois bien que c'est la femme du Jardin des supplices…
Et le nom de Clara, chuchoté de lèvres en lèvres, de lit en lit, de chambre en chambre, emplit bientôt le bateau de fleurs comme une obscénité merveilleuse. Il me sembla même que les monstres de métal le répétaient dans leurs spasmes, le hurlaient dans leurs délires de luxure sanglante.
—Clara! Clara! Clara!…
Ici, j'entrevis un jeune homme étendu sur un lit. La petite lampe d'une fumerie d'opium brûlait, à portée de sa main. Il y avait dans ses yeux, étrangement dilatés, comme de l'extase douloureuse… Devant lui, bouche à bouche, ventre à ventre, des femmes nues, se pénétrant l'une l'autre, dansaient des danses sacrées, tandis que, accroupis derrière un paravent, des musiciens, soufflaient dans de courtes flûtes… Là, d'autres femmes assises en rond ou couchées sur la natte du plancher, dans des poses obscènes, avec des faces de luxure plus tristes que des faces de supplice, attendaient. C'était, devant chaque porte où nous passions, des râles, des voix haletantes, des gestes de damnés, des corps tordus, des corps broyés, toute une douleur grimaçante qui, parfois, hurlait sous le fouet de voluptés atroces et d'onanismes barbares. Je vis, défendant l'entrée d'une salle, un groupe de bronze dont la seule arabesque des lignes me donna une secousse d'horreur… Une pieuvre, de ses tentacules, enlaçait le corps d'une vierge et, de ses ventouses ardentes et puissantes, pompait l'amour, tout l'amour, à la bouche, aux seins, au ventre.
Et je crus que j'étais dans un lieu de torture et non dans une maison de joie et d'amour.
L'encombrement du couloir devint tel que, durant quelques secondes, nous fûmes obligés de nous arrêter en face d'une salle—la plus vaste de toutes—qui se différenciait des autres par sa décoration et par son éclairage d'un rouge sinistre… D'abord, je ne vis que des femmes—une mêlée de chairs forcenées et de vives écharpes—des femmes qui se livraient à des danses frénétiques, à des possessions démoniaques, autour d'une sorte d'Idole dont le bronze massif, d'une patine très ancienne, se dressait au centre de la salle et montait jusqu'au plafond. Puis l'Idole elle-même se précisa, et je reconnus que c'était l'Idole terrible, appelée l'Idole aux Sept Verges… Trois têtes armées de cornes rouges, casquées de chevelures en flammes tordues, couronnaient un torse unique ou plutôt un seul ventre, lequel s'incorporait à un énorme pilier barbare et phalliforme. Tout autour de ce pilier, à l'endroit précis où le ventre monstrueux finissait, sept verges s'élançaient auxquelles les femmes, en dansant, offraient des fleurs et de furieuses caresses. Et la lueur rouge de la salle donnait aux billes de jade qui servaient d'yeux à l'Idole, une vie diabolique… Au moment où nous nous remîmes en marche, j'assistai à un spectacle effrayant et dont il m'est impossible de rendre l'infernal frémissement. Criant, hurlant, sept femmes, tout à coup, se ruèrent aux sept verges de bronze. L'Idole enlacée, chevauchée, violée par toute cette chair délirante, vibra sous les secousses multipliées de ces possessions et de ces baisers qui retentissaient, pareils à des coups de bélier dans les portes de fer d'une ville assiégée. Alors, ce fut autour de l'Idole une clameur démente, une folie de volupté sauvage, une mêlée de corps si frénétiquement étreints et soudés l'un à l'autre qu'elle prenait l'aspect farouche d'un massacre et ressemblait à la tuerie, dans leurs cages de fer, de ces condamnés, se disputant le lambeau de viande pourrie de Clara!… Je compris, en cette atroce seconde, que la luxure peut atteindre à la plus sombre terreur humaine et donner l'idée véritable de l'enfer, de l'épouvantement de l'enfer…
Et il me semblait que tous ces chocs, toutes ces voix haletantes, tous ces râles, toutes ces morsures, et l'Idole elle-même, n'avaient, pour exprimer, pour éructer leur rage d'inassouvissement et leur supplice d'impuissance qu'un mot… un seul mot!
—Clara!… Clara!… Clara!…
Lorsque nous eûmes gagné la chambre et déposé sur un lit Clara toujours évanouie, la conscience me revint, et du milieu où je me trouvais, et de moi-même. De ces chants, de ces débauches, de ces sacrifices, de ces parfums déprimants, de ces impurs contacts qui souillaient davantage l'âme endormie de mon amie, j'éprouvais, en plus de l'horreur, une accablante honte… J'eus beaucoup de peine à éloigner les femmes, curieuses et bavardes, qui nous avaient suivis, non seulement du lit où nous avions étendu Clara, mais encore de la chambre, où je voulais rester seul… Je ne gardai avec moi que Ki-Paï, laquelle, malgré ses airs bourrus et ses rudes paroles, se montrait très dévouée à sa maîtresse et mettait une grande délicatesse et une adresse précieuse, dans les soins qu'elle prenait d'elle.
Le pouls de Clara battait toujours avec la même régularité rassurante, comme si elle eût été en pleine vigueur de santé. Pas une minute, la vie n'avait cessé d'habiter cette chair qui semblait à jamais morte. Et tous les deux, Ki-Paï et moi, nous étions penchés, anxieusement, sur sa résurrection…
Tout à coup, elle poussa une plainte; les muscles de son visage se crispèrent, et de légères secousses nerveuses agitèrent sa gorge, ses bras et ses jambes. Ki-Paï dit:
—Elle va avoir une crise terrible. Il faut la maintenir vigoureusement et prendre bien garde qu'elle ne se déchire la figure et ne s'arrache les cheveux avec ses ongles.
Je pensai qu'elle pouvait m'entendre, et que de me savoir là, près d'elle, la crise qu'avait annoncée Ki-Paï en serait adoucie… Je murmurai à son oreille, en essayant de mettre dans mes paroles toutes les caresses de ma voix, toutes les tendresses de mon cœur et aussi, toutes les pitiés—ah! oui—toutes les pitiés qui sont sur la terre…
—Clara! Clara… c'est moi… Regarde-moi… écoute-moi…
Mais Ki-Paï me ferma la bouche.
—Taisez-vous donc!… fit-elle, impérieuse… Comment voulez-vous qu'elle nous entende?… Elle est encore avec les mauvais génies…
Alors, Clara commença de se débattre. Tous ses muscles se bandèrent, effroyablement soulevés et contractés… ses articulations craquèrent, comme les jointures d'un bateau désemparé dans la tempête… Une expression de souffrance horrible, d'autant plus horrible, qu'elle était silencieuse, envahit sa face crispée et pareille à la face des suppliciés, sous la cloche du jardin. De ses yeux, entre les paupières mi-fermées et battantes, on ne voyait plus qu'un mince trait blanchâtre… Un peu d'écume moussait à ses lèvres… Et, tout haletant, je gémissais:
—Mon Dieu… mon Dieu!… Est-ce possible?… Et que va-t-il arriver?
Ki-Paï ordonna:
—Maintenez-la… tout en laissant son corps libre… car il faut que les démons s'en aillent de son corps…
Et elle ajouta:
—C'est la fin… Tout à l'heure, elle va pleurer…
Nous lui tenions les poignets de façon à l'empêcher de se labourer la figure avec ses ongles. Et il y avait, en elle, une telle force d'étreinte que je crus qu'elle allait nous broyer les mains… Dans une dernière convulsion son corps s'arqua, des talons à la nuque… Sa peau tendue vibra. Puis la crise, peu à peu, mollit… Les muscles se détendirent, reprirent leur place, et elle s'affaissa, épuisée, sur le lit, les yeux pleins de larmes…
Durant quelques minutes, elle pleura, pleura… Larmes qui coulaient de ses yeux intarissablement et sans bruit, comme d'une source!
—C'est fini! dit Ki-Paï… Vous pouvez lui parler…
Sa main était, maintenant, toute molle, moite et brûlante dans ma main. Ses yeux, encore vagues et lointains, cherchaient à reprendre conscience des objets et des formes, autour d'elle. Elle semblait revenir d'un long, d'un angoissant sommeil.
—Clara! ma petite Clara!… murmurai-je.
Longtemps elle me regarda d'un regard triste et voilé, à travers ses larmes.
—Toi… fit-elle… Toi… ah! oui…
Et sa voix était comme un souffle…
—C'est moi, c'est moi!… Clara, me voilà… Me reconnais-tu?
Elle eut une sorte de petit hoquet, de petit sanglot… Et elle bégaya:
—Oh! mon chéri!… mon chéri!… mon pauvre chéri!…
Mettant sa tête contre la mienne, elle supplia:
—Ne bouge plus… je suis bien ainsi… je suis pure ainsi… je suis toute blanche… toute blanche comme une anémone!…
Je lui demandai si elle souffrait encore:
—Non! non!… je ne souffre pas… Et je suis heureuse d'être là, près de toi… toute petite, près de toi… toute petite, toute petite… et toute blanche, blanche comme ces petites hirondelles des contes chinois… tu sais bien… ces petites hirondelles…
Elle ne prononçait—à peine si elle les prononçait—que de petits mots… de petits mots de pureté, de blancheur… Sur ses lèvres, ce n'était que petites fleurs, petits oiseaux, petites étoiles, petites sources… et des âmes, et des ailes, et du ciel… du ciel… du ciel…
Puis, de temps en temps, interrompant son gazouillement, elle me serrait la main, plus fort, appuyait, pelotonnait sa tête contre la mienne, et elle disait, avec plus d'accent:
—Oh! mon chéri!… plus jamais, je te le jure!… Plus jamais, plus jamais… plus jamais!…
Ki-Paï s'était retirée, au fond de la chambre. Et, tout bas, elle chantait une chanson, une de ces chansons qui endorment et bercent le sommeil des petits enfants.
—Plus jamais… plus jamais… plus jamais!… répétait Clara, d'une voix lente, d'une voix qui allait se perdant, se fondant dans la chanson de plus en plus lente aussi de Ki-Paï.
Et elle s'endormit, contre moi, d'un sommeil calme, lumineux et lointain, et profond, comme un grand et doux lac, sous la lune d'une nuit d'été.
Ki-Paï se leva doucement, sans bruit.
—Je m'en vais! dit-elle… je m'en vais dormir dans le sampang… Demain matin, quand l'aube viendra, vous ramènerez ma maîtresse au palais… Et ce sera à recommencer!… Ce sera toujours à recommencer!
—Ne dis pas cela, Ki-Paï, suppliai-je… Et regarde-la dormir contre moi, regarde-la dormir d'un si calme et si pur sommeil, contre moi!…
La Chinoise hocha sa tête grimaçante, et elle murmura, avec des yeux tristes, où la pitié maintenant remplaçait le dégoût:
—Je la regarde dormir contre vous et je vous dis… Dans huit jours, je vous conduirai comme ce soir, tous les deux, sur le fleuve, rentrant du Jardin des supplices… Et, dans huit années encore, je vous conduirai pareillement sur le fleuve, si vous n'êtes pas parti et si je ne suis pas morte!
Elle ajouta:
—Et si je suis morte, une autre vous conduira, avec ma maîtresse, sur le fleuve. Et si vous êtes parti, un autre que vous accompagnera ma maîtresse sur le fleuve… Et il n'y aura rien de changé…
—Ki-Paï… Ki-Paï… pourquoi dis-tu cela?… Encore une fois, regarde-la dormir… Tu ne sais pas ce que tu dis!…
—Chut! fit-elle en posant un doigt sur sa bouche. Ne parlez pas si haut… Ne vous remuez pas si fort… Ne la réveillez pas… Au moins, quand elle dort, elle ne fait point de mal, ni aux autres, ni à elle-même!…
Marchant avec précaution, sur la pointe de ses pieds, ainsi qu'une garde-malade, elle se dirigea vers la porte qu'elle ouvrit.
—Allez-vous-en!… allez-vous-en!
C'était la voix de Ki-Paï, impérieuse parmi les voix bourdonnantes des femmes…
Et je vis des yeux peints, des visages fardés, des bouches rouges, des seins tatoués, des bouches sur des seins… et j'entendis des cris, des râles, des danses, des sons de flûte, des résonances de métal et ce nom qui courait, haletait, de lèvres en lèvres, et secouait, comme un spasme, tout le bateau de fleurs:
—Clara!… Clara!… Clara!
La porte se referma et les bruits s'assourdirent, et les visages disparurent.
Et j'étais seul dans la chambre, où deux lampes brûlaient, voilées de crêpe rose… seul avec Clara qui dormait et, de temps en temps, répétait en son sommeil, comme un petit enfant rêvant:
—Plus jamais!… Plus jamais!…
Et comme pour donner un démenti à ces paroles, un bronze que je n'avais pas encore aperçu, une sorte de singe de bronze, accroupi dans un coin de la pièce, tendait vers Clara, en ricanant férocement, un sexe monstrueux.
Ah! si plus jamais, plus jamais, elle ne pouvait se réveiller!…
—Clara!… Clara!… Clara!…
Clos Saint-Blaise, Paris, 1898–1899.
Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.