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Le Général Dourakine

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Le général, avec impatience: Laissez donc, Maria Pétrovna; j'ai entendu mieux que ça en Circassie et en Crimée! Que diable! je n'ai pas les oreilles assez délicates pour tomber en convulsions aux rires et aux cris de joie d'une troupe d'enfants.

Madame Papofski: Mais mon cher oncle, on ne s'entend pas ici, vous ne pouvez pas causer.

Le général: Eh bien, le grand malheur! Est-ce que j'ai besoin de causer toute la soirée? Je me figure que je suis père de famille; je jouis du bonheur que je donne à mes petits-enfants et du calme de ma pauvre Natalie.»

Mme Papofski se mordit les lèvres, reprit sa tapisserie et ne dit plus mot pendant que le général causait avec Mme Dabrovine; elle lui donnait mille détails intéressants sur sa vie intime des dix dernières années, et sur ses enfants, dont elle faisait elle-même l'éducation.

La conversation fut interrompue par une dispute violente et des cris de fureur.

Le général: Eh bien, qu'ont-ils donc là-bas?

Madame Dabrovine: Je vais voir, mon oncle; ne vous dérangez pas.» Mme Dabrovine entra dans la galerie; elle trouva Alexandre qui se battait contre Mitineka et Yégor; Michel retenait fortement Sonushka; et Jacques, les yeux brillants, les poings fermés, se tenait en attitude de boxe devant Paul, qui essuyait des larmes qu'il ne pouvait retenir. Natasha cherchait vainement à séparer les combattants. Les autres criaient à qui mieux mieux.

L'entrée de Mme Dabrovine rétablit le calme comme par enchantement. Elle s'approcha d'Alexandre et lui dit sévèrement:

«N'êtes-vous pas honteux, Alexandre, de vous battre avec votre cousine?»

Les enfants commencèrent à parler tous à la fois; Natasha se taisait. Sa mère, ne comprenant rien aux explications des enfants, dit à Natasha de lui raconter ce qui s'était passé. Natasha rougit et continua à garder le silence.

«Pourquoi ne réponds-tu pas, Natasha?

—Maman, c'est qu'il faudrait accuser... quel qu'un, et je ne voudrais pas....

—Mais j'ai besoin de savoir la vérité, ma chère enfant, et je t'ordonne de me dire sincèrement ce qui s'est passé.

—Maman, puisque vous l'ordonnez, dit Natasha, voilà ce qui est arrivé: Alexandre et Michel ont voulu défendre le pauvre petit Paul que Mitineka, Sonushka et Yégor tourmentent depuis longtemps. Jacques et moi, nous avons fait ce que nous avons pu pour le protéger, mais ils se sont réunis tous contre nous et ils se sont mis à nous battre. Voyez comme Michel est griffé et comme Alexandre a les cheveux arrachés. Quant au bon petit Jacques, il n'a pas donné un seul coup, mais il en a reçu plusieurs.

—Venez au salon, Alexandre, Michel, avec Jacques et Paul, dit Mme Dabrovine, et laissez vos cousins et cousins se quereller entre eux.»

Le général avait entendu Natasha et sa nièce; il ne dit rien, se leva, laissa entrer au salon Mme Dabrovine et sa suite, entra lui-même dans la galerie, tira vigoureusement les cheveux et les oreilles aux trois aînés, distribua quelques coups de pied à tous, rentra au salon et se remit dans son fauteuil.

Il appela Natasha.

«Dis-moi, mon enfant, qu'ont-ils fait à mon pauvre petit Paul.

Mon oncle, nous jouions aux malades. Paul était un des malades; Mitineka, Sonushka et Yégor, qui étaient les médecins, ont voulu le forcer à avaler une boulette de toiles d'araignées; le pauvre petit s'est débattu Jacques est accouru pour le défendre; ils ont battu Jacques, qui ne leur a pas rendu un seul coup; ils l'ont jeté par terre, et ils allaient s'emparer de nouveau de Paul malgré les prières de Jacques, quand Alexandre et Michel, indignés, sont venus au secours de Jacques et de Paul, et ont été obligés de se battre contre Mitineka, Sonushka et Yégor, qui n'ont pas voulu nous écouter quand nous leur avons dit que ce qu'ils faisaient était mal et méchant. Alors maman est entrée, et Paul a été délivré.»

Pendant que Natasha racontait avec animation la scène dont Mme Dabrovine avait vu la fin, le général donnait des signes croissants de colère. Il se leva brusquement, et, s'adressant à Mme Papofski, qui rentrait au salon:

«Madame, vos enfants sont abominablement élevés! Vous en faites des tyrans, des sauvages, des hypocrites! Je ne veux pas de ça chez moi, entendez-vous? Vous et vos méchants enfants, vous troublez la paix de ma maison: vous changerez tous de manières et d'habitudes, ou bien nous nous séparerons. Vous êtes venue sans en être priée, je sais bien pourquoi, et, au lieu de faire vos affaires comme vous l'espériez, vous vous perdez de plus en plus dans mon esprit.»

Mme Papofski fut sur le point de se livrer à un accès de colère, mais elle put se contenir, et répondit à son oncle d'un ton larmoyant:«Je suis désolée, mon oncle! désolée de cette scène! Je les fouetterai tous si vous me le permettez; fouettez-les vous-même si vous le préférez. Ils ne recommenceront pas, je vous le promets.... Ne nous éloignez pas de votre présence, mon cher oncle; je ne supporterais pas ce malheur.»

Le général croisa les bras, la regarda fixement; son visage exprimait le mépris et la colère. Il ne dit qu'un mot: MISÉRABLE! et s'éloigna.

Le général prit le bras de Natalie, la main de Natasha, appela Alexandre, Michel, Jacques et Paul, et marcha à grands pas vers l'appartement de Mme Dabrovine. Il entra dans le joli salon où il passait une partie de ses journées, s'y promena quelques instants, s'arrêta, prit les mains de sa nièce, la contempla en silence et dit:

«C'est toi seule qui es et qui seras ma fille. Douce, bonne, tendre, honnête et sincère, tu as fait des enfants à ton image! L'autre n'aura rien, rien.

Madame Dabrovine: Oh! Mon oncle, je vous en prie!

Le général: lui serrant les mains: Tais-toi, tais-toi! Tu vas me rendre la colère qui a manqué m'étouffer. Laisse-moi oublier cette scène et la platitude révoltante de ta soeur; prés de toi et de tes enfants, je me sens aimé, j'aime et je suis heureux; près de l'autre, je hais et je méprise. Jouez, mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers Jacques, Paul et ses neveux: je ne crains pas le bruit. Amusez-vous bien.

Jacques: Général, est-ce que nous pouvons jouer à cache-cache et courir dans le corridor?

Le général: A cache-cache, à la guerre, à l'assaut, à tout ce que vous voudrez. Ma seule contrariété sera de ne pouvoir courir avec vous. Mais auparavant allez me chercher Dérigny. Natalie, je commence mon établissement du soir chez toi; me permets-tu de fumer?

Madame Dabrovine: Avez-vous besoin de le demander, mon oncle? Vous avez donc oublié combien j'aimais l'odeur du tabac?

Le général: Non, je me le rappelle; mais, je craignais....

Madame Dabrovine: De me faire penser à mon pauvre Dmitri, qui fumait toujours avec vous? Je ne l'oublie jamais, dans aucune circonstance, et j'aime tout ce qui me le rappelle!»

Le général ne répondit pas et rapprocha son fauteuil de celui de sa nièce, lui prit la main, la serra et resta pensif.

X

CAUSERIES INTIMES

Ses réflexions furent interrompues par le retour bruyant des enfants; ils arrivaient, traînant après eux Dérigny, qui partageait leur gaieté et qui faisait mine de vouloir s'échapper. Il reprit son sérieux en se présentant devant le général.

«Les enfants disent que vous me demandez, mon général.

—Oui, mon ami; apportez-moi ma boîte de cigares, ma pipe et nos livres de comptes et d'affaires; à l'avenir nous travaillerons ici le soir, puisque ma nièce veut bien le permettre et qu'elle trouve que je ne la dérange pas en m'établissant chez elle.

—Merci, mon oncle; que vous êtes bon! s'écria Natasha en se jetant à son cou. Voyez, voyez, comme le visage de maman est changé! elle a l'air presque heureux!»

Mme Dabrovine sourit, embrassa sa fille et baisa la main de son oncle, qui se frotta les mains avec une vivacité qu'elle ne lui avait pas encore vue.

Dérigny paraissait aussi content que le général; il s'empressa de faire sa commission, et compléta l'établissement en lui apportant la petite table chargée de papiers et de livres sur laquelle il avait l'habitude de travailler et d'écrire.

Le général: «Bravo! mon ami. Vous avez de l'esprit comme un Français! Je n'avais, pas voulu vous parler de la table, pour ne pas trop vous charger. Je suis enchanté de l'avoir. Je commence à m'arranger chez toi comme chez moi, ma fille. Dérigny ne te gênera-t-il pas? J'ai souvent besoin de lui pour mon travail.»

Madame Dabrovine: «Ceux que vous aimez et qui vous aiment, mon oncle, ne peuvent jamais me gêner; c'est au contraire un plaisir pour moi de voir M. Dérigny vous soigner, vous aider dans vos travaux. En le voyant faire, j'apprendrai aussi à vous être utile.»

Natasha: «Et moi donc? N'est-ce pas, monsieur Dérigny, que vous me direz ce que mon oncle aime, et qu'il n'aime pas, et ce que je puis faire pour lui être agréable?»

Dérigny: «Mademoiselle, Monsieur votre oncle aime ce qui est bon et franc; il n'aime pas ce qui est méchant et hypocrite; et, puisque vous m'autorisez à vous donner un conseil, Mademoiselle, soyez toujours ce que vous êtes aujourd'hui et ce que votre physionomie exprime si bien.»

Le général: «Bien dit, mon ami; j'ajoute: Sois le contraire de ta tante, et tu seras la doublure de ta mère. A présent, Dérigny, allumez-moi ma pipe, rendez-moi compte des travaux et des dépenses de la semaine, et puis j'irai me coucher, car il commence à se faire tard.»

Quand le général eut terminé son travail, Dérigny lui présenta un papier en le priant de le lire.

Le général, après l'avoir lu: «Qu'est-ce? Qui a écrit ça?»

Dérigny: «Mme Papofski, mon général.»

Le général: «Et pourquoi me le montrez-vous?»

Dérigny: «Parce que Mme Papofski veut que tout soit acheté à votre compte, mon général, et je n'ai pas cru devoir le faire sans vous consulter.»

Le général: «Et vous avez bien fait, mon cher.»

«C'est parbleu trop impudent aussi. Figure-toi, Natalie, que ta soeur veut faire habiller son cocher, son forreiter (postillon), son courrier, ses laquais, ses femmes (six je crois), en m'obligeant à tout payer. Bien mieux, elle ordonne qu'on change les douze mauvais chevaux qu'elle a amenés, contre les plus beaux chevaux de mes écuries. Je dis que c'est par trop fort! Ses commissions ne vous donneront pas beaucoup de peine, Dérigny; voici le respect qui leur est dû.»

Le général déchira en mille morceaux la feuille écrite par Mme Papofski, se leva en riant et en se frottant les mains, embrassa sa nièce, sa petite-nièce, ses petits-neveux, et quitta le salon avec Dérigny pour aller se coucher.

Les enfants, qui avaient fait une veillée extraordinaire et qui s'étaient amusés, éreintés, ne furent pas fâchés d'en faire autant; il était neuf heures et demie. Mme Dabrovine et Natasha ramassèrent les livres, les cahiers épars, et les rangèrent dans les armoires destinées à cet usage, pendant que la femme de chambre et bonne tout à la fois préparait le coucher des garçons et rangeait les habits pour le lendemain. Natasha, avec gaieté: «Mme Dérigny a cru que nous apportions tout ce que nous possédons, maman; voyez que d'armoires nous avons; une seule suffit pour contenir tous nos effets, et il reste encore bien de la place.»

Madame Dabrovine: «Elle nous croit plus riches que nous ne sommes, ma chère enfant.»

Natasha: «Maman, comme mon oncle est bon pour nous!»

Madame Dabrovine: «Oui, bien bon! il l'a toujours été pour moi et pour ton pauvre père; nous l'aimions bien aussi.»

Natasha: «Maman... pourquoi n'est-il pas bon pour ma tante?»

Madame Dabrovine: «Je ne sais pas, chère petite; peut-être a-t-il eu à s'en plaindre. Tu sais que ta tante n'est pas toujours aimable.»

Natasha: «Elle n'est jamais aimable, maman, du moins pour nous. Pourquoi donc ne vous aime-t-elle pas, vous qui êtes si bonne?»

Madame Dabrovine: «Je l'ai peut-être offensée sans le vouloir. Elle n'a probablement pas tous les torts.»

Natasha: «Mais vous, maman, vous n'en avez certainement aucun. Je le sais. J'en suis sûre.»

Madame Dabrovine: «Tu parles comme on parle à ton âge, ma chère petite, sans beaucoup réfléchir. Comment pouvons-nous savoir si on n'a pas fait à ta tante quelque faux rapport sur nos sentiments et notre langage à son égard.»

Natasha: «Si on lui en a fait, elle ne devrait pas y croire, vous connaissant si bonne, si franche, si serviable, si pleine de coeur.»

—C'est parce que tu m'aimes beaucoup que tu me juges ainsi, ma bonne fille», dit Mme Dabrovine en embrassant Natasha et en la serrant contre son coeur.

Elle souriait en l'embrassant; Natasha, heureuse de ce sourire presque gai, étouffa sa mère de baisers; puis elle dit:

«C'est mon oncle qui vous a fait sourire le premier et bien des fois depuis notre arrivée; bon cher oncle, que je l'aime! que je l'aime! Comme nous allons être heureux avec lui, toujours avec lui! Nous l'aimons, il nous aime, nous ne le quitterons jamais.

Madame Dabrovine: «La mort sépare les plus tendres affections, mon enfant.»

Natasha: «Oh, maman!»

Madame Dabrovine: «Ma pauvre fille! je t'attriste; j'ai tort. Mais voilà nos affaires rangées; allons nous coucher.»

La mère et la fille s'embrassèrent encore une fois, firent leur prière ensemble et s'étendirent dans leur lit; Natasha était si contente du sien et de tout leur établissement, dont elle ne pouvait se lasser, qu'elle ne put s'empêcher de se relever, d'aller embrasser sa mère, et de lui dire avec vivacité:

«Comme nous sommes heureuses ici, maman. Ma chambre est si jolie! J'y suis come une reine.

—J'en suis bien contente, mon enfant; mais prends garde de t'enrhumer. Couche-toi bien vite.»

Pendant que Mme Dabrovine et sa fille préparaient leur coucher et causaient des événements de la journée, le général causait de son côté avec Dérigny, qui devenait de plus en plus son confident intime.

«Voilà une perle, une vraie perle! s'écria-t-il. Je la retrouve comme je l'avais quittée, cette pauvre Natalie, moins le bonheur. Nous tâcherons d'arranger ça, Dérigny. J'ai mon plan. D'abord, je lui laisse toute ma fortune, à l'exception d'un million, que je donne à Natasha en la mariant... Pourquoi souriez-vous, Dérigny? Croyez-vous que je n'aie pas un million à lui donner?... ou bien que je changerai d'idée comme pour Torchonnet?... Est-ce que ma nièce n'est pas comme ma petite-fille?»

Dérigny: «Mon général, je souris parce que j'aime à vous voir content, parce que j'entrevois pour vous une vie nouvelle d'affection et de bonheur, et parce que je vois une bonne oeuvre à faire tout en travaillant pour vous-même.»

Le général: «Comment cela? Quelle bonne oeuvre?»

Dérigny: «Mon général, j'ai su, par le cocher et la femme de chambre de Mme Dabrovine, qu'elle était la meilleure des maîtresses, qu'elle et ses enfants étaient adorés par leurs paysans et leurs voisins; mais Mme Dabrovine est presque pauvre; son mari a dépensé beaucoup d'argent pour sa campagne de Crimée; elle a tout payé, et elle est restée avec treize cents roubles de revenus; c'est elle-même qui a élevé sa fille et ses fils; mais les garçons grandissent, ils ont besoin d'en savoir plus que ce que peut leur enseigner une femme, quelque instruite qu'elle soit. Et alors...»

Le général: «Alors quoi? Voulez-vous être leur gouverneur. Je ne demande pas mieux.»

Dérigny, riant: «Moi, mon général? Mais je ne sais rien de ce que doit savoir un jeune homme de grande famille!... Non, ce n'est pas ce que je veux dire. Je voudrais que vous eussiez la pensée de les garder tous chez vous, de payer un gouverneur et toute leur dépense: vous auriez la famille qui vous manque, et eux trouveraient le père et le protecteur qu'ils n'ont plus.»

Le général: «Bien pensé, bien dit! Trouvez-moi un gouverneur, et le plus tôt possible.»

Dérigny, stupéfait: «Moi, mon général? comment puis-je...?»

Le général: «Vous pouvez, mon ami, vous pouvez ce que vous voulez. Cherchez, cherchez. Adieu, bonsoir; je me couche et je m'endors content.»

Dérigny rentra chez lui; les enfants dormaient, sa femme l'attendait.

«Une jolie commission dont je suis chargé par le général! dit Dérigny en riant. Il faut que je me mette en campagne dès demain pour trouver un gouverneur aux jeunes Dabrovine.»

Madame Dérigny: «Et où trouveras-tu le gouverneur? Comme c'est facile dans le centre de la Russie! Tu ne connais personne. Ce n'est pas Vassili qui te fournira des renseignements. Vraiment, notre bon général est par trop bizarre. Comment feras-tu?»

Dérigny: «Je ne ferai rien du tout. J'espère qu'il n'y pensera plus. Mais je regrette de ne pas pouvoir rendre service à Mme Dabrovine, qui me semble être une excellente personne et ne ressemblant en rien à sa soeur.»

Madame Dérigny: «De même que ses enfants ne ressemblent en rien à leurs cousins, Mlle Natasha est une personne charmante, pleine de coeur et de naïveté, et les garçons paraissent bons et bien élevés.»

Mme Dérigny et son mari causèrent quelque temps, et ils allèrent se coucher après avoir parlé de leur chère France et de ce qu'ils y avaient laissé.

XI

LE GOUVERNEUR TROUVÉ

Quelques jours se passèrent sans nouveaux événements. Mme Papofski contenait les élans de sa colère quand elle était en présence de son oncle, qu'elle continuait à flatter sans succès; elle évitait sa soeur; ses enfants fuyaient leurs cousins, qui faisaient bande à part avec Jacques et Paul. Mme Papofski ne négligeait aucun moyen pour se faire bien venir de Dérigny; elle sut par lui que le général avait déchiré sa liste de commandes.

Madame Papofski: «Vous l'avez fait voir à mon oncle?»

Dérigny: «Comme c'était mon devoir de le faire, Madame. Je ne puis me permettre aucune dépense qui ne soit autorisée; par mon maître.»

Madame Papofski: «Mais il ne l'aurait pas su; mon oncle dépense sans savoir pourquoi ni comment. Vous auriez pu compter des chevaux morts ou une voiture cassée.»

Dérigny: «Ce serait me rendre indigne de la confiance que le général veut bien me témoigner, Madame, veuillez croire que je suis incapable d'une pareille supercherie.»

Madame Papofski: «Je le crois et je le vois, brave, honnête monsieur Dérigny. Ce que j'ai fait et ce que j'ai dit était pour savoir si vous étiez réellement digne de l'attachement de mon oncle. Je ne m'étonne pas de l'empire que vous avez sur lui, et je me recommande à votre amitié, moi et mes pauvres enfants, mon cher monsieur Dérigny. Si vous saviez quelle estime, quelle amitié j'ai pour vous! Je suis si seule dans le monde! Je suis si inquiète de l'avenir de mes enfants! Nous sommes si pauvres!

Dérigny ne répondit pas; un sourire ironique se faisait voir malgré lui; il salua et se retira.

Mme Papofski le regarda s'éloigner avec colère.

«Coquin! dit-elle à mi-voix en le menaçant du doigt. Tu fais l'homme honnête parce que tu vois que je ne suis pas en faveur! Tu fais la cour à ma soeur parce que tu vois la sotte tendresse de mon oncle pour cette femme hypocrite et pour sa mijaurée de Natasha, qui cherche à capter mon oncle pour avoir ses millions... On veut me chasser; je ne m'en irai pas; je les surveillerai; j'inventerai quelque conspiration; je les dénoncerai comme conspirateurs, révolutionnaires polonais... catholiques... Je trouverai bien quelque chose de louche dans leurs allures. Je les ferai tous arrêter, emprisonner, knouter... Mais il me faut du temps... un an peut-être... Oui, encore un an, et tout sera changé ici! Encore un an, et je serai la maîtresse de Gromiline! et je les mènerai tous au bâton et au fouet!»

Mme Papofski s'était animée; elle ne s'était pas aperçue que dans son exaltation elle avait parlé tout haut. Sa porte, à laquelle elle tournait le dos, était restée ouverte; Jacques s'y était arrêté un instant, croyant que son père était encore chez Mme Papofski, et que c'était à lui qu'elle parlait.

Lorsqu'elle se tut, Jacques, surpris et effrayé de ce qu'il venait d'entendre, avança vers la porte, jeta un coup d'oeil dans la chambre, et vit que Mme Papofski était seule. Sa frayeur redoubla, il se retira sans bruit, et, le coeur palpitant, il alla trouver son père et sa mère.

Jacques: «Papa, maman, il faut vite dire au pauvre général que Mme Papofski lui prendra tout, le fera enfermer, knouter, et nous aussi. Il faut nous sauver avec le général et retourner avec tante Elfy.» Dérigny.. «Tu perds la tête, mon Jacquot! Qu'est-ce qui te donne des craintes si peu fondées? Comment Mme Papofski avec toute sa méchanceté, peut-elle faire du mal au général, et même à nous, qui sommes sous sa protection à lui?»

Jacques: «J'en suis sûr, papa, j'en suis sûr; voici ce que j'ai entendu:

«On veut me chasser: je ne m'en irai pas.»

Et Jacques continua jusqu'au bout à redire à son père et à sa mère les paroles menaçantes de Mme Papofski.

Dérigny et sa femme n'eurent plus envie de rire des terreurs de Jacques, qu'ils partagèrent. Mais Dérigny, toujours attentif à épargner à sa femme et à ses enfants toute peine, toute inquiétude, dissimula sa préoccupation et les rassura pleinement.

«Soyez bien tranquilles, leur dit-il: je préviendrai le général, et, avec l'aide de Dieu, nous déjouerons ses plans et nous sauverons ce bon général en nous sauvant nous-mêmes. Ne parle à personne de ce que tu as entendu, mon enfant; si Mme Papofski savait qu'elle a parlé tout haut et que tu étais là, elle hâterait sa vengeance, et nous n'aurions pas le temps de la défense.»

Jacques: «Je n'en dirai pas un mot, papa; mais où est Paul?»

Dérigny: «Il joue dehors depuis le déjeuner.»

Jacques: «Je vais aller le rejoindre, papa. Quand il est seul, j'ai toujours peur qu'il ne soit pris par ces méchants petits Papofski. Devant le général, ils nous témoignent de l'amitié, mais, quand ils nous trouvent seuls, il n'y a pas de sorte de méchancetés qu'ils ne cherchent à nous faire.»

Jacques alla dans la cour; Paul n'y était plus. Il continua ses recherches avec quelque inquiétude, et aperçut enfin son frère au bord d'un petit bois, immobile et parlant à quelqu'un que Jacques ne voyait pas. Il courut à lui, l'appela; Paul se retourna et lui fit signe d'approcher. Jacques, en allant le rejoindre, lui entendit dire: «N'ayez pas peur, c'est Jacques, il est bien bon, il ne dira rien.»

Jacques: «A qui parles-tu, Paul?»

Paul: «A un pauvre homme si pâle, si faible, qu'il ne peut plus marcher.»

Jacques jeta un coup d'oeil dans le bois, et vit en effet, à travers les branches, un homme demi-couché et qui semblait près d'expirer.

Jacques: «Qui êtes-vous, mon pauvre homme? Pourquoi restez-vous là? Par où êtes-vous entré?»

L'étranger: «Par les bois, où je me suis perdu. Je meurs de faim et de froid; je n'ai rien pris depuis avant-hier soir.»

Jacques: «Pauvre malheureux! Je vais vite aller chercher quelque chose à manger et prévenir papa.»

L'étranger: «Non, non; ne dites pas que je suis ici. Ne dites rien. Je suis perdu si vous me dénoncez.»

Jacques: «Papa ne vous dénoncera pas. N'ayez pas peur. Attendez-nous.

Viens vite, Paul, apportons à manger à ce pauvre homme.»

Avant que l'étranger eût eu le temps de renouveler sa prière, les deux frères étaient disparus en courant. Le malheureux se laissa tomber; il fit un geste de désespoir.

«Perdu! perdu! dit-il. On va venir, et je n'ai plus de forces pour me relever. Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi! Après m'avoir sauvé de tant de dangers, ne me laissez pas retomber dans les mains de mes cruels bourreaux. Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, protégez-moi!»

Il serra, contre son coeur une petite croix de bois, la porta à ses lèvres, pria et attendit.

Quelques minutes à peine s'étaient écoulées, qu'il entendit marcher, parler, et qu'il vit les deux enfants, accompagnés d'un homme qui avançait à grands pas; les enfants couraient.

Dérigny, car c'était lui, approcha, et, avant de parler, il versa un verre de vin, qu'il fit avaler à l'infortuné, mourant de besoin; ensuite il lui fit boire une tasse de bouillon encore chaud, dans lequel il avait fait tremper une tranche de pain. L'inconnu mangeait avec avidité; ses regards exprimaient la reconnaissance et la joie.

«Assez, mon pauvre homme, dit Dérigny en lui refusant le reste du pain que les enfants avaient apporté. Trop manger vous ferait mal après un si long jeûne. Dans une heure vous mangerez encore. Essayez de vous lever et de venir au château.

—Le château de qui? Chez qui êtes-vous? dit l'étranger d'une voix faible.»

Dérigny: «Chez M. le général comte Dourakine.»

L'étranger: «Dourakine! Dourakine! Comment! lui, Dourakine? Est-il encore le brave, l'excellent homme que j'ai connu?»

Dérigny: «Toujours le meilleur des hommes! Un peu vif parfois, mais bon à se faire aimer de tout le monde.»

L'étranger: «Prévenez-le... Allez lui dire... Mais non; je vais essayer de marcher. Je me sens mieux.»

L'étranger voulut se lever; il retomba aussitôt.

«Je ne peux pas, dit-il avec découragement.»

Dérigny: «Voulez-vous qu'on le prévienne? Il est chez lui.»

L'étranger: «Je crois que oui; ce sera mieux. Dites-lui de venir, pour l'amour de Dieu et de Romane.»

Dérigny, trop discret pour interroger l'étranger sur sa position bizarre, salua et s'éloigna, emmenant les enfants. Il les envoya raconter à leur mère ce qui venait d'arriver, en leur défendant d'en parler à tout autre, et alla faire son rapport au général.

Le général: «Que diantre voulez-vous que j'y fasse? S'il est perdu dans mes bois, tant pis pour lui; qu'il se retrouve.»

Dérigny: «Mais, mon général, il est demi-mort de froid et de fatigue.»

Le général: «Eh bien qu'on lui donne des habits, qu'on le chauffe, qu'on le nourrisse. Tenez, voilà! prenez; il ne manque pas de manteaux, de fourrures. Qu'on le couche, s'il le faut. Je ne vais pas laisser mourir de faim, de froid et de fatigue, et à ma porte encore, un homme qui me demande la charité. Qui est-il? Est-ce un paysan, un marchand?»

Dérigny: «Je ne sais pas, mon général; seulement j'ai oublié de vous dire qu'il avait dit: «Dites-lui de venir pour l'amour de Dieu et de Romane.»

Le général, sautant de dessus son fauteuil: «Romane! Romane! Pas possible! Il a dit Romane? En êtes-vous bien sûr?»

Dérigny: «Bien sûr, mon général.

Le général: «Mon pauvre Romane! Je ne comprends pas... Mourant de faim et de fatigue? Lui, prince, riche à millions et que je croyais mort!»

Le général courut plutôt qu'il ne marcha vers la porte, dit à Dérigny de le guider, et marcha de toute la vitesse de ses grosses jambes vers le bois où gisait Romane.

Dès qu'il l'aperçut, il alla à lui, le souleva, l'embrassa, le soutint dans ses bras, et le regarda avec une profonde pitié mélangée de surprise.

«Mon pauvre ami, quel changement! quelle maigreur! Qu'est-il arrivé?»

Romane ne répondit pas et désigna du regard Dérigny, dont il ignorait la discrétion et la fidélité. Le général comprit et dit tout haut:

«Parlez sans crainte, mon pauvre garçon. Dérigny a toute ma confiance; il est discret comme la tombe, il nous viendra en aide s'il le faut, car il est de bon conseil.»

L'étranger: «Eh bien, mon cher et respectable ami, j'arrive de Sibérie, où je travaillais comme forçat, et d'où je me suis échappé presque miraculeusement.»

Le général fut sur le point, dans sa surprise, de laisser retomber Romane et de tomber lui-même.

«Toi, en Sibérie! Toi, forçat! C'est impossible! Viens te reposer chez moi; tu retrouveras tes idées égarées par la fatigue et la faim.» Romane: «Si l'on me voit entrer chez vous, la curiosité de vos gens sera excitée, mon respectable ami: je serai dénoncé, arrêté et ramené dans cet enfer.»

Le général vit bien au ton calme, au regard triste et intelligent de Romane, qu'il était dans son bon sens. Il réfléchit un instant et se tourna vers Dérigny.

«Comment faire, mon ami?»

Dérigny avait tout compris; son plan fut vite conçu.

«Mon général, voici ce qu'on pourrait faire. Je vais laisser mon manteau à monsieur, pour le préserver du froid, et je vais apporter quelque chose de chaud à prendre et de la chaussure, dont il a grand besoin. Et vous, mon général, vous vous en retournerez chez vous comme revenant de la promenade. Vous donnerez des ordres pour qu'on m'attelle un cheval à la petite voiture, vous voudrez bien ajouter que je vais à Smolensk chercher un gouverneur que vous faites venir pour vos neveux. Je partirai; au lieu d'aller à la ville, je ferai quelque lieues sur la route pour fatiguer le cheval, afin que les gens d'écurie ne se doutent de rien. Je reviendrai par le chemin qui borde les bois, et je prendrai Monsieur pour le ramener au château.»

Les yeux du général brillèrent; il serra la main de Dérigny. «De l'esprit comme un ange! Tu vois, mon pauvre Romane, que nous avons bien fait de le mettre dans la confidence. Prends le manteau de Dérigny, je lui donnerai un des miens.»

Romane: «Mais, mon cher comte, mes vêtements grossiers, usés et déchirés me donnent l'aspect de ce que je suis, un échappé de Sibérie.»

Le général: «Dérigny te donnera de quoi te vêtir, mon ami; ne t'inquiète de rien; il pourvoira à tout.»

Dérigny se dépouilla de son manteau et en revêtit Romane, qui lui exprima sa reconnaissance en termes énergiques mais mesurés. Le général s'éloigna pour aller aux écuries commander la voiture qui devait lui ramener son malheureux ami; Dérigny l'accompagna. Ils convinrent que Romane, qui parlait parfaitement l'anglais, et qui, en qualité de Polonais, avait du type blond écossais, passerait pour un gouverneur anglais que le général faisait venir pour ses neveux; Dérigny fut chargé de le prévenir de son origine et de son nom, master Jackson. Dérigny alla demander à la cuisine quelque chose de chaud avant de partir pour aller à la ville chercher le gouverneur anglais. On s'empressa de lui servir une assiette de soupe aux choux, bouillante, avec un bon morceau de viande; Dérigny l'emporta, compléta le repas avec une bouteille de vin, sortit par une porte de derrière, et courut rejoindre Romane, qu'il laissa manger avec délices ce repas improvisé. Avant de monter en voiture, il alla prendre les derniers ordres du général, reçut de lui un superbe manteau, et partit pour sa mission charitable, après en avoir prévenu sa femme, qui avait déjà été informée par Jacques de l'événement. Le général revint chez sa nièce et s'établit chez elle.

Le général: «Tu vas avoir quelqu'un pour t'aider à instruire tes garçons, ma chère enfant.»

Madame Dabrovine: «Mais non, mon oncle; Natasha et moi, nous leur donnons leurs leçons; nous n'avons besoin de personne.»

Le général souriant: «Vous leur donnez des leçons de latin, de grec?

Madame Dabrovine, hésitant: «Non, mon oncle, nous ne savons que le russe et le français.»

Le général: «Il faut pourtant que les garçons sachent le latin et le grec,»

Natasha, riant: «Mais vous, mon oncle, vous ne savez pas le latin ni le grec?»

Le général: «C'est pourquoi je suis et serai un âne.»

Natasha: «Oh! mon oncle! c'est mal ce que vous dites. Est-ce que l'empereur aurait nommé général un âne? est-ce qu'il vous aurait donné une armée à commander?»

Le général, souriant: «Tu ne sais ce que tu dis; un âne à deux pieds peut devenir général et rester âne. Et je dis que le gouverneur va arriver, et qu'il faut un gouverneur à tes frères.»

Madame Dabrovine: «Mais, mon oncle, mon bon oncle, je n'ai..., je ne peux pas... Un gouverneur se paye très cher... et... je ne sais pas...»

Le général: «Tu ne sais pas où tu prendras l'argent pour le payer? C'est ça, n'est-il pas vrai? Dans ma poche, parbleu! Que veux-tu que je fasse de mon argent? Tiens, Natasha, prends ce portefeuille; donne-le à ta mère; et, quand il sera vide, tu me le rapporteras, que je le remplisse.»

Madame Dabrovine: «Non, mon oncle, vous êtes trop bon; je ne veux pas abuser de votre générosité. Natasha, n'écoute pas ton oncle, ne prends pas son portefeuille.»

Le général: «Ah! vous prêchez la désobéissance à votre fille! Vous me traitez comme un vieil avare, comme un étranger! Vous prétendez avoir de l'amitié pour moi, et vous me chagrinez, vous m'humiliez; vous cherchez à me mettre en colère! Vous voulez me faire comprendre que je suis un égoïste, un homme sans coeur, qui ne s'embarrasse de personne, qui n'aime personne. Pauvre, moi! Toujours seul, toujours repoussé! Personne ne veut rien de moi.»

Le général se rassit et appuya tristement sa tête dans ses mains.

Natasha regarda sa mère d'un air de reproche, s'approcha de son oncle, se mit à genoux près de lui, lui prit les mains, les baisa à plusieurs reprises. Le général sentit une larme couler sur ses mains, il releva Natasha, la serra dans ses bras, et, sans parler, lui tendit son porte-feuille; Natasha le prit, et, les yeux encore humides, elle le porta à sa mère.

«Prenez, maman; à quoi sert de cacher à mon oncle que nous sommes pauvres? Pourquoi refuser plus longtemps d'accepter ses bienfaits? Pourquoi blesser son coeur en refusant ce qu'il nous offre avec une tendresse si vraie, si paternelle? On peut tout accepter d'un père, et n'est-il pas pour nous un bon et tendre père?»

Mme Dabrovine prit le portefeuille des mains de sa fille, alla près de son oncle, l'embrassa.

«Merci, mon père, dit-elle avec attendrissement; merci du fond du coeur. Natasha a raison; j'avais tort. J'accepterai désormais tout ce que vous voudrez m'offrir. Je suis votre fille par la tendresse que je vous porte, et j'avoue sans rougir que, sans vous, je ne puis en effet élever convenablement mes enfants.»

Le général: «...Qui sont à l'avenir les miens, comme toi tu es ma fille bien-aimée!»

Le général les prit toutes deux dans ses bras, les embrassa en les regardant avec tendresse.

«Ma chère petite Natasha, ta bonne action ne sera pas perdue. Repose-toi sur moi du soin de ton avenir. Natalie, tu trouveras dans ce porte-feuille dix mille roubles. Ne te gêne pas pour acheter et donner; je renouvellerai tes dix mille roubles quand ils seront épuisés. Je ne demande qu'une seule chose: c'est que tu m'appelles ton père quand nous serons seuls.»

Madame Dabrovine: «Je m'abandonne entièrement à vous, mon père; je ferai comme vous le désirez.»

Le général resta chez sa nièce jusqu'au moment où Dérigny frappa à la porte.

«Mon général, dit-il en entrant, j'ai amené le gouverneur, M. Jackson, que vous m'avez commandé d'aller chercher; il est dans votre cabinet, qui attend vos ordres.»

Le général sourit de la surprise de Mme Dabrovine et de Natasha, et sortit avec Dérigny.

Natasha: «Quel bon et excellent père Dieu nous a donné, maman! Comme il fait le bien avec grâce et amabilité!».

Madame Dabrovine: «Que Dieu le bénisse et lui rende le bonheur qu'il nous donne, mon enfant! L'éducation de tes frères m'inquiétait beaucoup. Me voici tranquille sur leur avenir... et sur le tien, Natasha.»

Natasha: «Oh! maman, le mien est bien simple! C'est de rester toujours avec vous et avec mon bon oncle.»

La mère sourit et ne répondit pas. Les garçons arrivèrent avec leurs devoirs terminés; Mme Dabrovine et sa fille s'occupèrent à les corriger jusqu'au dîner.

Quand l'heure du dîner arriva, Mme Dabrovine et Mme Papofski entrèrent au salon, suivies de leurs enfants; le général y était avec M. Jackson, qu'il présenta à ses nièces.

Le général, à Mme Dabrovine: «Ma nièce Natalie, j'ai engagé M. Jackson pour cinq ans, pour terminer l'éducation de mes petits enfants, que voici, monsieur, ajouta-t-il en lui présentant Alexandre et Michel. Consens-tu, Natalie, à lui confier tes fils? Je réponds de lui comme de moi-même.

—Tout ce que vous ferez, mon oncle, sera toujours bien fait», répondit Mme Dabrovine avec un sourire gracieux.

Et, prenant ses fils par la main, elle les remit à M. Jackson, qui salua la mère et embrassa ses élèves.

Mme Papofski examinait d'un air hautain le nouveau venu, auquel elle ne put trouver à redire, malgré l'humeur que lui donnait cette nouvelle preuve d'amitié de son oncle pour Mme Dabrovine. Lui trouvant l'air et des manières distinguées, elle résolut de le détacher du parti Dabrovine et l'attirer dans le sien, pour donner meilleur air à sa maison et se débarrasser de ses enfants. Elle attendait un mot de son oncle pour les mettre tous, filles et garçons, aux mains de M. Jackson. Voyant que l'oncle ne disait plus rien, elle avança elle-même vers M. Jackson et lui présenta Mitineka, Sonushka, Yégor, Pavlouska, Nikolai, en disant:

«Voici aussi les miens que je vous confie, Monsieur; les autres sont encore trop jeunes: vous les aurez plus tard. Je suis reconnaissante à mon oncle d'avoir pensé à l'éducation de ses petits-enfants, comme il dit.

—Merci, mon bon oncle.

—Il n'y a pas de quoi nous remercier, Maria Pétrovna, répondit le général revenu de sa surprise; je n'ai pas du tout pensé aux vôtres, que vous élevez si bien et qui ont leur père pour achever votre oeuvre; je n'ai engagé M. Jackson que pour les deux fils de votre soeur, et il en aura bien assez, sans y ajouter cinq diables qui le feront enrager du matin au soir.»

Madame Papofski, à M. Jackson: «J'espère, Monsieur, que vous ferez pour moi, par complaisance, ce que mon oncle ne vous a pas imposé.»

Monsieur Jackson: «Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous contenter, Madame.»

L'accent un peu anglais du gouverneur n'était pas désagréable; Mme Papofski lui fit un demi-salut presque gracieux, et regarda sa soeur d'un air de triomphe. Le général se grattait la tête; il avait l'air embarrassé et mécontent.

«C'est impossible, dit-il enfin; impossible! Jackson ne peut pas avoir une bande de drôles indisciplinés à régenter. Je ne le veux pas; je le défends; entendez-vous, Jackson; et vous, Maria Pétrovna, m'avez-vous entendu?»

M. Jackson s'inclina; Mme Papofski dit d'un air piqué qu'elle était habituée à se voir, ainsi que ses enfants, traitée en étrangère, et qu'elle se soumettait aux ordres de son oncle.

Le dîner fut calme; le soir les enfants jouèrent dans la galerie comme à l'ordinaire; Jacques et Paul y furent appelés. Natasha et M. Jackson durent plus d'une fois s'interposer entre les bons et les mauvais; ces derniers étaient en nombre. M. Jackson examinait et jugeait; il ne se mêlait pas aux jeux.

«Jouez donc avec nous, Monsieur, dit Natasha; vous vous ennuierez tout seul sur cette chaise.»

Monsieur Jackson: «Je vous remercie de votre offre obligeante, Mademoiselle, j'en profiterai demain et les jours suivants; aujourd'hui je me sens tellement fatigué de mon long voyage, que je demande la permission d'être simple spectateur de vos jeux.»

Quand les enfants se retirèrent, le général accompagna Mme Dabrovine dans son salon; M. Jackson demanda la permission de prendre le repos dont il avait tant besoin, et Mme Papofski rentra dans son appartement.

Lorsque chacun fut installé à sa place accoutumée, et que Natasha eut tout rangé autour de sa mère et de son oncle, elle dit au général:

«Savez-vous, mon oncle, que le pauvre M. Jackson a été bien malheureux?

—Comment le sais-tu, est-ce qu'il te l'a dit? répondit le général avec quelque frayeur d'une indiscrétion de Romane.»

Natasha: «Oh non! mon oncle; il ne m'a rien dit: mais je le sais et j'en suis sûre, parce que je l'ai vu à son air triste, pensif, souffrant. Il y a longtemps qu'il souffre! Voyez comme il est pâle, comme il est maigre! Pauvre homme, il me fait peine.»

Le général: «C'est parce qu'il a eu le mal de mer en venant d'Angleterre, mon enfant. Et puis, vois-tu, il a quitté sa famille, ses amis; il faut bien lui donner le temps de s'accoutumer à nous tous.»

Natasha: «Alors, mon oncle, je ferai tout ce que je pourrai pour qu'il soit heureux chez nous. Vous verrez comme je serai aimable pour lui. Pauvre homme! Tout seul, c'est bien triste!

—Bon petit coeur!» dit le général en souriant.

On causa quelque temps encore. Natasha appela Dérigny pour accompagner son oncle, et chacun se retira.

Quand le général fut seul avec Dérigny, il lui raconta que, quelques années auparavant, dans une campagne en Circassie, il avait eu pour aide de camp un jeune Polonais, le prince Pajarski, un des plus grands noms de la Pologne, et possédant une immense fortune; il s'y était beaucoup attaché; il lui avait rendu et en avait reçu de grands services.

«Je l'aimais comme mon fils, et il avait pour moi une affection toute filiale.»

Romane était retourné en congé en Pologne, et le général n'en avait pas entendu parler depuis. On lui avait seulement appris qu'il avait disparu un beau jour sans qu'on ait pu savoir ce qu'il était devenu.

«Il m'a dit avant dîner qu'on l'avait accusé de complots contre la Russie pour rétablir le royaume de Pologne; qu'il avait été enlevé, mené en Sibérie, et qu'après y avoir souffert horriblement il était parvenu à s'échapper, et qu'après mille dangers il avait eu le bonheur d'être trouvé par vos enfants, mon brave Dérigny.»

Dérigny: «Mon général, avant de vous demander ce que vous ferez du prince Pajarski, qui ne peut pas rester éternellement gouverneur de vos petits-neveux, quelque charmante et aimable que soit toute cette famille, je crois devoir vous faire part d'une découverte qu'a faite mon petit Jacques, et dont il a compris l'importance.»

Dérigny raconta au général ce qui s'était passé entre lui et Mme Papofski, et les menaces que Jacques lui avait entendu proférer.

Le général devint pourpre; ses yeux prirent l'aspect flamboyant qui leur était particulier dans ses grandes colères. Il fut quelque temps sans parler et dans une grande agitation.

«La misérable! s'écria-t-il enfin. La scélérate!... C'est qu'elle pourrait réussir! Une dénonciation est toujours bien accueillie dans ce pays, surtout quand il y a de la Pologne et du catholique sous jeu. Et nous voilà avec notre pauvre Romane! Si elle découvre quelque chose, nous sommes tous perdus! Que faire? Dérigny, mon ami, venez-moi en aide. Que feriez-vous pour sauver mes pauvres enfants Dabrovine, et vous et les vôtres, des serres de ce vautour?»

Dérigny: «Contre des maux pareils, mon général, je ne connais qu'un moyen, la fuite.»

Le général: «Et comment fuir, six personnes ensemble? Et comment vivre, sans argent, en pays étranger?»

Dérigny: «Pourquoi, mon général, ne prépareriez-vous pas les voies en vendant quelque chose de votre immense fortune?»

Le général: «Tiens, c'est une idée!... Bonne idée, ma foi!... Je puis vendre ma maison de Pétersbourg, celle de Moscou, puis mes terres en Crimée, celles de Kief, celles d'Orel; il y en a pour six à sept millions au moins... Je vais écrire dès demain. J'enverrai tout cela à Londres, et pas en France, pour ne pas donner de soupçons... Mais Gromiline! elle l'aura, la scélérate!, Diable! comment faire pour empêcher cela!... Et puis, comment partir tous sans qu'elle le sache?»

Dérigny: «Il faut qu'elle le sache, mon général.»

Le général: «Vous êtes fou, mon cher. Si elle le sait, elle nous fera tous coffrer.»

Dérigny: «Non, mon général; il faut au contraire l'intéresser à notre départ à tous. Vous parlerez d'aller dans un climat plus doux et aux eaux d'Allemagne pour la santé de Mme Dabrovine, qui devra être dans le secret, et vous demanderiez à Mme Papofski de régir et de surveiller vos affaires à Gromiline pendant votre absence de quelques mois.»

Le général: «Mais elle aurait Gromiline, et c'est ce que je ne veux pas!»

Dérigny: «Elle n'aurait rien du tout, mon général, parce que vous n'exécuterez ce projet que lorsque vous aurez vendu Gromiline et que vous serez convenu du jour de la prise de possession du nouveau propriétaire, qui arrivera quelques jours après votre départ.

—Bien, très bien, s'écria le général en se frottant les mains les yeux brillants de joie. Bonne vengeance! J'irai mourir en France, comme j'en avais le désir; je vous ramène chez vous, mon cher ami; j'assure la fortune de ma fille, et je vous laisse tous heureux et contents.»

Dérigny, riant: «Et le pauvre prince que vous oubliez, mon général?»

Le général: «Comment, je l'oublie? puisque je le marie! Mais pas encore; dans un an ou deux... Vous ne comprenez pas, mais je m'entends.»

Dérigny ne put retenir un sourire; le général rit aussi de bon coeur; il recommanda à Dérigny de venir l'éveiller de bonne heure le lendemain; il voulait avoir le temps d'écrire toutes ses lettres pour la vente de ses terres et maisons.

XII

RUSE DU GENERAL

Les jours suivants se passèrent sans événements remarquables. Mme Dabrovine témoignait une grande estime et une grande confiance à M. Jackson, qui réunissait toutes les qualités que l'on cherche sans les trouver chez un précepteur. Indépendamment d'une instruction très étendue, il dessinait et peignait bien et avec facilité; il savait l'anglais, l'allemand et le français; quant au polonais, il s'en cachait soigneusement.

Mme Dabrovine et le général étaient enchantés; Natasha était dans l'admiration et la témoignait en toute occasion. M. Jackson était fort content de ses élèves, parmi lesquels s'était imposée Natasha pour la musique, le dessin et les langues étrangères. Les leçons se donnaient dans le joli salon, à la demande du général, qui s'en amusait et s'y intéressait beaucoup. Jacques avait été invité, à sa grande joie, à prendre part à l'éducation soignée que recevaient les jeunes Dabrovine; le général avait raconté tous les détails de la vie de Jacques et de Paul, et on les aimait beaucoup dans la famille Dabrovine. Ce côté du château vivait donc heureux et tranquille; l'hiver s'avançait; le général vendait à l'insu de la Papofski ses terres et ses maisons, et faisait de bons placements en Angleterre; un jour, enfin, il reçut, d'un général aide de camp de l'empereur, une proposition pour Gromiline; il en offrait cinq millions payés comptant. Le général Dourakine accepta, à condition qu'il n'en dirait mot à personne, même après l'achat, jusqu'au 1er juin, et qu'il viendrait lui-même ce jour-là prendre possession du château et en chasser la famille Papofski qui y était installée. Les conditions furent acceptées; la vente fut terminée, l'argent payé et envoyé à Londres; Mme Papofski ne savait rien de toutes ces ventes; les Dérigny, Mme Dabrovine et Romane étaient seuls dans la confidence.

Le général, sollicité par Romane, avait révélé à Mme Dabrovine le vrai nom et la position du prince Pajarski; elle avait donné les mains avec joie au complot arrangé par son oncle et Dérigny pour quitter la Russie; elle se plaignait de sa santé devant sa soeur, regrettait de ne pouvoir aller aux eaux. A la fin de l'hiver, un jour le général lui proposa devant Mme Papofski de la mener aux eaux en Allemagne; elle fit quelques objections sur le dérangement, l'ennui que donnerait à son oncle un voyage avec tant de monde.

Le général: «Tu peux ajouter à tous les tiens la famille Dérigny que j'emmènerai.»

Madame Papofski: «Comment, mon oncle, vous vous embarrasserez de tous ces gens-là?»

Le général: «Oui, Maria Pétrovna; comme je compte vous laisser à Gromiline pour faire mes affaires en mon absence, j'aime mieux vous débarrasser d'une famille que vous n'aimez pas; d'ailleurs ils veulent retourner en France, où ils ont des parents et du bien.»

Les yeux de Mme Papofski brillèrent et s'ouvrirent démesurément; elle ne pouvait croire à tant de bonheur.»

Madame Papofski: «Vous me laisseriez... ici..., chez vous... et maîtresse de tout diriger?»

Le général: «Tout! Vous ferez ce que vous voudrez; vous dépenserez ce que vous voudrez tout le temps que vous y resterez.»

Madame Papofski: «Et combien de temps durera votre absence, mon bon oncle?»

Le général: «Un an, mon excellente nièce; quinze mois peut-être.»

Mme Papofski ne pouvait plus contenir sa joie. Elle se jeta dans les bras du général, qui la repoussa sous prétexte qu'elle dérangeait sa superbe coiffure.»

Madame Papofski: «Mon pauvre oncle! Un an, c'est affreux!»

Le général: «Deux ans, peut-être!»

Madame Papofski: «Deux ans, vraiment! Deux ans! Je ne puis croire à un... un...»

Le général, avec ironie: «...à un bonheur, pareil!»

Madame Papofski: «Ah! mon oncle! vous êtes méchant!»

Le général: «Bonheur énorme! rester un an...»

Madame Papofski, vivement: «Vous disiez deux ans?»

Le général: «Deux ans, si vous voulez; maîtresse souveraine de Gromiline, avec la chance que je meure, que je crève! Vous n'appelez pas ça un bonheur?»

Madame Papofski, faisant des mines: «Mon oncle; vous être trop méchant! Vrai! je vous aime tant! Vous savez?»

Le général: «Oui, oui, je sais; et croyez que je vous aime comme vous m'aimez.»

Mme Papofski se mordit les lèvres; elle devinait l'ironie et elle aurait voulu se fâcher, mais le moment eût été mal choisi: Gromiline pouvait lui échapper. Elle faisait son plan dans sa tête; aussitôt après le départ de son oncle, elle le dénoncerait comme recevant chez lui des gens suspects. Depuis six mois que Romane était là, elle avait observé bien des choses qui lui semblaient étranges: l'amitié familière de son oncle pour lui, la politesse et les déférences de sa soeur, les manières nobles et aisées du gouverneur; sa conversation, qui indiquait l'habitude du grand monde; de fréquentes et longues conversations à voix basse avec son oncle, des rougeurs et des pâleurs subites au moindre mouvement extraordinaire au dehors, le service empressé de Dérigny près du nouveau venu, tous ces détails étaient pour elle des indices d'un mystère qu'on lui cachait. La famille française était évidemment envoyée par des révolutionnaires pour former un complot. Le prétendu Anglais, qui oubliait parfois son origine, et qui perdait son accent pour parler le français le plus pur et le plus élégant, devait être un second émissaire: elle avait pris des informations secrètes sur l'arrivée de M. Jackson à Smolensk. Personne, dans la ville, n'avait vu ni reçu cet étranger. Il y avait donc un mystère là dedans. Sa soeur et Natasha étaient sans doute dans le secret; tous alors étaient du complot, et leur éloignement rendrait la dénonciation plus facile.

Pendant qu'elle roulait son plan dans sa tête et qu'elle s'absorbait dans ses pensées, son regard fixe et méchant, son sourire de triomphe, son silence prolongé attirèrent l'attention du général, de Mme Dabrovine et de Romane. Ils se regardèrent sans parler; le général fit à Romane et à Mme Dabrovine un signe qui recommandait la prudence. Mme Dabrovine reprit son ouvrage; Romane se leva pour aller rejoindre les enfants, qui, disait-il, pouvaient avoir besoin de sa surveillance. Le général se leva également et annonça qu'il allait travailler.

«Je mets mes affaires en ordre, Maria Pétrovna, pour vous rendre facile la gestion de mes biens; de plus, il sera bon que je vous mette au courant des revenus et des valeurs des terres et maisons. Dérigny m'aide à faire mes chiffres, qui me cassent la tête; je suis fort content de l'aperçu en gros de ma fortune, et je crois que vous ne serez pas fâchée d'en connaître le total.»

Mme Papofski rougit et n'osa pas répondre, de crainte de trahir sa joie.

«Vous n'êtes pas curieuse, Maria Pétrovna, reprit le général après un silence. Vous saurez que, si vous venez à hériter de moi, vous aurez douze à treize millions.»

Madame Papofski: «Ah! mon oncle, je ne compte pas hériter de vous, vous savez.»

Le général: «Qui sait! C'est parce que je vous tourmente quelquefois que vous craignez d'être déshéritée? Qui sait ce qui peut arriver?» Le regard étincelant de Mme Papofski, la rougeur qui colora son visage d'une teinte violacée, indiquèrent au général la joie de son âme; elle pourrait donc avoir Gromiline et le reste des biens de son oncle sans commettre de crime et sans courir la chance d'une dénonciation calomnieuse. Sa soeur Dabrovine et l'odieuse Natasha verraient leurs espérances déçues! A partir de ce moment, elle résolut de changer de tactique et d'attendre avec patience et douceur le départ de l'oncle et de ses favoris.

Elle crut comprendre que son oncle mettait de la méchanceté et de la fourberie dans sa conduite envers Mme Dabrovine et ses enfants; qu'il jouait l'affection pour mieux les désappointer, et qu'au fond il préférait à la douceur feinte et aux tendresses hypocrites de sa soeur son caractère à elle, sa manière d'agir et sa dureté, qui, croyait-elle, trouvaient un écho dans le coeur et l'esprit de son oncle.

Pendant qu'elle cherchait à comprimer le bonheur qui remplissait son âme, le général avait pris le bras de Mme Dabrovine et avait quitté le salon, riant sous cape et se frottant les mains.

Quand il fut dans le salon de Mme Dabrovine et qu'il eut soigneusement fermé la porte, il se laissa aller à une explosion de gaieté qui fut partagée par sa nièce. Ils riaient tous deux à l'envi l'un de l'autre quand Romane entra: il s'arrêta stupéfait.

«Ferme la porte, ferme la porte», lui cria le général au milieu de ses rires.»

Romane: «Pardon de mon indiscrétion, mon cher comte; mais de quoi et de qui riez-vous ainsi?»

Le général: «De qui? de Maria Pétrovna. De quoi? de ses espérances et de sa joie.»

Romane: «Pardonnez, mon cher comte, si je ne partage pas votre gaieté; mais j'avoue que je n'éprouve que de la terreur devant les regards méchants et triomphants que jetait sur vous, sur Mme Dabrovine et sur moi cette nièce avide et désappointée dans ses espérances.»

Le général: «Fini, fini, mon cher! Elle aura Gromiline, mes terres, mes maisons, mes millions, tout enfin.»

La surprise de Romane augmenta.

Romane: «Mais... vous avez tout vendu... Comment pouvez-vous lui donner ce que vous n'avez plus?»

Le général: «Et voilà le beau de l'affaire! et voilà pourquoi nous rions, Natalie et moi. J'ai eu de l'esprit comme un ange. Raconte-lui cela, ma fille, je ris trop, je ne peux pas.»

Mme Dabrovine raconta à Romane ce qui s'était passé entre le général et Mme Papofski. Romane rit à son tour de la crédulité de la dame et de la présence d'esprit du général.

Romane: «Mon cher et respectable ami, j'espère et je crois que vous nous avez tous sauvés d'un plan infernal de dénonciation qui aurait réussi, je n'en doute pas.»

Le général: «Et moi aussi, mon ami, j'en suis certain, à la façon dont on traque tout ce qui est Polonais et catholique; et, sous ces deux rapports, nous sommes tous véreux; n'est-ce pas, ma fille? ajouta le général en déposant un baiser sur le front de Mme Dabrovine.»

Madame Dabrovine: «Oh oui! mon père! les souffrances de la malheureuse Pologne me navrent; et le malheur a ouvert mon coeur aux consolations chrétiennes d'un bon et saint prêtre catholique qui vivait dans mon voisinage, et qui m'a appris à souffrir avec résignation et à espérer.»

Romane écoutait Mme Dabrovine avec respect, admiration et bonheur. «Et vos enfants! dit-il après quelque hésitation.»

Madame Dabrovine: «Tous comme moi, mon cher monsieur, et tous désirant ardemment pouvoir pratiquer leur religion, seule proscrite et maudite en Russie, parce qu'elle est seule vraie.»

Romane lui baisa respectueusement la main.

Romane: «Mon cher comte, il serait bon de hâter le départ. Avez-vous fixé un terme?»

Le général: «J'ai demandé au général Négrinski, qui a acheté Gromiline, d'attendre au 1er juin pour prendre possession.»

Romane: «Encore six semaines! C'est trop, mon ami; ne pourriez-vous lui écrire de venir prendre possession en personne le 15 mai?»

Le général: «Très bien! Je vais écrire tout de suite, tu donneras ma lettre à Dérigny, qui la portera lui-même à Smolensk, à la poste.»

Le général se mit à table; dix minutes après, Romane remettait la lettre à Dérigny en lui expliquant son importance et pourquoi le départ était avancé. Dérigny ne perdit pas de temps.

Mme Dabrovine convint avec son oncle qu'elle se plaindrait vivement de souffrances nouvelles; que le général proposerait de hâter le départ pour aller attendre la saison des eaux dans un climat plus doux, et qu'on le fixerait au 1er juin devant Mme Papofski, mais en réalité au 1er mai, dans quinze jours.

«Négrinski arrivera le 15; nous serons déjà loin, en chemin de fer et en pays étranger; elle aura dix jours de gloire et de triomphe!»

Madame Dabrovine: «Mais, mon père, ne craignez-vous pas que pendant ces dix jours, elle n'exerce des cruautés contre vos gens et contre les pauvres paysans?»

Madame Dabrovine: «Je reconnais là votre bonté et votre prévoyance, mon père.»

Le jour même, à dîner, Mme Dabrovine se plaignit tant de la tête, de la poitrine, de l'estomac, que le général parut inquiet. Il la pressa de manger; mais Mme Dabrovine, qui avait très bien dîné chez les Dérigny, par les ordres de son oncle, avant de se mettre à table, assura qu'elle n'avait pas faim, et ne voulut toucher à rien.

Natasha était dans le secret du départ précipité, sans pourtant en savoir la cause; elle montra une insensibilité qui ravit Mme Papofski.

«Elle se perdra dans l'esprit de mon oncle: il est clair qu'elle n'aime pas du tout sa mère», se disait-elle.

Le général feignit de l'inquiétude, et ne pouvait dissimuler aux yeux méchants et rusés de Mme Papofski.

«Il ne s'émeut pas de la voir souffrir; il ne l'aime pas du tout», pensa-t-elle.

Et son visage rayonnait; sa bonne humeur éclatait en dépit de ses efforts.

Le lendemain, même scène; Mme Dabrovine quitte la table et va s'étendre sur un canapé dans le salon; le général, quand il reste seul avec Mme Papofski, se plaint de l'ennui que lui donne la santé de sa nièce Dabrovine, et demande conseil à Mme Papofski sur le régime à lui faire suivre.

Madame Papofski: «Je crois, mon oncle, que ce que vous pourriez faire de mieux, ce serait de lui faire respirer un air plus doux, plus chaud.»

Le général: «C'est possible... Oui, je crois que vous avez raison. Je pourrais la faire partir plus tot avec les Dérigny, et moi je ne les rejoindrais qu'en juillet ou en août aux eaux.»

Mme Papofski frémit. Son règne sera retardé de deux mois au moins. Madame Papofski: «Il me semble, mon oncle, que dans son état de souffrance vous séparer d'elle serait lui donner un coup fatal. Elle vous aime tellement que la pensée de vous quitter...»

Le général: «Vous croyez? Pourquoi m'aimerait-elle autant?» Madame Papofski: «Ah! mon oncle! tous ceux qui vous connaissent vous aiment ainsi.»

Le général: «Comment! tous ceux que je quitte meurent de chagrin? C'est effrayant, en vérité. Mais... alors... vous aussi vous mourrez de chagrin; et vos huit enfants avec vous! Ce qui fait neuf personnes!... Voyons..., eux n'en font cinq; c'est quatre de moins que j'aurai sur la conscience... Alors... décidément Je reste avec vous.»

Madame Papofski: «Mais non, mon oncle, ils seront neuf comme chez moi, en comptant les Dérigny!»

Le général: «C'est vrai! Mais... la qualité?»

Madame Papofski: «Ah! mon oncle, je ne vaux pas ma soeur; et mes enfants ne peuvent se comparer aux siens, si bons, si gentils! Natasha est si charmante! Et puis M. Jackson! quel homme admirable! Comme il parle. bien français! On ne le croirait jamais Anglais...»

Mme Papofski regarda fixement son oncle, qui rougissait légèrement.

Elle s'enhardit à sonder le mystère, et ajouta:

«Plutôt Français... (le général ne bougea pas), ou... même... Polonais. (Le général bondit.)»

Le général: «Polonais! un Polonais chez moi! Allons donc! Ah! ah! ah! Polonais! Il y ressemble comme je ressemble à un Chinois.»

La gaieté du général était forcée; sa bouche riait, ses yeux lançaient des flammes; il sembla à Mme Papofski que s'il en avait le pouvoir, il l'étranglerait sur place, le regard fixe et sérieux de cette femme méchante augmenta le malaise du général, qui s'en alla en disant qu'il allait savoir des nouvelles de sa nièce.

Madame Papofski: «C'est un Polonais! Je le soupçonnais depuis quelque temps; j'en suis sûre maintenant! Et mon oncle le sait et il le cache. Il est bien heureux de m'avoir laissé le soin de gérer ses affaires en son absence, sans quoi... j'aurais été à Smolensk et j'aurais dénoncé le Polonais et eux tous avant huit jours d'ici! seulement le temps de découvrir du nouveau et de m'assurer du fait. A présent, c'est inutile: je tiens sa fortune, j'en vendrai ce que je voudrai. L'hiver prochain, je vendrai du bois pour un million... et je le garderai, bien entendu.»

Pendant que Mme Papofski triomphait, le général arrivait chez Mme Dabrovine le visage consterné et décomposé.

«Ma fille, mon enfant! elle a deviné que Romane était un Polonais! Qu'il se cache! Elle le perdra! elle le dénoncera, la misérable! Mon pauvre Romane!»

Et le général raconta ce qu'avait dit Mme Papofski.

Madame Dabrovine: «Mon père! pour l'amour de Dieu, calmez-vous!

Qu'elle ne vous surprenne pas ainsi! Comment saurait-elle que le prince Romane n'est pas M. Jackson? Elle soupçonne peut-être quelque chose; elle aura voulu voir ce que vous diriez. Qu'avez-vous répondu?

Le général: «J'ai ri! J'ai dit des niaiseries. Mais je me sentais furieux et terrifié. Et voilà le malheur! elle s'en est aperçu. Si tu avais vu son air féroce et triomphant!... Coquine! gueuse! que ne puis-je l'étouffer, la hacher en morceaux!»

Madame Dabrovine: «Mon père! mon pauvre père! Remettez-vous, laissez-moi appeler Dérigny; il a toujours le pouvoir de vous calmer.»

Le général: «Appelle, mon enfant, qui tu voudras. Je suis hors de moi! Je suis désolé et furieux tout à la fois.»

Mme Dabrovine courut à la recherche de Dérigny, qu'elle trouva heureusement chez lui avec sa femme; leurs enfants jouaient avec ceux de Mme Dabrovine dans la galerie.

Madame Dabrovine: «Mon bon Dérigny, venez vite calmer mon pauvre père qui est dans un état affreux; il craint que ma soeur n'ait reconnu le prince Romane.»

Dérigny suivit précipitamment Mme Dabrovine. Arrivé près du général, il fut mis au courant de ce qui venait de se passer. Il réfléchit un instant en tournant sa moustache.

Dérigny: Pas de danger, mon général. Grâce à votre coup de maître d'avoir abandonné à Mme Papofski, en votre absence, l'administration de vos biens, son intérêt est de vous laisser partir; il ne serait même pas impossible que ce fût une ruse pour hâter votre départ et vous faire abandonner le projet que vous manifestiez de rester à Gromiline et de nous laisser partir sans vous... Il n'y a qu'une chose à faire, ce me semble, mon général, c'est de partir bien exactement le 1er mai, dans douze jours; mais de ne le déclarer à Mme Papofski que la veille, de peur de quelque coup fourré.»

Madame Dabrovine: «Monsieur Dérigny a raison; je crois qu'il voit très juste. Tranquillisez-vous donc, mon pauvre père. Le danger des autres vous impressionne toujours vivement.»

Mme Dabrovine serra les mains de son oncle et l'embrassa à plusieurs reprises; les explications de Dérigny, la tendresse de sa nièce, remirent du calme dans le coeur et dans la tête du général.

Le général: «Chère, bonne fille! Je me suis effrayé, il est vrai, et à tort, je pense. Mais aussi, quel danger je redoutais pour mon pauvre Romane!...et pour nous tous, peut-être!

—Vous l'avez heureusement conjuré, mon général, dit gaiement Dérigny. Nous sommes en mesure de partir quand vous voudrez. J'ai déjà emballé tous les effets auxquels vous tenez, mon général; l'argenterie même est dans un des coffres de la berline; le reste sera fait en deux heures.»

Le général: «Merci, mon bon Dérigny; toujours fidèle et dévoué.

—Mon père! s'écria avec frayeur Mme Dabrovine, nous ne passerons pas la frontière: nous n'avons pas de passeports pour l'étranger.

—Ils sont dans mon bureau depuis huit jours, mon enfant, répondit le général en souriant.»

Madame Dabrovine: «Vous avez pensé à tout, mon père! Vous êtes vraiment admirable, pour parler comme ma soeur.»

Le général: «Où est allé Romane? Savez-vous, Dérigny?»

Dérigny: «.Je ne sais pas, mon général; je ne l'ai pas vu. Mais je pense qu'il est à son poste, près des enfants.»

Le général: «Tâchez de nous l'envoyer, Dérigny; il faut que je le prévienne de se tenir en garde contre les scélératesses de ma méchante nièce. A-t-on jamais vu deux soeurs plus dissemblables?»

Dérigny trouva effectivement Romane dans la galerie; il paraissait agité et se promenait en long et en large. Natasha l'accompagnait et lui parlait avec vivacité et gaieté. Dérigny parut surpris de l'agitation visible de Romane et lui demanda s'il était souffrant.

«Non, non, mon bon monsieur Dérigny, répondit Natasha en riant; je suis occupée à le calmer et à lui faire la morale. Figurez-vous que M. Jackson, toujours si bon, si patient, s'est fâché..., mais tout de bon..., contre mes cousins Mitineka et Yégor, qui sautaient après lui en l'appelant Polonais. M. Jackson a pris cela comme une injure; et moi, je lui dis que c'est très mal, que les Polonais sont très bons, très malheureux, qu'il ne faut pas les détester comme il fait, qu'il faut même les aimer; et lui, au lieu de m'écouter, il a les yeux rouges comme s'il voulait pleurer; il me serre la main à me briser les doigts..., et tout cela par colère..., Tenez, regardez-le; voyez s'il a l'air tranquille et bon comme d'habitude.»

Dérigny ne répondit pas; Romane se tut également; Natasha alla gronder encore ses méchants cousins; pendant ce temps, Dérigny et Romane avaient disparu.

Mme Papofski entra:

Mitineka: «Non, maman, il est parti furieux; nous l'avons appelé Polonais, comme vous nous l'avez ordonné: il a pris cela pour une injure; Il s'est fâché, il nous a grondés; il a dit que nous étions des menteurs, des méchants enfants, et il s'en est allé malgré Natasha.»

Natasha: «Oui, ma tante; et j'ai eu beau lui dire que c'était très mal de haïr les Polonais comme il le faisait, et d'autres choses, très raisonnables, il n'a rien voulu écouter, et il est parti très en colère.

—Ah!» dit Mme Papofski.

Et, sans ajouter autre chose, elle quitta la chambre, étonnée et désappointée.

«Il n'est pas Polonais? pensa-t-telle. Qu'est-il donc?»

Chez Mme Dabrovine, où Romane trouva le général, il raconta, encore tout ému, l'apostrophe des petits Papofski; et, lorsque le général et Mme Dabrovine lui dirent qu'il avait tort de s'effrayer de propos d'enfants, son agitation redoubla.

Romane: «Cher comte, chère madame, ces enfants n'étaient que l'écho de leur mère; je le voyais à leur manière de dire, à leur insistance grossière et malicieuse. Ce n'est pas moi seul qui suis en jeu; ce serait vous, mes bienfaiteurs, mes amis les plus chers, vos fils, votre fille, si bonne et si charmante; tous vous seriez enveloppés dans la dénonciation; car, vous savez... elle l'a dit... elle nous fera tous enfermer, juger, envoyer aux mines, en Sibérie! Oh!... la Sibérie!... quel enfer!... Quelle terreur de songer que, pour moi, à cause de moi, vous y seriez tous!... Je me sens devenir fou à cette pensée... Vous... le général... Natasha!... Oh! mon Dieu! pitié! pitié!... sauvez-les!... Prenez-moi seul!... Que seul je souffre pour tous ces êtres si chers!...»

Romane tomba à genoux, la tête dans ses mains. Le général était consterné; Mme Dabrovine pleurait; Dérigny était ému. Il s'approcha de Romane.

«Courage, lui dit-il, rien n'est perdu. Le danger n'existe pas depuis que le général donne, par son départ volontaire, la gestion de toute sa fortune à Mme Papofski. L'intérêt qui guide ses actions doit arrêter toute dénonciation. Les biens seraient mis sous séquestre; Mme Papofski n'en jouirait pas, et elle n'aurait que l'odieux de son crime, dont l'Etat seul profiterait.

—C'est vrai... Oui... C'est vrai... dit Romane s'eveillant comme d'un songe. J'étais fou! Le danger m'avait ôté la raison! Pardonnez-moi, très chers amis, les terreurs que j'ai fait naître en m'y livrant moi-même... Pardonnez. Et vous, mon cher Dérigny, recevez tous mes remerciements; je vous suis sincèrement reconnaissant.»

Romane lui serra fortement les deux mains.

«Redoublons de prudence, ajouta-t-il. Encore quelques jours, et nous sommes tous sauvés. Au revoir, cher comte; je retourne à mon poste, que j'ai déserté, et si les Papofski recommencent, j'abonderai dans la pensée de Natasha, qui croyait que j'étais en colère et que c'était par haine des Polonais que je m'agitais.»

Il sortit en souriant, laissant ses amis calmes et rassurés. Quand il rentra, il trouva tous les enfants groupés autour de Natasha, qui leur parlait avec une grande vivacité. Il s'arrêta un instant pour considérer ce groupe composé de physionomies si diverses. Quand Natasha l'aperçut, il souriait.

«Ah! vous voilà, monsieur Jackson? Et vous n'êtes plus fâché, je le vois bien. Mes cousins, voyez, M. Jackson vous pardonne; mais ne recommencez pas; pensez à ce que je vous ai dit... Et vous, dit-elle en s'approchant de M. Jackson d'un air suppliant et doux, ne détestez pas les pauvres Polonais (Jackson tressaille). Je vous en prie... mon cher monsieur Jackson!... Ils sont si malheureux! On ne leur laisse ni patrie, ni famille, ni même leur sainte religion! Comment ne pas les plaindre et ne pas les aimer?... N'est-ce pas que vous tâcherez de... de... les aimer..., pour ne pas être trop cruel.»

M. Jackson la regardait sans lui répondre; son âme polonaise tressaillait de joie.

Natasha: «Mais parlez, répondez-moi! c'est donc bien difficile, bien terrible d'avoir pitié de ceux qui souffrent, qu'on arrache à leurs familles, qu'on enlève à leurs parents, qu'on envoie en Sibérie?

«Assez, assez! dit Jackson de plus en plus troublé. J'ai pitié de ces infortunés... Si vous saviez!... Mais assez, plus un mot! Je vous en conjure.»

Natasha: «Bien, nous n'en parlerons plus... avec vous, car j'en cause souvent avec maman. Je suis bien aise de vous avoir enfin attendri sur... Pardon, je me sauve pour ne pas recommencer.»

Et Natasha, riante et légère, s'échappa en courant et vint raconter ses succès à sa mère et à son oncle.

«Je l'ai converti, maman; il a enfin pitié de ces pauvres Polonais. Il me l'a dit, mais il ne veut pas qu'on en parle; c'est singulier qu'un homme si bon déteste des gens si malheureux et si courageux?

«Natasha, dit le général, qui riait et se frottait les mains, sais-tu que nous partons dans huit ou dix jours?»

Natasha: «Tant mieux, mon oncle; nous serons tous contents de nous en aller a cause de maman. Et puis...»

Natasha rougit et se tut.

Le général: «Et puis quoi? De qui as-tu peur ici? Achève ta pensée, Natashineka.»

Natasha: «Mon oncle,... c'est que c'est mal d'être enchantée de quitter ma tante et mes cousins?»

Le général: «Et pourquoi es-tu enchantée de les quitter?.. Parle sans crainte, Natasha; dis-nous toute la vérité.»

Natasha: «Eh bien, mon oncle, puisque vous voulez le savoir, c'est parce que ma tante est méchante pour mes frères, qu'elle appelle des ânes et des pauvrards; pour Jacques et Paul, qu'elle gronde sans cesse, qu'elle appelle des petits laquais, qu'elle menace de faire fouetter; pour ce bon M. Jackson, dont elle se moque, qu'elle oblige à porter son châle, son chapeau, qu'elle traite comme un domestique; tout cela me fait de la peine, parce que je vois bien que M. Jackson n'est pas habitué à être traité ainsi; les pauvres petits Dérigny pleurent souvent, surtout Paul. Quant à mes cousins, ils taquinent mes frères, tourmentent Jacques et Paul, et disent des sottises à M. Jackson, qui protège les pauvres petits. Vous pensez bien, mon oncle, que tout cela n'est pas agréable.»

Le général, riant: «C'est même très désagréable! Viens m'embrasser, chère enfant.. Encore huit jours de patience, et tu seras comme nous délivrée des méchants. En attendant, je te permets d'être enchantée comme nous.»

Natasha: «Vrai, vous êtes content?... Oh! mon oncle, que vous êtes bon!»Natasha demanda la permission d'aller annoncer la bonne nouvelle aux Dérigny. Le général la lui accorda en riant plus fort, et en recommandant le secret jusqu'au lendemain.

XIII

PREMIER PAS VERS LA LIBERTE

Le lendemain, un peu avant déjeuner, le général appela Mme Papofski dans le salon; elle arriva, inquiète de la convocation, et trouva son oncle assis dans son fauteuil; il lui fit un salut majestueux de la main.

«Asseyez-vous, Maria Pétrovna, et écoutez-moi. Vous êtes venue à Gromiline pour vous faire donner une partie de ma fortune; vous avez feint la pauvreté, tandis que je vous sais riche. Silence, je vous prie; n'interrompez pas. Je ne tiens pas à ma fortune; je vous fais volontiers l'abandon de Gromiline et des biens que vous convoitez et que je possède en Russie. Au lieu de vous en laisser la gestion pendant mon absence, je vous les donne et je ne garde que mes capitaux pour vivre dans l'aisance avec votre soeur et ses enfants que vous détestez, que j'aime et qui ne songent pas, en m'aimant, aux avantages que je peux leur faire... La santé de votre soeur exige un prompt départ; je l'ai fixé au 1er mai, dans huit jours. La veille, je vous remettrai les papiers et les comptes dont vous aurez besoin pour que tout soit en règle. J'emmène tous ceux que j'aime; je vous laisse tous mes gens. Je vous défends de les maltraiter, et j'ai fait un acte qui arrêtera les explosions de vos colères et de votre méchanceté. Ne vous contraignez pas; ne dissimulez plus; je vous connais; je devine ce que vous pensez, ce que vous croyez me cacher. Laissez-vous aller à votre joie, et surtout pas de phrases menteuses.»

Mme Papofski avait voulu bien des fois interrompre son oncle, mais un geste impétueux, un regard foudroyant, arrêtaient les paroles prêtes à s'échapper de ses lèvres, tremblantes de colère et de joie. Ces deux sentiments se combattaient et rendaient sa physionomie effrayante. Quand le général cessa de parler, il la regarda quelque temps avec un mépris mélangé de pitié. Voyant qu'elle se taisait, il se leva et voulut sortir.

«Mon oncle», dit-elle d'une voix étranglée.

Le général s'arrêta et se retourna.

«Mon oncle, je ne sais... comment vous remercier...»

Le général ouvrit la porte, sortit et la referma avec violence. Il passa dans la salle à manger, où l'attendaient, d'après ses ordres, Mme Dabrovine, ses enfants, Romane et les enfants Papofski.

«Déjeunons, dit-il avec calme en se mettant à table. Ici, Natasha, à ma gauche.»

Natasha: Mais, mon oncle..., ma tante..., c'est sa place.»

Le général, souriant: «Ta tante est au salon, en train de digérer sa nouvelle fortune, assaisonnée de quelques vérités dures à avaler.»

Natasha ne comprenait pas et regardait d'un air étonné son oncle, sa mère et Romane, qui riaient tous les trois.

«Dans quinze jours tu sauras tout, mon enfant. Mange ton déjeuner et ne t'inquiète pas des absents.»

Natasha suivit gaiement le conseil de son oncle, et l'entendit avec bonheur annoncer leur départ à tous ses gens.

Pendant les derniers jours passés à Gromiline, il y eut beaucoup d'agitation, d'allées et de venues causées par le départ du maître. Mme Papofski parut à peine aux repas, et garda le silence sur sa conversation avec son oncle. Feindre était difficile et inutile, agir et parler sincèrement pouvait être dangereux et changer les dispositions généreuses de son oncle. Ses enfants reçurent du général la défense de jouer avec leurs cousins et avec les petits Dérigny; Mitineka et Yégor voulurent un jour enfreindre la consigne et entraîner Paul, qu'ils rencontrèrent dans un corridor. Le général passait au bout avec Dérigny et entendit les cris de Paul, il fit saisir Mitineka et Yégor et les fit fouetter de façon à leur ôter à tous l'envie de recommencer. Sonushka eut le même sort pour avoir méchamment lancé une bouteille d'encre sur Natasha, qui en fut inondée, et dont la robe fut complètement perdue.

La veille du départ, le général remit à Mme Papofski, sans lui parler, un portefeuille, plein des papiers qu'il lui avait annoncés. Elle le reçut en silence et s'éloigna avec sa proie. On devait partir à neuf heures du matin; le général, pour éviter les adieux des Papofski, leur avait fait dire qu'il partait à midi après déjeuner.

«A quoi pensez-vous, Jackson? lui demanda le général, qui avait remarqué quelque chose des préoccupations de Romane.»

Romane: «Je pense au feltyègre, monsieur le comte, et à l'agrément d'avoir un homme de police à ses ordres pour faciliter le voyage.»

Le général: «Et vous avez raison, mon ami, plus raison que vous ne le pensez; c'est une protection de toutes les manières, quand il sait qu'il sera largement payé.»

Le général avait appuyé sur chaque mot en regardant fixement son jeune ami, qui le remercia du regard et chercha à reprendre sa sérénité habituelle.

«Maman, entendez-vous les rires qu'ils font dans l'autre voiture! s'écria Natasha. Quel dommage que nous ne puissions être tous ensemble!»

Madame Dabrovine: «Au premier relais tu pourras aller rejoindre Mme Dérigny et tes frères, chère enfant.»

Natasha hésita un instant, secoua la tête.

«Non, dit-elle; je veux rester avec vous, maman, et avec mon oncle.»

Les éclats de rire et les chants continuaient à se faire entendre. C'étaient Alexandre et Michel qui apprenaient à Jacques et à Paul des chansons russes, que ceux-ci écorchaient terriblement, ce qui excitait la gaieté des maîtres et des élèves. Mais ce fut bien pis quand Mme Dérigny se mit de la partie; Jacques, Paul, Mme Dérigny rivalisaient à qui prononcerait le mieux, et Alexandre et Michel se roulaient à force de rire.

Dérigny cherchait de temps en temps à les faire taire, mais les rires redoublaient devant ses signes de détresse.

«Vous allez tous vous faire gronder par le général, leur dit Dérigny.» Alexandre et Michel, se penchant à la glace ouverte: «Pas de danger! Mon oncle aime la gaieté.»

Jacques et Paul, se penchant à l'autre glace: «le général ne gronde jamais quand on rit.»

Madame Dérigny, par la glace du fond: «Tu fais un croquemitaine de notre bon général.»

Toutes ces têtes aux trois glaces de la voiture parurent plaisantes à Dérigny, qui se mit à rire de son côté. En se rejetant dans la voiture, les cinq têtes se cognèrent; chacun fit: Ah! et se frotta le front, la joue, le crâne. Tous se regardèrent et se mirent à rire de plus belle.

Les voitures gravissaient une colline dans un sable mouvant; les chevaux marchaient au pas. Ils s'arrêtèrent tout à fait; la portière s'ouvrit, Natasha et Romane y apparurent: le visage de Natasha brillait de gaieté par avance. Romane souriait avec bienveillance.

Natasha: «Qu'est-ce qui vous amuse tant? Maman et mon oncle font demander de quoi vous riez.»

Alexandre: «Nous rions, parce que nous nous sommes tous cognés et que nous nous sommes cassé la tête.»

Natasha, riant: «Cassé la tête! et vous riez pour cela?... Et vous aussi, ma bonne madame Dérigny?»

Madame Dérigny: «Oui, mademoiselle; mais avant il faut dire que nous avions pris une leçon de chant qui nous avait fort égayés.»

Natasha: «De chant? Qui donnait la leçon? qui la prenait?»

Madame Dérigny: «Nos maîtres étaient messieurs vos frères; les élèves étaient Jacques, Paul et moi.»

Natasha: «Oh! comme j'aurais voulu l'entendre! Que cela devait être amusant! Monsieur Jackson, allez, je vous prie, demander à maman que j'aille avec eux.»

Romane sourit et alla faire la commission.

Madame Dabrovine: «Mais, mon cher monsieur Jackson, ils seront trop serrés, et pourtant ils ne peuvent pas rester dans cette berline sans Mme Dérigny.»

Jackson, souriant: «Mlle Natasha en a bien envie, madame; nous sommes bien graves pour elle.»

Madame Dabrovine: «Que faire, mon père? Faut-il la laisser aller?» Le général: «Laisse-la, laisse-la, cette pauvre petite! Comme dit Jackson, nous sommes ennuyeux à pleurer. Allez, mon ami, allez lui dire que nous ne voulons pas d'elle et que je lui ordonne de s'amuser là-bas.» Jackson s'empressa d'aller porter la réponse.

«Merci, mon bon monsieur Jackson, merci; c'est vous qui m'avez fait gagner ma cause: je l'ai bien entendu. Attendez-moi tous, je reviens.» Natasha courut à la première berline; leste comme un oiseau, elle sauta dedans, embrassa sa mère et son oncle.

«Je ne serai pas longtemps absente, dit-elle; je vous reviendra! au premier relais.»

Le général: «Non, reste jusqu'à la couchée, chère enfant; je serai content de te savoir là-bas, gaie et rieuse.»

Natasha remercia, sauta à bas de la berline, courut à l'autre; avant de monter, elle tendit la main à M. Jackson.

«Soignez bien maman, dit-elle; et si vous la voyez triste, venez vite me chercher: je la console toujours quand elle a du chagrin.»

Les portières se refermèrent, et les voitures se remirent en marche. Natasha essaya de s'asseoir sans écraser personne; mais, de quelque côté qu'elle se retournât, elle entendit un: Aïe! qui la faisait changer de place.

«Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais m'asseoir par terre.»

Et, avant qu'on eût pu l'arrêter, elle s'établit par terre, écrasant les pieds et les genoux. Les cris redoublèrent de plus belle: Natasha riait, cherchait vainement à se relever; les quatre garçons la tiraient tant qu'ils pouvaient; mais, comme tous riaient, ils perdaient de leur force; et, comme Natasha riait encore plus fort, elle ne s'aidait pas du tout. Enfin, Mme Dérigny lui venant en aide, elle se trouva à genoux; c'était déjà un progrès. Alexandre et Jacques parvinrent à se placer sur le devant de la voiture; alors Natasha put se mettre au fond avec Mme Dérigny, et Paul entre elles deux. On ne fut pas longtemps sans éprouver les tortures de la faim; Dérigny leur passa une foule de bonnes choses, qu'ils mangèrent comme des affamés; leur gaieté dura jusqu'à la fin de la journée. On s'était arrêté deux fois pour manger. Dans le village où on dînait et où on couchait, Jackson reconnut une femme qui lui avait témoigné de la compassion lors de son passage avec la chaîne des condamnés, et qui lui avait donné furtivement un pain pour suppléer à l'insuffisance de la nourriture qu'on leur accordait. Cette rencontre le fit trembler. Puisqu'il l'avait reconnue, elle pouvait bien le reconnaître aussi et aller le dénoncer.

Il épia les regards et la physionomie triste mais ouverte de cette femme; elle le regarda à peine, et ne parut faire aucune attention à lui pendant les allées et venues que nécessitaient les préparatifs du repas et des chambres à coucher.

Mme Dabrovine, Natasha et Mme Dérigny s'occupèrent de la distribution des chambres; elles soignèrent particulièrement celle du général. On dîna assez tristement; chacun avait son sujet de préoccupation, et la gravité des parents rendit les enfants sérieux.

La nuit fut mauvaise pour tous; les souvenirs pénibles, les inquiétudes de l'avenir, les lits durs et incommodes, l'abondance des tarakanes, affreux insectes qui remplissent les fentes des murs en bois dans les maisons mal tenues, tous ces inconvénients réunis tinrent éveillés les voyageurs, sauf les enfants, qui dormirent à peu près bien.

XIV

ON PASSE LA FRONTIÈRE

Le jour vint, il fallut se lever. Chacun était plus ou moins fatigué de sa nuit, excepté les enfants, qui dorment toujours bien partout, et Natasha, qui, sous ce rapport, malgré ses seize ans, faisait encore partie de l'enfance. Les toilettes furent bientôt faites, on se réunit pour déjeuner; Dérigny avait préparé thé et café selon le goût de chacun.

Le général était sombre; il avait embrassé nièces et neveux, et serré la main à son ami Romane, mais il n'avait pas parlé et il gardait encore un silence absolu.

«Grand-père...», dit Natasha en souriant.

Le général parut surpris et touché.

«Grand-père voulez-vous venir avec nous à la place de Mme Dérigny, dans la seconde voiture?

—Comment veux-tu que je tienne, en sixième?» dit le général, se déridant tout à fait.

Natasha: «Oh! J'arrangerais cela, grand-père. Je vous mettrais au fond, moi près de vous.»

Le général: «Et puis? Que ferais-tu des quatre gamins?»

Natasha: «Tous en face de nous, grand-père. Ce serait très amusant; nous verrions tout ce qu'ils feraient, et nous ririons comme hier, et nous vous ferions chanter avec nous: c'est ça qui serait amusant!»

Le général se trouva complètement vaincu; il partit d'un éclat de rire, toute la table fit comme lui; le général prenant une leçon et chantant parut à tous une idée si extravagante, que le déjeuner fut interrompu et qu'on fut assez longtemps avant de pouvoir arrêter les élans d'une gaieté folle, Natasha était tombée sur l'épaule de sa mère; Alexandre se trouvait appuyé sur Natasha, et Michel avait la tête sur les reins de son frère. Mme Dabrovine soutenait le général, qui perdait son équilibre, et Romane le maintenait du côté opposé. Dérigny, debout derrière, tenait fortement la chaise du général.

Tout a une fin, la gaieté comme la tristesse; les rires se calmèrent, chacun reprit son déjeuner refroidi et chercha à regagner le temps perdu en avalant à la hâte ce qui restait de sa portion.

«Les chevaux sont mis, mon général», vint annoncer Dérigny quand tout le monde eut fini.

On courut aux manteaux, aux chapeaux, et en quelques instants on fut prêt.

Le général passa le premier; sa nièce et les enfants suivaient; Romane était un peu en arrière; il se sentit arrêter par le bras, se retourna et vit la femme qu'il avait reconnue la veille, tenant à la main un pain semblable à celui qu'il avait reçu d'elle trois ans auparavant. Elle le lui présenta, lui serra la main et lui dit en polonais:

«Prends au retour ce que je t'avais donné en allant. Que Dieu te protège et te fasse passer la frontière sans être repris par nos cruels ennemis. Ne crains rien; je ne te trahirai pas.»

Romane: «Comment t'appelles-tu, chère et généreuse compatriote, afin que je mette ton nom dans mes prières?»

La servante: «Je m'appelle Maria Fenizka. Et toi?»

Romane: «Prince Romane Pajarski.»

La servante: «Que Dieu te bénisse! Ton nom était déjà venu jusqu'à moi. Laisse-moi baiser la main de celui qui a voulu affranchir la patrie.»

Romance releva Maria à demi agenouillée devant lui, et, la prenant dans ses bras, il l'embrassa affectueusement sur les deux joues. «Adieu, Maria Fenizka; je ne t'oublierai pas. Silence, on vient.» Maria s'échappa et rentra dans la maison; elle n'y trouva personne, tout le monde était dans la rue pour assister au départ des voyageurs. Romane monta dans la berline du général et de Mme Dabrovine; Natasha avait voulu y monter aussi, mais on l'avait renvoyée.

Le général: «Va-t'en rire là-bas, mon enfant; tu t'accommodes mieux de leur gaieté que de notre gravité.»

Natasha: «Mais vous allez vous ennuyer sans moi?»

Le général: «Tiens! Quel orgueil a mademoiselle! Tu me crois donc si ennuyeux que ta mère et Jackson ne puissent se passer de toi, et que ta mère et Jackson ne soient pas capables de me faire oublier ton absence? Va, va, orgueilleuse, je te mets en pénitence jusqu'au dîner.»

Natasha: «Pas avant de vous avoir embrassé, grand-père, et maman aussi. Adieu, monsieur Jackson; amusez-vous bien, grand... Ah! mon Dieu! qu'avez-vous! Regardez, grand-père.

—Silence, pour Dieu, silence! lui dit Jackson à voix basse en lui serrant la main à l'écraser.

—Aïe! s'écria Natasha.

—Natalia Dmitrievna s'est fait mal? demanda le feltyègre, qui approchait.

—Non..., oui..., je me suis cogné la main; ce ne sera rien.»

Et Natasha s'éloigna étonnée et pensive, pendant que Romane prenait sa place en face de ses amis et gardait le silence, de peur que le feltyègre n'entendît quelques mots de la conversation. Le général et Mme Dabrovine interrogeaient Romane du regard; profitant des cahots de la voiture, il réussit à expliquer en quelques mots la cause de sa pâleur et de son trouble. Le général fut inquiet de la mémoire extraordinaire de cette femme; d'autres pouvaient également reconnaître Romane, et il résolut de ne plus coucher et de voyager jour et nuit jusqu'au delà de la frontière russe.

Quand on s'arrêta pour déjeuner, le général alla se promener sur la grande route avec sa nièce et Romane, pendant que les quatre garçons et Natasha allaient en avant et jouaient à toutes sortes de jeux. Romane put enfin leur raconter en détail ce qui lui était arrivé à la première couchée, et le général leur fit part de sa résolution de voyager jour et nuit, et de s'arrêter le moins possible. Mme Dabrovine devait se plaindre tout haut devant le feltyègre de la fatigue de la dernière nuit. Romane ferait des représentations sur les inconvénients bien plus grands d'un voyage trop précipité; le général trancherait la question en disant que la santé de sa nièce passait avant tout, et, pour mettre le feltyègre dans ses intérêts, il lui dirait que, vu la fatigue plus grande qu'il aurait à supporter, il lui payerait les nuits comme doubles journées.

Tout se passa le mieux du monde; la discussion commença à déjeuner; le général fit semblant de se fâcher; Romane dit qu'il n'avait qu'à obéir; le feltyègre fut content de ce nouvel arrangement qui rendait ses nuits plus profitables que ses journées. Natasha et les enfants furent enchantés de voyager de nuit; les Dérigny partagèrent leur satisfaction, parce qu'ils arriveraient plus tôt au bout de leur voyage et parce que le général avait trouvé moyen d'expliquer à Dérigny pourquoi il se pressait tant. Au relais du soir, on dîna, chacun s'arrangea pour passer la nuit le plus commodément possible. Romane était monté dans la berline de ses élèves, cédant sa place à Mme Dérigny. On fit aux femmes et aux enfants une distribution d'oreillers. Natasha reprit sa place dans la berline de sa mère et de son oncle, et commença avec ce dernier une conversation aussi gaie qu'animée pour lui faire accepter son oreiller, qui la gênait, disait-elle, horriblement.

«Si vous persistez à me refuser, grand-père, je ne vous appellerai plus que mon oncle et je donnerai mon oreiller au feltyègre.»

Cette menace fit son effet; le général prit l'oreiller, que Natasha lui arrangea très confortablement.

«Là! A présent, grand-père, bonsoir; dormez bien. Bonsoir, maman, bonne nuit.»

Natasha se rejeta dans son coin et ne tarda pas à s'endormir. Ses compagnons de route en firent autant.

Dans l'autre berline on commença par se jeter les oreillers à la tête et par rire comme la veille: mais le sommeil finit par fermer les yeux des plus jeunes, puis des plus grands, puis enfin ceux de Romane. De cette voiture, comme de la première, ne sortit pas te plus léger bruit jusqu'au lendemain: on ne commença à s'y remuer que lorsque les voitures s'arrêtèrent et qu'un mouvement bruyant à l'extérieur tira les voyageurs de leur sommeil. Le soleil brillait déjà et réchauffait le pauvre Dérigny, engourdi par le froid de la nuit.

Natasha baissa la glace, mit la tête à la portière et vit qu'on était à la porte d'un auberge. Le feltyègre était à la portière, attendant les ordres du général, qui ronflait encore.

«Où sommes-nous? Que demandez-vous, feltyègre?» dit Natasha à voix basse et avec son aimable sourire.

Le feltyègre: «Natalia Dmitrievna, je voudrais savoir si on s'arrête ici pour prendre le café et se reposer un instant.»

Natasha: «Moi, je ne demande pas mieux: j'ai faim et j'ai les jambes fatiguées; mais mon oncle et maman dorment. Madame Dérigny! ...Ah! voici M. Jackson! Faut-il descendre? Qu'en pensez-vous?»

Jackson: «Si vous êtes fatiguée, mademoiselle, et si vous avez faim, la question est décidée.»

Natasha: «Il ne faut pas penser à moi, il faut penser à mon oncle et à maman.»

Pour toute réponse, Jackson passa son bras par la glace baissée et poussa légèrement le général, qui s'éveilla.

Natasha: «Pourquoi éveillez-vous grand-père? C'est mal à vous, monsieur Jackson; très mal.»

Le général parut surpris.

Romane: «Monsieur le comte, faut-il s'arrêter ici pour déjeuner? Le feltyègre attend vos ordres. Mlle Natalia a faim et elle a mal aux jambes, ajouta-t-il en souriant.»

Le général: «Alors arrêtons, arrêtons! que diantre! Je ne veux pas tuer ma pauvre Natasha. Et puis, ajouta-t-il en riant, moi-même je ne serai pas fâché de manger un morceau et de me dégourdir les jambes. Ouvrez, feltyègre.»

La portière s'ouvrit. Natasha sauta à terre; puis elle et Romane aidèrent le général à descendre posément et, après lui, Mme Dabrovine, que Natasha avait embrassée et mise au courant. La seconde berline, de laquelle sortaient des voix confuses entremêlées de rires, se vida également de son contenu.

Natasha les interrogea sur leur nuit; ils racontèrent leur bataille d'oreillers, dirent bonjour à leur mère, à leur oncle et à Mme Dérigny, et firent une invasion bruyante dans l'auberge, déjà prête à les recevoir. Mme Dérigny, en causant avec son mari, dont elle avait été préoccupée toute la nuit, apprit avec chagrin qu'il avait souffert du froid à la fin de la nuit, malgré châles et manteaux. Dérigny plaisanta de ces inquiétudes et assura que devant Sébastopol il avait bien autrement souffert du froid. Mme Dérigny, avant de se rendre près de Mme Dabrovine et de Natasha pour aider à leur toilette, trouva moyen de dire à l'oreille du général que Dérigny avait eu froid la nuit, mais qu'il ne voulait pas en parler.

«Merci, ma bonne madame Dérigny, dit le général; soyez tranquille pour la nuit qui vient: il n'aura pas froid; envoyez-moi le feltyègre.»

Le feltyègre ne tarda pas à arriver.

«Courez dans la ville, feltyègre, et achetez-moi un bon manteau de drap gris, bien chaud et bien grand. Payez ce que vous voudrez, le prix n'y fait rien.»

Au bout d'une demi-heure, le feltyègre revenait avec un manteau de drap gris, doublé de renard blanc et de taille à envelopper le général lui-même.

«Combien? dit le général.

—Cinq cents roubles, répondit avec hésitation le feltyègre, qui l'avait, eu pour trois cents.

—D'où vient-il?

—D'un juif, qui l'a acheté il y a trois ans, à un Polonais envoyé en Sibérie.

—Tenez, voilà six cents roubles; payez et gardez le reste.»

Il y avait trois quarts d'heure que chacun procédait à sa toilette et prenait un peu d'exercice, lorsque le feltyègre et Dérigny apportèrent dans le salon, où se tenait le général, du thé, du café, du pain, des kalaches, du beurre et une jatte de crème.

On attendit que le général et Mme Dabrovine fussent à table pour prendre chacun sa place et sa tasse. La consommation fut effrayante; la nuit avait si bien aiguisé les appétits, que Dérigny ne pouvait suffire au renouvellement des assiettes et des tasses vides, et qu'il dut appeler sa femme pour l'aider. Ils allèrent manger à leur tour avec Jacques et Paul; et, quand les repas furent terminés, le feltyègre alla faire atteler.

«Jackson, mon ami, dit le général, je veux faire une surprise à Dérigny; prenez, ce manteau et mettez-le sur le siège de la voiture.»

Jackson s'approcha du canapé ou était le manteau et voulut le prendre; mais à peine l'eut-il regardé, qu'il pâlit, chancela et tomba sur le canapé.

Le général seul s'aperçut de ce saisissement.

«Quoi! qu'est-ce, mon ami?... Romane, mon ami, réponds... Je t'en supplie... Qu'as-tu?»

Romane: «C'est mon manteau que j'ai vendu en passant ici, prisonnier, enchaîné, forçat. Les froids étaient passés; je l'ai vendu à un juif, ajouta à voix basse Romane encore tremblant d'émotion à ce nouveau souvenir de son passage.»

Le général: «Remets-toi; courage, mon ami... Si on te voyait ainsi ému, la curiosité serait excitée.»

Romane serra la main de son ami, qui l'aida à se relever. En prenant le manteau, il faillit le laisser échapper. Craignant d'avoir été vu par les enfants, qui jouaient au bout du salon, il leva les yeux et rencontra le regard inquiet et triste de Natasha, qui l'examinait depuis longtemps. La pâleur de Romane devint livide. Natasha s'approcha de lui, prit et serra sa main glacée.

«Mon cher monsieur Jackson, dit-elle à voix basse, vous êtes inquiet? Vous craignez que je ne parle, que je n'interroge? Vous avez un secret pénible; je le devine, enfin; mais, soyez sans inquiétude, jamais je ne laisserai échapper un mot qui puisse vous compromettre.»

—Chère enfant, vous avez toute ma reconnaissante amitié et toute mon estime», répondit de même Romane.

Le général la serra dans ses bras.

«Partons, dit-il, allons, vous autres grands garçons, venez aider notre ami Jackson à porter ce grand manteau.»

Les enfants se jetèrent sur ce manteau et le traînèrent plus qu'ils ne le portèrent jusqu'à la voiture.

«Tenez, mon ami, dit le général à Dérigny, voilà de quoi vous réchauffer la nuit qui vient.

—Mon général, vous êtes, trop bon, et ma femme est une indiscrète», répondit Dérigny en souriant.

Notes in this chapter

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