TROISIÈME PARTIE
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Ce qui sera...
I
Accourant sous la fenêtre, large ouverte, de sa mère, Jean appela d’une voix joyeuse:
—Maman! maman!... Le facteur est passé. Est-ce que vous voulez bien que je vous apporte votre courrier?
Mireille apparut dans le cadre de la croisée:
—Non, chéri, ne monte pas. Je descends dans quelques minutes. Je prendrai mes lettres. Ou plutôt, tu me les apporteras sur la terrasse!
Elle savait quel plaisir c’était pour l’enfant, de la servir.
Elle le regarda qui repartait en courant à travers la belle allée du parc où l’automne prochain dorait déjà les frondaisons superbes. Et après qu’il eut disparu, ses yeux errèrent sur le large horizon que, depuis quinze jours déjà, elle ne se lassait pas de contempler.
C’était bien la vraie campagne normande, après Pont-de-l’Arche, voisine de Moulineaux. La Commanderie dominait la vallée de la Seine qui, large et paisible, couleur de jade, descendait vers la mer entre les prairies grasses que hérissaient, çà et là, des silhouettes d’arbres, le clocher effilé de quelque maison de plaisance enfouie dans la verdure.
Voilant encore le soleil matinal, la brume errait à l’horizon, fine comme le bleu gris, très doux, du ciel d’automne.
Ah! qu’elle était bienfaisante, la paix de cette vieille demeure, qu’animaient seuls les rires et les jeux de Jean depuis que Max n’y était plus... Mireille enveloppa d’un regard d’amie les pelouses veloutées autour des massifs en fleurs, les grands arbres dont les branches dessinaient sur le sable des ombres mouvantes...
Puis elle se détourna, et descendit. Dans le vestibule, se promenant de long en large, Jean l’attendait, très sage, le courrier dans ses deux mains.
—Voilà! maman, fit-il avec un bond de plaisir, en la voyant paraître.
Tout de même, l’attente lui avait semblé un peu longue.
Elle prit le paquet, lettres et journaux, tandis que Jean s’exclamait:
—Maman, je peux aller avec vous sur la terrasse?... Je ne vous dérangerai pas pendant que vous lirez vos lettres!
Elle eut un sourire de tendresse vers le petit qui la regardait, suppliant.
—C’est bien sérieux, cette promesse? Tu joueras gentiment avec France que j’aperçois sur les genoux de Kate, sous le marronnier?
—Oui, maman, c’est très sérieux!
—Alors, viens.
Il se pencha, ravi, sur la main de sa mère qu’il embrassa; puis, câlinement, s’attacha à la robe de la jeune femme qui, tout de suite, en marchant, ouvrait le journal, en quête du communiqué.
En quelques minutes, elle fut sur la terrasse, une des beautés de la Commanderie qui, de haut, surplombait la Seine, sinueuse entre ses rives charmantes.
—Et maintenant, mon chéri, va retrouver France! dit-elle à l’enfant, avec un baiser.
Il obéit aussitôt. Alors seulement, elle éparpilla les lettres sur ses genoux. Et aussitôt, un frémissement fit battre son cœur plus vite. Sur l’une des enveloppes, son nom était tracé par une écriture masculine, fortement accentuée, qu’elle avait vue à Carantec... Celle de Guisane.
Cette lettre, c’était la première qu’elle reçût de lui, dont elle ne savait rien depuis qu’elle avait quitté la Bretagne... Sinon ce que lui avaient appris quelques lignes, dans un billet de Maud. Il était allé peindre à Morgat et la jeune femme l’y avait rencontré.
«Je l’ai emmené prendre le thé, ajoutait Maud, et nous avons, comme à Carantec, devisé en contemplant la mer. Quel incomparable ami tu as en lui, Mireille... Et comme je te l’envie...»
Une complexe impression l’avait un instant troublée, en lisant ces lignes: obscur regret qu’ils se fussent rencontrés, impatience qu’ils eussent parlé d’elle, plaisir de savoir qu’elle comptait vraiment un peu pour lui.
Et voici qu’il lui écrivait. Pourquoi?
Entre ses doigts, qui tremblaient un peu, elle gardait l’enveloppe fermée. Une bizarre pensée traversait son âme:
—Pour l’amour de Max, en souvenir de lui, ne pas lire cette lettre!... la brûler...
Mais son bon sens tout de suite protesta devant le singulier scrupule. Pour quelle raison renoncer à savoir ce que lui écrivait un tel ami?... Parce que Maud lui avait, un jour, tenu des propos inconsidérés auxquels, résolument, elle s’était imposé de ne plus penser et que le calme de la Commanderie l’aidait à oublier... La Commanderie toute vivante du souvenir de Max à qui elle était si chère; où ils avaient connu les jours bénis qui avaient fermé sa dernière permission.
Elle déchira l’enveloppe et lut:
«Madame, pourquoi êtes-vous partie si vite et si soudainement, tandis que j’étais loin?... Est-ce pour me punir de vous avoir quittée? Si vous saviez comme je l’ai fait sans souci de mon propre plaisir qui, certes, m’eût gardé à Carantec; sourd au sentiment qu’il faut, sans scrupule, jouir pleinement des heures douces que la vie nous accorde, si nul n’en souffre.
«J’avais cru faire ce que je devais; et quand, à mon retour, j’ai trouvé vide le pays où vous n’étiez plus, j’ai pensé que ma sagesse avait été celle d’un insensé.
«Vous n’étiez pas fâchée, pourtant? De quoi auriez-vous pu l’être, amie très chère? De ce que votre malheur, supporté avec tant de courage simple, m’a donné pour vous une admiration que je ne voulais même pas vous laisser entrevoir? Car j’aurais craint de froisser votre délicate réserve et d’amener ainsi, dans vos yeux, un éclair de sévérité qui eût mis, ne fût-ce qu’un instant, de la froideur entre nous.
«Mon amie, j’avais si peu de jours encore à vivre près de vous!... Pourquoi m’en avoir privé?... Vous le savez bien, pourtant, vous qui avez l’âme si bonne, qu’il faut être généreux pour ceux qui vont partir, sans avoir la certitude du retour!...
«Carantec, vous absente, m’a paru intolérable; à ce point, que j’ai incontinent repris le chemin de Paris. Et c’est de là, qu’après avoir bien hésité, je vous écris parce que je ne puis plus supporter l’incertitude de savoir ce que vous pensez, le pourquoi de votre départ inattendu et inexpliqué.
«Madame, faites-moi la charité de quelques lignes. Dites-moi quand vous rentrez à Paris. Est-ce que je ne vous y reverrai pas, avant mon retour au front, bien proche maintenant?... Juste le temps d’inaugurer mon Exposition, le 3 octobre, et je repars. A cette date, serez-vous de retour?
«Vais-je maintenant, pour finir, vous avouer un désir que j’éprouve trop vif pour vous le taire, puisqu’il vous appartient de le réaliser... Petite amie, écoutez-le avec votre cœur, voulez-vous?... Il me paraît tellement impossible de m’éloigner sans vous avoir revue, n’ayant pour dernier souvenir que nos banales paroles d’adieu, sur la place de Carantec; tellement impossible que, si vous ne revenez pas bientôt à Paris, permettez-moi d’aller à la Commanderie, vous faire une brève visite d’adieu.
«Est-ce très indiscret de vous demander cette grâce qui me serait bien douce à recevoir?...
«Avec mon plus affectueux respect, je vous confie ma prière, madame. Vous êtes devenue pour moi une si précieuse amie, que je ne puis accepter de vous quitter comme je quitte les indifférents... Écrivez-moi vite que vous consentez... ou que vous revenez!»
Les yeux seuls de Mireille lurent les lignes d’adieu qui fermaient la lettre. En tout son être, frémissait l’écho des paroles que ses lèvres murmuraient:
—Oui... Maud avait raison, il m’aime... Que c’est bon d’être aimée!
A pleines lèvres, elle aspira l’air frais qui frôlait son visage.
Le soleil avait-il donc triomphé de la brume?... Devant elle, autour d’elle, sur l’eau fuyante, sur les arbres cuivrés, dans le ciel limpide, rayonnait une telle lumière!...
Et encore une fois, elle murmura:
—Ah! que c’est bon d’être ainsi chère à quelqu’un!
Cette douceur, elle la savourait sans la discuter, sans réfléchir ni penser, bouleversée par la révélation que la destinée jetait tout à coup en elle, dont tressaillait son pauvre cœur esseulé, toujours avide de tendresse... Aujourd’hui, comme jadis...
—Que c’est bon! que c’est bon! répéta-t-elle encore tout bas.
L’impression éprouvée avait été si forte qu’elle en gardait la sensation d’un choc reçu dont, peu à peu, elle se remettait. Un soupir souleva sa poitrine. Ses yeux éblouis revirent les enfants qui jouaient, la vieille demeure que le soleil illuminait; d’instinct, son regard chercha les fenêtres de sa chambre,—la chambre qu’elle avait toujours occupée avec Max, depuis qu’elle y était entrée, amenée par lui, le premier soir de leur vie d’époux...
Guisane l’aimait... Oui... Mais comment l’aimait-il?... D’amitié?... D’amitié seulement?... Alors, c’était, ce serait exquis! D’amour?... Le mot que sa pensée précisa la secoua d’un frisson.
Alors, quel malheur il y avait là! A quoi aboutirait Guisane, sinon à souffrir, s’il ne pouvait se contenter de voir en elle une «précieuse amie», comme il l’appelait.
Car elle ne voulait pas, elle n’admettait pas que, pour elle, il pût être autre chose. Et il fallait qu’elle lui en donnât l’absolue conviction.
Comme une réponse au dilemme qui se formulait en elle, ses lèvres tremblantes articulèrent:
—Je voudrais tant le garder comme ami! Tel qu’il était pour moi à Carantec!...
Serait-ce possible?... Toute jeune fût-elle, si bien, elle savait à quel écueil se heurte, presque fatalement, l’amitié entre un homme et une femme jeunes. D’abord apparaît l’amoureuse amitié... Et puis...
Elle secoua les épaules, comme pour faire tomber, derrière elle, la pensée qui la troublait.
Pourquoi ne pas tenter de réaliser la belle chimère?... Elle, qui n’avait plus rien, ne pouvait-elle essayer au moins de mettre, dans sa vie dévastée, le réconfort d’une amitié sûre? Elle pensait:
—Il est si délicat, si clairvoyant, il a tant d’expérience, il comprendra bien, tout le premier, ce qui doit être, seulement.
Et maintenant, il fallait lui répondre... Quoi?... Quand serait-elle à Paris?... Elle n’en savait rien encore. Tout dépendait de ses beaux-parents que sa présence rendait moins tristes. Pour elle, c’était un devoir de demeurer près d’eux; et, avec joie, en souvenir de Max, elle le remplissait, récompensée par la tendresse qu’ils lui montraient.
Mais, à elle aussi, après avoir lu la lettre de Guisane, il paraissait impossible de le laisser repartir au front sans un dernier adieu.
Le recevoir à la Commanderie?... Oui, c’eût été exquis de causer avec lui, sur cette terrasse, devant ce large et beau paysage de France!...
Mais... mais... En elle, d’obscures délicatesses se refusaient à ce qu’il vînt dans la maison de Max; la maison où demeuraient errantes les ivresses de leur jeune bonheur, à son aube, de leurs dernières heures d’amour... Elle aurait eu le sentiment d’une profanation en y accueillant Guisane...
Alors quoi?... La sagesse, c’était d’attendre pour décider quelque chose.
Mais, tout le jour, une sorte de joie brûla en elle, transfigurant son austère existence. Et, sans effort, elle fut, pour son beau-père, la lectrice et la causeuse charmante qui, seule, parvenait à le distraire de ses douleurs physiques et de la souffrance exaspérée d’avoir perdu son fils unique, malheur auquel il ne se résignait pas...
II
A la fin de l’après-midi, comme elle revenait de faire quelques courses dans le village et passait devant l’église, elle aperçut sa belle-mère qui en sortait, et, sur le seuil, parlait à une pauvre femme.
Aussitôt, elle arrêta sa course et se dirigea vers la plate-forme qui, sous les arbres, s’ouvrait devant le portail, sur le large horizon du fleuve et de la campagne.
Mᵐᵉ Noris venait de quitter son interlocutrice; et son mince visage—si triste...—s’éclaira un peu à la vue de la jeune femme.
—Tu rentres de te promener, Mireille?
—Non, mère, je reviens de la poste, de chez la mercière, etc., etc... Mais comment êtes-vous, à cette heure, à l’église?... Y avait-il donc un office?
—Non, chérie; mais je n’avais pu, ce matin, aller à la messe, parce que ton beau-père avait passé une très mauvaise nuit et me voulait près de lui.
Tendrement, Mireille passa son bras sous celui de la vieille femme. Elle avait une affection profonde pour cette créature qui était le dévouement incarné; à qui il était aussi naturel de se donner, qu’aux autres de s’occuper d’eux-mêmes.
—Mère, vous allez vous épuiser! Laissez-moi vous remplacer auprès de père. Vous savez qu’il accepte volontiers mes soins, et je puis être une très bonne garde de nuit.
—Et tu perdrais la belle mine que tu as rapportée de Bretagne! Max ne me le pardonnerait pas... Aujourd’hui, tu es aussi fraîche qu’une fillette!
Elle aussi—comme Mireille—avait cette tendre habitude de parler toujours de Max comme s’il était vivant. Ainsi, elle le gardait mêlé à son existence.
Mireille avait tressailli aux paroles de Mᵐᵉ Noris. Un frisson glaçait, en son cœur, la joie qui depuis le matin y rayonnait.
—Max ne voudrait pas non plus, mère chérie, vous voir fatiguée comme vous l’êtes. Vous vous laissez prendre toute, par père et vos œuvres... Et voilà le résultat!
—Ma petite fille, je t’assure que je ne suis pas autrement fatiguée.
—Mère, vous n’êtes plus que l’ombre de vous-même...
—Ce n’est pas la fatigue qui en est cause... Tu le sais bien, Mireille.
—Oui, je sais...
Plus étroitement encore, elle serra le bras de Mᵐᵉ Noris. Toutes deux suivaient, d’un pas distrait, la belle route en corniche qui ramenait à la Commanderie. De nouveau, à l’approche du crépuscule, la brume estompait les lointains. A travers le voile transparent, le couchant était de pourpre violacé... Ce n’était plus l’horizon de flamme et d’or, derrière Roscoff...
Et sourdement, Mireille se prit à murmurer:
—Oh! mère, que je voudrais avoir une âme comme la vôtre!... En la mienne, c’est le chaos! Comment faites-vous pour avoir le courage de vous résigner!
—Dieu m’aide, chérie. Prie, pour qu’il te secoure. Mireille baissa la tête, cessant de regarder l’infini du ciel.
—Je ne peux plus prier, mère. Je l’ai fait pendant des mois et des mois pour Max... et ç’a été en vain... Ma confiance est morte. Il me semble que le ciel est vide... Et si parfois, l’idée me revient qu’il ne l’est peut-être pas, je me sens alors... c’est mal, je le sais... une enfant révoltée, rebelle désormais à toute demande, devant Celui qui a permis que j’aie tant à souffrir... Moi et bien d’autres!
—Mireille, Mireille, ma pauvre petite! Ne pense pas ainsi des choses qui avivent ta peine! Tu reconnais toi-même qu’elles sont coupables, fit Mᵐᵉ Noris très tendre.
Et son doux regard enveloppa le jeune visage que l’angoisse ciselait.
—... Rappelle-toi plutôt ce qui t’a toujours été enseigné, Dieu sait ce qu’il nous faut...
Mireille tressaillit. Guisane, dans le bois de Carantec, avait eu la même pensée que cette croyante. Penchant plus encore la tête, elle écoutait la voix qui continuait avec une conviction fervente:
—Chérie, pour l’amour de notre Max, pour que, dans l’inconnu où il est entré, il connaisse un bonheur que jamais la terre ne lui aurait donné, acceptons le sacrifice qui nous est imposé, sans en chercher la raison...
Mireille dressa la tête et répéta:
—Pour qu’il connaisse le bonheur?... Mais, mère, ce qui me soutient, c’est cette foi qu’il a reçu la récompense de son dévouement! Si je pensais qu’il souffre, je crois bien que je me tuerais pour aller souffrir avec lui! Oh! mère, c’est atroce, votre dogme d’une expiation inévitable!
—Mireille, mon enfant, calme-toi! Pense avec moi que nous pouvons confier celui que nous avons tant aimé, à la Bonté juste et miséricordieuse... Prie pour que l’offrande de ta douleur soit acceptée... Et tu verras quelle consolation c’est de supporter pour lui... Puisque nous ne pouvons plus rien d’autre...
—Oui, mère, je vous comprends, dit tout bas Mireille, dominée par la beauté du sentiment qui soutenait cette mère désolée.
Et en silence, serrées l’une contre l’autre, elles achevèrent leur route vers la Commanderie toute proche, dont la façade grise apparaissait entre les arbres.
Au-devant d’elles, accourait Jean qui faisait sa promenade quotidienne avec l’Anglaise:
—Bonjour! grand’mère... Bonjour! maman. J’ai bien tenu compagnie à grand-père, comme vous me l’aviez recommandé. Mais il disait toujours que ses douleurs lui faisaient très mal.
—Il souffre encore! s’exclama Mᵐᵉ Noris, tout de suite inquiète. Je crois qu’il a raison. L’automne est trop humide pour lui, ici. Il va falloir regagner Paris bien vite.
—Vous le regrettez, mère?
Elle eut un sourire résigné.
—Pour moi, oui... J’aime à vivre dans la maison où Max a joué tout petit... Et puis j’étais bien heureuse de vous avoir, toi et les enfants... Mais bien entendu, ce sont là des sentiments très secondaires... Avant tout, nous allons voir l’avis du docteur.
Mireille inclina la tête. Alors bientôt peut-être, les circonstances allaient la ramener à Paris... La pensée de Guisane se raviva dans son souvenir. Mais elle n’éprouvait plus la radieuse allégresse qui l’avait soulevée hors d’elle-même... Plutôt une sorte de remords d’avoir été heureuse que, si vivement, il souhaitât la revoir...
Cependant, lui n’était pas responsable de cette défaillance de son cœur, trop altéré d’affection. Il attendait sa réponse, avec une impatience dont elle avait l’intuition...
Aussi, le soir, quand elle eut regagné sa chambre, elle s’assit devant son bureau; elle songea, puis se mit à écrire:
«Non, certes, je n’étais pas fâchée, mon ami. De quoi aurais-je pu l’être?... Vous avez été si bon avec moi!
«Je suis partie soudainement, c’est vrai... Mais parce qu’il le fallait... Vous me croirez sur parole, n’est-ce pas?
«Sûrement, nous nous reverrons avant votre départ. A Paris, sans doute. La date de mon retour n’est pas encore fixée. Mais je pense bien qu’avec les tout derniers jours de septembre, je regagnerai mon gîte personnel,—le home de jadis...—où j’ai la consolation, douce et poignante, de me réinstaller, père ayant pu décider maman à me laisser suivre mon désir.
«Vous viendrez m’y faire votre visite, n’est-il pas vrai? pour savoir où me trouver quand, au front vous pourrez vous souvenir de votre amie; et aussi plus tard, quand la guerre finie, vous aurez un instant à me consacrer.
«Car il ne faudra pas me délaisser. Votre compréhensive sympathie m’est si bienfaisante! L’amitié et le souvenir fidèle que vous gardez à mon cher disparu font qu’il me semblerait triste infiniment de redevenir pour vous une dame étrangère, à qui vous devez seulement des politesses d’homme du monde. A travers le temps, il faut que nous restions de vrais amis, sûrs l’un de l’autre... Vous voulez bien?
«Moi, je sais que, fidèlement, à jamais, je demeurerai la Mireille dont vous avez compris et plaint la peine et qui ne pourra l’oublier... Croyez-en l’assurance que je vous envoie, avec le meilleur de mon amitié.
«Mireille.
«Jean vous regrette bien souvent; et, ne devenez pas orgueilleux! j’avoue que plus d’une fois, sa maman l’a imité.
«De sa part, une poignée de main, toute masculine et très affectueuse.
«Après lui, je mets à mon tour ma main confiante dans la vôtre. A bientôt, mon ami.
«M.»
III
Au moment d’entrer dans la salle de la rue de Sèze, Mireille eut un coup d’œil sur la montre que le bracelet retenait sur son gant.
Dix heures et demie à peine.
Elle avait un bon moment pour voir l’exposition de Guisane, ouverte depuis l’avant-veille,—le jour même où elle rentrait à Paris,—et dont elle avait déjà lu d’enthousiastes comptes-rendus. Mais elle n’avait pas vu Guisane lui-même. La veille, il avait passé chez elle. Elle était sortie. Ce matin, il n’y avait guère de chance pour qu’il fût rue de Sèze.
Pourquoi donc ne lui avait-elle pas écrit, comme il l’en avait priée, pour qu’il vînt lui faire les honneurs de son exposition? Quel absurde scrupule l’avait arrêtée?... Voici que, maintenant, un sourd regret l’obsédait...
Elle entra dans la salle où, devant les Croquis de guerre et de paix, s’immobilisaient les visiteurs, invinciblement retenus par leur puissance évocatrice.
Et, au premier regard, la même impression la domina, devant ces visions saisissantes qui étaient la vie même.
Tout de suite, elle eut le sentiment que cette Exposition était plus qu’un succès, un vrai triomphe pour Patrice Guisane. Ah! comme elle comprenait qu’il adorât son art, conscient des dons qu’il avait reçus!... Comme elle comprenait sa terreur—la seule qu’il connût...—qu’une blessure pût, en une seconde, éteindre à jamais son regard!
Dans son intuition d’artiste, il avait prodigieusement discerné ce que devaient être les images de la guerre moderne... Ces images que lui-même avait notées sur le vif, ces scènes qu’il avait intensément vécues, qu’il avait contemplées, non seulement avec ses yeux, son cerveau de peintre, mais aussi avec son âme de soldat, de penseur doublé d’un psychologue aigu; et qu’ensuite, il avait transcrites dans leur terrible et superbe désolation.
Lentement, elle avançait, frémissante d’émotion devant cette révélation, pour elle, de ce qu’était la guerre.
Campagnes dévastées, avec des coins que le hazard avait laissés délicieusement paisibles et verts sous un ciel de bataille taché par la fumée des obus; une terre creusée, bosselée, soulevée, que hérissaient des ruines informes, qui ne trahissaient plus rien de ce qu’elles avaient été; arbres déchiquetés, tordus, desséchés, douloureux à voir autant que des squelettes.
Et il y avait aussi de tragiques visions de la nuit, où luisaient le pinceau lumineux des projecteurs, l’éclair des fusées, les flammes de Bengale, la lueur du canon, de l’obus incendiaire, des fermes, des villages entiers qui brûlaient.
Plus loin, c’était la pénombre morne des tranchées où les formes se confondaient avec la glaise... Formes couchées, écrasées dans la boue, par le sommeil, la fatigue, le froid... Formes assises sur le talus qui servait de banc... Formes dressées dans le jet de l’assaut... Et encore c’étaient des types de toute sorte, notés au passage, avec un souci de leur individualité qui en faisait des figures inoubliables: poilus bien français, tommies juvéniles et imberbes, Américains râblés, Cingalais aux noires prunelles rêveuses...
En face de la poignante évocation sur l’autre panneau de la salle, les Croquis de paix, annonçait le catalogue; superbement lumineux, dont le coloris était une fête pour les yeux; paysages ou marines de Carantec qu’elle reconnaissait, et d’autres qu’elle ignorait, souvenirs de Morgat, quelques silhouettes exquises de Maud... Et son portrait, à elle, que, craignant de désobliger Guisane, elle avait laissé exposer.
Certes, si rapidement qu’il eût été fait, il lui était devenu bien familier à Carantec. Mais l’avait-elle donc oublié?
Saisie, presque troublée, elle regardait la forme svelte qui était la sienne, la figure fine, si claire sous les cheveux sombres, où songeaient de grands yeux veloutés... Alors, c’était ainsi que Guisane la voyait?...
Une sensation, si pareille à du plaisir, la frôla, que, vivement, elle se détourna et revint vers les Croquis de guerre. Mais, derrière elle, une voix s’élevait:
—Alors, vraiment, tout cela vous intéresse, madame?
Un sursaut lui jeta aux joues une onde pourpre. Elle n’avait pas besoin de regarder pour savoir qui, soudain, lui parlait avec l’accent inoublié. Son cœur eut un battement plus rapide; et ses yeux, alors, rencontrèrent ceux de Guisane qui la contemplaient avec une telle joie qu’elle eut la sensation d’une brûlante clarté dont son être était pénétré.
Il lui tendait la main,—comme il l’eût appelée, irrésistiblement;—et elle donna la sienne, avec la même confiance heureuse qu’elle avait éprouvée le jour de leur aventureuse promenade en mer, quand elle se reposait sur sa protection. Avant qu’elle eût parlé, il disait, sans détacher d’elle ce regard qu’elle connaissait bien:
—Enfin! enfin! je vous retrouve! ô fuyante amie... Je commençais à croire que cette bienheureuse minute me serait refusée!... Car je pars dans deux jours... Et vous ne reveniez pas!
—Et je suis revenue!... Et aussitôt me voici chez vous!... fit-elle, d’un ton voulu de badinage, avec un sourire, sa volonté raidie contre le charme dont l’envoûtait le plaisir de Guisane, en la retrouvant.
C’était donc bien vrai ce que Maud disait? Comme à la Commanderie, cette pensée traversa en éclair son cerveau; et, une seconde, toute sa jeunesse tressaillit d’une allégresse ardente.
Les yeux toujours fixés sur elle, comme s’il eût été insatiable de la contempler, il lui répondait avec un joyeux sourire:
—Oui, c’est vrai, vous voilà!... Et je bénis le hasard qui m’a obligé à venir ici, ce matin, pour prendre un renseignement... Sans quoi, il y avait bien des chances pour que cette journée s’achevât encore sans que je puisse vous joindre! Et j’en ai si peu encore!... Hier, ayant appris par votre père que vous étiez arrivée, je me suis risqué à passer chez vous... quitte à me voir refuser votre porte, comme trop pressé!... Et puis, vous étiez sortie!
—Oui... J’avais été voir mère. Mais votre visite a ravi Jean, plus privilégié que sa maman.
—Plus privilégié!... C’est gentil de dire cela à votre ami... J’espère que vous le pensez un peu! Que ce n’est pas une politesse de dame très aimable. Ah! que c’est donc délicieux de vous retrouver, madame mon amie...
Lentement, elle articula, comme si, malgré elle, la vérité s’échappait de son âme même:
—A moi aussi, cela fait bien plaisir!
—Vrai?
Son accent était presque grave. Et, un peu, il penchait vers elle sa haute taille, pour mieux lire dans les prunelles veloutées, au fond desquelles une intense clarté luisait.
—Vrai! très vrai! homme de peu de foi. Et maintenant que vous êtes convaincu, n’est-ce pas? montrez-moi vite, avant que je parte, celles de vos œuvres que vous préférez... J’ai très envie de savoir si j’ai bien jugé!... O mon ami, que je suis fière de vous!...
—Tant mieux! et merci de me le dire!... Mais pourquoi parlez-vous de partir, madame? J’espère bien que vous n’allez pas disparaître, juste quand j’arrive!
Elle le regarda, avec un sourire où tremblait un regret aigu:
—C’est qu’il y a déjà longtemps que je suis ici! Et c’est bientôt l’heure du déjeuner de mes poussins. Je ne puis me mettre en retard!
—Qu’est-ce que cela fait, madame? protesta-t-il avec une vivacité gamine. Ils ont Kate pour leur faire prendre patience... C’est une très mauvaise habitude de se rendre esclave de ses enfants!
Puis, changeant de ton, il pria:
—Madame, soyez bonne, très bonne!... Oui, nous regarderons tout ce que vous voudrez... Mais d’abord, venez, un instant, vous asseoir sur ces sièges hospitaliers, que nous causions un peu... comme à Carantec!
Elle hésitait, effrayée du désir qu’elle avait de consentir. Mais sans attendre sa réponse, il lui avançait un fauteuil. Vaincue, elle s’assit avec une soumission joyeuse. Il semblait que sa volonté lui échappât, laissant ressusciter l’ardente Mireille de jadis, dans la veuve fidèle qu’elle prétendait demeurer. Et cette mystérieuse allégresse, voici qu’elle ne pouvait l’étouffer... Elle la sentait grandir, envahir son cœur... Ainsi qu’elle avait vu, tant de fois, la mer s’emparer du sable...
Heureusement, Guisane ne savait pas; et il s’exclamait d’un ton de reproche:
—Pourquoi ne m’avoir pas écrit que vous viendriez ce matin?... Je serais accouru pour vous recevoir. Honnêtement, je ne puis dire «pour vous montrer mes croquis...» Car, vous présente, c’est incroyable comme mon exposition me devient indifférente!
—Merci bien!... glissa-t-elle, amusée.
—Je n’ai plus le moindre désir de m’en occuper, mais, seulement, le besoin de savourer votre présence, si longtemps perdue... Un grand mois!... De bavarder avec vous, de savoir de vous tout ce que vous ferez à votre ami l’honneur de lui confier... puisque nous ne sommes pas brouillés!...
—Brouillés? Quelle singulière idée vous avez là!
—Pas plus singulière que votre inexplicable départ. Quand je suis revenu de Morgat, que votre mère m’a annoncé que vous l’aviez quittée, j’ai cru à une très mauvaise plaisanterie. Hélas! c’était la vérité... J’ai tout de suite découvert que Carantec sans vous, ce n’était plus Carantec. Mais, bon gré, mal gré, il m’a fallu me passer de votre présence qui m’était devenue une exquise habitude... Et je vous retrouve pour vous perdre de nouveau... Cette fois, pour combien de temps!...
Elle devina qu’il pensait, «peut-être pour toujours». Et une telle angoisse l’étreignit, qu’elle ne sentit plus la mystérieuse joie qui la bouleversait... Parce qu’elle comprenait qu’il était vraiment bien à elle...
Il priait:
—Petite amie, racontez-moi beaucoup de choses de votre séjour à la Commanderie afin que j’aie, plus encore, des souvenirs de vous... pour supporter les heures sombres.
Elle dit doucement, avec un chaud et mélancolique sourire:
—Ah! si je pouvais vraiment quelque chose pour vous, en échange du bien que vous m’avez fait!
Il l’enveloppa d’un étrange regard. Ses lèvres s’entr’ouvrirent. Mais il ne prononça pas les mots qu’il ne fallait pas dire...
Et changeant de ton il s’exclama, d’un accent d’amicale gaieté:
—Avec tout cela, vous ne me racontez rien!
—Et il est midi moins cinq!... Comme je vais être en retard! Mon ami, mon ami, où avez-vous entraîné une mère de famille!
Elle avait un sourire contrit, mais dans le regard lumineux où le sien plongeait, il lisait bien qu’elle n’était pas fâchée... Jamais, peut-être, il ne lui avait vu cet éclat qui le faisait tressaillir d’une sorte de bonheur douloureux,—puisqu’il ne devait rien attendre d’elle...
Il allait dire:
—Heureusement, ce soir, nous pourrons causer, car nous dînons ensemble chez Mᵐᵉ votre mère.
Mais elle semblait l’ignorer, et une intuition lui révéla qu’il valait mieux qu’elle n’en fût pas avertie. Il la devinait effarouchée un peu par l’ivresse de la retrouver qu’il ne lui avait pas assez cachée. Et, farouche comme elle l’était, dans sa réserve, elle eût été capable de trouver un prétexte pour rester à l’écart.
L’accompagnant vers la sortie, il demanda, cela seul qu’il pouvait espérer recevoir:
—Quel jour, madame, voulez-vous bien m’indiquer, pour que j’aille vous faire mes adieux?
Elle eut une hésitation. Était-ce très sage de le recevoir?... Mais comment lui refuser alors que c’était pour le front qu’il repartait... Et elle répondit:
—Demain, vers cinq heures, si cela vous convient. Les enfants seront là; Jean sera ravi de vous revoir...
—Merci, madame, demain cinq heures; c’est chose entendue.
—Bien! Alors je me sauve... Comme nous avons bavardé!... J’avais bien fait de regarder votre œuvre avant votre arrivée, car vous ne m’avez rien montré du tout!
—Pardonnez-moi, mon amie... La douceur de vous revoir m’a fait oublier tout ce qui n’était pas vous...
Elle s’exclama, mi-rieuse, mi-confuse:
—Je ne peux pas faire autrement que de vous pardonner, puisque le mal est irrémédiable!... Mais tout de même...
—Ne finissez pas!... Ne me gâtez pas mon plaisir!... A demain, madame. Attendez une seconde, que je vous fasse avancer une voiture.
Il était sur le seuil, avec elle, et d’un signe, appela une auto.
Vite, elle monta. Encore une fois, dans le cadre de la portière, il aperçut la douce figure—grave et passionnée—qui lui souriait à l’ombre de la capeline de deuil.
IV
—Maman, vous me promettez que vous m’appellerez pour dire adieu à M. Guisane? demanda Jean, très sérieux.
—Oui, je te le promets. Va jouer en attendant, mon chéri.
Docile, le petit sortit du salon où Mireille arrangeait les fleurs splendides qu’elle venait de trouver en rentrant de sa quotidienne visite chez sa mère; des fleurs qu’une carte accompagnait avec ces simples mots: «Remerciements du peintre, et son adieu, à son complaisant modèle.»
C’était une vraie moisson qu’il lui avait envoyée là; des fleurs librement réunies pour qu’elle pût les disposer à son gré... D’abord, des roses et encore des roses... Et puis la fleur d’automne, des chrysanthèmes admirables dont la senteur un peu âpre heurtait l’arôme délicat des roses.
La veille, ensemble, ils avaient dîné chez Mᵐᵉ Dabrovine, où elle avait été saisie de le voir entrer dans le salon, quelques minutes après qu’elle-même venait d’arriver. Et aussitôt, en elle, avait bondi une si vive impression de plaisir que, plus tard, allongée sans pouvoir dormir dans son grand lit solitaire, revivant la soirée trop tôt finie, elle s’en était sentie confuse au point de cacher, d’un geste d’enfant, son visage dans l’oreiller.
Durant cette soirée, où ils n’avaient pas eu un instant d’aparté, elle l’avait retrouvé tout différent de ce qu’elle l’avait vu le matin. C’était le Guisane, homme du monde, qui lui avait dit adieu devant l’hôtel, à Carantec; amical, certes, mais à la façon d’un étranger courtois; dans son regard, surpris plusieurs fois sur elle, seulement, elle l’avait retrouvé tel qu’elle aimait. Il s’était montré le brillant causeur qu’il savait être dans les milieux qui lui agréaient, parmi des hôtes de choix. La conversation dirigée par sa mère, maîtresse de maison consommée, avait fui le sujet exécré de la guerre que tous savaient redouté par elle. Et la causerie animée, spirituelle, variée, avait été celle de gens libres de tout souci... N’eût été le regard de M. Dabrovine, qui s’assombrissait dès qu’il se posait sur Guisane; n’eût été la robe de deuil de Mireille, l’expression mélancolique de ses yeux profonds, nul n’aurait pu soupçonner que cette mère avait un fils au front, très exposé; que cet homme qui dissertait si alertement de littérature et d’art, allait, deux jours plus tard, repartir au-devant du danger certain.
Comme ils s’étaient mal vus, en cette soirée, la dernière où ils se rencontraient... Maintenant, pour la visite d’adieu, il allait venir chez elle—la première fois; entrer dans le petit salon qui était vraiment sien, avec ses livres, ses bibelots favoris, les gravures qu’elle préférait. Et en elle, se ravivait la violente impression, pareille à de la joie, qui la troublait un peu...
Le timbre d’entrée résonna. Il était cinq heures. Sûrement, c’était Guisane.
La porte s’ouvrait. Le domestique annonça. Et ses yeux aperçurent la haute silhouette bleu clair, rencontrèrent le même regard qui l’avait saluée, dans la première minute de leur rencontre, là-bas, devant les Croquis de guerre.
C’était bien le Guisane qu’elle avait souhaité, celui qui entrait, et se courbait pour baiser sa main, avec une exclamation toute vibrante d’une allégresse jaillie du cœur même, semblait-il.
—Enfin, madame, je vais peut-être vous voir bien à mon gré!
—C’est-à-dire?...
Elle avait parlé de ce ton de badinage qui, d’instinct, lui venait pour voiler la douceur ardente que l’accent de Guisane insinuait en elle.
Près du foyer où flambaient quelques bûches, elle s’était assise. Lui, Guisane, resta debout, adossé au marbre de la cheminée, délaissant le siège qu’elle lui avait indiqué.
—C’est-à-dire, sans présence étrangère qui m’empêche de bien profiter des derniers instants que je puis vous demander. Les derniers!... Est-ce croyable que je sois obligé de dire une si affreuse chose, la vérité!... Vous ne pouvez savoir, mon amie, combien, en venant ici, j’avais la frayeur de tomber sur quelque malencontreuse visite qui vous aurait enlevée à moi, m’infligeant le supplice d’une conversation banale.
Elle sourit et dit, malicieuse un peu:
—C’est le souvenir de notre soirée, hier, qui vous fait parler ainsi?
—En d’autres circonstances, cette soirée m’aurait paru charmante, et loyalement, je reconnais qu’elle l’était. Mais... mais... il semblait odieux à mon amitié de vous voir si mal, de ne pouvoir librement bavarder avec vous, d’être obligé de vous dire des choses indifférentes. Vite, réparons le temps perdu... J’ai soif de vous entendre parler de vous!
—De moi?... Mais je n’ai rien à dire!... sauf que vous m’avez comblée et que je ne vous exprimerai jamais assez bien le plaisir que vous m’avez donné ainsi!...
Et, d’un œil ravi, elle regardait les fleurs.
—Oh! laissons cela, je vous en prie, madame. J’avais l’égoïsme de vouloir qu’après mon départ, vous gardiez, près de vous... quelque chose de votre peintre. Et maintenant, causons!
Il avançait une chaise près d’elle.
—Hier, à l’exposition, vous ne m’avez rien raconté de ce que vous avez fait à la Commanderie, des promenades que vous y avez aimées, des livres qui vous ont intéressée, des drôleries et des sottises de vos petits, etc., etc... Enfin, tout ce que vous ne m’avez pas écrit! silencieuse madame.
Elle le regarda, pensive et curieuse:
—Vous vous imaginiez donc que nous allions entrer en correspondance?
—Mais je l’espérais bien et je l’espère encore. Ne sommes-nous pas, maintenant, des espèces de vieux amis? J’avoue que Carantec m’a donné de très mauvaises habitudes... Je m’étais accoutumé à vous voir vivre près de moi... Et, désormais, je ne pourrai plus me passer de savoir tout ce qui vous touche... Vite, racontez. Les instants me sont tellement comptés!
Tout de suite, elle obéit, dominée par l’impérieuse prière des yeux qui l’interrogeaient autant que les lèvres... Elle sentait si vrai, que tout d’elle l’intéressait...
Elle répondait; mais aussi, elle questionnait, et leurs paroles se croisaient, se mêlaient, se heurtaient dans une sorte de hâte fiévreuse; car l’un comme l’autre, ils gardaient l’impitoyable notion du temps qui fuyait, de l’adieu que chaque minute rapprochait; un adieu que l’avenir redoutable faisait si grave.
Dehors, sous les fenêtres, une voix aiguë d’enfant cria:
—Demandez l’Intran... la Liberté... la Presse... Les nouvelles du soir!
Mireille eut un sursaut, arrachée au doux passé qui était redevenu le présent. Lui aussi, avait entendu. Et dans leurs âmes, attentives, un instant, à eux seuls, la conscience de la guerre rentra dominatrice, ne permettant pas l’égoïste oubli de son existence.
Dans le crépuscule d’automne qui, lentement, envahissait la pièce, le sentiment de l’Inexorable s’abattit sur eux.
Ils n’y eurent cependant pas même une allusion. A quoi bon?... Mais elle pria, un tremblement dans la voix:
—Vous ne me laisserez pas sans nouvelles de vous, n’est-ce pas?... C’est si dur de ne rien savoir quand on est inquiète...
Il écarta sa chaise et fut debout devant elle.
—C’est vrai, petite amie chérie? Vous aurez un peu de tourment pour moi?... Je devrais avoir la générosité d’en être navré... Et j’en suis si heureux que je ne puis que vous dire merci! Ah! c’est effrayant que vous me soyez devenue si précieuse!...
—Mon ami, mon ami, interrompit-elle, ardemment, il ne faut surtout pas que je vous devienne... trop «précieuse», comme vous dites...
Il eut un geste large qui écartait l’inutile conseil.
—C’est trop tard pour que je puisse retourner en arrière... Oh! Mireille, par quel sortilège vous êtes-vous ainsi emparée de moi, le célibataire endurci, sceptique, si jaloux de son indépendance... Emparée de moi au point qu’à cette heure, je suis à vous tout entier, que je ne peux plus concevoir ma vie sans que vous en soyez l’âme...
Brusquement, elle cacha son visage dans ses mains, tandis qu’il continuait, pensant tout haut:
—Je crois bien, en somme, que toujours, pour moi, vous avez été une petite idole dont l’indifférence un peu hautaine, jadis, m’était très pénible. Déjà, j’étais épris de votre forme harmonieuse qui était, de même qu’aujourd’hui, un enchantement pour mes yeux... Mais aussi, avec une invincible curiosité, je me demandais ce qu’il y avait de caché dans l’enveloppe charmante... Et puis, les circonstances nous ont rapprochés, et j’ai appris à vous connaître, Mireille. Aujourd’hui, j’aime votre âme, votre cœur, votre pensée, votre courage... Aussi, votre douleur... J’aime tout en vous, Mireille!...
Elle pencha la tête plus encore. Il ne voyait pas son visage, voilé par les mains qui tremblaient, mais seulement le cou, fin sous les cheveux sombres.
Et il l’entendit murmurer comme une plainte:
—Mon Dieu... Oh! mon Dieu!
Et ainsi, elle éveilla soudain, en lui, une telle pitié qu’il fut bouleversé par le remords de s’être trahi.
Avec une infinie douceur, il reprit, posant sa main sur l’épaule qu’il voyait tressaillir:
—Ne vous troublez pas ainsi, mon aimée. Je ne demande rien de vous... Je n’espère rien, à cette heure... Je sais que je n’ai rien à attendre. Et j’en suis si convaincu, que j’étais bien décidé à partir sans vous faire l’aveu qui vient de m’échapper. Et puis... à quoi tiennent les résolutions les plus sincères?... Tout à coup, en entendant annoncer le communiqué du soir, j’ai eu la vision de l’avenir vers lequel je vais et que j’oubliais près de vous... Et, soudain, il m’a paru impossible de partir sans vous avoir dit ce... ce pourquoi je me suis enfui de Carantec... parce que j’avais entrevu ma faiblesse, le soir où vous aviez tant de peine, dans le jardin...
Elle murmura:
—Oh! pour cela!... C’était pour cela!
—J’avais vu à quel point je m’étais pris à vous adorer, Mireille.
Cette fois, elle releva la tête, avec une sorte de cri d’angoisse:
—Non! Non!... Il ne faut pas!!!
—Il ne faut pas... quoi?... Vous dire ces paroles? vaines, je le sais... Mais pourquoi non, puisqu’elles sont la vérité et puisqu’elles sont mon adieu?... Si... je ne reviens pas, vous vous souviendrez, Mireille, que je vous avais offert toute ma vie, pour que vous en fassiez... ce que vous auriez voulu... Si, au contraire, la destinée m’est indulgente et me ramène, alors vous vous rappellerez, je vous en supplie, que je reviens, n’ayant pas désormais de plus cher désir que de me consacrer à vous, pour que vous ne soyez plus seule, pour vous aider à élever votre fils, votre toute petite... Et aussi, Mireille, parce que je suis un homme pareil aux autres... et qu’ayant entrevu le bonheur que je puis goûter près de vous, je n’ai pas le courage de vous laisser passer, sans tenter de vous arrêter!
Toute pâle, avec de larges prunelles douloureuses, elle le regardait passionnément, ses mains jointes, comme si elle l’implorait:
—Mon ami, au contraire, il faut passer. Personne ne doit mettre en moi son bonheur, car je ne compte plus parmi les femmes qui peuvent l’apporter dans l’existence d’un homme... Mon ami cher, très cher, qui ne serez jamais rien d’autre pour moi, il faut oublier ce que votre dévouement a rêvé, car c’est l’impossible!
—L’impossible?... En quoi?... Pourquoi?... L’impossible?... Maintenant oui... Mais dans la suite... plus tard...
—Plus tard, ce sera comme aujourd’hui... J’appartiendrai toujours à Max... Je ne me remarierai pas.
—Folie! Folie de penser cela!... Mireille, vous êtes très jeune, que savez-vous de l’avenir!
—Je ne me remarierai pas... Je ne le veux pas... Et je ne le dois pas...
Impératif, il questionna:
—Vous ne le devez pas... Pourquoi? Quelle mystique obligation vous croyez-vous donc?
Elle secoua la tête; la même expression ardente et grave donnait à son visage une saisissante beauté.
—Oh! je sais bien que je ne suis liée par aucune obligation, ni promesse... Je suis absolument libre de disposer de moi-même...
—Alors?
Elle ne répondait pas, comme si elle ne pouvait se résoudre à ouvrir l’intimité de son âme. Et pourtant! Il méritait qu’elle fît pour lui ce sacrifice, l’homme qui lui offrait l’amour même que, jadis, elle avait vainement rêvé... Par lui, elle en était sûre, elle était aimée comme elle l’avait tant souhaité...
Penché vers elle, il répétait:
—Alors, Mireille?
—En ma conscience, dit-elle lentement, je pense que ce serait mal... méprisable... lâche, de me refaire une vie heureuse...
—Heureuse!... O bien-aimée... Vous le sentez donc que, près de moi, vous pourriez encore être heureuse!
Et il se courba sur les mains glacées que ses lèvres brûlaient.
Tout de suite, elle les reprit.
—Oui, avec un homme tel que vous, la nouvelle Mireille...—l’autre, celle de Max, est morte comme lui...—pourrait être heureuse encore, heureuse infiniment... Et j’en suis si honteuse! Ah! qu’est-ce donc qu’un cœur, pour qu’ayant perdu tout ce qu’il aimait, il garde encore la soif du bonheur!... Mais ce bonheur, je ne dois pas, je ne veux pas le prendre... Lui, mon Max, n’a plus rien... Il adorait la vie autant que moi... Pourtant, il est allé au-devant du danger, volontairement, sans hésiter devant le sacrifice qui lui en serait peut-être demandé... Aussi...
Elle s’arrêta, comme si elle se recueillait pour mieux entendre son âme. Lui, sans un mot, l’écoutait.
—Aussi, c’est la simple justice que moi qui le chérissais, moi, sa femme, qui avais, comme lui, la foi que nos deux existences étaient à jamais liées, c’est la justice que je partage son sacrifice... Il a donné sa vie et tout ce qu’il pouvait espérer... Je dois être aussi généreuse et faire, comme lui, le sacrifice de mon avenir... Si vous saviez comme, cela, je le sens fort, et clairement! Vous me comprenez?... dites? mon ami.
La voix était suppliante, comme le regard où brûlait une flamme, comme la main qu’elle posait sur le bras de Guisane. Il inclina silencieusement la tête. Que pouvait-il répondre au sentiment qui la faisait parler, dont l’élévation arrêtait sur ses lèvres toute égoïste prière. Pourtant, selon la sagesse humaine, c’était insensé, ce renoncement qu’elle prétendait pratiquer. Avec quelle autorité il le lui eût dit, si sa propre destinée n’eût pas été en jeu... Mais, même pour elle, ne devait-il pas lutter contre l’inutile sacrifice?
Et il reprit, attirant entre les siennes la main qui frémissait sur son bras:
—Oui, Mireille, je comprends... Je vous admire...
—Oh! non! pas ce mot! je vous en prie. C’est si naturel ce que je pense... Tous ceux qui aiment en jugeront ainsi!
—Mireille, ne craignez-vous pas d’exagérer votre devoir envers celui que vous avez tant aimé?... Lui, ne souffre plus de ce qu’il a perdu. Et vous dont il voulait le bonheur...
—Par lui!... Non par un autre!... interrompit-elle désespérément.
—Croyez-vous qu’il eût eu cet égoïsme féroce? Ne lui faites pas cette injure, Mireille! Vous avez à peine vingt ans... En vous, c’est la vie, avec tout ce qu’elle met dans l’être des jeunes... Et pour obéir à un devoir mystique, je le répète, et que vous vous créez, vous prétendez devenir insensible, ne plus exister que liée à... un souvenir!
—Oh! Patrice! oh!
—Mireille, enfant chérie, c’est un crime contre vous-même que vous risquez d’accomplir là!
Elle tressaillit, tant il y avait de conviction dans la voix de Guisane. Mais, en elle, cependant, demeurait invincible le sentiment complexe de révolte, d’indignation, d’impossibilité, à la seule idée qu’elle pourrait se prêter à refaire sa vie.
—Vous croyez que j’ai tort?
Et dans l’ombre qui envahissait la pièce, il voyait les yeux sombres l’interroger éperdument:
—Tort?... Oh! non!... Est-ce qu’on a tort de s’attacher à un idéal très beau? Mais il faut compter avec notre humaine faiblesse... C’est une résolution si grave que vous avez prise, sans pouvoir en mesurer toutes les difficultés...
Elle eut un faible sourire, tristement ironique.
—Et vous trouvez que c’est bien orgueilleux, à moi, de me croire assez forte pour l’accomplir? Mais je ne suis plus la créature, ardente et folle, qui voulait impérieusement jouir de la vie... La guerre, l’angoisse, la souffrance m’ont créé une autre âme... J’ai appris à renoncer... Et je sais bien à quoi je renonce... Car...
Elle s’arrêta.
—Car?... répéta-t-il, avide de connaître toute sa pensée.
Presque bas, elle continua, la voix sourde, les yeux fixés sur la flamme du foyer:
—Car j’ai encore au cœur une misérable soif d’être heureuse; si intense, que j’en suis effrayée et révoltée contre moi-même! Quand j’ai perdu Max, j’ai cru que jamais plus je ne pourrais sentir que de la douleur... Et pourtant...—avec quelle humiliation, je vous le confesse, pour expier ma fragilité!...—il y a des moments où je peux être gaie, presque comme autrefois... Je peux, de nouveau, jouir de ce que j’aimais... du soleil, des fleurs, de l’art, de mes lectures, des amitiés... Je peux jouir... profondément, de l’affection que vous me donnez, mon ami. Il y a des heures abominables où je voudrais posséder, de nouveau, tout ce que j’avais en partage... Ah! si dans l’Inconnu où il est entré, Max voit ma faiblesse, comme il doit me juger!
Elle avait parlé avec une sorte d’emportement désespéré, livrant toute sa pensée, parce qu’elle savait celui qui l’écoutait d’âme assez haute pour la comprendre.
Et il ne la comprenait que trop. Le cœur exquis qu’il avait deviné se faisait le gardien jaloux du passé, lui commandait d’y rester rigoureusement attaché, fidèle même au prix du sacrifice entier de l’avenir. Et lui ne devait pas prononcer un mot qui troublât le souvenir que cette fidèle gardait de l’homme auquel, même dans la mort, elle voulait demeurer unie...
Cependant, il avait reçu les suprêmes confidences de Max Noris dans une dernière causerie, avant le départ qui devait être sans retour... Et, comme Maud, il pensait qu’il n’y a pas d’homme—ou de bien rares!...—qui vaille le sacrifice d’une existence... Mais il était incapable de dire cela et avec tout le douloureux amour qu’elle lui inspirait, à cette heure où il avait le sentiment de la perdre, il reprit:
—Mireille, ne soyez pas injuste envers vous-même!... Si les morts nous voient, votre mari peut, au contraire, vous bénir, pour le souvenir que vous lui gardez...
Simplement, elle murmura:
—C’est vrai, tout ce que je puis, je le lui donne... Nous ne sommes pas maîtres, hélas! de nos sentiments, mais nos actes dépendent de nous. Et c’est pourquoi, si je ne peux garder ma peine, vibrante comme je l’espérais, je veux du moins ne pas m’en détacher, en recommençant ma vie, pour mon bonheur, alors que, pour lui, Max, il n’y a plus de bonheur...
Son accent avait quelque chose de tellement irrévocable qu’il n’essaya plus de la dissuader. Le temps seul pourrait changer son sentiment—peut-être!
Le voyant silencieux, elle leva sur lui ses prunelles passionnées qui l’imploraient et elle vint à lui debout, le visage sombre, devant la cheminée.
—Mon ami, dites-moi que vous ne m’en voulez pas!
—Vous en vouloir! mon pauvre amour. C’est moi qui ai à vous demander de me pardonner cette conversation inutile et si pénible pour vous...
Un sourire irradia le visage de Mireille.
—Oh! non, pas pénible! Cela me fait tant de bien de savoir que vous m’êtes ainsi attaché! Il valait mieux que l’un et l’autre nous nous révélions, en toute loyauté, ce que nous pensons... Ainsi, désormais, je compterai sur vous, comme sur le meilleur, le plus cher de mes amis, et vous savez, qu’en retour, je vous donne de moi... tout ce que je puis encore donner... Vous serez très généreux, n’est-ce pas? Vous m’aiderez, au lieu de me tenter, à accomplir ce qui me semble être mon devoir...
Guisane ne pût maîtriser un cri de révolte.
—Mireille bien-aimée, je ne suis pas un saint et c’est un renoncement de saint que vous me demandez là!... Je ne suis qu’un pauvre homme qui, tout entier, désirait le bonheur par vous et qui souffre...—comme jamais davantage il ne souffrira...—que vous le lui refusiez...
—Cher, si à ce prix seulement vous pouvez retrouver la paix, il faudra faire... tout!... pour m’oublier!
Il haussa les épaules.
—Vous oublier!... Moi aussi, Mireille, je suis de la race des fidèles!
—C’est pourquoi j’aime tant votre âme, j’ai tellement foi en vous...
—O mon cher, cher amour! dit-il tout bas.
Et, d’un geste de protection, sa main se posa sur les cheveux souples. Mais, pour elle, il eut la force de ne pas céder à la torturante tentation de baiser le cher visage qu’il avait attiré sur sa poitrine. Seulement, comme à la lueur du feu il apercevait de grosses larmes qui filtraient sous les paupières abaissées, il se pencha et ses lèvres les burent...
Devant la porte, des pas d’enfants résonnaient et la voix de Jean demanda:
—Maman! vous n’oubliez pas que vous m’avez promis de m’appeler pour dire adieu à M. Guisane?
L’adieu!... Ah! oui, il fallait maintenant le prononcer... Et, conscients que la minute suprême était arrivée, ils se regardèrent, les yeux dans les yeux... Il murmura:
—Oui, il faut partir... Comme j’avais oublié!
Et elle répondit à l’enfant:
—Va chercher France et reviens avec elle.
Elle entendit les pas sonner dans la galerie. Guisane, alors, pria, la voix brève:
—Mireille, donnez de la lumière, que je vous revoie... seule... encore une fois!
Elle sentit que la hantise de la cécité possible traversait son cerveau. Sans répondre, elle obéit, appuyant sur le bouton du commutateur, et la lumière, délicatement tamisée, tomba sur elle, toute blanche, avec un regard douloureux et tendre, une expression désespérément triste sur sa bouche d’amoureuse.
La lumière aussi baignait l’image inerte de celui qui n’était plus, dont l’âme peut-être errait près d’elle... Et la haute stature de celui qui respectait l’amour plus fort que la mort et contemplait, le cœur broyé, celle qu’il n’osait plus espérer faire sienne.
—Maman, nous voilà! Nous pouvons entrer?
—Oui, entrez.
C’était l’irrévocable adieu. Entre elle et lui venaient se placer les enfants de l’autre...
V
Les derniers jours de l’année étaient toujours tristes pour Mireille... D’abord parce qu’ils coïncidaient à peu près avec l’époque où elle avait perdu son mari... Et puis la fête de Noël, le premier de l’an lui rappelaient de si joyeuses heures, au temps de sa courte vie d’épouse!
Pourtant, cette année-là, elle n’avait pas ressenti la lourde impression d’isolement qui la meurtrissait aux précédents anniversaires. Était-ce parce que le courrier du 31 décembre lui avait apporté de très bonnes lettres? Un mot exultant de Bernard. Car le général de Vologne consentait au mariage de sa fille, lors de la première permission du fiancé, sans attendre la fin de la guerre. Un billet très tendre de Christiane qui lui apportait la même nouvelle... Et aussi, une brève causerie de son ami, écrite au roulement du canon, si profondément affectueuse qu’elle en avait encore chaud au cœur. Ah! comme il l’aimait, bien qu’elle se fût refusée à lui... Que c’était doux de se sentir, à l’heure actuelle, du moins, l’âme de sa vie! Doux et peut-être bien imprudent, bien égoïste d’en être heureuse ainsi. Car elle acceptait un attachement qui pouvait faire le malheur de Guisane, s’il ne se résignait pas à l’enfermer dans les limites de l’amitié... A ces questions qui troublaient sa délicate conscience, elle songeait, assise au bureau de Max où elle était venue écrire des lettres. Elle aimait à se retrouver dans cette pièce où le souvenir de son mari disparu demeurait plus vivant, car elle y avait tout laissé, comme le jour où il en était sorti pour n’y jamais plus rentrer...
Les coudes sur le bois, le visage appuyé sur ses mains jointes, elle réfléchissait, devant le portrait de Max qui surmontait le bureau; et tout à coup, elle murmura:
—Tu veux bien, dis, Max, qu’il soit mon ami? Je suis à toi, toujours... ta Mireille... Mais lui est si bon pour moi!... Et il est exposé! Je ne peux pas attendre, indifférente, des nouvelles qui viendraient, par hasard, de Bernard...
Ah! oui, c’était impossible!... Désormais, il lui fallait, écrites pour elle seule, les lettres—bien espacées!—où il n’y avait pas un mot d’amour mais qui lui apportaient le sentiment qu’une vigilante tendresse l’enveloppait...
Distraitement, tout en songeant, elle regardait les divers objets restés sur le bureau, ainsi que Max lui-même les avait placés. Même un volume de Verlaine, qu’ensemble ils avaient relu, la dernière semaine, était demeuré à la place où il avait dû le poser... Au lieu d’aller rejoindre les autres ouvrages favoris de Max, dans sa bibliothèque.
Et, pour la première fois, elle pensa tout à coup:
—C’est un enfantillage de ne pas ranger ce livre... Peut-être n’était-ce pas Max qui l’avait mis là, dans ce bureau où peut s’abîmer la reliure à laquelle il tenait tant!
Comme une relique, elle prit le livre que ses doigts tremblants entr’ouvrirent.
Un papier s’en échappa et tomba sur le tapis, une lettre, rayée de grands caractères qui se détachaient hardiment sur le fond crémeux du papier.
D’un mouvement machinal, Mireille se pencha et releva la feuille sur laquelle s’attachèrent ses yeux surpris. Aussitôt, devant sa vue, un nom flamba: «Maud.» Cette lettre était signée Maud. A qui était-elle adressée?... Comment était-elle dans ce livre?
Mireille eut une aspiration profonde, cherchant l’air pour sa poitrine qu’un choc mystérieux avait rendue haletante. Ses prunelles s’étaient rivées à la lettre. En elle, se réveillait, impérieuse, la crainte qui, tant de fois, l’avait sourdement obsédée...
Soudain, elle comprit que, à n’importe quel prix, il lui fallait la vérité. Sans réfléchir, dominée par la soif de savoir ce qui avait été, elle lut:
«C’est un supplice de ne pas t’avoir un seul instant, à moi vraiment!... Tantôt, à ce thé, je n’ai pu t’approcher seul, un moment. J’en avais la fièvre!
«Max, pourquoi ne viens-tu pas jusqu’à moi? Mon bien-aimé, rappelle-toi les heures merveilleuses que nous avons eues, avant que commence le cauchemar maudit de la guerre. Max, les minutes fuient si hâtives qu’il faut saisir au passage celles que le Destin nous offre. Tout mon être t’appelle... Viens!... Viens près de moi, ne fût-ce qu’un instant!
«Je te donnerai tant d’ivresse que ta fièvre heureuse finira bien par égaler la mienne, comme il en fut, à ces heures que, pas plus que moi, tu n’as pu oublier... Promets-moi que tu vas venir, demain, Max, en souvenir de notre passé qui a été beau comme un rêve et qui, cependant, fut une réalité dont l’oubli nous sera à jamais impossible...
«Max, je t’attends!... Viens, viens, viens...
«Ta Maud.»
>
En toutes lettres, hardiment, follement, c’était signé.
Mireille avait lu tout d’un trait. Et maintenant, d’un geste de créature écrasée qui cherche à comprendre, elle passait la main sur son front; avec stupeur, elle levait vers le portrait de Max des prunelles que l’angoisse dilatait...
Ainsi cette chose horrible dont la crainte était latente en elle, cette chose s’était accomplie... Max et Maud l’avaient trompée, sans souci de l’amour, de la tendresse que, stupidement confiante, elle leur témoignait. Pas une seconde, elle n’en pouvait plus douter. Une certitude était entrée en elle, que rien ne pourrait détruire...
Ils l’avaient trompée... quand cela?... Avant la guerre. Cette lettre non datée le disait... Un souvenir jaillit dans son cerveau;—ainsi, dans la nuit flambe un éclair.—Elle revit le carrefour de la forêt de Fontainebleau où Max lui avait parlé de son dîner chez Maud; où son attitude lui avait donné l’impression qu’il lui taisait quelque chose... En elle, se ravivait, intense, le sentiment qui, jadis, l’avait bouleversée, sous l’éclair d’une intuition.
Elle murmura, le cœur déchiré par une souffrance, plus affreuse encore que le jour où elle l’avait perdu:
—Oh! Max, Max! tu as fait cela!
Ce jour de Fontainebleau qu’elle retrouvait si présent, quand il était venu à elle, c’était au sortir des bras de Maud. Et cependant, il s’était montré pour elle le mari amoureux qu’elle adorait... Il avait baisé sa bouche avec des lèvres chaudes encore de celles de Maud... Il lui avait dit les mots, donné les noms que sa voix, frémissante dans le désir, avait donnés à Maud... Quand elle avait dormi, confiante, sur son cœur, il songeait peut-être à l’autre, près de qui il venait de connaître «l’heure merveilleuse» entre toutes...
Instinctivement, elle passa la main sur ses lèvres, les frottant de ses doigts glacés, comme si elle pouvait effacer le frôlement des lèvres menteuses qui lui avaient été chères... Puis, encore une fois, elle se reprit à lire l’affreuse lettre... Comment était-elle là, cette lettre?... Depuis quelle permission de Max?... Tout à coup, dans sa pensée qui fouillait, revivait un menu incident. C’était la dernière fois que Max était venu... Le matin de leur départ imprévu pour la Commanderie. Entrant dans son fumoir, elle l’avait trouvé très affairé à chercher «un papier important, avait-il expliqué, qu’il avait égaré». Elle avait voulu l’aider, le voyant bousculer les tiroirs de son bureau. Mais il s’y était refusé avec une sorte de vivacité impérieuse dont elle avait été surprise un peu. Il s’en était aperçu, si nerveux fût-il, et tout de suite, l’accent changé, il avait dit:
—Certainement, j’ai dû laisser ce papier au ministère. J’y repasserai. Ne t’en inquiète pas, chérie.
Et aucune divination ne l’avait avertie qu’il venait encore de lui mentir... Alors, elle avait naïvement cru qu’il s’agissait de quelque pièce militaire, concernant son service, et elle n’avait pas insisté, distraite, d’ailleurs, par la pensée divine qu’ils partaient tous deux, pour être enfin entièrement l’un à l’autre... Et quel époux-amant il s’était montré pour elle, pendant ces dernières heures, alors que, peut-être, il sortait de répondre à l’appel de Maud... «Viens... Viens... Viens...»
Dans le cerveau de Mireille, que le désespoir martelait, le mot sonnait sans relâche.
Quand Maud avait-elle écrit cette lettre?... Après un thé... Lequel?... Ils en avaient eu tant, cette semaine-là.
Qu’avait-il répondu?... Avait-il cédé à la prière que la tentatrice lui envoyait, insouciante, dans sa passion, que la lettre fût trouvée!...
Ah! c’était plus cruel encore, s’il l’avait de nouveau trahie, en ces jours de tempête, après qu’elle-même l’attendait, fidèle, crucifiée par son angoisse pour lui!... Était-ce possible que cette abomination fût vraie?
Et c’était à ce menteur qu’elle avait voulu demeurer éternellement attachée... Pour l’amour de lui, qu’elle s’était refusée à l’homme qui, aujourd’hui, l’aimait... Qui savait peut-être la vérité sur le mari tant regretté et avait eu la générosité de ne lui laisser rien soupçonner... Peut-être bien d’autres aussi savaient et souriaient de son obstination à s’enfermer dans son deuil...
Abîmée dans sa souffrance, elle demeurait debout devant le bureau, ses yeux sans larmes fixés sur le portrait qu’elle interrogeait désespérément. Avait-il été retrouver Maud?... Oh! savoir... savoir!...
Maud, seule, maintenant pouvait lui répondre... Et il faudrait bien qu’elle le fît...
Une inflexible résolution durcissait le cœur de Mireille... En même temps, l’impression grandissait en elle, qu’une seconde fois, elle venait de perdre Max, et plus complètement encore... Pour les rapprocher, au delà même de la mort, il n’y avait plus le souvenir de leur amour... Maintenant, elle avait la sensation que cet amour gisait dans la boue...
VI
Si Mireille avait obéi à son premier sentiment, tout de suite elle eût été parler à Maud, tant elle éprouvait, intolérable, le besoin de savoir.
Mais une réserve instinctive, une sorte de pudeur l’arrêtait au moment de remuer cette lie qui éclabousserait celui qu’elle avait adoré. Et puis, quel supplice de se retrouver devant sa menteuse amie à qui elle n’avait jamais donné que de la tendresse... D’apprendre des détails, peut-être, qui lui serait une nouvelle douleur et préciseraient la trahison...
Or, voici que deux jours après, le hasard amena cette rencontre dont elle avait peur, tout en la souhaitant et la sachant inévitable.
A la fin de l’après-midi, comme elle sortait de chez sa mère qui recevait, sur le seuil de la porte cochère, elle se trouva en présence de Maud, descendant de voiture.
La jeune femme l’accueillit par une exclamation de plaisir:
—Oh! Mireille, je suis contente de t’apercevoir!... Remonte avec moi chez ta mère, pour que nous passions un instant ensemble, dis, chérie.
«Chérie!» Maud osait l’appeler ainsi après lui avoir volé son mari, lui avoir infligé la plus terrible injure dont une femme puisse atteindre une autre.
Une seconde, avec une sorte d’effroi devant cette inconscience, elle la considéra; et ses yeux étaient si sévères, étincelants d’une révolte si méprisante, que dans ceux de Maud une surprise monta:
—Qu’est-ce que tu as, Mireille?
—Je te le dirai un jour où nous pourrons causer tranquillement... Adieu, Maud.
Elle ne lui tendait pas la main. Aucun sourire n’éclairait son visage; et, se détournant, elle partit, rapide, frêle ombre noire dans le crépuscule.
Une autre que Maud Ypsilof, voyant Mireille si différente d’elle-même—et se souvenant...—fût peut-être restée à l’écart, tant qu’elle ignorait le pourquoi de cette attitude nouvelle. Mais Maud était une impulsive qu’aucune menace de danger n’aurait pu faire reculer. Le lendemain même, tandis que, avant de sortir, Mireille cherchait une revue dans la bibliothèque de son mari, elle s’entendit soudain annoncer:
—Mᵐᵉ la princesse Ypsilof est au salon et demande si elle peut voir Madame.
Mireille éprouva la sensation d’un poids longtemps menaçant qui s’abattait tout à coup sur son cœur, et il lui fallut un effort pour retrouver le souffle qui lui manquait. Puis, elle commanda:
—Faites entrer ici.
Obéissant à une irrésistible impulsion, elle avait donné l’ordre. Là, dans cette pièce où le souvenir de Max était si présent, devant son image, Maud n’oserait pas lui mentir... Alors, elle allait savoir...
Ses mains se serrèrent d’angoisse. Droite, elle attendait.
Le domestique écarta la lourde tapisserie de la portière, et Maud apparut, très belle, apportant le pénétrant parfum de fleur qui l’enveloppait toujours, mais un peu pâle, comme si elle eût été violemment saisie de se voir, contre toute prévision, reçue dans la pièce qui avait été le séjour favori de Max. Et, tout de suite, son regard courut vers le portrait, sur le bureau, tandis qu’elle avançait vers Mireille, restée immobile, sans geste d’accueil.
Elle, très vite, l’embrassa d’un mouvement si spontané, que la jeune femme ne put se dérober. Mais elle eut un recul violent que Maud perçut... Et puis, les lèvres de Mireille n’avaient pas rendu le baiser...
Alors Maud s’écarta un peu, devenue plus pâle encore, et regardant son amie, elle s’exclama:
—Mireille, que tu es étrange!... Que t’est-il arrivé?... Tu m’as dit que tu désirais me parler... Tu as quelque chose contre moi?
Le regard de Mireille se posa sur elle:
—J’ai à te rendre quelque chose qui t’appartient.
—Quelque chose?... Quoi?...
—Un papier.
—Comment, un papier?... Quel papier? Que veux-tu dire?...
—Un papier que le hasard a fait tomber entre mes mains et que je ne veux pas garder... D’ailleurs, il est à toi, signé par toi.
Toutes deux étaient restées debout. Maud saisit les poignets de Mireille et ses yeux brûlants, dont le regard devenait tout ensemble aigu et anxieux, cherchèrent ceux de sa cousine.
—Mais, Mireille, que signifie tout cela?
—Une chose bien simple et cependant terrible... Tu vas comprendre.
Mireille avait dégagé ses mains sans que Maud essayât de les retenir ni de l’arrêter, tandis qu’elle allait vers le bureau, l’ouvrait et prenait la feuille.
Dans son cadre, Max regardait avec sa hardiesse caressante. Et son âme, où était-elle? Entendait-elle l’accusation devant laquelle il n’avait aucune défense possible?...
Mireille tendit le papier à la jeune femme qui semblait pétrifiée.
—Tiens! c’est à toi, cette lettre.
Maud la saisit d’un geste éperdu et y jeta un coup d’œil.
Il n’y avait plus vestige de couleur sur son beau visage qui se contractait.
—Où as-tu trouvé cette lettre? interrogea-t-elle violemment.
—Dans un livre de Max.
—Ah! en inventoriant le bien de celui qui n’est plus là, pour défendre son intimité contre ta curiosité!... Toi, toi, tu as fait cela! toi! la délicate Mireille.
La femme de Max Noris eut un méprisant geste d’épaules.
—J’ai touché à ce livre pour le ranger, Maud, et la lettre que Max avait crue perdue en est tombée... Je n’avais aucune curiosité. J’ai le respect des secrets de ceux qui ne sont plus, mais...
—Mais cependant tu as lu!
—Oui, sans réfléchir... D’ailleurs, j’en avais le droit!... J’ai lu d’instinct. Et c’est horrible d’avoir lu!
—Tu as lu!... Tu as lu!...
—Oui...
—Et... et tu t’es imaginé... des folies!
—Je ne me suis rien imaginé... J’ai appris une vérité affreuse...
Maud regardait la jeune femme avec des prunelles dilatées. Elle, Mireille, avait la sensation que son cœur gisait, broyé. Et, dans sa torture, criait la soif de savoir si son mari avait répondu à l’appel éperdu que renfermait cette lettre.
Pourtant elle se taisait, sachant Maud capable de lui répondre par un mensonge.
Mais la jeune femme s’était laissée tomber sur une chaise basse, et la tête penchée, elle lisait la lettre comme si elle ne la connaissait pas.
Puis elle se redressa; et ardemment, elle demanda:
—Cela te ferait-il un peu de bien, Mireille, de savoir qu’il n’est pas venu, comme je l’en suppliais?...
Un frisson secoua Mireille. Une seconde, l’étau qui lui broyait le cœur se desserra.
—Tu dis qu’il n’est pas venu?
—Non, il n’est pas venu.
—Oh! est-ce la vérité? murmura Mireille désespérément.
—C’est la vérité, Mireille.
—Jure-le-moi sur... sur ta vie... sur celle de mes petits... sur son souvenir à lui...
Sans hésiter, Maud prononça, avec un accent où, vraiment, la sincérité vibrait:
—Je te le jure. Il n’est pas venu... Je lui avais envoyé ma folle prière après... après ce thé chez ta mère où j’avais été exaspérée de le voir si mal... Car je l’adorais!
—Tais-toi! Maud, commanda Mireille, sa douce voix devenue impérieuse.
—Le lendemain, j’ai reçu de lui une lettre... que tu pourras lire... que je conserve comme une relique, et qui a éveillé en moi le remords à ton égard... Car jusqu’alors... tu me connais, la passion m’absorbait seule... depuis surtout que je l’avais revu...
—Tu l’avais revu?... Quand?... Tu comprends, maintenant que j’ai appris, il faut que je sache tout... Pour la première fois, quand était-ce arrivé? Comment?...
La voix de nouveau impérative, ses mains serrées l’une contre l’autre, Mireille interrogeait, debout devant Maud abattue sur sa chaise basse; et, encore une fois, d’instinct, ses yeux cherchèrent, dans le cadre de cuir, le jeune visage souriant, le regard qui avait menti, la bouche qui avait cherché la bouche de l’amie...
D’une voix sourde, Maud disait:
—Quand?... Au printemps qui a précédé la guerre... Tu étais à Fontainebleau avec Jean... Lui, seul à Paris... Je lui ai demandé de venir dîner avec moi... Depuis longtemps, tout bas, j’étais folle de lui... Je le lui ai avoué, après l’avoir, avec toute la puissance de ma passion, grisé de... de ce qu’il appelait, tu te rappelles? «mon charme capiteux».
Le visage de Mireille se contracta. Mais elle n’eut pas un mot. Ses yeux continuaient d’exiger la cruelle vérité.
—Lui... tu le connais... il était comme tous les hommes... un altéré d’amour...
—J’étais là pour lui en donner, interrompit Mireille d’une voix si dure, qu’il semblait qu’une autre parlât.
—Non, tu n’étais pas là, justement... Et la nuit était douce divinement... Une nuit de printemps... Une vraie nuit d’amour...
Un cri bondit du cœur de Mireille:
—Tais-toi!... Ne me dis pas cela!
—Mireille, tu veux savoir... Pense, je t’en supplie, que nous avons un moment perdu la raison... Et que l’acte des insensés doit être pris comme tel...
Une expression d’amertume infinie crispa la bouche de Mireille.
—Ce soir-là, seulement, vous avez été fous? Maud, ne me mens pas! Il faut que je connaisse la vérité!
—Cette semaine-là, tandis que tu étais absente... Et puis, tu es revenue... Après, la guerre a éclaté...
—Alors?...
—Alors, il m’a laissée... pour toujours!
Mireille, comme si la force, soudain, l’abandonnait, se laissa tomber sur le divan où, tant de fois, près de lui, elle avait connu de si doux instants... Le murmure du passé lui arrivait en rafales...
Maud continuait à tordre ses mains d’un geste machinal; elle aussi regardait vers les jours enfuis.
Brusquement, Mireille releva la tête et questionna:
—Tu dis qu’il t’a laissée... pour toujours... Cependant, il est revenu en permission.
—Il s’était ressaisi... Et, en lisant la lettre par laquelle il a répondu à mon billet, j’ai compris pourquoi il était perdu pour moi...
—Maud, cette lettre, je veux la voir...
La jeune femme inclina la tête.
—Tu l’auras... Mais tu seras généreuse, n’est-ce pas, tu me la rendras?... Pour moi, je te l’ai dit, elle est une relique... C’est tout ce qui me reste de lui...
—Avec tes souvenirs! fit Mireille, une âpreté sombre dans la voix.
Un sourire amer passa sur les belles lèvres, souples et lourdes.
—Oh! mes souvenirs... Je n’ai plus qu’un désir, les oublier, les rejeter de mon cœur, de mon cerveau! Il le faut bien pour que je puisse recommencer ma vie...
—Tu veux... tu veux te remarier!... malgré... ce qui a été?... Tu veux tromper un honnête homme en te donnant à lui comme une honnête femme?... Mais quelle conscience as-tu donc, Maud!...
Mᵐᵉ Ypsilof eut son geste familier et haussa les épaules.
—Je n’ai pas de conscience... Je n’ai qu’un appétit de bonheur... de bonheur tel que je le comprends... si impérieux que je sacrifie tout pour le rassasier... Sois tranquille, je n’épouserai qu’un être à ma hauteur... qui m’apportera... ce que moi-même je lui offrirai... Nous serons quittes!... Tu le sais bien que je me juge indigne d’un homme comme Guisane...
—Ne parle pas de Guisane!... commanda Mireille d’un élan dont elle ne fut pas maîtresse. Que son nom même ne soit pas mêlé à ces vilenies!
—Mireille, il faut pourtant que je te dise quelque chose qui te fera mieux encore pénétrer ce qu’il est... Il sait qu’un moment... Max a mal agi envers toi...
—Il sait!... Comment sait-il?
—Parce que... pendant les dernières heures qu’ils ont passées ensemble, Max lui-même a avoué la trahison qu’il se reprochait tant...
Mireille regarda sa cousine avec des prunelles où il y avait de la stupeur.
—Mais comment, toi, Maud, sais-tu ce qu’ils ont dit ensemble?
—Là-bas, à Morgat, Guisane et moi, nous avons parlé de toi. Il m’a fait une réflexion qui m’a montré qu’il connaissait la vérité... Mais tu as vu, même pour t’obtenir, peut-être, toi qu’il adore... il n’a pas voulu altérer le souvenir que tu gardais de Max! Mireille, il m’a semblé que cela, il valait mieux que tu l’apprennes. Maintenant, tu n’ignores plus rien... Je n’ai plus qu’à te dire adieu...
Elle se levait et passait la main sur son front d’un geste d’infinie lassitude. Mireille, épuisée, n’avait plus une parole.
—... Je n’ai plus qu’à te demander pardon... oh! de toute mon âme, avec tout ce qui s’y trouve de moins mauvais... de ma trahison, du mal que je viens encore de te faire et que j’aurais tant voulu t’épargner... Car c’est pour te l’éviter que j’ai résisté, bien des fois, à la tentation de m’accuser devant toi... Ah! pourquoi cette lettre est-elle tombée entre tes mains!
—Parce que la justice l’exigeait, prononça lentement Mireille.
—Oui, la justice est sans pitié!... Ah! de la pitié, Mireille, aies-en pour moi, je t’en supplie!... Souviens-toi que Max t’a donné ce que personne d’autre n’a eu de lui... Méprise-moi, je le mérite. Mais... plus tard... pense à moi sans colère...
—Je n’ai pas de colère, mais seulement de la souffrance... Ah! une souffrance pire encore que quand j’ai appris qu’il m’était enlevé!... Il ne me reste plus rien de lui. Pas même le souvenir de notre amour qui me fait mal... et dont j’ai presque l’horreur maintenant!... Oh! je voudrais mourir!
Maud la contemplait avec des yeux désespérés.
—Mireille, quand tu auras lu sa lettre, je suis sûre que tu ne penseras plus ainsi...
—Cette lettre, tu vas me l’envoyer aujourd’hui même. Je ne peux pas attendre!...
—Tu l’auras ce soir... Je te la confie. Adieu, Mireille.
—Adieu...
Une seconde, elles se regardèrent, sans un geste l’une vers l’autre. Puis Maud se détourna et sortit.
..............................
Le soir même, Mireille avait la lettre. Pour elle aussi, c’était une relique, malgré la trahison; elle le sentait bien, tandis qu’elle emportait le précieux papier, pour le lire dans le cabinet de Max.
Elle s’assit au bureau où il écrivait jadis, à la lueur de sa lampe, devant son visage qu’elle avait tant chéri; et un instant, elle le considéra avec toute son âme, rendue si profonde par la douleur. Puis, elle ouvrit l’enveloppe et elle commença à lire:
«Non, Maud, je ne viendrai pas; ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais plus. J’ai été misérablement coupable parce que je suis un pauvre homme de chair et de passion et que vous m’aviez grisé, Maud... Ce n’est pas un reproche... Je n’ai pas le droit de vous reprocher d’avoir fait à ma faiblesse l’aumône que j’avais la lâcheté d’implorer...
«Vous êtes toujours l’ensorceleuse qui m’a fait perdre toute sagesse. Mais depuis plus d’un an, je vis à une école qui a un peu trempé ma fragilité. Si vous saviez comme à l’éclair des obus, avec la vision constante de la mort possible, le jugement se fait autre; sévère pour telle de nos actions qui nous avait paru une bagatelle.
«Là-bas, il m’est venu le dégoût et le mépris de ma faute envers Elle, si adorablement vaillante, fidèle, tendre, dans les heures tragiques qu’elle supporte sans un retour sur elle-même, ne pensant qu’à moi qui lui ai menti... Jamais son souvenir, quand je suis loin, dans la tranchée, ne me torturera assez pour me faire expier ma vilaine action!
«Si vous saviez de quel poids ce souvenir, maintenant, pèse sur ma loyauté, vous comprendriez que la tentation ne m’effleure même plus de revenir à vous—fût-ce même une fois!...—avant de repartir... Alors pourtant que je subis encore, que je subis toujours votre séduction, Maud.
«Mais Elle est ma force... Ah! si je pouvais lui demander son pardon, ce serait l’allégement béni... Mais je ne dois pas me permettre cette expiation bienfaisante... Elle souffrirait tant,—elle innocente,—par moi... et par vous, Maud... Ici, je devine votre pensée. Vous avez raison... Ce n’est pas à moi de vous dire cela...
«Adieu. Oubliez notre folie qui fut un rêve bien court, dont la guerre nous a réveillés à jamais... Si je ne reviens pas, je mourrai, du moins, tout à Elle, conscient que je ne méritais pas de retrouver, à ses côtés, la vie bienheureuse qui était la nôtre.
«Si je reviens, toujours, Maud, je veux me montrer votre ami le meilleur,
«Max.»
Sur le papier qui avait dû être lu bien des fois, car les plis en étaient fortement creusés, des larmes tombaient qui effaçaient un peu les mots.
Tout bas, Mireille répétait:
—Oh! mon pauvre petit!... Mon cher bien-aimé!...
De très haut, voici qu’elle pensait à lui, comme une mère pense à son enfant qui a failli mais qui le regrette.
Une fois encore, puis une autre, elle relut la lettre... Puis, lentement, elle prit sur le bureau une feuille de papier et se mit à copier les lignes qu’il avait écrites; qui, aujourd’hui, lui disparu, venaient lui apporter sa suprême pensée.
Quand elle eut fini, elle se pencha sur la signature et y posa ses lèvres, en un baiser long, profond, pareil à un sceau...
Elle avait pardonné,—ainsi qu’il l’avait souhaité... Mais elle savait bien qu’elle ne pourrait oublier.
VII
C’était en mars, une tiède et lumineuse journée printanière, le samedi des Rameaux, après une semaine angoissée par l’avance allemande... Une journée troublée par l’inexplicable canonnade qui, depuis le matin, assaillait Paris, sans avion visible. Mais Mireille qui rentrait n’y songeait même pas; et, hâtivement, elle dit à la femme de chambre, appelée chez elle par son coup de sonnette:
—Il n’y a pas de lettre?
—Aucune, madame.
Elle ne répondit pas, et machinalement tendit à la femme de chambre ses vêtements de sortie.
Pas de lettre!... Cela faisait maintenant cinq semaines qu’elle ne savait plus rien de Guisane. Ni lettre, ni carte, pas une ligne même. Aucune réponse aux missives anxieuses envoyées à une adresse devenue, d’ailleurs, plus qu’incertaine. Et le dernier courrier arrivé était déjà vieux de plusieurs jours...
Pourquoi ce silence soudain?... Où était-il? Au milieu de l’effroyable bataille qui reprenait depuis plusieurs semaines?
Sans faiblesse, elle avait traversé cet inoubliable hiver; calme sous le bombardement des gothas qu’elle s’était refusée à fuir, malgré les objurgations de sa mère qui, elle-même, ne voulait pas quitter Paris où M. Dabrovine était résolu à rester. Comme son appartement était au deuxième étage, elle s’y prétendait en sûreté; et, seulement devant l’insistance de ses parents, elle s’était décidée, lors des dernières alertes, à descendre les enfants dans sa cave, transformée en «salon de sécurité».
A Paris, les lettres lui arrivaient plus vite et plus sûrement. Elle s’en était éloignée un mois seulement, au cours de la saison, pour aller à Monaco, tenir compagnie à ses beaux-parents qui y passaient l’hiver et s’y trouvaient bien isolés.
Et la fatalité avait voulu que juste à cette époque fût tombée,—inopinément changée de date,—la permission de Guisane. Aussi, à peine l’avait-elle aperçu, lui semblait-il... Et encore, parce qu’il avait fait ce tour de force de trouver trois jours pour aller jusqu’à Monaco.
Hélas! qu’ils s’étaient donc peu et mal vus!... Un retard de lettre, une dépêche non remise en temps, avaient été cause qu’elle était absente, entraînée à Nice par des amis, le jour même où il était venu lui faire sa première visite.
Sa belle-mère, toujours prévenante, l’avait bien retenu à dîner. Mais, si peu, ils avaient pu être seuls... Juste le temps de lui faire visiter le jardin, de sortir un court moment avec lui, dans le parc du Casino, d’aller le lendemain matin errer une heure, à ses côtés, dans les petites rues fraîches où d’autres promeneurs les croisaient sans cesse.
Et alors, plus évidente encore, Guisane avait eu la certitude qu’il ne s’était pas trompé en trouvant, dès leur première entrevue, qu’elle n’était plus la Mireille quittée en octobre.
Celle qu’il revoyait à Monaco était grave avec une amertume, un désenchantement que n’avait pas sa tristesse jusqu’alors. Pas plus que jadis, elle ne se plaignait. A tous ceux qui l’entouraient, elle se prêtait avec l’oubli d’elle-même, la grâce douce qui lui donnaient un irrésistible charme.
Mais, dans la profondeur du regard, dans le faible sourire,—où jamais plus n’apparaissait un éclair de gaieté,—il y avait quelque chose de découragé qui était poignant sur ce jeune visage...
—Mireille, que vous est-il arrivé?... Vous avez changé..., avait-il demandé.
Vaguement, elle avait répondu:
—Tant de choses nous transforment peu à peu, mon ami.
Car ses lèvres, sa pensée, son cœur se refusaient à accuser Max. Même auprès de celui qui savait... Et lui n’avait pas insisté, trop délicat pour forcer une confidence qu’elle jugeait devoir lui taire. Sur tant de sujets, d’ailleurs, elle lui montrait une confiance exquise; et peut-être, sans en avoir même conscience, elle se révélait, pour lui, une amie telle que jamais il ne l’avait vue jusqu’alors.
Mais il s’effrayait de discerner, à travers ses paroles, le caractère définitif qu’elle donnait à l’organisation solitaire de sa vie. Une vie plus que remplie; intelligente et généreuse, livrée à ses enfants d’abord, à sa mère qui, sans cesse, réclamait sa présence, au monde qu’elle ne fuyait plus absolument.
Il la devinait énergique et résolue pour cacher un suprême détachement; trouvant une sorte de consolation poignante à se disperser discrètement, dans des œuvres de guerre où son concours pouvait être utile.
Aussi, il la sentait redevenue religieuse. Et il ne se trompait pas. De toute son âme, qui n’espérait plus rien, elle disait la prière qui, un soir, lui avait jailli du cœur: «Mon Dieu, je sais bien que devant Vous je ne suis qu’une pauvre petite chose, incapable de comprendre le pourquoi de votre volonté... La douleur atroce que moi et tant d’autres nous subissons est permise par Vous, pour des desseins que nous ne pouvons pénétrer...
«Mon Dieu, mon cœur est révolté parce qu’il est faible... Que la souffrance l’affole... Mais ma pensée reconnaît que votre sagesse voit ce qui doit être...
«Seulement, que cette souffrance acceptée assure, je vous en supplie, le bonheur de celui que vous m’avez pris, des disparus que j’ai connus, de ceux que j’ignore, de ceux à qui nul ne songe...
«Mon Dieu, ayez pitié de moi, de mes sœurs en douleur! Nous avons tant besoin de Vous!»
Guisane était reparti, quinze jours avant qu’elle-même revînt à Paris, pour le mariage tout intime de Bernard et de Christiane, célébré pendant la permission du jeune homme. Le général de Vologne était venu quelques heures pour y assister. Maintenant, Bernard se battait, comme Guisane, et sa jeune femme était retournée se dévouer à l’hôpital.
..............................
Un coup frappé à la porte de la chambre fit tressaillir Mireille qui songeait, interrogeant le redoutable inconnu:
—Entrez. Qu’y a-t-il?
—M. Dabrovine fait demander s’il peut voir Madame.
—Mais, bien entendu. Il est au petit salon?
—Oui, madame.
Elle allait vite vers son père, tout de suite inquiète, bien que, souvent, il vînt ainsi la voir.
—Père, vous ne m’apportez pas de mauvaises nouvelles?
—Pas particulièrement, ma chérie. Mais j’avais hâte de savoir comment tu avais traversé cette journée d’émotion.
Sa pensée était tellement absorbée par son intime anxiété, qu’elle répéta, sans comprendre:
—Cette journée?... Laquelle?...
—Mais aujourd’hui même. Ma Mireille où donc as-tu la tête?... Tout de même, tu as entendu le canon?
—Oh! oui, depuis ce matin. Il paraît que ce sont je ne sais quels exercices de tir... Je ne comprends pas pourquoi Paris s’en est si fort agité. A dix heures, quand j’ai vu qu’il ne s’agissait pas d’une visite d’avions, je suis sortie, ayant une course à faire, et j’ai été stupéfaite de me trouver seule dans mon avenue avec une infirmière qui passait et les gens arrêtés en groupe au seuil des portes. Plus une voiture. Pas un tramway. Un Paris désert. C’était très curieux d’aspect!
Elle parlait, souriant un peu, distraite par la vision rétrospective. Son père la regardait curieusement:
—Des exercices de tir!... Chère petite inconsciente, c’était, ni plus ni moins, le bombardement de Paris par un canon à longue portée. On le sait maintenant.
—Oh! père! s’exclama-t-elle, incrédule. Vous êtes sûr?
—Chérie, moi, personnellement, tu comprends bien que je ne puis rien te certifier. Mais des gens compétents l’affirment; les journaux de ce soir, tel le Temps, l’annoncent... Alors, s’ils ne se trompent pas, il est évident que Paris va être bombardé.
—De si loin?... Car enfin les Boches, malgré leur avance, sont encore à distance de nous!
—Oui, à une distance relative... Mais il s’agit d’un canon qui tire à 120 kilomètres. La situation est... sérieuse. C’est pourquoi, Mireille, je suis venue te parler. Il vaut mieux que tu partes avec les enfants.
—Partir?... Oh! non!... Non!!!
—Pourquoi cette résistance?... Rien ne te retient ici. Tant que, seuls, les gothas ont été en jeu, je n’ai pas insisté puisque tu avais l’abri de ta cave... Mais maintenant, tout devient autre... Pour tes enfants, tu dois quitter Paris. Je vais conduire ta mère dans le Midi, peut-être à Monaco, près de tes beaux-parents. Nous pouvons t’emmener... A moins que tu ne préfères aller à la Commanderie, qui est à ta disposition.
S’en aller si loin, à Monaco! Se trouver sans cesse entourée, obligée de cacher son tourment, être dans l’impossibilité de courir vers Patrice si, blessé, il l’appelait.
Jamais elle ne se résignerait à un pareil sacrifice!
Il était au-dessus de ses forces... Mieux valait la solitaire Commanderie, si vraiment il fallait, pour ses enfants, qu’elle s’éloignât de Paris.
Suppliante, elle dit:
—Père, Monaco, c’est trop loin!... Il y a trop de monde!... Si vous jugez que, raisonnablement, je ne puis garder mes petits ici, je les emmènerai à la Commanderie.
—Fais comme tu préfères, ma chérie. Mais pars au plus vite!... Tu comprends que ta mère ne quittera pas Paris en t’y laissant et elle est dans un état nerveux qui me fait désirer de la conduire sans retard, au calme... Va toujours passer les fêtes de Pâques en Normandie... Tu reviendras ensuite, si les circonstances sont meilleures. Moi-même, à ce moment, je serai de retour.
Elle inclina la tête.
—Oui, père, je ferai, puisqu’il le faut, comme vous le jugez sage... Mais, en somme, nous ne savons encore si ce bombardement va continuer. Laissez-moi attendre quelques jours... Ici, on se trouve tellement mieux pour suivre les événements. Avez-vous des nouvelles récentes de Bernard?
—Nous ne savons rien depuis cinq jours. Il est dans la Somme.
L’autre aussi, peut-être, était par là. Elle frissonna, et, tendre, se rapprocha de son père dont la voix s’était altérée.
—Pauvre Christiane! murmura-t-elle.
—Oui, pauvre Christiane qui tremble pour son mari et pour son père, car le général ne se ménage pas!... Mais elle a un courage... admirable! Hier, j’ai passé à Poissy pour voir ce qu’elle devenait, si elle avait un mot de Bernard. Elle était vaillante, à son ordinaire, avec une pauvre figure altérée par le tourment qu’elle enferme en elle.
Il y eut un silence; sur les deux âmes meurtries par l’inquiétude, le poids creusait, plus lourde, son empreinte.
Et la soirée, la longue nuit passèrent sans qu’au matin le courrier apportât la lettre attendue.
Un peu après onze heures et demie, comme Mireille rentrait de la messe avec Jean, un coup de timbre résonna; et, quelques minutes après, le domestique lui annonçait:
—Mᵐᵉ Bernard Dabrovine.
Elle s’élança vers le petit salon où elle trouva la jeune femme, debout, en tenue d’infirmière.
—Oh! Christiane! toi!... Comment, pourquoi es-tu à Paris?... J’espère que...
—Tout est aussi bien que possible... Petite sœur chérie, ne te tourmente pas ainsi tout de suite! Ce matin, j’ai eu quelques lignes de Bernard, des chères lignes qui sentent la poudre et l’espoir...
—Oh! tant mieux! murmura Mireille, gardant entre les siennes la main de Christiane.
Mais elle n’ajouta rien. Elle pensait ce que Christiane savait bien, hélas!... Trois jours plus tôt, Bernard était encore vivant, au milieu de la fournaise... Mais à l’heure présente...
—Viens t’asseoir, Christiane, que je te voie un peu, dit-elle avec un geste pour attirer la jeune femme vers le canapé bas, où bien des fois, dans l’hiver, elles avaient eu de bonnes causeries intimes.
Mais Christiane secoua la tête.
—Je n’ai pas le temps de m’asseoir, mon chéri. Je n’ai qu’un moment. Je suis venue en auto savoir comment ma tante de Kermadec, très souffrante toujours, avait supporté l’impression du bombardement d’hier et je repars trouver mes blessés. Seulement, je n’ai pu résister au désir de t’embrasser au passage... Si ce bombardement s’aggrave, tu partiras, n’est-ce pas, Mireille...? Pour les enfants!... Nous serions si tourmentés, Bernard et moi, de vous savoir exposés!
—Comme vous deux!
La jeune femme eut un rire léger:
—Nous? oh! nous sommes des soldats à leur poste; toi, tu es une maman dont les petits n’ont que toi... Autre chose encore. Bernard, dans son mot, ce matin, me demande si tes parents, ou toi, avez des nouvelles de Guisane dont il n’a pas entendu parler depuis plus d’un mois.
Ainsi, à Bernard non plus, il n’avait pas écrit. Que c’était donc effrayant, ce silence absolu! Était-il prisonnier?... blessé?... ou...? Sa pensée n’acheva pas. Mais elle devint si blanche que Christiane la regarda, saisie.
—Mireille, qu’as-tu?
L’impression avait été tellement forte que, devant le cœur compatissant et tendre de Christiane, son secret lui échappa:
—J’ai peur qu’il ne soit arrivé malheur à Guisane... Car, à nous non plus, il n’a pas donné de nouvelles depuis plus de cinq semaines... Ni à père... Ni à moi...
Sans marquer la surprise, Christiane demanda:
—Et il t’écrivait souvent?
—Du moins, très régulièrement... De rares lettres, mais des cartes, quelques lignes pour me tranquilliser...
Le dernier mot avait été irréfléchi. Christiane ne le releva pas, mais ses yeux, involontairement, cherchèrent ceux de Mireille.
Un peu de rose monta aux joues pâlies de Mᵐᵉ Noris, et, frémissante, elle pria:
—Christiane, tu ne supposes rien de mal sur moi...?
—Mon pauvre amour, est-ce que ce serait possible, à moi surtout qui te connais?
Une soudaine résolution domina la volonté de Mireille.
—Écoute, Christiane, je vais te dire une chose qu’à personne au monde je n’ai confiée... Mais tu es pour moi, maintenant, une vraie sœur, en qui j’ai une foi entière. Avant de repartir, en octobre, Guisane m’a dit que... que je lui étais chère... très chère, et il m’a offert sa vie... pour l’avenir... à l’heure où je pourrais le souhaiter... J’ai refusé cet amour qui venait si généreusement à moi, parce que je veux, j’estime que je dois rester fidèle à Max...
Christiane, qui avait écouté attentive, fit un mouvement que vit Mireille. Dieu! est-ce qu’elle aussi savait la trahison?...
Et pour ne pas permettre le mot qu’elle ne voulait pas entendre, tout de suite elle continua, d’une voix résolue qui, cependant, tremblait:
—Guisane et moi, nous resterons simplement des amis... Je tâcherai de lui rendre en affection et en dévouement tout ce qu’il me donne... Des trésors, vois-tu! Christiane, qui me soutiennent dans mon dénuement... qui m’aident à vivre... Alors, tu comprends, dis? ce qu’est pour moi la pensée qu’un tel ami peut avoir disparu, être blessé... ou pire encore... Tu comprends pourquoi je ne puis plus supporter cette ignorance de ce qui le concerne... Mais je suis si impuissante!... O Christiane, toi qui es de la Croix-Rouge, qui te trouves sans cesse en rapports avec des officiers, le ministère, tâche de te renseigner, je t’en supplie! Toi seule, il me semble, tu peux arriver à quelque chose... Aux autres, il m’est impossible de rien dire, de rien demander... Christiane, aide-moi!!
—Certes oui, je vais t’aider, ma chérie... Et tout de suite... Je vais mettre en branle toutes les puissances possibles pour obtenir les nouvelles que tu iras sagement attendre à la Commanderie. Tu me promets?... Et puis, maintenant, donne-moi vite toutes les indications qui pourraient aider à retrouver Guisane: régiment, secteur, etc. Peut-être, tout simplement, ses lettres sont perdues. Il y a, en ce moment, un désarroi terrible.
Une expression de désespérance tragique était dans les yeux de Mireille, et Christiane la surprit:
—Mireille, sois brave, comme toujours... Fais comme moi, obstine-toi à avoir foi, malgré tout, tant que l’évidence n’apporte pas la certitude du malheur. Ainsi, nous remplissons mieux notre tâche!... Et puis, quand nous ne pouvons rien, comme à l’heure présente,—et c’est le pire supplice!—pour ceux que nous aimons, il nous reste encore la consolation de souffrir pour l’amour d’eux!
—C’est la seule consolation qui ne manque jamais! murmura Mireille, amèrement.
Ce que Christiane disait là, combien elle-même l’avait de fois pensé, jadis, quand Max se battait. Et à quoi cela avait-il servi?... Une mystérieuse volonté décidait ce qui devait être. Et les supplications des pauvres cœurs déchirés n’étaient que de vaines paroles, impuissantes devant une destinée inflexible. Mais cette désillusion, elle ne l’exprima pas. Jamais elle n’eût voulu altérer dans une âme la confiance qui soutient.
Et toutes deux se séparèrent, sans un mot de plus sur le tourment qui les hantait.
VIII
Mireille avait cédé aux événements et à l’insistance de sa famille. Devant les bombardements de la semaine sainte, elle n’avait plus osé se refuser à quitter Paris, ne fût-ce que pour quelques semaines.
Elle était à la Commanderie depuis le lundi de Pâques. Elle y était arrivée sans que Christiane eût encore pu lui apporter de nouvelles sur le sort de Guisane.
Alors, dans cette ignorance dont elle avait l’affreuse impression que rien ne la tirerait, elle vivait à la Commanderie, dévorée par l’inquiétude qu’elle portait silencieusement mais qui ne la quittait point; lui rappelant d’autres heures semblables, où la dernière lui avait apportée la terrible révélation. Était-ce cela aussi que Christiane allait lui apprendre?...
La semaine finissait. Comme le samedi, elle rentrait d’une course avec Jean, faite pour tromper un peu la fièvre de l’attente, devenue une souffrance de toutes les minutes, elle croisa, dans le vestibule, la femme de chambre qui, tranquillement, annonça:
—Il y a une dépêche pour Madame, dans sa chambre.
—Arrivée depuis longtemps?
—Un peu après que Madame venait de sortir.
Un frisson avait secoué Mireille, si violemment, qu’il lui sembla que toute force l’abandonnait. Mais ce ne fut qu’une seconde, le temps d’écouter la brève explication de la femme de chambre. Déjà, elle montait l’escalier. Allait-elle savoir enfin?... Et quoi?... Ah! que tout ensemble elle avait peur et soif d’apprendre!
Sa main tremblante tourna le bouton de la porte, et la grande chambre claire apparut, paisible, ouverte sur la campagne d’avril, où le couchant rosait les arbres en fleurs. Sur la table, près d’une coupe de primevères, elle aperçut le papier clos. Elle le saisit.
Mais un instant, elle le considéra, n’osant l’ouvrir... Tout à coup, le doute qui la suppliciait depuis tant de jours lui semblait une grâce qu’elle avait méconnue, puisqu’il lui permettait encore l’espoir. Cette enveloppe ouverte allait lui donner la certitude...
D’un geste inconscient, elle déchira le papier fermé et ses yeux lurent la signature: «Christiane.» Alors, sans plus hésiter, comme elle se fût jetée dans un gouffre, elle lut les lignes: «Blessé, mais sauvé maintenant. Va être ramené à Paris. Si possible, irai demain te donner détails. Tendresses.»
Sauvé!... Ses lèvres décolorées répétèrent le mot béni, tandis que, épuisée, elle s’appuyait au cadre de la fenêtre, aspirant à pleines lèvres la brise qui sentait le printemps...
Ce fut seulement tout à la fin de la matinée, le lendemain, qu’elle entendit le grondement d’une auto s’arrêter devant la grille.
Sûrement, c’était Christiane qui arrivait, fidèle à sa promesse. Elle eut la sensation d’un choc en plein cœur qui la faisait haletante, la rendant incapable d’un mouvement... Un coup de cloche. Une forme svelte dans la grande allée; et sans qu’elle sût comment elle avait retrouvé le pouvoir de marcher, elle fut devant la jeune femme qu’elle attirait sur la terrasse solitaire, pour savoir tout de suite. Machinalement, elle lui avançait un fauteuil tandis qu’elle interrogeait:
—Christiane, repose-toi et dis-moi ce qui est... Enfin... enfin... tu as pu apprendre...
—Oui... enfin!... Ç’a été long!... Comme je le pensais, tous les services sont bouleversés par les événements...
Christiane parlait un peu lentement comme si elle voulait mesurer ses mots. Les prunelles dilatées, Mireille la regardait.
—Il a été blessé?
—Oui... Il y a six semaines... En conduisant une attaque de ses hommes, sous un feu... effroyable...