PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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—Oui, c’est cela. Allez le chercher.
J’allais ajouter dans mon désarroi:
—Dites-lui qu’il vienne vite... que je me sens très lasse... que je rentre...
Mais je me suis tue d’instinct. Le laisser, moi absente, libre de subir l’affolante caresse du regard de Maud... est-ce que c’était possible?
Il fallait qu’il partît avec moi; et, sans hésiter, quand amené par mon vieil ami, après un instant long comme un siècle, il m’a demandé avec une inquiétude sincère:
—Qu’as-tu donc, chérie? Si tu allais un moment te reposer dans la chambre de ta mère?
J’ai secoué la tête; et comme un bébé, j’ai supplié:
—Max, cherchons un prétexte et rentrons vite chez nous.
Il m’a contemplée stupéfait:
—Mais, mon trésor, c’est impossible. Nous ne pouvons ainsi disparaître si tôt! Que dirait ta mère?... Et puis, j’ai encore à voir des amis, des camarades qui m’ont annoncé leur visite et vont sûrement venir...
—C’est vrai. Alors, restons.
Qu’y avait-il dans ma voix qui lui a mis aussitôt une question sur les lèvres:
—Mon chéri, qu’as-tu?
Tout de même, je ne pouvais pas lui avouer la vérité, et j’ai seulement murmuré:
—Max, je ne voudrais pas perdre un seul instant de ta présence. C’est dur de t’avoir si peu de temps et d’être obligée de te prêter aux autres!
De sa voix d’amant, il a répété, tout bas, pour moi seule:
—Mireille, ma Mireille, mon amour...
Si tendrement, qu’il m’a fallu un prodigieux effort de ma sagesse pour ne pas me jeter sur sa poitrine, en implorant:
—Partons ce soir, Max, demain, pour un endroit où nous serons seuls enfin! Autrefois, tu ne t’ennuyais jamais avec moi! Je t’en supplie, ne m’oublie pas pour une autre femme! N’en aime pas une autre comme moi!
Mais, tout haut, j’ai pu lui répondre, très correcte:
—C’est vrai, cher, tu as raison. Il faut attendre.
Et je suis restée. J’ai supporté le cilice qui me meurtrissait le cœur. J’ai vu Max continuer à flirter, s’amuser royalement; et je devinais—avec tant de peine—qu’il ne regrettait pas une seconde le futile emploi des heures fugitives qui nous sont accordées.
Mais, du moins, il était tellement accaparé qu’il ne pouvait plus s’isoler avec Maud. Et cela me soutenait. Je suis sûre qu’elle le regrettait. Je la connais si bien! Ses sourcils étaient un peu froncés. Avec la clairvoyance qui me dominait, hélas! je notais la fièvre de son regard qui, partout, suivait Max; le frémissement de ses lèvres, palpitantes comme celles d’un enfant qui va pleurer.
Pourquoi?... Oh! pourquoi?...
Et puis, soudain, je ne l’ai plus aperçue. Je suppose qu’elle avait préféré partir plutôt que de subir le supplice de voir si mal, Max, mon mari...
J’ai respiré mieux; et alors, j’ai remarqué qu’elle était disparue sans me dire adieu.
Mais quand, tout à l’heure, enfin! nous nous sommes retrouvés chez nous, Max et moi, dans notre chambre, je n’ai plus eu la force de me taire et j’ai avoué:
—Max, je t’en supplie, allons passer hors de Paris, où tu voudras, mais seuls, loin de tous ces indifférents, les deux derniers jours de ta permission... Je t’en conjure, mon mari chéri. Fais cela, pour moi!
J’avais caché ma tête sur son épaule. Hélas! je sentais comme si je l’avais vue, la surprise désorientée de son regard. Il caressait mes cheveux et s’est exclamé:
—Quelle fantaisie tu as là! mon petit. Nous sommes si bien ici! En cette saison, où veux-tu, grand Dieu! que nous allions!
Il eût bien mieux aimé rester à Paris. Je ne le comprenais que trop bien...
Mais j’étais au bout de mon dévouement et j’ai répété:
—Je t’en supplie, mon Max... Donne-moi ce bonheur! Pense que depuis ton arrivée, j’ai eu, si petite, ma part de ta présence! Et j’ai besoin, vois-tu, mon amour, de t’avoir un peu à moi toute... J’ai besoin qu’aucune présence étrangère ne nous distraie l’un de l’autre... Tu veux bien, dis?...
Ma conviction l’avait-elle enfin dominé? A-t-il été vaincu par la prière de ma voix où tremblait le désir de toute mon âme?... Après un imperceptible silence, il m’a dit:
—Oui, bien-aimée, nous ferons comme tu veux! Et demain, nous partons à la première heure, pour la propriété de mes beaux-parents, La Commanderie, près de Pont-de-l’Arche...
Jeudi.
Je les ai eus, les jours dont la soif me dévorait... Deux jours, où je l’ai retrouvé, tout à moi!... J’avais tellement peur qu’il ne s’ennuie loin de Paris, de ses amis, que j’ai été, je crois, une amoureuse telle qu’il n’avait jamais dû me voir; car il m’a répété plusieurs fois, avec un accent qui me bouleversait:
—Mireille, comment ai-je pu m’apercevoir qu’il existe au monde d’autres femmes que toi!...
Nos lèvres se sont rapprochées autant que je le pouvais souhaiter, il me semble. Mais nos cœurs, nos pensées, nos âmes se sont surtout frôlées, sans que la fusion ait été tout à fait ce que je rêve... Toujours, peut-être parce que je suis trop exigeante... Les êtres donnent ce qu’ils peuvent. Je ne puis faire que Max, avec sa nature d’homme, soit pareil à moi qui suis de la race des passionnées trop difficiles à assouvir...
Tout de même, nous nous sommes bien aimés, en ces dernières heures de permission...
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Oui, les dernières... Le mot était venu sous sa plume, pareil à un tragique pressentiment... Jamais plus, Max n’était revenu. Six semaines plus tard, il était tué.
Et le cœur broyé par cette résurrection du bonheur perdu, Mireille ferma le cahier. En elle, c’était un chaos douloureux. Si loin, elle venait d’être emportée de l’heure présente, que les yeux surpris, à travers les larmes qui voilaient ses prunelles, elle regardait autour d’elle, cherchant, dans sa détresse pourquoi elle était là, dans cette chambre étrangère.
La pendule de voyage marquait maintenant minuit et demi. Il n’y avait plus aucun bruit dans la villa. Par la fenêtre toujours large ouverte, s’épandaient l’air fraîchi et le lointain bruissement de la mer qui montait sur le sable, reflétant la lune argentée.
La lueur de la lampe errait sur le lit préparé pour la nuit où elle allait dormir, seule—comme toujours, désormais, elle dormirait. Tout près d’elle, embaumait la coupe d’œillets, placée devant le portrait de Max.
Sans un mouvement, Mireille se prit à contempler cette image qui était tout ce qui lui restait, avec les pages où vivait leur amour.
Et, de nouveau, l’horrible poids de la solitude s’appesantit sur elle. Ah! que c’était cruel de devoir se créer une existence d’amputée selon le cœur!...
Pourtant, il le fallait bien; apprendre à se prêter à tous, en n’espérant plus de joie, que celle qu’elle donnerait aux autres...
Vivre seulement pour ses enfants qui, devenus grands, la laisseraient pour suivre leur propre voie... Car les jeunes reçoivent, mais rarement ils donnent.
De toute sa volonté, elle acceptait qu’il en fût ainsi. Mais avec le regret de l’absent, elle gardait la soif nostalgique de la vie qu’elle avait connue par lui... Elle ne pouvait encore étouffer la révolte de sa jeunesse, soudain murée dans une tombe.
Et des sanglots désespérés la secouaient toute, tandis qu’elle cachait son visage dans l’oreiller, appelant tout bas: «Max!... O mon Max!»