«LE MENSONGE DU FÉMINISME»
Reading edition
M. Théodore Joran, déjà connu du public par quelques ouvrages intéressants, comme Choses d'Allemagne, vient de publier un très gros volume sur le «féminisme» et contre le «féminisme». C'est un navire de guerre que ce volume, c'est un cuirassé de première classe. Les féministes risquent d'être coulés bas dès la première rencontre.
J'aurai beaucoup à dire contre les idées professées par M. Joran. Il convient que je dise d'abord que son livre est de grand intérêt.
Il est informé: on sent que l'auteur étudie la question depuis des années; c'est même la raison pourquoi son livre arrive un peu en retard et à un moment où le féminisme n'est plus d'actualité et à un moment où seuls s'occupent encore de féminisme ceux qui en ont fait la sérieuse et patiente occupation de toute leur vie, d'où suit que les colères et les railleries de M. Joran contre les enfants perdus du féminisme et leurs divagations grotesques sonnent faux—elles-mêmes—comme une note en retard; mais, enfin, c'est un beau défaut à un livre d'être évidemment le fruit de dix ans de travail et d'enquêtes.
Ce livre, de plus, est quelquefois piquant. C'est un livre de polémique en même temps qu'un livre de science et de doctrine. Il ne vise pas à la sereine impartialité; il abonde en épigrammes, parfois légères, en boutades, en incartades, en portraits à la La Bruyère. Voulez-vous quelques exemples? Un peu de péché de malice est permis par les théologiens les plus sévères:
«Pourquoi je n'aime pas les femmes qui se piquent de littérature? Mon Dieu, parce qu'elles ne prennent jamais de la littérature la dose qui leur convient. Sitôt qu'elles sont capables d'apprécier le Montépin, elles se haussent jusqu'à Georges Ohnet. Parvenues à ce niveau, les voilà qui se guindent jusqu'à Bourget. Celui-ci ne leur suffisant plus, en route pour du plus compliqué, du Paul Hervieu, du Rodenbach. Encore un peu plus outre, et l'on s'attaque à Huysmans. Et ainsi de suite. C'est une poursuite échevelée vers le fin du fin...»
En diptyque, Philaminte maîtresse de maison et Philaminte mère de famille. Voici d'abord la première:
«Elle contraint Chrysale à s'occuper du ménage, puisqu'elle néglige sa maison; et puis elle méprise Chrysale parce qu'il s'occupe du ménage... Son salon est composé de poètes râpés, de rapins en veston, de musiciens à cheveux de saule, de symbolistes en jupon, femmes séparées ou divorcées, pour la plupart. Elle les accueille en leur disant: «Ce Tolstoï, quel génie! Ce Desjardins, quel penseur!» De temps en temps, elle fait semblant de s'intéresser à Chrysale en public, parce que ce geste est de bon ton et qu'il marque une âme sensible; mais elle lui jette son mot de compassion comme on jette un os à un chien.»
Philaminte mère de famille:
«A ses enfants, qui sont encore tout jeunes, elle adresse des exhortations académiques sur la vertu, le devoir, l'obligation morale, le vrai, le bien et le beau. Quand ils ont fait quelque sottise, comme de chiper un pot de confitures, ou de tirer la langue à leur voisine, elle prononce solennellement: «Je t'abandonne au jugement de ta conscience.» Elle se sait bon gré de si bien parler et d'avoir l'âme si haute...»
Ce livre est donc assez instructif et n'est pas sans agrément.
Il a un défaut, relativement à la composition, qui est assez grave. Une première partie est le journal d'un mal marié qui raconte et enregistre jour à jour ses déboires. La seconde partie est d'une méthode objective et suffisamment scientifique sur la question elle-même du féminisme. Cela est détestable, parce que la seconde partie semble inspirée par la première. M. Joran semble prendre fait et cause pour son ami Léon H..., conduit au suicide par la fréquentation de Mme Léon H..., femme sotte, égoïste, sans cœur et prétentieuse, et les doctrines de M. Joran semblent la simple traduction, ou transposition en idées, des rancunes de M. Léon H... Et cela ôte beaucoup d'autorité à la partie doctrinale du livre. Jamais la nécessité, qui est rare, mais qui se présente quelquefois, de faire deux livres au lieu d'un, ne m'est apparue plus évidente. Ceci est une lourde faute ou au moins une forte maladresse.
Ne parlons plus que de la partie doctrinale du livre.
J'en aime la franchise, la netteté et la carrure. M. Joran n'est pas centre gauche ni centre droit. Il est intransigeant. J'ai rarement vu un homme qui fût plus de son avis. Pour M. Joran, la femme est un enfant, la femme est une mineure, et mineure elle doit rester, et il n'y a pas autre chose, et «un point c'est tout». Si l'on accusait M. Joran d'y aller par quatre chemins on lui ferait tort de trois. J'aime beaucoup cette ingénuité parce que j'aime tout ce où il y a du courage.
Seulement ce n'est pas tout d'avoir du courage, il faut avoir de la logique. Bien souvent M. Joran ne s'est pas aperçu que ses argumentations, ou plutôt ses affirmations,—car il ne fait guère qu'affirmer,—tombent net sous la réplique: «Eh bien! Alors!...» Il n'a pas assez envisagé l'objection: «Eh bien! Alors!...» et n'en a pas apprécié suffisamment la vertu.
Par exemple, il nous dit:
«Vous réclamez l'affranchissement des femmes au nom de la liberté! Libre? La femme mariée sous le régime du Code Napoléon n'est donc pas libre? Soyons de bonne foi. Dans l'état actuel de nos lois est-il possible de plier à la démarche la plus insignifiante une femme qui ne le voudrait pas? Déployez toute l'autorité maritale dont la loi vous revêt, si votre femme n'est pas consentante à ce que vous souhaitez d'elle, je me demande comment vous ferez pour l'y contraindre. Et si l'on fait entrer en ligne de compte sa souplesse, sa ruse, sa puissance de dissimulation, n'est-ce pas la femme qui use la résistance de l'homme et qui l'amène à ce qu'elle veut? Mais c'est l'homme, oui c'est l'homme qui est désarmé en face de la femme... C'est l'homme qui est à la merci de la femme. Regardez autour de vous...»
—Eh bien! Alors!... Si, malgré l'article 213 du Code civil, imposant à la femme l'obéissance à l'égard de son mari, le mari est l'esclave de sa femme, pourquoi diable voulez-vous que l'on conserve cet article inutile et ridicule de votre propre aveu? Il est absolument impossible de mieux affirmer que ne fait M. Joran que l'obéissance de la femme au mari ou du mari à la femme est affaire de mœurs et non de loi, ou, pour mieux dire, affaire d'espèce et non de règle générale. En ménage commande qui peut; voilà la vérité. Inutile donc d'aller dire dans un code: «En ménage le mari commande»; inutile d'abord et mauvais ensuite, parce qu'il n'est pas bon qu'un code soit rédigé de telle sorte qu'on lui rie au nez. Je serais assez d'avis qu'il n'y eût dans le Code que ceci: «Les époux ont également le devoir, envers la patrie et envers leurs enfants, de s'efforcer de vivre en bon accord.» Et maintenant, pour vivre en bon accord, qu'ils prennent le moyen qu'ils pourront. L'obéissance de la femme au mari en est un, très bon; l'obéissance du mari à la femme en est un, très bon aussi. Vous ferez comme vous pourrez; mais vivez en paix: c'est le premier de vos devoirs.
De même, M. Joran raisonne ainsi:
«L'égalité... C'est un pur sophisme... Cette égalité n'existe pas. Il n'y a entre eux ni égalité physique ni égalité intellectuelle et morale...» Et c'est sur cet axiome que l'auteur s'appuie pour railler d'un bout à l'autre de son volume la prétention qu'affichent les femmes d'avoir libre accès à toutes les professions masculines. Est-ce qu'elles peuvent les remplir, ces fonctions si difficiles, qui demandent tant de génie?
—Eh bien! Alors!... S'il faut du génie pour être commis principal des contributions indirectes et si les femmes en sont incapables, que craignez-vous? Il n'y a aucun inconvénient à leur permettre des fonctions qu'elles ne pourront pas remplir. La force des choses, au défaut de la loi, les empêchera de les exercer, et il n'est aucun besoin d'une loi là où la force des choses suffit. Si j'étais, d'une part, antiféministe et, d'autre part, convaincu de l'infériorité radicale de la femme, je dirais:
—Laissez les femmes devenir docteurs. Comme elles ne pourront pas être médecins, ça m'est bien égal.
Notez que, moi, je suis convaincu de l'incapacité de la plupart des femmes à exercer les professions masculines un peu élevées. J'en suis convaincu. Seulement comme je suis convaincu aussi de la parfaite aptitude d'un certain nombre de femmes à remplir ces mêmes fonctions, je dis: il ne faut pas empêcher celles-ci de les remplir, si elles en ont besoin pour gagner leur vie; ce serait un simple assassinat. Donc accordons le droit à toutes; car ce n'est que l'épreuve, que la pratique, qui fera le départ entre les capables et les incapables; accordons le droit à toutes; nous ne pouvons pas faire autre chose. A l'user elles verront, chacune pour chacune, si elles sont aptes ou ne le sont pas. Mais le droit doit être pour toutes, à moins qu'il ne soit prouvé que toutes sont des incapables. Qu'elles soient toutes incapables, c'est l'idée précisément de M. Joran; mais d'abord elle est fausse, à mon avis; et, ensuite, si elle est vraie, je reviens, et je dis: si les femmes sont toutes incapables d'être médecins, rien de plus inutile que de mettre dans la loi qu'elles ne seront pas docteurs.
C'est ce qui m'a fait toujours dire: il faut accorder aux femmes tous les droits en leur conseillant de ne pas en user. Certainement! Il faut accorder aux femmes tous les droits parce qu'il y en a quelques-unes qui pourront en user et qui, à en user, se tireront de la misère ou éviteront la honte.
Et il faut leur conseiller de ne pas en user, parce que la plupart feraient un effort inutile en en usant.
Je ne peux pas supporter cette façon de raisonner: «Les enfants aussi sont les égaux des grandes personnes. Votre mioche de trois ans est votre égal à vous, Monsieur son père? Il a des droits même avant que de naître. Pourtant accordons-nous aux enfants moins de liberté qu'à nous-mêmes? Pourquoi? De peur qu'ils en usent mal, tout simplement. Et il en est ainsi de tout ce qui est mineur ou s'en rapproche (souligné par l'auteur) soit par la faiblesse, soit par l'ignorance, soit par l'inexpérience, soit par une infériorité quelconque...»
—Voilà l'axiome, le dogme, l'inconcussum quid: la femme est toujours un animal inférieur; voici la conclusion: «Supposons cette chimère de l'égalité réalisée. Voilà les époux sur le même pied, exactement... Que va-t-il se passer? A moins de dissolution de la communauté effondrée dans l'anarchie, il se passera ceci de très simple et de très prévu que la femme se subordonnera d'instinct à l'homme, spontanément.»
—Eh bien! Alors!... Si vous êtes persuadé que l'article «obéissance de l'épouse à l'époux» aboli, la femme obéira à l'époux non pas autant, mais plus qu'auparavant («d'instinct, spontanément»), pourquoi diable tenez-vous à l'article en question?
La vérité est qu'il ne produit rien du tout, cet article, et que tantôt, sans que l'article y soit pour rien, le mari commande et tantôt, malgré l'article, la femme gouverne. C'est cela qui est spontané, c'est cela qui est d'instinct, tantôt de la part de l'une, tantôt de la part de l'autre. Mais, dès lors, l'article est une simple phrase, assez malheureuse du reste, car elle peut, à la rigueur, persuader à la femme qu'elle doit obéir à son mari quand celui-ci lui commande un crime.
—Jamais de la vie! me répondrez-vous.
Ah! Eh bien! Alors, vous voyez bien que la femme ne prend jamais cet article au sérieux, et que personne, ce qui est raison du reste, ne le prend au sérieux; et je ne vois pas pourquoi vous y tenez tant.
Ainsi tout du long. La passion de M. Joran,—assez généreuse du reste, car, au fond, ce qu'il voudrait ce serait empêcher que les femmes ne fussent affolées par le féminisme et conduites par lui à faire beaucoup de sottises,—la passion de M. Joran l'empêche de raisonner juste, ou, plutôt, de raisonner complètement, c'est-à-dire de voir l'objection. Il ne la voit jamais. Il roule devant lui comme une automobile. Croirait-on que ce pauvre petit projet de loi de M. Grosjean, ce timide projet de loi qui ne demande pas même que la femme qui travaille ait la libre disposition du produit de son travail personnel, qui demande seulement que l'on protège ses gains et salaires, croirait-on que cet humble projet de loi, minimum, selon moi, de justice et de pitié, est repoussé avec indignation par M. Joran? «Toutes lois qui établiront dans le ménage deux budgets y introduiront aussi la méfiance. Nous espérons que la loi Grosjean ira rejoindre l'autre qui dort depuis dix ans dans les oubliettes du Sénat»—et que le mari pourra continuer à boire à l'Assommoir l'argent gagné par sa femme pour ses enfants. Mais non, M. Joran est toujours poursuivi par son idée fixe: le mari est toujours la raison même, la femme est toujours une incapable. Si c'était vrai... Mais je crois que ce n'est vrai que par-ci par-là.
M. Joran est un esprit juste, ne vous y trompez pas; mais c'est un esprit unilatéral. Il n'a vu du féminisme que le côté grotesque, les revendications de la femme «éternelle esclave», les extases des féministes lyriques (ou mystificateurs) devant la femme fleur exquise de l'humanité, les prétentions, aussi, de certaines femmes à se transformer en hommes; et tout cela, avec raison, lui a paru une forme nouvelle du genre burlesque et il a foncé sur le féminisme—et sur le féminisme quel qu'il fût—comme Hippolyte poussait au monstre. Mais il n'a vu qu'un côté du féminisme et le plus ridicule et il n'en a pas vu du tout le fond.
Le fond du féminisme est ceci: la femme est l'égale de l'homme; sauf le génie, cas ultra exceptionnel, elle est parfaitement l'égale de l'homme; tout ce qu'il fait, elle peut le faire; il ne faut pas dire: elle doit le faire; mais elle peut le faire; donc, tout en lui conseillant de vivre comme ont fait sa mère et sa grand'mère, si elle le peut, il faut, si elle ne le peut pas, et même si elle ne le veut pas, ce qui est permis, lui laisser le droit, à ses risques et périls, d'exercer toutes les fonctions que les hommes exercent; et il y aurait crime de lèse-liberté à ne pas agir ainsi.
Voilà le fond du féminisme et il est inattaquable pour tout homme qui n'admet pas que dans l'humanité il y ait des majeurs et des mineurs par fiction légale.
Le fond du féminisme est encore ceci: un certain nombre de femmes, dont quelques-unes sont des hystériques, mais dont beaucoup sont de haute raison, ont pensé que la femme des hautes classes et des classes bourgeoises s'était faite mineure elle-même, par sa frivolité, par sa paresse, par ses grâces languissantes, par l'éducation toute de talents d'agrément qu'elle se donnait; et que les hommes n'avaient que trop raison, en notre siècle, de ne plus vouloir épouser de pareilles poupées; elles ont pensé que, soit pour vivre indépendantes et fières, soit pour épouser des hommes sérieux, et aussi, quand l'homme sérieux est mort, pour le continuer et élever convenablement les enfants; et aussi, quand l'homme sérieux reste vivant, pour l'aider dans sa tâche d'éducateur, la femme devait renoncer à être une enfant elle-même, futile et mignarde, la «femme-enfant» si merveilleusement croquée par Dickens; qu'elle devait se viriliser un peu, sans perdre ses grâces naturelles, que du reste il lui est assez difficile de perdre; qu'elle devait se donner une éducation forte et un caractère sérieux et ferme; qu'elle devait se donner pour devise: «Face à la vie!»; et qu'ainsi, soit seule, si elle devait rester seule, soit soutenue d'un époux et le soutenant, elle serait et plus vraiment heureuse et plus légitimement contente d'elle, ce qui, non seulement est permis, mais est une manière de devoir.
Le féminisme, ainsi compris (et demandez aux femmes distinguées qui sont à la tête du féminisme, non tapageur, mais solide et obstiné, si ce n'est pas ainsi qu'il faut le comprendre), est une véritable insurrection de la femme contre ses propres défauts et contient une renaissance de la femme.
Je n'ai jamais rien écrit de plus juste et de plus pénétrant (tout est relatif et ma profondeur est encore très superficielle) sur le féminisme, que ces lignes que j'avais oubliées, mais que je retrouve précisément dans le livre de M. Joran: «Et j'appelle féminisme, ce qu'on n'a pas assez vu qu'il est au fond, une insurrection de la femme, non point contre l'homme, mais contre elle-même, contre ses propres défauts, qu'elle ne laisse pas d'avoir assez naturellement et que, par certains calculs plus ou moins conscients, les hommes ont très complaisamment cultivés, entretenus et développés en elles. La femme faible de cœur et de pensée, frivole, coquette, aimant les hommages, lesquels sont d'agréables insultes, folle de toilette et de talents d'agrément, ne songeant qu'à plaire, n'ayant d'autre pensée que de séduire et d'être courtisée et composant dans cet esprit sa vie tout entière: c'est contre cette femme-là qu'un certain nombre de femmes se sont insurgées; c'est cette femme-là qu'elles n'ont plus voulu être, c'est le contraire de cette femme-là qu'elles ont voulu devenir et c'est cela même qui est le fond du féminisme.»
Or, voyez comme les points de vue sont éloignés et comme nous sommes impénétrables les uns aux autres et comme le fond du féminisme échappe à M. Joran, ou comme le parti pris est grand chez lui de ne rien trouver de bon dans le féminisme: pour avoir écrit ces lignes, M. Joran me trouve burlesque d'abord, ce qui va de soi, puisque je ne suis pas de son avis; mais, encore, il me trouve «inconscient». Il me dit:
«M. Faguet nous élève à des hauteurs où le féminisme rejoint le stoïcisme. [Non; et il s'en faut; mais encore, pourquoi non? pourquoi une femme n'aurait-elle pas une pensée stoïcienne ou chrétienne? Eh! c'est que la femme est un être inférieur!] Insurrection de la femme contre elle-même et contre ses propres défauts! Il va falloir une bien grande force d'âme pour pouvoir se dire féministe. [Il faudra simplement avoir du bon sens.] Réussira-t-on à persuader à certaines femmes que nous connaissons tous que les hommages sont d'agréables insultes? [A certaines, que, du reste, j'aime autant ne pas connaître, non; mais toute femme qui n'est pas une pintade, sait que, quand on lui dit: «Vous êtes adorable», on la prend pour ce que vous savez, ou comme pouvant le devenir.] C'est la voie de la perfection, tout simplement, que M. Faguet, guide austère, ouvre aux femmes. [C'est la voie de la raison pratique; ce n'est pas moi qui l'ouvre, c'est le féminisme sérieux, qu'il faut connaître et qu'il faut comprendre.] Je doute qu'elles consentent à le suivre jusque-là. Il en coûterait trop à la faiblesse de la plupart d'entre elles. Tant de détachement est bien difficile. Nous les verrons bien plutôt se résigner à n'être que de petites personnes imparfaites, mais choyées et gâtées. Pour se hausser jusqu'à un tel dédain des hommages, il faudrait qu'elles ressemblassent toutes à cette «vierge forte» dont M. Marcel Prévost nous raconte l'histoire. [Voyez-vous l'homme dans la tête duquel il ne peut pas entrer qu'une femme ait le sens commun!]... Les hommages ne sont pas des insultes. C'est ce qui poétise un peu les rapports entre les sexes; c'est le voile chatoyant jeté sur les laideurs de notre pauvre humanité. Et ils sont bien, bien coupables, s'ils sont conscients, les écrivains qui s'attachent à narguer ces hommages... comme s'ils nous défendaient de semer de fleurs ou d'orner de tapis le chemin qui nous conduit à l'autel!»
Certes, voilà bien l'antiféministe décidé et sans réserves, celui qui non seulement n'admet pas que la femme puisse être un être sérieux; mais qui encore, serait désolé qu'elle le devînt. C'est précisément, comme je crois l'avoir déjà dit, ce qui fait l'intérêt de ce volume. Il est sans nuances et sans concessions. C'est un beau livre de combat. Le féminisme du haut en bas, à gauche, à droite, en surface et en profondeur, en coupe et en élévation, est une stupidité ou un «mensonge»: l'auteur ne sort pas de là. Les livres de ce genre émoustillent et réveillent les plus endormis. Ils ont ce charme.
Et puis, écoutez bien, c'est le livre d'un misogyne. Il y est dit beaucoup de mal des femmes. Les hommes sont assez friands de ces livres-là. Et les femmes s'y plaisent aussi. Elles ont assez d'esprit pour s'en amuser... Mais voilà que je retombe dans l'insupportable défaut que j'ai de ne pas croire à la stupidité des femmes. De mon féminisme, délivrez-moi, Seigneur!