ANTIFÉMINISME
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M. Théodore Joran n'est pas l'homme d'un seul livre; il en publie un par an; il est l'homme d'une seule idée en beaucoup de livres. Il attaque le féminisme; puis, il se repose en lisant des auteurs féministes, et il attaque le féminisme de nouveau, et ainsi de suite.
C'est ainsi qu'au Mensonge du féminisme a succédé Autour du féminisme et qu'à Autour du féminisme a succédé Au cœur du féminisme. L'année prochaine, nous aurons: A travers le féminisme, et dans deux ans: Par delà le féminisme, puisqu'il aura été traversé. Je ne promets pas de suivre M. Joran dans les quatre-vingts volumes qu'il se propose évidemment d'écrire sur cette grande question, palpitante il y a vingt ans, mais je m'arrête un instant, répondant à ces deux derniers volumes, parce qu'ils contiennent, le premier surtout (Autour...) quelques trouvailles très intéressantes.
Ce sont des rapports d'exploration. M. Joran, convaincu qu'il aura écrasé le féminisme, quand il aura démontré que quelques féministes sont fous du cerveau, va chercher les écrits, peu connus du public, des féministes les plus excentriques, en fait des citations copieuses et s'en égaye avec un atticisme approximatif. Après tout, c'est la méthode des Provinciales; la différence n'est que dans la manière.
Donc, M. Joran lit ceci, lit cela, et nous en rend compte pour prouver sa thèse; mais, en attendant, il nous en rend compte et ne laisse pas de nous instruire. C'est ainsi qu'il lit l'excellent livre, que lui-même trouve plein de mérite, de Mme Hélys, sur les mœurs suédoises. Il est complètement ébouriffé, bien entendu, devant un peuple où les jeunes gens sont peu amoureux et où les jeunes filles sont instruites de très bonne heure de tout ce qu'il importe essentiellement à une jeune fille de savoir. «... Il y a deux ou trois ans, dit Mme Hélys, une doctoresse annonça une série de conférences strictement destinées aux femmes. Elle devait traiter de «l'avenir». Elle fit salle comble. Eh bien, les jeunes filles au-dessus de quinze ans étaient non seulement admises, mais invitées à venir s'y instruire.»—Sur quoi M. Joran s'indigne, la pourpre au front, et s'écrie: «Nous n'en sommes pas là en France... Si bien; et c'est ce qui nous prouve que le féminisme doit être écrasé comme un reptile immonde et dangereux.»
Pour moi, très persuadé qu'il n'y a rien de dangereux et de funeste pour la jeune fille, comme l'ignorance de ce qui l'attend ou de ce qui l'attendra dans ses relations avec les jeunes gens; convaincu que c'est un préjugé stupide, du reste, de confondre innocence avec ignorance; et convaincu, pour parler «oie blanche», qu'il faut être blanche, mais qu'il est épouvantablement périlleux d'être une oie; j'ai dit cyniquement, à propos de l'Avarié de M. Brieux, que cette pièce devrait être mise dans les bibliothèques de lycées de garçons et dans les bibliothèques de lycées de filles, et je dois être écrasé comme un reptile immonde et dangereux;—mais, en attendant, nous avons une bonne et probe analyse du livre de Mme Hélys sur les mœurs suédoises, et c'est l'essentiel.
De même, M. Joran a reproduit un article de M. Ginisty relatif à une conférence faite en novembre 1893 à Paris, par une jeune Norvégienne, sur la chasteté masculine. Cette jeune fille, instruite de tout ce que, à mon avis, doit savoir une jeune fille pour ne pas être exposée aux pires catastrophes, comme il est bon, quand on côtoie un précipice, de n'être pas aveugle; cette jeune fille exposait à Paris cette idée, courante en Norvège, cette idée exposée dans un Gant de Bjœrnson, cette idée reprise du reste en France dans le Droit des Vierges, de Paul-Hyacinthe Loyson et dans l'excellent roman de Germaine Fanton, les Hommes nouveaux; que la jeune fille pure ne doit épouser qu'un homme aussi pur qu'elle et que c'est son droit, en même temps que pour l'intérêt de la race, c'est son devoir. M. Ginisty fut suffoqué et déduisit longuement les raisons de sa suffocation. Je ne suis pas dans le sentiment de M. Ginisty, mais je lis son article avec intérêt. A la vérité, j'aimerais mieux que M. Joran eût réussi à se procurer la conférence même de la jeune fille qui a scandalisé M. Ginisty.
De même encore, M. Joran a lu pour moi les six cents pages in-octavo de Mme Renooz, sur... sur tout. Je l'en remercie. Il s'est imposé une tâche honorable et qui pouvait être utile. Il n'y a guère que des folies dans le dictionnaire encyclopédique de Mme Renooz (Psychologie comparée de l'homme et de la femme), mais il n'est pas tout à fait sans intérêt de les connaître sommairement, non pas pour s'en réjouir à la manière grasse, comme fait M. Joran, mais pour savoir jusqu'où l'infatuation féminine (à moins que ce ne soit la mystification féminine) peut bien aller.
Il y a même çà et là,—erat quod tollere velles, pour parler comme M. Joran qui adore, comme moi, la citation latine, mais qui en abuse,—il y a même çà et là des idées justes dans le gros livre de Mme Renooz, des idées que M. Joran trouve ridicules, mais que je n'estime pas aussi fausses. Pour prouver (je crois) que l'homme et la femme devraient se marier ayant tous deux le même âge, Mme Renooz nous dit: «L'homme vieillit plus vite que la femme...» Elle exagère; mais elle est beaucoup plus près de la vérité que M. Joran, quand il dit: «C'est nier l'évidence. La femme vieillit plus vite que l'homme. Aussi est-il sage que le mari ait au moins plusieurs années de plus que sa femme pour contrebalancer par l'inégalité de l'âge les exigences des sens. L'homme éprouve encore des désirs et a encore la capacité de les satisfaire à un âge où depuis longtemps la femme n'en éprouve plus...»—J'ose affirmer à M. Joran qu'il a sur cette question des renseignements furieusement incomplets. L'homme et la femme ont toujours des désirs, et quant à la faculté de les satisfaire, il est peu besoin de prouver que la femme l'a toujours et que l'homme cesse assez tôt de l'avoir. La question est mal posée. Ce qu'il faut se demander, c'est quel est l'âge où survient peu à peu un certain amortissement des désirs, autrement dit quel est l'âge où finit la jeunesse sexuelle. Or cet âge est le même pour l'homme et pour la femme. Il commence à cinquante ans pour lui comme pour elle et se prolonge plus ou moins. Il faut voir la figure que fait un sexagénaire devant une femme de cinquante ans, même (peut-être surtout) un quinquagénaire devant une femme de quarante! Voilà pourquoi le mariage disproportionné est antisocial, fécond en discordes, fécond en adultères et fécond seulement en cela. Le mariage entre deux jeunes gens de vingt ans, il n'y a que cela; hélas! il devrait n'y avoir que cela.—Même, et c'est ce qui me faisait dire que Mme Renooz est plus près de la vérité que M. Joran, même (au point de vue social seulement) il est bon que le mari soit plus jeune que la femme. Les paysans de chez moi ont un dogme là-dessus: «Faut que le mari soit plus jeune. Faut pas que le mari laisse la femme». C'est-à-dire: il ne faut pas, parce qu'elle a dix ans de moins que son mari, que la femme reste veuve. Rien de plus juste. Le nombre de veuves qui encombrent la société et qui lui sont une charge en est une preuve.
De même encore M. Joran, en ses explorations, a fait une petite découverte d'érudition intéressante. Il a trouvé un précurseur du féminisme au XVIIe siècle, où il y en a d'autres, mais où il faut confesser qu'il n'y en a pas beaucoup. C'était un nommé Poulain de la Barre. Il publia en 1676, à Paris, un petit volume intitulé longuement, comme c'était la mode alors: De l'égalité des deux sexes, discours physique et moral, où l'on voit l'importance de se défaire des préjugés. Il est faible, son discours physique et moral. Il y est parlé—assez bien—de l'éloquence douce, persuasive et inépuisable (il n'y a pas mis malice) des femmes; de leur esprit de conciliation et de leur éloignement pour la contradiction, ce qui paraîtra peut-être contestable; de l'ordre social fondé sur la force, ce qui est la plus grande vérité du monde; de l'aptitude des femmes à gouverner les empires, ce qui n'a pas dû étonner au siècle qui suivait celui d'Elisabeth et même à commander les armées, ce qui n'a pas dû surprendre dans le pays de Jeanne d'Arc.—Tout cela paraît le comble de la démence à M. Joran et ne me paraît que banal, quoique présenté avec bonne grâce et en très bon style. Poulain a quelquefois une remarque assez fine et je n'ai pas besoin de dire que c'est où M. Joran le trouve le plus sot. Il dit, par exemple: Les femmes ne sont coquettes que par la faute des hommes; «voyant que les hommes leur avaient ôté le moyen de se signaler par l'esprit, elles s'appliquaient uniquement à ce qui pouvait les faire paraître plus agréables...» Le mot m'a sauté aux yeux. Est-ce que Mme de Lambert aurait lu ce Poulain? Elle dit exactement la même chose dans ses Réflexions sur les femmes. Réfléchissant sur ce que sont devenues les femmes en son temps, c'est-à-dire en celui de la Régence, elle se dit que peut-être vaudrait-il mieux qu'elles fussent pédantes que libertines; elle considère Mme Dacier, qui fait une belle exception et elle dit: «Elle a su associer l'érudition et les bienséances; car à présent on a déplacé la pudeur; la honte n'est plus pour les vices, et les femmes ne rougissent plus que de savoir.» Et, généralisant, elle n'hésite pas à s'en prendre à Molière pour ce qui est du ridicule qu'il a versé sur les femmes savantes. Vous raillez les femmes sur ce qu'elles s'occupent de l'étoile polaire. Soit; mais depuis qu'on les a tympanisées sur ce travers elles ont pris leur parti; elles se sont rejetées d'un autre côté et elles ont mis le libertinage à la place du savoir: «Lorsqu'elles se sont vues attaquées pour des amusements innocents, elles ont compris que, honte pour honte, il fallait choisir celle qui leur rendait davantage et elles se sont livrées au plaisir.» On voit qu'il n'est pas si faux ce que disait Poulain de la Barre, à savoir que «les hommes ôtent aux femmes le moyen de se signaler par l'esprit et que les femmes par suite ne songent qu'au moyen de plaire». Ils ne leur ôtent pas toujours par la loi le moyen de se signaler par l'esprit, mais ils le leur ôtent souvent par la satire, à quoi elles sont pour la plupart si sensibles. Ils leur disent comme Martial:
Quæris cur nolim te ducere, Galla? Diserta es...
Ou, comme Boileau:
D'où vient qu'elle a l'œil terne et le teint si terni?...
Ou, comme Molière:
Il n'est pas bien honnête et pour beaucoup de causes Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
Ils lui font une honte de sa curiosité intellectuelle et alors, «honte pour honte», les femmes se tournent d'un autre côté. M. Joran s'acharne à trouver étroite parenté entre le féminisme et le libertinage. Il y en a une entre le libertinage et l'antiféminisme. C'est du moins l'opinion de Mme de Lambert, qui était très honnête femme.
Le curieux, dans l'affaire de ce Poulain de la Barre, c'est qu'il n'était pas convaincu du tout. C'était un sophiste qui plaidait le pour et le contre. Après son Égalité des sexes, il fit paraître un petit ouvrage en deux tomes intitulé De l'excellence des hommes contre l'Égalité des sexes (c'est-à-dire discours sur l'excellence des hommes, contre le discours sur l'égalité des sexes). Cet ouvrage n'est pas plus profond que son contraire; mais il est aussi bien écrit et il n'est pas sans valeur. On en trouvera de larges extraits dans le livre de M. Joran (Au cœur du féminisme).
Autre gibier de M. Joran: mais celui-ci dans le sens de ses idées: la brochure, célèbre en Allemagne, du docteur Mœbius. Cette brochure antiféministe ne contient guère que des affirmations. Il est vrai qu'elles sont assenées avec vigueur. Infériorité intellectuelle de la femme: «A propos d'une femme bavaroise, l'anatomiste Rüdinger prononce le mot de type analogue à l'animal»—«même l'art culinaire et les soins à donner aux enfants ont été inventés par des hommes»;—«Le jugement favorable que l'on peut porter sur la réceptivité féminine a sa contre-partie dans la constitution intellectuelle de la femme... Que les femmes peintres, sculpteurs, savantes, soient insurpassables, c'est ce qu'aucun homme de bon sens ne saura admettre. Reste la poésie; encore les vraies poétesses sont des oiseaux rares. Reste le roman. Pourtant, si gracieuses que soient maintes compositions féminines, c'est en vain qu'on y chercherait du naïf et de l'original.»—Vrai talent des femmes: «le bavardage. Leur trône est le salon; la langue allemande manque de ce terme; peut-être pourrions-nous le représenter par le mot Schwatzbude [Bavardoir. Convenons que le mot est amusant]. La femme, vieille dès cinquante ans, est sotte et sans valeur. On y objecte qu'il y a beaucoup de femmes à l'esprit vif. J'en connais aussi bien que nos critiques; mais allez dans la foule, comparez l'homme de cinquante ans à la femme de cinquante ans; examinez, ne confondez pas la souplesse de la langue et l'exagération de la pensée avec l'activité de l'esprit, et vous verrez si j'ai raison.»
M. Joran se délecte de ses pensées si profondes et il y ajoute: «M. Mœbius pourrait dire encore que la puissance de certains sens est moins grande chez la femme: par exemple, les sens de l'odorat et du goût.—Item la femme se meut plus difficilement que l'homme: rien de plus disgracieux qu'une femme qui court après un omnibus.»—Montaigne dit des sauvages: «Tout cela ne va pas trop mal; mais quoi! Ils ne portent pas de hauts-de-chausses.»
Je ne vois d'un peu pertinent dans la brochure du docteur Mœbius que ceci: les femmes s'étant emparées des métiers masculins, 1º les mariages seront moins féconds; les enfants, en même temps que plus rares, seront plus faibles; 2º le nombre des travailleurs ayant été doublé, le salaire du travail sera diminué.—A la bonne heure! voilà du sérieux.
Sur le premier point, je réponds que l'homme et la femme travaillant (ce que du reste je ne souhaite pas; je suis pour que la femme puisse exercer un métier et ne l'exerce point: et nous verrons cela plus tard; mais restons pour le moment sur le terrain du docteur), je réponds que l'homme et la femme travaillant, ils travailleront moins l'un et l'autre et que par conséquent et la femme pourra très bien élever ses enfants et le mari l'aider à les élever, ce qui n'existe pas dans le régime actuel où l'homme est forcé de travailler quatorze heures par jour.
Sur le second point, je réponds que le salaire sera diminué de moitié pour l'homme, mais que la moitié qu'il ne touchera plus allant à la femme, les choses resteront exactement les mêmes pour le couple. Seuls les célibataires seront lésés. Eh bien! Tant mieux!
La brochure de M. le docteur Mœbius, même avec les appuis que lui apporte M. Joran, m'a peu ébranlé.
Toute cette revue de sottises émises par les féministes excentriques et par les antiféministes bornés m'inspire simplement cette réflexion. Emile Deschamps, plaidant pour le romantisme, disait, vers 1825, aux classiques: «Je vous abandonne tous nos fous; abandonnez-moi tous vos imbéciles. Puis, seulement alors, comptons et pesons.» Je dis, moi: «Je vous abandonne toutes nos détraquées; abandonnez-moi tous vos lourdauds. Ne me faites pas responsable de Renooz: je ne vous ferai point responsable de Mœbius; et alors comptons et pesons. Pesons surtout les idées.»
C'est à quoi j'arrive. Ayant parcouru les rapports d'exploration de M. Joran, j'arrive à la partie didactique et dogmatique de ses deux ouvrages. Cette partie didactique n'est pas ramassée dans un chapitre ou deux; elle est répandue au cours des deux volumes sous forme de réflexions faites à propos des lectures; je l'en dégage et je la ramasse.
M. Joran résume ainsi (et tout à fait bien) le programme féministe moyen, celui qui est éloigné des extrêmes étranges et des outrances folles: 1º égalité de l'instruction pour l'homme et pour la femme; 2º accès des femmes aux professions libérales; 3º participation des femmes à l'exercice des droits civils et politiques; 4º Égalité des salaires; 5º Recherche de la paternité; 6º révision des lois régissant le mariage et extension du divorce.—M. Joran repousse tout ce programme avec horreur. Pour moi, j'en accepte pleinement les numéros 1, 2, 3, 5.
Pour ce qui est de l'égalité des salaires, j'en suis absolument d'avis, à la condition que l'on comprenne égalité dans le sens de salaire égal pour travail égal; car il y aurait, à payer la femme autant pour un travail moindre, non seulement injustice, mais erreur économique, l'ouvrier homme, ainsi lésé, s'empressant de rétablir l'égalité en travaillant mal.
Pour ce qui est de l'extension du divorce, je ne trouve rien de plus naturel ni de plus juste que le divorce sur consentement mutuel, à la condition qu'il y ait véritablement consentement mutuel, c'est-à-dire que les époux disjoints manifestent d'une façon persévérante leur volonté d'être disjoints. Quant au divorce sur volonté d'un seul, il faudra que je change bien pour que je l'accepte, le divorce sur volonté d'un seul étant la simple et pure et hideuse répudiation et permettant à l'homme de jeter à la rue la femme vieillie et flétrie dont il ne veut plus, et ramenant la femme à la condition qu'elle a chez les plus sauvages des sauvages. Je me suis expliqué vingt fois là-dessus et toujours j'ai rappelé l'excellente réflexion de Montesquieu: «La répudiation? Oui, du mari par la femme; mais non pas de la femme par le mari; car pour le mari, répudier est un plaisir; pour la femme c'est un triste remède où elle ne se résoudra que dans la dernière nécessité.»
Sauf un seul point, je trouve donc extrêmement juste et parfaitement pratique tout le programme féministe. M. Joran le combat tout entier avec acharnement. Par exemple, comment voudrait-on, d'une part donner la même éducation aux femmes et aux hommes, d'autre part donner aux femmes l'accès aux professions libérales, quand il est évident que les femmes sont infiniment moins intelligentes que les hommes? N'est-il pas certain que le bas-bleuisme «a échoué en histoire, a avorté en critique et en sociologie, a remporté des succès clairsemés en poésie et s'est montré fécond, mais non original, dans la littérature d'imagination?» Cette vue d'ensemble, qui s'abstient de tenir compte seulement de Mme du Chatelet (philosophie), de Mme de Staël (philosophie, sociologie, psychologie, critique), de Mme Clémence Royer (sociologie), de Mme Daniel Stern (histoire), de Mme Arvède Barine (histoire et critique), de Mme Curie (sciences physiques); et qui trouve les succès, en poésie, de Louise Labé, de Mme Deshoulières, de Mme Dufrénoy, de Mme Desbordes-Valmore, de Mme de Girardin, de Mme Ménessier-Nodier, de Mme Anaïs Ségalas, de Mme Ackermann, de Mme Marie Dauguet, de Mme Rostand, de Mme Gérard d'Houville, de Mme de Noailles, de Mme Hélène Picard, des succès clairsemés; et qui estime féconds mais sans originalité des romanciers comme Mme de La Fayette, Mme de Staël, Mme George Sand, Mme Tinayre est évidemment d'un homme instruit, mais qui a un parti pris d'ignorance tout à fait extraordinaire.
La vérité est qu'au-dessous du génie—et il y a trois ou quatre génies par siècle—qu'au-dessous du génie, réservé en effet aux hommes et qu'encore quelques femmes atteignent dans les œuvres d'imagination, il y a parfaite égalité intellectuelle entre l'homme et la femme, avec cette réserve encore, qu'on ne songe jamais à faire, que dans les classes supérieures, la femme est intellectuellement l'égale de l'homme, mais que dans le monde ouvrier et dans le monde rustique elle lui est très sensiblement supérieure; et voilà pour compenser cette supériorité, dont on nous rebat les oreilles, que constitue pour le sexe fort l'existence d'une centaine d'hommes de génie dans toute l'histoire de l'humanité.
Sur la recherche de la paternité—je ne suis aucun ordre; il n'importe—M. Joran en est encore aux arguments de Victorien Sardou: «Mesure très équitable en principe, mais dans la pratique exposée à tant de trahisons, embûches, erreurs et arbitraire, que le législateur découragé n'y voit qu'une solution possible: c'est que la fille ne se laisse pas séduire.» Personne plus que M. Joran n'a inclination à prendre une pirouette pour un argument, même quand c'est un autre qui la fait; mais est-il nécessaire de répéter que la loi de séduction qui existe à peu près dans tous les autres pays et dont l'absence chez nous nous fait un peu mépriser par les étrangers, peut être aussi bien faite qu'une loi sur les murs mitoyens et n'accorder sa faveur et n'assurer son bénéfice qu'à celles qui apporteront des preuves, soit écrites, soit de notoriété publique, entraînant la certitude.
—Jamais complète!
—Jamais complète, en effet, Monsieur. Aucun jugement du monde n'a été rendu sur certitude complète. L'aveu même de l'accusé ne donne pas certitude complète; car il y a eu des aveux faux. Mais nous pouvons avoir en ces affaires des certitudes, sinon divines, du moins humaines, exactement du même degré que dans toutes les autres affaires.
On sait que dans son premier volume sur le féminisme, M. Joran, en son emportement antiféministe, avait été jusqu'à conspuer «la loi Schmahl», assurant à la femme la propriété de l'argent qu'elle gagne. Quoi! Pas même cela! C'est pourtant là du féminisme discret! Je l'avais averti. Je lui avais dit: «Faites quelque concession. Qui veut tout prouver passe pour ne prouver rien.» Vous pensez bien que cela l'a renforcé et rencogné dans son opinion et que maintenant il insiste. Cette loi, selon lui, aggrave le mal. Autrefois l'ouvrier buvait l'argent de sa femme et le sien; mais maintenant, il est comme autorisé par la loi à boire le sien, puisque celui de sa femme est intangible. Donc mieux valait l'ancien système, dans lequel, par sensibilité, l'homme laissait quelquefois à sa femme l'argent de sa femme et peut-être en donnait un peu du sien. Autrement dit: «Comptez sur la sensibilité de ceux contre lesquels vous êtes forcés de faire une loi, tant vous les avez constatés insensibles.» Je ne sais; mais il m'a semblé que la loi Schmahl raisonne, imparfaitement, sans doute; mais mieux que cela.
Ce qui frappe (et ici il a raison) ce qui frappe le plus M. Joran dans les progrès du féminisme (il croit à son progrès), c'est qu'il changera les mœurs. Eh bien! Je l'espère bien, qu'il changera les mœurs! M. Joran s'écrie avec douleur et en italiques: «Le féminisme est la faillite de la galanterie française.» Je commencerai par remarquer que la galanterie des antiféministes, à en juger par celle de M. Joran, est de telle sorte qu'il y aurait plus lieu de compter sur celle de leurs adversaires que sur la leur; mais pour parler gravement en un si grave sujet, je m'écrie à mon tour: Eh bien! je m'en moque un peu, de la galanterie française! La galanterie française consistait à tenir la femme pour un enfant que l'on cajole, que l'on caresse, que l'on flatte, que l'on trompe et que l'on méprise profondément. Le fond moral du féminisme est précisément une révolte des femmes contre la galanterie française; elles se sont aperçues qu'au fond c'était une insulte, et c'est ainsi, comme je l'ai signalé dix fois, que le féminisme est une révolte des femmes contre leurs propres défauts et particulièrement contre la coquetterie, qui est une provocation à la galanterie française. Les femmes se sont dit: «On nous traite en enfants gâtés; nous voulons être traitées en personnages majeurs et sérieux; on nous traite en inférieurs privilégiés, en inférieurs qui, à cause de leur infériorité, ont droit à quelques ménagements; nous voulons être traitées en égales, parce que nous le sommes. Nous renonçons à la coquetterie et nous prions qu'on nous dispense des démonstrations, galantes.» Plût à Dieu que ce fût chose acquise et que les rapports entre hommes et femmes devinssent cordialité franche et sérieuse, amitié solide et confiance réciproque. Au fond, ce que les antiféministes redoutent dans le féminisme,—je ne dis pas cela pour M. Joran, qui est homme sérieux, mais pour les Henri Fouquier et autres,—c'est que la femme réussisse trop dans cette insurrection contre ses propres défauts et qu'elle cesse d'être une poupée agréable; et que, sérieuse, instruite, de sens droit et de volonté ferme, elle cesse d'être un objet de galanterie. Parbleu! C'est ce que je lui souhaite et ce que je souhaite aux hommes, les Henri Fouquier exceptés.
Tout nous ramène à cette question d'égalité qui est le fond même des choses. Les hommes et les femmes sont approximativement égaux, sont asymptotiquement égaux, c'est-à-dire destinés à être de plus en plus près de l'égalité; ils sont ainsi de par la nature même, et le féminisme, comme il arrive si souvent aux œuvres de la civilisation, n'est qu'un retour à la loi naturelle mieux comprise. Les hommes et les femmes sont égaux, à très peu près, et par leurs qualités et par leurs défauts. Toutes les fois qu'on reproche un défaut aux femmes, elles peuvent répondre: «Regardez-vous, de grâce, et l'on vous répondra.» Toutes les fois que l'on veut interdire quelque fonction aux femmes sous prétexte qu'elles en sont incapables, elles peuvent répondre: «Et vous, vous en êtes beaucoup plus capables que nous?» Et leur ironie aura toujours raison. M. Joran dit quelque part: «L'intrusion des femmes dans la politique ne me dit rien qui vaille. Et d'abord elles n'ont pas le calme et le sang-froid nécessaire...» Et il ajoute en note: «Et je sais même sur ce point bon nombre d'hommes qui sont femmes.» Le plaisir de ne pas retenir une épigramme fait souvent commettre une maladresse. Comment M. Joran ne voit-il pas que par ce mot il donne à son contradicteur la clef même de la démonstration à faire contre M. Joran? On pourra toujours répéter, à propos de chaque point: «...et, des hommes, c'est précisément la même chose.» Alors, quoi? Alors il y a égalité, et il n'y a aucune raison d'interdire aux femmes des fonctions que peut-être elles remplissent mal, mais qu'il est très certain que les hommes remplissent aussi mal qu'elles.
Je suis très éloigné du reste, comme je l'ai indiqué plus haut, de conseiller aux femmes d'exercer les métiers masculins. Je veux qu'elles puissent les exercer et je désire qu'elles ne les exercent pas. Je veux qu'elles puissent les exercer, pour que, si elles ne trouvent pas de mari, elles aient une ressource; pour que, si, mariées, elles deviennent veuves, elles aient une ressource; pour qu'elles se marient, même, et l'on n'a pas assez songé à cela; pour qu'elles trouvent plus facilement à se marier, celui qui les aime n'ayant pas la terreur de les laisser veuves sans aucune ressource et par conséquent les épousant au lieu de ne les épouser point: l'instruction de la femme, la possibilité pour la femme d'exercer un métier est une assurance sur la vie.
Voilà pourquoi je veux que les jeunes filles aient un métier; mais je leur souhaite de ne jamais l'exercer et je reste d'avis que la vraie vocation de la femme, c'est le mariage.
Il n'en reste pas moins qu'il y a égalité extrêmement approximative entre l'homme et la femme; qu'il y a donc droit pour la femme à exercer les fonctions masculines; qu'il y a utilité pour elle à les pouvoir exercer. Mais quoi! Elles ne portent pas de hauts-de-chausses! Mais quoi! Elles sont disgracieuses en courant après les omnibus!
La faiblesse de la thèse se révèle (un peu) par la gaucherie des arguments; c'est uniquement pour cela que je relève quelques-unes de ces claudications chez M. Joran: «Tout le monde, dit-il, a pu le remarquer, la valeur artistique de la littérature féminine est généralement en raison inverse de ce qui y entre de féminisme.» Comparez à ce point de vue deux romans féminins qui ont paru cette année. Dans le premier, tout est objectif et désintéressé comme observation et comme peinture: chef-d'œuvre (la Rebelle, de Mme Tinayre); dans le second le bout de l'oreille féministe perce partout: œuvre estimable (le Ruban de Vénus, de Mme Rival).—Ainsi, c'est parce que Mme Tinayre est antiféministe qu'elle a du talent et c'est parce que Mme Rival est féministe qu'elle n'en a pas. Mais alors Mme Tinayre a plus de talent que George Sand! Je ne songe du reste qu'à la féliciter de cette conclusion; mais j'en félicite moins M. Joran.
Autre raisonnement contre le divorce: «En Saxe, le nombre des suicides... est cinq fois plus grand chez les divorcés que chez les autres; en Bavière, six fois; en Prusse, sur un million de femmes mariées on compte 61 suicides; sur un million de divorcées, on en compte 348; sur un million d'hommes mariés on compte 286 suicides; sur un million de divorcés, 2834 suicides. La proportion est-elle significative?» Mais, s'il vous plaît, ce n'est pas parce que ces gens ont divorcé qu'ils se sont tués. Ils se sont tués parce qu'ils n'avaient pas le cerveau sain et c'était parce qu'ils n'avaient pas le cerveau sain qu'ils n'ont pu supporter le mariage; le divorce n'est pas la cause de leur suicide; mais divorce et suicide sont les effets d'une cause commune antérieure à tous les deux; et il est très probable que si ces gens ayant des dispositions à la folie désespérante étaient restés dans le mariage, qui leur était insupportable, ils se seraient tués bien davantage, si l'on peut s'exprimer ainsi.
Autre raisonnement: pour prouver que le féminisme n'est point chose passée, mais est au contraire en pleine actualité,—car il y tient, puisque la disparition du féminisme lui couperait l'herbe sous le pied et le réduirait à un triste silence,—M. Joran s'écrie: Comment! le féminisme mort! mais voyez-le, «offensif et meurtrier, armant de la bombe et du poignard la main de jeunes illuminées et fauchant les vies humaines à tort et à travers...»—Mais, cher Monsieur, il n'y a aucun rapport entre le nihilisme et le féminisme, et la jeune Russe qui tue un rentier français en le prenant pour un général russe est une nihiliste et non une féministe. Il est vrai que dans la pensée de M. Joran, comme tout ce qui est féministe est criminel, aussi tout ce qui est criminel est féministe. Mais je crois que la pensée de M. Joran est un peu trop compréhensive.
Autre... affirmation; car ici le raisonnement fait défaut complètement: «Une grande dame peut avoir l'esprit mieux orné qu'un manant, mais le manant, s'il est un homme, aura des facultés que toute la vie élégante ne donnera jamais à la grande dame.» Il faudrait dire un peu quelles sont ces facultés extraordinaires, il faudrait le dire; car enfin je ne sais pas quelles facultés manquaient à Elisabeth d'Angleterre, à Catherine de Russie et à Marie-Thérèse d'Autriche, qui abondent dans un moujik «s'il est un homme».
Voyez encore comme la prévention, si je ne me trompe, ce qui est possible, crève les yeux agréablement. M. Joran a pris La Bruyère pour un antiféministe! Ce n'est pas un grand crime et la chose peut se discuter; mais je crois qu'il se trompe. Et d'abord La Bruyère a tracé, et avec amour, précisément le portrait de la femme telle que la désirent les féministes, le portrait de «la femme de demain», comme dit M. Lamy, et cela est déjà à remarquer: «Il disait que l'esprit, dans cette belle personne, était un diamant bien mis en œuvre; et continuant de parler d'elle: c'est, ajoutait-il, comme une nuance de raison et d'agrément qui occupe les yeux et le cœur de ceux qui lui parlent; on ne sait pas si on l'aime ou si on l'admire: il y a en elle de quoi faire une parfaite amie et il y a aussi de quoi vous mener plus loin que l'amitié! Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, mais trop modeste pour songer à plaire, elle ne tient compte aux hommes que de leur mérite et ne croit avoir que des amis... Elle vous parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche à s'éclairer et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup, qui connaît le prix de ce que vous lui dites et auprès de qui vous ne perdez rien de ce qui vous échappe... Elle est toujours au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, soit qu'elle écrive; elle oublie les traits où il faut des raisons; elle a déjà compris que la simplicité est éloquente... Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec le goût des personnes de nom et de réputation, moins pour en être connue que pour les connaître...»—Lisez tout le portrait.
Mais La Bruyère a écrit le fameux passage: «Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes?... qui les empêche de lire?...» M. Joran comprend étrangement ce passage; il le donne par deux fois (Autour du féminisme, 15—Au cœur du féminisme, 101) comme propos d'antiféministe. Nous sommes loin de compte. Que M. Joran relise ce mot de son cher Mœbius: «C'est la tactique favorite des hommes qui ont inspiré aux femmes leur désir d'émancipation, d'affirmer qu'il n'a manqué aux femmes que l'exercice et l'occasion...» C'est précisément cette tactique, éminemment féministe, comme le dit avec raison Mœbius, qu'emploie La Bruyère, dont M. Joran cite toujours les premières lignes et non jamais la suite. La Bruyère débute ainsi: «Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes? Par quelles lois... leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire...?» Il continue ainsi: N'est-ce pas leur faute à elles: «Ne se sont-elles pas établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une espèce de légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main, ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique, ou par un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une curiosité très différente de celle qui contente l'esprit, ou par un tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire?»—C'est-à-dire que La Bruyère énumère, au moins surtout, ces défauts féminins qui détournent les femmes du savoir; et qu'il les raille, comme les raillent nos féministes modernes, en exhortant les femmes à s'en affranchir. Il est ici plutôt féministe.
Il continue ainsi: «Mais à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, aient sur eux cet avantage de moins.»—Oh! ici La Bruyère est très féministe. Cette satisfaction qu'ont les hommes de ce que les femmes sont ignorantes, il ne la partage pas, comme ferait un antiféministe, il ne l'approuve pas, il ne la tient pas pour une vue juste des choses; il la blâme, puisqu'il l'attribue à un sentiment bas, le plus bas de tous, la jalousie. M. Joran, qui ne peut presque penser que par citation, dirait ici: «Monsieur, ce discours-ci sent le libertinage.» La Bruyère est ici nettement féministe.
La Bruyère continue ainsi: «On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est ciselée artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort recherché; c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.»—Eh! Ici La Bruyère semble antiféministe. Il a des comparaisons irrespectueuses. Cependant, remarquez qu'il dit: «On regarde une femme savante comme inutile.» Dit-il qu'on a raison? Non. On ne peut pas affirmer que ce passage soit antiféministe. Je penche à croire qu'il a été inspiré à La Bruyère par l'effet que produisait sur les contemporains Mme Dacier. C'est cela qu'il aura voulu peindre. Or, déprisait-il Mme Dacier! Non; on sait qu'il l'aimait très fort.
Et enfin La Bruyère conclut ainsi: «Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne m'informe plus du sexe: j'admire; et si vous me dites qu'une femme sage ne songe guère à être savante ou qu'une femme savante n'est guère sage, vous avez déjà oublié ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont détournées des sciences que par de certains défauts [qu'il a énumérés plus haut]; concluez donc vous-même que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient sages et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir savante ou qu'une femme savante, n'étant telle que parce qu'elle aurait pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage.»—Mais! c'est tout le programme féministe moderne qui est résumé dans ces dernières lignes. Il est difficile d'être plus que M. Joran celui qui ne sait pas lire, ou celui qui ne veut pas savoir lire, ce qui serait plus grave.
Ajoutez enfin que dans ce chapitre intitulé Des femmes, il n'y a rien, pas une ligne, sauf le passage que nous venons de rapporter, sur la question des femmes savantes, des femmes pédantes, des femmes précieuses, des femmes philosophes et des femmes grammairiennes. Remarquez qu'ailleurs, au chapitre sur la Mode, énumérant les travers des femmes de son temps, et c'est-à-dire du temps où il y a le plus de «femmes savantes», La Bruyère parle de femmes ayant tel, tel ou tel défaut; mais ne parle pas de femmes savantes, preuve, sans doute, qu'il ne considère point le fait d'être femme savante comme un défaut: «Les femmes sont, de nos jours, ou dévotes, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses; quelques-unes même tout cela à la fois: le goût de la faveur, le jeu, les galants, les directeurs, ont pris la place [qu'occupaient jadis chez elles les Voiture et les Sarrasin] et les défendent contre les gens d'esprit.» Ne faut-il pas traduire ainsi: Les femmes de nos jours ne sont plus précieuses; elles ont d'autres manières d'être sottes; elles sont protégées contre les gens d'esprit par la dévotion, la coquetterie, le jeu, l'ambition—par le goût de la science aussi, me dira-t-on; oui; mais je ne compte pas cela pour un défaut. Or, pour qu'un satirique, de 1688 à 1695 et après que Molière a écrit les Femmes savantes, pendant que Boileau écrit sa satire sur les femmes, n'écrive rien sur les femmes savantes excepté le passage précédemment rapporté et qui leur est favorable; il faut absolument qu'elles ne lui déplaisent pas. Non, M. Joran ne sait pas lire. Il n'est pire lecteur que celui qui dans les auteurs adverses ne veut trouver que des sottises et dans les auteurs qui s'imposent que des choses favorables à sa thèse.
Il est nécessaire aussi, pour que le public n'y puise pas des erreurs, d'avertir qu'il y a dans les livres de M. Joran, je ne dis pas des ignorances, mais des étourderies, ou si vous voulez, des inadvertances, ou, si vous préférez, des distractions assez graves. «N'avez-vous pas entendu parler d'une certaine disposition physiologique qui incite plus d'une femme à la bagatelle et qui s'appelle l'hystérie?» C'est une erreur: la pluralité des hystériques n'est aucunement portée à l'acte sexuel.
—«... la tragédie cornélienne où constamment la femme aimée tutoie l'homme et n'est pas tutoyée par lui. Voyez les rôles de Chimène, de Camille, d'Emilie, de Pauline.» Où M. Joran a-t-il vu cela? Chimène tutoie Rodrigue et Rodrigue tutoie Chimène six ou sept fois sur dix; Emilie tutoie Cinna, mais lui dit vous aussi; Pauline dit vous à Sévère et Sévère lui dit vous, Pauline dit vous à Polyeucte presque toujours. En général, Corneille réserve le tu pour les moments de passion; mais en vérité il entremêle les vous et les tu sans raison bien discernable, comme on le voit par la scène III de l'acte IV de Polyeucte.
Laure de Surville, née de Balzac, est placée dans le calendrier féministe. «En fait de Surville, on se serait plutôt attendu, dit M. Joran, à voir intervenir ici la poétesse Clotilde de Surville, dont les œuvres gracieuses ont été publiées seulement il y a un siècle... Comme Clotilde a vécu au XVe siècle, c'était plus flatteur de remonter jusqu'à une contemporaine de Charles d'Orléans et de Villon.» Personne ne se serait attendu à voir Clotilde de Surville dans le calendrier féministe, parce que Clotilde de Surville, non seulement n'a pas vécu au XVe siècle, mais n'a jamais vécu, et c'est ce que savait sans doute l'auteur du calendrier féministe. Si M. Joran croit que Clotilde de Surville n'est pas une mystification littéraire, il devrait au moins le dire, pour ne pas laisser le lecteur sur une fausse piste.
«Mme de Genlis avait été autrefois l'amie du Régent, et c'est tout dire sur le compte de ses mœurs.»
Je ne défends pas, et Dieu m'en garde, les mœurs de Mme de Genlis; mais qu'elle ait été la maîtresse du Régent, cela m'étonne; car elle est morte en 1830; et pour avoir été la maîtresse du Régent, même au dernier moment (1723), et âgée de treize ans, il faudrait qu'elle fût née en 1710 et par conséquent qu'elle fût morte âgée de cent vingt ans. Ce n'est pas probable. «Ça se saurait.»
Il ne faudrait pas non plus, et c'est pour cela que j'avertis, que les jeunes gens et les étrangers, parce que M. Joran est impitoyable pour les fautes de français des femmes de lettres féministes, fussent persuadés que lui-même est infaillible en fait de style. Il écrit fort bien le plus souvent: son style a une sorte de pesanteur alerte qui ne me déplaît point du tout et qui, en tout cas, est originale; c'est la charge de l'hoplite; mais de temps en temps il n'est que lourd et quelquefois il est incorrect. Il dira: «L'auteur de cette avant-préface appelle couramment l'homme le mâle. Évidemment par un certain côté il est flatteur de se voir désigné ainsi quand on appartient au sexe fort. Le mâle, cela sonne mieux que le laid. Eh! eh! le métier de mâle a ses revenants-bons, savez-vous? Il y a de tels moments dans l'existence, même d'une austère féministe, où, quoique mâle, ou plutôt parce que mâle, l'homme... Mais Mme X... me ferait dire des bêtises.»—Sans songer à dire que M. Joran n'a pas besoin de Mme X..., je hasarde seulement que ce badinage n'est pas de Marot, qu'il est même à peu près inintelligible et que «de tels moments» est d'une langue aventureuse.
M. Joran écrit (plus haut, en citant le passage, je l'ai rectifié, ne s'agissant pas de style): «L'homme éprouve encore des désirs et la capacité de les satisfaire...» Éprouver une capacité est d'une langue peu sûre.
M. Joran écrit: «Pour donner une idée combien le verbe est impolitique...»
M. Joran écrit: «...c'est là que gît l'enclouure.» La métaphore est bien hasardée, quoique pouvant se défendre; dirait-on: «ci-gît un trou»? Cela paraît bizarre.
Je n'insiste pas; il faut finir. Aussi bien, M. Joran écrit beaucoup mieux qu'il ne pense, je veux dire, car ceci prête à l'amphibologie et je ne crois pas que M. Joran pense écrire mal, je veux dire que M. Joran est beaucoup meilleur comme écrivain que comme penseur. «C'est, tranchons le mot, un esprit faux et qui suit sa pente jusqu'au bout comme il arrive à ces raisonneurs qui n'ont pour eux que l'esprit de géométrie.» Ne croyez pas que ceci soit un mot d'un adversaire de M. Joran; c'est un mot de M. Joran contre Poulain de la Barre.
J'ai beaucoup houspillé M. Joran; parce que lui-même est un écrivain de polémique et a la dent très dure et n'en ménage pas les coups; mais il faut reconnaître que c'est un excellent travailleur, tenace autant que pugnace, acharné au sillon comme au pourchas; et que ses trois volumes sur le féminisme, accompagnés de tous ceux qu'il ne se peut point qui ne suivent pas, formeront une petite encyclopédie féministe unique en son genre, très précieuse, et document historique de haut intérêt.