GASTON LEROUX (continued 6)
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Nul mieux que lui, ne sait lancer le lacet de Pendjab et il est le prince des étrangleurs comme il est le roi des prestidigitateurs. Quand il avait fini de faire rire la petite sultane, au temps des heures roses de Mazenderan, celle-ci demandait elle-même à ce qu'il s'amusât à la faire frissonner. Et il n'avait rien trouvé de mieux que le jeu du lacet du Pendjab. Erik qui avait séjourné dans l'Inde, en était revenu avec une adresse incroyable à étrangler. Il se faisait enfermer dans une cour où l'on amenait un guerrier,—le plus souvent, un condamné à mort—armé d'une longue pique et d'une large épée. Erik, lui, n'avait que son lacet, et c'était toujours dans le moment que le guerrier croyait abattre Erik d'un coup formidable, que l'on entendait le lacet siffler. D'un coup de poignet, Erik avait serré le mince lasso au col de son ennemi, et il le traînait aussitôt devant la petite sultane et ses femmes qui regardaient à une fenêtre et applaudissaient. La petite sultane apprit, elle aussi, à lancer le lacet du Pendjab et tua ainsi plusieurs de ses femmes et même de ses amies en visite. Mais je préfère quitter ce sujet terrible des Heures Roses de Mazenderan. Si j'en ai parlé, c'est que je dus, étant arrivé avec le vicomte de Chagny dans les dessous de l'Opéra, mettre en garde mon compagnon contre une possibilité toujours menaçante autour de nous, d'étranglement. Certes! une fois dans les dessous, mes pistolets ne pouvaient plus nous servir à rien, car j'étais bien sûr que du moment qu'il ne s'était point opposé du premier coup à notre entrée dans le chemin des communards, Erik ne se laisserait plus voir. Mais il pouvait toujours nous étrangler. Je n'eus point le temps d'expliquer tout cela au vicomte et même je ne sais si, ayant disposé de ce temps, j'en aurais usé pour lui raconter qu'il y avait quelque part, dans l'ombre, un lacet du Pendjab prêt à siffler. C'était bien inutile de compliquer la situation et je me bornai à conseiller à M. de Chagny de tenir toujours sa main à hauteur de l'œil, le bras replié dans la position du tireur au pistolet qui attend le commandement de feu. Dans cette position, il est impossible, même au plus adroit étrangleur, de lancer utilement le lacet du Pendjab. En même temps que le cou, il vous prend le bras ou la main et ainsi ce lacet, que l'on peut facilement délacer, devient inoffensif.
Après avoir évité le commissaire de police et quelques fermeurs de portes, puis les pompiers, et rencontré pour la première fois le tueur de rats et passé inaperçu aux yeux de l'homme au chapeau de feutre, le vicomte et moi nous parvînmes sans encombre dans le troisième dessous, entre le portant et le décor du Roi de Lahore. Je fis jouer la pierre et nous sautâmes dans la demeure qu'Erik s'était construite dans la double enveloppe des murs de fondation de l'Opéra (et cela, le plus tranquillement du monde, puisque Erik a été un des premiers entrepreneurs de maçonnerie de Philippe Garnier, l'architecte de l'Opéra, et qu'il avait continué à travailler, mystérieusement, tout seul, quand les travaux étaient officiellement suspendus, pendant la guerre, le siège de Paris et la Commune).
Je connaissais assez mon Erik pour caresser la présomption d'arriver à découvrir tous les trucs qu'il avait pu se fabriquer pendant tout ce temps-là: aussi n'étais-je nullement rassuré en sautant dans sa maison. Je savais ce qu'il avait fait de certain palais de Mazenderan. De la plus honnête construction du monde, il avait bientôt fait la maison du diable, où l'on ne pouvait plus prononcer une parole sans qu'elle fut espionnée ou rapportée par l'écho. Que de drames de famille! que de tragédies sanglantes le monstre traînait derrière lui avec ses trappes! Sans compter que l'on ne pouvait jamais, dans les palais qu'il avait «truqués», savoir exactement où l'on se trouvait. Il avait des inventions étonnantes. Certainement, la plus curieuse, la plus horrible et la plus dangereuse de toutes était la chambre des supplices. À moins des cas exceptionnels où la petite sultane s'amusait à faire souffrir le bourgeois, on n'y laissait guère entrer que les condamnés à mort. C'était, à mon avis, la plus atroce imagination des heures roses de Mazenderan. Aussi, quand le visiteur qui était entré dans la chambre des supplices en «avait assez», il lui était toujours permis d'en finir avec un lacet du Pendjab qu'on laissait à sa disposition au pied de l'arbre de fer!
Or, quel ne fut pas mon émoi, aussitôt après avoir pénétré dans la demeure du monstre, en m'apercevant que la pièce dans laquelle nous venions de sauter, M. le vicomte de Chagny et moi, était justement la reconstitution exacte de la chambre des supplices des heures roses de Mazenderan.
À nos pieds, je trouvai le lacet du Pendjab que j'avais tant redouté toute la soirée. J'étais convaincu que ce fil avait déjà servi pour Joseph Buquet. Le chef machiniste avait dû, comme moi, surprendre certain soir Erik au moment où il faisait jouer la pierre du troisième dessous. Curieux, il avait à son tour tenté le passage avant que la pierre ne se refermât et il était tombé dans la chambre des supplices, et il n'en était sorti que pendu. J'imaginai très bien Erik traînant le corps dont il voulait se débarrasser jusqu'au décor du Roi de Lahore et l'y suspendant, pour faire un exemple ou pour grossir la terreur superstitieuse qui devait l'aider à garder les abords de la caverne!
Mais, après réflexion, Erik revenait chercher le lacet du Pendjab, qui est très singulièrement fait de boyaux de chat et qui aurait pu exciter la curiosité d'un juge d'instruction. Ainsi s'expliquait la disparition de la corde de pendu.
Et voilà que je le découvrais à nos pieds, le lacet, dans la chambre des supplices!... Je ne suis point pusillanime, mais une sueur froide m'inonda le visage.
La lanterne dont je promenais le petit disque rouge sur les parois de la trop fameuse chambre, tremblait dans ma main.
M. de Chagny s'en aperçut et me dit:
—Que se passe-t-il donc, monsieur?
Je lui fis signe violemment de se taire, car je pouvais avoir encore cette suprême espérance que nous étions dans la chambre des supplices, sans que le monstre n'en sût rien!
Et même, cette espérance-là n'était point le salut car je pouvais encore très bien m'imaginer que, du côté du troisième dessous, la chambre des supplices était chargée de garder la demeure du Lac, et, cela peut-être, automatiquement.
Oui, les supplices allaient peut-être, commencer automatiquement.
Qui aurait pu dire quels gestes de nous ils attendaient pour cela?
Je recommandai l'immobilité la plus absolue à mon compagnon.
Un écrasant silence pesait sur nous.
Et ma lanterne rouge continuait à faire le tour de la chambre des supplices... je la reconnaissais... je la reconnaissais...
XXIII
DANS LA CHAMBRE DES SUPPLICES
Suite du récit du Persan.
Nous étions au centre d'une petite salle de forme parfaitement hexagonale... dont les six pans de murs étaient intérieurement garnis de glaces... du haut en bas... Dans les coins, on distinguait très bien les «rajoutis» de glace... les petits secteurs destinés à tourner sur leurs tambours... oui, oui, je les reconnais... et je reconnais l'arbre de fer dans un coin, au fond de l'un de ces petits secteurs... l'arbre de fer, avec sa branche de fer... pour les pendus.
J'avais saisi le bras de mon compagnon. Le vicomte de Chagny était tout frémissant, tout prêt à crier à sa fiancée le secours qu'il lui apportait... Je redoutais qu'il ne pût se contenir.
Tout à coup, nous entendîmes du bruit à notre gauche.
Ce fut d'abord comme une porte qui s'ouvrait et se refermait, dans la pièce à côté puis il y eut un sourd gémissement. Je retins plus fortement encore le bras de M. de Chagny, puis nous entendîmes distinctement ces mots:
—C'est à prendre ou à laisser! La messe de mariage ou la messe des morts.
Je reconnus la voix du monstre.
Il y eut encore un gémissement.
À la suite de quoi, un long silence.
J'étais persuadé, maintenant, que le monstre ignorait notre présence dans sa demeure, car s'il en eût, été autrement, il se serait bien arrangé pour que nous ne l'entendions point. Il lui eût suffi pour cela de fermer hermétiquement la petite fenêtre invisible par laquelle les amateurs de supplices regardent dans la chambre des supplices.
Et puis, j'étais sûr que s'il avait connu notre présence, les supplices eussent commencé tout de suite.
Nous avions donc, dès lors, un gros avantage sur Erik: nous étions à ses côtés et il n'en savait rien.
L'important était de ne le lui point faire savoir, et je ne redoutais rien tant que l'impulsion du vicomte de Chagny qui voulait se ruer à travers les murs pour rejoindre Christine Daaé, dont nous croyions entendre, par intervalles, le gémissement.
—La messe des morts, ce n'est point gai! reprit la voix d'Erik, tandis que la messe de mariage, parlez-moi de cela! c'est magnifique! Il faut prendre une résolution et savoir ce que l'on veut! Moi, il m'est impossible de continuer à vivre comme ça, au fond de la terre, dans un trou, comme une taupe! Don Juan triomphant est terminé, maintenant je veux vivre comme tout le monde. Je veux avoir une femme comme tout le monde et nous irons nous promener le dimanche. J'ai inventé un masque qui me fait la figure de n'importe qui. On ne se retournera même pas. Tu seras la plus heureuse des femmes. Et nous chanterons pour nous tout seuls, à en mourir. Tu pleures! Tu as peur de moi! Je ne suis pourtant pas méchant au fond! Aime-moi et tu verras! Il ne m'a manqué que d'être aimé pour être bon! Si tu m'aimais, je serais doux comme un agneau et tu ferais de moi tout ce que tu voudrais.
Bientôt le gémissement qui accompagnait cette sorte de litanie d'amour, grandit, grandit. Je n'ai jamais rien entendu de plus désespéré et M. de Chagny et moi reconnûmes que cette effrayante lamentation appartenait à Erik lui-même. Quant à Christine, elle devait, quelque part, peut-être de l'autre côté du mur que nous avions devant nous, se tenir, muette d'horreur, n'ayant plus la force de crier, avec le monstre à ses genoux.
Cette lamentation était sonore et grondante et râlante comme la plainte d'un océan. Par trois fois Erik sortit cette plainte du rocher de sa gorge.
—Tu ne m'aimes pas! Tu ne m'aimes pas! Tu ne m'aimes pas!
Et puis, il s'adoucit:
—Pourquoi pleures-tu? Tu sais bien que tu me fais de la peine.
Un silence.
Chaque silence pour nous était un espoir, Nous nous disions: «Il a peut-être quitté Christine derrière le mur.»
Et nous ne pensions qu'à la possibilité d'avertir Christine Daaé de notre présence sans que le monstre se doutât de rien.
Nous ne pouvions sortir maintenant de la chambre des supplices que si Christine nous en ouvrait la porte; et c'est à cette condition première que nous pouvions lui porter secours, car nous ignorions même où la porte pouvait se trouver autour de nous.
Tout à coup, le silence d'à côté fut troublé par le bruit d'une sonnerie électrique.
Il y eut un bondissement de l'autre côté du mur et la voix de tonnerre d'Erik:
—On sonne! donnez-vous donc la peine d'entrer!
Un ricanement lugubre.
Qui est-ce qui vient encore nous déranger? Attends-moi un peu ici... je m'en vais aller dire à la sirène d'ouvrir.
Et des pas s'éloignèrent, une porte se ferma. Je n'eus point le temps de songer à l'horreur nouvelle qui se préparait; j'oubliai que le monstre ne sortait que pour un crime nouveau peut-être; je ne compris qu'une chose: Christine seule était derrière le mur!
Le vicomte de Chagny l'appelait déjà.
—Christine! Christine!
Du moment que nous entendions ce qui se disait dans la pièce à côté, il n'y avait aucune raison pour que mon compagnon ne fût pas entendu à son tour. Et, cependant, le vicomte dut répéter plusieurs fois son appel.
Enfin une faible voix parvint jusqu'à nous.
—Je rêve, disait-elle!
—Christine! Christine! c'est moi, Raoul.
Silence.
—Mais répondez-moi Christine!... si vous êtes seule, au nom du ciel, répondez-moi.
Alors la voix de Christine murmura le nom de Raoul.
—Oui! Oui! C'est moi! Ce n'est pas un rêve!... Christine, ayez confiance!... Nous sommes là pour vous sauver... mais pas une imprudence!... Quand vous entendrez le monstre, avertissez-nous.
—Raoul!... Raoul!
Elle se fit répéter plusieurs fois qu'elle ne rêvait pas et que Raoul de Chagny avait pu venir jusqu'à elle, conduit par un compagnon dévoué qui connaissait le secret de la demeure d'Erik.
Mais aussitôt à la trop rapide joie que nous lui apportions succéda une terreur plus grande. Elle voulait que Raoul s'éloignât sur-le-champ. Elle tremblait qu'Erik ne découvrît sa cachette, car, en ce cas, il n'eût pas hésité à tuer le jeune homme. Elle nous apprit en quelques mots précipités qu'Erik était devenu tout à fait fou d'amour et qu'il était décidé à tuer tout le monde et lui-même avec le monde, si elle ne consentait pas à devenir sa femme devant le maire et le curé, le curé de la Madeleine. Il lui avait donné jusqu'au lendemain soir onze heures pour réfléchir. C'était le dernier délai. Il lui faudrait alors choisir, comme il disait, entre la messe de mariage et la messe des morts!
Et Erik avait prononcé cette phrase que Christine n'avait pas tout à fait comprise: «Oui ou non; si c'est non, tout le monde est mort et enterré!»
Mais, moi, je comprenais tout à fait cette phrase, car elle répondit d'une façon terrible à ma pensée redoutable.
—Pourriez-vous nous dire où est Erik? demandai-je.
Elle répondit qu'il devait être sorti de la demeure.
—Pourriez-vous vous en assurer?
—Non!... Je suis attachée... je ne puis faire un mouvement.
En apprenant cela, M. de Chagny et moi ne pûmes retenir un cri de rage. Notre salut, à tous les trois, dépendait de la liberté de mouvements de la jeune fille.
—Oh! la délivrer! Arriver jusqu'à elle!
—Mais où êtes-vous donc? demandait encore Christine... Il n'y a que deux portes dans ma chambre: la chambre Louis-Philippe, dont je vous ai parlé, Raoul!... une porte par où entre et sort Erik, et une autre qu'il n'a jamais ouverte devant moi et qu'il m'a défendu de franchir jamais, parce qu'elle est, dit-il, la plus dangereuse des portes... la porte des supplices!...
—Christine, nous sommes derrière cette porte-là!...
—Vous êtes dans la chambre des supplices?
—Oui, mais nous ne voyons pas la porte.
—Ah! si je pouvais seulement me traîner jusque-là!... Je frapperais contre la porte et vous verriez bien l'endroit où est la porte.
—C'est une porte avec une serrure? demandai-je.
—Oui, avec une serrure.
Je pensai: Elle s'ouvre de l'autre côté avec une clef, comme toutes les portes, mais de notre côté à nous, elle s'ouvre avec le ressort et le contrepoids, et cela ne va pas être facile à découvrir.
—Mademoiselle! fis-je, il faut absolument que vous nous ouvriez cette porte.
—Mais comment? répondit la voix éplorée de la malheureuse... Nous entendîmes un corps qui se froissait, qui essayait de toute évidence de se libérer des liens qui l'emprisonnaient...
—Nous ne nous en tirerons qu'avec la ruse, dis-je. Il faut avoir la clef de cette porte...
—Je sais où elle est, répondit Christine qui paraissait épuisée par l'effort qu'elle venait de faire... Mais je suis bien attachée!... Le misérable!...
Et il y eut un sanglot..
—Où est la clef? demandai-je, en ordonnant à M. de Chagny de se taire et de me laisser conduire l'affaire car nous n'avions pas un moment à perdre.
—Dans la chambre, à côté de l'orgue, avec une autre petite clef en bronze à laquelle il m'a défendu de toucher également. Elles sont toutes deux dans un petit sac en cuir qu'il appelle: Le petit sac de la vie et de la mort... Raoul! Raoul!... fuyez!... tout ici est mystérieux et terrible... et Erik va devenir tout à fait fou... Et vous êtes dans la chambre des supplices!... Allez-vous-en par ou vous êtes venus! Cette chambre-là doit avoir des raisons pour s'appeler d'un nom pareil!
—Christine! fit le jeune homme, nous sortirons d'ici ensemble ou nous mourrons ensemble!
—Il ne tient qu'à nous de sortir d'ici tous sains et saufs soufflai-je, mais il faut garder notre sang-froid. Pourquoi vous a-t-il attachée, mademoiselle? Vous ne pouvez pourtant pas vous sauver de chez lui! Il le sait bien!
—J'ai voulu me tuer! Le monstre, ce soir, après m'avoir transportée ici évanouie, à demi chloroformée, s'était absenté. Il était, paraît-il,—c'est lui me l'a dit,—allé chez son banquier!... Quand il est revenu, il m'a trouvée la figure en sang... j'avais voulu me tuer! je m'étais heurté le front contre les murs.
—Christine! gémit Raoul, et il se prit à sangloter.
—Alors, il m'a attachée... je n'ai le droit de mourir que demain soir à onze heures!...
Toute cette conversation à travers le mur était beaucoup plus «hachée» et beaucoup plus prudente que je ne pourrais en donner l'impression en la transcrivant ici. Souvent nous nous arrêtions au milieu d'une phrase, parce qu'il nous avait semblé entendre un craquement, un pas, un remuement insolite... Elle nous disait: Non! Non! ce n'est pas lui!... Il est sorti! Il est bien sorti! J'ai reconnu le bruit que fait, en se refermant, le mur du Lac.
—Mademoiselle! déclarai-je, c'est le monstre lui-même qui vous a attachée... c'est lui qui vous détachera... Il ne s'agit que de jouer la comédie qu'il faut pour cela!... N'oubliez pas qu'il vous aime!
—Malheureuse! entendîmes-nous, comment ferais-je pour l'oublier jamais!
—Souvenez-vous-en pour lui sourire... suppliez-le... dites-lui que ces liens vous blessent.
Mais Christine Daaé nous fit:
—Chut!... J'entends quelque chose dans le mur du Lac!... C'est lui!... Allez-vous-en!... Allez-vous-en!... Allez-vous-en!...
—Nous ne nous en irions pas, même si nous le voulions! affirmai-je de façon à impressionner la jeune fille. Nous ne pouvons plus partir! Et nous sommes dans la chambre des supplices!
Silence! souffla encore Christine.
Nous nous tûmes tous les trois.
Des pas lourds se traînaient lentement derrière le mur, puis s'arrêtaient et refaisaient à nouveau gémir le parquet.
Puis il y eut un soupir formidable suivi d'un cri d'horreur de Christine et nous entendîmes la voix d'Erik.
—Je te demande pardon de te montrer un visage pareil! je suis dans un bel état, n'est-ce pas? C'est de la faute de l'autre? Pourquoi a-t-il sonné? Est-ce que je demande à ceux qui passent l'heure qu'il est? Il ne demandera plus l'heure à personne. C'est de la faute de la sirène...
Encore un soupir, plus profond, plus formidable, venant du fin fond de l'abîme d'une âme.
—Pourquoi as-tu crié, Christine?
—Parce que je souffre, Erik.
—J'ai cru que je t'avais fait peur...
—Erik, desserrez mes liens... ne suis-je pas votre prisonnière?
—Tu voudras encore mourir...
—Vous m'avez donné jusqu'à demain soir, onze heures, Erik...
Les pas se traînent encore sur le plancher.
—Après tout, puisque nous devons mourir ensemble... et que je suis aussi pressé que toi... oui, moi aussi, j'en ai assez de cette vie-là, tu comprends!... Attends, ne bouge pas, je vais te délivrer... Tu n'as qu'un mot à dire: non! et ce sera fini tout de suite, pour tout le monde... Tu as raison... tu as raison! Pourquoi attendre jusqu'à demain soir onze heures? Ah! oui, parce que ça aurait été plus beau!... j'ai toujours eu la maladie du décorum... du grandiose... c'est enfantin!... Il ne faut songer qu'à soi dans la vie!... à sa propre mort... le reste est du superflu... Tu regardes comme je suis mouillé?... Ah! ma chérie, c'est que j'ai eu tort de sortir... Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors!... À part çà, Christine, je crois bien que j'ai des hallucinations... Tu sais, celui qui sonnait tout à l'heure chez la sirène,—va-t-en voir au fond du lac s'il sonne—eh bien, il ressemblait... Là, tourne-toi... es-tu contente? Te voilà délivrée... Mon Dieu! tes poignets, Christine! je leur ai fait mal, dis?... Cela seul mérite la mort..... À propos de mort, il faut que je lui chante sa messe!
En entendant ces terribles propos, je ne pus m'empêcher d'avoir un affreux pressentiment... Moi aussi, j'avais sonné une fois à la porte du monstre... et sans le savoir, certes!... j'avais dû mettre en marche quelque courant avertisseur... Et je me souvenais des deux bras sortis des eaux noires comme de l'encre... Quel était encore le malheureux égaré sur ces rives?
La pensée de ce malheureux-là m'empêchait presque de me réjouir du stratagème de Christine, et cependant, le vicomte de Chagny murmurait à mon oreille ce mot magique: délivrée!... Qui donc? Qui donc était l'autre? Celui pour qui nous entendions en ce moment la messe des morts?
Ah! le chant sublime et furieux! Toute la maison du Lac en grondait... toutes les entrailles de la terre en frissonnaient... Nous avions mis nos oreilles contre le mur de glace pour mieux entendre le jeu de Christine Daaé, le jeu qu'elle jouait pour notre délivrance mais nous n'entendions plus rien que le jeu de la messe des morts. Cela était plutôt une messe de damnés... Cela faisait, au fond de la terre, une ronde de démons.
Je me rappelle que le Dies iræ qu'il chanta nous enveloppa comme d'un orage. Oui, nous avions de la foudre autour de nous et des éclairs... Certes! je l'avais entendu chanter autrefois... Il allait même jusqu'à faire chanter les gueules de pierre de mes taureaux androcéphales, sur les murs du palais de Mazenderan... Mais chanter comme ça, jamais! jamais! Il chantait comme le dieu du tonnerre...
Tout à coup, l'orgue et la voix s'arrêtèrent si brusquement que M. de Chagny et moi reculâmes derrière le mur, tant nous fûmes saisis... Et la voix subitement changée, transformée, grinça distinctement toutes ces syllabes métalliques.
—Qu'est-ce gîte tu as fait de mon sac?
XXIV
LES SUPPLICES COMMENCENT
(Suite du récit du Persan)
La voix répéta avec fureur:
—Qu'est-ce que tu as fait de mon sac? Christine Daaé ne devait pas trembler plus que nous.
—C'est pour me prendre mon sac que tu voulais que je te délivre, dis?...
On entendit des pas précipités, la course de Christine qui revenait dans la chambre Louis-Philippe, comme pour chercher un abri devant notre mur.
—Pourquoi fuis-tu? disait la voix rageuse qui avait suivi... Veux-tu bien me rendre mon sac! Tu ne sais donc pas que c'est le sac de la vie et de la mort?
—Écoutez-moi Erik, soupira la jeune femme... puisque désormais il est entendu que nous devons vivre ensemble... qu'est-ce que çà vous fait?... Tout ce qui est à vous m'appartient!...
Cela était dit d'une façon si tremblante que cela faisait pitié. La malheureuse devait employer ce qui lui restait d'énergie à surmonter sa terreur... Mais ce n'était point avec d'aussi enfantines supercheries, dites en claquant des dents, qu'on pouvait surprendre le monstre.
—Vous savez bien qu'il n'y a là-dedans que deux clefs... Qu'est-ce que vous voulez faire? demanda-t-il.
—Je voudrais, fit-elle, visiter cette chambre que je ne connais pas et que vous m'avez toujours cachée... C'est une curiosité de femme! ajouta-t-elle, sur un ton qui voulait se faire enjoué et qui ne dut réussir qu'à augmenter la méfiance d'Erik tant il sonnait faux...
—Je n'aime pas les femmes curieuses! répliqua Erik, et vous devriez vous méfier depuis l'histoire de Barbe-Bleue... Allons! rendez-moi mon sac!... rendez-moi mon sac!... Veux-tu laisser la clef!... Petite curieuse!
Et il ricana pendant que Christine poussait un cri de douleur... Erik venait de lui reprendre le sac.
C'est à ce moment que le vicomte, ne pouvant plus se retenir, jeta un cri de rage et d'impuissance, que je parvins bien difficilement à étouffer sur ses lèvres...
—Ah mais! fit le monstre... Qu'est-ce que c'est que ça?... Tu n'as pas entendu, Christine?
—Non! non! répondait la malheureuse; je n'ai rien entendu!
—Il me semblait qu'on avait jeté un cri!
—Un cri!... Est-ce que vous devenez fou, Erik?... Qui voulez-vous donc qui crie, au fond de cette demeure?... C'est moi qui ai crié, parce que vous me faisiez mal!... Moi, je n'ai rien entendu!...
—Comme tu me dis cela!... Tu trembles!... Te voilà bien émue!... Tu mens!... On a crié! on a crié!... Il y a quelqu'un dans la chambre des supplices!... Ah! je comprends maintenant!...
—Il n'y a personne, Erik!...
—Je comprends!...
—Personne!...
—Ton fiancé... peut-être!...
—Eh! je n'ai pas de fiancé!... Vous le savez bien!...
Encore un ricanement mauvais.
—Du reste, c'est si facile de le savoir... Ma petite Christine, mon amour... on n'a pas besoin d'ouvrir la porte pour voir ce qui se passe dans la chambre des supplices... Veux-tu voir? veux-tu voir?... Tiens!... S'il y a quelqu'un... s'il y a vraiment quelqu'un, tu vas voir s'illuminer tout là-haut, près du plafond, la fenêtre invisible... Il suffit d'en tirer le rideau noir et puis d'éteindre ici... Là, c'est fait... Éteignons! Tu n'as pas peur de la nuit, en compagnie de ton petit mari!...
Alors, on entendit la voix agonisante de Christine.
—Non!... J'ai peur!... Je vous dis que j'ai peur dans la nuit!... Cette chambre ne m'intéresse plus du tout!... C'est vous qui me faites tout le temps peur, comme à une enfant, avec cette chambre des supplices!... Alors, j'ai été curieuse, c'est vrai!... Mais elle ne m'intéresse plus du tout... du tout!...
Et ce que je craignais par-dessus tout, commença automatiquement... Nous fûmes, tout à coup, inondés de lumière!... Oui, derrière notre mur, ce fut comme un embrasement. Le vicomte de Chagny qui ne s'y attendait pas, en fut tellement surpris qu'il en chancela. Et la voix de colère éclata à côté.
—Je te disais qu'il y avait quelqu'un!... Là vois-tu maintenant, la fenêtre?... la fenêtre lumineuse!... Tout là-haut!... Celui qui est derrière ce mur ne la voit pas lui!... Mais, toi, tu vas monter sur l'échelle double. Elle est là pour cela!... Tu m'as demandé souvent à quoi elle servait... Eh bien! te voilà renseignée maintenant!... Elle sert à regarder par la fenêtre de la chambre des supplices... petite curieuse!...
—Quels supplices?... quels supplices y a-t-il là-dedans?... Erik! Erik! dites-moi que vous voulez me faire peur!... Dites-le-moi, si vous m'aimez, Erik!... N'est-ce pas qu'il n'y a pas de supplices? Ce sont des histoires pour les enfants!...
—Allez voir, ma chérie, à la petite fenêtre!...
Je ne sais si le vicomte, à côté de moi, entendait maintenant la voix défaillante de la jeune femme, tant il était occupé du spectacle inouï qui venait de surgir à son regard éperdu... Quant à moi qui avais vu ce spectacle-là déjà trop souvent, par la petite fenêtre des Heures roses de Mazenderan, je n'étais occupé que de ce qui se disait à côté, y cherchant une raison d'agir, une résolution à prendre.
—Allez voir, allez voir à la petite fenêtre!... Vous me direz!... Vous me direz après comment il a le nez fait!
Nous entendîmes rouler l'échelle que l'on appliqua contre le mur...
—Montez donc!... Non!... Non, je vais monter... moi, ma chérie!...
—Eh bien! oui... je vais voir... laissez-moi!
—Ah! ma petite chérie!... Ma petite chérie!... que vous êtes mignonne... Bien gentil à vous de m'épargner cette peine à mon âge!... Vous me direz comment il a le nez fait!... Si les gens se doutaient du bonheur qu'il y a à avoir un nez... un nez bien à soi... jamais ils ne viendraient se promener dans la chambre des supplices!...
À ce moment, nous entendîmes distinctement au-dessus de nos têtes, ces mots:
—Mon ami, il n'y a personne!...
—Personne?... Vous êtes sûre qu'il n'y a personne?...
—Ma foi, non... il n'y a personne...
—Eh bien, tant mieux!... Qu'avez-vous, Christine?... Eh bien, quoi! Vous n'allez pas vous trouver mal!... Puisqu'il n'y a personne!... Là!... descendez!... là!... Remettez-vous! puisqu'il n'y a personne... Mais comment trouvez-vous le paysage?...
—Oh! très bien!...
—Allons! ça va mieux!... N'est-ce pas, ça va mieux!... Tant mieux, ça va mieux!... Pas d'émotion!... Et quelle drôle de maison n'est-ce pas où l'on peut voir des paysages pareils?...
—Oui, on se croirait au Musée Grévin!... Mais, dites-donc, Erik... il n'y a pas de supplices là-dedans!... Savez-vous que vous m'avez fait une peur!...
—Pourquoi, puisqu'il n'y a personne!...
—C'est vous qui avez fait cette chambre-là, Erik?... Savez-vous que c'est très beau! Décidément, vous êtes un grand artiste, Erik...
—Oui, un grand artiste «dans mon genre».
—Mais, dites-moi, Erik, pourquoi avez-vous appelé cette chambre la chambre des supplices?...
—Oh! c'est bien simple. D'abord, qu'est-ce que vous avez vu?
—J'ai vu une forêt!...
—Et qu'est-ce qu'il y a dans une forêt?
—Des arbres!...
—Et qu'est-ce qu'il y a dans un arbre?
—Des oiseaux...
—Tu as vu des oiseaux...
—Non, je n'ai pas vu d'oiseaux.
—Alors, qu'as-tu vu! cherche!... Tu as vu des branches! Et qu'est-ce qu'il y a dans une branche? dit la voix terrible... Il y a un gibet! Voilà pourquoi j'appelle ma forêt la chambre des supplices!... Tu vois, ce n'est qu'une façon de parler! Tout cela est pour rire!... Moi, je ne m'exprime jamais comme les autres!... Je ne fais rien comme les autres!... Mais j'en suis bien fatigué!... bien fatigué!... J'en ai assez, vois-tu? d'avoir une forêt dans ma maison, et une chambre des supplices!... Et d'être logé comme un charlatan au fond d'une boîte à double fond!... J'en ai assez! j'en ai assez!... Je veux avoir un appartement tranquille, avec des portes et des fenêtres ordinaires et une honnête femme dedans, comme tout le monde!... Tu devrais comprendre cela Christine, et je ne devrais pas avoir besoin de te le répéter à tout bout de champ!... Une femme comme tout le monde!... Une femme que j'aimerais, que je promènerais, le dimanche, et que je ferais rire toute la semaine! Ah! tu ne t'ennuierais pas avec moi! J'ai plus d'un tour dans mon sac, sans compter les tours de cartes!... Tiens! veux-tu que je te fasse des tours de cartes? Cela nous fera toujours passer quelques minutes, en attendant demain soir, onze heures!... Ma petite Christine!... Ma petite Christine!... Tu m'écoutes?... Tu ne me repousses plus!... dis? Tu m'aimes!... Non! tu ne m'aimes pas!... Mais ça ne fait rien! tu m'aimeras! Autrefois, tu ne pouvais pas regarder mon masque à cause que tu savais ce qu'il y a derrière... Et maintenant tu veux bien le regarder et tu oublies ce qu'il y a derrière, et tu veux bien ne plus me repousser!... On s'habitue à tout, quand on veut bien... quand on a la bonne volonté!... Que de jeunes gens qui ne s'aimaient pas avant le mariage se sont adorés après! Ah! je ne sais plus ce que je dis... Mais tu t'amuserais bien avec moi!... Il n'y en a pas un comme moi, par exemple, ça, je le jure devant le bon Dieu qui nous mariera—si tu es raisonnable—il n'y en a pas un comme moi pour faire le ventriloque! Je suis le premier ventriloque du monde!... Tu ris!... Tu ne me crois peut-être pas!... Écoute!
Le misérable (qui était, en effet le premier ventriloque du monde) étourdissait la petite (je m'en rendais parfaitement compte) pour détourner son attention de la chambre des supplices!... Calcul stupide!... Christine ne pensait qu'à nous!... Elle répéta à plusieurs reprises, sur le ton le plus doux qu'elle put trouver et de la plus ardente supplication:
«Éteignez la petite fenêtre!... Erik! éteignez donc la petite fenêtre!...
Car elle pensait bien que cette lumière, soudain apparue à la petite fenêtre, et dont le monstre avait parlé d'une façon si menaçante, avait sa raison terrible d'être... Une seule chose devait momentanément la tranquilliser, c'est qu'elle nous avait vus tous deux, derrière le mur, au centre du magnifique embrasement, debout et bien portants!... Mais elle eût été plus rassurée, certes!... si la lumière s'était éteinte...
L'autre avait déjà commencé à faire le ventriloque. Il disait:
—Tiens! je soulève un peu mon masque! Oh! un peu seulement... Tu vois mes lèvres? Ce que j'ai de lèvres? Elles ne remuent pas!... Ma bouche est fermée... mon espèce de bouche... et cependant tu entends ma voix!... Je parle avec mon ventre... c'est tout naturel... on appelle ça être ventriloque!... C'est bien connu: écoute ma voix... où veux-tu qu'elle aille? Dans ton oreille gauche? dans ton oreille droite?... dans la table?... dans les petits coffrets d'ébène de la cheminée?... Ah! cela t'étonne... Ma voix est dans les petits coffrets de la cheminée! La veux-tu lointaine?... La veux-tu prochaine?... Retentissante?... Aigüe?... Nasillarde?... Ma voix se promène partout!... partout!... Écoute, ma chérie... dans le petit coffret de droite de la cheminée, et écoute ce qu'elle dit: Faut-il tourner le scorpion?... Et maintenant, crac! écoute ce qu'elle dit dans le petit coffret de gauche: Faut-il tourner la sauterelle?... Et maintenant, crac!... La voici dans le petit sac en cuir... Qu'est-ce qu'elle dit? «Je suis le petit sac de la vie et de la mort!» Et maintenant, crac!... la voici dans la gorge de la Carlotta, au fond de la gorge dorée, de la gorge de cristal de la Carlotta, ma parole!... Qu'est-ce qu'elle dit? Elle dit: «C'est moi, monsieur crapaud! c'est moi qui chante: J'écoute cette voix solitaire... couac!... qui chante dans mon couac!...» Et maintenant, crac, elle est arrivée sur une chaise de la loge du fantôme... et elle dit: «Madame Carlotta chante ce soir à décrocher le lustre!...» Et maintenant, crac!... Ah! ah! ah! ah!... où est la voix d'Erik?... Écoute, Christine, ma chérie!... Écoute... Elle est derrière la porte de la chambre des supplices!... Écoute-moi!... C'est moi qui suis dans la chambre des supplices!... Et qu'est-ce que je dis? Je dis: «Malheur à ceux qui ont le bonheur d'avoir un nez, un vrai nez à eux et qui viennent se promener dans la chambre des supplices!... Ah! ah! ah!»
Maudite voix du formidable ventriloque! Elle était partout, partout!... Elle passait par la petite fenêtre invisible... à travers les murs... elle courait autour de nous... entre nous... Erik était là!... Il nous parlait!... Nous fîmes un geste comme pour nous jeter sur lui... mais, déjà, plus rapide, plus insaisissable que la voix sonore de l'Écho, la voix d'Erik avait rebondi derrière le mur!...
Bientôt, nous né pûmes plus rien entendre du tout, car voici ce qui se passa:
La voix de Christine:
—Erik! Erik!... Vous me fatiguez avec votre voix... Taisez-vous, Erik!.. Ne trouvez-vous pas qu'il fait chaud ici?...
—Oh! Oui! répond la voix d'Erik, la chaleur devient insupportable!...
Et encore la voix râlante d'angoisse de Christine:
—Qu'est-ce que c'est que ça!... Le mur est tout chaud!... Le mur est brûlant!...
—Je vais vous dire, Christine, ma chérie, c'est à cause de «la forêt d'à côté!...».
—Eh bien!... que voulez-vous dire!... la forêt?...
—Vous n'avez donc pas vu que c'était une forêt du Congo?
Et le rire du monstre s'éleva si terrible que nous ne distinguions plus les clameurs suppliantes de Christine!... Le vicomte de Chagny criait et frappait contre les murs comme un fou... Je ne pouvais plus le retenir... Mais on n'entendait que le rire du monstre... et le monstre lui-même ne dut entendre que son rire... Et puis il y eut le bruit d'une rapide lutte, d'un corps qui tombe sur le plancher et que l'on traîne... et l'éclat d'une porte fermée à toute volée... et puis, plus rien, plus rien autour de nous que le silence embrasé de midi... au cœur d'une forêt d'Afrique!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
XXV
«TONNEAUX TONNEAUX AVEZ-VOUS DES TONNEAUX À VENDRE?»
(Suite du récit du Persan)
J'ai dit que cette chambre dans laquelle nous nous trouvions, M. le vicomte de Chagny et moi, était régulièrement hexagonale et garnie entièrement de glaces. On a vu depuis, notamment dans certaines expositions, de ces sortes de chambres absolument disposées ainsi et appelées: «maison des mirages» ou «palais des illusions». Mais l'invention en revient entièrement à Erik, qui construisit, sous mes yeux, la première salle de ce genre lors des Heures roses de Mazenderan. Il suffisait de disposer dans les coins quelque motif décoratif, comme une colonne, par exemple, pour avoir instantanément un palais aux mille colonnes, car, par l'effet des glaces, la salle réelle s'augmentait de six salles hexagonales dont chacune se multipliait à l'infini. Jadis, pour amuser «la petite sultane», il avait ainsi disposé un décor qui devenait le «temple innombrable»; mais la petite sultane se fatigua vite d'une aussi enfantine illusion, et alors Erik transforma son invention en chambre des supplices. Au lieu du motif architectural posé dans les coins, il mit au premier tableau un arbre de fer. Pourquoi cet arbre, qui imitait parfaitement la vie, avec ses feuilles peintes, était-il en fer? Parce qu'il devait être assez solide pour résister à toutes les attaques du «patient» que l'on enfermait dans la chambre des supplices. Nous verrons comment, par deux fois, le décor ainsi obtenu se transformait instantanément en deux autres décors successifs, grâce à la rotation automatique des tambours qui se trouvaient dans les coins et qui avaient été divisés par tiers, épousant les angles des glaces et supportant chacun un motif décoratif qui apparaissait tour à tour.
Les murs de cette étrange salle n'offraient aucune prise au patient, puisque, en dehors du motif décoratif d'une solidité à toute épreuve, ils étaient uniquement garnis de glaces et de glaces assez épaisses pour qu'elles n'eussent rien à redouter de la rage du misérable que l'on jetait là, du reste, les mains et les pieds nus.
Aucun meuble. Le plafond était lumineux. Un système ingénieux de chauffage électrique qui a été imité depuis, permettait d'augmenter la température des murs à volonté et de donner ainsi à la salle l'atmosphère souhaitée...
Je m'attache à énumérer tous les détails précis d'une invention toute naturelle donnant cette illusion surnaturelle, avec quelques branches peintes, d'une forêt équatoriale embrasée par le soleil de midi, pour que nul ne puisse mettre en doute la tranquillité actuelle de mon cerveau, pour que nul n'ait le droit de dire:
«Cet homme est devenu fou» ou «cet homme ment», ou «cet homme nous prend pour des imbéciles»[11].
Si j'avais simplement raconté les choses ainsi: «Étant descendus au fond d'une cave, nous rencontrâmes une forêt équatoriale embrasée par le soleil de midi», j'aurais obtenu un bel effet d'étonnement stupide, mais je ne cherche aucun effet, mon but étant, en écrivant ces lignes, de raconter ce qui nous est exactement arrivé à M. le vicomte de Chagny et à moi au cours d'une aventure terrible qui, un moment, a occupé la justice de ce pays.
Je reprends maintenant les faits où je les ai laissés.
Quand le plafond s'éclaira et, qu'autour de nous, la forêt s'illumina, la stupéfaction du vicomte dépassa tout ce que l'on peut imaginer. L'apparition de cette forêt impénétrable dont les troncs et les branches innombrables nous enlaçaient jusqu'à l'infini, le plongea dans une consternation effrayante. Il se passa les mains sur le front comme pour en chasser une vision de rêve et ses yeux clignotèrent comme des yeux qui ont peine au réveil, à reprendre connaissance de la réalité des choses. Un instant, il en oublia d'écouter!
J'ai dit que l'apparition de la forêt ne me surprit point. Aussi écoutai-je ce qui se passait dans la salle d'à côté pour nous deux. Enfin, mon attention était spécialement attirée moins par le décor, dont ma pensée se débarrassait, que par la glace elle-même qui le produisait. Cette glace, par endroits, était brisée.
Oui, elle avait des éraflures; on était parvenu à «l'étoiler», malgré sa solidité et cela me prouvait, à n'en pouvoir douter, que la chambre des supplices dans laquelle nous nous trouvions, avait déjà servi!
Un malheureux, dont les pieds et les mains étaient moins nus que les condamnés des Heures Roses de Mazenderan était certainement tombé dans cette «Illusion mortelle», et, fou de rage, avait heurté ces miroirs qui, malgré leurs blessures légères, n'en avaient pas moins continué à refléter son agonie! Et la branche de l'arbre où il avait terminé son supplice était disposée de telle sorte qu'avant de mourir, il avait pu voir gigoter avec lui—consolation suprême—mille pendus!
Oui! oui! Joseph Buquet avait passé par là!...
Allions-nous mourir comme lui?
Je ne le pensais pas, car je savais que nous avions quelques heures devant nous et que je pourrais les employer plus utilement que Joseph Buquet n'avait été capable de le faire.
N'avais-je pas une connaissance approfondie de la plupart des «trucs» d'Erik? C'était le cas où jamais de m'en servir.
D'abord, je ne songeai plus du tout à revenir par le passage qui nous avait conduit dans cette chambre maudite, je ne m'occupai point de la possibilité de refaire jouer la pierre intérieure qui fermait ce passage. La raison en était simple: je n'en avais pas le moyen!... Nous avions sauté de trop haut dans la chambre des supplices et aucun meuble ne nous permettait désormais d'atteindre à ce passage, pas même la branche de l'arbre de fer, pas même les épaules de l'un de nous en guise de marchepied.
Il n'y avait plus qu'une issue possible, celle qui ouvrait sur la chambre Louis-Philippe, et dans laquelle se trouvaient Erik et Christine Daaé. Mais si cette issue était à l'état ordinaire de porte du côté de Christine, elle était absolument invisible pour nous... Il fallait donc tenter de l'ouvrir sans même savoir où elle prenait sa place, ce qui n'était point une besogne ordinaire.
Quand je fus bien sûr qu'il n'y avait plus aucun espoir pour nous, du côté de Christine Daaé, quand j'eus entendu le monstre entraîner ou plutôt traîner la malheureuse jeune fille hors de la chambre Louis-Philippe pour qu'elle ne dérangeât point notre supplice, je résolus de me mettre tout de suite à la besogne, c'est-à-dire à la recherche du truc de la porte.
Mais d'abord il me fallut calmer M. de Chagny, qui déjà se promenait dans la clairière comme un halluciné, en poussant des clameurs incohérentes. Les bribes de la conversation qu'il avait pu surprendre, malgré son émoi, entre Christine et le monstre, n'avaient point peu contribué à le mettre hors de lui; si vous ajoutez à cela le coup de la forêt magique et l'ardente chaleur qui commençait à faire ruisseler la sueur sur ses tempes, vous n'aurez point de peine à comprendre que l'humeur de M. de Chagny commençait à subir une certaine exaltation. Malgré toutes mes recommandations, mon compagnon ne montrait plus aucune prudence.
Il allait et venait sans raison, se précipitant vers un espace inexistant, croyant entrer dans une allée qui le conduisait à l'horizon et se heurtant le front, après quelques pas, au reflet même de son illusion de forêt!
Ce faisant, il criait: Christine! Christine!... et il agitait son pistolet, appelant encore de toutes ses forces le monstre, défiant en un duel à mort l'Ange de la Musique, et il injuriait également sa forêt illusoire. C'était le supplice qui produisait son effet sur un esprit non prévenu. J'essayai autant que possible de le combattre, en raisonnant le plus tranquillement du monde ce pauvre vicomte: en lui faisant toucher du doigt les glaces et l'arbre de fer, les branches sur les tambours et en lui expliquant, d'après les lois de l'optique, toute l'imagerie lumineuse dont nous étions enveloppés et dont nous ne pouvions, comme de vulgaires ignorants, être les victimes!
—Nous sommes dans une chambre, une petite chambre, voilà ce qu'il faut vous répéter sans cesse... et nous sortirons de cette chambre quand nous en aurons trouvé la porte. Eh bien! cherchons-la!
Et je lui promis que, s'il me laissait faire, sans m'étourdir de ses cris et de ses promenades de fou, j'aurais trouvé le truc de la porte avant une heure.
Alors, il s'allongea sur le parquet, comme on fait dans les bois, et déclara qu'il attendrait que j'eusse trouvé la porte de la forêt, puisqu'il n'avait rien de mieux à faire! Et il crut devoir ajouter que de l'endroit où il se trouvait, «la vue était splendide». (Le supplice, malgré tout ce que j'avais pu dire, agissait.)
Quant à moi, oubliant la forêt, j'entrepris un panneau de glaces et me mis à le tâter en tous sens, y cherchant le point faible, sur lequel il fallait appuyer pour faire tourner les portes suivant le système des portes et trappes pivotantes d'Erik. Quelquefois ce point faible pouvait être une simple tache sur la glace, grosse comme un petit pois, et sous laquelle se trouvait le ressort à faire jouer. Je cherchai! Je cherchai! Je tâtai si haut que mes mains pouvaient atteindre. Erik était à peu près de la même taille que moi et je pensais qu'il n'avait point disposé le ressort plus haut qu'il ne fallait pour sa taille—ce n'était du reste qu'une hypothèse, mais mon seul espoir.—J'avais décidé de faire ainsi, sans faiblesse, et minutieusement le tour des six panneaux de glaces et ensuite d'examiner également fort attentivement le parquet.
En même temps que je tâtais les panneaux avec le plus grand soin, je m'efforçais de ne point perdre une minute car la chaleur me gagnait de plus en plus et nous cuisions littéralement dans cette forêt enflammée.
Je travaillais ainsi depuis une demi-heure et j'en avais déjà fini avec trois panneaux quand notre mauvais sort voulut que je me retournasse à une sourde exclamation poussée par le vicomte.
—J'étouffe! disait-il... Toutes ces glaces se renvoient une chaleur infernale!... Est-ce que vous allez bientôt trouver votre ressort?... Pour peu que vous tardiez, nous allons rôtir ici!
Je ne fus point mécontent de l'entendre parler ainsi. Il n'avait pas dit un mot de la forêt et j'espérai que la raison de mon compagnon pourrait lutter assez longtemps encore contre le supplice. Mais il ajouta:
—Ce qui me console, c'est que le monstre a donné jusqu'à demain soir onze heures à Christine: si nous ne pouvons sortir de là et lui porter secours, au moins nous serons morts avant elle! La messe d'Erik pourra servir pour tout le monde!
Et il aspira une bouffée d'air chaud qui le fit presque défaillir...
Comme je n'avais point les mêmes désespérées raisons que M. le vicomte de Chagny pour accepter le trépas, je me retournai, après quelques paroles d'encouragement, vers mon panneau, mais j'avais eu tort, en parlant de faire quelques pas; si bien que dans l'enchevêtrement inouï de la forêt illusoire, je ne retrouvai plus, à coup sûr, mon panneau! Je me voyais obligé de tout recommencer, au hasard... Aussi je ne pus m'empêcher de manifester ma déconvenue et le vicomte comprit que tout était à refaire. Cela lui donna un nouveau coup.
—Nous ne sortirons jamais de cette forêt! gémit-il.
Et son désespoir ne fit plus que grandir. Et, en grandissant, son désespoir lui faisait de plus en plus oublier qu'il n'avait affaire qu'à des glaces et de plus en plus croire qu'il était aux prises avec une forêt véritable.
Moi, je m'étais remis à chercher... à tâter... La fièvre, à mon tour, me gagnait... car je ne trouvais rien... absolument rien... Dans la chambre à côté c'était toujours le même silence. Nous étions bien perdus dans la forêt... sans issue... sans boussole... sans guide... sans rien. Oh! je savais ce qui nous attendait si personne ne venait à notre secours... ou si je ne trouvais pas le ressort... Mais j'avais beau chercher le ressort, je ne trouvais que des branches... d'admirables belles branches qui se dressaient toutes droites devant moi ou s'arrondissaient précieusement au-dessus de ma tête... Mais elles ne donnaient point d'ombre! C'était assez naturel, du reste, puisque nous étions dans une forêt équatoriale avec le soleil juste au-dessus de nos têtes... une forêt du Congo...
À plusieurs reprises. M. de Chagny et moi, nous avions retiré et remis notre habit, trouvant tantôt qu'il nous donnait plus de chaleur et tantôt qu'il nous garantissait, au contraire, de cette chaleur.
Moi, je résistais encore moralement, mais M. de Chagny me parut tout à fait «parti». Il prétendait qu'il y avait bien trois jours et trois nuits qu'il marchait sans s'arrêter dans cette forêt, à la recherche de Christine Daaé. De temps en temps, il croyait l'apercevoir derrière un tronc d'arbre ou glissant à travers les branches, et il l'appelait avec des mots suppliants qui me faisaient venir les larmes aux yeux. «Christine! Christine! disait-il, pourquoi me fuis-tu? ne m'aimes-tu pas?... Ne sommes-nous pas fiancés?... Christine, arrête-toi!... Tu vois bien que je suis épuisé!... Christine, aie pitié!... Je vais mourir dans la forêt... loin de toi!...»
—Oh! j'ai soif! dit-il enfin avec un accent délirant.
Moi aussi j'avais soif... j'avais la gorge en feu...
Et cependant, accroupi maintenant sur le parquet, cela ne m'empêchait pas de chercher... chercher... chercher le ressort de la porte invisible... d'autant plus que le séjour dans la forêt devenait dangereux à rapproche du soir... Déjà l'ombre de la nuit commençait à nous envelopper... cela était venu très vite, comme tombe la nuit dans les pays équatoriaux... subitement, avec à peine de crépuscule...
Or la nuit dans les forêts de l'équateur, est toujours dangereuse, surtout lorsque, comme nous, on n'a pas de quoi allumer du feu pour éloigner les bêtes féroces. J'avais bien tenté, délaissant un instant la recherche de mon ressort, de briser des branches que j'aurais, allumées avec ma lanterne sourde, mais je m'étais heurté, moi aussi, aux fameuses glaces, et cela m'avait rappelé à temps que nous n'avions affaire qu'à des images de branches...
Avec le jour, la chaleur n'était pas partie, au contraire... Il faisait maintenant encore plus chaud sous la lueur bleue de la lune. Je recommandai au vicomte de tenir nos armes prêtes à faire feu et de ne point s'écarter du lieu de notre campement, cependant que je cherchais toujours mon ressort.
Tout à coup le rugissement du lion se fit entendre, à quelques pas. Nous en eûmes les oreilles déchirées.
—Oh! fit le vicomte à voix basse, il n'est pas loin!... Vous ne le voyez pas?... là... à travers les arbres! dans ce fourré... S'il rugit encore, je tire!...
Et le rugissement recommença, plus formidable. Et le vicomte tira, mais je ne pense pas qu'il atteignit le lion; seulement, il cassa une glace; je le constatai le lendemain matin à l'aurore. Pendant la nuit, nous avions dû faire un bon chemin, car nous nous trouvâmes soudain au bord du désert, d'un immense désert de sable, de pierres et de rochers. Ce n'était vraiment point la peine de sortir de la forêt pour tomber dans le désert. De guerre lasse, je m'étais étendu à côté du vicomte, personnellement fatigué de chercher des ressorts que je ne trouvais pas.
J'étais tout à fait étonné (et je le dis au vicomte) que nous n'ayons point fait d'autres mauvaises rencontres, pendant la nuit. Ordinairement, après le lion, il y avait le léopard, et puis quelquefois le bourdonnement de la mouche tsé-tsé. C'étaient là des effets très faciles à obtenir, et j'expliquai à M. de Chagny, pendant que nous nous reposions avant de traverser le désert, qu'Erik obtenait le rugissement du lion avec un long tambourin, terminé par une peau d'âne à une seule de ses extrémités. Sur cette peau est bandée une corde à boyau attachée par son centre à une autre corde du même genre qui traverse le tambour dans toute sa hauteur. Erik n'a alors qu'à frotter cette corde avec un gant enduit de colophane et, par la façon dont il frotte, il imite à s'y méprendre la voix du lion ou du léopard, ou même le bourdonnement de la mouche tsé-tsé.
Cette idée qu'Erik pouvait être dans la chambre, à côté, avec ses trucs, me jeta soudain dans la résolution d'entrer en pourparlers avec lui, car, évidemment, il fallait renoncer à l'idée de le surprendre. Et maintenant, il devait savoir à quoi s'en tenir sur les habitants de la chambre des supplices. Je l'appelai: Erik! Erik!... Je criai le plus fort que je pus à travers le désert, mais nul ne répondit à ma voix... Partout autour de nous, le silence et l'immensité nue de ce désert pétré... Qu'allions-nous devenir au milieu de cette affreuse solitude?...
Littéralement, nous commencions à mourir de chaleur, de faim et de soif... de soif surtout... Enfin, je vis M. de Chagny se soulever sur son coude et me désigner un point de l'horizon... Il venait de découvrir l'oasis!...
Oui, tout là-bas, là-bas, le désert faisait place à l'oasis... une oasis avec de l'eau... de l'eau limpide comme une glace... de l'eau qui reflétait l'arbre de fer!... Ah ça... c'était le tableau du mirage... je le reconnus tout de suite... le plus terrible... Aucun n'avait pu y résister... aucun... Je m'efforçais de retenir toute ma raison... et de ne pas espérer l'eau... parce que je savais que si l'on espérait l'eau, l'eau qui reflétait l'arbre de fer et que si, après avoir espéré l'eau, on se heurtait à la glace, il n'y avait plus qu'une chose à faire: se pendre à l'arbre de fer!...
Aussi, je criai à M. de Chagny: «C'est le mirage!... c'est le mirage!... ne croyez pas à l'eau!... c'est encore le truc de la glace!...» Alors il m'envoya, comme on dit, carrément promener, avec mon truc de la glace, mes ressorts, mes portes tournantes et mon palais des mirages!... Il affirma, rageur, que j'étais fou ou aveugle pour imaginer que toute cette eau qui coulait là-bas, entre de si beaux innombrables arbres, n'était point de la vraie eau!... Et le désert était vrai! Et la forêt aussi!... Ce n'était pas à lui qu'il fallait «en faire accroire»... il avait assez voyagé... et dans tous les pays...
Et il se traîna, disant:
—De l'eau! De l'eau!...
Et il avait la bouche ouverte comme s'il buvait...
Et moi aussi, j'avais la bouche ouverte comme si je buvais...
Car non seulement nous la voyions, l'eau, mais encore nous l'entendions!... Nous l'entendions couler... clapoter!... Comprenez-vous ce mot clapoter?... C'est un mot que l'on entend avec la langue!... La langue se tire hors de la bouche pour mieux l'écouter!...
Enfin, supplice plus intolérable que tout, nous entendîmes la pluie et il ne pleuvait pas! Cela, c'était l'invention démoniaque... Oh! je savais très bien aussi comment Erik l'obtenait! Il remplissait de petites pierres une boîte très étroite et très longue, coupée par intervalles de vannes de bois et de métal. Les petites pierres, en tombant, rencontraient ces vannes et ricochaient de l'une à l'autre, et il s'ensuivait des sons saccadés qui rappelaient à s'y tromper le grésillement d'une pluie d'orage.
... Aussi, il fallait voir comme nous tirions la langue, M. de Chagny et moi, en nous traînant Vers la rive clapotante... nos yeux et nos oreilles étaient pleins d'eau, mais notre langue restait sèche comme de la corne!...
Arrivé à la glace, M. de Chagny la lécha... et moi aussi... je léchai la glace...
Elle était ardente!...
Alors nous roulâmes par terre, avec un râle désespéré. M. de Chagny approcha de sa tempe le dernier pistolet qui était resté chargé et moi je regardai, à mes pieds, le lacet du Pendjab.
Je savais pourquoi, dans ce troisième décor, était revenu l'arbre de fer!...
L'arbre de fer m'attendait!...
Mais comme je regardais le lacet du Pendjab, je vis une chose qui me fit tressaillir si violemment que M. de Chagny en fut arrêté dans son mouvement de suicide. Déjà, il murmurait: «Adieu, Christine!...»
Je lui avais pris le bras. Et puis je lui pris le pistolet... et puis je me traînai à genoux jusqu'à ce que j'avais vu.
Je venais de découvrir auprès du lacet du Pendjab, dans la rainure du parquet, un clou à tête noire dont je n'ignorais par l'usage...
Enfin! je l'avais trouvé le ressort!... le ressort qui allait faire jouer la porte!... qui allait nous donner la liberté!... qui allait nous livrer Erik.
Je tâtai le clou... Je montrai à M. de Chagny une figure rayonnante!... Le clou à tête noire cédait sous ma pression...
Et alors...
... Et alors ce ne fut point une porte qui s'ouvrit dans le mur, mais une trappe qui se déclencha dans le plancher.
Aussitôt, de ce trou noir, de l'air frais nous arriva. Nous nous penchâmes sur ce carré d'ombre comme sur une source limpide. Le menton dans l'ombre fraîche, nous la buvions.
Et nous nous courbions de plus en plus au-dessus de la trappe. Que pouvait-il bien y avoir dans ce trou, dans cette cave qui venait d'ouvrir mystérieusement sa porte dans le plancher?...
Il y avait peut-être, là dedans, de l'eau?...
De l'eau pour boire...
J'allongeai le bras dans les ténèbres et je rencontrai une pierre, et puis une autre... un escalier... un noir escalier qui descendait à la cave.
Le vicomte était déjà prêt à se jeter dans le trou!...
Là-dedans, même si on ne trouvait point d'eau, on pourrait échapper à l'étreinte rayonnante de ces abominables miroirs...
Mais j'arrêtai le vicomte, car je craignais un nouveau tour du monstre et, ma lanterne sourde allumée, je descendis le premier...
L'escalier plongeait dans les ténèbres les plus profondes et tournait sur lui-même. Ah! l'adorable fraîcheur de l'escalier et des ténèbres!...
Cette fraîcheur devait moins venir du système de ventilation établi nécessairement par Erik que de la fraîcheur même de la terre qui devait être toute saturée d'eau au niveau où nous nous trouvions... Et puis, le lac ne devait pas être loin!...
Nous fûmes bientôt au bas de l'escalier... Nos yeux commençaient à se faire à l'ombre, à distinguer autour de nous, des formes... des formes rondes... sur lesquelles je dirigeai le jet lumineux de ma lanterne...
Des tonneaux!...
Nous étions dans la cave d'Erik!
C'est là qu'il devait enfermer son vin et peut-être son eau potable...
Je savais qu'Erik était très amateur de bons crus...
Ah! il y avait là de quoi boire!...
M. de Chagny caressait les formes rondes et répétait inlassablement:
—Des tonneaux! des tonneaux!... Que de tonneaux!...
En fait, il y en avait une certaine quantité alignée fort symétriquement sur deux files entre lesquelles nous nous trouvions...
C'étaient des petits tonneaux et j'imaginai qu'Erik les avait choisis de cette taille pour la facilité du transport dans la maison du Lac!...
Nous les examinions les uns après les autres cherchant si l'un d'entre eux n'avait point quelque chantepleure nous indiquant par cela même qu'on y aurait puisé de temps à autre.
Mais tous les tonneaux étaient fort hermétiquement clos.
Alors, après en avoir soulevé un à demi pour constater qu'il était plein, nous nous mîmes à genoux et avec la lame d'un petit couteau que j'avais sur moi, je me mis en mesure de faire sauter la «bonde».
À ce moment, il me sembla entendre, comme venant de très loin, une sorte de chant monotone dont le rythme m'était connu, car je l'avais entendu très souvent dans les rues de Paris:
«Tonneaux!... Tonneaux!... Avez-vous des tonneaux... à vendre?...»
Ma main en fut immobilisée sur la bonde... M. de Chagny aussi avait entendu. Il me dit:
—C'est drôle!... on dirait que c'est le tonneau qui chante!...
Le chant reprit plus lointainement...
«Tonneaux!... Tonneaux!... Avez-vous des tonneaux à vendre?...»
—Oh! oh! je vous jure, fit le vicomte, que le chant s'éloigne dans le tonneau!...
Nous nous relevâmes et allâmes regarder derrière le tonneau...
—C'est dedans! faisait M. de Chagny; c'est dedans!...
Mais nous n'entendions plus rien... et nous en fûmes réduits à accuser le mauvais état, le trouble réel de nos sens...
Et nous revînmes à la bonde. M. de Chagny mit ses deux mains réunies dessous et d'un dernier effort, je fis sauter la bonde.
—Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria tout de suite le vicomte... Ce n'est pas de l'eau!
Le vicomte avait approché ses deux mains pleines de ma lanterne... Je me penchai sur les mains du vicomte... et, aussitôt, je rejetai ma lanterne si brusquement loin de nous qu'elle se brisa et s'éteignit... et se perdit pour nous...
Ce que je venais de voir dans les mains de M. de Chagny... c'était de la poudre!
XXVI
FAUT-IL TOURNER LE SCORPION? FAUT-IL TOURNER LA SAUTERELLE?
(Fin du récit du Persan.)
Ainsi, en descendant au fond du caveau, j'avais touché le fin fond de ma pensée, redoutable! Le misérable ne m'avait point trompé avec ses vagues menaces à l'adresse de beaucoup de ceux de la race humaine! Hors de l'humanité, il s'était bâti loin des hommes un repaire de bête souterraine, bien résolu à tout faire sauter avec lui dans une éclatante catastrophe si ceux du dessus de la terre venaient le traquer dans l'antre où il avait réfugié sa monstrueuse laideur.
La découverte que nous venions de faire nous jeta dans un émoi qui nous fit oublier toutes nos peines passées, toutes nos souffrances présentes... Notre exceptionnelle situation, alors même que tout à l'heure nous nous étions trouvés sur le bord même du suicide, ne nous était pas encore apparue avec plus de précise épouvante. Nous comprenions maintenant tout ce qu'avait voulu dire et tout ce qu'avait dit le monstre à Christine Daaé et tout ce que signifiait l'abominable phrase: «Oui ou non!... Si c'est non, tout le monde est mort et enterré!...» Oui, enterré sous les débris de ce qui avait été le grand Opéra de Paris!... Pouvait-on imaginer plus effroyable crime pour quitter le monde dans une apothéose d'horreur? Préparée pour la tranquillité de sa retraite, la catastrophe allait servir à venger les amours du plus horrible monstre qui se fût encore promené sous les deux!... «Demain soir, à onze heures, dernier délai!...» Ah! il avait bien choisi son heure!... Il y aurait beaucoup de monde à la fête!... beaucoup de ceux de la race humaine... là-haut... dans les dessus flamboyants de la maison de musique!... Quel plus beau cortège pourrait-il rêver pour mourir?... Il allait descendre dans la tombe avec les plus belles épaules du monde, parées de tous les bijoux... Demain soir, onze heures!... Nous devions sauter en pleine représentation... si Christine Daaé disait: Non!... Demain soir, onze heures!... Et comment Christine Daaé ne dirait-elle point: Non? Est-ce qu'elle ne préférait pas se marier avec la mort même qu'avec ce cadavre vivant? Est-ce qu'elle n'ignorait pas que de son refus dépendait le sort foudroyant de beaucoup de ceux de la race humaine?... Demain soir, onze heures!...
Et, en nous traînant dans les ténèbres, en fuyant la poudre, en essayant de retrouver les marches de pierre... car tout là-haut, au-dessus de nos têtes... la trappe qui conduit dans la chambre des miroirs, à son tour s'est éteinte... nous nous répétons: Demain soir, onze heures!...
... Enfin, je retrouve l'escalier... mais tout à coup, je me redresse tout droit sur la première marche, car une pensée terrible m'embrase soudain le cerveau:
—Quelle heure est-il?
Ah! quelle heure est-il? quelle heure!... car enfin demain soir, onze heures, c'est peut-être aujourd'hui, c'est peut-être tout de suite!... qui pourrait nous dire l'heure qu'il est!... Il me semble que nous sommes enfermés dans cet enfer depuis des jours et des jours... depuis des années... depuis le commencement du monde... Tout cela va peut-être sauter à l'instant!... Ah! un bruit!... un craquement!... Avez-vous entendu, monsieur?... Là!... là, dans ce coin... grands dieux!... comme un bruit de mécanique!... Encore!... Ah! de la lumière!... c'est peut-être la mécanique qui va tout faire sauter!... je vous dis: un craquement... vous êtes donc sourd?
M. de Chagny et moi, nous nous mettons à crier comme des fous... la peur nous talonne... nous gravissons l'escalier en roulant sur les marches... La trappe est peut-être fermée là-haut! C'est peut-être cette porte fermée qui fait tout ce noir... Ah! sortir du noir! sortir du noir!... Retrouver la clarté mortelle de la chambre des Miroirs!...
... Mais nous sommes arrivés en haut de l'escalier... non, la trappe n'est pas fermée, mais il fait aussi noir maintenant dans la chambre des miroirs que dans la cave que nous quittons!... Nous sortons tout à fait de la cave... nous nous traînons sur le plancher de la chambre des supplices... le plancher qui nous sépare de cette poudrière... quelle heure est-il?... Nous crions, nous appelons!... M. de Chagny clame, de toutes ses forces renaissantes: «Christine!... Christine!...» Et moi, j'appelle Erik!... je lui rappelle que je lui ai sauvé la vie!... Mais rien ne nous répond!... rien que notre propre désespoir... que notre propre folie... quelle heure est-il?... «Demain soir, onze heures!...» Nous discutons... nous nous efforçons de mesurer le temps que nous avons passé ici... mais nous sommes incapables de raisonner... Si on pouvait voir seulement le cadran d'une montre, avec des aiguilles qui marchent!... Ma montre est arrêtée depuis longtemps... mais celle de M. de Chagny marche encore... Il me dit qu'il l'a remontée en procédant à sa toilette de soirée, avant de venir à l'Opéra... Nous essayons de tirer de ce fait quelque conclusion qui nous laisse espérer que nous n'en sommes pas encore arrivés à la minute fatale...
... La moindre sorte de bruit qui nous vient par la trappe que j'ai en vain essayé de refermer, nous rejette dans la plus atroce angoisse... Quelle heure est-il?... Nous n'avons plus une allumette sur nous... Et cependant il faudrait savoir... M. de Chagny imagine de briser le verre de sa montre et de tâter les deux aiguilles... Un silence pendant lequel il tâte, il interroge les aiguilles du bout des doigts. L'anneau de la montre lui sert de point de repère!... Il estime à l'écartement des aiguilles qu'il peut être justement onze heures...
Mais les onze heures qui nous font tressaillir, sont peut-être passées, n'est-ce pas?... Il est peut-être onze heures et dix minutes... et nous aurions au moins encore douze heures devant nous.
Et, tout à coup, je crie:
—Silence!
Il m'a semblé entendre des pas dans la demeure à côté.
Je ne me suis pas trompé! j'entends un bruit de portes, suivi de pas précipités. On frappe contre le mur. La voix de Christine Daaé:
—Raoul! Raoul!
Ah! nous crions tous à la fois, maintenant, de l'un et de l'autre côté du mur. Christine sanglote, elle ne savait point si elle retrouverait M. de Chagny vivant!... Le monstre a été terrible, paraît-il... Il n'a fait que délirer en attendant qu'elle voulût bien prononcer le «oui» qu'elle lui refusait... Et cependant, elle lui promettait ce «oui» s'il voulait bien la conduire dans la chambre des supplices!... Mais il s'y était obstinément opposé, avec des menaces atroces à l'adresse de tous ceux de la race humaine... Enfin, après des heures et des heures de cet enfer, il venait de sortir à l'instant... la laissant seule pour réfléchir une dernière fois...
... Des heures et des heures!... Quelle heure est-il? Quelle heure est-il, Christine?...
—Il est onze heures!... onze heures moins cinq minutes!...
—Mais quelles onze heures?...
—Les onze heures qui doivent décider de la vie ou de la mort!... Il vient de me le répéter en partant, reprend la voix râlante de Christine... Il est épouvantable!... Il délire et il a arraché son masque et ses yeux d'or lancent des flammes!... Et il ne fait que rire!... Il m'a dit en riant, comme un démon ivre: «Cinq minutes! Je te laisse seule à cause de ta pudeur bien connue!... Je ne veux pas que tu rougisses devant moi quand tu me diras «oui», comme les timides fiancées!... Que diable! on sait son monde!» Je vous ai dit qu'il était comme un démon ivre!... «Tiens! (et il a puisé dans le petit sac de la vie et de la mort) Tiens! m'a-t-il dit, voilà la petite clef de bronze qui ouvre les coffrets d'ébène qui sont sur la cheminée de la chambre de Louis-Philippe... Dans l'un de ces coffrets, tu trouveras un scorpion et dans l'autre une sauterelle, des animaux très bien imités en bronze du Japon; ce sont des animaux qui disent oui et non! C'est-à-dire que tu n'auras qu'à tourner le scorpion sur son pivot, dans la position contraire à celle où tu l'auras trouvé... cela signifiera à mes yeux, quand je rentrerai dans la chambre Louis-Philippe, dans la chambre des fiançailles: oui!... La sauterelle, elle, si tu la tournes, voudra dire: non! à mes yeux, quand, je rentrerai dans la chambre Louis-Philippe, dans la chambre de la mort!... Et il riait comme un démon ivre! Moi, je ne faisais que lui réclamer à genoux la clef de la chambre des supplices, lui promettant d'être à jamais sa femme s'il m'accordait cela... Mais il m'a dit qu'on n'aurait plus besoin jamais de cette clef et qu'il allait la jeter au fond du lac!... Et puis, en riant comme un démon ivre, il m'a laissé en me disant qu'il ne reviendrait que dans cinq minutes, à cause qu'il savait tout ce que l'on doit, quand on est un galant homme, à la pudeur des femmes!... Ah! oui, encore il m'a crié: La sauterelle!... Prends garde à la sauterelle!... Ça ne tourne pas seulement une sauterelle, ça saute!... ça saute!... ça saute joliment bien!...
J'essaie ici de reproduire avec des phrases, des mots entrecoupés, des exclamations, le sens des paroles délirantes de Christine!... Car, elle aussi, pendant ces vingt-quatre heures, avait dû toucher le fond de la douleur humaine... et peut-être avait-elle souffert plus que nous!... À chaque instant, Christine s'interrompait et nous interrompait pour s'écrier: «Raoul! souffres-tu?...» Et elle tâtait les murs, qui étaient froids maintenant, et elle demandait pour quelle raison ils avaient été si chauds!... Et les cinq minutes s'écoulèrent et, dans ma pauvre cervelle, grattaient de toutes leurs pattes le scorpion et la sauterelle!
J'avais cependant conservé assez de lucidité pour comprendre que si l'on tournait la sauterelle, la sauterelle sautait... et avec elle beaucoup de ceux de la race humaine! Point de doute que la sauterelle commandait quelque courant électrique destiné à faire sauter la poudrière!... Hâtivement, M. de Chagny, qui semblait maintenant, depuis qu'il avait ré-entendu la voix de Christine, avoir recouvré toute sa force morale, expliquait à la jeune fille dans quelle situation formidable nous nous trouvions, nous et tout l'Opéra... Il fallait tourner le scorpion, tout de suite...
Ce scorpion, qui répondait au oui tant souhaité par Erik, devait être quelque chose qui empêcherait peut-être la catastrophe de se produire.
—Va!... va donc, Christine, ma femme adorée!... commanda Raoul.
Il y eut un silence.
—Christine, m'écriai-je, où êtes-vous?
—Auprès du scorpion!
—N'y touchez pas!
L'idée m'était venue—car je connaissais mon Erik—que le monstre avait encore trompé la jeune femme. C'était peut-être le scorpion qui allait tout faire sauter. Car, enfin, pourquoi n'était-il pas là, lui? Il y avait beau temps maintenant que les cinq minutes étaient écoulées... et il n'était pas revenu... Et il s'était sans doute mis à l'abri!... Et il attendait peut-être l'explosion formidable... Il n'attendait plus que ça!... Il ne pouvait pas espérer, en vérité, que Christine consentirait jamais à être sa proie volontaire!... Pourquoi n'était-il pas revenu?... Ne touchez pas au scorpion!...
—Lui!... s'écria Christine. Je l'entends!... Le voilà!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il arrivait, en effet. Nous entendîmes ses pas qui se rapprochaient de la chambre Louis-Philippe. Il avait rejoint Christine. Il n'avait pas prononcé un mot...
Alors, j'élevai la voix:
—Erik! c'est moi! Me reconnais-tu?
À cet appel, il répondit aussitôt sur un ton extraordinairement pacifique:
—Vous n'êtes donc pas morts là dedans?... Eh bien, tâchez de vous tenir tranquilles.
Je voulus l'interrompre, mais il me dit si froidement, que j'en restai glacé derrière mon mur: «Plus un mot, daroga, ou je fais tout sauter!»
Et aussitôt il ajouta:
—L'honneur doit en revenir à mademoiselle!... Mademoiselle n'a pas touché au scorpion (comme il parlait posément!), mademoiselle n'a pas touché à la sauterelle (avec quel effrayant sang-froid!), mais il n'est pas trop tard pour bien faire. Tenez, j'ouvre sans clé, moi, car je suis l'amateur de trappes, et j'ouvre et ferme tout ce que je veux, comme je veux... J'ouvre les petits coffrets d'ébène: regardez-y, mademoiselle, dans les petits coffrets d'ébène... les jolies petites bêtes... Sont-elles assez bien imitées... et comme elles paraissent inoffensives... Mais l'habit ne fait pas le moine! (Tout ceci d'une voix blanche, uniforme...) Si l'on tourne la sauterelle, nous sautons tous, mademoiselle... Il y a sous nos pieds assez de poudre pour faire sauter un quartier de Paris... si l'on tourne le scorpion, toute cette poudre est noyée!... Mademoiselle, à l'occasion de nos noces, vous allez faire un bien joli cadeau à quelques centaines de Parisiens qui applaudissent en ce moment un bien pauvre chef-d'œuvre de Meyerbeer... Vous allez leur faire cadeau de la vie... car vous allez, mademoiselle, de vos jolies mains—quelle voix lasse était cette voix—vous allez tourner le scorpion!... Et gai, gai, nous nous marierons!
Un silence, et puis:
—Si, dans deux minutes, mademoiselle, vous n'avez pas tourné le scorpion—j'ai une montre, ajouta la voix d'Erik, une montre qui marche joliment bien...—moi, je tourne la sauterelle... et la sauterelle, ça saute joliment bien!...
Le silence reprit plus effrayant à lui tout seul que tous les autres effrayants silences. Je savais que lorsque Erik avait pris cette voix pacifique, et tranquille, et lasse, c'est qu'il était à bout de tout, capable du plus titanesque forfait ou du plus forcené dévouement et qu'une syllabe déplaisante à son oreille pourrait déchaîner l'ouragan. M. de Chagny, lui, avait compris qu'il n'y avait plus qu'à prier, et, à genoux, il priait... Quant à moi, mon sang battait si fort que je dus saisir mon cœur dans ma main, de grand'peur qu'il n'éclatât... C'est que, nous pressentions trop horriblement ce qui se passait en ces secondes suprêmes dans la pensée affolée de Christine Daaé... c'est que nous comprenions son hésitation à tourner le scorpion... Encore une fois, si c'était le scorpion qui allait tout faire sauter!... Si Erik avait résolu de nous engloutir tous avec lui!
Enfin, la voix d'Erik, douce cette fois, d'une douceur angélique...
—Les deux minutes sont écoulées... adieu, mademoiselle!... saute, sauterelle!...
—Erik, s'écria Christine, qui avait dû se précipiter sur la main du monstre, me jures-tu, monstre, me jures-tu sur ton infernal amour, que c'est le scorpion qu'il faut tourner...
—Oui, pour sauter à nos noces...
—Ah! tu vois bien! nous allons sauter!
—À nos noces!... innocente enfant!... Le scorpion ouvre le bal!... Mais en voilà assez!... Tu ne veux pas du scorpion? À moi la sauterelle!
—Erik!...
—Assez!...
J'avais joint mes cris à ceux de Christine. M. de Chagny, toujours à genoux, continuait à prier...
—Erik! J'ai tourné le scorpion!!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ah! la seconde que nous avons vécue là!
À attendre!
À attendre que nous ne soyons plus rien que des miettes, au milieu du tonnerre et des ruines...
... À sentir craquer sous nos pieds, dans le gouffre ouvert... des choses... des choses qui pouvaient être le commencement de l'apothéose d'horreur... car, par la trappe ouverte dans les ténèbres, gueule noire dans la nuit noire, un sifflement inquiétant—comme le premier bruit d'une fusée—venait...
... D'abord tout mince... et puis plus épais... puis très fort...
Mais écoutez! écoutez! et retenez des deux mains votre cœur prêt à sauter avec beaucoup de ceux de la race humaine.
Ce n'est point là le sifflement du feu.
Ne dirait-on point une fusée d'eau?...
À la trappe! à la trappe!
Écoutez! écoutez!
Cela fait maintenant glouglou... glouglou...
À la trappe!... à la trappe!... à la trappe!...
Quelle fraîcheur!
À la fraîche! à la fraîche! Toute notre soif qui était partie quand était venue l'éprouvante, revient plus forte avec le bruit de l'eau.
L'eau! l'eau! l'eau qui monte!...
Qui monte dans la cave, par-dessus les tonneaux, tous les tonneaux de poudre (tonneaux! tonneaux!... avez-vous des tonneaux à vendre?) l'eau!... l'eau vers laquelle nous descendons avec des gorges embrasées... l'eau qui monte jusqu'à nos mentons, jusqu'à nos bouches...
Et nous buvons... Au fond de la cave, nous buvons, à même la cave...
Et nous remontons, dans la nuit noire, l'escalier, marche à marche, l'escalier que nous avions descendu au-devant de l'eau et que nous remontons avec l'eau.
Vraiment, voilà bien de la poudre perdue et bien noyée! à grande eau!... C'est de la belle besogne! On ne regarde pas à l'eau, dans la demeure du Lac! Si ça continue, tout le lac va entrer dans la cave...
Car, en vérité, on ne sait plus maintenant où elle va s'arrêter...
Nous voici sortis de la cave et l'eau monte toujours...
Et l'eau aussi sort de la cave, s'épand sur le plancher... Si cela continue, toute la demeure du Lac va en être inondée. Le plancher de la chambre des miroirs est lui-même un vrai petit lac dans lequel nos pieds barbotent. C'est assez d'eau comme cela! Il faut qu'Erik ferme le robinet: Erik! Erik! Il y a assez d'eau pour la poudre! Tourne le robinet! Ferme le scorpion!
Mais Erik ne répond pas... On n'entend plus rien que l'eau qui monte... nous en avons maintenant jusqu'à mi-jambe!...
—Christine! Christine! l'eau monte! monte jusqu'à nos genoux, crie M. de Chagny.
Mais Christine ne répond pas... on n'entend plus rien que l'eau qui monte.
Rien! rien! dans la chambre à côté... Plus personne! personne pour tourner le robinet! personne pour fermer le scorpion!
Nous sommes tout seuls, dans le noir, avec l'eau noire qui nous étreint, qui grimpe, qui nous glace! Erik! Erik! Christine! Christine!
Maintenant, nous avons perdu pied et nous tournons dans l'eau, emportés dans un mouvement de rotation irrésistible, car l'eau tourne avec nous et nous nous heurtons aux miroirs noirs qui nous repoussent... et nos gorges soulevées au-dessus du tourbillon hurlent...
Est-ce que nous allons mourir ici? noyés dans la chambre des supplices?... Je n'ai jamais vu ça? Erik, au temps des Heures Roses de Mazenderan, ne m'a jamais montré cela par la petite fenêtre invisible!... Erik! Erik! Je t'ai sauvé la vie! Souviens-toi!... Tu étais condamné!... Tu allais mourir!... Je t'ai ouvert les portes de la vie!... Erik!...
Ah! nous tournons dans l'eau comme des épaves!...
Mais j'ai saisi tout à coup de mes mains égarées le tronc de l'arbre de fer!... et j'appelle M. de Chagny... et nous voilà tous les deux suspendus à la branche de l'arbre de fer...
Et l'eau monte toujours!
Ah! ah! rappelez-vous! Combien y a-t-il d'espace entre la branche de l'arbre de fer et le plafond en coupole de la chambre des miroirs?... Tâchez à vous souvenir!... Après tout, l'eau va peut-être s'arrêter... elle trouvera sûrement son niveau... Tenez! il me semble qu'elle s'arrête!... Non! non! horreur!... À la nage! À la nage!... nos bras qui nagent s'enlacent; nous étouffons!... nous nous battons dans l'eau noire!... nous avons déjà peine à respirer l'air noir au-dessus de l'eau noire... l'air qui fuit, que nous entendons fuir au-dessus de nos têtes par je ne sais quel appareil de ventilation... Ah! tournons! tournons! tournons jusqu'à ce que nous ayons trouvé la bouche d'air... nous collerons notre bouche à la bouche d'air... Mais les forces m'abandonnent, j'essaie de me raccrocher aux murs! Ah! comme les parois de glace sont glissantes à mes doigts qui cherchent... Nous tournons encore!... Nous enfonçons... Un dernier effort!... Un dernier cri!... Erik!... Christine!... glou, glou, glou!... dans les oreilles!... glou, glou, glou!... au fond de l'eau noire, nos oreilles font glou-glou!... Et il me semble encore, avant de perdre tout à fait connaissance, entendre entre deux glouglous... «Tonneaux!... tonneaux!... Avez-vous des tonneaux à vendre?»
XXVII
LA FIN DES AMOURS DU FANTOME
C'est ici que se termine le récit écrit que m'a laissé le Persan.
Malgré l'horreur d'une situation qui semblait définitivement les vouer à la mort, M. de Chagny et son compagnon furent sauvés par le dévouement sublime de Christine Daaé. Et je tiens tout le reste de l'aventure de la bouche du daroga lui-même.
Quand j'allai le voir, il habitait toujours son petit appartement de la rue de Rivoli, en face des Tuileries. Il était bien malade et il ne fallait rien moins que toute mon ardeur de reporter-historien au service de la vérité pour le décider à revivre avec moi l'incroyable drame. C'était toujours son vieux et fidèle domestique Darius qui le servait et me conduisait auprès de lui. Le daroga me recevait au coin de la fenêtre qui regarde le jardin, assis dans un vaste fauteuil où il essayait de redresser un torse qui n'avait pas dû être sans beauté. Notre Persan avait encore ses yeux magnifiques, mais son pauvre visage était bien fatigué. Il avait fait raser entièrement sa tête qu'il couvrait à l'ordinaire d'un bonnet d'astrakan; il était habillé d'une vaste houppelande très simple dans les manches de laquelle il s'amusait inconsciemment à tourner les pouces, mais son esprit était resté fort lucide.
Il ne pouvait se rappeler les affres anciennes sans être repris d'une certaine fièvre et c'est par bribes que je lui arrachai la fin surprenante de cette étrange histoire. Parfois, il se faisait prier longtemps pour répondre à mes questions, et parfois exalté par ses souvenirs il évoquait spontanément devant moi, avec un relief saisissant, l'image effroyable d'Erik et les terribles heures que M. de Chagny et lui avaient vécues dans la demeure du Lac.
Il fallait voir le frémissement qui l'agitait quand il me dépeignait son réveil dans la pénombre inquiétante de la chambre Louis-Philippe... après le drame des eaux... Et voici la fin de cette terrible histoire, telle qu'il me l'a racontée de façon à compléter le récit écrit qu'il avait bien voulu me confier:
En ouvrant les yeux, le daroga s'était vu étendu sur un lit... M. de Chagny était couché sur un canapé, à côté de l'armoire à glace. Un ange et un démon veillaient sur eux...
Après les mirages et illusions de la chambre des supplices, la précision des détails bourgeois de cette petite pièce tranquille, semblait avoir été encore inventée dans le dessein de dérouter l'esprit du mortel assez téméraire pour s'égarer dans ce domaine du cauchemar vivant. Ce lit-bateau, ces chaises d'acajou ciré, cette commode et ces cuivres, le soin avec lequel ces petits carrés de dentelle au crochet étaient placés sur le dos des fauteuils, la pendule et de chaque côté de la cheminée les petits coffrets à l'apparence si inoffensive... enfin, cette étagère garnie de coquillages, de pelotes rouges pour les épingles, de bateaux en nacre et d'un énorme œuf d'autruche... le tout éclairé discrètement par une lampe à abat-jour posée sur un guéridon... tout ce mobilier qui était d'une laideur ménagère touchante, si paisible, si raisonnable «au fond des caves de l'Opéra», déconcertait l'imagination plus que toutes les fantasmagories passées.
Et l'ombre de l'homme au masque, dans ce petit cadre vieillot, précis et propret, n'en apparaissait que plus formidable. Elle se courba jusqu'à l'oreille du Persan et lui dit à voix basse:
—Ça va mieux, daroga?... Tu regardes mon mobilier?... C'est tout ce qui me reste de ma pauvre misérable mère...
Il lui dit encore des choses qu'il ne se rappelait plus; mais—et cela lui paraissait bien singulier—le Persan avait le souvenir précis que, pendant cette vision surannée de la chambre Louis-Philippe, seul Erik parlait. Christine Daaé ne disait pas un mot; elle se déplaçait sans bruit et comme une Sœur de charité qui aurait fait vœu de silence... Elle apportait dans une tasse un cordial... ou du thé fumant... L'homme au masque la lui prenait des mains et la tendait au Persan.
Quant à M. de Chagny, il dormait...
Erik dit en versant un peu de rhum dans la tasse du daroga et en lui montrant le vicomte étendu:
—Il est revenu à lui bien avant que nous puissions savoir si vous seriez encore vivant un jour, daroga. Il va très bien... Il dort... Il ne faut pas le réveiller...
Un instant, Erik quitta la chambre et le Persan, se soulevant sur son coude, regarda autour de lui... Il aperçut, assise au coin de la cheminée, la silhouette blanche de Christine Daaé. Il lui adressa la parole... il l'appela... mais il était encore très faible et il retomba sur l'oreiller... Christine vint à lui, lui posa la main sur le front, puis s'éloigna... Et le Persan se rappela qu'alors, en s'en allant, elle n'eut pas un regard pour M. de Chagny qui, à côté, il est vrai, bien tranquillement dormait... et elle retourna s'asseoir dans son fauteuil, au coin de la cheminée, silencieuse comme une Sœur de charité qui a fait vœu de silence...
Erik revint avec de petits flacons qu'il déposa sur la cheminée. Et tout bas encore, pour ne pas éveiller M. de Chagny, il dit au Persan, après s'être assis à son chevet et lui avoir tâté le pouls:
—Maintenant, vous êtes sauvés tous les deux. Et je vais tantôt vous reconduire sur le dessus de la terre, pour faire plaisir à ma femme.
Sur quoi il se leva, sans autre explication, et disparut encore.
Le Persan regardait maintenant le profil tranquille de Christine Daaé sous la lampe. Elle lisait dans un tout petit livre à tranche dorée comme on en voit aux livres religieux. L'Imitation a de ces éditions-là. Et le Persan avait encore dans l'oreille le ton naturel avec lequel l'autre avait dit: «Pour faire plaisir à ma femme...»
Tout doucement, le daroga appela encore, mais Christine devait lire très loin, car elle n'entendit pas...
Erik revint... fit boire au daroga une potion, après lui avoir recommandé de ne plus adresser une parole à «sa femme» ni à personne, parce que cela pouvait être très dangereux pour la santé de tout le monde.
À partir de ce moment, le Persan se souvient encore de l'ombre noire d'Erik et de la silhouette blanche de Christine qui glissaient toujours en silence à travers la chambre, se penchaient au-dessus de lui et au-dessus de M. de Chagny. Le Persan était encore très faible et le moindre bruit, la porte de l'armoire à glace qui s'ouvrait en grinçant, par exemple, lui faisait mal à la tête... et puis il s'endormit comme M. de Chagny.
Cette fois, il ne devait plus se réveiller que chez lui, soigné par son fidèle Darius, qui lui apprit qu'on l'avait, la nuit précédente, trouvé contre la porte de son appartement, où il avait dû être transporté par un inconnu, lequel avait eu soin de sonner avant de s'éloigner.
Aussitôt que le daroga eut recouvré ses forces et sa responsabilité, il envoya demander des nouvelles du vicomte au domicile du comte Philippe.
Il lui fut répondu que le jeune homme n'avait pas reparu et que le comte Philippe était mort. On avait trouvé son cadavre sur la berge du Lac de l'Opéra, du côté de la rue Scribe. Le Persan se rappela la messe funèbre à laquelle il avait assisté derrière le mur de la chambre des miroirs et il ne douta plus du crime ni du criminel. Sans peine, hélas! connaissant Erik, il reconstitua le drame. Après avoir cru que son frère avait enlevé Christine Daaé, Philippe s'était précipité à sa poursuite sur cette route de Bruxelles, où il savait que tout était préparé pour une telle aventure. N'y ayant point rencontré les jeunes gens, il était revenu à l'Opéra, s'était rappelé les étranges confidences de Raoul sur son fantastique rival, avait appris que le vicomte avait tout tenté pour pénétrer dans les dessous du théâtre et enfin qu'il avait disparu, laissant son chapeau dans la loge de la diva, à côté d'une boîte de pistolets. Et le comte, qui ne doutait plus de la folie de son frère, s'était à son tour lancé dans cet infernal labyrinthe souterrain. En fallait-il davantage, aux yeux du Persan, pour que l'on retrouvât le cadavre du comte sur la berge du Lac, où veillait le chant de la sirène, la sirène d'Erik, cette concierge du Lac des Morts?
Aussi le Persan n'hésita pas. Épouvanté de ce nouveau forfait, ne pouvant rester dans l'incertitude où il se trouvait relativement au sort définitif du vicomte et de Christine Daaé, il se décida à tout dire à la justice.
Or l'instruction de l'affaire avait été confiée à M. le juge Faure et c'est chez lui qu'il s'en alla frapper. On se doute de quelle sorte un esprit sceptique, terre à terre, superficiel (je le dis comme je le pense) et nullement préparé à une telle confidence, reçut la déposition du daroga. Celui-ci fut traité comme un fou.
Le Persan, désespérant de se faire jamais entendre, s'était mis alors à écrire. Puisque la justice ne voulait pas de son témoignage, la presse s'en emparerait peut-être, et il venait un soir de tracer la dernière ligne du récit que j'ai fidèlement rapporté ici quand son domestique Darius lui annonça un étranger qui n'avait point dit son nom, dont il était impossible de voir le visage et qui avait déclaré simplement qu'il ne quitterait la place qu'après avoir parlé au daroga.
Le Persan, pressentant immédiatement la personnalité de ce singulier visiteur, ordonna qu'on l'introduisît sur-le-champ.
Le daroga ne s'était pas trompé.
C'était le Fantôme! C'était Erik!
Il paraissait d'une faiblesse extrême et se retenait au mur comme s'il craignait de tomber... Ayant enlevé son chapeau, il montra un front d'une pâleur de cire. Le reste du visage était caché par le masque.
Le Persan s'était dressé devant lui.
—Assassin du comte Philippe, qu'as-tu fait de son frère et de Christine Daaé?
À cette apostrophe formidable, Erik chancela et garda un instant le silence, puis, s'étant traîné jusqu'à un fauteuil, il s'y laissa tomber en poussant un profond soupir. Et là, il dit à petites phrases, à petits mots, à court souffle:
—Daroga, ne me parle pas du comte Philippe... Il était mort... déjà... quand je suis sorti de ma maison... il était mort... déjà... quand... la sirène a chanté... c'est un accident... un triste... un... lamentablement triste... accident... Il était tombé bien maladroitement et simplement et naturellement dans le Lac!...
—Tu mens! s'écria le Persan.
Alors Erik courba la tête et dit:
—Je ne viens pas ici... pour te parler du comte Philippe... mais pour te dire que... je vais mourir...
—Où sont Raoul de Chagny et Christine Daaé?...
—Je vais mourir.
—Raoul de Chagny et Christine Daaé?
—... d'amour... daroga... je vais mourir d'amour... c'est comme cela... je l'aimais tant!... Et je l'aime encore, daroga, puisque j'en meurs, je te dis... Si tu savais comme elle était belle quand elle m'a permis de l'embrasser vivante, sur son salut éternel... C'était la première fois, daroga, la première fois, tu entends, que j'embrassais une femme... Oui, vivante, je l'ai embrassée vivante et elle était belle comme une morte?...
Le Persan s'était levé et il avait osé toucher Erik. Il lui secoua le bras.
—Me diras-tu enfin si elle est morte ou vivante?...
—Pourquoi me secoues-tu ainsi? répondit, Erik avec effort... Je te dis que c'est moi qui vais mourir... oui, je l'ai embrassée vivante...
—Et maintenant, elle est morte?
—Je te dis que je l'ai embrassée comme ça sur le front... et elle n'a point retiré son front de ma bouche!... Ah! c'est une honnête fille! Quant à être morte, je ne le pense pas, bien que cela ne me regarde plus... Non! non! elle n'est pas morte! Et il ne faudrait pas que j'apprenne que quelqu'un a touché un cheveu de sa tête! C'est une brave et honnête fille qui t'a sauvé la vie, par-dessus le marché, daroga, dans un moment où je n'aurais pas donné deux sous de ta peau de Persan. Au fond, personne ne s'occupait de toi. Pourquoi étais-tu là avec ce petit jeune homme? Tu allais mourir par-dessus le marché! Ma parole, elle me suppliait pour son petit jeune homme, mais je lui avais répondu que, puisqu'elle avait tourné le scorpion, j'étais devenu par cela même, et de sa bonne volonté, son fiancé et qu'elle n'avait pas besoin de deux fiancés, ce qui était assez juste; quant à toi, tu n'existais pas, tu n'existais déjà plus, je te le répète, et tu allais mourir avec l'autre fiancé!
Seulement, écoute bien, daroga, comme vous criiez comme des possédés à cause de l'eau, Christine est venue à moi, ses beaux grands yeux bleus ouverts et elle m'a juré, sur son salut éternel, qu'elle consentait à être ma femme vivante! Jusqu'alors, dans le fond de ses yeux, daroga, j'avais toujours vu ma femme morte; c'était la première fois que j'y voyais ma femme vivante. Elle était sincère, sur son salut éternel. Elle ne se tuerait point. Marché conclu. Une demi-minute plus tard, toutes les eaux étaient retournées au Lac, et je tirais ta langue, daroga, car j'ai bien cru, ma parole, que tu y resterais!... Enfin!... Voilà! C'était entendu! je devais vous reporter chez vous sur le dessus de la terre. Enfin, quand vous m'avez eu débarrassé le plancher de la chambre Louis-Philippe, j'y suis revenu, moi, tout seul.
—Qu'avais-tu fait du vicomte de Chagny? interrompit le Persan.
—Ah! tu comprends... celui-là, daroga, je n'allais pas comme ça le reporter tout de suite sur le dessus de la terre... C'était un otage... Mais je ne pouvais pas non plus le conserver dans la demeure du lac, à cause de Christine; alors je l'ai enfermé bien confortablement, je l'ai enchaîné proprement (le parfum de Mazenderan l'avait rendu mou comme une chiffe) dans le caveau des communards qui est dans la partie la plus déserte de la plus lointaine cave de l'Opéra, plus bas que le cinquième dessous, là où personne ne va jamais et d'où l'on ne peut se faire entendre de personne. J'étais bien tranquille et je suis revenu auprès de Christine. Elle m'attendait...
À cet endroit de son récit, il paraît que le Fantôme se leva si solennellement que le Persan qui avait repris sa place dans son fauteuil dut se lever, lui aussi, comme obéissant au même mouvement et sentant qu'il était impossible de rester assis dans un moment aussi solennel et même (m'a dit le Persan lui-même) il ôta, bien qu'il eût la tête rase, son bonnet d'astrakan.
—Oui! Elle m'attendait, reprit Erik, qui se prit à trembler comme une feuille, mais à trembler d'une vraie émotion solennelle... elle m'attendait toute droite, vivante, comme une vraie fiancée vivante, sur son salut éternel... Et quand je me suis avancé, plus timide qu'un petit enfant, elle ne s'est point sauvée... non, non... elle est restée... elle m'a attendu... je crois bien même, daroga, qu'elle a un peu... oh! pas beaucoup... mais un peu, comme une fiancée vivante, tendu son front... Et... et... je l'ai... embrassée!... Moi!... moi!... moi!... Et elle n'est pas morte!... Et elle est restée tout naturellement à côté de moi, après que je l'ai eu embrassée, comme ça... sur le front... Ab! que c'est bon, daroga, d'embrasser quelqu'un!... Tu ne peux pas savoir, toi!... Mais moi! moi!... Ma mère, daroga, ma pauvre misérable mère n'a jamais voulu que je l'embrasse... Elle se sauvait... en me jetant mon masque!... ni aucune femme!... jamais!... jamais!... Ah! ah! ah! Alors, n'est-ce pas?... d'un pareil bonheur, n'est-ce pas, j'ai pleuré. Et je suis tombé en pleurant à ses pieds... et j'ai embrassé ses pieds... ses petits pieds, en pleurant... Toi aussi tu pleures, daroga; et elle aussi pleurait... l'ange a pleuré!...
Comme il racontait ces choses, Erik sanglotait et le Persan, en effet, n'avait pu retenir ses larmes devant cet homme masqué qui, les épaules secouées, les mains à la poitrine, tantôt râlait de douleur et tantôt d'attendrissement.
—... Oh! daroga, j'ai senti ses larmes couler sur mon front à moi! à moi! à moi! Elles étaient chaudes... elles étaient douces! elles allaient partout sous mon masque, ses larmes! elles allaient se mêler à mes larmes dans mes yeux!... elles coulaient jusque dans ma bouche... Ah! ses larmes à elle, sur moi! Écoute, daroga, écoute, ce que j'ai fait... J'ai arraché mon masque pour ne pas perdre une seule de ses larmes... Et elle ne s'est pas enfuie!... Et elle n'est pas morte! Elle est restée vivante, à pleurer... sur moi... avec moi... Nous avons pleuré ensemble!... Seigneur du ciel! vous m'avez donné tout le bonheur du monde!...
Et Erik s'était effondré, râlant sur le fauteuil.
—Ah! Je ne vais pas encore mourir... tout de suite... mais laisse-moi pleurer! avait-il dit au Persan.