GASTON LEROUX (continued 5)
Reading edition
On la remarqua.
Heureusement pour MM. Richard et Moncharmin qu'au moment de cette tant curieuse scène, les «petits rats» se trouvaient à peu près tous dans les greniers.
Car MM. les directeurs auraient eu du succès auprès des jeunes filles.
... Mais ils ne pensaient qu'à leurs vingt mille francs.
Arrivé dans le couloir mi-obscur de l'administration, Richard dit à voix basse à Moncharmin:
—Je suis sûr que personne ne m'a touché... maintenant, tu vas te tenir assez loin de moi et me surveiller dans l'ombre jusqu'à la porte de mon cabinet... il ne faut donner l'éveil à personne et nous verrons bien ce qui va se passer.
Mais Moncharmin réplique:
—Non, Richard! Non!... Marche devant... je marche immédiatement derrière! Je ne te quitte pas d'un pas!
—Mais, s'écrie Richard, jamais comme cela on ne pourra nous voler nos vingt mille francs!
—Je l'espère bien! déclare Moncharmin.
—Alors, ce que nous faisons est absurde!
—Nous faisons exactement ce que nous avons fait la dernière fois... La dernière fois, je t'ai rejoint à ta sortie du plateau, au coin de ce couloir... et je t'ai suivi dans le dos.
—C'est pourtant exact! soupire Richard en secouant la tête et en obéissant passivement à Moncharmin.
Deux minutes plus tard les deux directeurs s'enfermaient dans le cabinet directorial.
Ce fut Moncharmin lui-même qui mit la clef dans sa poche.
—Nous sommes restés ainsi enfermés tous deux la dernière fois, fit-il, jusqu'au moment ou tu as quitté l'Opéra pour rentrer chez toi.
—C'est vrai! Et personne n'est venu nous déranger?
—Personne.
—Alors, interrogea Richard qui s'efforçait de rassembler ses souvenirs, alors j'aurai été sûrement volé dans le trajet de l'Opéra à mon domicile...
—Non! fit sur un ton plus sec que jamais Moncharmin... non... ça n'est pas possible... C'est moi qui t'ai reconduit chez toi dans ma voiture. Les vingt mille francs ont disparu chez toi, cela ne fait plus pour moi l'ombre d'un doute.
C'était là l'idée qu'avait maintenant Moncharmin.
—Cela est incroyable! protesta Richard... je suis sûr de mes domestiques!... et si l'un d'eux avait fait ce coup-là, il aurait disparu depuis.
Moncharmin haussa les épaules, semblant dire qu'il n'entrait pas dans ces détails.
Sur quoi Richard commence à trouver que Moncharmin le prend avec lui sur un ton bien insupportable.
—Moncharmin, en voilà assez!
—Richard, en voilà trop!
—Tu oses me soupçonner?
—Oui, d'une déplorable plaisanterie!
—On ne plaisante pas avec vingt mille francs!
—C'est bien mon avis! déclare Moncharmin, déployant un journal dans la lecture duquel il se plonge avec ostentation.
—Qu'est-ce que tu vas Faire? demande Richard. Tu vas lire le journal maintenant!
—Oui, Richard, jusqu'à l'heure où je te reconduirai chez toi.
—Comme la dernière fois?
—Comme la dernière fois.
Richard arrache le journal des mains de Moncharmin. Moncharmin se dresse, plus irrité que jamais. Il trouve devant lui un Richard exaspéré qui lui dit, en se croisant les bras sur la poitrine,—geste d'insolent défi depuis le commencement du monde:
—Voilà, fait Richard, je pense à ceci. Je pense à ce que je pourrais penser, si, comme la dernière fois, après avoir passé la soirée en tête-à-tête avec toi, tu me reconduisais chez moi, et si, au moment de nous quitter, je constatais que les vingt mille francs avaient disparu de la poche de mon habit... comme la dernière fois.
—Et que pourrais-tu penser? s'exclama Moncharmin cramoisi.
—Je pourrais penser que, puisque tu ne m'as pas quitté d'une semelle, et que, selon ton désir, tu as été le seul à approcher de moi comme la dernière fois, je pourrais penser que si ces vingt mille francs ne sont plus dans ma poche, ils ont bien des chances d'être dans la tienne!
Moncharmin bondit sous l'hypothèse.
—Oh! s'écria-t-il, une épingle de nourrice!
—Que veux-tu faire d'une épingle de nourrice?
—T'attacher!... Une épingle de nourrice!... une épingle de nourrice!
—Tu veux m'attacher avec une épingle de nourrice?
—Oui, t'attacher avec les vingt mille francs!... Comme cela, que ce soit ici, ou dans le trajet d'ici à ton domicile ou chez toi, tu sentiras bien la main qui tirera ta poche... et tu verras si c'est la mienne, Richard!... Ah! c'est toi qui me soupçonnes maintenant... Une épingle de nourrice!
Et c'est dans ce moment que Moncharmin ouvrit la porte du couloir en criant:
—Une épingle de nourrice! qui me donnera une épingle de nourrice?
Et nous savons aussi comment, dans le même instant, le secrétaire Rémy, qui n'avait pas d'épingle de nourrice, fut reçu par le directeur Moncharmin, cependant qu'un garçon de bureau procurait à celui-ci l'épingle tant désirée.
Et voici ce qu'il advint:
Moncharmin, après avoir refermé la porte, s'agenouilla dans le dos de Richard.
—J'espère, dit-il, que les vingt mille francs sont toujours là?
—Moi aussi, fit Richard.
—Les vrais? demanda Moncharmin, qui était bien décidé cette fois à ne pas se laisser «rouler».
—Regarde! Moi je ne veux pas les toucher, déclara Richard.
Moncharmin retira l'enveloppe de la poche de Richard et en tira les billets en tremblant car, cette fois, pour pouvoir constater fréquemment la présence des billets, ils n'avaient ni cacheté l'enveloppe ni même collé celle-ci. Il se rassura en constatant qu'ils étaient tous là, fort authentiques. Il les réunit dans la poche de la basque et les épingla avec grand soin.
Après quoi il s'assit derrière la basque qu'il ne quitta plus du regard, pendant que Richard, assis à son bureau, ne faisait pas un mouvement.
—Un peu de patience, Richard, commanda Moncharmin, nous n'en avons plus que pour quelques minutes... La pendule va bientôt sonner les douze coups de minuit. C'est aux douze coups de minuit que la dernière fois nous sommes partis.
—Oh! j'aurai toute la patience qu'il faudra!
L'heure passait, lente, lourde, mystérieuse, étouffante. Richard essaya de rire.
—Je finirai par croire, fit-il, à la toute-puissance du fantôme. Et en ce moment, particulièrement, ne trouves-tu pas qu'il y a dans l'atmosphère de cette pièce un je ne sais quoi qui inquiète, qui indispose, qui effraie?
—C'est vrai, avoua Moncharmin, qui était réellement impressionné.
—Le fantôme! reprit Richard à voix basse et comme s'il craignait d'être entendu par d'invisibles oreilles... le fantôme! Si tout de même c'était un fantôme qui frappait naguère sur cette table les trois coups secs que nous avons fort bien entendus... qui y dépose les enveloppes magiques... qui parle dans la loge n° 5... qui tue Joseph Buquet... qui décroche le lustre... et qui nous vole! car enfin! car enfin! car enfin! Il n'y a que toi ici et moi!... et si les billets disparaissent sans que nous y soyons pour rien, ni toi, ni moi... il va bien falloir croire au fantôme... au fantôme...
À ce moment, la pendule, sur la cheminée, fit entendre son déclenchement et le premier coup de minuit sonna.
Les deux directeurs frissonnèrent. Une angoisse les étreignait, dont ils n'eussent pu dire la cause et qu'ils essayaient en vain de combattre. La sueur coulait sur leurs fronts. Et le douzième coup résonna singulièrement à leurs oreilles.
Quand la pendule se fut tue, ils poussèrent un soupir et se levèrent.
—Je crois que nous pouvons nous en aller, fit Moncharmin.
—Je le crois, obtempéra Richard.
—Avant de partir, tu permets que je regarde dans ta poche?
—Mais comment donc! Moncharmin! il le faut!
—Eh bien? demanda Richard à Moncharmin, qui tâtait.
—Eh bien! je sens toujours l'épingle.
—Évidemment, comme tu le disais fort bien, on ne peut plus nous voler sans que je m'en aperçoive.
Mais Moncharmin, dont les mains étaient toujours occupées autour de la poche, hurla:
—Je sens toujours l'épingle, mais je ne sens plus les billets.
—Non! ne plaisante pas, Moncharmin!... Ça n'est pas le moment.
—Mais, tâte toi-même.
D'un geste, Richard s'est défait de son habit. Les deux directeurs s'arrachent la poche!... La poche est vide.
Le plus curieux est que l'épingle est restée piquée à la même place.
Richard et Moncharmin pâlissaient. Il n'y avait plus à douter du sortilège.
—Le fantôme, murmure Moncharmin.
Mais Richard bondit soudain sur son collègue.
—Il n'y a que toi qui as touché à ma poche!... Rends-moi mes vingt mille francs!... Rends-moi mes vingt mille francs!...
—Sur mon âme, soupire Moncharmin qui semble prêt à se pâmer... je te jure que je ne les ai pas...
Et comme on frappait encore à la porte, il alla l'ouvrir, marchant d'un pas quasi-automatique, semblant à peine reconnaître l'administrateur Mercier, échangeant avec lui des propos quelconques, ne comprenant rien à ce que l'autre lui disait; et déposant, d'un geste inconscient, dans la main de ce fidèle serviteur complètement ahuri, l'épingle de nourrice qui ne pouvait plus lui servir de rien...
XIX
LE COMMISSAIRE DE POLICE, LE VICOMTE ET LE PERSAN
La première parole de M. le commissaire de police, en pénétrant dans le bureau directorial, fut pour demander des nouvelles de la chanteuse.
—Christine Daaé n'est pas ici?
Il était suivi, comme je l'ai dit, d'une foule compacte.
—Christine Daaé? Non, répondit Richard, pourquoi?
Quant à Moncharmin, il n'a plus la force de prononcer un mot... Son état d'esprit est beaucoup plus grave que celui de Richard, car Richard peut encore soupçonner Moncharmin, mais Moncharmin, lui, se trouve en face du grand mystère... celui qui fait frissonner l'humanité depuis sa naissance: l'Inconnu.
Richard reprit, car la foule autour des directeurs et du commissaire observait un impressionnant silence:
—Pourquoi me demandez-vous, monsieur le commissaire, si Christine Daaé n'est pas ici?
—Parce qu'il faut qu'on la retrouve, messieurs les directeurs de l'Académie nationale de musique, déclare solennellement M. le commissaire de police.
—Comment! il faut qu'on la retrouve! Elle a donc disparu?
—En pleine représentation!
—En pleine représentation! C'est extraordinaire!
—N'est-ce pas? Et, ce qui est tout aussi extraordinaire que cette disparition, c'est que ce soit moi qui vous l'apprenne!
—En effet... acquiesce Richard, qui se prend la tête dans les mains et murmure: Quelle est cette nouvelle histoire? Oh! décidément, il y a de quoi donner sa démission!...
Et il s'arrache quelques poils de sa moustache sans même s'en apercevoir:
—Alors, fait-il comme en un rêve..., elle a disparu en pleine représentation.
—Oui, elle a été enlevée à l'acte de la prison, dans le moment où elle invoquait l'aide du ciel, mais je doute qu'elle ait été enlevée par les anges.
—Et moi j'en suis sûr!
Tout le monde se retourne. Un jeune homme, pâle et tremblant d'émotion, répète:
—J'en suis sûr!
—Vous êtes sûr de quoi? interroge, Mifroid.
—Que Christine Daaé a été enlevée par un ange, monsieur le commissaire, et je pourrais vous dire son nom...
—Ah! ah! monsieur le vicomte de Chagny, vous prétendez que Mlle Christine Daaé a été enlevée par un ange, par un ange de l'Opéra sans doute?
Raoul regarde autour de lui. Évidemment, il cherche quelqu'un. À cette minute où il lui semble si nécessaire d'appeler à l'aide de sa fiancée le secours de la police, il ne serait pas fâché de revoir ce mystérieux inconnu qui, tout à l'heure, lui recommandait la discrétion. Mais il ne le découvre nulle part. Allons! il faut qu'il parle!... Il ne saurait toutefois s'expliquer devant cette foule qui le dévisage avec une curiosité indiscrète.
—Oui, monsieur, par un ange de l'Opéra, répondit-il à M. Mifroid, et je vous dirai où il habite quand nous serons seuls...
—Vous avez raison, monsieur.
Et le commissaire de police, faisant asseoir Raoul près de lui, met fout le monde à la porte, excepté naturellement les directeurs, qui, cependant, n'eussent point protesté, tant ils paraissaient au-dessus de toutes les contingences.
Alors Raoul se décide:
—Monsieur le commissaire, cet ange s'appelle Erik, il habite l'Opéra et c'est l'Ange de la musique!
—L'Ange de la musique! En vérité! Voilà qui est fort curieux!... L'Ange de la musique!
Et, tourné vers les directeurs, M. le commissaire de police Mifroid demande:
—Messieurs, avez-vous cet ange-là chez vous?
MM. Richard et Moncharmin secouèrent la tête sans même sourire.
—Oh! fit le vicomte, ces messieurs ont bien entendu parler du Fantôme de l'Opéra. Eh bien! je puis leur affirmer que le Fantôme de l'Opéra et l'Ange de la musique, c'est la même chose. Et son vrai nom est Erik.
M. Mifroid s'était levé et regardait Raoul avec attention.
—Pardon, monsieur, est-ce que vous avez l'intention de vous moquer de la justice?
—Moi! protesta Raoul, qui pensa douloureusement: «Encore un qui ne va pas vouloir m'entendre».
—Alors, qu'est-ce que vous me chantez avec votre Fantôme de l'Opéra?
—Je dis que ces messieurs en ont entendu parler.
—Messieurs, il paraît que vous connaissez le Fantôme de l'Opéra?
Richard se leva, les derniers poils de sa moustache dans la main.
—Non! monsieur le commissaire, non, nous ne le connaissons pas! mais nous voudrions bien le connaître! car, pas plus tard que ce soir, il nous a volé vingt mille francs!...
Et Richard tourna vers Moncharmin un regard terrible qui semblait dire: «Rends-moi les vingt mille francs ou je dis tout.» Moncharmin le comprit si bien qu'il fit un geste éperdu: «Ah! dis tout! dis tout!...
Quant à Mifroid, il regardait tour à tour les directeurs et Raoul et se demandait s'il ne s'était point égaré dans un asile d'aliénés. Il se passa la main dans les cheveux:
—Un fantôme, dit-il, qui, le même soir, enlève une chanteuse et vole vingt mille francs, est un fantôme bien occupé! Si vous le voulez bien, nous allons sérier les questions. La chanteuse d'abord, les vingt mille francs ensuite! Voyons, monsieur de Chagny, tâchons de parler sérieusement. Vous croyez que Mlle Christine Daaé a été enlevée par un individu nommé Erik. Vous le connaissez donc, cet individu? Vous l'avez vu?
—Oui, monsieur le commissaire.
—Où cela?
—Dans un cimetière.
M. Mifroid sursauta, se reprit à contempler Raoul et dit:
—Évidemment!... c'est ordinairement là que l'on rencontre les fantômes. Et que faisiez-vous dans ce cimetière?
—Monsieur, dit Raoul, je me rends très bien compte de la bizarrerie de mes réponses et de l'effet qu'elles produisent sur vous. Mais je vous supplie de croire que j'ai toute ma raison. Il y va du salut de la personne qui m'est la plus chère au monde avec mon bien-aimé frère Philippe. Je voudrais vous convaincre en quelques mots, car l'heure presse et les minutes sont précieuses. Malheureusement, si je ne vous raconte point la plus étrange histoire qui soit, par le commencement, vous ne me croirez point. Je vais vous dire, monsieur le commissaire, tout ce que je sais sur le Fantôme de l'Opéra. Hélas! monsieur le commissaire, je ne sais pas grand'-chose...
—Dites toujours! Dites toujours! s'exclamèrent Richard et Moncharmin subitement très intéressés; malheureusement pour l'espoir qu'ils avaient conçu un instant d'apprendre quelque détail susceptible de les mettre sur la trace de leur mystificateur, ils durent bientôt se rendre à cette triste évidence que M. Raoul de Chagny avait complètement perdu la tête. Toute cette histoire de Perros Guirec, de têtes de mort, de violon enchanté, ne pouvait avoir pris naissance que dans la cervelle détraquée d'un amoureux.
Il était visible, du reste, que M. le commissaire Mifroid partageait de plus en plus cette manière de voir, et certainement le magistrat eût mis fin à ces propos désordonnés, dont nous avons donné un aperçu dans la première partie de ce récit, si les circonstances, elles-mêmes, ne s'étaient chargées de les interrompre.
La porte venait de s'ouvrir et un individu singulièrement vêtu d'une vaste redingote noire et coiffé d'un chapeau haut de forme à la fois râpé et luisant, qui lui entrait jusqu'aux deux oreilles, fit son entrée. Il courut au commissaire et lui parla à voix basse. C'était quelque agent de la Sûreté sans doute qui venait rendre compte d'une mission pressée.
Pendant ce colloque, M. Mifroid ne quittait point Raoul des yeux.
Et enfin, s'adressant à lui, il dit:
—Monsieur, c'est assez parlé du fantôme. Nous allons parler un peu de vous, si vous n'y voyez aucun inconvénient; vous deviez enlever ce soir Mlle Christine Daaé?
—Oui, monsieur le commissaire.
—À la sortie du théâtre?
—Oui, monsieur le commissaire.
—Toutes vos dispositions étaient prises pour cela?
—Oui, monsieur le commissaire.
—La voiture qui vous a amené devait vous emporter tous les deux. Le cocher était prévenu... son itinéraire était tracé à l'avance... Mieux! Il devait trouver à chaque étape des chevaux tout frais...
—C'est vrai, monsieur le commissaire.
—Et cependant, votre voiture est toujours là, attendant vos ordres, du côté de la Rotonde, n'est-ce pas?
—Oui, monsieur le commissaire.
—Saviez-vous qu'il y avait, à côté de la vôtre, trois autres voitures?
—Je n'y ai point prêté la moindre attention...
—C'étaient celles de Mlle Sorelli, laquelle n'avait point trouvé de place dans la cour de l'administration; de la Carlotta et de votre frère, M. le comte de Chagny...
—C'est possible...
—Ce qui est certain, en revanche... c'est que, si votre propre équipage, celui de la Sorelli et celui de la Carlotta sont toujours à leur place, au long du trottoir de la Rotonde... celui de M. le comte de Chagny ne s'y trouve plus...
—Ceci n'a rien à voir, monsieur le commissaire...
—Pardon! M. le comte n'était-il pas opposé à votre mariage avec Mlle Daaé?
—Ceci ne saurait regarder que la famille.
—Vous m'avez répondu... il y était opposé... et c'est pourquoi vous enleviez Christine Daaé, loin des entreprises possibles de monsieur votre frère... Eh bien, monsieur de Chagny, permettez-moi de vous apprendre que votre frère a été plus prompt que vous!... C'est lui qui a enlevé Christine Daaé!
—Oh! gémit Raoul, en portant la main à son cœur, ce n'est pas possible... Vous êtes sûr de cela?
—Aussitôt après la disparition de l'artiste qui a été organisée avec des complicités qui nous resteront à établir, il s'est jeté dans sa voiture qui a fourni une course furibonde à travers Paris.
—À travers Paris? râle le pauvre Raoul... Qu'entendez-vous par à travers Paris?
—Et hors de Paris...
—Hors de Paris... quelle route?
—La route de Bruxelles.
Un cri rauque s'échappe de la bouche du malheureux jeune homme.
—Oh! s'écrie-t-il, je jure bien que je les rattraperai.
Et, en deux bonds, il fut hors du bureau.
—Et ramenez-nous là, crie joyeusement le commissaire... Hein? Voilà un tuyau qui vaut bien celui de l'Ange de la musique!
Sur quoi M. Mifroid se retourne sur son auditoire stupéfait et lui administre ce petit cours de police honnête mais nullement puéril:
—Je ne sais point du tout si c'est réellement M. le comte de Chagny qui a enlevé Christine Daaé... mais j'ai besoin de le savoir, et je ne crois point qu'à cette heure nul mieux que le vicomte son frère ne désire me renseigner... En ce moment, il court, il vole! Il est mon principal auxiliaire! Tel est, messieurs, l'art que l'on croit si compliqué, de la police, et qui apparaît cependant si simple dès que l'on a découvert qu'il doit consister à faire faire cette police surtout par des gens qui n'en sont pas!
Mais monsieur le commissaire de police Mifroid n'eût peut-être pas été si content de lui-même, s'il avait su que la course de son rapide messager avait été arrêtée dès l'entrée de celui-ci dans le premier corridor, vide cependant de la foule des curieux que l'on avait dispersée. Le corridor paraissait désert.
Cependant Raoul s'était vu barrer le chemin par une grande ombre.
—Où allez-vous si vite, monsieur de Chagny? avait demandé l'ombre.
Raoul, impatienté, avait levé la tête et reconnu le bonnet d'astrakan de tout à l'heure. Il s'arrêta.
—C'est encore vous! s'écria-t-il d'une voix fébrile, vous qui connaissez les secrets d'Erik et qui ne voulez pas que j'en parle. Et qui donc êtes-vous?
—Vous le savez bien!... Je suis le Persan! fit l'ombre.
XX
LE VICOMTE ET LE PERSAN
Raoul se rappela alors que son frère, un soir de spectacle, lui avait montré ce vague personnage dont on ignorait tout, une fois qu'on avait dit de lui qu'il était un Persan, et qu'il habitait un vieux petit appartement dans la rue de Rivoli.
L'homme au teint d'ébène, aux yeux de jade, au bonnet d'astrakan, se pencha sur Raoul.
—J'espère, monsieur de Chagny, que vous n'avez point trahi le secret d'Erik?
—Et pourquoi donc aurais-je hésité à trahir ce monstre, monsieur? repartit Raoul avec hauteur, en essayant de se délivrer de l'importun. Est-il donc votre ami?
—J'espère que vous n'avez rien dit d'Erik, monsieur, parce que le secret d'Erik est celui de Christine Daaé! Et que parler de l'un, c'est parler de l'autre!
—Oh! monsieur! fit Raoul de plus en plus impatient, vous paraissez au courant de bien des choses qui m'intéressent, et cependant je n'ai pas le temps de vous entendre!
—Encore une fois, monsieur de Chagny, où allez-vous si vite?
—Ne le devinez-vous pas? Au secours de Christine Daaé...
—Alors, monsieur, restez ici!... car Christine Daaé est ici!...
—Avec Erik?
—Avec Erik!
—Comment le savez-vous?
—J'étais à la représentation, et il n'y a qu'un Erik au monde pour machiner un pareil enlèvement!... Oh! fit-il avec un profond soupir, j'ai reconnu la main du monstre!...
—Vous le connaissez donc?
Le Persan ne répondit pas, mais Raoul entendit un nouveau soupir.
—Monsieur! dit Raoul, j'ignore quelles sont vos intentions... mais pouvez-vous quelque chose pour moi?... je veux dire pour Christine Daaé?
—Je le crois, monsieur de Chagny, et voilà pourquoi je vous ai abordé.
—Que pouvez-vous?
—Essayer de vous conduire auprès d'elle... et auprès de lui!
—Monsieur! c'est une entreprise que j'ai déjà vainement tentée ce soir... mais si vous me rendez un service pareil, ma vie vous appartient!... Monsieur, encore un mot: le commissaire de police vient de m'apprendre que Christine Daaé avait été enlevée par mon frère, le comte Philippe...
—Oh! monsieur de Chagny, moi je n'en crois rien...
—Cela n'est pas possible, n'est-ce pas?
—Je ne sais pas si cela est possible, mais il y à façon d'enlever et M. le comte Philippe, que Je sache, n'a jamais travaillé dans la féerie.
—Vos arguments sont frappants, monsieur, et je ne suis qu'un fou!... Oh! monsieur! courons! courons! Je m'en remets entièrement à vous!... Comment ne vous croirais-je pas quand nul autre que vous ne me croit? Quand vous êtes le seul à ne pas sourire quand on prononce le nom d'Erik!
Disant cela, le jeune homme, dont les mains brûlaient de fièvre, avait, dans un geste spontané, pris les mains du Persan. Elles étaient glacées.
—Silence! fit le Persan en s'arrêtant et en écoutant les bruits lointains du théâtre et les moindres craquements qui se produisaient dans les murs et dans les couloirs voisins. Ne prononçons plus ce mot-là ici. Disons: Il; nous aurons moins de chances d'attirer son attention...
—Vous le croyez donc bien près de nous?
—Tout est possible, monsieur... s'il n'est pas, en ce moment, avec sa victime, dans la demeure du Lac.
—Ah! vous aussi, vous connaissez cette demeure?
—... S'il n'est pas dans cette demeure, il peut être dans ce mur, dans ce plancher, dans ce plafond! Que sais-je?... L'œil dans cette cette serrure!... L'oreille dans cette poutre!... Et le Persan, en le priant d'assourdir le bruit de ses pas, entraîna Raoul dans des couloirs que le jeune homme n'avait jamais vus, même au temps où Christine le promenait dans ce labyrinthe.
—Pourvu, fit le Persan, pourvu que Darius soit arrivé!
—Qui est-ce, Darius? interrogea encore le jeune homme en courant.
—Darius! c'est mon domestique...
Ils étaient en ce moment au centre d'une véritable place déserte, pièce immense qu'éclairait mal un lumignon. Le Persan arrêta Raoul et, tout bas, si bas que Raoul avait peine à l'entendre, il lui demanda:
—Qu'est-ce que vous avez dit au commissaire?
—Je lui ai dit que le voleur de Christine Daaé était l'ange de la musique, dit le Fantôme de l'Opéra et que son véritable nom était...
—Pshutt!... Et le commissaire vous a cru?
—Non.
—Il n'a point attaché à ce que vous disiez quelque importance?
—Aucune!
—Il vous a pris un peu pour un fou?
—Oui.
—Tant mieux! soupira le Persan.
Et la course recommença.
Après avoir monté et descendu plusieurs escaliers inconnus de Raoul, les deux hommes se trouvèrent en face d'une porte que le Persan ouvrit avec un petit passe-partout qu'il tira d'une poche de son gilet. Le Persan, comme Raoul, était naturellement en habit. Seulement, si Raoul avait un chapeau haute forme, le Persan avait un bonnet d'astrakan, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer. C'était un accroc au code d'élégance qui régissait les coulisses où le chapeau haute forme est exigé, mais il est entendu qu'en France on permet tout aux étrangers: la casquette de voyage aux Anglais, le bonnet d'astrakan aux Persans.
—Monsieur, dit le Persan, votre chapeau haute forme va vous gêner pour l'expédition que nous projetons... Vous feriez bien de le laisser dans la loge...
—Quelle loge? demandé Raoul.
—Mais celle de Christine Daaé!
Et le Persan, ayant fait passer Raoul par la porte qu'il venait d'ouvrir, lui montra, en face, la loge de l'actrice.
Raoul ignorait qu'on pût venir chez Christine par un autre chemin que celui qu'il suivait ordinairement. Il se trouvait alors à l'extrémité du couloir qu'il avait l'habitude de parcourir en entier avant de frapper à la porte de la loge.
—Oh! monsieur, vous connaissez bien l'Opéra!
—Moins bien que lui! fit modestement le Persan.
Et il poussa le jeune homme dans la loge de Christine.
Elle était telle que Raoul l'avait laissée quelques instants auparavant.
—Le Persan, après avoir refermé la porte, se dirigea vers le panneau très mince qui séparait la loge d'un vaste cabinet de débarras qui y faisait suite. Il écouta, puis, fortement, toussa.
Aussitôt on entendit remuer dans le cabinet de débarras et, quelques secondes plus tard, on frappait à la porte de la loge.
—Entre! dit le Persan.
Un homme entra, coiffé lui aussi d'un bonnet d'astrakan et vêtu d'une longue houppelande.
Il salua et tira de sous son manteau une boîte richement ciselée. Il la déposa sur la table de toilette, resalua et se dirigea vers la porte.
—Personne ne t'a vu entrer, Darius?
—Non, maître.
—Que personne ne te voie sortir.
Le domestique risqua un coup d'œil dans le corridor, et, prestement, disparut.
—Monsieur, fit Raoul, je pense à une chose, c'est qu'on peut très bien nous surprendre ici, et cela évidemment nous gênerait. Le commissaire ne saurait tarder à venir perquisitionner dans cette loge.
—Bah! ce n'est pas le commissaire qu'il faut craindre.
Le Persan avait ouvert la boîte. Il s'y trouvait une paire de longs pistolets, d'un dessin et d'un ornement magnifiques.
—Aussitôt après l'enlèvement de Christine Daaé, j'ai fait prévenir mon domestique d'avoir à m'apporter ces armes, monsieur. Je les connais depuis longtemps, il n'en est point de plus sûres.
—Vous voulez vous battre en duel! interrogea le jeune homme, surpris de l'arrivée de cet arsenal.
—C'est bien, en effet, à un duel que nous allons, monsieur, répondit l'autre en examinant l'amorce de ses pistolets. Et quel duel!
Sur quoi il tendit un pistolet à Raoul et lui dit encore:
—Dans ce duel, nous serons deux contre un: mais soyez prêt à tout, monsieur, car je ne vous cache pas que nous allons avoir affaire au plus terrible adversaire qu'il soit possible d'imaginer. Mais vous aimez Christine Daaé, n'est-ce pas?
—Si je l'aime, monsieur! Mais vous, qui ne l'aimez pas, m'expliquerez-vous pourquoi je vous trouve prêt à risquer votre vie pour elle!... Vous haïssez certainement Erik!
—Non, monsieur, dit tristement le Persan, je ne le hais pas. Si je le haïssais, il y a longtemps qu'il ne ferait plus de mal.
—Il vous a fait du mal à vous?...
—Le mal qu'il m'a fait à moi, je le lui ai pardonné.
—C'est tout à fait extraordinaire, reprit le jeune homme, de vous entendre parler de cet homme! Vous le traitez de monstre, vous parlez de ses crimes, il vous a fait du mal et je retrouve chez vous cette pitié inouïe qui me désespérait chez Christine elle-même!...
Le Persan ne répondit pas. Il était allé prendre un tabouret et l'avait apporté contre le mur opposé à la grande glace qui tenait tout le pan d'en face. Puis il était monté sur le tabouret et, le nez sur le papier dont le mur était tapissé, il semblait chercher quelque chose.
—Eh bien! monsieur! fit Raoul, qui bouillait d'impatience. Je vous attends. Allons!
—Allons où? demanda l'autre sans détourner la tête.
—Mais au devant du monstre! Descendons! Ne m'avez-vous point dit que vous en aviez le moyen?
—Je le cherche.
Et le nez du Persan se promena encore tout le long de la muraille.
—Ah! fit tout à coup l'homme au bonnet, c'est là! Et son doigt, au-dessus de sa tête, appuya sur un coin du dessin du papier.
Puis il se retourna et se jeta à bas du tabouret.
—Dans une demi-minute, dit-il, nous serons sur son chemin!
Et, traversant toute la loge, il alla tâter la grande glace.
—Non! Elle ne cède pas encore... murmura-t-il.
—Oh! nous allons sortir par la glace, fit Raoul!... Comme Christine!...
—Vous saviez donc que Christine Daaé était sortie par cette glace?
—Devant moi, monsieur!... J'étais caché là sous le rideau du cabinet de toilette et je l'ai vue disparaître, non point par la glace, mais dans la glace!
—Et qu'est-ce que vous avez fait?
—J'ai cru, monsieur, à une aberration de mes sens! à la folie! à un rêve!
—À quelque nouvelle fantaisie du fantôme, ricana le Persan... Ah! monsieur de Chagny, continua-t-il en tenant toujours sa main sur la glace... plût au ciel que nous eussions affaire à un fantôme! Nous pourrions laisser dans leur boîte notre paire de pistolets!... Déposez votre chapeau, je vous prie... là... et maintenant refermez votre habit le plus que vous pourrez sur votre plastron... comme moi... rabaissez les revers... relevez le col... nous devons nous faire aussi invisibles que possible...
Il ajouta encore, après un court silence, et en pesant sur la glace:
—Le déclenchement du contrepoids, quand on agit sur le ressort à l'intérieur de la loge est un peu lent à produire son effet. Il n'en est point de même quand on est derrière le mur et qu'on peut agir directement sur le contrepoids. Alors, la glace tourne, instantanément, et est emportée avec une rapidité folle...
—Quel contrepoids? demanda Raoul.
—Eh bien! mais, celui qui fait se soulever tout ce pan de mur sur son pivot! Vous pensez bien qu'il ne se déplace pas tout seul, par enchantement!
Et le Persan, attirant d'une main Raoul, tout contre lui, appuyait toujours de l'autre (de celle qui tenait le pistolet) contre la glace.
—Vous allez voir, tout à l'heure, si vous y faites bien attention, la glace se soulever de quelques millimètres et puis se déplacer de quelques autres millimètres de gauche à droite. Elle sera alors sur un pivot, et elle tournera. On ne saura jamais ce qu'on peut faire avec un contrepoids! Un enfant peut, de son petit doigt, faire tourner une maison... quand un pan de mur, si lourd soit-il, est amené par le contrepoids sur son pivot, bien en équilibre, il ne pèse pas plus qu'une toupie sur sa pointe.
—Ça ne tourne pas! fit Raoul, impatient.
—Eh! attendez donc! Vous avez le temps de vous impatienter, monsieur! La mécanique, évidemment, est rouillée ou le ressort ne marche plus.
Le front du Persan devint soucieux.
—Et puis, dit-il, il peut y avoir autre chose.
—Quoi donc, monsieur!
—Il a peut-être tout simplement coupé la corde du contrepoids et immobilisé tout le système...
—Pourquoi? Il ignore que nous allons descendre par là?
—Il s'en doute peut-être, car il n'ignore pas que je connais le système.
—C'est lui qui vous l'a montré?
—Non! j'ai cherché derrière lui, et derrière ses disparitions mystérieuses, et j'ai trouvé. Oh! c'est le système le plus simple des portes secrètes! c'est une mécanique vieille comme les palais sacrés de Thèbes aux cent portes comme la salle du trône d'Ecbatane, comme la salle du trépied à Delphes.
—Ça ne tourne pas!... Et Christine, monsieur!... Christine!...
Le Persan dit froidement:
—Nous ferons tout ce qu'il est humainement possible de faire!... mais il peut, lui, nous arrêter dès les premiers pas!
—Il est donc le maître de ces murs?
—Il commande aux murs, aux portes, aux trappes. Chez nous, on l'appelait d'un nom qui signifie: l'amateur de trappes.
—C'est bien ainsi que Christine m'en avait parlé... avec le même mystère et en lui accordant la même redoutable puissance?... Mais tout ceci me paraît bien extraordinaire!... Pourquoi ces murs lui obéissent-ils, à lui seul? Il ne les a pas construits?
—Si, monsieur!
Et comme Raoul le regardait, interloqué, le Persan lui fit signe de se taire, puis son geste lui montra la glace... Ce fut comme un tremblant reflet. Leur double image se troubla comme dans une onde frissonnante, et puis tout redevint immobile.
—Vous voyez bien, monsieur, que ça ne tourne pas! Prenons un autre chemin!
—Ce soir, il n'y en a pas d'autres! déclara le Persan, d'une voix singulièrement lugubre... Et maintenant, attention! et tenez-vous prêt à tirer!
Il dressa lui-même son pistolet en face de la glace. Raoul imita son geste. Le Persan attira de son bras resté libre le jeune homme jusque sur sa poitrine, et soudain la glace tourna dans un éblouissement, un croisement de feux aveuglant; elle tourna, telle l'une de ces portes roulantes à compartiments qui s'ouvre maintenant sur les salles publiques... elle tourna, emportant Raoul et le Persan dans son mouvement irrésistible et les jetant brusquement de la pleine lumière à la plus profonde obscurité.
XXI
DANS LES DESSOUS DE L'OPÉRA
La main haute, prête à tirer! répéta hâtivement le compagnon de Raoul. Derrière eux, le mur, continuant à faire un tour complet sur lui-même, s'était refermé.
Les deux hommes restèrent quelques instants immobiles, retenant leur respiration.
Dans ces ténèbres régnait un silence que rien ne venait troubler.
Enfin, le Persan se décida à faire un mouvement, et Raoul l'entendit qui glissait à genoux, cherchant quelque chose dans la nuit, de ses mains tâtonnantes.
Soudain, devant le jeune homme, les ténèbres s'éclairèrent prudemment au feu d'une petite lanterne sourde, et Raoul eut un recul instinctif comme pour échapper à l'investigation d'un secret ennemi. Mais il comprit aussitôt que ce feu appartenait au Persan, dont il suivait tous les gestes. Le petit disque rouge se promenait sur les parois, en haut, en bas, tout autour d'eux, méticuleusement. Ces parois étaient formées, à droite d'un mur, à gauche d'une cloison en planches, au-dessus et au-dessous des planchers. Et Raoul se disait que Christine avait passé par là le jour où elle avait suivi la voix de l'Ange de la musique. Ce devait être là le chemin accoutumé d'Erik quand il venait à travers les murs surprendre la bonne foi et intriguer l'innocence de Christine. Et Raoul qui se rappelait les propos du Persan, pensa que ce chemin avait été mystérieusement établi par les soins du Fantôme lui-même. Or, il devait apprendre plus tard qu'Erik avait trouvé là, tout préparé pour lui, un corridor secret dont longtemps il était resté le seul à connaître l'existence. Ce corridor avait été créé lors de la Commune de Paris pour permettre aux geôliers de conduire directement leurs prisonniers aux cachots que l'on avait construits dans les caves, car les fédérés avaient occupé le bâtiment aussitôt après le 18 mars et en avaient fait tout en haut un point de départ pour les montgolfières chargées d'aller porter dans les départements leurs proclamations incendiaires, et, tout en bas, une prison d'État.
Le Persan s'était mis à genoux et avait déposé par terre sa lanterne. Il semblait occupé à une rapide besogne dans le plancher et, tout à coup, il voila sa lumière.
Alors Raoul entendit un léger déclic et aperçut dans le plancher du corridor un carré lumineux très pâle. C'était comme si une fenêtre venait de s'ouvrir sur les dessous encore éclairés de l'Opéra. Raoul ne voyait plus le Persan, mais il le sentit soudain à ses côtés et il entendit son souffle.
—Suivez-moi, et faites tout ce que je ferai.
Raoul fut dirigé vers la lucarne lumineuse. Alors, il vit le Persan qui s'agenouillait encore et qui, se suspendant par les mains à la lucarne, se laissait glisser dans les dessous. Le Persan tenait alors son pistolet entre les dents.
Chose curieuse, le vicomte avait pleinement confiance dans le Persan. Malgré qu'il ignorât tout de lui, et que la plupart de ses propos n'eussent fait qu'augmenter l'obscurité de cette aventure, il n'hésitait point à croire que, dans cette heure décisive, le Persan était avec lui contre Erik. Son émotion lui avait paru sincère quand il lui avait parlé du «monstre»; l'intérêt qu'il lui avait montré ne lui semblait point suspect. Enfin, si le Persan avait nourri quelque sinistre projet contre Raoul, il n'eût pas armé celui-ci de ses propres mains. Et puis, pour tout dire, ne fallait-il point arriver coûte, que coûte, auprès de Christine? Raoul n'avait pas le choix des moyens. S'il avait hésité, même avec des doutes sur les intentions du Persan, le jeune homme se fût considéré comme le dernier des lâches.
Raoul, à son tour, s'agenouilla et se suspendit à la trappe, des deux mains. «Lâchez tout!» entendit-il, et il tomba dans les bras du Persan qui lui ordonna aussitôt de se jeter à plat ventre, referma au-dessus de leurs têtes la trappe, sans que Raoul pût voir par quel stratagème, et vint se coucher aux côtés du vicomte. Celui-ci voulut lui poser une question, mais la main du Persan s'appuya sur sa bouche et aussitôt il entendit une voix qu'il reconnut pour être celle du commissaire de police qui tout à l'heure l'avait interrogé.
Raoul et le Persan se trouvaient alors tous deux derrière un cloisonnement qui les dissimulait parfaitement. Près de là, un étroit escalier montait à une petite pièce, dans laquelle le commissaire devait se promener en posant des questions, car on entendait le bruit de ses pas en même temps que celui de sa voix.
La lumière qui entourait les objets était bien faible, mais, en sortant de cette obscurité épaisse qui régnait dans le couloir secret du haut, Raoul n'eut point de peine à distinguer la forme des choses.
Et il ne put retenir une sourde exclamation, car il y avait là trois cadavres.
Le premier était étendu sur l'étroit palier du petit escalier qui montait jusqu'à la porte derrière laquelle on entendait le commissaire; les deux autres avaient roulé au bas de cet escalier, les bras en croix. Raoul, en passant ses doigts à travers le cloisonnement qui le cachait, eût pu toucher la main de l'un de ces malheureux.
—Silence! fit encore le Persan dans un souffle.
Lui aussi avait vu les corps étendus et il eut un mot pour tout expliquer:
—Lui!
La voix du commissaire se faisait alors entendre avec plus d'éclat. Il réclamait des explications sur le système d'éclairage, que le régisseur lui donnait. Le commissaire devait donc se trouver dans le «jeu d'orgue» ou dans ses dépendances. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, surtout quand il s'agit d'un théâtre d'opéra, le «jeu d'orgue» n'est nullement destiné à faire de la musique.
À cette époque, l'électricité n'était employée que pour certains effets scéniques très restreints et pour les sonneries. L'immense bâtiment et la scène elle-même étaient encore éclairés au gaz et c'était toujours avec le gaz hydrogène qu'on réglait et modifiait l'éclairage d'un décor, et cela au moyen d'un appareil spécial auquel la multiplicité de ses tuyaux a fait donner le nom de «jeu d'orgue».
Une niche était réservée à côté du trou du souffleur, au chef d'éclairage, qui, de là, donnait ses ordres à ses employés et en surveillait l'exécution. C'est dans cette niche que, à toutes les représentations, se tenait Mauclair.
Or, Mauclair n'était point dans sa niche et ses employés m'étaient point à leur place.
—Mauclair! Mauclair!
La voix du régisseur résonnait maintenant dans les dessous comme dans un tambour. Mais Mauclair ne répondait pas:
Nous avons dit qu'une porte ouvrait sur un petit escalier qui montait du deuxième dessous. Le commissaire la poussa, mais elle résista: «Tiens! Tiens! fit-il... Voyez donc, monsieur le régisseur, je ne peux pas ouvrir cette porte... est-elle toujours aussi difficile?»
Le régisseur, d'un vigoureux coup d'épaule, poussa la porte. Il s'aperçut qu'il poussait en même temps un corps humain et ne put retenir une exclamation: ce corps, il le reconnut tout de suite:
—Mauclair!
Tous les personnages qui avaient suivi le commissaire dans cette visite au jeu d'orgue s'avancèrent, inquiets.
—Le malheureux! Il est mort, gémit le régisseur.
Mais M. le commissaire Mifroid, que rien ne surprend, était déjà penché sur ce grand corps.
—Non, fit-il, il est ivre-mort! ça n'est pas la même chose.
—Ce serait la première fois, déclara le régisseur.
—Alors, on lui a fait prendre un narcotique... C'est bien possible.
Mifroid se releva, descendit encore quelques marches et s'écria:
—Regardez!
À la lueur d'un petit fanal rouge, au bas de l'escalier, deux autres corps étaient étendus. Le régisseur reconnut les aides de Mauclair... Mifroid descendit, les ausculta.
—Ils dorment profondément, dit-il. Très curieuse affaire! Nous ne pouvons plus douter de l'intervention d'un inconnu dans le service de l'éclairage... et cet inconnu travaillait évidemment pour le ravisseur!... Mais quelle drôle d'idée de ravir une artiste en scène!... C'est jouer la difficulté, cela, ou je ne m'y connais pas! Qu'on aille me chercher le médecin du théâtre.
Et M. Mifroid répéta:
—Curieuse! très curieuse affaire!
Puis il se tourna vers l'intérieur de la petite pièce, s'adressant à des personnes que, de l'endroit où ils se trouvaient, ni Raoul ni le Persan ne pouvaient apercevoir.
—Que dites-vous de tout ceci, messieurs? demanda-t-il. Il n'y a que vous qui ne donnez point votre avis. Vous devez bien avoir cependant une petite opinion...
Alors, au-dessus du palier, Raoul et le Persan virent s'avancer les deux figures effarées de MM. les directeurs,—on ne voyait que leurs figures au-dessus du palier—et ils entendirent la voix émue de Moncharmin:
—Il se passe ici, monsieur le commissaire, des choses que nous ne pouvons nous expliquer.
Et les deux figures disparurent.
—Merci du renseignement, messieurs, fit Mifroid, goguenard.
—Mais le régisseur, dont le menton reposait alors dans le creux de la main droite, ce qui est le geste de la réflexion profonde, dit:
—Ce n'est point la première fois que Mauclair s'endort au théâtre. Je me rappelle l'avoir trouvé un soir, ronflant dans sa petite niche, à côté de sa tabatière.
—Il y a longtemps de cela? demanda M. Mifroid, en essuyant avec un soin méticuleux les verres de son lorgnon, car, M. le commissaire était myope, ainsi qu'il arrive aux plus beaux yeux du monde.
—Mon Dieu!... fit le régisseur... non, il n'y a pas bien longtemps... Tenez!... C'était le soir... Ma foi oui... c'était le soir où la Carlotta, vous savez bien, monsieur le commissaire, a lancé son fameux couac!...
—Vraiment, le soir où la Carlotta a lancé son fameux couac?
Et M. Mifroid ayant remis sur son nez le binocle aux glaces transparentes, fixa attentivement le régisseur, comme s'il voulait pénétrer sa pensée.
—Mauclair prise donc?... demanda-t-il d'un ton négligent.
—Mais oui, monsieur le commissaire... Tenez, voici justement sur cette planchette sa tabatière... Oh! c'est un grand priseur.
—Et moi aussi! fit M. Mifroid, et il mit la tabatière dans sa poche.
Raoul et le Persan assistèrent, sans que nul ne soupçonnât leur présence, au transport des trois corps que des machinistes vinrent enlever. Le commissaire les suivit et tout le monde derrière lui, remonta. On entendit, quelques instants encore, leurs pas qui résonnaient sur le plateau.
Quand ils furent seuls, le Persan fit signe a Raoul de se soulever. Celui-ci obéit; mais comme, en même temps, il n'avait point replacé la main haute devant les yeux, prête à tirer, ainsi que le Persan ne manquait pas de le faire, celui-ci lui recommanda de prendre à nouveau cette position et de ne point s'en départir, quoi qu'il arrivât.
—Mais cela fatigue la main inutilement! murmura Raoul, et si je tire, je ne serai plus sûr de moi!
—Changez votre arme de main, alors! concéda le Persan.
—Je ne sais pas tirer de la main gauche!
À quoi le Persan répondit par cette déclaration bizarre, qui n'était point faite évidemment pour éclaircir la situation dans le cerveau bouleversé du jeune homme:
—Il ne s'agit point de tirer de la main gauche ou de la main droite; il s'agit d'avoir l'une de vos mains placée comme si elle allait faire jouer la gâchette d'un pistolet, le bras étant à demi replié; quant au pistolet en lui-même, après tout, vous pouvez le mettre dans votre poche.
Et il ajouta:
—Que ceci soit entendu, ou je ne réponds plus de rien! C'est une question de vie ou de mort. Maintenant, silence et suivez-moi!
Ils se trouvaient alors dans le deuxième dessous; Raoul ne faisait qu'entrevoir à la lueur de quelques lumignons immobiles, ça et là, dans leurs prisons de verre, une infime partie de cet abîme extravagant, sublime et enfantin, amusant comme une boîte de Guignol, effrayant comme un gouffre, que sont les dessous de la scène à l'Opéra.
Ils sont formidables et au nombre de cinq. Ils reproduisent tous les plans de la scène, ses trappes et ses trappillons. Les costières seules y sont remplacées par des rails. Des charpentes transversales supportent trappes et trappillons. Des poteaux, reposant sur des dés de fonte ou de pierre, de sablières ou «chapeaux de forme», forment des séries de fermes qui permettent de laisser un libre passage aux «gloires» et autres combinaisons ou trucs. On donne à ces appareils une certaine stabilité en les reliant au moyen de crochets de fer et suivant les besoins du moment. Les treuils, les tambours, les contrepoids sont généreusement distribués dans les dessous. Ils servent à manœuvrer les grands décors, à opérer les changements à vue, à provoquer la disparition subite des personnages de féerie. C'est des dessous, ont dit MM. X., Y., Z., qui ont consacré à l'œuvre de Garnier une étude si intéressante, c'est des dessous qu'on transforme les cacochymes en beaux cavaliers, les sorcières hideuses en fées radieuses de jeunesse. Satan vient des dessous, de même qu'il s'y enfonce. Les lumières de l'enfer s'en échappent, les chœurs des démons y. prennent place.
... Et les fantômes s'y promènent comme chez eux...
Raoul suivait le Persan, obéissant à la lettre à ses recommandations, n'essayant point de comprendre les gestes qu'il lui ordonnait... se disant qu'il n'avait plus d'espoir qu'en lui.
... Qu'eût-il fait sans son compagnon dans cet effarant dédale?
N'eût-il point été arrêté à chaque pas, par l'entrecroisement prodigieux des poutres et des cordages? Ne se serait-il point pris, à ne pouvoir s'en dépêtrer, dans cette toile d'araignée gigantesque?
Et s'il avait pu passer à travers ce réseau de fils et de contrepoids sans cesse renaissant devant lui, ne courait-il point le risque de tomber dans l'un de ces trous qui s'ouvraient par instants sous ses pas et dont l'œil n'apercevait point le fond de ténèbres!
... Ils descendaient... Ils descendaient encore...
Maintenant, ils étaient dans le troisième dessous.
Et leur marche était toujours éclairée par quelque lumignon lointain.
Plus l'on descendait et plus le Persan semblait prendre de précautions... Il ne cessait de se retourner vers Raoul et de lui recommander de se tenir comme il le fallait, en lui montrant la façon dont il tenait lui-même son poing, maintenant désarmé, mais toujours prêt à tirer comme s'il avait eu un pistolet.
Tout à coup une voix retentissante les cloua sur place. Quelqu'un, au-dessus d'eux, hurlait.
—Sur le plateau tous les «fermeurs de portes!» Le commissaire de police les demande?
... On entendit des pas, et des ombres glissèrent dans l'ombre. Le Persan avait attiré Raoul derrière un portant... Ils virent passer près d'eux, au-dessus d'eux, des vieillards courbés par les ans et le fardeau ancien des décors d'opéra. Certains pouvaient à peine se traîner...; d'autres, par habitude, l'échine basse et les mains en avant, cherchaient des portes à fermer.
Car c'était les fermeurs de portes... les anciens machinistes épuisés et dont une charitable direction avait eu pitié... Elle les avait faits fermeurs de portes dans les dessous, dans les dessus. Ils allaient et venaient sans cesse du haut en bas de la scène pour fermer les portes—et ils étaient aussi appelés en ce temps-là, car depuis, je crois bien qu'ils sont tous morts: «les chasseurs de courants d'air».
Les courants d'air, d'où qu'ils viennent, sont très mauvais pour la voix[3].
Le Persan et Raoul se félicitèrent en a parte de cet incident qui les débarrassait de témoins gênants, car quelques-uns des fermeurs de portes, n'ayant plus rien à faire et n'ayant guère de domicile, restaient par paresse ou par besoin, à l'Opéra, où ils passaient la nuit. On pouvait heurter à eux, les réveiller, s'attirer une demande d'explications. L'enquête de M. Mifroid gardait momentanément nos deux compagnons de ces mauvaises rencontres.
Mais ils ne furent point longtemps à jouir de leur solitude... D'autres ombres, maintenant, descendaient le même chemin par où les «fermeurs de portes» avaient monté. Ces ombres avaient chacune devant elle une petite lanterne... qu'elles agitaient fort, la portant en haut, en bas, examinant tout autour d'elles et semblant, de toute évidence, chercher quelque chose ou quelqu'un.
Diable! murmura le Persan... je ne sais pas ce qu'ils cherchent, mais ils pourraient bien nous trouver... fuyons!... vite!... La main en garde, monsieur, toujours prête à tirer!... Ployons le bras, davantage, là!... la main à hauteur de l'œil, comme si vous vous battiez en duel et que vous attendiez le commandant de «feu!...» Laissez donc votre pistolet dans votre poche!... Vite, descendons! (Il entraînait Raoul dans le quatrième dessous)... à hauteur de l'œil question de vie ou de mort!... Là, par ici, cet escalier! (ils arrivaient au cinquième dessous)... Ah! quel duel, monsieur, quel duel!...
Le Persan étant arrivé en bas du cinquième dessous, souffla... Il paraissait jouir d'un peu plus de sécurité qu'il n'en avait montré tout à l'heure quand tous deux s'étaient arrêtés au troisième, mais cependant il ne se départissait pas de l'attitude de la main!...
Raoul eut le temps de s'étonner une fois de plus—sans, du reste, faire aucune nouvelle observation, aucune! car en vérité, ce n'était pas le moment—de s'étonner, dis-je, en silence, de cette extraordinaire conception de la défense personnelle qui consistait à garder son pistolet dans sa poche pendant que la main restait toute prête à s'en servir comme si le pistolet était encore dans la main, à hauteur de l'œil; position d'attente du commandant de «feu!» dans le duel de cette époque.
Et, à ce propos Raoul croyait pouvoir penser encore ceci: «Je me rappelle fort bien qu'il m'a dit: «Ce sont des pistolets dont je suis sûr».
D'où il lui semblait logique de tirer cette conclusion interrogative: «Qu'est-ce que ça peut bien lui faire d'être sûr d'un pistolet dont il trouve inutile de se servir?»
Mais le Persan l'arrêta dans ses vagues essais de cogitation. Lui faisant signe de se tenir en place, il remonta de quelques degrés l'escalier qu'ils venaient de quitter. Puis rapidement, il revint auprès de Raoul.
—Nous sommes stupides, lui souffla-t-il, nous allons être bientôt débarrassés des ombres aux lanternes... Ce sont les pompiers qui font leur ronde[4].
Les deux hommes restèrent alors sur la défensive pendant au moins cinq longues minutes, puis le Persan entraîna à nouveau Raoul vers l'escalier qu'ils venaient de descendre; mais, tout à coup, son geste lui ordonna à nouveau l'immobilité.
... Devant eux, la nuit remuait.
—À plat ventre! souffla le Persan!
—Les deux hommes s'allongèrent sur le sol.
Il n'était que temps.
... Une ombre qui ne portait cette fois aucune lanterne, ...une ombre simplement dans l'ombre passait.
Elle passa près d'eux à les toucher.
Ils sentirent, sur leurs visages, le souffle chaud de son manteau...
Car ils purent suffisamment la distinguer pour voir que l'ombre avait un manteau qui l'enveloppait de la tête aux pieds. Sur la tête, un chapeau de feutre mou.
... Elle s'éloigna, rasant les murs du pied et quelquefois, donnant, dans les coins, des coups de pied aux murs.
—Ouf! fit le Persan... nous l'avons échappé belle... Cette ombre me connaît et m'a déjà ramené deux fois dans le bureau directorial.
—C'est quelqu'un de la police du théâtre? demanda Raoul.
—C'est quelqu'un de bien pis! répondit sans autre explication le Persan[5].
—Ce n'est pas.... lui?
—Lui?... s'il n'arrive pas par derrière, nous verrons toujours ses yeux d'or!... C'est un peu notre force dans la nuit. Mais il peut arriver par derrière... à pas de loup... et nous sommes morts si nous ne tenons pas toujours nos mains comme si elles allaient tirer, à hauteur de l'œil, par devant!
Le Persan n'avait pas fini de formuler à nouveau cette «ligne d'attitude» que, devant les deux hommes, une figure fantastique apparut.
... Une figure tout entière... un visage; non point seulement deux yeux d'or.
... Mais tout un visage lumineux... toute une figure en feu!
Oui, une figure en feu qui s'avançait à hauteur d'homme, mais sans corps!
Cette figure dégageait du feu.
Elle paraissait, dans la nuit, comme une flamme à forme de figure d'homme.
—Oh! fit le Persan dans ses dents, c'est la première fois que je la vois!... Le lieutenant de pompiers n'était pas fou! Il l'avait bien vue, lui!... Qu'est-ce que c'est que cette flamme-là? Ce n'est pas lui! mais c'est peut-être lui qui nous l'envoie!... Attention!... Attention!... Votre main à hauteur de l'œil, au nom du ciel!... à hauteur de l'œil!
La figure en feu, qui paraissait une figure d'enfer—de démon embrasé—s'avançait toujours à hauteur d'homme, saris corps, au-devant des deux hommes effarés...
—Il nous envoie peut-être cette figure-là par devant, pour mieux nous surprendre par derrière... ou sur les côtés... on ne sait jamais avec lui!... Je connais beaucoup de ses trucs!... mais celui-là!... celui-là!... je ne le connais pas encore!... Fuyons!... par prudence!... n'est-ce pas?... par prudence!... la main à hauteur de l'œil..
Et ils s'enfuirent, tous les deux, tout au long du long corridor souterrain qui s'ouvrait devant eux.
Au bout de quelques secondes de cette course, qui leur parut de longues, longues minutes, ils s'arrêtèrent.
—Pourtant, dit le Persan, il vient rarement par ici! Ce côté-ci ne le regarde pas!... Ce côté-ci ne conduit pas au Lac ni à la demeure du Lac!... Mais il sait peut-être que nous sommes à ses trousses!... bien que je lui aie promis de le laisser tranquille désormais et de ne plus m'occuper de ses histoires.
Ce disant, il tourna la tête, et Raoul aussi tourna la tête.
Or, ils aperçurent encore la tête en feu derrière leurs deux têtes. Elle les avait suivis... Et elle avait dû courir aussi et peut-être plus vite qu'eux, car il leur parut qu'elle s'était rapprochée.
En même temps, ils commencèrent à distinguer un certain bruit dont il leur était impossible de deviner la nature; ils se rendirent simplement compte que ce bruit semblait se déplacer et se rapprocher avec la flamme-figure-d'homme. C'étaient des grincements ou plutôt crissements, comme si des milliers d'ongles se fussent éraillés au tableau noir, bruit effroyablement insupportable qui est encore produit quelquefois par une petite pierre à l'intérieur du bâton de craie qui vient grincer contre le tableau noir.
Ils reculèrent encore, mais la figure-flamme avançait, avançait toujours, gagnant sur eux. On pouvait voir très bien ses traits maintenant, Les yeux étaient tout ronds et fixes, le nez un peu de travers et la bouche grande avec une lèvre inférieure en demi-cercle, pendante; à peu près comme les yeux, le nez et la lèvre de la lune, quand la lune est toute rouge, couleur de sang.
Comment cette lune rouge glissait-elle dans les ténèbres, à hauteur d'homme sans point d'appui, sans corps pour la supporter, du moins apparemment? Et comment allait-elle si vite, tout droit, avec ses yeux fixes, si fixes? Et tout ce grincement, craquement, crissement qu'elle traînait avec elle, d'où venait-il?
À un moment, le Persan et Raoul ne purent plus reculer et ils s'aplatirent contre la muraille, ne sachant ce qu'il allait advenir d'eux à cause de cette figure incompréhensible de feu et surtout, maintenant, du bruit plus, intense, plus grouillant, plus vivant, très «nombreux», car certainement ce bruit était fait de centaines de petits bruits qui remuaient dans les ténèbres, sous la tête-flamme.
Elle avance, la tête-flamme... la voilà!... avec son bruit!... la voilà à hauteur!...
Et les deux compagnons, aplatis contre la muraille, sentent leurs cheveux se dresser d'horreur sur leurs têtes, car il savent maintenant d'où viennent les mille bruits. Ils viennent en troupe, roulés dans l'ombre par d'innombrables petits flots pressés, plus rapides que les flots qui trottent sur le sable, à la marée montante, des petits flots de nuit qui moutonnent sous la lune, sous la lune-tête-flamme.
Et les petits flots leur passent dans les jambes, leur montent dans les jambes, irrésistiblement. Alors, Raoul et le Persan ne peuvent plus retenir leurs cris d'horreur, d'épouvante et de douleur.
Ils ne peuvent plus, non plus, continuer de tenir leurs mains à hauteur de l'œil,—tenue du duel au pistolet à cette époque, avant le commandement de: «Feu!»—Leurs mains descendent à leurs jambes pour repousser les petits îlots luisants, et qui roulent des petites choses aiguës, des flots qui sont pleins de pattes, et d'ongles, et de griffes, et de dents.
Oui, oui, Raoul et le Persan sont prêts à s'évanouir comme le lieutenant de pompiers Papin. Mais la tête-feu s'est retournée vers eux à leur hurlement. Et elle leur parle:
—Ne bougez pas! Ne bougez pas!... Surtout, ne me suivez pas!... C'est moi le tueur de rats!... Laissez-moi passer avec mes rats!...
Et brusquement, la tête-feu disparaît, évanouie dans les ténèbres, cependant que devant elle le couloir, au loin s'éclaire, simple résultat de la manœuvre que le tueur de rats vient de faire subir à sa lanterne sourde. Tout à l'heure, pour ne point effaroucher les rats devant lui, il avait tourné sa lanterne sourde sur lui-même, illuminant sa propre tête; maintenant pour hâter sa fuite, il éclaire l'espace noir devant elle... Alors il bondit, entraînant avec lui tous les flots de rats, grimpants, crissants, tous les mille bruits...
Le Persan et Raoul, libérés, respirent, quoique tremblants encore.
—J'aurais dû me rappeler qu'Erik m'avait parlé du tueur de rats, fit le Persan, mais il ne m'avait pas dit qu'il se présentait sous cet aspect... et c'est bizarre que je ne l'aie jamais rencontré[6].
Ah! j'ai bien cru que c'était encore là l'un des tours du monstre!... soupira-t-il... Mais non! Il ne vient jamais dans ces parages!
—Nous sommes donc bien loin du lac? interrogea Raoul. Quand donc arriverons-nous, monsieur?... Allons au lac! Allons au lac!... Quand nous serons au lac nous appellerons, nous secouerons les murs, nous crierons!... Christine nous entendra!... Et Lui aussi nous entendra!... Et puisque vous le connaissez, nous lui parlerons!
—Enfant! fit le Persan... Nous n'entrerons jamais dans le demeure du Lac par le Lac!
—Pourquoi cela?
—Parce que c'est là qu'il a accumulé toute sa défense... Moi-même je n'ai jamais pu aborder sur l'autre rive!... sur la rive de la maison!... Il faut traverser le lac d'abord... et il est bien gardé!... Je crains que plus d'un de ceux—anciens machinistes, vieux fermeurs de portes,—que l'on n'a jamais revus, n'aient simplement tenté de traverser le lac... C'est terrible... J'ai failli moi-même y rester... Si le monstre ne m'avait reconnu à temps!.... Un conseil, monsieur, n'approchez jamais du Lac... Et surtout, bouchez-vous les oreilles si vous entendez chanter la Voix sous Veau, la voix de la Sirène.
—Mais alors, reprit Raoul dans un transport de fièvre, d'impatience et de rage, que faisons-nous ici?... Si vous ne pouvez rien pour Christine, laissez-moi au moins mourir pour elle.
Le Persan essaya de calmer le jeune homme.
—Nous n'avons qu'un moyen de sauver Christine Daaé, croyez-moi, c'est de pénétrer dans cette demeure sans que le monstre s'en aperçoive.
—Nous pouvons espérer cela, monsieur?
—Eh! si je n'avais pas cet espoir-là, je ne serais pas venu vous chercher!
—Et par où peut-on entrer dans la demeure du Lac, sans passer par le Lac?
—Par le troisième dessous, d'où nous avons été si malencontreusement chassés... monsieur, et où nous allons retourner de ce pas... Je vais vous dire, monsieur, fit le Persan, la voix soudain altérée... je vais vous dire l'endroit exact... Cela se trouve entre une ferme et un décor abandonné du Roi de Lahore, exactement, exactement à l'endroit où est mort Joseph Buquet...
—Ah! ce chef machiniste que l'on a trouvé pendu?
—Oui, monsieur, ajouta sur un singulier ton le Persan, et dont on n'a pu retrouver la corde!... Allons! du courage... et en route!... et remettez votre main en garde, monsieur... Mais où sommes-nous donc?
Le Persan dut allumer à nouveau sa lanterne sourde. Il en dirigea le jet lumineux sur deux vastes corridors qui se croisaient à angle droit et dont les voûtes se perdaient à l'infini.
—Nous devons être, dit-il, dans la partie réservée plus particulièrement au service des eaux... Je n'aperçois aucun feu venant des calorifères.
Il précéda Raoul, cherchant son chemin, s'arrêtant brusquement quand il redoutait le passage de quelque hydraulicien, puis ils eurent à se garer de la lueur d'une sorte de forge souterraine que l'on finissait d'éteindre et devant laquelle Raoul reconnut les démons entr'aperçus par Christine lors de son premier voyage au jour de sa première captivité.
Ainsi, ils revenaient peu à peu jusque sous les prodigieux dessous de la scène.
Ils devaient être alors tout au fond de la cuve, à une très grande profondeur, si l'on songe que l'on a creusé la terre à quinze mètres au-dessous des couches d'eau qui existaient dans toute cette partie de la capitale; et l'on dut épuiser toute l'eau... On en retira tant que, pour se faire une idée de la masse d'eau expulsée par les pompes, il faudrait se représenter en surface la cour du Louvre et en hauteur une fois et demie les tours de Notre-Dame. Tout de même, il fallut garder un lac.
À ce moment, le Persan toucha une paroi et dit:
—Si je ne me trompe, voici un mur qui pourrait bien appartenir à la demeure du lac!
Il frappait alors contre une paroi de la cuve. Et peut-être n'est-il point inutile que le lecteur sache comment avaient été construits le fond et les parois de la cuve.
Afin d'éviter que les eaux qui entourent la construction ne restassent en contact immédiat avec les murs soutenant tout rétablissement de la machinerie théâtrale dont l'ensemble de charpentes, de menuiserie, de serrurerie, de toiles peintes à la détrempe doit être tout spécialement préservé de l'humidité, l'architecte s'est vu dans la nécessité d'établir partout une double enveloppe.
Le travail de cette double enveloppe demanda toute une année. C'est contre le mur de la première enveloppe intérieure que frappait le Persan en parlant à Raoul de la demeure du Lac. Pour quelqu'un qui eût connu l'architecture du monument, le geste du Persan semblait indiquer que la mystérieuse maison d'Erik avait été construite dans la double enveloppe, formée d'un gros mur construit en batardeau, puis par un mur de briques, une énorme couche de ciment et un autre mur de plusieurs mètres d'épaisseur.
Aux paroles du Persan, Raoul s'était jeté contre la paroi, et avidement avait écouté.
... Mais il n'entendit rien... rien que des pas lointains qui résonnaient sur le plancher dans les parties hautes du théâtre.
Le Persan avait à nouveau éteint sa lanterne.
—Attention! fit-il... gare à la main! et maintenant silence! car nous allons essayer encore de pénétrer chez lui.
Et il l'entraîna jusqu'au petit escalier que tout à l'heure ils avaient descendu.
... Ils remontèrent, s'arrêtant à chaque marche, épiant l'ombre et le silence...
Ainsi se retrouvèrent-ils au troisième dessous...
Le Persan fit alors signe à Raoul de se mettre à genoux, et c'est ainsi, en se traînant sur les genoux et sur une main—l'autre main étant toujours dans la position indiquée—qu'ils arrivèrent contre la paroi du fond.
Contre cette paroi, il y avait une vaste toile abandonnée du décor du Roi de Lahore.
... Et, tout près de ce décor, un portant...
Entre ce décor et ce portant, il y avait tout juste la place d'un corps.
... Un corps, qu'un jour on avait trouvé pendu... le corps de Joseph Buquet.
Le Persan, toujours sur ses genoux, s'était arrêté. Il écoutait.
Un moment, il sembla hésiter et regarda Raoul, puis ses yeux se fixèrent au-dessus, vers le deuxième dessous, qui leur envoyait la faible lueur d'une lanterne, dans l'intervalle de deux planches.
Évidemment, cette lueur gênait le Persan.
Enfin, il hocha la tête et se décida.
Il se glissa entre le portant et le décor du Roi de Lahore.
Raoul était sur ses talons.
La main libre du Persan tâtait la paroi. Raoul le vit un instant appuyer fortement sur la paroi comme il avait appuyé sur le mur de la logé de Christine...
... Et une pierre bascula...
Il y avait maintenant un trou dans la paroi...
Le Persan sortit cette fois son pistolet de sa poche et indiqua à Raoul qu'il devait l'imiter. Il arma le pistolet.
Et résolument, toujours à genoux il s'engagea dans le trou que la pierre, en basculant, avait fait dans le mur.
Raoul, qui avait voulu passer le premier, dut se contenter de le suivre.
Ce trou était fort étroit. Le Persan s'arrêta presque tout de suite. Raoul l'entendait tâter la pierre autour de lui. Et puis, il sortit encore sa lanterne sourde et se pencha en avant, examina quelque, chose sous lui et éteignit aussitôt la lanterne. Raoul l'entendit qui lui disait dans un souffle:
—Il va falloir nous laisser tomber de quelques mètres, sans bruit; défaites vos bottines.
Le Persan procédait déjà lui-même à cette opération. Il passa ses chaussures à Raoul.
—Déposez-les, fit-il, au delà du mur... Nous les retrouverons en sortant[7].
Sur ce, le Persan avança un peu. Puis, il se retourna tout à fait, toujours à genoux et se trouva ainsi tête à tête avec Raoul. Il lui dit:
—Je vais me suspendre par les mains à l'extrémité de la pierre et me laisser tomber dans sa maison. Ensuite, vous ferez exactement comme moi. N'ayez crainte: je vous recevrai dans mes bras.
—Le Persan fit comme il le disait; et, au-dessous de lui, Raoul entendit bientôt un bruit sourd qui était produit évidemment par la chute du Persan. Le jeune homme tressaillit dans la crainte que ce bruit ne révélât leur présence.
Cependant, plus que ce bruit, l'absence de tout autre bruit était pour Raoul un affreux sujet d'angoisse. Comment! d'après le Persan, ils venaient de pénétrer dans les murs mêmes de la demeure du Lac, et l'on n'entendait point Christine!... Pas un cri!... Pas un appel!... Pas un gémissement!... Grands dieux! arriveraient-ils trop tard?...
Raclant, de ses genoux, la muraille, s'accrochant à la pierre de ses doigts nerveux, Raoul, à son tour, se laissa tomber.
Et aussitôt il sentit une étreinte.
—C'est moi! fit le Persan, silence!
Et ils restèrent immobiles, écoutant...
Jamais, autour d'eux, la nuit n'avait été plus opaque...
Jamais le silence plus pesant ni plus terrible...
Raoul s'enfonçait les ongles dans les lèvres pour ne pas hurler: «Christine! C'est moi!... Réponds-moi si tu n'es pas morte, Christine?»
Enfin, le jeu de la lanterne sourde recommença. Le Persan en dirigea les rayons au-dessus de leurs têtes, contre la muraille, cherchant le trou par lequel ils étaient venus et ne le trouvant plus...
—Oh! fit-il... la pierre s'est refermée d'elle-même.
Et le jet lumineux de la lanterne descendit le long du mur, puis jusqu'au parquet.
Le Persan se baissa et ramassa quelque chose, une sorte de fil qu'il examina une seconde et rejeta avec horreur.
—Le fil du Pendjab! murmura-t-il.
—Qu'est-ce? demanda Raoul.
—Ça, répondit le Persan en frissonnant, ça pourrait bien être la corde du pendu que l'on a tant cherchée!...
Et, subitement pris d'une anxiété nouvelle, il promena le petit disque rouge de sa lanterne sur les murs... Ainsi il éclaira, événement bizarre, un tronc d'arbre qui semblait encore tout vivant avec ses feuilles... et les branches de cet arbre montaient tout le long de la muraille et allaient se perdre dans le plafond.
À cause de la petitesse du disque lumineux, il était difficile d'abord de se rendre compte des choses... on voyait un coin de branches... et puis une feuille... et une autre... et à côté, on ne voyait rien du tout... rien que le jet lumineux qui semblait se refléter lui-même... Raoul glissa sa main sur ce rien du tout, sur ce reflet...
—Tiens! fit-il... le mur, c'est une glace!
—Oui! une glace! dit le Persan, sur le ton de l'émotion la plus profonde. Et il ajouta, en passant sa main qui tenait le pistolet sur son front en sueur:
—Nous sommes tombés dans la chambre des supplices!
XXII
INTÉRESSANTES ET INSTRUCTIVES TRIBULATIONS D'UN PERSAN DANS LES DESSOUS DE L'OPÉRA
Récit du Persan.
Le Persan a raconté lui-même, comment il avait vainement tenté, jusqu'à cette nuit-là, de pénétrer dans la demeure du Lac par le lac; comment il avait découvert l'entrée du troisième dessous, et comment, finalement, le vicomte de Chagny et lui se trouvèrent aux prises avec l'infernale imagination du fantôme dans la chambre des supplices. Voici le récit écrit qu'il nous a laissé (dans des conditions qui seront précisées plus tard) et auquel je n'ai pas changé un mot. Je le donne tel quel, parce que je n'ai pas cru devoir passer sous silence les aventures personnelles du daroga autour de la maison du Lac, avant qu'il n'y tombât de compagnie avec Raoul. Si, pendant quelques instants, ce début fort intéressant semble un peu nous éloigner de la chambre des supplices, ce n'est que pour mieux nous y amener tout de suite, après vous avoir expliqué des choses fort importantes et certaines attitudes et manières de faire du Persan, qui ont pu paraître bien extraordinaires.
«C'était la première fois que je pénétrais dans la maison du Lac, écrit le Persan. En vain avais-je prié l'amateur de trappes—c'est ainsi que, chez nous, en Perse, on appelait Erik—de m'en ouvrir les mystérieuses portes. Il s'y était toujours refusé. Moi qui étais payé pour connaître beaucoup de ses secrets et de ses trucs, j'avais en vain essayé, par ruse, de forcer la consigne. Depuis que j'avais retrouvé Erik à l'Opéra, où il semblait avoir élu domicile, souvent, je l'avais épié, tantôt dans les couloirs du dessus, tantôt dans ceux du dessous, tantôt sur la rive même du Lac, alors qu'il se croyait seul, qu'il montait dans la petite barque et qu'il abordait directement au mur d'en face. Mais l'ombre qui l'entourait était toujours trop opaque pour me permettre de voir à quel endroit exact il faisait jouer sa porte dans le mur. La curiosité, et aussi une idée redoutable qui m'était venue en réfléchissant à quelques propos que le monstre m'avait tenu, me poussèrent, un jour que je me croyais seul à mon tour, à me jeter dans la petite barque et à la diriger vers cette partie du mur où j'avais vu disparaître Erik. C'est alors que j'avais eu affaire à la Sirène qui gardait les abords de ces lieux, et dont le charme avait failli m'être fatal, dans les conditions précises que voici. Je n'avais pas plutôt quitté la rive, que le silence parmi lequel je naviguais fut insensiblement troublé par une sorte de souffle chantant qui m'entoura. C'était à la fois une respiration et une musique; cela montait doucement des eaux du Lac et j'en étais enveloppé sans que je pusse découvrir par quel artifice. Cela me suivait, se déplaçait avec moi, et cela était si suave, que cela ne me faisait pas peur. Au contraire, dans le désir de me rapprocher de la source de cette douce et captivante harmonie, je me penchai, au-dessus de ma petite barque, vers les eaux, car il ne faisait point de doute pour moi que ce chant venait des eaux elles-mêmes. J'étais déjà au milieu du Lac et il n'y avait personne d'autre dans la barque que moi; la voix,—car c'était bien maintenant distinctement une voix,—était à côté de moi, sur les eaux. Je me penchai... Je me penchai encore... Le Lac était d'un calme parfait et le rayon de lune qui, après avoir passé par le soupirail de la rue Scribe, venait l'éclairer, ne me montra absolument rien sur sa surface lisse et noire comme de l'encre. Je me secouai un peu les oreilles dans le dessein de me débarrasser d'un bourdonnement possible, mais je dus me rendre à cette évidence qu'il n'y a point de bourdonnement d'oreilles aussi harmonieux que le souffle chantant qui me suivait et qui, maintenant m'attirait.
Si j'avais été un esprit superstitieux ou facilement accessible aux faibles, je n'aurais point manqué de penser que j'avais affaire à quelque sirène chargée de troubler le voyageur assez hardi pour voyager sur les eaux de la maison du Lac, mais, Dieu merci! je suis d'un pays où l'on aime trop le fantastique pour ne point le connaître à fond et je l'avais moi-même trop étudié jadis avec les trucs les plus simples, quelqu'un qui connaît son métier peut faire travailler la pauvre imagination humaine.
Je ne doutai donc point que je me trouvais aux prises avec une nouvelle invention d'Erik, mais encore une fois cette invention était si parfaite que, en me penchant au-dessus de la petite barque, j'étais moins poussé par le désir d'en découvrir la supercherie que de jouir de son charme.
Et je me penchai, je me penchai... à chavirer.
Tout à coup, deux bras monstrueux sortirent du sein des eaux et m'agrippèrent le cou, m'entraînant dans le gouffre avec une force irrésistible. J'étais certainement perdu si je n'avais eu le temps de jeter un cri auquel Erik me reconnut.
Car c'était lui, et au lieu de me noyer comme il en avait eu certainement l'intention, il nagea et me déposa doucement sur la rive.
—Vois comme tu es imprudent, me dit-il en se dressant devant moi tout ruisselant de cette eau d'enfer. Pourquoi tenter d'entrer dans ma demeure! Je ne t'ai pas invité. Je ne veux ni de toi, ni de personne au monde! Ne m'as-tu sauvé la vie que pour me la rendre insupportable? Si grand que soit le service rendu, Erik finira peut-être par l'oublier et tu sais que rien ne peut retenir Erik, pas même Erik lui-même.
Il parlait, mais maintenant je n'avais d'autre désir que de connaître ce que j'appelais déjà le truc de la sirène. Il voulut bien contenter ma curiosité, car Erik, qui est un vrai monstre—pour moi, c'est ainsi que je le juge, ayant eu, hélas! en Perse, l'occasion de le voir à l'œuvre—est encore par certains côtés un véritable enfant présomptueux et vaniteux, et il n'aime rien tant, après avoir étonné son monde, que de prouver toute l'ingéniosité vraiment miraculeuse de son esprit.
Il se mit à rire et me montra une longue tige de roseau.
—C'est bête comme chou! me dit-il, mais c'est bien commode pour respirer et pour chanter dans l'eau! C'est un truc que j'ai appris aux pirates du Tonkin, qui peuvent ainsi rester cachés des heures entières au fond des rivières[8].
Je lui parlai sévèrement.
—C'est un truc qui a failli me tuer! fis-je... et il a été peut-être fatal à d'autres!
Il ne me répondit pas, mais il se leva devant moi avec cet air de menace enfantine que je lui connais bien.
Je ne m'en «laissai pas imposer». Je lui dis très net:
—Tu sais ce que tu m'as promis, Erik! plus de crimes!
—Est-ce que vraiment, demanda-t-il en prenant un air aimable, j'ai commis des crimes?
—Malheureux!... m'écriai-je... Tu as donc oublié les heures roses de Mazenderan?
—Oui, répondit-il, triste tout à coup, j'aime mieux les avoir oubliées, mais j'ai bien fait rire la petite sultane.
—Tout cela, déclarai-je, c'est du passé... mais il y a le présent... et tu me dois compte du présent, puisque, si je l'avais voulu, il n'existerait pas pour toi!... Souviens-toi de cela, Erik: je t'ai sauvé la vie!
Et je profitai du tour qu'avait pris la conversation pour lui parler d'une chose qui, depuis quelque temps, me revenait souvent à l'esprit.
—Erik, demandai-je... Erik, jure-moi...
—Quoi? fit-il, tu sais bien que je ne tiens pas mes serments. Les serments sont faits pour attraper les nigauds.
—Dis-moi... Tu peux bien me dire ça, à moi?
—Eh bien?
—Eh bien!... Le lustre... le lustre? Erik...
—Quoi, le lustre?
—Tu sais bien ce que je peux dire?
—Ah! ricana-t-il, ça, le lustre... je veux bien te le dire!.. Le lustre, ça n'est pas moi!... Il était très usé, le lustre...
Quand il riait, Erik était plus effrayant encore. Il sauta dans la barque en ricanant d'une façon si sinistre que je ne pus m'empêcher de trembler.
—Très usé, cher Daroga![9] Très usé, le lustre!... Il est tombé tout seul... Il a fait boum! Et maintenant, un conseil, Daroga, va te sécher, si tu ne veux pas attraper un rhume de cerveau!... et ne remonte jamais dans ma barque... et surtout n'essaie pas d'entrer dans ma maison... je ne suis pas toujours là... Daroga! Et j'aurais du chagrin à te dédier ma messe des morts!
Ce disant et ricanant, il était debout à l'arrière de sa barque et godillait avec un balancement de singe. Il avait bien l'air alors du fatal rocher, avec ses yeux d'or en plus. Et puis, je ne vis bientôt plus que ses yeux et enfin il disparut dans la nuit du lac.
C'est à partir de ce jour que je renonçai à pénétrer dans sa demeure par le lac! Évidemment, cette entrée-là était trop bien gardée, surtout depuis qu'il savait que je la connaissais. Mais je pensais bien qu'il devait s'en trouver une autre, car plus d'une fois j'avais vu disparaître Erik dans le troisième dessous, alors que je le surveillais et sans que je pusse imaginer comment. Je ne saurais trop le répéter, depuis que j'avais retrouvé Erik, installé à l'Opéra, je vivais dans une perpétuelle terreur de ses horribles fantaisies, non point en ce qui pouvait me concerner, certes, mais je redoutais tout de lui pour les autres[10]. Et quand il arrivait quelque accident, quelque événement fatal, je ne manquais point de me dire: «C'est peut-être Erik!...» comme d'autres disaient autour de moi: «C'est le Fantôme!...» Que de fois n'ai-je point entendu prononcer cette phrase par des gens qui souriaient! Les malheureux! s'ils avaient su que ce fantôme existait en chair et en os et était autrement terrible que l'ombre vaine qu'ils évoquaient, je jure bien qu'ils eussent cessé de se moquer!... S'ils avaient su seulement ce dont Erik était capable, surtout dans un champ de manœuvre comme l'Opéra!... Et s'ils avaient connu le fin fond de ma pensée redoutable!...
Pour moi, je ne vivais plus!... Bien qu'Erik m'eût annoncé fort solennellement qu'il avait bien changé et qu'il était devenu le plus vertueux des hommes, depuis qu'il était aimé pour lui-même, phrase qui me laissa sur le coup affreusement perplexe, je ne pouvais m'empêcher de frémir en songeant au monstre. Son horrible, unique et repoussante laideur le mettait au ban de l'humanité, et il m'était apparu bien souvent qu'il ne se croyait plus, par cela même, aucun devoir vis-à-vis de la race humaine. La façon dont il m'avait parlé de ses amours n'avait fait qu'augmenter mes transes, car je prévoyais dans cet événement auquel il avait fait allusion sur un ton de hâblerie que je lui connaissais, le cause de drames nouveaux et plus affreux que tout le reste. Je savais jusqu'à quel degré de sublime et désastreux désespoir pouvait aller la douleur d'Erik, et les propos qu'il m'avait tenus—vaguement annonciateurs de la plus horrible catastrophe—ne cessaient point d'habiter ma pensée redoutable.
D'autre part, j'avais découvert le bizarre commerce moral qui s'était établi entre le monstre et Christine Daaé. Caché dans la chambre de débarras qui fait suite à la loge de la jeune diva, j'avais assisté à des séances admirables de musique, qui plongeaient évidemment Christine dans une merveilleuse extase, mais tout de même je n'eus point pensé que la voix d'Erik—qui était retentissante comme le tonnerre ou douce comme celle des anges, à volonté—pût faire oublier sa laideur. Je compris tout quand je découvris que Christine ne l'avait pas encore vu! J'eus l'occasion de pénétrer dans la loge et, me souvenant des leçons qu'autrefois il m'avait données, je n'eus point de peine à trouver le truc qui faisait pivoter le mur qui supportait la glace, et je constatai par quel truchement de briques creuses, de briques porte-voix, il se faisait entendre de Christine comme s'il avait été à ses côtés. Par là aussi je découvris le chemin qui conduit à la fontaine et au cachot—au cachot des communards—et aussi la trappe qui devait permettre à Erik et s'introduire directement dans les dessous de la scène.
Quelques jours plus tard, quelle ne fut pas ma stupéfaction d'apprendre, de mes propres yeux et de mes propres oreilles qu'Erik et Christine Daaé se voyaient, et de surprendre le monstre, penché sur la petite fontaine qui pleure, dans le chemin des communards (tout au bout, sous la terre) et en train de rafraîchir le front de Christine Daaé évanouie. Un cheval blanc, le cheval du Prophète, qui avait disparu des écuries des dessous de l'Opéra, se tenait tranquillement auprès d'eux. Je me montrai. Ce fut terrible. Je vis des étincelles partir de deux yeux d'or et je fus, avant que j'aie pu dire un mot, frappé, en plein front, d'un coup qui m'étourdit. Quand je revins à moi, Erik, Christine et le cheval blanc avaient disparu. Je ne doutais point que la malheureuse ne fût prisonnière dans la demeure du Lac. Sans hésitation, je résolus de retourner sur la rive, malgré le danger certain d'une pareille entreprise. Pendant vingt-quatre heures je guettai, caché près de la berge noire, l'apparition du monstre, car je pensais bien qu'il devait sortir, forcé qu'il était d'aller faire ses provisions. Et à ce propos, je dois dire que, quand il sortait dans Paris ou qu'il osait se montrer en public, il mettait à la place de son horrible trou de nez, un nez de carton pâte garni d'une moustache, ce qui ne lui enlevait point tout à fait son air macabre, puisque, lorsqu'il passait, on disait derrière lui: «Tiens, voilà le père Trompe-la-Mort qui passe», mais ce qui le rendait à peu près—je dis à peu près—supportable à voir.
J'étais donc à le guetter sur la rive du Lac,—du Lac Averne, comme il avait appelé, plusieurs fois, devant moi, en ricanant, son lac—et fatigué de ma longue patience, je me disais encore: Il est passé par une autre porte, celle du «troisième dessous», quand j'entendis un petit clapotis dans le noir, je vis les deux yeux d'or briller comme des fanaux, et bientôt la barque abordait. Erik sautait sur le rivage et venait à moi.
—Voilà vingt-quatre heures que tu es là, me dit-il; tu me gênes! je t'annonce que tout cela finira très mal! Et c'est bien toi qui l'auras voulu! car ma patience est prodigieuse pour toi!... Tu crois me suivre, immense niais,—(textuel)—et c'est moi qui te suis, et je sais tout ce que tu sais de moi, ici. Je t'ai épargné hier, dans mon chemin des communards; mais je te le dis, en vérité, que je n'y t'y revoie plus! Tout cela est bien imprudent, ma parole! et je me demande si tu sais encore ce que parler veut dire!
Il était si fort en colère que je n'eus garde, dans l'instant, de l'interrompre. Après avoir soufflé comme un phoque, il précisa son horrible pensée—qui correspondait à ma pensée redoutable.
—Oui, il faut savoir une fois pour toutes—une fois pour toutes, c'est dit—ce que parler veut dire! Je te dis qu'avec tes imprudences—car tu t'es fait déjà arrêter deux fois par l'ombre au chapeau de feutre, qui ne savait pas ce que tu faisais dans les dessous et qui t'a conduit aux directeurs, lesquels t'ont pris pour un fantasque persan amateur de trucs de féerie et de coulisses de théâtre (j'étais là... oui, j'étais là dans le bureau; tu sais bien que je suis partout)—je te dis donc qu'avec tes imprudences, on finira par se demander ce que tu cherches ici... et on finira par savoir que tu cherches Erik... et on voudra, comme toi, chercher Erik... et on découvrira la maison du Lac... Alors, tant pis, mon vieux! tant pis!... Je ne réponds plus de rien!
Il souffla encore comme un phoque.
—De rien!... Si les secrets d'Erik ne restent par les secrets d'Erik, tant pis pour beaucoup de ceux de la race humaine! C'est tout ce que j'avais à te dire et, à moins que tu ne sois un immense niais—(textuel)—cela devrait te suffire; à moins que tu ne saches ce que parler veut dire!...
Il s'était assis sur la partie arrière de sa barque et tapait le bois de la petite embarcation avec ses talons, en attendant ce que j'avais à lui répondre; je lui dis simplement:
—Ce n'est pas Erik que je viens chercher ici!...
—Et qui donc?
—Tu le sais bien: c'est Christine Daaé!
Il me répliqua:
—J'ai bien le droit de lui donner rendez-vous chez moi. Je suis aimé pour moi-même.
—Ce n'est pas vrai, fis-je; tu l'as enlevée et tu la retiens prisonnière!
—Écoute, me dit-il, me promets-tu de ne plus t'occuper de mes affaires si je te prouve que je suis aimé pour moi-même?
—Oui, je te le promets, répondis-je sans hésitation, car je pensais bien que pour un tel monstre, telle preuve était impossible à faire.
—Eh bien, voilà! c'est tout à fait simple!... Christine Daaé sortira d'ici comme il lui plaira et y reviendra!... Oui, y reviendra! parce que cela lui plaira... y reviendra d'elle-même, parce qu'elle m'aime pour moi-même!...
—Oh! je doute qu'elle revienne!... Mais c'est ton devoir de la laisser partir.
—Mon devoir, immense niais! (textuel)—C'est ma volonté... ma volonté de la laisser partir, et elle reviendra... car elle m'aime!... Tout cela, je te dis, finira par un mariage... un mariage à la Madeleine, immense niais! (textuel). Me crois-tu, à la fin? Quand je te dis que ma messe de mariage est déjà écrite... tu verras ce Kyrie...
Il tapota encore ses talons sur le bois de la barque, dans une espèce de rythme qu'il accompagnait à mi-voix en chantant: Kyrie!... Kyrie!... Kyrie Eleïson!... Tu verras, tu verras cette messe!
—Écoute, conclus-je, je te croirai si je vois Christine Daaé sortir de la maison du Lac et y revenir librement!
—Et tu ne t'occuperas plus de mes affaires?
—Eh bien! tu verras cela ce soir... Viens au bal masqué. Christine et moi irons y faire un petit tour... Tu iras ensuite te cacher dans la chambre de débarras et tu verras que Christine, qui aura regagné sa loge, ne demandera pas mieux que de reprendre le chemin des communards.
—C'est entendu!
Si je voyais cela, en effet, je n'aurais qu'à m'incliner, car une très belle personne a toujours le droit d'aimer le plus horrible monstre, surtout quand, comme celui-ci, il a la séduction de la musique et quand cette personne est justement une très distinguée cantatrice.
—Et maintenant, va-t'en! car il faut que je parte pour aller faire mon marché!...
Je m'en allai donc, toujours inquiet du côté de Christine Daaé, mais ayant surtout, au fond de moi-même, une pensée redoutable, depuis qu'il l'avait réveillée si formidablement à propos de mes imprudences.
Je me disais: «Comment tout cela va-t-il finir? «Et, bien que je fusse assez fataliste de tempérament, je ne pouvais me défaire d'une indéfinissable angoisse à cause de l'incroyable responsabilité que j'avais prise un jour, en laissant vivre le monstre qui menaçait aujourd'hui beaucoup de ceux de la race humaine.
À mon prodigieux étonnement, les choses se passèrent comme il me l'avait annoncé. Christine Daaé sortit de la maison du Lac et y revint plusieurs fois sans qu'apparemment elle y fût forcée. Mon esprit voulut alors se détacher de cet amoureux mystère, mais il était fort difficile, surtout pour moi—à cause de la redoutable pensée—de ne point songer à Erik. Toutefois, résigné à une extrême prudence, je ne commis point la faute de retourner sur les bords du Lac ni de reprendre le chemin des communards. Mais la hantise de la porte sécrète du troisième dessous me poursuivant, je me rendis plus d'une fois directement dans cet endroit que je savais désert le plus souvent dans la journée. J'y faisais des stations interminables en me tournant les pouces et caché par un décor du Roi de Lahore, qu'on avait laissé là, je ne sais pas pourquoi, car on ne jouait pas souvent le Roi de Lahore. Tant de patience devait être récompensée. Un jour, je vis venir à moi, sur ses genoux, le monstre. J'étais certain qu'il ne me voyait pas. Il passa entre le décor qui se trouvait là et un portant, alla jusqu'à la muraille et agit, à un endroit que je précisai de loin, sur un ressort qui fit basculer une pierre, lui ouvrant un passage. Il disparut par ce passage et la pierre se referma derrière lui. J'avais le secret du monstre, secret qui pouvait, à mon heure, me livrer la demeure du Lac.
Pour m'en assurer, j'attendis au moins une demi-heure et fis, à mon tour, jouer le ressort. Tout se passa comme pour Erik. Mais je n'eus garde de pénétrer moi-même dans le trou, sachant Erik chez lui. D'autre part, l'idée que je pouvais être surpris ici par Erik me rappela soudain la mort de Joseph Buquet et, ne voulant point compromettre une pareille découverte, qui pouvait être utile à beaucoup de monde, à beaucoup de ceux de la race humaine, je quittai les dessous du théâtre, après avoir soigneusement remis la pierre en place, suivant un système qui n'avait point varié depuis la Perse.
Vous pensez bien que j'étais toujours très intéressé par l'intrigue d'Erik et de Christine Daaé, non point que j'obéisse en la circonstance à une maladive curiosité, mais bien à cause, comme je l'ai déjà dit, de cette pensée redoutable qui ne me quittait pas: «Si, pensais-je, Erik découvre qu'il n'est pas aimé pour lui-même, nous pouvons nous attendre à tout.» Et, ne cessant d'errer—prudemment—dans l'Opéra, j'appris bientôt la vérité sur les tristes amours du monstre. Il occupait l'esprit de Christine par la terreur, mais le cœur de la douce enfant appartenait tout entier au vicomte Raoul de Chagny. Pendant que ceux-ci jouaient tous deux, comme deux innocents fiancés, dans les dessus de l'Opéra—fuyant le monstre—ils ne se doutaient pas que quelqu'un veillait sur eux. J'étais décidé à tout: à tuer le monstre s'il le fallait et à donner des explications ensuite à la justice. Mais Erik ne se montra pas—et je n'en étais pas plus rassuré pour cela.
Il faut que je dise tout mon calcul. Je croyais que le monstre, chassé de sa demeure par la jalousie, me permettrait ainsi de pénétrer sans péril dans la maison du Lac, par le passage du troisième dessous. J'avais tout intérêt, pour tout le monde, à savoir exactement ce qu'il pouvait bien y avoir là dedans! Un jour, fatigué d'attendre une occasion, je fis jouer la pierre et aussitôt j'entendis une musique formidable; le monstre travaillait, toutes portes ouvertes chez lui, à son Don Juan triomphant. Je savais que c'était là l'œuvre de sa vie. Je n'avais garde de bouger et je restai prudemment dans mon trou obscur. Il s'arrêta un moment de jouer et se prit à marcher à travers sa demeure, comme un fou. Et il dit tout haut, d'une voix retentissante: «Il faut que tout cela soit fini avant! Bien fini!» Cette parole n'était pas encore pour me rassurer et, comme la musique reprenait, je fermai la pierre tout doucement. Or, malgré cette pierre fermée, j'entendais encore un vague chant lointain, lointain, qui montait du fond de la terre, comme j'avais entendu le chant de la sirène monter du fond des eaux. Et je me rappelai les paroles de quelques machinistes dont on avait souri au moment de la mort de Joseph Buquet: «Il y avait autour du corps du pendu comme un bruit qui ressemblait au chant des morts.»
Le jour de l'enlèvement de Christine Daaé, je n'arrivai au théâtre qu'assez tard dans la soirée et tremblant d'apprendre de mauvaises nouvelles. J'avais passé une journée atroce, car je n'avais cessé, depuis la lecture d'un journal du matin annonçant le mariage de Christine et du vicomte de Chagny, de me demander si, après tout, je ne ferais pas mieux de dénoncer le monstre. Mais la raison me revint et je restai persuadé qu'une telle attitude ne pouvait que-précipiter la catastrophe possible.
Quand ma voiture me déposa devant l'Opéra, je regardai ce monument comme si j'étais étonné, en vérité, de le voir encore debout!
Mais je suis, comme tout bon oriental, un peu fataliste et j'entrai, m'attendant à tout!
L'enlèvement de Christine Daaé à l'acte de la prison, qui surprit naturellement tout le monde, me trouva préparé. C'était sûr qu'Erik l'avait escamotée, comme le roi des prestidigitateurs qu'il est, en vérité. Et je pensai bien que cette fois c'était la fin pour Christine et peut-être pour tout le monde.
Si bien qu'un moment je me demandai si je n'allais pas conseiller à tous ces gens, qui s'attardaient au théâtre, de se sauver. Mais encore je fus arrêté dans cette pensée de dénonciation, par la certitude où j'étais que l'on me prendrait pour un fou. Enfin, je n'ignorais pas que si, par exemple, je criais pour faire sortir tous ces gens: «Au feu!» je pouvais être la cause d'une catastrophe, étouffements dans la fuite, piétinements, luttes sauvages,—pire que la catastrophe elle-même.
Toutefois, je me résolus à agir sans plus tarder, personnellement. Le moment me semblait, du reste, propice. J'avais beaucoup de chances pour qu'Erik ne songeât, à cette heure, qu'à sa captive. Il fallait en profiter pour pénétrer dans sa demeure par le troisième dessous et je pensai, pour cette entreprise, à m'adjoindre ce pauvre petit désespéré de vicomte, qui, au premier mot, accepta avec une confiance en moi qui me toucha profondément; j'avais envoyé chercher mes pistolets par mon domestique. Darius nous rejoignit avec la boîte dans la loge de Christine. Je donnai un pistolet au vicomte et lui conseillai d'être prêt à tirer comme moi-même, car, après tout, Erik pouvait nous attendre derrière le mur. Nous devions passer par le chemin des communards et par la trappe.
Le petit vicomte m'avait demandé, en apercevant mes pistolets, si nous allions nous battre en duel? Certes! et je dis: Quel duel! Mais je n'eus le temps, bien entendu, de rien lui expliquer. Le petit vicomte est brave, mais tout de même il ignorait à peu près tout de son adversaire! Et c'était tant mieux!
Qu'est-ce qu'un duel avec le plus terrible des bretteurs à côté d'un combat avec le plus génial des prestidigitateurs? Moi-même, je me faisais difficilement à cette pensée que j'allais entrer en lutte avec un homme qui n'est visible au fond que lorsqu'il le veut et qui, en revanche, voit tout autour de lui, quand toute chose pour vous reste obscure!... Avec un homme dont la science bizarre, la subtilité, l'imagination et l'adresse lui permettent de disposer de toutes les forces naturelles, combinées pour créer à vos yeux ou à vos oreilles l'illusion qui vous perd!... Et cela, dans les dessous de l'Opéra, c'est-à-dire au pays même de la fantasmagorie! Peut-on imaginer cela sans frémir? Peut-on seulement avoir une idée de ce qui pourrait arriver aux yeux ou aux oreilles d'un habitant de l'Opéra, si on avait enfermé dans l'Opéra—dans ses cinq dessous et ses vingt-cinq dessus—un Robert-Houdin féroce et «rigolo», tantôt qui se moque et tantôt qui hait! tantôt qui vide les poches et tantôt qui tue!... Pensez-vous à cela: «Combattre l'amateur de trappes?»—Mon Dieu! en a-t-il fabriqué chez nous, dans tous nos palais, de ces étonnantes trappes pivotantes qui sont les meilleures des trappes!—Combattre l'amateur de trappes au pays des trappes!...
Si mon espoir était qu'il n'avait point quitté Christine Daaé dans cette demeure du Lac où il avait dû la transporter, une fois encore, évanouie, ma terreur était qu'il fût déjà quelque part autour de nous, préparant le lacet du Pendjab.