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Le Dragon Impérial

JUDITH MENDÈS (continued 3)

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—Laisse-moi partir, dit Yo-Men-Li, fiévreuse; ma mère mourrait d'inquiétude en ne me voyant pas revenir; mon père me tuerait à mon retour, et ma mémoire serait déshonorée!

—Non; car demain des envoyés glorieux iront dire à tes parents que tu vas être l'épouse du prince Ling.

—Nous ne nous sommes pas rencontrés selon les rites, dit la jeune fille; le Fils du Ciel ne consentira pas à notre mariage.

—Si, méchante enfant! Mon père ne me laissera pas souffrir; car il m'aime. Mais toi, tu ne m'aimes pas, tu me détestes; tes regards tombent sur moi froids et courroucés.

—Je t'aimerai si tu me laisses partir.

—M'aimer? Tu ne m'as même pas appris ton cher nom.

—Mon nom de famille est Yo; mon nom de mère, Men-Li.

—Yo-Men-Li! dit le prince en fermant les yeux.

—Montre-moi la route, dit la jeune fille.

—Oh! mauvaise! mauvaise! Tu dis que tu m'aimeras? dis-tu vrai? Je ferai ta volonté pour que tes yeux deviennent doux en me regardant. Mais tu ne m'aimeras pas, tu t'enfuiras, tu te cacheras; je ne te verrai plus et je mourrai de douleur.

Le prince posa son visage dans ses mains; des larmes coulaient entre ses doigts.

—Non, dit Yo-Men-Li; je reviendrai, je ferai ce que tu voudras, je t'aimerai, je serai ton esclave.

—Vraiment? s'écria le prince, tu m'aimeras et tu reviendras vers moi?

Il la saisit dans ses bras et l'étreignit contre sa poitrine à l'étouffer; mais Yo-Men-Li se déroba vivement. Le prince s'appuya à la muraille, défaillant.

—Partons, dit la jeune fille.

—Jure-moi que tu reviendras? soupira-t-il.

—Tu me reverras demain à la dixième heure; je le jure sur les cercueils de mes ancêtres. D'abord, pensait-elle, il faut sauver Ta-Kiang.

—Attends, dit le prince, mets cette robe d'hermine sur tes épaules, car la nuit est froide; puis je t'obéirai. Le cœur pâle de tristesse, je te conduirai où tu voudras.

Le prince fit entrer les petites mains de Yo-Men-Li dans les larges manches de la robe d'hermine, et boucla l'agrafe d'or sur la poitrine de l'enfant; puis il alla dans une chambre voisine, qui était la Salle du Sommeil. Une ouverture ronde percée dans la muraille laissait apercevoir cette chambre, éclairée d'un jour bleuâtre. Le prince Ling reparut bientôt, suivi d'un eunuque vêtu de rouge.

—Ne crains rien, dit-il à Yo-Men-Li, cet homme est moins qu'un chien, car il est muet.

L'eunuque prit les lanternes au bec de la cigogne et ouvrit dans le mur de laque une petite porte invisible.

—Allons, dit Yo-Men-Li.

—Appuie-toi sur moi, dit doucement le prince, je t'en supplie.

Elle posa sa main sur l'épaule du jeune homme. L'eunuque éleva les lanternes et passa devant. Ils s'engagèrent dans une longue galerie contournée, qui déboucha dans un vestibule où se hérissaient des lions et des monstres sculptés.

—Demain, disait le prince, je donnerai une grande fête. Je conduirai vers mon père la belle Yo-Men-Li, et mon père lui sourira.

—Revoir Kang-Si! pensait Yo-Men-Li en tremblant.

Ils arrivèrent sur les terrasses, dont la lune changeait l'albâtre en neige. Ils descendirent un grand escalier, sous la clarté douce de la nuit. Le prince tournait la tête pour voir Yo-Men-Li, et appuyait sa joue à la petite main posée sur son épaule. Après avoir franchi la porte du Ciel Serein, ils traversèrent de longues cours, suivirent de longues rues, et arrivèrent au rempart. L'eunuque réveilla les soldats, la grande porte fut ouverte, le pont fut abaissé.

—A la dixième heure, demain, dit le prince, tu viendras et tu m'aimeras, n'est-ce pas, Yo-Men-Li?

—Tu as mon serment, dit-elle.

Le prince l'attira dans ses bras, et, penchant son visage vers le front parfumé de la jeune fille, il le respira longuement comme une fleur précieuse.

—A présent je suis mort, dit-il, tu emportes ma vie. Va, l'eunuque t'éclairera jusqu'à ta maison. Où est-elle?

—Dans l'Avenue de l'Est.

Le prince fit un signe. L'eunuque lui donna une des lanternes et se mit à marcher devant Yo-Men-Li.

—Je suis fou, disait le prince en les regardant s'éloigner: je laisse partir mon bonheur.

CHAPITRE XIII

ROSES, PERLES, PLEURS

Il avait naguère autant de rêves qu'il y a de fleurs de pêcher sur la colline orientale;

Mais maintenant son front n'a plus qu'une pensée,

Comme une porcelaine blanche où trempe une pivoine.

Le prince Ling suivit Yo-Men-Li des yeux aussi longtemps qu'il put la voir. Lorsqu'elle eut disparu avec l'eunuque il rentra lentement, rêveur.

—J'étais un guerrier dans une plaine brûlante, écrasé sous le poids de son armure en corne noire; mais soudain un serviteur inconnu m'enlève ma lourde cuirasse, un vent parfumé souffle de l'est, et je pense qu'à l'été lourd succède le tiède printemps.

Il remonta les escaliers des terrasses. Le regard levé vers la lune, il souriait et murmurait:

—Yo-Men-Li! Yo-Men-Li!

Revenu dans sa chambre, où brûlaient les quatre lampes odorantes, il jeta les yeux sur le poëme qu'il composait avant l'arrivée de la jeune tille.

—Ah! ah! Voilà ce que j'écrivais avant de l'avoir vue. Il n'y a pas une heure que je la connais, et pourtant je n'écrirai plus jamais rien de semblable; je ne saurais même pas finir le vers commencé. Celui qui me verra désormais ne reconnaîtra pas le prince Ling; comme le voyageur qui trouve au retour son champ inondé par le fleuve se dit: «Ce lac brillant sous le ciel peut-il bien être la plaine féconde où se dressaient autrefois les grands épis?» Ainsi mes amis s'étonneront devant moi.

Le prince froissa le papier où s'alignaient ses vers anciens.

—Aux Ye-Tioums l'étude, la morale et les sages maximes! Grands philosophes que je vénérais, je vous quitte; vous n'êtes plus mes conseillers ni mes maîtres; mon cœur ne peut contenir désormais que la joie ou le désespoir.

Le prince trempa un pinceau dans l'encrier et écrivit sur une page blanche:

J'étais pareil à un pavillon inhabité au milieu d'un lac glacé par l'hiver.

Sous le ciel noir, lourd de pluie, dans les arbres grêles et dépouillés, les oiseaux, gonflant leurs plumes, dormaient tristement, croyant que c'était la nuit.

Mais soudain le grand soleil s'épanouit; le toit d'or du pavillon s'éclaire, et sur le lac fondu fleurissent les tulipes d'eau;

Et les fenêtres s'ouvrent joyeusement, et une femme penche vers les fleurs son visage plus beau que la lune, pendant que les oiseaux en fête chantent pour elle avec tendresse.

Le prince Ling s'éloigna de la table et alla s'asseoir sur le banc d'honneur, regardant la place vide où était naguère Yo-Men-Li; et il baisa les fourrures qui l'avaient enveloppée.

—Pourquoi l'ai-je laissée partir? soupira-t-il.

Et pendant très-longtemps il rêva, triste et heureux.

L'eunuque rentra dans l'appartement.

—Eh bien! t'a-t-elle répété sa promesse? Parle-moi d'elle. Où l'as-tu conduite?

L'eunuque traça en l'air des caractères avec son éventail.

—Elle m'a dit: «A demain!» décrivit-il. Je l'ai conduite à l'extrémité septentrionale de l'Avenue de l'Est.

—Et tu n'as pas vu dans quelle maison elle est entrée?

—Non, glorieux maître; elle m'a ordonné de m'éloigner sans retourner la tête.

—Tu crois qu'elle viendra?

—Certes! traça l'eunuque.

—Allons, dit le prince, viens me mettre au lit; si le sommeil pouvait me prendre et me conduire à demain! Il me semble que je vais mourir d'impatience.

Le prince se coucha, mais il ne put dormir. Appuyé sur un coude, les yeux ouverts, il vit pâlir la lune, la dernière étoile s'éteindre, et avant que l'aurore fût levée, il se leva.

Il courut au jardin, une petite jonque de laque au bras. Il voulait choisir pour sa bien-aimée les fleurs nouvellement écloses. Il prit des touffes de roses pourpres et les roses pâles qui ont l'arôme du thé; il cueillit le yeng-yeng, cette fleur d'amour dont le parfum trouble le cœur, la fleur de lune, le lys d'or et la pervenche humide; il se penchait sur les lacs pour saisir les nélumbos et les nénuphars jaunes, il se haussait sur la pointe des pieds pour atteindre les camélias grimpants et les claires hydrangées qui faisaient pleuvoir sur lui leur rosée odorante.

Il disposa son bouquet dans la jonque de laque et se dirigea vers les longues galeries où sont entassées les richesses des empereurs. Il parcourut lentement les salles, remuant du bout de ses grands ongles les diamants et les saphirs au fond des coupes d'or.

—Quelle est la pierre assez belle pour Yo-Men-Li? Quel est le diamant digne de son regard? Où sont les perles qui valent son sourire?

Il ôta sa calotte de satin et l'emplit jusqu'aux bords des pierreries les plus rares.

—Lorsqu'elle sera assise près de moi je les verserai sur sa robe, et elle se divertira un instant de les voir, entre ses genoux, briller comme des fleurs de feu; puis, se levant et secouant sa robe, elle rira peut-être du bruit joyeux qu'elles feront en roulant sur le sol.

Il continua à fureter, ouvrant les coffrets, renversant les tasses d'or mat.

—Je lui poserai moi-même cette aigrette de rubis sur le front; je pourrai ainsi toucher un instant ses cheveux lisses. Et ce bracelet d'escarboucles? peut-être aimera-t-elle son éclat de soleil et me donnera-t-elle, en échange du bijou, son bras de jade à baiser.

Il prit encore des colliers d'émeraudes, des agrafes de corail, des bagues de topaze, puis remonta vers le Palais, écoutant, le cœur gonflé de joie, la huitième heure du matin qui tintait sur le gong du Portail Serein.

En rentrant dans sa chambre, le prince s'arrêta devant un large miroir d'acier poli, semblable à la lune sur les roseaux; il se vit, les joues empourprées par la fraîcheur du matin, les mains ensanglantées par les épines, les vêtements ruisselants de rosée, les bras enlacés de colliers flamboyants, les cheveux étoiles de fleurs et de lueurs, et les yeux pleins d'amour.

—Ah! s'écria-t-il en souriant, m'aimerait-elle si elle me voyait ainsi, outragé par les ronces et chargé comme un paysan qui se rend au marché?

Il versa tous les bijoux dans une grande corbeille de porcelaine et plaça sur la table de laque la jonque pleine de fleurs.

—Allons, reprit-il en frappant sur un petit gong d'argent, qu'on apporte les parfums les plus purs, les plus superbes costumes, et qu'on m'habille! Si ma bien-aimée me surprenait ainsi, elle me prendrait pour un homme vil.

Des serviteurs entrèrent. Les uns portaient de larges coffres de laque fleuris d'or, d'où ruisselaient à demi déployées des étoffes resplendissantes; les autres des plateaux d'or débordant de plumes multicolores, d'aigrettes, de calottes brodées, des boîtes précieuses renfermant les globules honorifiques, et des vases de jade où fumaient des parfums.

Le prince, impatient, plongea ses bras dans les coffres et retira les vêtements l'un après l'autre. Il dispersait à terre ceux qui ne lui plaisaient pas. Lorsqu'il eut préféré une robe qui lui sembla digne de plaire à Yo-Men-Li, il se livra aux serviteurs qui le lavèrent avec du lait odorant, l'inondèrent de parfums, mêlèrent à sa longue natte des brindilles de soie, puis le revêtirent du costume choisi. C'étaient une robe de damas, couleur de saphir, ramagée de broderies d'or et bordée d'une haute bande de satin dont les couleurs alternées formaient un triple arc-en-ciel ondoyant, un manteau court, aux larges manches, en satin jaune, qui portait sur la poitrine et sur les épaules le Dragon à Cinq Griffes, et une calotte de brocart jaune surmontée d'une petite couronne finement découpée. Couvert de ces splendeurs, il mit à son pouce une bague d'or au chaton formé d'un gros rubis conique et lisse, dont la douce caresse rafraîchit les paupières, puis, ayant fait appeler l'eunuque muet, il lui dit:

—Vas attendre ma bien-aimée à la porte de la Ville Rouge; il est temps.

L'eunuque s'éloigna.

—Comme la fièvre palpite dans mes tempes, disait le prince, à demi couché sur le banc d'honneur; comme l'attente oppresse mon cœur et fait trembler mes membres!

L'homme de bronze qui est assis au sommet du Portail Serein commença de frapper la dixième heure sur le gong.

Le prince devint pâle et se leva brusquement.

—Elle vient! elle est à présent près des murailles; dans un instant elle sera ici; je vais mourir de joie. Il faut dix minutes pour venir des murailles à cette chambre. Oh! longues minutes!

Elles s'écoulèrent. Le prince souriait.

—La voilà, disait-il.

Cinq minutes encore se passèrent.

—Elle marche lentement; elle se repose de moment en moment, pendant qu'elle monte les degrés des terrasses.

Il écarta le store bleu de sa fenêtre et regarda.

L'eunuque revenait seul.

—Misérable! cria le prince, que fais-tu là?

—Elle ne vient pas, traça l'eunuque.

—Je te ferai mettre à la cangue! elle est à la Porte du Sud, elle t'attend, chien, pendant que tu te promènes!

L'eunuque tourna les talons et se mit à courir vers les murailles.

Le prince attendit longtemps.

—Si elle ne venait pas! se dit-il tout à coup.

Une douloureuse terreur l'envahit.

—Pourquoi ne viendrait-elle pas? Pourquoi cette enfant voudrait-elle me faire mourir?

La onzième heure retentit. Le prince Ling n'essaya point de se contenir plus longtemps. Oubliant toute étiquette, il se précipita hors de la chambre, descendit l'escalier des terrasses et alla rejoindre l'eunuque.

Celui-ci était seul.

Le prince, mortellement triste, n'osa point lui parler; il tourna des yeux pleins de larmes vers l'Avenue de l'Est, demeura immobile et attendit.

La douzième heure tinta; le prince frémit.

—Elle ne viendra pas! dit-il avec désespoir.

L'eunuque secoua la tête.

—Viens! gémit le prince. Conduis-moi où tu l'as laissée; puisqu'elle ne veut pas venir, allons la chercher.

Le jeune homme se mit à marcher rapidement; il traversa la Ville Jaune et entra dans la Ville Tartare, accompagné longtemps par le regard des passants étonnés de voir l'Héritier du Ciel courir les rues sans cortége et suivi d'un seul eunuque. Il arriva à l'extrémité de l'Avenue de l'Est.

—C'est ici que tu l'as laissée? dit-il.

L'eunuque décrivit:

—Oui.

Le prince regarda autour de lui; puis il alla frapper à une maison; mais lorsque le portier vint ouvrir il ne sut que demander. Il tourna la tête vers l'eunuque; celui-ci traça en l'air des caractères avec son éventail.

—Demande, voulait-il dire, si l'homme qui habite la maison a une fille.

Le prince répéta la question au portier.

—Il en a trois, répondit le portier; la plus âgée a huit ans.

Le prince s'excusa et se dirigea vers une autre porte. Aux portiers de vingt maisons il fit la même demande; aucun ne connaissait la jeune fille qu'il cherchait. Il arriva devant la pagode de Kouan-Chi-In; et il errait, plein de tristesse, jetant aux murailles muettes des regards désespérés.

Un vieillard, de la terrasse de sa maison, appela le prince.

—Jeune seigneur, dit-il, que cherches-tu?

Le prince leva la tête.

—As-tu vu une jeune fille rentrer seule chez elle, cette nuit? demanda-t-il.

—Si cette nuit n'avait pas été pleine de troubles et de batailles, ta question serait oiseuse; car un vieillard ne passe pas volontairement la nuit à regarder ce qui se fait dehors. Mais, ayant été réveillé par les cris des soldats, j'ai ouvert ma fenêtre et j'ai observé le combat sanglant qui s'est livré devant la pagode de Kouan-Chi-In.

—Et tu as vu une jeune fille?

—Non; mais un jeune garçon qui, après la bataille, est venu frapper à la pagode.

—C'est elle! s'écria le prince en battant des mains. Et que s'est-il passé, bon vieillard, après que ce jeune garçon eut frappé à la porte de la pagode?

—Les vainqueurs lui ont ouvert, et il est entré en donnant les signes de la plus vive inquiétude.

—Ensuite?

—Ensuite, je suis allé me coucher.

—Merci, honorable Seigneur, dit le prince; et il se dirigea vers la pagode.

La porte rompue encombrait l'entrée. Il fut obligé d'enjamber des débris. Les longues allées de marbre étaient désertes. Sur les degrés des terrasses grimaçaient des têtes de cadavres; et la pagode à demi écroulée brûlait lentement. Le prince, épouvanté, se mit à courir autour du monument; il se penchait sur les morts en frémissant et appelait tristement Yo-Men-Li.

—Où est-elle? où est-elle? criait-il avec égarement; et, fou de douleur, il arrachait les broderies de sa robe et étouffait ses sanglots en mordant ses mains mouillées de larmes.

L'eunuque se jeta à ses pieds, le suppliant par ses gestes d'apaiser cette douleur, de reprendre espoir et de revenir au Palais pour ne pas se montrer aux passants, lui, le fils du Maître, ainsi oublieux de l'étiquette; mais le prince ne voulut pas comprendre. Ce ne fut qu'avec la nuit qu'il rentra dans son palais splendide, le cœur et le foie brisés, plus misérable que le mendiant affamé qui grelotte sous la pluie.

CHAPITRE XIV

LA CIGOGNE VOYAGEUSE

Tan-Io-Su, voyant parmi le cortége d'un mandarin un bourreau qui tirait des chaînes et portait sur sa tête une cage pleine d'oiseaux:

«La! la! dit-il, pourquoi cet homme porte-t-il sur sa tête une cage pleine d'oiseaux?»

«C'est pour témoigner, dit le bourreau, du soin avec lequel je garde les prisonniers que la justice me livre.»

«N'est-ce pas plutôt, dit Tan-Io-Su, pour témoigner que les prisonniers ont des ailes?»

Dans le quartier le plus occidental de la Cité Tartare se groupe une suite de bâtiments noirs, tristes, peu élevés, qu'une mince tour à dix étages surmonte: ce sont les prisons de Pey-Tsin, redoutées et cruelles.

A l'intérieur, en de longues galeries sordides, froides, grouillantes de rats, se traînent et gémissent de misérables criminels. Tous appellent avec instance la mort, qui met un terme à tous les supplices. Affreux, sales, mangés de vermine, les uns, chargés de chaînes trop courtes qui circulent du cou aux poignets et des poignets aux pieds, peuvent à peine se tenir debout; d'autres, blottis dans des cages étroites et boueuses, mendient avec des cris de bête sauvage un peu de nourriture; car les aliments chétifs auxquels ils ont droit sont souvent diminués par les geôliers cupides. Plusieurs, liés ensemble en longue file par leurs mains que traverse un clou rivé, arrivent à une maigreur effrayante, et quelquefois un prisonnier, au milieu de ses compagnons, tombe mort; il est aussitôt dévoré par les rats. Quelques-uns ont les poignets serrés dans des menottes trop petites, qui, déchirant la chair, mettent les os à nu; et souvent leurs mains et leurs avant-bras, enflés horriblement, recouvrent les rudes bracelets et les ensevelissent sous d'affreuses boursouflures tuméfiées.

C'est dans ce lieu lugubre de supplice et de misère que les soldats lâchèrent Ko-Li-Tsin. En entrant, le délicat poëte sentit son cœur se serrer de compassion et de dégoût.

—Je ne veux pas mourir ici! s'écria-t-il.

—Tu n'y mourras pas, mais tu y vivras, dit un geôlier qui remuait des chaînes.

—Toutes choses pesées, j'aime encore mieux y mourir.

—A moins que tu n'aies de l'argent, chuchota le geôlier en le regardant à la dérobée.

—Ah! dit Ko-Li-Tsin, combien te faudrait-il pour ne pas me mettre ici?

—Pour un liang d'or je te donnerai une chambre propre; pour deux liangs, je te logerai au sommet de la grande tour, où l'air est pur et d'où l'on peut voir la ville tout à son aise.

—Conduis-moi au sommet de la tour, dit Ko-Li-Tsin en lui donnant deux liangs d'or, et soutiens-moi, car je ne peux pas marcher.

Quand ils eurent gravi les dix étages de la tour, le geôlier lit entrer Ko-Li-Tsin dans une petite cellule et prépara des chaînes.

—Ne m'attache pas; mes mains sont toutes meurtries et mes reins saignent.

—Donne un autre liang d'or, dit le rapace gardien.

—Prends-le dans ma ceinture.

—Du reste, tu ne t'envoleras pas d'ici, ajouta le geôlier en se retirant et en fermant à triple tour une porte solide.

Ko-Li-Tsin se traîna vers un grabat, s'y laissa tomber, exténué, et s'endormit soudain d'un sommeil lourd et douloureux.

Lorsqu'il rouvrit les yeux le soleil emplissait sa prison. Il promena autour de lui son regard appesanti. Il était dans une étroite chambre ronde, située sur la dernière plate-forme de la tour. Il n'y avait d'autres meubles que le lit et une petite table cagneuse. Mais en face du grabat s'ouvrait une terrasse semi-circulaire, et la porte qui y conduisait n'était pas verrouillée.

Ko-Li-Tsin était trop faible pour se lever. Il resta plusieurs jours sur sa couche, abattu et fiévreux.

—Ta-Kiang est sauvé, pensait-il; il sera empereur, et moi je vais mourir ici, sans gloire; la fille du gouverneur de Chen-Si ne me pleurera même pas.

Affaibli par la perte de son sang, triste pour la première fois de sa vie, le poëte se laissait aller à un engourdissement profond; il ne s'éveillait guère qu'une fois par jour: c'était quand le geôlier, vers la douzième heure, lui apportait une maigre pitance.

Cependant, après quinze jours de prostration complète, il sentit la vie revenir et l'appétit renaître. Au moyen de quelques liangs d'argent il obtint du geôlier une nourriture supportable et des remèdes pour ses blessures. Bientôt il vit les longs ongles de ses mains noircir et tomber un par un. Il ne souffrait plus; les plaies de ses reins étaient cicatrisées. Un jour, sentant sa poitrine avide d'air pur, il ouvrit la porte de sa cellule et mit le pied sur la terrasse. Un grand oiseau blanc, perché sur la balustrade de porcelaine, s'envola bruyamment.

—Tiens! dit Ko-Li-Tsin, les cigognes sont arrivées. Voici venir l'automne, la saison des vents furieux. Et il se remémora ces vers d'un poëte qu'il aimait:

Les sauterelles vertes poussent en même temps que le blé; ainsi, dans la belle saison, les jeunes gens boivent et folâtrent.

Mais ceux dont l'esprit s'élève deviennent bientôt tristes, car les nuages noirs se balancent à moitié chemin du ciel.

Les hirondelles noires s'en vont, les cigognes blanches arrivent; ainsi les cheveux blancs suivent les cheveux noirs.

Et c'est une règle unique sur toute la terre, comme il n'y a qu'une lune dans le ciel.

Puis il s'avança et regarda en bas.

—En effet, dit-il, je ne m'envolerai pas d'ici, c'est trop haut.

La ville se déroulait et miroitait à ses pieds; il l'entendait murmurer comme une mer lointaine. La tour était placée à un angle du mur quadrangulaire qui enfermait tous les bâtiments de la prison; elle surplombait légèrement une petite route sale et étroite, où se promenaient continuellement des sentinelles tartares. Ko-Li-Tsin s'amusa à regarder le réseau des rues et des carrefours, qui, vu de si haut, ressemblait aux fibrilles d'une grande feuille sèche; et sa gaîté renaissante improvisa des vers.

—Un, deux, trois, quatre, dit-il, en comptant sur ses doigts:

Je vois la plaine et les montagnes bleues; je vois aussi le grand ciel fin et tout uni.

La Capitale du Nord me paraît un immense troupeau de buffles, et le Palais de l'Empereur semble un grand éléphant couché à mes pieds.

Nul n'est au-dessus de moi. L'oiseau qui s'envole d'auprès de moi descend.

Je vois le monde comme doivent le voir du haut des Nuages les Sages immortels.

—Ces vers, ajouta Ko-Li-Tsin, révèlent une certaine pente vers des idées sérieuses. Pendant que je suis tranquille et solitaire, je vais enfin composer mon grand poëme philosophique; et je pourrai accomplir le rêve de ma vie.

Cependant la cigogne tournoyait au-dessous de la terrasse, inquiète, n'osant revenir. Ko-Li-Tsin rentra sans bruit dans sa cellule.

—Je ne veux pas l'effrayer, dit-il; elle pourra devenir pour moi un compagnon agréable.

L'oiseau se posa sur la balustrade dès que la terrasse cessa d'être occupée.

—Fort bien! pensa Ko-Li-Tsin. Et, derrière les vitres de corne transparente, il faisait à la cigogne mille signes amicaux. Elle y fut apparemment sensible, car lorsque le poëte, lentement et d'un air doux, mit de nouveau le pied sur la terrasse, elle ne s'envola point. Le lendemain, elle poussa la condescendance jusqu'à permettre à Ko-Li-Tsin de lui caresser les ailes. Reconnaissant, il lui récita des vers et inventa sur la blancheur des cigognes mille comparaisons gracieuses. A partir de ce moment le poëte et l'oiseau furent deux amis. Ils prenaient leur repas ensemble. Souvent la cigogne, à cause des grands vents, dormait dans la cellule de Ko-Li-Tsin. Le cachot et le ciel se mêlaient.

Mais un jour, pendant que la cigogne, perchée sur la balustrade, lissait ses ailes, familièrement, à côté de Ko-Li-Tsin, une flèche habilement lancée vint la frapper, et elle tomba en tournoyant au pied de la tour. Ko-Li-Tsin poussa un cri de colère et de douleur; il se pencha rapidement, et vit dans la petite rue quelqu'un qui ramassait l'oiseau et s'enfuyait en l'emportant. Plein de rage, il lança vers le fuyard toutes les tasses et tous les plats qui couvraient sa table. Mais la porcelaine se brisa sur les dalles de la rue sans atteindre le ravisseur, qui disparut avec la cigogne. Ko-Li-Tsin sentit alors toute l'horreur de la prison: pour la première fois il fut pris d'un désir farouche de liberté. Jusque-là il avait eu patience, se disant que ses amis travaillaient dans l'ombre, que Yo-Men-Li avait sans doute rejoint Ta-Kiang, et que celui-ci, triomphant bientôt, viendrait le délivrer. Il était presque heureux, au milieu du ciel clair, composant des vers sur la lune et sur les cigognes, bercé la nuit par les vents mélancoliques de l'automne, songeant parfois à son poëme philosophique et à la fille du gouverneur de Chen-Si, qu'il revoyait, dans des rêves pleins de bambous, derrière le papier rosâtre d'une fenêtre imaginaire. Mais l'absence de son compagnon ailé bouleversa sa résignation en impatience et sa tranquillité en tristesse; il songea alors que, pendant qu'il était prisonnier et inactif, ses amis réunissaient des armées, organisaient des batailles, conquéraient des villes, et que toutes ces choses glorieuses se faisaient sans lui. Il fut pris de désespoir, et finit par se demander pourquoi les soldats de l'empereur ne venaient pas le prendre pour le tuer.

—Pourquoi ne m'a-t-on pas encore étranglé? demanda-t-il un jour au geôlier.

—Paye, tu le sauras.

Ko-Li-Tsin lui donna un demi-liang.

—Eh bien! dit le gardien, c'est parce que l'empereur ne signe les sentences de mort qu'à la fin de l'année, et nous ne sommes qu'au huitième mois.

—Encore quatre mois à rester ici! répéta dès lors bien souvent Ko-Li-Tsin, penché hors de la balustrade et mesurant des yeux la hauteur de la tour.

Mais un jour il eut une grande joie; il vit un oiseau blanc s'élever rapidement vers la terrasse: c'était la cigogne qui revenait. Retrouvant pour un instant toutes ses gaietés, il se mit à battre des mains, et lorsqu'elle fut posée sur le rebord de porcelaine il baisa tendrement le petit bec rose de son amie.

—Tu n'es donc pas morte! lui disait-il. On te tenait prisonnière? Tu t'es échappée pour revenir? Si tu savais combien j'ai été triste de ton absence et comme je suis heureux de te revoir! Mais tu as été blessée; es-tu bien guérie au moins?

Ko-Li-Tsin regardait la cigogne, en lui caressant les plumes. Il s'aperçut qu'elle avait au cou un petit rouleau de papier retenu par un cordon de soie.

—D'où vient ceci? s'écria le poëte, détachant le cordon et déployant le rouleau avec un battement de cœur.

C'était une lettre d'une écriture grosse, maladroite et vulgaire. Les caractères s'alignaient en colonnes tortueuses. Elle était ainsi conçue:

«Grand poëte et maître souverain, c'est moi qui ai lancé une flèche sans pointe contre la cigogne, après m'être exercée au tir pendant plusieurs jours; je voulais emporter l'oiseau chez moi et l'habituer à ma maison. Je lui ai donc présenté une compagne de son goût. Maintenant il rentrera chaque soir au soleil couchant dans ma demeure; mais, comme je ne lui donnerai jamais à manger, c'est vers toi qu'il ira chercher sa nourriture. De la sorte, nous pourrons correspondre. Je ne peux pas vivre sans toi; j'ai failli devenir folle quand j'ai vu qu'on t'emmenait. Je t'ai suivi, criant et pleurant. Les soldats se moquaient de moi. A force de ruse je suis parvenue à voir le geôlier; je lui ai donné mes bijoux, et il m'a dit que tu étais au sommet de la tour. Alors j'ai cherché à te voir de la rue; mais tu ne sortais pas et j'avais peur des sentinelles. Enfin, un jour je t'ai vu, j'ai compris que tu étais guéri, et j'ai imaginé de prendre la cigogne pour t'envoyer une lettre. Dis-moi ce que je puis faire pour te tirer de cette affreuse tour. Que veux-tu que je devienne, mon époux étant au ciel et moi sur la terre?

Au glorieux Ko-Li-Tsin, son esclave humble et agenouillée,

YU-TCHIN.»

—Bonne créature, dit le poëte, comme elle m'aime! j'en ferai certainement mon épouse du second rang, si la fille du gouverneur le veut bien.

Il répandit tout le bol de riz destiné à son repas du soir; la cigogne sauta sur les dalles de la terrasse et becqueta les grains rapidement.

Ko-Li-Tsin se promenait, plongé dans une réflexion profonde. Les vents s'étaient levés si fort, qu'ils faillirent, par deux fois, emporter sa calotte. Il se frappa le front et s'écria:

—Oh! quelle idée!

Mais il se mit à rire de tout son cœur.

—Idée burlesque, ajouta-t-il.

Cependant il continua de marcher sur la terrasse, les yeux brillants, la bouche serrée.

—Pourquoi pas? murmurait-il. Ce sera, en tout cas, une mort moins honteuse que la strangulation. Allons, l'entreprise est digne de Ko-Li-Tsin.

Prenant à sa ceinture son écritoire de voyage, il répondit brièvement à Yu-Tchin, roula sa lettre et l'attacha au cou de la cigogne. L'oiseau n'avait pas l'air d'être disposé à repartir sur-le-champ. Il s'était perché sur la balustrade et commençait une toilette consciencieuse. Ko-Li-Tsin essaya de le pousser, mais il voletait un instant et revenait. Ce ne fut qu'au moment où le soleil allait disparaître que la cigogne ouvrit ses ailes et descendit. Ko-Li-Tsin la suivit des yeux. Elle franchit le Lac du Nord et se posa sur une maison isolée, dont le large toit retroussé était surmonté d'un petit belvédère.

—Bon! dit Ko-Li-Tsin, la maison est haute et peu éloignée. Aucun monument entre elle et ma tour. Le vent soufflera de l'est pendant toute la onzième Lune. Ce sera presque possible.

Ce soir-là le poëte mangea peu et dormit moins. Il médita toute la nuit, faisant à voix basse de mystérieux calculs, et attendit le jour avec impatience. Dès l'aurore il se mit à marcher sur sa terrasse, calculant toujours, et songeant; on eût dit d'un architecte qui combine des mesures.

—Je dois peser bien peu, disait-il, car j'ai déplorablement maigri depuis que j'habite cette tour. Tant mieux!

Il regardait souvent du côté de la maison d'où devait partir la cigogne. Il écarquillait les yeux et tâchait de reconnaître Yu-Tchin dans les formes vagues qu'il apercevait sur le belvédère. Enfin un point blanc se détacha de la toiture et monta lentement. C'était l'oiseau; mais il semblait voler péniblement. De temps en temps il baissait le cou et regardait ses pattes comme avec étonnement. Il arriva enfin. Il portait une tige de bambou creuse, longue d'au moins vingt pieds, d'une légèreté excessive. Ko-Li-Tsin la détacha avec empressement.

—C'est cela! c'est bien cela! s'écria-t-il. Merci, bonne Yu-Tchin!

Après avoir donné à manger à la cigogne, il se mit activement à l'ouvrage. Détachant les longs cordonnets de soie mêlés à sa natte, il les unit solidement l'un à l'autre de manière à n'en former qu'une corde, puis tordit, ploya et lia le bambou.

—Cela me sert à quelque chose, disait-il, d'avoir été pendant toute mon enfance un affreux vaurien n'aimant qu'à courir et qu'à jouer dans les champs.

Le poëte travailla tout le jour. Il ne s'interrompit que lorsque la douzième heure fut sur le point de sonner; alors il rentra dans sa cellule afin que le geôlier ne vînt pas le surprendre sur la terrasse. Le soir, la tige de bambou avait le contour vague des épaules d'un animal, et la cigogne était partie, emportant une seconde lettre pour Yu-Tchin. Il se coucha, mais, auparavant, il avait attaché la carcasse de bambou à la balustrade de porcelaine, car depuis quelques jours les terribles typhons de Tartarie soufflaient avec une violence redoublée, et ils auraient pu emporter le précieux bâton contourné.

Le lendemain l'oiseau apporta une seconde tige plus courte que la première. Ko-Li-Tsin l'attacha par un bout au milieu de sa fantastique bête; puis, liant un cordon à l'une des épaules, il le fit passer sous l'extrémité inférieure de la tige centrale, le ramena vers l'autre épaule, l'y fixa, et, ces choses faites: «Il ne me manque plus que du papier, dit-il.»

La cigogne employa trois jours à transporter les papiers de diverses couleurs dont Ko-Li-Tsin avait besoin; il les découpa soigneusement et étiqueta les morceaux. Le quatrième jour, Yu-Tchin lui envoya un morceau de colle; mais, n'ayant pas de feu, il ne savait comment le faire fondre. Il attendit la douzième heure, et dit au geôlier, qui venait lui apporter sa nourriture quotidienne:

—Voilà bientôt un mois que je suis ici; je m'ennuie.

Le geôlier fit un geste qui signifiait parfaitement: Cela m'est bien égal.

—Ne pourrais-tu rien faire pour me distraire un peu?

Le geôlier secoua la tête.

—Regarde l'horizon et les montagnes, dit-il.

—Je les ai regardés.

—Regarde-les encore.

—Que font les autres prisonniers? demanda Ko-Li-Tsin.

—Ils geignent et gémissent à m'assourdir.

—Ils ne se promènent pas?

—Leurs chaînes ne leur permettent même pas de se tenir debout. On leur détache le bras droit seulement à l'heure où ils doivent préparer leur repas.

—Ah! dit Ko-Li-Tsin, ils préparent eux-mêmes leur repas? Cela me divertirait peut-être de faire cuire mes aliments.

—Oui; mais cela me fatiguerait beaucoup de porter ici un fourneau et du bois à brûler.

—Mais, dit Ko-Li-Tsin, tu n'aurais plus la peine de préparer mon dîner.

—Ce n'est pas moi qui le prépare, c'est un prisonnier. Je n'ai la peine que de lui donner quelques coups de bambou.

—Je te donnerai un liang d'argent.

Le geôlier tendit la main.

—Apporte le fourneau d'abord.

—Tu l'auras demain.

—Tu auras ton liang demain.

—Allons, je vais le chercher; mais tu me donneras quelques tsins de plus pour m'avoir fait monter deux fois les dix étages?

—C'est convenu.

Le gardien descendit et revint bientôt avec le fourneau et les fagots. Ko-Li-Tsin lui donna un liang, y joignit quelques tsins, le congédia et se remit au travail, tout joyeux. D'abord il alluma le feu et fit fondre son morceau de colle, puis il commença à étendre le papier sur les tiges de bambou et à le coller avec précaution. Le grand vent de Tartarie ne s'était pas calmé. «Souffle, souffle,» disait le poëte. Bientôt le squelette léger fut entièrement recouvert. L'animal prenait un corps. Ko-Li-Tsin, avec de l'encre et son pinceau, lui fit de gros yeux ronds et des écailles.

Cependant la cigogne avait emporté une dernière lettre pour Yu-Tchin; et, en se couchant, le poëte se dit: «C'est pour demain.» Il ne dormit pas. Il écoutait le vent furieux battre les murs de sa cellule. Il entendait son ouvrage de bambou et de papier claquer et s'agiter comme s'il voulait s'envoler. Il se leva plusieurs fois pour aller voir s'il n'était pas arrivé quelque malheur.

—Allons! allons! fougueuse monture, ne pars pas sans ton cavalier, disait-il en resserrant les cordelettes.

Dès le lever du soleil le poëte s'accouda à la balustrade de porcelaine; il ne s'occupa nullement de son déjeuner. Il tenait ses yeux fixés sur le belvédère de la petite maison et murmurait:

—Pourra-t-elle l'apporter jusqu'ici?

Vers la onzième heure la cigogne s'envola du toit de la maison et franchit le lac rapidement; mais bientôt son ascension se ralentit. A quelques pieds au-dessous de la terrasse, elle s'arrêta, ne pouvant aller plus loin. Ko-Li-Tsin ne respirait pas. L'oiseau s'était posé sur la balustrade de l'étage inférieur. Il essayait par moments de s'élever encore, puis retombait. Son maître, penché vers lui, l'appelait et lui montrait de la nourriture. La cigogne fit un effort suprême; elle s'approcha, posa son bec sur le rebord de porcelaine, et le poëte, tendant les bras, la saisit et l'amena sur la terrasse.

—Enfin, s'écria-t-il, belle cigogne, tu m'as sauvé. Je ferai pour ta gloire plus de cent poëmes.

L'oiseau avait à la patte le bout d'une corde de soie mince mais solide. Cette corde s'éloignait de la tour, franchissait le lac et se perdait dans les vapeurs d'un jour d'automne. Après l'avoir attachée au milieu d'une autre corde qui reliait, en flottant, les deux pointes de son animal, Ko-Li-Tsin n'eut que le temps de se précipiter dans la cellule, car le geôlier venait d'y entrer. L'espion sorti, il revint sur la terrasse et attacha à l'extrémité inférieure du monstre léger une interminable queue formée des cent lambeaux liés ensemble de sa propre robe déchirée. Puis il attendit, assis sur la balustrade, les jambes dans l'espace. Son cœur battait, il avait le visage blême, mais aucune hésitation ne passa dans ses yeux.

Le soir monta. Les vents étaient furibonds. La machine de bambou et de papier claquait à se briser. Ko-Li-Tsin la tenait d'une main, de l'autre il se cramponnait au dernier morceau de sa robe allongée en queue. La corde, qui descendait vers la ville, paraissait bien tendue. Enfin la nuit s'établit tout à fait, et les vents étaient devenus formidables. «En route!» dit Ko-Li-Tsin, et il lâcha le monstre, qui s'éleva avec une rapidité vertigineuse, entraînant derrière lui sa queue, et, au bout de sa queue, Ko-Li-Tsin.

CHAPITRE XV

LE DRAGON VOLANT

Quand des hommes voient quelque chose d'extraordinaire, ils ont peur et adorent.

Mais dès qu'ils n'ont plus peur,

Si la chose est inanimée, ils la brisent; si elle est vivante, ils la tuent.

—Seize.

—Trente-cinq.

—Fils de chien! nous n'avons que dix doigts, et à nous trois nous ne pouvons pas faire trente-cinq. Tu boiras deux tasses de vin.

—Je les boirai.

Les gardes de nuit pariaient au jeu de la mourre dans le pavillon qui exhausse la Porte Septentrionale de la Ville Tartare. Trois étaient accroupis sur le parquet autour d'une lanterne. Le dos hérissé de flèches aux plumes teintes, la tête ornée d'un casque de cuivre terminé par une pointe d'où pend un gland rouge, ils tendaient l'une vers l'autre leurs larges faces épanouies, qui ont la couleur du cuir vieux; ils plissaient leurs petits yeux obliques; ils ouvraient à de gros rires leurs larges bouches que cernent de noires moustaches tombantes; et derrière eux leurs nattes se traînaient comme des couleuvres. Les autres gardes, appuyés du dos aux balustrades de bambou, tenant d'une main leur pique et croisant un pied sur l'autre, regardaient les trois joueurs gras et bruyants.

—Par mon fiel de brave guerrier! tu triches!

—Ton fiel est celui d'un lapin aux yeux rouges, si tu dis que je triche.

—D'un lapin? femelle d'âne, ne dis-tu pas que j'ai le fiel d'un lapin?

—Je le dis, si tu dis que je triche.

—D'un lapin! que Kouan-Te t'extermine!

—Allons, dit un des spectateurs, qu'il boive une tasse de vin.

—Je la boirai.

—Vingt! J'ai gagné. Donne l'argent.

—Non; et c'est toi qui as le fiel d'un lapin, car tu as fermé le pouce.

—Que la poussière de Tartarie t'emplisse la gorge! je n'ai pas fermé le pouce.

—Tu n'auras pas l'argent.

—Mais je te dénoncerai comme voleur, traître, homme sans rate, et je te ferai mettre à la cangue!

La querelle allait devenir vive, lorsqu'un des soldats appuyés à la balustrade leva la tête et dit:

—Oh! oh! quel est cet oiseau prodigieux qui traverse le ciel?

Tous se précipitèrent et dressèrent leurs fronts hors du pavillon. En effet, un fantastique animal passait lentement devant la lune. Sa silhouette se détachait en noir sur la profondeur bleuâtre du ciel.

—C'est le Dragon! c'est le Dragon! s'écrièrent les soldats en se jetant la face contre terre.

Et ils demeurèrent longtemps prosternés, en proie à la plus vive terreur et se poussant l'un l'autre du coude.

—Que vient-il nous annoncer?

—Est-ce la pluie ou la sécheresse?

—Si c'était un ye-tioum de l'enfer revêtu d'une fausse apparence?

—On dirait qu'il s'approche et descend.

—Si nous appelions le Pa-Tsong?

—Oui, oui; appelons-le bien vite.

Un des soldats rampa vers l'escalier et reparut avec un jeune chef.

—Voilà, dit celui-ci en regardant le Dragon Volant, voilà un voyageur qui est entré sans demander la permission au Général des Neuf Portes.

—C'est un génie peut-être qui vient répandre sur nous une dangereuse maladie?

—Eh bien! prenez les gongs, les tamtams, et, en hurlant, faites un grand tapage pour l'effrayer et l'empêcher de se poser. Mais je crois voir le Fan-Koui lui-même? ajouta le jeune chef. Allons! lancez des flèches.

Les soldats ayant bandé leurs arcs, tirèrent; mais leurs mains tremblaient et les flèches s'éparpillèrent dans le ciel.

—Maladroits et vauriens! cria le Pa-Tsong, c'est ainsi que vous savez votre métier?

Il banda un arc et tira à son tour. La flèche atteignit le dragon, qui vacilla un instant, mais reprit sa marche tranquille. Les soldats, voyant que rien de terrible ne s'était produit, lancèrent une nouvelle nuée de traits. Cette fois, le dragon volant fut entièrement transpercé. A travers ses plaies béantes, on apercevait des étoiles. Puis, aux cris et aux trépignements de joie des soldats, le monstre tournoya dans l'air et s'abattit profondément.

CHAPITRE XVI

KO-LI-TSIN TROUVE UN AMI DIGNE DE LUI

Une vapeur enveloppe le bateau comme d'une gaze légère, et une dentelle d'écume l'entoure, semblable à un rang de dents blanches.

La lune lentement s'élève en souriant à la mer, et la mer semble une grande étoffe de soie brodée d'argent.

Les poissons viennent souffler à la surface des globules qui sont autant de perles brillantes, et les flots clairs bercent doucement le Bateau des Fleurs.

Mon cœur se tord de douleur en le voyant si éloigné de moi et retenu au rivage par une corde de soie.

Car c'est là que fleurissent les fleurs les plus éclatantes; c'est là que le vent est parfumé et que demeure le printemps.

Je vais chanter une chanson en vers, marquant la mesure avec mon éventail, et, la première hirondelle qui passera, je la prierai d'emporter là-bas ma chanson.

Et je vais jeter dans la mer une fleur que le vent poussera jusqu'au navire.

La petite fleur, quoique morte, danse légèrement sur l'eau; mais moi, je chante avec l'âme désolée.

—Par tous les Mandarins de l'Enfer, s'écria Ko-Li-Tsin, l'eau est froide pendant le onzième mois comme la neige des montagnes de l'Ouest, et coupante, lorsqu'on tombe de si haut, comme mille lames d'acier. Mais les dalles des rues ou les dragons des toitures eussent été plus fâcheux encore.

Le poëte secoua sa tête hors de l'eau et regarda de tous côtés la pâleur limpide du lac où se mirait la lune.

—Où suis-je? dit-il; que les rivages sont éloignés! Je suis las et brisé de ma chute. Mes larges manches s'emplissent d'eau; mes semelles pèsent comme des blocs de plomb, et il me semble que je traîne après moi un flot inerte de lourds cadavres.

Ko-Li-Tsin nageait péniblement et ne savait de quel côté se diriger; il s'essoufflait de plus en plus.

—Après avoir volé dans l'espace comme les Sages immortels, disait-il, vais-je me noyer ici comme un chien blessé?

Il luttait courageusement, mais devenait plus lourd à chaque mouvement. Ses tempes battaient; il fixait des yeux hagards sur les reflets de la lune éparpillés à la surface de l'eau. Tout à coup une petite jonque passa dans la clarté. Ko-Li-Tsin jeta un cri, battit l'eau de ses mains, puis, exténué de ce dernier effort, se laissa couler. Il n'avait pas encore perdu connaissance, lorsqu'il se sentit violemment saisi et enlevé par un poignet vigoureux. Après avoir toussé, éternué et frotté ses yeux pleins d'eau, il vit qu'il était assis dans un bateau en face d'un personnage de haute taille qui ramait. Ko-Li-Tsin se hâta de se lever et de saluer selon les règles.

—Mon noble sauveur, dit-il, excuse-moi de t'avoir détourné de ton chemin. Si je n'en avais pas été à mon suprême effort, je n'aurais pas crié pour attirer ton attention. Mon nom est Chen-Ton; je suis poëte, et je chanterai tes louanges.

L'homme quitta les rames, se leva à son tour, et salua:

—Mon nom est Lou; je suis originaire du Pé-Tchi-Li. Ce jour est un des meilleurs de ma vie, car j'ai retardé le voyage au pays d'en haut d'un grand poëte qui me sera un ami précieux. Mais tu ne peux rester ainsi imbibé d'eau. Quand j'ai entendu ton cri, j'allais au Bateau des Fleurs de la Mer du Nord. Veux-tu que je t'y conduise? Là de gracieuses femmes te sécheront, te réchaufferont; puis nous terminerons la nuit en buvant ensemble joyeusement.

—Merci, merci, seigneur Lou, dit le faux Chen-Ton; c'est avec empressement que j'accepte ta proposition, car il y a bien longtemps que je n'ai bu des tasses de vin avec un ami et que je n'ai respiré les parfums du Bateau des Fleurs!

—Allons, allons, tu me conteras ton histoire, dit Lou en se remettant à ramer.

Il dirigea habilement son embarcation vers des lumières de toutes couleurs qui brillaient non loin du rivage, et pénétra bientôt dans une allée que forment sur le lac deux haies de grandes jonques pavoisées. A droite, à gauche, des coques peintes de tons brillants, couvertes d'emblèmes bizarres et de figures allégoriques, semblent d'immenses corbeilles de fleurs, avec leurs ponts chargés de plantes rares et somptueuses. Sur chaque navire, du milieu des pivoines et des lanternes multicolores s'élève élégamment une porte aux colonnettes dorées et enlacées de feuillage ou d'animaux sculptés, au toit frangé de monstres et surmonté de banderoles flottantes. Ce portique mène, par un étroit chemin ménagé entre les fleurs, jonché de roses et traversé de loin en loin par une tige fantasque de lianes et de jasmins, à une habitation construite en bambou, dont on aperçoit, à travers le feuillage, une rangée de coquettes fenêtres fermées de stores verts. Quatre bancs couverts de riches tapis s'appuient extérieurement à ses quatre faces. Un rideau de soie écarlate voile l'entrée des salles intérieures; sans cesse gonflé de brises, il palpite comme le soulèvement égal d'un sein, laissant sortir de tendres soupirs de flûte, de doux frémissements de pi-pas, laissant entrer dans les chambres tièdes la fraîcheur embaumée du lac; et, sur la terrasse qui domine la maisonnette, à demi couchés sur des lits de mousse ou accoudés à de fines balustrades de laque, des hommes de tout âge rêvent ou causent, mêlant l'odeur du tabac opiacé aux parfums chauds des floraisons.

Ko-Li-Tsin et son nouvel ami montèrent sur la plus brillante des jonques, marchant dans les fleurs, écartant les branches souples.

—Salut, salut! seigneur Lou, crièrent du haut de la terrasse quelques fumeurs. Ne viens-tu pas rire avec nous?

—Salut, salut! répondit Lou. Je ne viens pas rire avec vous. Je suis aujourd'hui engagé avec un ami.

Et, soulevant le rideau de soie écarlate, il pénétra avec Ko-Li-Tsin dans l'appartement intérieur. Un parfum de musc et de camphre leur monta aux narines. Leurs pieds enfonçaient dans un tapis profond. Sous la clarté trouble et tendre des lanternes suspendues aux poutrelles d'un plafond doré, des femmes gracieuses, aux costumes éclatants, s'accroupissaient auprès de plusieurs jeunes hommes languissamment étendus sur des coussins; elles mordillaient le bout d'une flûte de jade ou grattaient de l'ongle les cordes d'un pi-pa, ou parfois, en renversant la tête, laissaient échapper de leurs lèvres un long rire clair comme une cascade.

Le seigneur Lou traversa rapidement la salle, lit un signe de tête aux personnes qu'il connaissait, souleva un autre rideau de soie et, descendant quelques marches, introduisit Ko-Li-Tsin dans la seconde chambre.

Celle-ci était presque solitaire. Trois femmes seules sommeillaient dans les fleurs.

Au plafond, sous des treillis de bambou, brillent des miroirs d'acier poli qui reflètent avec mille brisures la chambre et les lumières. Accrochés aux murs, des tableaux peints sur papier de riz représentent des scènes amoureuses, et au fond un petit autel de jade vert supporte une frêle statue, couleur d'or, de la déesse Son-Tse-Pou-Sah, qui s'assied les jambes croisées, et montre sur sa main droite un enfant nouveau-né.

—Allons, s'écria Lou, jeunes oisillons paresseux, venez consoler et réchauffer mon pauvre ami qui sort de l'eau.

Les femmes se levèrent et s'approchèrent chancelantes sur leurs très-petits pieds.

—Nous voici, dirent-elles. Où est le cœur endolori? nous le guérirons par de tendres chansons; où est le corps glacé par le froid? nous le réchaufferons sous nos lèvres tièdes.

Leurs paroles s'égrenaient de leurs bouches comme des perles tombent d'un collier.

—Il suffit de vous entendre pour oublier toute tristesse, répondit Ko-Li-Tsin, et de vous voir pour se sentir envahi d'une douce chaleur, comme devant un feu de sarment.

—Il faut trouver des vêtements pour mon ami et lui retirer ses habits mouillés, dit Lou d'un ton impératif.

Puis il sortit, et deux femmes le suivirent; mais la troisième s'approcha du poëte, l'enveloppant de son lent regard.

A peine comptait-elle seize ans; elle avait déjà conquis tous les secrets des caressantes attitudes, toutes les grâces et toutes les mollesses des mouvements veloutés. Petite, gracieuse, elle marchait en faisant onduler son corps, et en s'étirant doucement, comme lasse et ensommeillée. Ses yeux lourds, chargés de langueur, brillaient paresseusement entre ses grands cils; sa bouche mignonne se gonflait parfois d'une petite moue mutine qui s'affaissait bientôt dans un sourire; souvent elle balançait la tête avec lenteur, faisant trembler les fleurs et les pierreries posées dans ses cheveux; et nulle musique n'était plus douce que le si-so si-so de sa double robe de satin brodée de perles.

Elle déshabilla Ko-Li-Tsin avec mille minauderies tendres, et lui lit revêtir des robes parfumées et tièdes.

—Maintenant, viens, dit-elle, en le tirant par sa manche, viens te reposer sur ces coussins de soie rose gonflés de plumes d'orfraie. Je te chanterai une chanson bien rhythmée pour rendre le calme à ton esprit.

—Que parles-tu de me rendre le calme? dit Ko-Li-Tsin en riant. Chacun de tes mouvements me retourne le foie; quand tu me chanteras ta chanson il sortira certainement de ma poitrine.

—Tu ne veux pas que je chante? dit-elle, en faisant la moue. Alors je vais rejoindre le seigneur Lou.

—Oh! non! dit Ko-Li-Tsin, mon ami rit et fume avec tes compagnes; reste près de moi, et chante pour me réjouir.

Le poëte s'étendit sur les coussins, pendant que la jeune femme allait vers le mur pour y prendre son pi-pa. Elle feignit d'abord de ne pouvoir l'atteindre; mais, faisant un petit saut, elle le décrocha avec un soupir. Puis elle vint s'asseoir aux pieds de Ko-Li-Tsin, et commença de faire vibrer les cordes.

—Je vais te chanter les chi-pa-mo, dit-elle, qui sont les dix-huit trésors d'une jeune femme.

Ses yeux sont comme deux étangs bordés de bambous noirs; ses sourcils ressemblent à de jeunes épis de seigle.

Ai-yo, ai-yo! j'aime les yeux de la belle fille.

Son front ressemble à du jade couvert de gelée blanche; ses cheveux ont l'air de saules au printemps.

Ai-yo, ai-yo! j'aime le front et les cheveux de la belle fille.

Sa bouche est une pivoine rouge près d'éclore; ses joues sont des pivoines roses tout épanouies.

Ai-yo, ai-yo! j'aime la bouche et les joues de la belle fille.

Ses seins sont comme des fleurs voilées de neige, ses épaules comme les ailes fermées d'une cigogne.

Ai-yo, ai-yo! j'aime les seins et les épaules de la belle fille.

Ses pieds sont comme des nénuphars entr'ouverts sur l'eau et ses jambes comme deux pi-pas renversés.

Ai-yo, ai-yo! j'aime les pieds et les jambes de la belle fille.

Son ventre est comme un lac où donne la lune....

La jeune femme renversa sa tête sur les genoux de Ko-Li-Tsin et se prit à rire.

—Eh bien! dit-il en lui caressant les cheveux, tu ne continues pas?

—Non, dit-elle, secouant la tête, je ne veux pas.

Elle jeta par terre sa guitare et fit semblant de pleurer.

Le poëte l'attira dans ses bras et l'embrassa pour la consoler.

—Ai-yo, ai-yo! dit-il, j'aime la belle fille tout entière.

Le seigneur Lou reparut dans la chambre.

—Eh bien! noble poëte, t'es-tu assez reposé, et te plaît-il de venir boire et causer en ma compagnie?

—Je suis, dit Ko-Li-Tsin en se levant, plus frais et plus dispos que je ne l'ai jamais été. Bonsoir, douce sarcelle, ajouta-t-il en saluant la jeune femme; j'espère te revoir souvent.

Puis il monta avec Lou sur la terrasse pleine de buveurs et de fumeurs. Ils s'établirent en face l'un de l'autre.

—Que le Pou-Sah du souvenir vienne à mon aide! pensa Ko-Li-Tsin en regardant pour la première fois son ami bien en face. Il me semble que j'ai déjà rencontré ce bienfaisant seigneur qui tire les gens du lac, les fait somptueusement vêtir par de belles jeunes filles et leur offre des tasses de tiède vin de riz.

En ce moment aussi le seigneur Lou paraissait observer le faux Chen-Ton avec une sorte de curiosité inquiète.

—Ne m'accorderas-tu pas la confiance de me raconter ton histoire? demanda-t-il dès qu'un jeune garçon eut déposé devant eux un grand bol plein de vin et deux tasses.

—Eh quoi! ne l'ai-je point fait déjà? dit Ko-Li-Tsin, embarrassé.

—Non. Par suite de quelles circonstances étais-tu dans le lac?

—Voici. Je suis revenu d'un long voyage.

—Ah! ah! Où étais-tu allé?

—A Kai-Fon-Fou. J'ai des parents dans le Ho-Nan. Ce soir, pour me divertir, pour comparer la lune à son reflet dans l'eau, j'ai détaché mon petit bateau du saule qui le cache aux regards curieux; mais pendant mon absence mon bateau avait sans doute reçu une blessure. Il sombra, et j'allais me noyer, quand tu m'es apparu. A ton tour, noble seigneur, parle-moi de ta personne vénérable. Quelle est ta glorieuse profession?

—Mon père m'a laissé une fortune qui me suffit, dit Lou. Je ne suis encore que Tiu-Ien, mais j'espère conquérir bientôt des grades plus élevés dans la littérature et dans les sciences.

Ko-Li-Tsin battit des mains.

—Tu es poëte aussi! s'écria-t-il. Que le Pou-Sah des rencontres soit loué!

Comme une épouse infidèle ouvre l'oreille aux paroles d'un riche marchand qui lui offre des perles de Tartarie dans une coupe de jade vert;

Ainsi ma jonque a laissé pénétrer en elle l'eau dangereuse du lac jaloux.

Mais, pour me sauver, mon frère m'a été envoyé dans un rayon de lune par les Pou-Sahs compatissants;

Et maintenant j'entendrai les vers de mon frère caresser doucement mon oreille parfumée encore du souffle d'une belle fille!

—Bien! bien! s'écria le seigneur Lou avec enthousiasme. Comment aurais-je pu me douter qu'il y eût un homme pareil dans la Patrie du Milieu?

Et, faisant des gestes nombreux, il renversa sa tasse devant lui.

—Ah! ah! reprit-il.

J'ai rempli ma tasse d'un vin bien fabriqué; mais, quand j'ai voulu boire, la tasse était vide, parce que l'étoffe de ma manche l'avait jetée à terre.

Quand il pleut, c'est que le vent renverse les tasses pleines des Sages immortels qui s'enivrent dans les nuages, au-dessus des montagnes;

Mais la rosée des champs et l'humidité des fleurs, aspirées par le soleil, remplissent de nouveau les tasses des Génies;

Et il reste assez de vin dans le Bateau des Fleurs de la Mer du Nord pour que je puisse boire encore en composant des vers à la louange de la lune et du poëte Chen-Ton!

—Oh! dit Ko-Li-Tsin ravi, quel ami glorieux j'ai rencontré! Jamais aucun homme, depuis la mort de l'illustre Li-Tai-Pé et celle de Sou-Tong-Po, le voyageur, n'a enfermé de plus nobles pensées en des rhythmes plus harmonieux. Mais, ajouta le poëte après un silence, que disent donc ces seigneurs qui boivent à côté de nous? il me semble que j'entends parler de révolution et d'armées.

—Ils en parlent en effet, dit le seigneur Lou en fronçant les sourcils.

—Me permettras-tu de me dérober un instant aux charmes de la conversation afin d'écouter ce qu'ils racontent? car j'arrive des champs et j'ignore ce qui se passe dans la Patrie du Milieu.

Le nouvel ami de Ko-Li-Tsin fit un geste d'assentiment.

—En moins d'une Lune, disait un jeune buveur qu'à son costume de satin jaune et à ses deux sabres croisés derrière son dos il était aisé de reconnaître pour un Pa-Tsong, en moins d'une Lune la révolte a grossi dangereusement. Après avoir quitté Pey-Tsin dans la compagnie de quelques bonzes, Ta-Kiang a couru les campagnes, soulevant les laboureurs; plusieurs chefs d'armée, abandonnant le véritable Fils du Ciel, se sont soumis au rebelle, et maintenant une multitude formidable, commandée par le jeune homme de Chi-Tse-Po, campe devant la ville de Hang-Tchéou, dans le Tché-Kiang.

Ko-Li-Tsin eut grand'peine à retenir une exclamation de joie.

—Magnanime Ta-Kiang! pensa-t-il.

—Croyez-vous, dit-il d'un ton indifférent, que le rebelle renversera la dynastie tartare?

—Cela pourrait bien arriver.

—Renverser notre glorieux Kang-Si! s'écria un personnage obèse, décoré du globule de Mandarin. Qui a dit cela?

—Kang-Si est glorieux en effet. S'il était d'une dynastie chinoise, reprit le Pa-Tsong, il serait inébranlable sur son trône de bronze; mais il est Tartare; il se pourrait qu'il fût renversé.

—Je ne crois pas qu'il puisse l'être, dit le seigneur Lou en riant, car les Pou-Sahs le protégent. Ne savez-vous pas ce qui s'est passé tout récemment dans la Pagode de l'Agriculture?

—Je le sais, et mieux que vous peut-être, repartit le jeune chef. C'était quelques jours après le siége et l'incendie de la Pagode de Kouan-Chi-In. Le bruit courait que les bonzes du Temple de l'Agriculture conspiraient pour le retour et le triomphe des rebelles enfuis; mais le Fils du Ciel avait défendu qu'on les inquiétât. Or, un soir, le grand Tao-Sée entra seul dans le temple afin de s'y livrer à des méditations pieuses; en passant à côté de la grande cloche du seuil, il lui sembla qu'elle vibrait sourdement. Une heure après, lorsqu'il sortit, la cloche rendit un son plus fort, et cette fois le bonze s'arrêta, plein de terreur.

—Que veut dire cela? s'écria-t-il en tremblant. Le Ciel a-t-il quelque chose à me révéler?

—Oui, dit la cloche d'une voix terrible et sonore.

—Parle! Qui es-tu? dit le Tao-Sée en se prosternant.

—Je suis le Dragon, et je viens te réprimander de ta conduite criminelle.

Le prêtre frappait la terre de son front.

—Tu me trahis, continua la voix; mais je te pardonnerai si tu consens à te repentir et à faire ce que je t'ordonnerai.

—Ordonne, dit le Tao-Sée épouvanté, et pardonne-moi mes erreurs.

—L'empereur aimé du ciel, reprit la voix, c'est Kang-Si au règne glorieux. Votre empereur rebelle est envoyé par les mandarins de l'enfer. Cesse d'encourager la révolte que tu allumes dans la ville, et soumets-toi au vrai maître de l'Empire; sinon d'affreux malheurs te tortureront. Voilà ce que j'avais à te dire. Retire-toi.

Le bonze fut entièrement converti, et le germe de la révolution fut étouffé dans la Capitale.

—Tu vois bien, dit le seigneur Lou, que j'avais raison de dire que les Pou-Sahs protégent l'empereur Kang-Si.

—Tu aurais eu raison en disant que l'empereur se protége lui-même, reprit le Pa-Tsong. Vous n'ignorez pas, continua-t-il en s'adressant à tous les buveurs attentifs, que Kang-Si se plaît à sortir quelquefois de son palais pour se promener seul et déguisé dans la ville et se mêler aux groupes des oisifs. Eh bien! un soir, l'empereur est sorti de la Ville Rouge; il s'est dirigé sans être vu vers le Temple de l'Agriculture; il a attendu un instant où il ne passait personne; alors, se faisant le plus petit qu'il a pu, il s'est blotti dans l'énorme cloche de bronze; et voilà pourquoi il a été donné au Grand Tao-Sée de converser avec le Pou-Sah de la cloche.

Les auditeurs éclatèrent de rire. Le seigneur Lou convint que cette histoire était tout à fait vraisemblable et digne de Kang-Si, duquel on connaissait mille ruses analogues. Puis d'autres propos circulèrent.

—Sait-on, demanda quelqu'un, ce qu'est devenu le poëte Ko-Li-Tsin, celui qui avait attenté audacieusement aux jours sacrés du Ciel?

—Il est dans la prison, dit le Pa-Tsong; on le réserve à un terrible supplice.

—Oh! oh! lit Ko-Li-Tsin.

—On raconte qu'il a subi la torture avec un courage admirable.

—Il est vrai, dit le seigneur Lou; Kang-Si serait heureux d'avoir de pareils serviteurs.

Ko-Li-Tsin fut sur le point de saluer celui qui parlait ainsi; mais il se retint heureusement. Il jugea même convenable de donner une direction nouvelle à la conversation.

—Ne faisons-nous plus de vers? dit-il au seigneur Lou.

—J'allais te le demander, dit celui-ci. Choisis toi-même, un sujet favorable.

—Te plairait-il de parler des Rêves en vers de sept caractères?

—Cela me plairait, dit Lou en prenant un pinceau.

Les deux nouveaux amis se recueillirent un instant. L'œil de Ko-Li-Tsin pétillait de plaisir. Ils écrivirent sans s'interrompre et terminèrent en même temps.

—Voici, dit Ko-Li-Tsin, en offrant ses tablettes au seigneur Lou, qui lui tendait les siennes.

Ko-Li-Tsin se hâta de lire les vers de son compagnon. Ils étaient conformes aux bonnes règles, et disaient:

Pendant le sommeil les pensées de l'homme, sortant de son esprit, se promènent devant ses yeux, et les rêves de la nuit comblent les désirs du jour.

Le pauvre se voit riche, et l'homme vil se voit glorieux.

Celui qui, pleurant sa bien-aimée absente, s'endort dans ses larmes refroidies, sent la tête de celle qu'il adore penchée vers son épaule.

Le poëte converse avec Kon-Fou-Tsé; le mandarin se croit empereur.

Mais l'empereur, sur son lit somptueux, froisse les coussins de son front plein de soucis, et, souvent, s'appuyant sur le coude, il parle au chef des Eunuques:

«De quel côté souffle le vent? dit-il. Des nuages voilent-ils la lune implacable? La brûlante sécheresse menace-t-elle toujours mon peuple?»

Cependant il s'endort, et il rêve qu'une pluie abondante est descendue du ciel.

De son côté, le seigneur Lou admirait l'écriture irréprochable de Ko-Li-Tsin et lisait les vers suivants:

Le rêve ressemble à une ombre sur le sable. Mais quand on l'écrit sur des pages blanches, le rêve devient comme un corps au soleil.

Un jeune bonze de Na-Ian écrivait ses songes sous les treillis du Pavillon Rouge. Sur la plus haute terrasse de la Tour à Neuf Étages une fille écrivait aussi ses songes.

Le rêve du jeune prêtre était tendre; celui de la jeune fille était doux.

J'ai conduit les deux rêves l'un vers l'autre, comme deux époux timides.

—Voici, s'écria Lou, le plus élégant poëme que je connaisse, et j'annonce un glorieux avenir à celui qui l'a écrit.

—Ne parle pas de mes vers, dit Ko-Li-Tsin; ils semblent être ceux d'un enfant auprès des tiens. Tu me vois encore immobile d'admiration.

—Non, dit Lou avec gravité; ton poëme vaut mieux que le mien, et si l'empereur l'avait sous les yeux il te ferait certainement un des premiers de l'Empire.

En parlant ainsi, le seigneur Lou regardait fixement Ko-Li-Tsin; ses sourcils s'étaient dressés, son visage avait pris une expression de noblesse et de majesté peu conciliable avec sa condition modeste: Ko-Li-Tsin frissonna.

Lou prit sa tête dans ses mains et songea longuement.

—Où donc ai-je vu cet homme? murmura-t-il.

Tout d'un coup il releva le front, bondit sur son siége et cria:

—Je me souviens! c'est celui qui a voulu m'assassiner!

Mais Ko-Li-Tsin n'était plus en face de lui.

Pendant que le seigneur Lou songeait, le poëte s'était silencieusement levé; il avait descendu l'escalier de la terrasse, enfilé le couloir fleuri, traversé, en sautant de barque en barque, l'étroite rue liquide; et maintenant il courait démesurément vite vers la maison de Yu-Tchin, située à peu de distance.

—C'était lui! disait-il en haletant; il allait me reconnaître; j'étais perdu. Je ne croyais pas, en tombant dans ce lac, tomber dans un danger si grand. J'aurais dû le tuer? Non, il venait de me sauver la vie. D'ailleurs je n'en aurais pas eu le courage après avoir ri et chanté avec lui.

Il atteignit la maison de son amie et frappa à coups redoublés. Yu-Tchin vint lui ouvrir, et, pleurant de joie, se jeta dans ses bras.

—Te voilà! cria-t-elle; je te croyais mort, et j'étais prête à mourir de chagrin. J'avais tout préparé pour notre mariage. Vois, je suis toute parée, les invités sont encore là; viens vite.

—Il s'agit bien de se marier! dit Ko-Li-Tsin rapidement. Bonne Yu-Tchin, prends une hache, une corde, une lanterne, et suis-moi.

CHAPITRE XVII

LE TIGRE DE JADE

Vaincu par la flèche du chasseur de Tartarie, le grand tigre est renversé sur le dos dans les ronces du ravin.

Mais dans sa gueule ouverte, comme dans le tronc d'un saule creux, les abeilles ont déposé leur miel,

Et la gueule du tigre, béante, apparaît pleine d'or.

—Eh bien! s'écria Ko-Li-Tsin, en franchissant la porte ruinée de la pagode de Kouaq-Chi-In, me suis-je trompé? Où sommes-nous? Où est l'escalier d'albâtre? N'est-ce pas ici que je me suis battu?

—C'est bien ici, dit Yu-Tchin; mais l'escalier est démoli et la pagode, pendant trois jours, a brûlé.

—Misérable Ko-Li-Tsin! gémit le poëte, que faisais-tu dans ta prison? Paresseux et prudent, tu soignais tes blessures, tu préparais jour à jour ton évasion, et tu as perdu un mois, et tu as tout perdu! Il fallait fuir tout de suite, t'accrocher aux saillies des terrasses, descendre les dix étages de la tour, étrangler les soldats, et enfin exécuter l'ordre du maître. Ta-Kiang est glorieux, vainqueur, chef d'une armée terrible; toi, qu'auras-tu fait dans toute cette gloire? Tu n'as pas même pu sauver Yo-Men-Li; et peut-être vas-tu causer la perte de l'empereur. Lorsqu'il frappera aux portes de Pey-Tsin en disant: «C'est moi!» tu ne seras pas là. pour lui ouvrir, et s'il te demande: «Où sont tes soldats?» tu lui montreras Yu-Tchin armée d'une pioche.

—Mais qu'as tu donc, maître? dit en tremblant Yu-Tchin. Pourquoi es-tu si désespéré en face de ces ruines?

—C'est qu'il y avait sous la pagode un trésor qu'on m'avait confié et sans lequel je ne puis rien faire, répondit Ko-Li-Tsin. Je pleure de le voir englouti.

—Si le feu, dit Yu-Tchin, n'a pas brûlé le trésor, nous le retrouverons sous les décombres.

—Tu as raison; mais il faudrait plusieurs hommes robustes pour soulever cette montagne de pierres écroulées, et je ne peux dire mon secret à personne.

—Essayons tout seuls, dit Yu-Tchin. Il n'est sans doute pas indispensable de soulever les pierres. Nous pourrons peut-être nous glisser à travers les interstices de l'écroulement et arriver jusqu'au trésor.

—Essayons! dit Ko-Li-Tsin. Je suis fou de me décourager. La prison m'a affaibli l'esprit. Allons, bonne Yu-Tchin, quand nous devrions être écrasés sous les débris du monument, tâchons de lui arracher son cœur précieux.

Ko-Li-Tsin posa le pied sur les restes branlants du grand escalier, et tendit la main à Yu-Tchin. Ils atteignirent dangereusement la première terrasse qui était à demi effondrée et toute couverte de blocs renversés.

—Prenons garde, dit le poëte; parmi l'obscurité nous pourrions glisser dans quelque fente et y mourir sans gloire. La nuit va finir, attendons le jour.

—Oui, fit Yu-Tchin; les ombres semblent des trous et les trous des surfaces planes. Il vaut mieux attendre une clarté plus franche que celle de ma lanterne en papier bleu.

Assis l'un près de l'autre sur le socle d'une statue brisée, Yu-Tchin disait mille choses tendres à Ko-Li-Tsin songeur.

Bientôt des blancheurs bleuâtres frappèrent les monceaux de débris, faisant briller les cassures des pierres et luire çà et là des émaux et des fleurs de porcelaine.

Tout était brisé, détruit, défiguré: les terrasses, les toits échelonnés s'effondraient entre les murs d'albâtre, dont la blancheur était sillonnée de traces de fumée et de longues traînées de sang noirci; les adorables sculptures de jade, rompues par la hache, s'émiettaient en grêlons; où se dressèrent de précieuses colonnettes on ne voyait que des tronçons léchés par la flamme. Cependant, sous le soleil qui se levait, la pagode ruinée gardait encore quelque chose de son ancienne majesté; et formait des monceaux somptueux et brillants.

Ko-Li-Tsin s'avança vers l'édifice tombé.

—Prenons courage! dit-il à Yu-Tchin; tâchons d'écarter ces pierres pesantes et de soulever ces toitures affaissées, comme si nous étions une armée entière.

—Viens par ici, dit Yu-Tchin, qui frissonnait un peu dans le froid du matin. Il ne faut pas songer à soulever les pierres, mais à profiter des maladresses du hasard qui a dû laisser quelque porche debout.

—Le crois-tu? Kuan-Te à pris a tâche de tout détruire. On dirait même que Lao-Kuon lui est venu en aide, et que le tonnerre est tombé sur la pagode.

—N'importe! dit Yu-Tchin, nous entrerons.

Posant à terre sa lanterne à côté de sa pioche, elle enroula la corde autour de sa taille, et se glissa par une étroite brèche en se faisant aussi mince qu'elle pouvait. Ses doigts s'égratignaient aux parois ébréchées des murailles. Elle disparut; mais Ko-Li-Tsin l'entendit battre des mains joyeusement.

—Le premier pas est fait, dit-elle, donne-moi la lanterne et la pioche. Bien! Maintenant, prends le chemin que j'ai frayé.

—A voir l'entrée, fit le poëte en s'insinuant à son tour dans la ruine, on ne pourrait pas croire qu'elle fût assez large pour le corps d'une fouine.

—Où sommes-nous? dit Yu-Tchin, qui regardait autour d'elle.

La lumière, pénétrant par d'étroites brèches, tombait en rayons blafards sur le sol jonché d'éclats de pierres et formait des ombres singulières que la clarté bleue de la lanterne contrariait ou redoublait. Ce lieu avait été jadis un vestibule. Le plafond ployait dangereusement; une porte qui conduisait à la salle principale de la pagode était debout; mais des murs abattus formaient devant elle de petites collines. Ko-Li-Tsin monta sur les débris encore chauds, et tendit la main à Yu-Tchin qui les escalada à son tour; perdant l'équilibre, elle tomba sur le poëte, et tous deux roulèrent dans le temple même, au milieu d'un grand fracas de pierres croulantes. Ils ne se firent d'autre mal que de se meurtrir un peu les genoux et les mains. Yu-Tchin n'avait pas lâché sa lanterne; après avoir eu peur, elle riait dans les décombres. Ko-Li-Tsin se mit à rire aussi; mais il chercha longtemps la pioche, qui avait bondi au loin.

Un jour pâle régnait dans l'enceinte autrefois somptueuse, car de minces filets de jour descendaient comme une pluie par les fentes des toits calcinés. Le sol était couvert de cendres. Les statues des Pou-Sahs de bronze avaient fondu et coulé en ruisseaux sombres. Toute une partie du plafond, effondrée, laissait passer par son bâillement déchiqueté les planchers et les toitures des étages supérieurs. Des lambeaux de balustrades dorées s'allongeaient comme des bras hagards; des dragons, des lions de marbre blanc, souillés de suie, s'appuyaient sur des poutrelles brisées et prêtes à s'affaisser; des cassolettes, des vases en métal, des autels de jade et des tronçons de dieux restaient suspendus dans les entre-croisements des décombres ou roulaient dans des cascades de ruines.

—Comment retrouver la déesse Kouan-Chi-In au milieu de tout cela? dit Ko-Li-Tsin en promenant ses veux sur les débris informes. Elle aura fondu comme les autres dieux, et nous ne pourrons pas même reconnaître la place où elle se dressait.

—Tu sais, dit Yu-Tchin, que Kouan-Chi-In est d'ordinaire montée sur un tigre blanc; la déesse était probablement en bronze doré, mais le tigre devait être en jade. Or le jade ne brûle ni ne fond.

—Tu as raison, dit Ko-Li-Tsin, cherchons le tigre blanc.

Ils s'avancèrent prudemment. Leurs pas soulevaient des nuages de cendres.

—Si le plafond s'écroulait! dit Yu-Tchin en regardant en haut.

—Nous serions écrasés, bonne Yu-Tchin.

—Ah! fit-elle en se rapprochant de lui.

—Je me souviens, dit Ko-Li-Tsin, que les quatre gardiens de Fô occupaient chacun un angle du temple, et l'un d'eux devait être placé où je suis.

Le poëte se baissa et ramassa quelque chose.

—Voici d'ailleurs le manche émaillé de son parasol. La grande statue de Fô était au milieu des gardiens, et la déesse s'élevait à quelques pas derrière lui.

Il se dirigea vers l'endroit où il jugeait qu'elle avait été jadis.

—Ah! dit-il, la statue est détruite, mais voici le tigre renversé, et le socle est encore debout.

—Prends-garde, fit Yu-Tchin; vois comme les dalles sont fendillées et branlantes autour du piédestal.

Ko-Li-Tsin s'avança lentement et prit à sa ceinture les deux clefs d'or.

—Pourvu que la serrure se trouve de ce côté! dit-il, de l'autre l'encombrement des toits croules nous empêcherait d'y atteindre.

Tout à coup la dalle sur laquelle Ko-Li-Tsin posait le pied bascula, et le poëte disparut dans une ouverture qui fut aussitôt refermée par la chute du socle et d'un gros tas de pierres.

Yu-Tchin hurla d'épouvante et de désespoir. Elle se jeta par terre, essayant de ses mains, de ses dents, de ses ongles, de redresser le piédestal, et criant de toute son haleine: «Ko-Li-Tsin!» Mais rien ne lui répondait; le silence avait succédé au retentissement bruyant, occasionné par l'engloutissement du poëte.

Folle de douleur, Yu-Tchin saisit la pioche et frappa avec frénésie. Pendant une heure elle travailla à déblayer l'entre-bâillement obstrué; de temps en temps elle gémissait: «Ko-Li-Tsin!» Enfin elle crut entendre une voix lointaine qui murmurait: «Par ici!»

—Me voilà! cria-t-elle.

Attachant la lanterne à sa ceinture, elle continua à écarter les blocs de pierre. Bientôt la voix de Ko-Li-Tsin devint plus distincte.

—Tu n'es pas blessé? dit Yu-Tchin.

—Non, dit le poëte; mais je ne puis t'aider; je suis dans une obscurité complète.

—Retire-toi promptement! s'écria Yu-Tchin avec effroi; le piédestal va tomber sur toi!

Elle recula elle-même. Un énorme monceau s'effondra lentement.

—Il est mort! dit Yu-Tchin, l'œil hagard.

Elle restait immobile, regardant avec fixité le trou béant. Mais soudain elle entendit nettement la voix de Ko-Li-Tsin qui lui disait: «Viens-tu?»

—Ah! tu es encore vivant, mon époux chéri! Où es-tu?

—Dans le noir, dit Ko-Li-Tsin; apporte ta lanterne.

Les pierres en s'écroulant avaient formé une pente douce qui s'enfonçait sous la terre. Yu-Tchin, tremblante, se laissa glisser; elle se trouva bientôt dans un souterrain qu'illumina la lueur de sa lanterne.

—Où sommes-nous? dit Ko-Li-Tsin. Ah! Kouan-Tchi-In nous protége! Car voici le trésor, le merveilleux trésor!

En effet, de tous côtés s'alignaient de grands bassins d'argent pleins de poudre d'or; dans des vases de jade scintillaient des saphirs, des Dieux en argent massif, accroupis face à face, formaient une longue allée brillante, et, au milieu du souterrain, sur une estrade, s'ouvrait un vaste coffre de laque rempli jusqu'au bord d'un éblouissement, miraculeux de liangs d'or.

CHAPITRE XVIII

LES ANES NE SAVENT PAS S'ILS PORTENT DE L'OR OU DU FER

Sous ces lunettes, sous cette barbe blanche, oh! oh! quel est cet homme? Vraiment, il reposera bientôt dans la Salle des Ancêtres.

Cependant, si tu lui arrachais ses lunettes et sa barbe, tu verrais

Que ses yeux étincellent comme des rubis et qu'il ne lui manque pas une seule dent.

La Rue de Kou-Toung est une des rues les plus sales et les plus étroites de la Cité Chinoise. Elle est perdue dans ce réseau inextricable de carrefours et de ruelles contenu de chaque côté de l'Avenue du Centre entre le chemin de Cha-Coua et la muraille de la Cité Tartare. Grouillante, encombrée, tapageuse, brillant de mille couleurs violentes, mais si peu large et si traversée d'enseignes que la nuit s'y établit avant le coucher du soleil, elle donne asile à une foule obscure: petits commerçants, bimbelotiers, revendeurs, raccommodeurs de porcelaine, marchands de vieux livres noircis à demi rongés par les rats, fabricants de verroteries, de petits bijoux en métal faux, de bracelets en jade commun; c'est là aussi que logent, après leur journée terminée, les barbiers ambulants, les cuisiniers, les marchands d'eau, les forgerons en plein vent. Les façades des maisons, construites en briques et en bambou, disparaissent, bariolées d'affiches de toutes sortes, qui sont des satires, des proclamations, des sentences, des maximes, des pièces de vers placardées par un poëte dédaigneux des libraires, ou des critiques moqueuses des mœurs, du costume, du visage de quelque grand dignitaire.

Une multitude vulgaire et mal vêtue piétine dans la boue épaisse dans la Rue de Kou-Toung. Des enfants accroupis sur des tas d'ordures jouent au prêteur sur gages: le nez chargé d'une paire de lunettes en papier, l'un estime, regarde, retourne avec mépris les trognons de choux que lui présentent ses camarades et discute le nombre de cailloux qu'il prêtera sur les trognons, avec les grimaces d'un vieil usurier. Les marchands et les habitants des maisons passent la plus grande partie de la journée assis devant leur porte sur des nattes de bambous, s'interpellant l'un l'autre, riant bruyamment et assaillant les passants de mille quolibets hardis.

Une des maisons les moins misérables et le plus solidement construites de la Ruelle de Kou-Toung était habitée par un vieux marchand de lanternes retiré depuis longtemps du commerce. Il passait pour riche parmi les gens du quartier, car il possédait une seconde maison en face de celle où il logeait, et en tirait quelques revenus. Son ventre, du reste, avait l'ampleur d'un ventre de mandarin.

Un jour que, les mains derrière le dos, une petite pipe de métal à la bouche, il parlait sentencieusement à ses voisins des réformes à introduire dans la machine gouvernementale, des chances probables de la révolution, des dommages qu'une guerre civile ferait subir au commerce et spécialement aux propriétaires, il vit venir à lui un vieillard courbé par l'âge, le crâne couvert d'un large bonnet de feutre, le visage enfoui dans une barbe blanche, hérissée et ébouriffée, le corps enveloppé d'une robe brune assez misérable. Il était accompagné d'une petite vieille habillée d'affreux chiffons sales, et tous deux mutuellement soutenaient leur faiblesse.

—Salut, salut! maître, dit le vieillard au propriétaire ventru, en s'inclinant selon les règles.

—Salut, salut! dit le propriétaire, en se courbant à son tour.

—Je viens de lire les gros caractères d'une annonce ainsi conçue: «Que celui qui veut louer une maison à un prix raisonnable s'adresse à Sin-Tou»; et l'on me dit que Sin-Tou, c'est toi.

—En effet, je suis Sin-Tou, dit le propriétaire d'un air majestueux, et depuis quelques jours plusieurs personnes se disputent ma maison.

—Ah! dit le vieillard; cependant, puisque ton affiche n'est pas retirée, tu n'as pas encore fait choix d'un locataire; j'espère que, par égard pour mon âge, tu me donneras la préférence.

—Ton âge est en effet vénérable, dit Sin-Tou; mais, étant pauvre, je ne puis me permettre d'être généreux. Je livrerai ma maison à celui qui m'en offrira le meilleur prix.

—Je suis pauvre aussi, dit le vieillard. Je suis de Kan-Ton, et je me nomme A-Po. Voici la mère de mes trois fils.

Le propriétaire salua la vieille femme.

—Mes trois fils, reprit A-Po, extraient du fer dans les montagnes qui avoisinent Gé-Ol. Chacun d'eux m'envoie un tiers du minerai qu'il récolte chaque jour. Je me charge de le vendre, et c'est ainsi qu'est soutenue ma vieillesse.

—Le fer est d'un bon rapport, dit Sin-Tou; les riches s'en servent pour rendre non abordables les portes de leurs palais; ils en font des lions qui ornent leurs jardins et des dragons qui hérissent leurs toitures; les guerriers ont besoin de sabres et de lances, et le peuple ne peut se passer d'ustensiles solides. Le fer, heureux vieillard, est aussi précieux que l'or.

—Il faudrait pour bien vendre, dit A-Po, avoir l'activité de la jeunesse et l'habitude du commerce. Les grands marchands écrasent les petits; ils accaparent les débouchés, et lorsqu'on arrive après eux chez les acheteurs, ceux-ci vous répondent: «Nous n'avons besoin de rien.»

—Tu exagères, répondit Sin-Tou. Les grands marchands dédaignent de vendre peu et laissent des chalands aux industriels plus modestes.

—Enfin, où est la maison que tu veux louer? dit le vieillard.

—C'est celle qui est en face de nous, dit majestueusement Sin-Tou.

—Oh! oh! et combien en veux-tu par année? Elle est dans une rue bien peu aérée et sera bien malsaine pour un homme de mon âge.

—Malsaine! s'écria le propriétaire; apprends qu'ainsi abritée du vent et du soleil, elle est fraîche l'été et chaude l'hiver. La rue est peu aérée! dis-tu. Ne vois-tu pas que la Ruelle des Libraires se croise avec la Ruelle de Kou-Toung, et que ma maison est placée dans un perpétuel courant d'air?

—Et combien en veux-tu?

—Mille pièces, dit le propriétaire sans hésiter.

—Mille pièces! s'écria la vieille femme en ouvrant les bras avec effroi.

—Mille pièces! répéta le vieillard en tremblotant.

—Pas un tsin de moins, dit Sin-Tou.

—Mais si je louais ta maison, il nous faudrait manger des rats crus et du riz moisi.

—C'est une bonne nourriture, répliqua le propriétaire.

—Et de quoi se compose ta maison? Elle doit être semblable au Palais du Fils du Ciel pour valoir tant de pièces?

—Elle contient un appartement pour les femmes, une boutique et des caves.

—Les caves sont elles grandes? demanda le vieillard.

—Grandes et solidement fermées.

—Je te donne quatre cents pièces de ta maison, car je suis las de courir et de chercher.

—Si tu n'étais pas un homme vénérable, dit le propriétaire, je ne consentirais jamais à ce marché désastreux; mais, par respect pour ton âge, j'accepte.

—Je te remercie, dit A-Po.

Son épouse lui tendit un sac d'où il tira quatre cents pièces. Sin-Tou, après les avoir comptées lui-même, alla chercher les clefs de la maison; puis le vieux et la vieille s'éloignèrent en titubant.

Le lendemain, dès le lever du jour, trois ânes pelés qui trébuchaient à chaque pas défilèrent dans la Ruelle de Kou-Toung; ils étaient chargés de grands sacs gris qui semblaient fort pesants. A-Po tirait les bêtes par une corde et la vieille femme les suivait, armée d'un bambou. Ils s'arrêtèrent devant leur maison, déchargèrent péniblement les ânes et transportèrent un à un les sacs à l'intérieur; puis ils partirent. Une heure plus tard ils revinrent avec les ânes non moins chargés. Vingt fois au moins dans la journée la même manœuvre fut répétée, et le soir Sin-Tou, assis devant sa porte, se disait:

—Ce vieillard est plus riche qu'il ne voulait le dire; il possède beaucoup de ferraille.

Mais, au grand étonnement du propriétaire, les deux vieilles gens n'habitèrent pas la maison. On les voyait seulement venir quelquefois, suivis d'un âne, et peu d'instants après, s'éloigner en emportant un des lourds sacs de fer.

CHAPITRE XIX

TA-KIANG SE RÉVOLTE CONTRE LE CIEL

Il ne faut rendre aux vainqueurs que des honneurs funèbres.

Hurlants, hideux, farouches, sanglants déjà, deux cent mille guerriers emplissent la grande plaine qui environne Sian-Hoa, la Ville Parfumée. Quels sont ces hommes? Ceux-ci, aux visages blêmes, viennent du Nord infertile; ils ont laissé les champs pierreux qui résistaient à leurs bêches, ouvert l'étable aux bestiaux maladifs et abandonné leurs vieux parents dans les cabanes; ceux-là viennent du Sud brûlant, où les épis se calcinent sous le soleil; exaspérés par la famine, après avoir tué leurs femmes et leurs enfants, ils ont fui l'implacable sécheresse; leur taille est haute, leur corps maigre, leur face a la couleur du cuivre. Tumultueux comme la foudre, les uns, pirates redoutés, sont venus de la mer; ils sont ambitieux et braves. D'autres sont des bandits des montagnes: ils luttaient avec les grands serpents et les tigres pour leur ravir leurs grottes inaccessibles; souvent ils descendaient dans la plaine et remontaient bientôt repus et chargés. Il y a aussi dans cette multitude des mendiants décharnés, haillonneux, et des artisans vaincus par la misère. Des prisons éventrées ont vomi des flots d'hommes hagards. Enfin d'innombrables traîtres transfuges se sont joints à l'armée: leurs corps trapus gardent des lambeaux d'uniformes, leurs visages féroces sont hérissés de poils; leurs bras, qu'ils n'ont pas essuyés, sont rouges encore jusqu'au coude d'un massacre récent.

Cette foule formidable, fauve, bestiale, c'est l'armée de Ta-Kiang.

Ta-Kiang, durant trois lunes, a crié: «Je suis le Frère Aîné du Ciel; je libère et je glorifie! Je ferai grands les ambitieux et riches les avides; l'esclave sera seigneur et le prisonnier libre; ceux qui ont faim se rassasieront; les criminels seront pardonnés. Je suis le Cœur de l'Antique Patrie du Milieu, qu'on croyait mort depuis que le Tartare l'a écrasé sous son pied; mais voilà qu'un sang tempétueux le gonfle, et qu'il palpite, et ses battements formidables ébranlent l'Empire. L'imprudente antilope qui s'est aventurée dans l'antre d'un lion endormi a moins de terreur lorsque le roi famélique ouvre ses yeux d'or que le Tartare n'en ressent devant le réveil farouche de la Vraie Patrie. Je reprendrai le nom de la lumineuse dynastie et je m'assiérai sur un trône rouge et fumant, à la clameur triomphale du peuple. Que ceux qui sont de la pure race, que ceux qui ne sont pas nés de crimes ou d'adultères et ne roulent pas dans leurs veines de sang ennemi viennent s'abriter sous les plis somptueux de ma bannière et hurlent avec moi: En haut les Mings! en bas les Tsings!» Et la grande voix de Ta-Kiang a roulé d'écho en écho. Des émissaires enthousiastes ont porté sa parole dans les provinces malheureuses. Bientôt un flot d'hommes farouches s'est ébranlé, et, comme un grand fleuve qui déborde, les guerriers se sont avancés, renversant les cités, entraînant les populations, toujours plus nombreux, toujours plus terribles. Derrière eux les maisons s'écroulent et fument, les champs sont rasés et stériles. Après avoir pris Hang-Tchéou, capitale du Tché-Kiang, cette belle ville qui fut la résidence impériale sous la dynastie des Song, renversé Lui-Fon-Ta, la Tour des Vents Foudroyants; après avoir enjambé la Rivière tortueuse, ils ont marché vers le port de Ning-Po-Fou, qu'ils ont surpris la nuit: ils ont jeté les soldats dans le Lac de la Lune et les marchands dans l'Etang du Soleil. Ensuite ils ont campé pendant deux jours dans l'Ile aux Buffles, en face de Can-Pou, nommée aussi la Porte Étroite; lorsqu'ils s'éloignèrent, Can-Pou n'était plus qu'un monceau de cendres. Sur les côtes effrayantes de la Mer Jaune ils recrutèrent de hardis pirates et s'enfoncèrent avec eux dans la province voisine. En même temps, sur les rives de la Rivière du Dragon, les fils indomptables du Fo-Kien, qui ne voulurent jamais se soumettre aux usurpateurs tartares ni adopter la natte pendante exigée par la mode nouvelle, se soulevèrent en tumulte; et l'armée poursuivit son chemin, considérablement accrue. Elle gagna le Ho-Nan, si fertile et si riant qu'on l'appelle la Fleur du Milieu; elle se dispersa en tous sens, ravageant et pillant les cités et les villages, dévastant les plaines, changeant les lacs limpides en lacs de sang, et se rassembla devant Kai-Foung, la capitale, que bat continuellement le furieux Fleuve Jaune. Cette ville était fameuse pour ses richesses et ses splendeurs, et les révoltés hurlaient de joie sous ses murs. Mais le chef tartare qui la défendait voyant, après huit jours de résistance, ses soldats faiblir et ses remparts s'ébrécher, héroïque, brisa lui-même la digue qui maintenait le terrible Houan-Ho, et la ville fut submergée, mais non pillée, et ses trente mille défenseurs furent engloutis, mais non vaincus. Les rebelles, pleins de rage, se ruèrent sur une cité voisine; ils imposèrent mille tortures aux vieillards, firent rôtir tout vifs les jeunes enfants, et les dévorèrent aux yeux de leurs mères, liées douloureusement à des poteaux.

Maintenant ils sont dans le Pé-Tchi-Li; ils pourraient en deux jours atteindre la Capitale de l'Empire, mais ils s'attardent devant Sian-Hoa, qui tremble et s'affame.

Le camp s'étend comme une mer houleuse autour de la ville, dont les hautes murailles crénelées et les grands pavillons aux toits retroussés se dressent au-dessus des tentes en nattes de bambou qui couvrent démesurément la plaine. Tournée vers la ville, accroupie comme un lynx prêt à s'élancer, l'armée est là de toutes parts; les sauvages guerriers se vautrent, crient, chantent, boivent du vin de riz mêlé de poudre, ou, ivres, dorment en monceaux humains, qui sont pareils à des troupeaux de grands bœufs couchés.

La tente de Ta-Kiang se dresse en face de la porte principale de Sian-Hoa, et les grands mâts en bois de cèdre qui l'entourent élèvent plus haut que les murailles des bannières soyeuses où on lit en caractères d'or: «En haut les Mings! en bas les Tsings!» Vaste et superbe, elle est en toile d'argent que voile un léger papier huilé, transparent et imperméable; les draperies de l'entrée, pompeusement relevées, laissent voir une somptueuse doublure de satin jaune d'or et le Dragon Lon, accroupi sur un globe de cristal qui brille au sommet de la tente, est visible de tous les points de l'horizon.

Ta-Kiang a dompté ces aventuriers farouches et superstitieux. Pour eux, il est bien le Frère Aîné du Ciel, l'Égal des Immortels, le Seigneur du Monde. Lorsqu'il passe, tous se prosternent, n'osant voir sa splendeur. Lorsqu'il parle, tous sont immobiles de terreur et de respect. Il est leur père et leur dieu; il a comblé les désirs, réalisé les rêves, Kuan-Te, le Roi des Batailles, est son frère cadet: il est le formidable, le triomphateur; ses pas ébranlent l'empire, son souffle renverse les cités; il autorise le pillage et ordonne l'orgie, tout en restant inaccessible, grave, immuable au milieu des joies tempétueuses de son armée, comme le grand rocher calme et pensif au milieu de la mer frénétique. Et ces hommes féroces lui sont soumis comme des esclaves, dévoués comme des fils; à sa voix l'ivresse se dissipe, la débauche s'interrompt; sur un signe, ils se précipitent dans les flammes pour étouffer l'incendie avec leur corps, et s'il les juge criminels ils se retirent à eux-mêmes leurs vies coupables.

Une double haie de soldats agenouillés, qui forme une longue allée, précède l'entrée de la tente que gardent deux lions de jade. A l'intérieur un tapis en poil de chameau s'étend sur le sol, et le jour apaisé est plein de sourds reflets d'or sous les murs de satin jaune. Là, sur un trône de marbre noir, Ta-Kiang, la joue dans sa main, songe et construit l'avenir. Son costume est celui des antiques Chinois. Il a abandonné les vêtements tartares; il est vêtu comme l'étaient Fou-Si et Kon-Fou-Tsé. Sur une robe lilas pâle, aux plis fins et réguliers, il porte une longue tunique en crêpe soyeux, entr'ouverte sur la poitrine et serrée à la taille par une ceinture qui disparaît dans l'ampleur souple de l'étoffe. Comme il est empereur, la tunique est jaune d'or; une bande de broderies délicates, où les dragons se mêlent aux fleurs, l'ourle et remonte sur la poitrine en se croisant. Il n'a plus la tête rasée à demi ni la longue natte pendante. Ses cheveux sont enfermés dans une coiffure de satin jaune ayant presque la forme d'un casque, et sur son front brille un saphir énorme. Ses armes sont près de lui: la lance, les deux sabres et le fouet de commandement. Des mandarins l'entourent et attendent, prosternés, qu'il parle. On voit parmi eux les principaux affiliés de la secte du Lys Bleu qui complotaient jadis dans la Pagode de Kouan-Chi-In, et qui sont venus rejoindre l'empereur élu.

Le Grand Bonze, conseiller intime de Ta-Kiang, pénètre sous la tente et dit:

—Le chef Gou-So-Gol tremble et s'humilie devant ton auguste porte.

—Laisse approcher, dit Ta-Kiang, le plus célèbre de mes guerriers.

Gou-So-Gol paraît. C'est un jeune homme de haute taille, beau comme la pleine lune et brillant comme elle. Il marche, selon la mode des vainqueurs, avec des mouvements brusques et terribles.

Il s'agenouille et frappe la terre de son front.

—Parle, dit l'empereur.

—Unique Sublimité, dit Gou-So-Gol, qui se relève, le méprisable gouverneur de Sian-Hoa offre de nous donner cent mesures de perles, vingt chariots pleins d'or et les plus belles jeunes filles de la ville si nous voulons nous retirer sans bataille.

—Cette ville est prise depuis l'instant où notre tente s'est dressée en face d'elle, dit Ta-Kiang. De quoi s'avise le gouverneur de nous offrir une partie de ce qui est à nous tout entier? Nous prendrons mille mesures de perles, cinquante chariots pleins d'or et les filles du gouverneur, si cela nous plaît. N'est-ce pas ton avis, ô le plus brave de mes chefs?

—Auguste Souverain, dit le guerrier, ta parole n'est-elle pas la sagesse et la vérité? J'ai la gloire de penser comme toi. D'ailleurs en acceptant nous perdrions un joyeux combat, plein de ruissellements rouges et un flamboyant incendie sur le ciel nocturne.

—Va donc, dit l'empereur, ô favori de Kuan-Te, va prendre cette ville et reviens promptement, afin que je puisse me diriger vers la Capitale, but de ma course, et enfin combler ma vaste ambition.

Gou-So-Gol se prosterne, puis se retire; ses yeux étincellent, sa face fière rayonne.

L'empereur fait signe au Grand Bonze d'approcher.

—Quelles nouvelles sont venues de Pey-Tsin? dit-il.

—Depuis plus de cinq lunes Ko-Li-Tsin, sorti de prison, possède le trésor de Kouan-Chi-In. L'envoyé de Ko-Li-Tsin a ajouté: «Bientôt l'empereur pourra entrer dans Pey-Tsin.»

—Bientôt, dit Ta-Kiang. Que les jours sont longs!

Et son sourcil impérial se fronce.

Cependant Gou-So-Gol est sorti de la tente, levant les bras et poussant de grands cris. Plusieurs soldats s'élancent dans toutes les directions, et, répétant le cri du guerrier, convoquent les chefs principaux. Bientôt autour de Gou-So-Gol cent Tsian-Kiuns sont réunis.

—Écoutez, dit Gou-So-Gol, la parole sacrée de l'empereur.

Tous les chefs se prosternent respectueusement.

—Va! m'a-t-il dit, prends cette ville, qui est à nous déjà. Emporte mille mesures de perles, cinq cents chariots pleins d'or, toutes les filles qui te plairont; puis laisse la ville flambante et reviens promptement.

Les Tsian-Kiuns, hurlant de joie, se relèvent et courent chacun vers un point du camp afin de rassembler leurs hommes. Le gong vibre, le tam-tam claque, tout le camp s'ébranle tumultueusement, chaque œil lance un regard féroce: on va piller et tuer. Le sang de la veille, qui noircit et s'écaille sur les bras des soldats, va être lavé dans du sang tiède et vermeil. Le signal du départ tinte, une clameur furieuse lui répond, et les guerriers, par troupes, s'élancent en faisant de grandes enjambées et en brandissant dans chaque main un glaive bien aiguisé.

Gou-So-Gol arrive le premier sous les murs, et l'élite de l'armée se rue derrière lui avec d'effroyables hurlements. La ville, remplie d'effroi, reste silencieuse. Mais les assaillants sont si nombreux que la proie est trop petite pour eux. Tandis que les premiers trépignent au bord du fossé, les derniers ondulent encore au loin dans la plaine, et une irrésistible poussée précipite plusieurs soldats dans l'eau.

Tout à coup une pluie de flèches descend du faîte des murailles vers Gou-So-Gol, mais toutes percent la terre autour de lui sans le toucher. Mille fusées meurtrières, dont les baguettes sont des lames aiguës, s'élèvent bruyamment et retombent sur les crânes des assiégés. Alors les frêles dragons de bronze vert rangés sur les bastions crachent des projectiles brûlants qui vont faire au loin des trous dans les rangs des rebelles, tandis qu'une frange de fumée voile le faîte des remparts.

—Allons! s'écrie Gou-So-Gol, je ne veux pas que le combat soit long, car le Frère Aîné du Ciel m'a dit: «Reviens promptement!» Qu'on apporte des poutres en bois de cèdre et qu'on lance sur les murailles des bombes fétides.

—Que veut faire le glorieux chef? se disent les soldats en exécutant ses ordres.

Les bombes sont lancées et éclatent au faîte des murailles, répandant une épaisse fumée sulfureuse, infecte et aveuglante. Gou-So-Gol dit:

—Pendant que les ennemis ne peuvent voir nos actions, mettez debout une poutre et tenez-la solidement.

Agile comme un chat sauvage, Gou-So-Gol l'enlace des pieds et des mains, disant à ses soldats:

—Lorsque je serai en haut du cèdre, vous l'inclinerez lentement et l'appuierez au sommet du rempart.

Les assaillants, remplis'd'admiration, poussent de grands cris et glorifient le nom de leur chef. Celui-ci s'élève; mais ses armes l'alourdissent et l'embarrassent; il jette sa pique, ses flèches et son arc, et ne garde que les deux sabres croisés derrière son dos. Bientôt il atteint l'extrémité du mât, qui s'abaisse vers la ville et s'emboîte entre deux créneaux. La fumée a voilé toute cette manœuvre aux assiégés. Gou-So-Gol avec précaution dégage ses jambes et cherche le sol: il se trouve qu'il chevauche un dragon.

—Bon! dit-il.

Et tandis qu'autour de lui les soldats tartares gémissent, toussent et se frottent les yeux, il retourne le canon, et, tranquille, attend que la fumée se dissipe.

De tous côtés, autour de la ville, les chefs principaux de l'armée rebelle ont imité Gou-So-Gol; des poutres se sont élevées, puis abaissées vers le rempart, y déposant chacun un Tsian-Kiun; et maintenant les soldats, tenant des poutres embrassées, montent l'un derrière l'autre. Lorsque l'étouffante fumée s'élève enfin et plane au-dessus de la ville, les Tartares, épouvantés, se voient assaillis de toutes parts. Gou-So-Gol met feu au canon qu'il a conquis et protége l'escalade de ceux qui le suivent. Quelques assiégés se jettent à genoux et offrent de se rendre; mais Gou-So-Gol dit:

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