JUDITH MENDÈS (continued 2)
Reading edition
Le maître rentra dans son appartement. Le serviteur descendit avec rapidité, s'approcha du marchand, et en le regardant fit un geste de surprise:
—Ko-Li-Tsin! cria-t-il.
—Yo-Men-Li! dit Ko-Li-Tsin en écarquillant ses yeux.
—Comment en une nuit es-tu devenu pêcheur?
—Et toi, comment es-tu devenue le serviteur préféré du mandarin Koueng-Tchou? Mais, ajouta Ko-Li-Tsin d'un air inquiet, Ta-Kiang?
—Il est en sûreté, dit Yo-Men-Li avec un sourire plein de fière joie.
—Gloire aux Pou-Sahs! Moi, j'ai été poursuivi. On voulait me battre. J'ai volé comme une hirondelle. Je suis tombé dans une barque. Ce matin je mourais de faim, et je n'avais pas un tsin. J'ai trouvé des filets dans la barque. J'ai péché. Par bonheur, j'ai pris un Poisson Jaune. On m'a indiqué la demeure du mandarin Chef de la Table Auguste. Le Pou-Sah des rencontres m'a bien servi, et je t'ai revue. Voilà mon histoire, raconte-moi la tienne.
—D'abord il faut que tu manges, dit Yo-Men-Li. Viens avec moi; mais n'oublions pas le poisson.
Ko-Li-Tsin le prit dans ses bras et suivit la jeune fille. Ils entrèrent dans une vaste salle affectée aux repas des domestiques. Tandis que le poëte déposait son fardeau sur une étagère, Yo-Men-Li trouva dans une armoire des pistaches, du riz, des viandes, des noisettes, un vase plein de vin, disposa le tout sur une petite table et dit à Ko-Li-Tsin: «Assieds-toi et mange.» Il obéit avec un empressement peu conforme aux rites, mais qu'excusait un long jeûne.
—Maintenant écoute, dit Yo-Men-Li. Tu te souviens que tu nous as quittés devant une pagode? Tu étais parti depuis quelques instants à peine, quand des hommes, sortis d'un mur, entourèrent nos chevaux, puis, brusquement, nous saisirent, nous lièrent et nous emportèrent.
Ko-Li-Tsin, qui avait déjà mangé toutes les pistaches hormis une, laissa tomber la dernière, et ouvrit démesurément la bouche.
Yo-Men-Li, en souriant, poussa vers lui un plat de poulet haché; il se remit à manger. Elle continua:
—Ta-Kiang insultait ces hommes et leur crachait au visage. Moi, toute tremblante, je regardais autour de moi avec terreur. On nous avait fait franchir plusieurs portes. Nous étions entre deux balustrades de marbre, dans une allée pavée de marbre. De chaque côté des cèdres immobiles formaient un grand mur noir. Au loin je voyais deux lions sculptés qui regardaient en arrière. On nous forçait d'avancer plus vite. Les allées se croisaient, toutes semblables. J'aperçus enfin, élevé sur une terrasse, un monument rond dont les six toits se superposaient en se rétrécissant.
—C'était la pagode de Kouan-Chin-In, dit Ko-Li-Tsin la bouche pleine.
—On nous obligea de monter les degrés innombrables d'un escalier d'albâtre; puis on nous entraîna par des galeries obscures, et longtemps nous roulâmes dans l'ombre, et enfin on nous poussa dans une salle rayonnante, et j'entendis crier: «Voici des espions que nous avons surpris rôdant autour de la pagode!»
Ko-Li-Tsin, qui portait à sa bouche une tasse de vin de riz, la replaça sur la table sans y tremper les lèvres, et ouvrit infiniment les yeux.
—Un Grand Bonze, majestueux et blanc, parlait à une assemblée nombreuse. A notre arrivée il se tut et tous les assistants levèrent les bras avec épouvante. Puis, tandis que nous nous débattions, trois jeunes Lao-Tsés nous emmenèrent dans une chapelle voisine, et le Grand Bonze lui-même vint nous interroger. Je répondis simplement que je venais du champ de Chi-Tsé-Po à la suite d'un laboureur en qui j'avais foi et dont l'ambition était immense. Mais Ta-Kiang refusa de parler. Alors le Grand Bonze dit aux Lao-Tsés: «Levez vos lanternes vers le visage de cet homme, afin que je voie s'il porte le front d'un traître.» Et les Lao-Tsés levèrent lentement leurs lanternes.
Yo-Men-Li cessa de parler, et feignit de chercher sous la table un petit bâton qui n'était pas tombé.
—Bien! bien! très-bien! dit Ko-Li-Tsin, non moins embarrassé qu'elle. Ils levèrent leurs lanternes. Ah! ah! ils firent très-bien.
Et, craignant de hasarder la moindre allusion à l'ombre miraculeuse qu'avait dû produire Ta-Kiang ainsi éclairé, le poëte se mit à contempler avec une profonde attention le paysage peint sur la tasse qu'il n'avait pas vidée.
—Enfin, reprit Yo-Men-Li, qui détournait la tête de crainte de rencontrer le regard de Ko-Li-Tsin, je ne me souviens plus de ce qui se passa alors; mais le Grand Bonze se retira bientôt avec les Lao-Tsés en témoignant pour notre maître du respect le plus humble et le plus agenouillé.
Pour se donner une contenance, Ko-Li-Tsin avait imaginé de se mettre dans la bouche tant de noisettes à la fois qu'il faillit étouffer. Yo-Men-Li poursuivit:
—Une heure plus tard, les Lao-Tsés revinrent; ils emmenèrent Ta-Kiang, et je demeurai seule dans la chapelle. Mais on ne m'y laissa que peu de temps. Un bonze vint me demander si je voulais le suivre et me conduisit avec beaucoup de politesse dans la grande salle où nous avions été introduits d'abord. L'assemblée était beaucoup moins nombreuse qu'auparavant; je vis environ trente Lao-Tsés, et à côté du Grand Bonze un somptueux personnage qui portait le Dragon à Cinq Griffes brodé sur sa robe couleur d'or. Ta-Kiang aussi était là. Dans le coin le plus obscur du temple, sur un trône élevé, il était assis; il portait un manteau de satin jaune qui resplendissait, et avait dans la main droite un sceptre de jade vert. L'un après l'autre les assistants, agenouillés, lui rendaient hommage, et le nommaient: Houang-Ti! Je crus que j'allais mourir de joie, car je compris que nous étions tombés au milieu d'une réunion de conspirateurs, qui, n'ayant pas de chef, avaient choisi notre maître pour empereur!
—Remercions les pieds de Kouan-Chi-In! dit Ko-Li-Tsin en battant des mains, et il ajouta, enthousiaste:
Ta-Kiang marche? Devant lui les obstacles s'évanouissent et les murailles s'écroulent.
Ta-Kiang montre sa face superbe? Tous les hommes s'agenouillent dans la poussière de ses souliers.
Déjà le laboureur de Chi-Tsé-Po est l'égal du Fils du Ciel; bientôt il aura conquis Pey-Tsin,
Bientôt l'empire, bientôt le monde! Sa gloire fera tressaillir tous les peuples.
Et le Dragon Ailé l'ira proclamer aux immortels dans les nuages!
Ko-Li-Tsin se leva tout ému; ses petits yeux brillants s'ouvraient et se fermaient avec rapidité, et il étendait les bras comme un guerrier victorieux. Yo-Men-Li, accoudée à la table, cachait son visage dans ses mains; elle sanglotait tout en riant.
—Mais toi, petite, reprit le poëte, comment et pourquoi es-tu ici?
—Tu le sauras, dit la jeune fille en relevant la tête. Le Grand Bonze m'a dit: «Jeune homme, es-tu capable d'accomplir une action terrible pour concourir aux victoires de Ta-Kiang, ton maître?» J'ai dit: «Oui;» et le Grand Bonze a ajouté: «Suis donc le mandarin Koueng-Tchou, Chef de la Table Auguste, et ce qu'il t'ordonnera, fais-le.» J'ai suivi le mandarin. Je ne sais pas encore ce qu'il me faudra taire, mais ce qui sera ordonné sera accompli. Toi, cependant, va vers l'empereur et dis-lui que Yo-Men-Li lui dit: «Je sais que je dois peut-être mourir pour toi, mais je t'aime, et, en mourant, je glorifierai ton nom sacré.»
—Je lui rapporterai tes paroles, dit Ko-Li-Tsin, qui, ayant fini de manger, s'était levé. Mais pourquoi ton cœur est-il plein de funèbres pensées?
—Je ne sais, dit Yo-Men-Li. Prends les seize liangs d'or, et hâte-toi de rejoindre le maître.
Le poëte quitta la salle du repas inférieur et traversa la cour. Yo-Men-Li, qui le suivait, ouvrit la grande porte.
—Frère, dit-elle, souviens-toi du nom de ta sœur.
Ko-Li-Tsin la considéra d'un œil attendri.
—Sœur fidèle, à bientôt, dit-il.
Et pendant qu'il s'éloignait la porte se referma assez lentement pour qu'il pût entendre la voix impérieuse du mandarin Chef de la Table Auguste appeler Yo-Men-Li du haut de la galerie et lui dire:
—Que mon cortége soit prêt à me suivre avant la quatrième heure; et toi, va revêtir des habits somptueux, car tu m'accompagneras dans la Ville Rouge.
Mais Ko-Li-Tsin n'entendit pas le mandarin ajouter d'une voix plus sourde:
—«Monte d'abord vers la salle supérieure où sont entassées mes armes précieuses, et choisis, parmi toutes, un sabre bien effilé dont la longueur égale celle du Poisson Jaune.»
CHAPITRE VII
LA VILLE ROUGE
Un homme s'endormit, et, dans un rêve, il vit la Ville Rouge.
«Par tous les Sages! dit-il, qu'est-ce que cette pivoine plus rayonnante que le soleil? »
Et l'homme s'éveilla, et il ne vit ni sa maison ni sa femme, et maintenant c'est lui qu'on nomme
L'aveugle aux yeux rouges.
L'immense mur quadrangulaire, rouge, aux créneaux d'or, qui dérobe la Clarté Impériale à l'admiration populaire s'élève à trente coudées du sol. L'eau limpide d'un fossé le reflète et le prolonge jusqu'au cœur de la terre. On voit étinceler des piques à son faîte, et, à ses pieds, près des portes closes, rôder des sentinelles graves. La strangulation serait leur partage si quelque audacieux pénétrait par fraude dans l'Enceinte Sacrée. Donc, les murailles sont formidables et les gardes sont féroces.
Au delà du rempart, en trois demeures qui sont la Force, la Splendeur, la Sérénité, séjournent impérissablement les Pieds, le Foie et le Front du Ciel. Que les hommes sont heureux, qui contemplent la Triple Unité! Mais les quatre portes de la Ville Rouge s'ouvrent à peu de mortels. Celle de l'Est consent à laisser passer les pieux Lao-Tsés et les philosophes honorables; par celle de l'Ouest, étroite et peu magnifique, vont et viennent des serviteurs; l'ouverture du Nord, porche immense, livre passage à des armées; l'ouverture du Sud, qui est le portail principal, se compose de trois voûtes surmontées chacune d'une tour à quatre étages; à droite passent les parents de l'empereur; à gauche, les grands fonctionnaires de l'empire; la voûte centrale, plus élevée que ses voisines, s'ouvre au seul Fils du Ciel qui sort au bruit d'une cloche d'argent et rentre au bruit d'un gong d'or.
Ce triple portail s'achève en un double escalier de marbre rose qui a la forme d'un croissant nouveau et descend vers la première place, au sol de brique, de la mystérieuse Ville Rouge. Cette place est si vaste que cinquante mille hommes peuvent à l'aise y brandir leurs armes formidables et s'exercer au combat. A gauche et à droite elle projette une avenue magnifiquement large, qui suit les faces intérieures du rempart. C'est le Boulevard de la Force, où habite l'armée d'élite qui a la gloire de protéger le Ciel: une montée, douce assez pour que des canons puissent la gravir, gagnent le terre-plein des murailles; et parallèlement aux fortifications, de l'autre côté de l'avenue, s'alignent des pavillons affectés au logement des guerriers inférieurs. Ils sont symétriquement construits et joints l'un à l'autre par des palissades de laque; sur leurs toits dorés flottent d'innombrables banderoles, et parmi eux les palais des chefs, hauts, superbes, brillants, se dressent comme des tsien-tiouns au milieu d'une armée.
Devant chacune des trois autres entrées de la ville, comme devant le Portail du Sud, le boulevard s'épanouit en une immense place qu'entourent des arsenaux, des poudrières, des magasins de costumes guerriers; et le Quartier de la Force contient cinquante mille soldats, les meilleurs de l'empire.
Mais, par quelque porte qu'on entre, si l'on pénètre dans les larges rues dallées de gris et de rose qui partent du boulevard, bientôt on ne voit plus marcher avec fierté les soldats aux visages farouches. On ne rencontre que des mandarins suivis de leurs pompeux cortéges, des savants ou des glorieux poëtes; la ville change de caractère; on approche de la Cour de la Splendeur. Les avenues et les places sont traversées tantôt par des canaux pleins de poissons rares, que franchissent de gracieux ponts en pierre multicolore, tantôt par des portes triomphales en marbre blanc, où un sculpteur habile a creusé d'ingénieux paysages: fleuves ondoyants avec leurs rivages fleuris d'où se penchent des saules au feuillage symétrique, horizons de montagnes traversés par de féroces guerriers qui chevauchent des lynx. On voit s'élever le Nui-Ko, grand palais du Conseil; l'enceinte des Gloires Intellectuelles, où Kon-Fou-Tsé est honoré; le Monument de la Paix Parfaite, qui enferme la table généalogique des ancêtres de l'empereur et les instruments de labourage employés dans les cérémonies religieuses; la Salle de la Tranquillité Certaine, où, le premier jour de chaque année, les lettrés viennent en grande cérémonie présenter au Fils du Ciel une biographie de son père; le Palais des Livres, plusieurs somptueuses pagodes et le pavillon où sont contenus, précieux et redoutés, les vingt-cinq sceaux impériaux. Enfin, par un portique d'albâtre rouge, on entre dans la Cour de la Splendeur. Là monte vers le Ciel la Tour de la Souveraine Concorde. Elle a l'aspect somptueux et serein. Carrée, à pans coupés, elle se compose de cinq terrasses qui se superposent en se rétrécissant, A chaque étage une toiture couverte d'émail bleu et garnie de clochettes en porcelaine protége une plate-forme de marbre blanc où brûlent sans cesse des parfums doux dans des cassolettes de bronze; les parois des murs extérieurs, revêtues de carreaux de faïence aux couleurs vives et brillantes, imitent les innombrables facettes d'une pierre précieuse, et tout l'édifice scintille merveilleusement. C'est au faîte de la plus haute des cinq terrasses que repose la grande Salle de la Souveraine Concorde, où le trésor impérial sommeille dans un large coffre de laque placé sur une estrade et sanctifié par ce caractère: TCHIN. Une immense galerie suit les quatre façades de la cour qu'on peut traverser à l'abri du grand soleil; et derrière de fins treillis de laque rouge de longues salles s'appuient sur la galerie. Elles sont closes de grands cadres d'ébène doré, où s'enchâssent des plaques de corne transparente, et protégées par un large toit verni d'or. Dans ces salles s'amoncèlent depuis mille siècles les richesses des empereurs. Surchargeant de hautes tables d'albâtre adossées aux murailles, des coffrets de jade vert, merveilles de sculpture, s'entr'ouvrent et laissent déborder des perles de Tartarie qui se répandent sur des nappes de satin pourpre, comme de grosses gouttes de lait; dans des tasses d'or mat, ainsi qu'une liqueur lumineuse, ont été versés à pleins bords les plus purs diamants; les rubis saignent dans des coupes d'ivoire; les sombres saphirs luisent sourdement au fond de jonques en cristal clair; l'ambre fauve jette ses rayons chauds; les pâles améthystes se mirent dans la limpidité des larges émeraudes, tandis que les colliers de rubis rose ondulent comme de gracieuses couleuvres, que les bracelets s'entrelacent, pareils à de longues chaînes, que les agrafes de topaze bouclent des ceintures en plumes de faisan, et que les aigrettes d'opale tremblent sur des calottes de brocart. Ces salles se suivent, interminables et encombrées de miracles. Aux dieux d'or accroupis dans leurs niches pavées de turquoises succèdent les fantastiques idoles sculptées dans des blocs de jade pur. On voit Ouan-Chen, le Pou-Sah des poëtes, à côté de Loui-Kon, le roi du Tonnerre, Tian-Non, qui donne le ciel pur et la mer calme, entre Kuan-Te, le furieux guerrier, et la douce Miao-Chen, déesse miséricordieuse qui fit pleuvoir des lotus sur les ténébreux enfers, brisa les instruments de torture, et laissa les criminels s'élever vers les Célestes Nuages. Non loin de monstres renversés, qui sont les Ye-Tioums, Génies du Mal, apparaissent des symboles sacrés. Un globe d'or et un globe de cristal sur un rocher d'ébène représentent Yen et Yang, les deux principes générateurs sortant du chaos primitif: l'eau émane du Yen, et la lune est la pure essence de l'eau; le soleil, qui est le feu, naît du Yang; et tous les astres sont issus du soleil et de la lune. Sur un tableau de jade que porte le dragon Lon-Ma on lit les huit kouas qui sont les signes des éléments. Puis s'alignent, taillés dans des pierres dures, les philosophes, les poëtes, les guerriers célèbres. Voici Pan-Kou, l'homme primordial: produit sublime du Yang et du Yen, géant merveilleux composé de force, de génie, de fécondité, il sculpte le monde durant dix-huit mille ans; des animaux fabuleux l'assistent dans sa rude tâche; le phénix Fon-Huang, pareil au cygne sauvage, ayant la gorge d'une hirondelle, la queue d'un poisson et la tête couronnée d'une aigrette de cinq couleurs, le console et l'encourage; l'unicorne Ki-Lin, au corps de cerf, l'aide de sa force, le Dragon de sa splendeur, la tortue vénérée, de sa patience; et chaque jour Pan-Kou grandit de plusieurs coudées. Quand il meurt sa substance transformée complète son œuvre; son souffle devient le vent, sa voix le tonnerre; ses veines, fleuves purs, courent dans sa chair, champ fécond; sa tête est la plus haute montagne; sa barbe flamboie en rayons; les poils de son corps sont les chênes et les cèdres; sa sueur forme la pluie; ses dents se font métaux, ses os rochers; et les insectes qui pullulent sur son cadavre, ce sont les hommes voraces. Après la statue d'onyx qui figure le Géant Créateur se dressent les trois souverains, le Céleste, le Terrestre et l'Humain, qui enseignèrent aux mortels les fonctions de la vie, et dont les glorieuses actions furent écrites sur la carapace de la tortue divine. Puis apparaissent, éclatants d'or ou de cuivre, You-Tcho, l'homme au nid, qui le premier construisit une maison, et le grand Fou-Si, inventeur de la musique, de la chasse, de la pêche, et Kon-Fou-Tsé et Lao-Kiun et Meng-Tsé, et vingt poëtes et cent empereurs. D'autres salles contiennent des monstres de bronze et des animaux en marbres rares, des dents de lamantins finement sculptées, des tours d'ivoire, des coupes faites d'une corne de rhinocéros ou de buffle, et qui neutralisent la méchanceté des poissons, des émaux superbes et d'antiques porcelaines étoilant et fleurissant les plafonds ou les murs. Des costumes lourds de pierreries, écrasés de ramages d'or, s'entassent en de larges coffres de bois de fer aux poignées d'argent sculpté. Dans des armoires parfumées de musc et de camphre sont suspendues de splendides fourrures; des peaux de renard noir, de renard bleu, de lynx, de cerf, de pélican, d'astrakan, de rat de Chine et de dragon de mer, ce velours vivant, doublent les vestes miroitantes, les robes somptueuses et les manteaux augustes, ornent les bonnets de cérémonie, ou se déroulent en tapis profonds dans des chambres où sont glorieusement amassés des trophées, des chariots aux roues massives, des sabres ciselés, des arcs de laque, des lances, des piques et des canons pris à l'ennemi.
De la Cour de la Splendeur, par le Portail du Ciel Serein, on pénètre dans le Jardin de la Sérénité, où se déroulent des confusions adorables de collines, de labyrinthes, de rochers artificiels, de ponts légers, de lacs étoiles de nénuphars roses; et l'on y voit l'Arbre Coupable, qui, mort et sec depuis longtemps, porte encore de lourdes chaînes; car il n'a pas refusé ses branches au suicide d'un empereur.
Au centre du jardin, entre deux lacs limpides, sur la plus haute de huit terrasses échelonnées, se dresse, monstrueux et resplendissant, le Palais du Fils du Ciel.
Posé sur des sommets, il ressemble à une gigantesque touffe de fleurs, avec ses toits revêtus de marbres et de porcelaines aux couleurs violentes, ses colonnades en porphyre rouge incrustées d'oiseaux d'or, et les transparences d'albâtre de ses précieuses murailles où s'enchâssent des pierres fines, où circulent de délicats branchages en émail vert et bleu.
Autour de lui des kiosques innombrables et multiformes se groupent, s'étagent, s'escaladent l'un l'autre dans un désordre plein d'éblouissements. Le pavillon du Repos de la Terre, où séjourne la douce impératrice tartare aux grands pieds, s'adosse à une colline artificielle, la gravit de ses toits échelonnés, puis, fantasque, s'incline vers l'un des deux lacs miroitants que franchit, de chaque côté du palais, un pont svelte nettement reflété dans l'eau. Çà et là des balustrades de terrasses et des rebords de galeries s'interrompent pour laisser descendre les marches lisses d'un escalier de jade. Devant des portails légers s'accroupissent des lions de jaspe aux crinières de métal fin, des tigres aux larges faces de bois doré. Des grues démesurées et des cigognes aux vastes ailes éployées dominent des pilastres bizarrement contournés. Dans de grandes caisses de marbre blanc s'épanouissent, par touffes splendides, des pivoines, des camélias, des cactus, et, parmi les fleurs, des parfums précieux brûlent sans trêve sur de larges trépieds de bronze. Partout les couleurs éclatent, radieuses: sur les plates-formes, sur les murailles, sur les colonnes, sur la jonque lente qui passe sous l'un des ponts. Chaque kiosque est un écrin. L'or, le jade, l'ivoire, les émaux, marient leurs clartés confuses, et sur toutes ces pompes, d'où s'élève un concert intense et continu de fraîcheurs, de scintillements et de rayons, triomphe, prodigieusement formidable, le Dragon Lon. Au faîte du palais impérial, sur un globe d'or éclatant comme le soleil, il pose ses griffes, qui retiennent les cordes de soie de mille banderoles sans cesse palpitantes. Sa tête est celle d'un chameau, augmentée d'une longue barbe d'où pend une grosse perle. Il a des cornes de cerf, des yeux de lapin, des oreilles de vache. Son cou jaspé ressemble à un serpent. Son dos se hérisse d'écailles d'or. Il a les serres d'un aigle et le ventre d'une grenouille. Sa voix est pareille au gong vibrant; son haleine, au souffle du feu. C'est lui qui crache le tonnerre et renverse les nuages; et c'est lui qui produit les tempêtes par le battement prodigieux de ses grandes ailes de chauve-souris.
CHAPITRE VIII
LA MAIN QUI TIENT LE SABRE N'EST PAS CELLE QUI A FRAPPÉ
Les jeunes filles sont plus délicates que les premières pousses du thé impérial.
Elles se plaisent à lancer le volant léger que leur pied attrape et rend à leur main,
Ou à faire éclore des pivoines écarlates sur des robes de soie, tandis que devant leur fenêtre un petit oiseau chante, prés de l'eau, sous un saule.
Peu d'instants avant la quatrième heure, Ko-Li-Tsin sortait de la pagode de Kouan-Chin-In, où il venait de voir l'empereur Ta-Kiang. Il avait l'air soucieux; ses regards, si vifs d'ordinaire, étaient fixés à terre; il remontait machinalement la grande Avenue de l'Est.
—Ta-Kiang est bien cruel, se disait-il. Il me semble que si j'étais empereur mon cœur ne cesserait point de battre et qu'il continuerait d'aimer, de compatir aux souffrances. Mais Ta-Kiang marche, inflexible comme le bronze, vers son but glorieux, et ne voit pas les fleurs qu'il écrase en chemin. Pauvre Yo-Men-Li, quelle terrible action on te fait commettre! Devant elle les plus féroces guerriers sentiraient leur cœur pâlir et leurs mains trembler. Que sera-t-elle donc pour toi, douce fille au grand dévouement? Tu seras morte avant de lever le bras. De toutes façons d'ailleurs tu périras. Mille supplices déchireront ton corps charmant; et lui, à qui tu auras donné tout ton amour et ta vie, il ne retournera même pas la tête pour donner une larme à ton cadavre.
Ko-Li-Tsin frappa du pied avec colère et s'essuya rapidement les yeux.
—Pourquoi ne m'a-t-on pas choisi? ajouta-t-il. Un homme a de la force pour souffrir.
Il resta un instant immobile, mordant ses ongles. Les passants, étonnés, tournaient la tête pour le voir.
—Je veux la sauver! s'écria-t-il subitement. Il est impossible que je la laisse mourir.
Et il se mit à courir. Il enfila la ruelle du Poisson Sec, qui débouche dans l'avenue de la Tour Blanche, atteignit la rue des Parents de l'Empereur et remonta le chemin des Lions de Fer, qui le conduisit à l'une des portes de la Ville Jaune. Il passa si vite sous l'arcade du portail que la sentinelle n'eut pas le temps de l'arrêter. Enfin, arrivé devant le palais de Koueng-Tchou, il frappa un coup violent sur le gong.
—C'est encore toi? dirent les portiers; que veux-tu donc? As-tu un autre poisson à vendre, ou réclames-tu quelques coups de bambou?
—Je veux voir le jeune serviteur à qui j'ai parlé ce matin, dit Ko-Li-Tsin essoufflé.
—Il est parti pour la Ville Rouge, dans le cortége du mandarin Koueng-Tchou, dirent les portiers en fermant la porte au nez du poëte.
Ko-Li-Tsin commença de courir vers la Ville Rouge, mais bientôt il s'arrêta.
—Que je suis fou! dit-il. Je ne peux pas entrer dans l'Enceinte Sacrée.
Il regarda avec désespoir les hautes murailles de brique sanglante.
—C'est là que va mourir la joyeuse jeune fille qui tressait des bambous dans le champ de Chi-Tse-Po. Comme elle doit se trouver perdue et abandonnée dans ce grand palais! comme elle tremble en voyant les gardes majestueux et les eunuques farouches! et comme son cœur se serre de douleur quand elle songe qu'aucun regard ami ne lui dira adieu lorsqu'elle partira pour les pays d'en haut!
Ko-Li-Tsin regarda encore le large fossé, les hautes murailles, et haussa les épaules.
—C'est impossible, murmura-t-il. Pourtant il ne sera pas dit, lorsque la cigogne entre d'un coup d'aile, que le poëte Ko-Li-Tsin reste à la porte.
Il se dirigea vers le Portail du Sud. Une sentinelle tartare marchait d'un bout à l'autre du large pont de marbre qui précède l'entrée, et faisait sonner le bois de sa pique sur les dalles.
—Si je tuais ce soldat? dit Ko-Li-Tsin, je le jetterais ensuite dans le fossé; son armure l'attirerait au fond. Oui, ajouta-t-il en se moquant de lui-même, je tuerai, moi qui n'ai pas seulement un couteau, cet homme armé de toutes pièces. Avant que je me sois approché de lui, sa pique m'aurait traversé le cœur.
La sentinelle, dans sa promenade monotone, jetait parfois un regard sur Ko-Li-Tsin.
—Bien! dit le poëte, il m'a déjà remarqué et se défie de moi; il paraît que j'ai l'air suspect.
Mais, à la grande surprise de Ko-Li-Tsin, le soldat semblait lui faire des signes d'intelligence.
—Que veut dire cela? Pourquoi porte-t-il sa main à sa bouche? pensa le poëte, en imitant les mouvements de la sentinelle.
Cette manœuvre parut la satisfaire entièrement, car elle lui fit signe d'approcher du pont. Lorsqu'ils furent près l'un de l'autre:
—Tu viens de sa part? demanda rapidement la sentinelle.
—Chut! dit Ko-Li-Tsin.
Le soldat cligna des yeux et se retourna vers la ville.
—De quelle part? pensa Ko-Li-Tsin. Comment paraître tout savoir en ignorant tout? Soyons prudent et audacieux; cet homme est la porte par où j'entrerai. Il faut le vaincre. Entre un âne tartare et un poëte chinois, la partie n'est pas égale.
La sentinelle revenait.
—T'a-t-elle remis quelque chose pour moi? dit-elle.
—Non, dit Ko-Li-Tsin; le message est verbal.
—Ah! tu lui as parlé? Elle est donc seule? dit le soldat forcé de s'éloigner.
—Bon! pensa Ko-Li-Tsin, je sais déjà qu'il s'agit d'une femme et qu'elle a des parents qui la surveillent. Ce tartare est amoureux, tant mieux! il sera facile de le tromper.
L'amour fait bourdonner le sang si fort qu'on entend un mot pour un autre;
Il trouble la vue au point qu'on prendrait une poule pour l'oiseau phénix.
Le soldat avait marché plus vite.
—Elle est seule? reprit-il.
—Oui; sa mère est partie en chaise pour la pagode de Kouan-Chi-In.
—Comment! sa mère? dit l'homme en riant.
—Sa maîtresse, veux-je dire, reprit vivement Ko-Li-Tsin. Ane que je suis, pensa-t-il, je ne songe pas que ce Tartare est un homme vil; celle qu'il aime ne peut être qu'une servante.
Le soldat n'allait plus que jusqu'au milieu du pont.
—Que t'a-t-elle dit?
—Elle t'attend.
—Elle m'attend! Mais, si je quitte la Porte du Sud, je perds la vie.
—Si tu restes, tu perds l'amour.
—Il vaut mieux perdre l'amour que la vie, dit le soldat en s'en allant.
—Encore! pensa Ko-Li-Tsin; je mérite la cangue! Voilà que je prête à cet homme des sentiments élevés.
Il ajouta tout haut:
—Tu perds une précieuse occasion; elle ne se retrouvera jamais.
—C'est vrai, dit le Tartare, qui s'oublia jusqu'à s'arrêter devant Ko-Li-Tsin.
—Va donc! insista le poëte.
—C'est impossible.
—Pourquoi?
—On me couperait la tête.
—Personne ne s'apercevra de ton absence.
—Tu crois? Les guerriers, du haut des murailles, verraient que personne ne garde la Porte du Sud. Il faudrait que quelqu'un me remplaçât.
—Eh bien! donne-moi ta pique, je marcherai sur le pont en t'attendant; mais fais vite. Le bonheur t'attend là-bas, et ici l'ennui te tient.
—Attends, il faut que je réfléchisse, dit le soldat ébranlé.
Il reprit sa promenade, mais revint en courant:
—Prends mon sabre, dit-il. Au prochain tour, je te donnerai ma pique.
Ko-Li-Tsin prit le sabre et ferma à demi les yeux pour cacher les pétillements de ses prunelles.
Le soldat parcourut le pont en trois enjambées.
—Tu ne bougeras pas avant mon retour? dit-il en confiant sa pique au poëte.
—Sois tranquille.
Il n'y eut pas d'interruption dans la promenade; Ko-Li-Tsin commença d'arpenter le pont au moment même où la sentinelle s'éloignait rapidement.
A cent pas elle se retourna; elle fit un signe de tête au poëte, qui la guettait, puis disparut.
Alors Ko-Li-Tsin s'enfonça sous la voûte centrale du grand portail. Il était sûr de n'y rencontrer personne. Il posa la pique contre la muraille et mit le sabre à sa ceinture.
—Cela peut servir, dit-il.
Bientôt ses semelles claquèrent sur les dalles du Boulevard de la Force. Les guerriers qui le voyaient passer le prenaient pour l'un d'entre eux. Une émotion violente le tenait par la gorge. Son cœur battait d'orgueil et de joie.
—Quoi! pensait-il, je suis dans cette mystérieuse cité, merveille incomparable, qui apparaît souvent dans les rêves des hommes! Moi, poëte obscur, je pénètre par mes propres forces dans l'enceinte où nul n'entre; je lève mes regards sur les splendeurs sacrées; je viole la demeure du Ciel! Je suis sacrilége et glorieux!
Il s'arrêta pendant un instant; il n'osait avancer davantage.
—Allons, dit-il, en se faisant violence, Yo-Men-Li est en péril. Elle va mourir peut-être. Il faut que je meure à sa place.
Le poëte tira son éventail de sa manche et le déploya pour se donner une contenance tranquille. Il traversa lentement la grande cour des manœuvres, s'engagea dans des rues somptueuses, franchit le seuil d'un haut portail et poussa un cri d'admiration devant la Tour de la Souveraine Concorde. Il ne put s'empêcher d'en faire le tour.
—C'est là, disait-il, que, depuis tant de siècles, les plus glorieux empereurs tiennent leurs conseils. L'illustre dynastie des Mings, issue d'un rebelle, a moins duré que cette tour insensible, qui a vu Hong-Vou, Yong-Lo, Kia-Tchin, Ouan-Lié, Tien-Tsong, et qui ne s'écroule pas sur l'usurpateur tartare. Oh! mille fois vaut mieux le laboureur Ta-Kiang, choisi par les Sages immortels, que l'étranger Kang-Si de la dynastie des Tsings!
Ko-Li-Tsin s'aperçut que les soldats de la tour le regardaient avec défiance; il entra sous la galerie qui suit les quatre faces de la cour, et s'engagea dans une rue.
—Cette rue me conduit-elle vers le Palais Impérial? D'ailleurs, je sais que pour passer sous le Portail du Ciel Serein, il faut être muni d'une tablette de jade qui témoigne que l'on est mandarin de service pour la semaine courante. Je ne peux pas me procurer cette tablette. Vais-je donc perdre le fruit des prodiges déjà accomplis?
Le poëte passait devant de longues salles dont les portes étaient ouvertes. Il y voyait des serviteurs occupés à différents travaux. Il remarqua une femme seule qui disposait dans un coffre des plats d'argent et d'or.
—Si je parlais à cette femme? elle m'indiquerait peut-être une porte de service. Je pourrais lui raconter une histoire bien compliquée et bien touchante; elle ne manquerait pas d'être attendrie. Voyons, ajouta-t-il, si je saurai lire sur son visage quel est le côté de son caractère le moins fortifié. Bon! elle n'est plus très-jeune; et cependant son visage est soigneusement fardé. Je vais lui dire que ses yeux ont rendu mon cœur malade; c'est toujours d'amour qu'il faut parler aux femmes qui ne sont plus capables d'en inspirer.
Il entra. La femme poussa un cri plein de coquettes terreurs.
—Tais-toi! dit Ko-Li-Tsin d'une voix tendre; ne me fais pas payer de ma vie l'imprudence que j'ai commise pour te voir.
—Qui es-tu? Comment es-tu entré?
—Je ne sais ce que je suis depuis que je t'ai vue, car je n'ai plus d'âme; autrefois j'étais un riche marchand de sabres. J'ai franchi le fossé, escaladé la muraille; pour venir vers toi j'ai des ailes.
—Yu-Tchin, pourtant, ne te connaît pas, dit-elle en baissant les yeux.
—Non. Il y a cependant bien longtemps que je te poursuis, ingrate Yu-Tchin! Chaque jour j'allais cueillir pour toi des pivoines rouges et blanches; mais elles se fanaient sans que je pusse te rencontrer. Aujourd'hui je t'en apportais, mais elles sont tombées dans le fossé.
—Vraiment? dit-elle en penchant la tête, et souriante.
Ko-Li-Tsin se rapprocha et lui prit la main, non sans tendresse.
—Ah! grands Pou-Sahs! s'écria Yu-Tchin, entends-tu ces pas? Je suis perdue! Surprise avec un homme qui n'est pas du palais, je périrai sous le bambou.
Elle se mit à courir avec effarement d'un bout à l'autre de la salle.
—Voyons, folle! dit le poëte, cache-moi quelque part.
—Oui! oui! dit la pauvre femme, en lui désignant le grand coffre d'ébène; fourre-toi là dedans et ne bouge pas.
Ko-Li-Tsin se blottit dans le coffre, qui se referma sur lui. Il se trouva soudain dans le silence et dans l'obscurité.
—Me voici dans une position incommode et mélancolique, pensa-t-il. Quels sont donc ces angles aigus qui me déchirent les jarrets? Ah! je me souviens; je suis couché sur des pièces d'argenterie. Allons! je crois le moment venu de composer mon poëme philosophique.
Et il commença de méditer; mais sa rêverie fut bientôt interrompue: il sentit qu'on enlevait sa cachette.
—Bien! où m'emporte-t-on? pensa-t-il.
Après une suite de balancements assez uniformes, des cahots réitérés et brusques firent comprendre au poëte qu'il gravissait un escalier; parfois il lui semblait qu'on reprenait un chemin uni, mais bientôt on montait encore.
—Ils m'élèvent aux pays d'en haut! pensa-t-il.
Enfin Ko-Li-Tsin rebondit dans la boîte pleine de pointes aiguës. On venait de la poser à terre. Aucun mouvement ne suivit ce dernier choc. Il n'entendait plus rien. Mais il étouffait. Avec son front, sans trop d'efforts, lentement, il tâcha de soulever le couvercle de sa prison. Il obtint une petite fissure, et pour la maintenir y introduisit le manche d'un pinceau qu'il tira de sa ceinture. L'entre-bâillement laissait pénétrer un peu d'air, et, en y appliquant son œil, il pourrait peut-être voir autour de lui.
—Je tuerai le premier qui ouvrira le coffre, dit-il en posant la main sur la poignée de son sabre.
Puis il regarda où il était. Il vit une vaste salle aux murs revêtus de bois de fer découpé, au plafond pesant de dragons en relief dorés sur un fond bleu, puis, dans un angle, une table aux pieds de jade vert, recouverte d'une natte de satin blanc brodée de fleurs multicolores, et enfin, auprès d'elle, un lourd trône de bronze qui avait la forme d'un dragon ailé. La table était surchargée de porcelaines rares et de bols d'or fin; quatre monstres d'ébène à la queue épanouie, au corps couvert de pustules de nacre, dressaient à chacun de ses angles leurs larges mufles béants, destinés à recevoir des lampes d'argent.
—Je suis dans la Salle du Repas Auguste! s'écria intérieurement Ko-Li-Tsin. Je ne peux manquer de voir tout ce qui se passera.
Il se disposa du mieux qu'il put dans sa boîte et se reprit à songer à son poëme philosophique.
Tout à coup des flûtes, des pi-pas, des tam-tams éclatèrent avec joie; le tambour bourdonna, le gong vibra violemment, et des mandarins inférieurs, appuyés aux chambranles des portes, soulevèrent les lourdes draperies de brocart d'or.
Le Fils du Ciel, une main sur l'épaule du Chef des Eunuques, s'avançait au milieu d'un brillant cortége de mandarins glorieux; il parlait des affaires de l'empire d'une voix grave et haute. Il s'assit lentement sur son trône de bronze.
Les mandarins s'agenouillèrent et trois fois frappèrent la terre du front.
Puis on couvrit la table des mets que la loi prescrit et que la saison comporte; car il est interdit au souverain de la Chine de manger des plantes potagères hâtives ni des fruits mûris en serre chaude.
Enfin Ko-Li-Tsin, attentif, vit entrer le Chef de la Table Auguste, suivi de Yo-Men-Li pâle, tremblante et affaissée sous le poids d'un grand poisson jaune.
Le mandarin s'avança vers l'empereur et s'agenouilla près de lui.
—Maître de la terre, dit-il, Souveraine Splendeur, Fils bien-aimé du Ciel, superbe Kang-Si au glorieux règne! permets à ton vil esclave de t'offrir ce poisson, que tu daignes préférer, bien qu'il soit indigne de ta divine personne.
Il prit le plat d'or des mains de Yo-Men-Li et l'éleva vers l'empereur. Alors la jeune fille, les joues empourprées, les yeux brillants de fièvre, tira du poisson un large sabre qu'on y avait enfoui comme dans un fourreau d'or, et, d'un mouvement rapide, en dirigea la pointe, qui jeta un éclair, vers la poitrine du souverain.
Kang-Si, qui n'avait pas encore tourné la tête, tressaillit à la piqûre du fer, un rubis limpide vint se mêler aux pierreries de sa robe. Il se leva brusquement, et le lourd trône de bronze se renversa avec un retentissement terrible.
Yo-Men-Li, évanouie, roula sous la table, dans les grands plis de la nappe. Les mandarins précipitèrent leurs fronts vers le parquet, et les serviteurs, épouvantés, s'enfuirent en poussant de grands cris, tandis que le Chef des Eunuques, faisant mille contorsions de douleur, voulait palper la poitrine de son maître; mais Kang-Si le repoussa violemment.
Il regarda avec mépris Koueng-Tchou courbé et frissonnant d'épouvante.
—Traître! s'écria-t-il, tu oses t'attaquer au Ciel même, toi que le Ciel a élevé jusqu'à lui! Pendant qu'il répandait vers toi les rayons éblouissants de sa splendeur, tu méditais un crime odieux! Mais le Ciel est invincible, et il va faire tomber sur ta tête ses tonnerres et l'écraser.
—Grâce! divin seigneur, soupira le mandarin.
—Peux-tu tenir à une vie si misérable et si infâme? dit l'empereur, les lèvres crispées de dégoût. Avant de te la prendre je te ferai subir de nombreuses tortures afin que tu confesses les profondeurs de ton crime; ensuite tu mourras de la Mort Lente.
Les mandarins se relevèrent et se précipitèrent sur Koueng-Tchou, tous les visages exprimant la rage et l'horreur.
—Mais, ajouta le Fils du Ciel, un autre a porté le coup. Ce lâche avait un complice, qu'est-il devenu?
—Qu'on le cherche! hurlèrent les assistants, qu'on l'amène, qu'on le mette en pièces! Où est-il? Quel est le monstre odieux qui a osé frapper le Souverain du Ciel?
Et ce cri retentit dans tout le palais.
Alors Ko-Li-Tsin apparut au milieu de la salle; il secoua sa tête spirituelle et fière, et, jetant son sabre sur le parquet:
—C'est moi, dit-il.
CHAPITRE IX
LE BAMBOU PERCE, LA POIX BRULE ET L'ACIER FOUETTE
L'homme qui a lu les sentences des poëtes et a reçu les enseignements des philosophes résiste avec courage aux plus dures épreuves;
Car il sait qu'il faut frotter le diamant, pour le polir,
Et que le Sage doit se plier aux circonstances, comme l'eau prend la forme du vase qui l'étreint.
Sous les larges terrasses qui soutiennent le Palais Impérial circulent, s'enroulent, s'enchevêtrent, comme de monstrueuses entrailles, des couloirs sans issue, où l'atmosphère, prisonnière depuis des siècles, pèse, lourde et malsaine. Jamais aucun rayon du jour n'a vu ce sinistre labyrinthe, et le pâle condamné qu'y poussent des bras cruels, après avoir entendu se refermer sur lui de terribles portes, perd bientôt le souvenir du soleil. Errant, les bras étendus, tâtant des deux mains les murs humides, il jette un cri de désespoir; mais son cri s'enfuit devant lui, se gonfle, se fait formidable, puis, en tournoyant, lui revient par un autre chemin, pareil à la clameur d'un monstre gigantesque; et bientôt le misérable, écrasé de terreur, se laisse choir, le cœur brisé, et meurt dans l'ombre intense, pleuré par la sueur froide des murailles.
Sous le palais même s'étendent des cachots affreux. Dans plusieurs tombe une pluie continuelle. Quelques-uns sont hérissés partout de minces lames tranchantes, qui laissent à peine assez de place pour le corps d'un homme. Si le prisonnier avance, recule ou s'appuie aux murs, mille blessures torturent ses membres; alors lui-même, affolé et furieux, se jette sur la mort. D'autres cachots, à la place du sol, montrent un lac profond, au centre duquel paraît une petite plateforme de marbre, si étroite que deux pieds y trouvent à peine leur place. Le condamné ne peut ni s'asseoir, ni se coucher, ni même changer de posture. Il est rare qu'après deux jours le malheureux ne se soit pas précipité dans le lac. Mais depuis la déchéance des Mings farouches ces prisons sont solitaires. L'empereur Kang-Si est glorieux et clément.
Pourtant, une salle souterraine, aux portes de bronze, reçoit quelquefois encore des juges graves et des prisonniers tremblants: bien des sanglots ont frappé ses voûtes de granit noir; bien des aveux ont été arrachés par le fer et les flammes à des bouches discrètes entre les murailles de ce lieu morne; et beaucoup d'innocents y ont avoué des crimes imaginaires pour échapper aux tortures. Cette salle précède les cachots terribles et se nomme le Palais de la Sincérité.
C'est là que Ko-Li-Tsin fut introduit peu d'instants après son arrestation. Il était calme. Il avait accompli sa volonté. Il était héroïque et serein. Il avait au cou une corde qu'un soldat tirait.
La lueur de quelques lanternes en soie rouge, portées par les gardes, ensanglantait les spirales de marbre noir qui montent du sol aux voûtes et les murailles confuses ou saillissent en caractères d'or les sentences des philosophes.
Au fond de la salle, sur une estrade, s'élève un fauteuil de laque, dont le dossier dessine une niche d'idole, et devant les marches de l'estrade, sur un vaste écran de satin noir, apparaît, finement brodé, le mystérieux symbole du Tang. C'est un lion monstrueux qui veut dévorer le Soleil: les poils de sa queue retroussée retombent comme les branches d'un saule; son corps est entièrement bleu; sa face, hérissée de moustaches roides, ouvre une gueule profonde, armée de dents; le Soleil est représenté sous la figure d'un jeune homme vêtu de blanc, dont le visage est rouge et qui a des yeux d'or.
Un mandarin-juge entra majestueusement et alla s'asseoir sur le fauteuil de laque; deux mandarins de second ordre se tinrent debout à côté de lui.
Des gardes firent avancer Ko-Li-Tsin en tirant la corde qui lui serrait le cou et lui enjoignirent de s'agenouiller. Mais il s'assit sur un bloc de marbre scellé au sol, qui était un tabouret de torture.
—Rebelle, dit le juge, quel est ton nom?
—Un joli nom, dit le poëte en s'inclinant avec politesse: Ko-Li-Tsin.
—Où es-tu né?
—Ah! j'étais fort jeune alors! et, comme je n'ai jamais vu mes parents, je ne sais pas où je suis né. La première fois que je me suis rencontré j'avais huit ans; c'était sur la place d'une belle cité, dans la province de Ho-Nan.
—Quels sont tes parents?
—Une rou-li sans doute et un immortel, dit Ko-Li-Tsin en riant.
—Impudent! s'écria l'interrogateur, ne te moque pas de la justice.
—Qu'elle ne me fournisse pas de sujets de moquerie. Je dis que je n'ai jamais vu mes parents, et elle me demande: quels sont tes parents?
Lorsqu'on a réuni les œufs dans une corbeille on ne saurait dire quelle poule a pondu cet œuf-ci ou celui-là;
Et quand les poulets, éclos dans le four de briques, se promènent dans la campagne, ils ne savent pas quels sont leurs parents.
—On ne te demande pas des vers, dit le juge en fronçant les sourcils.
—C'est une largesse que je vous fais.
—D'ailleurs, peu importent tes parents et ta naissance. Es-tu depuis longtemps dans la Capitale du Nord?
—Depuis deux jours.
—Et d'où viens-tu?
—Des champs, où l'air est pur et le vent doux.
—Avec qui es-tu venu?
—Avec l'empereur.
—Tais-toi, misérable! cria le juge.
Ko-Li-Tsin continua:
—Pour quelques-uns, Kang-Si est le Fils du Ciel; pour moi, le Fils du Ciel, c'est un autre.
—Ne blasphème pas, infâme, ou mille supplices vont déchirer ton corps. Mais, parle, pourquoi t'es-tu livré? Plusieurs affirment que ce n'est pas toi qui as porté le coup criminel.
—Ceux qui disent cela regardaient sans doute, au moment où j'ai frappé, si les troupes de cigognes n'arrivaient pas du septentrion.
—Tu as des complices: où sont-ils?
Le poëte se mit à balancer la tête en chantonnant.
—Ko-Li-Tsin ne le dira pas.
—Avoue, ou la torture saura t'arracher ton secret.
—Voici, dit Ko-Li-Tsin, en comptant sur ses doigts:
Lorsqu'on aura dépecé mon corps en cent morceaux et ouvert chacun de mes membres,
On ne découvrira pas dans quel lambeau de ma chair est caché le secret;
Et quand je ne serai plus qu'une boue sanglante, les lâches oreilles penchées vers mes débris fumants n'entendront aucun souffle traître.
Ainsi, juge vénérable, prépare tes instruments, remplace dans les sentences des Sages Compassion par Cruauté,
Et que tes rêves soient sereins.
—Nous allons voir, dit le juge en faisant un signe.
Deux bourreaux s'emparèrent de Ko-Li-Tsin et le dépouillèrent de ses vêtements; puis on le lia au tabouret de marbre. Un homme qui tenait un pinceau et un rouleau de papier s'assit à quelques pas.
—Tu peux jeter tout cela, dit le poëte.
Les bourreaux lui saisirent les mains et introduisirent sous chacun de ses ongles une lame aiguë de bambou.
—Remarquez, dit Ko-Li-Tsin, que mes ongles sont aussi beaux et aussi longs que ceux d'un prince. Vous allez les briser et les rendre semblables à ceux d'un homme vulgaire qui s'occupe de vils travaux. N'importe, faites.
Les bourreaux frappèrent avec de petits maillets sur les lames de bambou, qui s'enfoncèrent cruellement dans les doigts du poëte.
Il crispa ses orteils, ouvrit sa bouche, mais il lisait les sentences des philosophes en or sur le mur noir.
Lorsque de chacun de ses doigts s'élança un jet de sang vermeil, les bourreaux s'écartèrent. Ko-Li-Tsin, pâle, regarda ses mains, puis les étendit vers le juge.
—On parle beaucoup d'une fontaine qui se trouve dans les jardins de Yu-Min-Ué, dit-il. Elle est construite d'après un modèle étranger; c'est un grand cerf qui s'effraie au milieu d'un large bassin d'albâtre; des mille branches de ses hautes cornes sortent des jets d'eau limpide, et des chiens furieux l'entourent, crachant sur lui des hurlements liquides. Mais ne trouves-tu pas qu'une fontaine vivante, pleurant du sang, a des charmes plus nouveaux?
—Veux-tu parler? dit le magistrat qui froissait dans sa main sa barbe blanche et pointue.
—Je suis très-bavard de ma nature, dit Ko-Li-Tsin, et tout disposé à te soumettre les ingénieuses observations que j'ai faites sur la culture du riz pendant mon séjour dans les champs de Chi-Tsé-Po. Cela ne manquera pas de t'intéresser.
—Tu avoueras pourtant, dit le juge irrité.
—Non! dit Ko-Li-Tsin.
Les deux tortionnaires se rapprochèrent de lui; l'un portait de la poix enflammée dans un bassin de cuivre, l'autre tenait un poignard aigu.
—Maudits cuisiniers, dit le poëte, que préparez-vous là? C'est au moins le repas du mandarin des enfers; car je ne vis jamais pareil aliment.
—Tu vas en goûter, dit le juge.
—Tant mieux! lorsque j'aurai la bouche calcinée et la langue réduite en cendres, tu n'espéreras plus me faire trahir mes amis.
—Tu n'en mangeras pas, sois tranquille. Il importe qu'il ne soit rien fait à ta langue.
Le malheureux poëte sut bientôt de quoi il s'agissait. Un des bourreaux lui fit rapidement des ouvertures par tout le corps du bout de son poignard, et dans les blessures vives l'autre versa de la poix toute flambante. La douleur fut insupportable. Le visage de Ko-Li-Tsin se contracta horriblement. Il mit ses mains sanglantes sur sa bouche pour ne pas crier, et ses yeux étaient pleins de larmes.
Un silence profond régnait parmi les gardes: ils semblaient impassibles, mais tous retenaient leur souffle, et dans les poitrines immobiles les cœurs se serraient.
—Pauvre Yo-Men-Li! murmura Ko-Li-Tsin, elle serait morte.
—Veux-tu parler enfin? cria le juge.
—Attends, dit le poëte d'une voix railleuse. Je ne voudrais pas mourir sans avoir composé un poëme philosophique des plus importants; car, lorsqu'elle l'aura lu, la jeune fille adorable que j'aime se croira veuve et ne se mariera pas; ce qui rendra mon âme heureuse dans les pays d'en haut. Donne-moi donc de quoi écrire et laisse-moi songer.
—Cette fois ma patience est lassée! s'écria le juge en se levant.
Et il jeta sur le sol dix petites lamelles de fer. Les bourreaux, les ayant ramassées, se dirigèrent vers un brasier que deux eunuques activaient en soufflant.
—Ah! ah! dit Ko-Li-Tsin, tu dédaignes la poésie; cela augmente le mépris que j'avais pour toi. Ton maître Kang-Si, lui-même, a quelque estime pour les poëtes.
Quand les tortionnaires revinrent, chacun d'eux tenait à la main un martinet dont les longues lamelles d'acier flexible avaient été rougies au feu. On fit se lever Ko-Li-Tsin. Un homme s'approcha pour compter les coups. L'un des affreux instruments s'éleva, jetant des étincelles, puis retomba sur les reins du poëte. Les lames brûlantes s'enfoncèrent si avant dans la chair que le bourreau dut faire un effort pour les retirer, et arracha avec elles des lambeaux informes, grésillants. Ko-Li-Tsin était à bout de forces. Le second martinet se leva, puis retomba dans l'horrible blessure. Cette fois le poëte crut qu'il allait mourir, et il poussa un long cri.
—Grand empereur, venge-moi! hurla-t-il, en s'affaissant, évanoui.
Le juge leva le bras, les bourreaux se tinrent immobiles.
—Celui-ci est invincible, dit-il. Remettez-lui ses vêtements, poussez-le dans un coin, et introduisez le mandarin Koueng-Tchou.
On remit ses vêtements à Ko-Li-Tsin insensible, puis on le poussa dans un coin obscur.
Tous les regards se tournèrent vers la porte où apparut le grand dignitaire. Il avait une corde au cou; un soldat le tirait violemment. Sa large face était d'une lividité terreuse; ses yeux obliques et bridés laissaient filtrer des éclairs de rage haineuse; sa bouche épaisse se crispait de dédain sous sa moustache noire et tombante. Il portait encore la magnifique robe jaune et le manteau de cérémonie. Il jeta un regard rapide sur le tabouret sanglant et sur le sol jonché de lambeaux de chair. Bien qu'il demeurât impassible en apparence, il sentait l'effroi faire pâlir son cœur.
—Tu déshonores le Dragon à Cinq Griffes qui ouvre sans méfiance ses ailes sur ta poitrine, dit le juge dès que le mandarin fut devant lui; tu souilles la couleur impériale et tu rends odieux le globule de rubis rose. Arrachez-lui ses insignes d'honneur, ajouta-t-il.
Deux gardes s'approchèrent de Koueng-Tchou et portèrent leurs mains sur l'agrafe de sa robe. Mais, avec un grincement de dents, le mandarin les saisit à la gorge, chacun d'une main, si violemment que ces hommes, la face soudainement empourprée, chancelèrent. Koueng-Tchou les lâcha alors en les poussant rudement. Les yeux sanglants, les bras étendus, ils tombèrent en arrière, et leurs crânes éclatèrent sur les dalles avec un bruit atroce.
Les gardes, poussant un cri d'horreur, se précipitèrent vers leurs compagnons expirants, et s'agenouillèrent près d'eux. Le juge était devenu blême sur son trône de laque.
—Monstre, cria-t-il, sacrilége, que le Ciel me pardonne d'avoir vu cela! L'empereur est outragé, et le Dragon Auguste devient complice d'un assassin. Garrottez cet homme. Arrachez-lui ses vêtements; il est impossible que la robe glorieuse reste plus longtemps sur le dos de ce meurtrier infâme.
Tous se ruèrent vers Koueng-Tchou, qui se débattit furieusement. Le manteau de satin jaune s'empourprait dans le noble sang de Ko-Li-Tsin. Enfin le mandarin, dépouillé de sa splendeur, apparut dans une robe de dessous, étroite, qui se tendait sur son ventre puissant.
—Faites-lui subir la torture, et qu'il dénonce ses complices, dit le juge. Aucun supplice ne sera assez dur pour lui.
Koueng-Tchou regarda avec mépris celui qui était son inférieur quelques instants auparavant.
—Tu n'auras pas la joie de me faire souffrir, dit-il, car je hais mes amis presque autant que je hais leurs ennemis. Pour échapper bientôt à votre odieuse compagnie, je les trahirai sans attendre la torture.
—Parle donc, lâche! s'écria le magistrat.
—Voici, dit Koueng-Tchou. Il s'est formé une société révolutionnaire dont le but est de renverser la dynastie des Tsings. Elle se nomme la secte du Lys Bleu. De puissants bonzes en sont les chefs; ils ont élu un empereur sous le nom de Ta-Kiang au règne aimé du ciel. Un laboureur! ajouta le mandarin d'une voix ironique. Celui qui a frappé Kang-Si ne porte pas son vrai costume; c'est une femme, une concubine de Ta-Kiang. Comment a-t-elle disparu de la Salle du Repas Auguste? Je l'ignore. Celui qui s'est fait prendre pour elle se dit poëte; il est tout dévoué au laboureur. Le cœur de la révolte est à Pey-Tsin et réside, sous le regard des Pou-Sahs, dans la Pagode de Kouan-Chi-In. Vous savez tout.
Le juge médita pendant quelques instants afin de graver dans sa mémoire les paroles du traître.
—Je vais rapporter ces aveux, dit-il, au Chef des mandarins guerriers; et il enverra dans la Pagode de Kouan-Chi-In un Pa-Tsong suivi de deux soldats. Vous, ajouta le juge, parlant aux gardes, enfermez dans un cachot l'homme qui n'a point parlé. Quant à Koueng-Tchou, qu'il subisse sans retard le supplice de la Mort Lente, selon la volonté miséricordieuse de l'empereur.
Koueng-Tchou fut emporté, et quelques gardes se penchèrent vers le coin où on avait poussé Ko-Li-Tsin. Ko-Li-Tsin n'était plus là.
CHAPITRE X
LES PIEDS DU PENDU
Son âme, chassée à grand'peine de son corps, s'exhale autour de lui en une atmosphère pestilentielle;
Et lorsqu'il sera dans la terre, entre les pierres de sa tombe pousseront des herbes empoisonnées.
Les gardes poussèrent Koueng-Tchou dans un lieu entièrement obscur. Craignant de tomber dans quelque embûche, le traître demeura immobile.
Un homme, qui était un bourreau, entra, portant quatre lanternes. Il les suspendit aux quatre coins de la salle, qui se révéla tout entière.
Elle était de marbre noir, carrée, peu vaste, mais au plafond élevé. A son centre se dressait une très-haute échelle double, surmontée d'une planchette assez longue pour qu'un homme s'y pût coucher. Du plafond pendait un anneau noir.
Le bourreau demanda à Koueng-Tchou s'il comptait faire quelque résistance.
—Non, dit le mandarin.
—N'importe! dit l'autre. Et à l'improviste il lança circulairement une corde assez longue qui fit trois fois le tour de Koueng-Tchou; il avait retenu une extrémité de la corde, il saisit l'autre au passage, tira et noua: le mandarin était bien garrotté.
—Monte à cette échelle et assieds-toi sur la petite table, en attendant.
—Je ne puis monter, ayant les bras liés.
—C'est juste.
D'une seule main il empoigna Koueng-Tchou, monta vingt degrés de l'échelle et le posa sur la planchette. Cela fait, il ferma un œil, visa de l'autre le milieu du plafond, lança un fort lacet de soie qui passa dans l'anneau et retomba, en joignit les deux bouts, fit un nœud coulant, le mit au cou du patient, descendit de l'échelle, la retira vivement, et dit: Tu es pendu!
Puis il s'assit à terre, leva les yeux et reprit:
—Tu sais que ton complice s'est envolé? Oui, oui. Pour ma part, je crois que c'est une rou-li malicieuse. La corde te gêne? tu t'y habitueras. Si tu avais fait comme lui, tu ne serais pas ballotté entre le plancher et le plafond. Mais ton ventre majestueux ne pouvait pas te servir d'ailes. A propos de ton ventre, réjouis-toi, car il enflera singulièrement tout à l'heure. Ne te remues pas tant; tu forces le lacet à pénétrer plus avant dans ta peau. Tu vois que je suis aimable; si l'on apprenait que je t'ai donné un conseil je perdrais ma place. Tiens, tu es déjà bien rouge! D'ordinaire, tu dois avoir l'haleine courte. Attends, n'étouffe pas; voici ton lit.
Le bourreau replaça l'échelle sous le mandarin, monta, desserra le nœud et dit:—Repose-toi, honnête Koueng-Tchou. Si tu as un liang dans ta poche, je t'apporterai une tasse d'eau. Tu ne veux pas boire? Je comprends, tu es de mauvaise humeur. Il faut croire qu'un lacet de soie change beaucoup le caractère, car tous ceux que je pends sont comme toi. Mais, dit le bourreau, tu t'es assez reposé, je crois.
Il descendit de l'échelle et la retira en disant:
—Te voilà encore pendu.
Puis, s'étant assis à terre, il continua:
—Cependant, je ne crois pas que la mort par la pendaison soit plus désagréable qu'une autre, Je ne veux parler que des morts violentes, n'étant pas médecin, mais bourreau. Eh bien! je suis persuadé que la strangulation est pénible. Le pouce, longuement appliqué sur la gorge, doit faire du mal. Quant au supplice qui consiste à être coupé en dix mille petits morceaux, je te conseille, si tu t'échappes de mes mains (ce qui est infiniment peu probable), je te conseille de ne pas t'y faire condamner. Les Sages l'évitent; ils préfèrent la simple décollation, qui est rapide, étincelante et rouge. Tu aurais dû te borner aux méfaits qui s'expient par la décollation. Allons, tu deviens jaune maintenant? Je n'ai jamais vu d'homme aussi sensible à la pendaison. Quand tu étais mandarin, tu devais tirer la langue en montant l'escalier des terrasses. Me voilà, me voilà.
Il replaça l'échelle, monta et desserra le nœud.
—Écoute, vénérable Koueng-Tchou. J'ai une femme qui a été mère plusieurs fois. Je comprends qu'on chérisse ses enfants, les garçons bien entendu; les filles, on les vend. Le père le plus heureux en filles est celui qui n'a que des garçons. Eh bien! donne-moi quelques liangs, et j'irai, dès que tu seras mort, porter ton dernier salut à ton illustre épouse et à tes glorieux enfants. Tu ne veux pas? Tu as le foie bien dur. Quoi! tu ne désires pas que tes fils puissent un jour se dire avec mélancolie: «Notre père pensait à nous le jour où il a été pendu?» Tu as tort. Cependant, fais comme il te plaira. Ah! ah! tu respires un peu plus librement et ta langue rentre derrière tes dents?
Le bourreau descendit vivement et renversa l'échelle, en disant: «Descends au pays d'en bas, impérial Koueng-Tchou!»
Puis il alla décrocher les lanternes, regarda autour de lui s'il n'oubliait rien, et se dirigea vers la porte en passant sous le pendu, qui s'agitait; mais il rencontra l'échelle renversée, et, pour ne pas faire un petit détour, mit le pied dessus.
Alors il dut se passer quelque chose d'assez inattendu, car deux heures plus tard, lorsque des gardes entrèrent dans la salle, étonnés de la longue absence du bourreau, ils virent deux hommes aux faces horribles, aux langues longues, osciller l'un sous l'autre dans la nuit, le premier ayant le cou dans un nœud coulant, le second ayant la gorge entre les deux pieds du premier. Le pendu avait étranglé le bourreau.
CHAPITRE XI
LES AILES DU DRAGON
Sans doute une grand renversement a eu lieu, car ceux qui priaient combattent et les Sages se sont armés de glaives.
«Oh! oh I disent les Pou-Sahs des nuages, depuis quand les terrasses des pagodes sont-elles des champs de bataille?
»Et quels sont ces hommes qui renversent les statues d'or des Dieux vénérés?»
Ko-Li-Tsin, demi-mort dans un angle obscur de la Salle de la Sincérité, avait bientôt repris ses sens, pour souffrir de cruelles douleurs. Il entendit un vague murmure de paroles; c'était la voix du traître mandarin. Au nom de Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin tressaillit et essaya de se soulever. A travers la haie des soldats il vit Koueng-Tchou qui parlait d'un air fier.
—Le misérable! le lâche! et je n'ai pas la force de me traîner jusqu'à lui pour l'étrangler et lui faire rentrer sa trahison dans la gorge. Tout est perdu. On va envoyer des soldats vers l'empereur. Que faire? Il faudrait que Ta-Kiang fût prévenu. Hélas! je suis prisonnier et mourant.
Il sentit une main se poser légèrement sur son épaule, tourna la tête et, dans la pénombre, aperçut une femme qu'il lui sembla avoir entrevue déjà.
—Tu es courageux comme un Sage céleste, murmura-t-elle; tu as souffert plus que la mort pour ne pas me compromettre en disant la vérité. Je veux te sauver. Traîne-toi jusqu'à cette porte pendant que les gardes contemplent la méditation du juge et suis-moi.
—Ah! se dit Ko-Li-Tsin, c'est la femme qui m'a fait entrer dans le coffre.
Il se traîna sur les coudes, car ses mains étaient horriblement douloureuses,
—Se pourrait-il qu'elle me sauvât? pensait-il.
Le poëte s'était considérablement rapproché de la porte. Yu-Tchin le soutenait en tremblant.
—Encore un effort! disait-elle; les soldats ne regardent pas, tu vas être sauvé. Viens, pauvre meurtri! viens, je baiserai tes blessures!
Enfin ils se trouvèrent hors de la salle. Ko-Li-Tsin essaya de se lever; il ressentait d'atroces douleurs; des sanglots lui montaient à la gorge; mais on avait omis de lui rompre les jambes: il se tint debout.
—Courage, cher malheureux! dit Yu-Tchin à voix basse. Atteignons vite l'extrémité de ce couloir: on ne te cherchera pas d'abord sous cette voûte, car on croit qu'elle n'a pas d'issue. La porte de la prison où elle conduisait a été murée il y a longtemps sur un homme condamné à mourir de faim.
Ko-Li-Tsin s'appuyait aux murailles et faisait des efforts surhumains pour ne pas défaillir. Ils étaient dans une obscurité profonde, parce que Yu-Tchin avait refermé la porte de la Salle de la Sincérité; elle avait même prudemment poussé un verrou.
—Mais comment sortirons-nous, s'il n'y a pas d'issue? demanda Ko-Li-Tsin à voix basse.
—Il y a une ouverture carrée qui donne sur un des lacs du palais, dit-elle; c'est par là que je suis entrée. Un petit bateau attend sous cette fenêtre.
—Comment ferai-je pour me cramponner aux murailles, avec les nerfs douloureux de mes mains mutilées?
—La fenêtre est basse, tu n'auras qu'à te laisser glisser. Je passerai d'abord, et puis je te soutiendrai; car je veux te sauver. Quand nous serons hors d'ici je te soignerai, et quand tu seras guéri nous nous marierons, et nous serons heureux loin des palais.
—Oui, oui, bonne créature.
Ils arrivèrent devant la fenêtre. C'était en effet une ouverture carrée, percée très-bas dans la muraille. Elle apparaissait clairement dans l'obscurité.
—Laisse-moi passer la première, dit Yu-Tchin. Je te tendrai les bras afin que tu tombes doucement dans le bateau.
Elle se courba pour passer par l'ouverture, puis sauta sans hésiter.
Ko-Li-Tsin à son tour, se baissa, et, après avoir difficilement rampé, parvint à s'asseoir sur le rebord extérieur de la fenêtre.
—Laisse-toi glisser lentement, dit Yu-Tchin.
Ko-Li-Tsin essaya un mouvement.
—Oh! non, dit-il, le mur frôlerait trop rudement la plaie cruelle de mes reins.
—Comment faire? dit-elle avec désespoir.
—Attends.
Le poëte, s'aidant de ses coudes, se retourna et se mit sur le ventre, puis il s'efforça de descendre. La manœuvre d'abord fut aisée; mais lorsqu'il ne se tint plus à la fenêtre que par les coudes, il hésita; une sorte de vertige le prenait; il sentait qu'il lui faudrait se cramponner avec ses mains horribles, avec ses mains incapables de saisir, et qu'il sentait, si lourdes et si douloureuses, se crisper malgré lui.
—Tombe, disait Yu-Tchin, je te retiendrai. Ko-Li-Tsin ferma les yeux. Il lui semblait que tout tourbillonnait autour de lui. Il se laissa tomber, étourdi, effaré.
Au moment où son poids l'entraînait dans le lac, elle le saisit, et il se trouva assis sur la petite banquette d'un bateau qui faisait mille soubresauts, comme s'il eût été sur les vagues orageuses de la mer.
Yu-Tchin prit les rames et se hâta d'éloigner l'embarcation.
—Tu es sauvé! dit-elle en sanglotant de joie. Kouen-Chi-In m'a protégée. Vois-tu, je voulais savoir ce que tu étais devenu dans le coffre de laque, et je suis entrée dans le palais. Tout le monde était en émoi sur les terrasses et dans les galeries; j'appris qu'on avait voulu tuer le Fils du Ciel. Je me jetai la face contre terre en entendant cette nouvelle. On disait aussi que le jeune homme arrêté n'était pas celui qui avait porté le coup sacrilége; je m'informai de son visage et de son costume; je reconnus qu'il s'agissait de toi, et j'appris que tu étais dans la Salle de la Sincérité. Sans être vue, je me glissai dans cette salle. Là j'ai souffert autant que toi, pauvre innocent! je voulais me jeter aux pieds du juge pour lui demander grâce; mais on ne m'aurait pas écoutée. J'aurais été emprisonnée peut-être et, par suite, incapable de rien faire pour toi. Lorsque je vis qu'on te jetait dans l'angle de la salle, à quelques pas de la porte du couloir condamné, je conçus un vague espoir de te sauver, et, toute tremblante, je courus détacher un bateau; je ramai vigoureusement vers cette ouverture que je connaissais; je te rejoignis; et tu sais le reste.
—Tu es une bonne et charmante femme, dit Ko-Li-Tsin. Je ferai des vers à ta louange. Mais hâtons-nous de fuir, car je mourrais de chagrin si on me séparait de toi. Peut-on sortir de la Ville Rouge?
—Il est plus aisé d'en sortir que d'y entrer, dit-elle.
Le bateau toucha le bord du lac à un point très-éloigné du palais, et les fugitifs descendirent sur l'herbe épaisse, étoilée de fleurs. Yu-Tchin se dirigea à travers les jardins impériaux, en soutenant Ko-Li-Tsin; ensuite elle lui fit traverser des cours qu'il ne connaissait pas, et ils sortirent de la ville par la porte de l'Ouest, qui est celle des serviteurs. Ils avaient à peine franchi le pont qui saute le fossé qu'un murmure confus leur arriva de l'Enceinte Sacrée.
—Entends-tu? dit la femme effrayée, on te cherche. Le gong vibre; la cloche sonne, tout le palais est en rumeur. Fuyons! fuyons vite!
—Si je pouvais courir! dit le poëte. D'ordinaire je vais plus vite qu'un cheval furieux.
Par un hasard favorable, une chaise à porteurs de louage passait à trente pas devant eux.
—Par ici! par ici! cria Yu-Tchin. On a besoin de vous.
Les porteurs tournèrent la tête.
—La journée est finie, dirent-ils.
—Vous aurez un liang d'or, répliqua Ko-Li-Tsin.
Les porteurs s'approchèrent rapidement.
—Portez-moi vite à la pagode de Kouan-Chi-In, dit Ko-Li-Tsin en s'asseyant sur le petit banc couvert d'une étoffe de coton bleu.
Les porteurs se mirent en route.
—Pourquoi vas-tu à la pagode? demanda Yu-Tchin, qui marchait à côté de la chaise. Viens chez ma sœur qui est mariée; nous te soignerons toutes deux.
—Il faut avant tout remercier le Ciel, dit le poëte.
—La pagode est fermée à cette heure.
—Je saurai me faire ouvrir, dit Ko-Li-Tsin. Mais dès que j'aurai adressé quelques paroles à Kouan-Chi-In, qui t'a protégée, j'irai où tu voudras.
—Oh! oui, dit-elle; tu viendras. Le bonheur ne nous quittera plus. Tu es riche? Je ne suis pas pauvre; nous achèterons une maison loin de la ville, avec un jardin et un lac. Nous nous aimerons toujours; jamais nous ne resterons l'un sans l'autre; nous serons semblables aux tendres sarcelles.
—Oui! oui! dit Ko-Li-Tsin en souriant.
L'oiseau youen et l'oiseau youan seront jaloux de notre union.
Les Sages immortels se pencheront du haut des nuages pour nous voir,
Et la postérité nous offrira comme exemple aux époux.
Les porteurs s'arrêtèrent.
—Prends un liang d'or dans ma ceinture et jette-le à ces hommes, dit le poëte en sortant péniblement de la chaise; maintenant soulève le marteau de la porte que tu vois sous cette voûte, et frappe trois coups, puis deux, puis un seul coup.
Yu-Tchin obéit. La porte s'ouvrit aussitôt.
—En haut les Mings! chuchota Ko-Li-Tsin au jeune bonze gardien de la porte.
—En bas les Tsings! répondit celui-ci. Entrez.
Ko-Li-Tsin, suivi de Yu-Tchin, entra et dit rapidement:
—Ferme les portes. Donne l'alarme. Qu'on emplisse d'eau les fossés; les Tigres de guerre nous suivent.
Le jeune bonze ferma la porte à triple tour et courut vers la pagode, les bras levés.
La bonne Yu-Tchin, stupéfaite, considérait Ko-Li-Tsin qui marchait lentement dans l'allée de marbre.
Bientôt sur l'escalier d'albâtre de la pagode parurent des Tao-Sées portant des lanternes. Ils descendaient rapidement, puis couraient en criant. Le Grand Bonze lui-même sortit et marcha au-devant de Ko-Li-Tsin.
—Que s'est-il passé? demanda-t-il.
—Le sabre est sorti du fourreau, dit Ko-Li-Tsin, mais il n'est point entré dans la poitrine. L'enfant avait la main faible. Je me suis fait prendre à sa place, craignant que son cœur ne fût faible aussi devant la torture.
—On t'a torturé? dit le bonze. Tu n'as rien avoué?
—Rien, dit Ko-Li-Tsin; mais le mandarin a trahi. Des soldats vont venir s'emparer de la pagode. Il faut donc que Ta-Kiang parte. Le Dragon a des ailes, qu'il les ouvre.
—Tu parles bien, dit le Grand Bonze, le Fils du Ciel fuira. Nous avions prévu tous les résultats possibles de notre tentative; il y a des chevaux à la porte du pavillon impérial. Toi, viens vers Ta-Kiang.
Ko-Li-Tsin fit un effort pour se hâter.
—Oh! qu'as-tu, malheureux? dit le Grand Bonze. On t'a meurtri à ce point? Il faut avant tout panser tes plaies et te rendre la vie.
—Yu-Tchin se chargera de ce soin, dit le poëte; allons d'abord vers l'empereur.
—Quelle est cette femme? dit le bonze.
—Celle qui m'a sauvé et nous a sauvés tous.
—Qu'elle soit la bienvenue!
Et le Grand Bonze, aidant Yu-Tchin à soutenir le poëte, gravit l'escalier d'albâtre. Ils arrivèrent en peu de temps au pavillon qu'habitait l'empereur, et entrèrent dans une belle salle peu éclairée de quelques lanternes obscures.
—Approche, dit Ta-Kiang, après que le Grand Bonze l'eut à voix basse prévenu de la nécessité où le Dragon se trouvait de fuir sans perdre un moment.
Ko-Li-Tsin s'avança.
—Permets-lui de ne pas s'agenouiller, dit le Tao-Sée; il s'est fait presque tuer pour ne pas te trahir, et il est couvert de blessures.
—Tu as fait ton devoir en serviteur dévoué, dit l'empereur; je te récompenserai. Mais à présent écoute mes dernières paroles. Je pars, je vais, traversant les villes et les villages sur un cheval de bataille, soulever des peuples, entraîner des troupes à ma suite, et, grossissant mon armée à chaque pas, je reviendrai formidable. Toi, reste à Pey-Tsin, et sèmes-y la révolte. Donne des armes à tous les hommes robustes. Je te nomme général de l'armée que tu auras conquise. Aujourd'hui nous avons fait une faute. Si le sabre n'a pas atteint le cœur de l'ennemi, c'est que le sabre avait été confié à une main faible et indigne. Désormais que les femmes ne soient plus mêlées aux graves travaux. J'ai parlé.
—Maître, dit Ko-Li-Tsin, si tes ordres ne sont pas exécutés, c'est que je serai mort ou prisonnier.
Une musique guerrière se fit entendre dans le lointain.
—Voici les Tigres de guerre! s'écria le poëte; il n'est plus temps de fuir; nous sommes perdus.
Ta-Kiang lui lança un regard courroucé.
—Ne dis jamais devant moi qu'il n'est plus temps.
—J'ai tort, répondit Ko-Li-Tsin en baissant la tête. Le Dragon est invincible.
—Le Dragon peut être vaincu par le Dragon, dit le bonze; hâte-toi, Ta-Kiang! je te suivrai; car à ma voix les couvents et les pagodes se lèveront. Les soldats viennent du côté de l'Est, ajouta le Tao-Sée; fuyons par la porte occidentale. Toi, Ko-Li-Tsin, détends la pagode, occupe les soldats afin qu'ils ne nous poursuivent pas.
—Oui, dit le poëte.
—A présent, au revoir! Tu verras bientôt flotter la bannière du Lys Bleu.
L'empereur et le Grand Bonze descendirent les trente-deux marches d'un étroit escalier, montèrent à cheval et s'éloignèrent au galop, suivis d'une petite troupe de cavaliers armés qui portaient des lanternes.
—Puissent-ils bientôt revenir sous les longs plis glorieux de l'étendard des Mings! dit Ko-Li-Tsin.
Cependant la musique guerrière, qui s'était tue un instant, éclata soudain à peu de distance. On entendait aussi un bruit de pas réguliers et nombreux.
—Allons! dit le poëte à Yu-Tchin, qui le suivait toujours, inquiète et étonnée, allons, bonne créature, aide-moi à marcher, afin que je puisse donner des ordres et préparer la défense.
—Mais, dit Yu-Tchin, tu n'es donc pas un marchand de sabres?
—Non.
—Ah! dit Yu-Tchin. Qu'es-tu donc?
—Poëte et conspirateur, dit Ko-Li-Tsin en riant.
—Ah! dit Yu-Tchin.
Puis, elle ajouta:
—Veux-tu me permettre de panser tes plaies?
—Non, les nouvelles blessures guériront les anciennes.
Yu-Tchin se mit à pleurer.
—C'était bien la peine de te sauver de la mort, dit-elle, si tu veux encore t'exposer à mourir!
—Sois tranquille, Ko-Li-Tsin a la vie dure.
—S'il ne meurt pas, reprit Yu-Tchin, il sera tellement mutilé qu'il emploiera des siècles à se guérir et ne m'épousera jamais!
—Mort ou vif, Ko-Li-Tsin tiendra sa promesse.
Yu-Tchin essuya ses larmes. Ils étaient revenus sur la terrasse.
—Frappe ce gong de toute ta force, dit le poëte.
Yu-Tchin obéit: les bonzes accoururent.
—Voici mes soldats, dit Ko-Li-Tsin. Avez-vous exécuté mes ordres?
—Les fossés sont pleins d'eau, répondirent les Tao-Sées; les portes de fer sont bien closes, et chacun de nous est armé d'une hache et d'un sabre.
—Combien d'hommes êtes-vous?
—Nous étions trente; dix d'entre nous sont partis avec l'empereur.
—La victoire est impossible; mais que la résistance soit longue. Toi, Yu-Tchin, monte sur la plus haute terrasse de la pagode et suis des yeux la fuite des lanternes qui accompagnent l'empereur. Quand tu les verras courir dans la plaine, tu viendras me prévenir.
Yu-Tchin, résignée, s'éloigna.
—Les soldats franchiront le fossé en un bond, continua Ko-Li-Tsin, pâle et s'appuyant au mur; allez donc enlacer aux troncs des cèdres de traîtresses cordes habilement emmêlées, afin que nos ennemis s'y embarrassent les jambes et se prennent comme des mouches en des toiles d'araignées.
Un coup de marteau retentit sur la porte de bronze.
—Bien! ils attaqueront d'abord la porte de l'Est. A votre besogne! qu'un seul reste près de moi pour m'empêcher de tomber, et hâtez-vous pendant que je parlementerai avec les soldats.
Ko-Li-Tsin se fit porter devant la porte, qu'un second coup de marteau ébranla.
—Qui frappe ici après les heures prescrites? Qui vient troubler d'un bruit sacrilége le repos glorieux de la miséricordieuse Kouan-Chi-In?
—Ouvrez! cria le Pa-Tsong, c'est le Dragon à Cinq Griffes qui heurte.
—Le Dragon est-il blessé? le Ciel a-t-il besoin du secours du Ciel? En ce cas, je vais tirer de leur pur sommeil les Tao-Sées rigides, et ils se mettront en prières.
—Le Dragon se porte bien, malgré vos criminelles tentatives, et il vient faire sentir ses griffes aiguës à la chair des coupables.
—Ne cherche pas les coupables parmi les Sages qui servent Kuan-Chi-In; tu ne les trouverais pas.
—Ouvre donc, en ce cas. Si les coupables ne sont pas dans la pagode, pourquoi hésites-tu à ouvrir?
—Parce qu'un Tao-Sée doit du respect à la Mère de la Sagesse.
—Ta-Kiang, le rebelle, est ici! cria le Pa-Tsong; livre-le et je te laisserai la vie, bien que j'aie ordre de vous exterminer tous.
—Tu offenses les Pou-Sahs; je ne veux pas m'associer à ton crime, dit Ko-Li-Tsin en se retirant.
Les Tigres de guerre poussèrent des cris sauvages et trépignèrent sur les dalles.
—Cernez la pagode, dit le chef, et entrez tous malgré portes et fossés.
—Cerne, cerne, il n'est plus temps, murmura Ko-Li-Tsin.
Il revint sur la première terrasse; les bonzes se réunirent autour de lui.
—Que faut-il faire, maître?
—Montez sur la seconde terrasse, répondit Ko-Li-Tsin, car il est impossible de défendre la première. L'escalier d'albâtre est si large que nous tous, sur une même ligne, n'en fermerions pas l'entrée. Celui qui mène à la plate-forme que nous allons occuper est intérieur et étroit; nous en fermerons la porte et nous pourrons résister pendant quelques instants.
Ko-Li-Tsin et les bonzes envahirent la deuxième plate-forme.
Les soldats avaient franchi le fossé; mais ils s'embarrassèrent dans les cordes tendues entre les cèdres, et Ton entendait monter de toutes parts leur cri rauque et bestial.
—Démolissez les balustrades, dit Ko-Li-Tsin, et entassez leurs débris de distance en distance.
Les bonzes levèrent leurs haches et frappèrent les délicates sculptures. Une blanche poussière de marbre neigea autour d'eux.
Les assaillants s'étaient dégagés à coups de sabre des liens de soie qui avaient entravé leur marche; ils s'avançaient avec précaution, craignant quelque nouvelle embûche.
Un Tao-Sée, plus âgé que les autres, s'approcha de Ko-Li-Tsin.
—Maître, dit-il, je vais sans doute mourir ici; il faut que je t'apprenne où se cache le précieux trésor de la pagode. Les richesses qu'il enferme appartiennent maintenant à Ta-Kiang. Pendant son absence, tu peux les employer à le servir. Écoute donc: dans le socle de la statue de Kouan-Chi-In une porte s'ouvre sur l'escalier d'un souterrain....
Une flèche siffla à l'oreille de Ko-Li-Tsin. Le Tao-Sée, frappé à la tempe, tomba en arrière et mourut sans un cri. Son bras déjà roide tendait à Ko-Li-Tsin deux clefs d'or.
Le poëte se baissa, prit les clefs de ses mains sanglantes et les cacha dans sa ceinture.
Les Tigres de guerre avaient gravi l'escalier d'albâtre et hurlaient au pied de la pagode. Une nuée de flèches s'envola de leurs arcs bien tendus et vint égratigner les murs de porcelaine, par-dessus la tête des assiégés. Au même moment, la lune éclaira une avalanche tumultueuse de pierres et de marbre, dont la blancheur s'ensanglantait dans les épaules brisées et dans des crânes rompus.
—Bien! dit Ko-Li-Tsin; ils détériorent nos murailles, mais nous cassons leurs têtes.
Des gémissements se mêlaient aux cris de rage des assaillants.
—Jetez ce qui vous reste de projectiles avant qu'ils soient revenus de leur frayeur! cria Ko-Li-Tsin.
Une seconde avalanche tomba sur le dos des soldats, inclinés vers leurs compagnons blessés. Plusieurs ne se relevèrent pas.
Ko-Li-Tsin se pencha et regarda joyeusement le champ de bataille.
—Les Tigres de guerre ont les griffes coupées, dit-il.
Une flèche vint le piquer à l'épaule.
—Et ils mordent mal, ajouta-t-il en arrachant avec ses dents la flèche, qu'il cracha aux soldats.
—Femelle d'âne! cria le Pa-Tsong à celui qui avait lancé la flèche; ne tire pas sur celui-là; nous avons ordre de le prendre vivant. Le bourreau se chargera de lui. Mais enfonçons les portes et escaladons les murs.
Les Tigres de guerre se ruèrent sur la pagode; des coups de hache ébranlèrent les portes en bois de fer, et les parois du monument se couvrirent de corps agiles qui, s'accrochant aux saillies des colonnes, montaient rapidement.
Ko-Li-Tsin était anxieux.
—Nous n'avons plus rien à leur jeter, disait-il.
Il regarda autour de lui: il ne vit que les colossales statues dorées des Dieux, immobiles, de loin en loin, sur des piédestaux incrustés de turquoises.
Les portes craquaient lugubrement. On entendait la respiration haletante des soldats qui approchaient. Le poëte regarda les Dieux tranquilles: il semblait leur demander conseil. Tout à coup il s'élança vers l'un d'eux, et, oubliant ses blessures, le poussa violemment des mains et des genoux. Le Dieu s'inclina vers l'ennemi, lui montrant sa large face souriante, puis, bloc terrible détaché de son piédestal, s'abattit pesamment, et les corps qu'il rencontra furent aplatis sur les dalles de marbre.
—Ah! ah! cria Ko-Li-Tsin aux bonzes, le Ciel nous vient en aide! Suivez mon exemple. Vous n'avez plus de pierres? jetez des Dieux aux soldats de l'empereur.
Les bonzes s'arc-boutèrent aux socles des statues et bientôt de mainte partie de l'édifice descendit une masse énorme et brillante.
Les soldats restaient atterrés sous cette pluie formidable de Dieux d'or. Le plus profond silence régnait parmi eux. Aucun gémissement ne s'élevait, car ceux qui étaient atteints ne criaient plus.
Cependant, après quelques instants d'effroi, les Tigres de guerre reprirent courage, recommencèrent l'ascension, et bientôt des mains s'accrochèrent aux rebords de la terrasse. Les premières furent abattues à coup de haches; mais un soldat mit le pied sur la plate-forme. Un bonze, s'élançant vers lui, l'enlaça; ils luttèrent quelques minutes au bord de la terrasse; puis, s'entraînant mutuellement, roulèrent ensemble sur les piques aiguës des Tigres de guerre. D'autres soldats succédèrent au premier, et Ko-Li-Tsin, appuyé à la muraille, se disait: «Je suis à bout.» Ses blessures, aggravées par la fatigue, saignaient. Il sentait ses forces et sa vie s'en aller avec son sang; ses yeux troublés ne distinguaient plus les bonzes des guerriers impériaux. Alors une voix tremblante, la voix de Yu-Tchin, dit à son oreille: «Tes amis sont sauvés; ils courent dans la plaine.»
—Ah! dit Ko-Li-Tsin en fermant les yeux.
Il entendit encore les cris de triomphe des Tigres de guerre et les soupirs des bonzes égorgés. Puis il s'évanouit entre les bras des soldats qui le chargeaient de chaînes.
CHAPITRE XII
L'HÉRITIER DU CIEL
La lune monte vers le cœur du ciel nocturne et s'y repose amoureusement.
Sur le lac lentement remué, la brise du soir passe, passe, repasse en baisant l'eau heureuse.
Oh! quel accord serein résulte de l'union des choses qui sont faites pour s'unir!
Mais les choses qui sont faites pour s'unir s'unissent rarement.
La nuit emplissait la Salle du Repas Auguste lorsque Yo-Men-Li, cachée dans les longs plis de la nappe de satin, se réveilla de son évanouissement.
—Où suis-je? dit elle en regardant avec effroi l'obscurité. Dans un affreux cachot, sans doute.
Elle tâta le sol, en craignant de poser la main sur une boue humide ou sur quelque reptile flasque. Elle sentit la fraîcheur lisse des dalles d'albâtre et de la soyeuse étoffe qui traînait à terre.
—Que s'est-il passé? dit-elle. L'empereur était sur son trône de bronze. Calme, il rêvait. Moi, je l'ai frappé d'un sabre aigu. J'avais du sang dans les yeux; j'avais peine à voir clair. Le Fils du Ciel s'est levé avec un effroyable fracas d'orage; j'ai pensé que le tonnerre venait défendre l'empereur. Mais ensuite je ne me souviens pas. Pourquoi ne m'a-t-on pas enchaînée? Pourquoi ne m'a-t-on pas tuée? Ah! s'écria-t-elle en se levant brusquement, j'ai entendu le mandarin demander grâce. Le mandarin nous a sans doute trahis. Il faut que j'avertisse Ta-Kiang. Il faut qu'il fuie.
Elle fit quelques pas, les bras étendus.
—Hélas! dit-elle, comment se diriger, aveugle, dans un lieu inconnu?
Tout à coup elle poussa un cri étouffé, se rejeta en arrière, puis demeura immobile; les rapides battements de son sang faisaient à ses oreilles comme un bruit de pas lointains. Qu'avait-elle donc vu? Sur le sol, une chose informe, phosphorescente, brillait sans éclairer. Et Yo-Men-Li fixait sur cette chose un regard plein d'épouvante.
—Me voilà redevenue une enfant sans courage, dit-elle. J'ai peur, je n'ai plus mon cœur de jeune garçon, je suis une femme qui tremble pour sa vie inutile, et j'oublie Ta-Kiang. Au lieu de courir le prévenir du péril, je reste ici sans souffle. Peut-être dans ce moment des soldats se dirigent vers sa retraite; ils vont l'arrêter, le tuer. Oh! quand je devrais mourir, je vaincrai cet effroi qui me glace.
Yo-Men-Li se précipita sur la chose luisante et y posa les mains; elle faillit s'évanouir en sentant des écailles humides et froides; cependant elle ne retira pas ses doigts.
—Si c'est un monstre venu de l'empire des Ye-Tioums, qu'il me dévore tout de suite, pensa-t-elle.
Mais soudain elle s'écria:
—C'est le poisson coupable, le complice de mon crime!
Et elle se recula vivement; mais le plat d'or que son pied heurta rebondit sur les dalles et un bruit métallique éclata dans l'obscurité.
Yo-Men-Li s'enfuit, égarée.
—Je veux sortir de cette salle, soupira-t-elle, car toutes les terreurs y habitent.
Elle atteignit la muraille et chercha frénétiquement une issue; un lourd rideau s'écarta sous sa main; palpitante, elle se précipita hors de la Salle du Repas Auguste.
Une clarté presque insensible emplissait la chambre où Yo-Men-Li venait d'entrer; c'était une lumière vague, indécise, n'éclairant rien, mais blanchissant doucement l'obscurité; on eût dit de la neige sous une nuit noire: la lune s'était levée et caressait faiblement les fenêtres où s'enchâssaient entre des nervures d'or des coquillages nacrés aux pâles transparences.
Yo-Men-Li avança d'un pas ferme; mais le claquement de ses semelles sur le sol lui fit peur.
—S'il y avait des hommes dans cette chambre, pensa-t-elle, des hommes endormis qui s'éveilleraient brusquement! oh! combien leur effroi serait moins violent que le mien!
Elle retint son souffle et marcha lentement. Parfois elle frôlait le ventre rebondi d'un grand vase de porcelaine ou le rebord d'une balustrade de laque. Soudain le bruit de ses pas s'éteignit; elle foulait un épais tapis de fourrures: sans s'en apercevoir elle avait pénétré dans une autre salle. Elle s'arrêta, épouvantée: elle voyait de toutes parts, dans les murailles, des yeux flamboyants qui la regardaient avec courroux; on eût dit d'une troupe innombrable d'affreux oiseaux aux prunelles lumineuses, perchés sur des buissons noirs.
Yo-Men-Li cacha son visage dans sa main.
—J'ai versé le sang du Ciel, murmura-t-elle; j'ai vu sur la poitrine auguste une larme rouge au milieu des pierreries; voici les Pou-Sahs terribles qui demandent vengeance. Oh! Ta-Kiang! Ta-Kiang!
Pour calmer son cœur elle pensa au fier regard et au front superbe de celui qu'elle adorait.
Elle releva la tête; les yeux dans les murailles brillaient toujours. Cependant elle vit un large espace complètement noir. Baissant les paupières et étendant les mains, Yo-Men-Li se dirigea rapidement vers lui. C'était une porte. La jeune fille en écarta les draperies moelleuses, puis elle resta immobile sur le seuil.
La lune éclatait, bleue et claire, de l'autre côté du rideau; mais ce n'était pas une chambre qu'elle éclairait; c'était un lac. Yo-Men-Li vit distinctement des roseaux et des bambous se refléter dans l'eau pure, des saules fins y tremper leurs branches, et des nénuphars entr'ouvrir leurs coupes blanches à sa surface. Plus loin elle vit un pont léger qui se courbait; et, auprès des rives, des cormorans dormaient, un pied dans l'eau.
—Il me faudra donc revenir en arrière et traverser de nouveau ces salles effrayantes, dit Yo-Men-Li avec désespoir.
Elle tourna la tête et vit les yeux farouches qui brillaient comme des étoiles rouges.
—Oh! non; j'aime mieux mourir tout de suite.
Laissant retomber la draperie, elle descendit la pente de la berge et avança sa tête, qui se refléta dans l'eau.
—Ta-Kiang! soupira-t-elle.
Et, prise de vertige, elle s'élança, faisant fléchir les roseaux et tomber de clairs diamants qui roulèrent sur le lac. Mais son pied rencontra une surface solide. Le lac n'était qu'un vaste miroir, fait d'acier lumineux.
—Quoi! dit Yo-Men-Li, l'eau elle-même me repousse et la mort ne veut pas de moi!
Tout affolée par le miracle, elle courait en sanglotant parmi les roseaux et les bambous de satin.
—Il faut pourtant que je sorte du palais! s'écria-t elle en s'arrêtant subitement; il s'agit bien de mourir inutile et criminelle! Il faut sauver Ta-Kiang: ma vie n'est pas à moi.
Elle se dirigea, haletante, vers le petit pont d'albâtre découpé et monta quelques marches où se tordaient des branchages de corail aux fleurs de topaze.
—J'arriverai peut-être dans le jardin impérial, dit-elle.
Elle marcha sans hésitation. Mais, de l'autre côté du pont, elle se retrouva dans l'obscurité. Elle entendit un mugissement sourd, pareil au murmure d'une cascade lente ou aux vibrations lointaines d'un gong.
—Où suis-je? Hélas! dans le palais encore, et les soldats sont en marche sans doute, et je n'arriverai pas avant eux, et Ta-Kiang sera perdu!
Elle se mit à pleurer silencieusement, puis une autre terreur l'envahit.
—Je suis peut-être dans la chambre du Fils du Ciel! Si j'allais le voir apparaître avec sa poitrine sanglante et son visage terrible! Oh! je mourrais d'épouvante. Je ne veux pas le voir, l'empereur courroucé.
Elle marcha rapidement devant elle. Ses pas légers éveillaient un bruit lourd et profond. Yo-Men-Li crut que toute une armée de guerriers aux cuirasses de bronze s'était levée derrière elle. Elle poussa un cri d'agonie et se mit à courir, éperdue, au milieu du tumulte qui grossissait formidablement.
Soudain, en face d'elle, un rideau s'écarta, laissant passer un flot de clarté. Éblouie, la jeune fille chancela. Elle allait tomber sur le rude sol, lorsqu'un bras rapide la saisit et l'emporta.
Quelques instants après, le front baigné d'eau parfumée, le corps enveloppé de fourrures et enfoncé dans des coussins, Yo-Men-Li ouvrit ses yeux encore voilés de larmes et les promena lentement autour d'elle.
Elle se trouvait dans une chambre somptueuse, qu'éclairaient quatre lampes de porphyre posées sur des trépieds de bronze. Les murs, jusqu'à la moitié de leur hauteur, étaient revêtus d'une épaisse couche de laque noire où mille réseaux d'or formaient des cadres irréguliers, et, dans ces cadres, des tortues à la carapace couleur d'azur traînaient de longues queues en fils d'argent, des grues aux pieds grêles poursuivaient des mouches d'émeraude, des oisillons aux ailes écartâtes serraient dans leurs griffes d'or des branches transversales. Et des jonques passaient sur des lacs bleus, et des guerriers grimaçaient devant des tigres furibonds. La partie supérieure des murailles était voilée d'un satin pur où des broderies éclataient. Au plafond s'entre-croisaient bizarrement des poutres rouges, vertes, dorées. Yo-Men-Li vit encore, sur un socle de jade vert, deux chiens monstrueux en cuivre jaune; debout sur leurs pattes de devant, la tête entre les pattes, montrant deux gros yeux de porcelaine, la queue hérissée en un fantastique panache, ils soutenaient sur leurs pattes de derrière une large étagère où bruissaient lumineusement de grandes coupes d'or pleines de pierreries. Entre des portes fermées de lourdes draperies, d'immenses vases de porcelaine renflaient leurs flancs polis; enfin, au milieu de la chambre, une table de laque rouge déroulait ses formes rares. Elle semblait une ceinture de brocart écarlate qui, laissant à terre un de ses bouts ployé, se lèverait comme un serpent, puis, formant un angle brusque, s'étendrait horizontalement pour redescendre bientôt, et enfin remonter en deux degrés d'escalier dont le dernier, restant suspendu, se terminerait par l'enroulement de l'autre bout de la ceinture. Sur le plus haut degré était posé un vase où trempaient de larges pivoines, sur l'autre un plat chargé de fruits mûrs; la tablette horizontale portait une pierre à broyer, un bâton d'encre, les Quatre Livres et un porte-pinceau taillé dans une pierre fine.
Yo-Men-Li regardait vaguement, sans se rendre compte de ce qu'elle voyait. L'atmosphère doucement tiède de la chambre l'engourdissait. Elle était couchée sur le banc d'honneur; près d'elle une grande cigogne d'argent laissait pendre de son bec deux lanternes de verre dépoli. La jeune fille, toujours effrayée, considérait ce grand oiseau.
—Es-tu bien ou mal, pauvre petite? dit une voix à ses pieds. Tu étais si froide tout à l'heure que je t'ai crue morte pour toujours.
Yo-Men-Li tressaillit et baissa la tête vers un jeune homme accroupi non loin d'elle et qui lui souriait.
—Qui es-tu? dit-elle, tremblante.
—Est-ce que je te fais peur? dit le jeune homme d'une voix douce. Je suis le prince Ling, quatrième fils du grand Kang-Si, et je n'ai pas le cœur cruel.
—Le fils de Kang-Si! s'écria Yo-Men-Li, en mettant ses mains sur ses yeux.
—Tu ne veux pas me voir? dit le prince en se dressant. Kang-Si est un empereur glorieux et bon. Pourquoi ne veux-tu pas voir le fils de Kang-Si?
La jeune fille leva sur lui ses beaux yeux sauvages et humides. Le prince Ling paraissait n'avoir pas plus de dix-sept ans. Son visage à l'ovale pur était olivâtre et limpide. Ses longs yeux, pleins de passion, étincelaient fièrement. Sa bouche ressemblait aux pêches d'automne. Il portait une robe de satin jaune brodée d'or, et le Dragon Impérial ouvrait ses ailes sur sa poitrine.
—Mais toi-même, qui es-tu, cher petit frère? reprit le prince, qui regardait en souriant les vêtements menteurs de Yo-Men-Li. Dis-moi pourquoi tu es ainsi vêtue, et pourquoi tu étais à cette heure dans la Salle d'Airain, faisant un tapage si épouvantable? Ne voulais-tu pas me tuer, comme on a voulu tuer aujourd'hui mon père bien-aimé?
La jeune fille frissonna; mais le prince lui riait si doucement qu'un peu rassurée, elle pensa: «Il faut cacher l'émoi de mon cœur et user d'artifice. Ce jeune homme me fera sortir du Palais.»
—Laisse-moi, dit-elle, m'agenouiller devant toi et te rendre l'hommage qui t'est dû.
—Regarde-moi avec des yeux moins sombres: ainsi tu caresseras mon cœur plus agréablement que par un salut.
Yo-Men-Li s'était levée, écartant les fourrures qui l'enveloppaient.
—Je dois m'humilier devant l'Héritier du Ciel, dit-elle, devant le maître futur de l'Empire.
Le jeune homme s'assit sur le banc d'honneur, et, prenant les mains de Yo-Men-Li, il l'attira près de lui.
—Laisse-moi tenir tes petites mains et parle-moi avec ta douce voix d'oiseau. Je serai plus honoré que si tu frappais le sol de ton front.
Yo-Men-Li, frémissante, n'osait pas retirer ses mains.
—Tu ne sais donc pas, adorable amie, continua le prince Ling, que si tu étais entrée ailleurs que chez moi on t'aurait emprisonnée et torturée pour savoir ce que tu faisais la nuit dans le Palais Sacré? Je suis bien heureux que le Pou-Sah des rencontres t'ait conduite vers moi. Dis-moi qui tu es, et je serai plus glorieux qu'un immortel.
La jeune fille essaya de se dégager.
—Grand Prince, dit-elle, je ne dois te parler qu'à genoux.
—Oh! non, dit-il; si tu te mettais à genoux devant moi j'aurais envie de pleurer, comme si je voyais la claire lune tombée sur la terre. Dis ton nom, je l'écouterai avec recueillement.
Yo-Men-Li était émue et confuse; jamais on ne lui avait parlé ainsi.
Si Ta-Kiang me disait cela, pensa-t-elle, je mourrais de délices.
L'héritier du Ciel attendait, la regardant tendrement.
—Je suis coupable, dit Yo-Men-Li. J'ai voulu, curieuse et sacrilége, voir la Ville Mystérieuse. J'ai revêtu les habits de mon jeune frère; je me suis introduite dans le Palais à la suite d'un cortége; mais, juste châtiment de mon crime, je me suis égarée dans la nuit effrayante.
—Chère criminelle! dit le prince Ling, en caressant doucement le cou de Yo-Men-Li, si un autre que moi savait cela, on ferait bien mal à ce joli cou, pareil au jade laiteux; moi, pour le punir, je vais le charger d'une lourde chaîne.
Le jeune homme retira de son cou un collier en perles de Tartarie, et le plaça sur les épaules de Yo-Men-Li. Le collier retombait trois fois vers la poitrine de l'enfant. Elle était adorable au milieu de ces fourrures éparses et de ces lueurs de perles, avec son beau visage inquiet et fier.
Le prince la regardait, stupéfait et ravi.
—Comme tu es belle! disait-il. Je ne peux pas croire que tu sois une femme. Tu es une rou-li. Tu vas disparaître, te changer en oiseau, t'envoler et me laisser seul, pour toujours désespéré. Écoute: Mon père veut que je choisisse des épouses, car j'ai dix-sept ans. Chaque matin on conduit vers moi des jeunes filles choisies parmi les plus nobles et les plus belles de l'Empire. Je les regarde avec indifférence. Mon cœur reste froid, et mon père bien-aimé me réprimande. Je n'ai jamais aimé aucune femme; mais, ce soir, j'ai choisi mon épouse, et demain, à son réveil, mon père sera heureux.
—Non! dit Yo-Men-Li avec terreur, non, magnanime prince, je ne puis être ton épouse: je suis fiancée depuis longtemps.
—A qui? à qui? s'écria le jeune homme en pâlissant. Tu ne peux être fiancée; tu ne l'es plus, puisque je t'aime! Personne ne viendra te disputer à moi. Quel est celui qui t'aime? continua-t-il en fronçant les sourcils, je le tuerai; si tu neveux pas dire son nom, j'exterminerai tous les jeunes hommes de l'Empire, et quand nous serons seuls, enfin tu seras libre!
—Je suis fiancée, mais je ne me marierai pas, dit Yo-Men-Li avec un soupir où il y avait des larmes.
Le prince se méprit sur le sens de cette parole.
—Pardon, dit-il avec un regard plein de soumission suppliante. Je t'ai parlé durement, à toi! Mais tu me disais des choses cruelles. Tu seras mon épouse, la seule, entends-tu bien, et, plus tard, je te ferai impératrice rayonnante, et je t'adorerai sans fin.
—Ta-Kiang, pensait Yo-Men-Li, pourquoi n'as-tu pas le cœur de ce jeune homme?
Le prince avait les yeux humides et souriait.
—Tu ne souffres plus, au moins? dit-il. Tu es si pâle! Comme tu as eu peur, pauvre petite, toute seule dans la nuit. Si j'avais su que tu étais dans le palais! Mais, dis, veux-tu que je te fasse voir les merveilles de la Ville Rouge? Viens, tu prendras tout ce que tu trouveras beau. Non, tu ne veux pas. Tu es lasse, veux-tu dormir? Je mettrai mon bras sous ta tête, et je ne bougerai pas.
—Je veux partir, s'écria Yo-Men-Li en se levant brusquement. Grand prince, tu es bon; indique-moi la route; fais-moi sortir d'ici!
—Oh! non, dit le prince avec inquiétude; tu ne partiras pas. Ta seule présence a bouleversé mon âme. Je suis transformé, comme un ciel noir où se lève la lune. Ne me replonge pas dans l'ombre; je ne pourrai plus y vivre. Je veux rester éternellement lié à toi, comme la lumière au soleil.