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Reading edition
Le Démon Secret LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cᴵᴱ ——— DU MÊME AUTEUR
PARUS
Les moments perdus de John Shag3 fr.
L’Esprit impur, roman. In-166 fr.
Fantasques, poèmes. Petit in-822 fr.
Le Démon Secret, roman. In-166 fr.
Pour l’Amour du Laurier, roman. In-16.6 fr.
SOUS PRESSE
Le Bar de la Fourche, roman. In-166 fr.
L’Enfant qui prit peur. In-166 fr.
Copyright by Éditions G. Crès et Cⁱᵉ, 1921. Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
GILBERT DE VOISINS
Le Démon Secret
Out, out, brief candle! Life’s but a walking shadow: a poor player That struts and frets his hour upon the stage, And then is heard no more: it is a tale Told by an idiot, full of sound and fury, Signifying nothing. W. S.
NOUVELLE ÉDITION PARIS LES EDITIONS G. CRÈS & Cⁱᵉ 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 MCMXXI A BINET-VALMER Au frère et à l’ami de chaque jour.

LE DÉMON SECRET
Mercredi, 6 février.
Je considérais ma table, ou bien encore le feu dans la cheminée, et, de temps à autre, ma lampe, quand l’entrée de Ted Williams me fit quitter cette inspection où je tâchais de trouver quelque plaisir.
Il vint à moi en souriant, et me dit, sûr de lui-même comme à son ordinaire:
«Je parierais que tu ne fais rien!
—Gros malin! m’écriai-je. Voilà qui est évident! Je ne fais rien, ou, du moins, rien que d’inutile et d’improfitable, mais, puisque te voilà, je cesserai aussitôt la seule occupation qui m’absorbe depuis hier: l’ennui!—Assieds-toi, fume, parle, renseigne-moi sur le temps, la politique, la dernière en date de tes passions, désigne-moi son objet: œuvre, pensée ou créature, et, s’il s’agit d’une créature, n’omets surtout pas de la dépeindre exactement.—Il y a trois jours que je ne suis sorti; j’ai oublié la couleur du ciel, le régime sous lequel nous vivons, et je n’ai pas vu de femmes, si j’excepte Clotilde que, d’ailleurs, tu ne verras pas, car elle fait, à cette heure, des emplettes indispensables chez sa modiste.—Allons, mon ami, bavarde! bavarde sans contrainte! J’ai peur de l’ennui plus que de la peste et je m’ennuie à mourir! j’ai peur du spleen plus que d’un supplice chinois et le spleen ne me quitte guère! je ne travaille pas... je crois, ma parole! que je ne rêve même plus! et, pourtant, je continue à vivre, partiellement, de façon inférieure, comme les escargots d’un potager.—Bavarde! le bruit de tes paroles m’occupera! ou, mieux, toi qui sembles un homme tout à fait sain, mon vieux Williams, donne-moi un conseil qui ne soit ni trop banal ni trop absurde et tire-moi de ce marécage.»
Ted Williams me regarda et fit la moue en balançant son monocle.
Je lui avais trop souvent présenté le spectacle qu’offre un être démoralisé pour qu’il s’en étonnât outre mesure, mais, comme il a pour moi une affection solide, il écoute mes plaintes attentivement. Souvent, il propose un remède et j’eus parfois à me louer de cette intervention.
«Pourquoi donc mènes-tu une vie aussi stupide? dit-il brusquement. Quand sera-t-elle prise, cette décision de jeter à la porte une maîtresse insupportable? Quelle honte t’arrête? Enfin, pourquoi ne travailles-tu pas, comme avant? Depuis quand n’as-tu pas sali une toile? Tu t’amusais à écrire. Pourquoi ne pas continuer?
—Mon cher Ted, interrompis-je, ton affection t’entraîne. Tu proposes une guérison trop complète. Autant dire: pourquoi n’être pas blond, au lieu d’être brun? Pourquoi garder tes yeux noirs, quand le regard des yeux bleus est plus clair?... C’est insensé!—Je n’ignore pas que tu montres peu de goût pour mon amie, mais je suis attaché à Clotilde par une tresse de fils obscurs. Rompre ce lien supposerait une vigueur qui me fait défaut. Et puis, vois-tu! je me console, à l’aide de la pipe d’être harcelé par cette mouche d’or. Tu m’as appris à fumer. C’est le plus grand service que tu pouvais me rendre. L’opium adoucit le martyre de mes amours. Tu me demandes enfin pourquoi je ne travaille pas! mais, mon pauvre ami, c’est que, proprement, je n’ai plus rien à dire! Il faut vivre pour rêver, or je ne vis que d’ennuyeuses heures; c’est donc par elles que mon rêve se forme, et c’est au spleen seul que j’aboutis, car le spleen n’est pas autre chose que la transposition en rêve de l’ennui. Voilà pourquoi je ne peins plus! voilà pourquoi je n’écris plus!
—Mais, s’écria Ted, travaille quand même! Raconte ton spleen, raconte ton opium, raconte Clotilde! Oui, raconte cela! On n’assassine jamais mieux une douleur de nature basse qu’en la prostituant!»
... Et alors, je me tus et me pris à songer.
Samedi, 9 février.
L’idée se développa.—Peu à peu, je me résolus à fixer le procès-verbal de mes délibérations intérieures.
Singulière démence!
S’il est agréable, voire utile, de noter ses gestes quand ils sont illustres et de s’en fournir ainsi une sorte de mémorandum, je ne conçois pas bien quelle vertu relève le journal d’un homme obscur qui ne représente que lui-même, quand cet homme ne se distingue d’aucune façon particulière.
Vieux de quelques décades, les mémoires d’un bourgeois de Paris renseignent sur l’état des mœurs et la température moyenne des passions, à une époque où les rares gazettes étaient muselées, mais, de nos jours, les feuilles grises qui tombent chaque matin de l’Arbre de Science nourrissent abondamment ces archives où puiseront nos arrière-neveux si, par une étrange aberration, ils s’intéressent jamais à notre pauvre époque.
J’écris donc pour mon seul plaisir, comme un autre prendrait des clichés photographiques du paysage, étant voyageur, ou bien encore, s’il était sociable, des figures humaines qui passent devant ses yeux.
«J’entends, direz-vous, mais... quel besoin d’écrire?»
Que voulez-vous! quand le vin est tiré!... Si j’avais pris quelques précautions élémentaires, j’eusse pu m’amuser, à l’heure que voici, au lieu de gratter ma plaie, mais, comme je fus insouciant, qu’il semble trop tard pour y remédier, et que se plaindre est superflu, j’entreprends de mettre ma blessure à vif, du mieux que je pourrai.
Donc, m’étant laissé gagner par cette maladie, je vais en suivre le cours. La tâche me sera facile, car le malade m’est très cher. Je lui tiendrai le pouls, j’ausculterai son cœur, et, spectateur qui se regarde vivre, je serai l’acteur qui s’écoute parler.
Pour quelques sous, j’ai fait l’emplette de ce cahier:
«Est-ce pour des comptes, Monsieur?» demanda la papetière.
Elle ne croyait pas si bien dire!
Oui, dès que j’aurai vécu quelques jours, je viendrai totaliser, sur ces pages, les peines qu’ils m’auront causées.—Sans doute ne parlerai-je guère que du goût délicieux de mon opium de Benarès, du mauvais goût de Clotilde, mes amours, et de l’âpre goût de mon spleen, surtout de l’âpre goût de mon spleen... Il est, en somme, la seule manifestation de moi-même qui sache encore m’intéresser.—Je crains qu’il devienne chronique.—Eh! qu’importe! ses figures sont assez changeantes pour retenir, assez subtiles pour intriguer et leur succession me donne parfois une comédie très savoureuse.
Dimanche, 10 février.
«Tout cela est très joli, dit Ted Williams, après qu’il eut parcouru mes pages d’hier, pourtant, sans t’offenser, laisse-moi te dire que tu ne sais rien du métier de romancier.—Oui, tu barbouilles la toile très médiocrement, nous le savons déjà; mais tu composes un livre plus mal encore. Ce roman débute d’une façon folle; le lecteur n’y comprendra rien. D’ailleurs...
—Arrête! mon ami! répliquai-je avec chaleur, ce n’est pas là un roman, du moins dans ma pensée, ce sont de simples notes personnelles qui, jamais, n’auront d’autre lecteur que moi. Tu t’imagines que je voudrais publier ces divagations? Elles me servent de passe-temps, elles sont un dérivatif, mais n’ont pas figure d’œuvre littéraire. Ce tiroir sera leur sépulcre.
—On écrit toujours pour un public, dit Williams en souriant. Je ne crois pas aux œuvres composées pour le tombeau. Dante-Gabriel Rossetti a fait, dit-on, exhumer le manuscrit de son volume de sonnets, The House of Life, bien que, par son ordre, on l’eût enseveli dans le cercueil de sa femme et que les pages fussent retenues par les doigts de la morte.—Que veux-tu! les poètes ont de ces repentirs!... Celui de Rossetti nous a valu une belle anecdote et un beau livre.—Crois-moi, ton public existait, en puissance, à la minute même où tu achevas ta première page. Se raconter est peut-être la plus belle forme du cabotinisme, mais, si élevés qu’ils soient, les tréteaux n’en supposent pas moins une salle. Il faut concevoir cette vérité fortement, pour trouver de l’agrément à son travail.
—Je suis donc un romancier involontaire. Soit. Et je te prends, tout aussitôt, comme critique! Allons! vitupère à ton aise! Quels défauts relèves-tu dans ces premières pages?
—Les plus graves! Oui, le lecteur ne sait pas de qui tu parles. Toi, moi, Clotilde... autant de fantoches sans musculature. Présente-les mieux, dès l’abord, ou tu n’intéresseras personne.
—Mais, mon ami, encore une fois, je ne voulais intéresser qui que ce fût!»
Ted Williams haussa les épaules et s’approcha de la porte. Il souffre mal d’être contredit.
Je le retins.
«Et le titre? Tu ne m’as pas donné le titre! Comment travailler à une œuvre anonyme? Je ne me sentirai pas créateur si je ne baptise l’enfant! De quel vocable décorer cela? Un titre! Journal de mon ennui? Bien mauvais! Mémoires d’un Homme accablé? Non, c’est bête! Anatomie du Spleen? Trop prétentieux! Aide-moi donc!»
Ted Williams souriait à demi.
«Quel est le personnage principal de ta vie? demanda-t-il, Clotilde ou le spleen?
—Oh! le spleen, sans contredit! Dans ce drame bouffon de mes jours, le spleen est protagoniste. Il joue, à la fois, les rôles de jeune premier, de traître et d’utilité. Il est l’acteur, l’auteur et l’orchestre. Il occupe tout le plateau. C’est lui qui peint les décors, qui frappe les trois coups, qui souffle les répliques. Clotilde n’est qu’une figure de mon spleen. Le spleen est maître chez moi. Il est le ver intérieur qui me ronge. Il est mon petit vautour. Il est le vampire qui m’évente de son aile, pour que je ne crie pas quand il me torture. Il est le démon secret qui m’habite, qui détermine mon moindre geste, qui mûrit toutes mes pensées..
—Arrête! interrompit Williams. Voilà ton titre: Le Démon secret.
—... Le Démon secret?... Cela ne sonne pas mal!... Le Démon secret?... Oui, je veux bien.»
Jeudi, 14 février.
Puisque le plan d’un roman l’exige, puisqu’il n’est d’œuvre passable sans exposition, je vais vous présenter, de mon mieux, la troupe de ces élus dont je fais ma compagnie habituelle. Ted Williams, d’abord, puis Luca Zanko et Désiré Lanthelme, ensuite Bichon, Poussière et Clotilde (hélas!) enfin Tchéragan, mon beau chat noir, le meilleur de mes amis.
Ted Williams a le même âge que moi: trente-deux ans. Je ne me souviens d’aucun jour où il ne me connut pas. Avec lui, j’ai bâti des châteaux de sable que la mer venait détruire, et, plus tard, des châteaux en Espagne tout aussi peu solides. Avec lui, j’ai fait d’interminables pensums et fumé les premières cigarettes, dans le coin des cours. Avec lui, j’ai concerté mes premières farces et passé mes premiers examens. Avec lui, j’ai décroché des enseignes de sage-femmes. Avec lui, j’ai tâché de me faire une âme juridique, et, quand de petites ouvrières furent cruelles à nos dix-huit ans, nous nous confiâmes longuement ces premières peines amoureuses.
Il n’a d’anglais que son nom et ses costumes. Il est un exemple du sportsman, vêtu suivant la dernière mode insulaire, mais, par l’esprit, il s’apparente à ce que la bourgeoisie française offre de plus sain.—Je le vois constamment. Son absence m’est pénible.
Ted Williams me sert quelquefois de conscience; il pèse sur le balancier quand le spleen m’entraîne. Bien souvent, il guérit ma tristesse à l’aide d’un mot juste interposé. J’ai besoin de lui.
Ted Williams mène une vie singulière. Pendant quelques dix années, il a couru le monde à la recherche d’insectes rares. C’est en Indo-Chine qu’il a pris l’habitude du Bambou et de la Drogue; c’est aussi là-bas qu’un accident de chasse l’immobilisa quelque temps.—Il traîne encore la jambe.—Je pense que les grands voyages lui seront toujours interdits. D’ailleurs, il se console fort bien de sa mésaventure en faisant venir des quatre coins de la terre des papillons prodigieux pour augmenter la collection qu’il forma jadis lui-même. J’y ai vu certaines ailes qui porteraient jusque dans le rêve une épicière de province.—Ted Williams ne s’ennuie jamais. Il contemple ces fleurs qui volèrent et qui retiennent dans leurs cercueils de plâtre les plus suaves nuances du ciel natal.
Vous décrirai-je Ted Williams au physique?
Il est grand. Sa face rasée a de la noblesse, deux grands yeux verts l’illuminent. Ted Williams parle d’une voix souvent trop éclatante. Il se tient très droit.—Je vous ai déjà dit qu’il boite un peu.
Et, voici Luca Zanko.
Vendredi, 15 février.
Avec Williams, Zanko fut le premier à fréquenter la Verdure. (On appelle ainsi ma fumerie parce qu’un jour, Poussière, émue par tant de vert et se croyant sans doute dans un bosquet, au lieu de parler, gazouilla.) Je ne sais trop où je connus Zanko. Un soir de septembre, il vint chez moi, accompagné d’une jeune siamoise qui, tout soudain, mourut sur mes nattes, dans une crise de nerfs, avec d’affreux petits hurlements dont je me souviens encore. Voilà bien cinq ans que je nomme ce drôle mon ami.
De sa mère cypriote, il tient sans doute ce masque effrayant d’Anubis aboyeur où la moustache rare fait plus malsaine une mauvaise lèvre. Il n’a d’autre profession constante que de voyager, dans un très vague but commercial, car son père maltais lui légua, avec quelque argent, l’amour d’être autre part: non point: n’importe où hors du monde, mais très précisément: n’importe où dans ce monde-ci qu’il estime fait à sa taille.—Il revient toujours du Japon ou des Indes, trouve deux fois l’an des raisons, souvent lucratives pour s’expatrier... (a-t-il d’ailleurs une patrie?) vit sur les paquebots, dans les hôtels et dans les gares, se mettrait à courir s’il ne pouvait voyager.
Voulez-vous lancer une affaire à Cuba, au bord des Amazones, en Corée?—Servez-vous de Luca Zanko: sa valise est prête. Il prendra soin de vos intérêts, mais n’aura garde d’oublier les siens propres. Il troquera, vendra, achètera... (son père était maltais), fréquentera les tripots, fera un peu d’usure, je pense... (sa mère était cypriote), débarquera, riche de pièces d’or qu’il ira, aussitôt, distribuer aux filles, aux book-makers, aux croupiers, à tous les marchands de joie. Il aura toujours, en jetant sa bourse, le geste un peu princier, et il est étrangement fier de n’avoir jamais emprunté un sou à personne.
Zanko vivra quinze jours, à Paris, dans un bouge, quinze autres dans un bar ou sur un champ de courses; je l’aurai toute une semaine dans ma fumerie, car fumer c’est voyager encore. Sous l’opium il ne rêvera que bosses, grands combats, plaies ouvertes, viols et chevauchées. Il s’agitera, il aboiera, comme un chien qu’il est, un chien hargneux, vagabond... peut-être fidèle.
Il doit avoir eu des ancêtres pirates, marchands de nègres ou boucaniers, camarades d’Henri Morgan, grands chercheurs de trésors, compagnons de la flibuste, gentilshommes de fortune et qui finirent la corde au col ou la dague au poing. C’est le même sang qui gonfle ses veines. Le revolver en main, il crie dans la brise étrangère et, de retour, il n’imaginera qu’aventures nouvelles où se dépenser sans compter jamais.
Il mourra en chantant, non! en sacrant, mais d’une voix joyeuse!
Je l’aime bien.
Tout de même... quelle tête de bandit!
Et voici Désiré Lanthelme.
Samedi, 10 février.
Désiré Lanthelme a la figure des gens mal occupés. A la ville, il fait quinze métiers dont pas un seul n’est honorable, et quelques-uns très ignobles, assurément. Vêtu comme un jockey prétentieux, il rôde le long des murs en agitant une petite badine, et l’on se détournerait pour éviter son salut, tant il a l’air peu recommandable avec sa cravate rouge et son chapeau havane. Mais ne l’imaginez pas de mine patibulaire. Bien que son nez soit triste, tombant, un peu gros du bout, son apparence est plutôt réjouie. La bouche grasse, une fossette au menton, des mains potelées, un ventre à l’aise, tout cela justifie le sobriquet de cochon rose qu’on lui donne dans l’intimité. Il a, de cet animal, la sensualité et la gourmandise. Certes, il n’est pas beau. Ses yeux clignent toujours et il porte, sur le sommet du crâne, une presque invisible et très mince couronne de cheveux blonds que l’on dirait décolorés, de sorte que sa tête paraît toute en chair, car il n’a ni barbe ni moustache.
Sa seule vertu est de faire rire par des histoires malsonnantes. Il fait rire comme Jocelyn fait pleurer. Il conte vite, d’une voix agile, en regardant ses petites mains qu’il soigne beaucoup. Puis, quand il a fini, il rougit un peu et contemple ses pieds, qui sont minuscules mais qu’il chausse large. C’est un tic, répété à chaque anecdote.
Oui, je l’avoue, Lanthelme n’a rien d’un héros. Lanthelme est couard, Lanthelme est un «faux chien»; je le sais peu scrupuleux, louche, d’âme vilaine... et, pourtant, je le vois volontiers.
Vers l’époque où j’étais déjà à la recherche de cette paix de l’âme qu’un bourgeois trouve dans son lit, je rencontrai Lanthelme à son retour d’Indo-Chine. Il avait meilleure tenue. Depuis lors, je l’ai vu descendre, pas à pas, jusqu’à sa couche actuelle, cette couche si basse où il s’est allongé sans remords. De l’Orient, il n’a aimé que la litière puante, les sucreries, la cantharide. Il semble toujours sortir d’un bouge chinois... oui... mais... écoutez-le rêver...
Lanthelme est le seul d’entre nous qui rêve ainsi que l’on rêve dans les livres. Il le fait pour son plaisir. Tout lui est sujet à divagations.—La Drogue n’est point créatrice de merveilles, mais elle éclaire et précise volontiers les détours d’une âme fantasque. Celle de Lanthelme, si inquiète et si délicieusement avilie, se donne en spectacle à tout instant.
Souvent, il nous dit les songes qui l’environnent, et les grands arbres de la forêt d’Ankor, évoqués tout frémissants de brise en ses discours, parlent de trépas ou d’agonie, comme parlent d’hyménée les cyprès de Théocrite.
Ce fut Zanko qui me présenta son ami Lanthelme dans un bar américain.—Quelle drôle d’association ils forment, tous deux! Ils sont amis intimes! Rentré à Paris, Zanko ne quitte plus Lanthelme. Il le traîne à sa suite, dans les mille courses qui l’occupent, chaque jour. On les voit dans les mêmes bars. Ils s’enivrent de concert. Le même tripot les reçoit, l’un avantageux et poitrinant, l’autre plus indécis qu’un acteur à ses débuts, mais souriant toujours avec une bouche mouillée.
Comment ce malandrin nomade peut-il être l’ami de ce pauvre individu?
Ils sont deux figures du vice, diraient les gens vertueux: le vice honteux que la peur étrangle; le vice armé qui se défend et mord.
Peut-être.
En tous cas, ils sont ainsi, ayant chacun trente cinq ans d’âge.
Dimanche, 17 février.
Je vous ai présenté mes amis, parlons un peu de leurs muses.
Bichon, que Lanthelme protège, est une grasse et forte fille, normande par la naissance, hollandaise par l’aspect. Belle de cette abondante beauté rousse qui séduit le soldat des promenades publiques, je la crois dépourvue d’esprit. Elle est bonne comme on s’imagine que doit être une vache laitière. D’ailleurs elle a, dans les yeux, cette inimitable expression de la vache qui regarde passer un train. Son goût pour l’opium semble paradoxal, mais elle fume bien, d’une seule haleine et dirige sans aide la cuisson de sa boulette.
Poussière se décrit autrement. Elle est mince comme un roseau. Elle a la voix persuasive d’une flûte de roseau. Lorsque Zanko la gronde, elle plie comme un roseau. Pour compléter l’analogie, je lui ai appris la fable du Chêne et du Roseau. Elle la récite avec l’accent persuadé d’une petite écolière, mais jamais elle ne se souvient de la fin.
Poussière a plusieurs défauts. Elle perd tout ce qu’on lui donne. L’ordre n’a pour elle que peu d’attraits. Elle salit le fourneau de mes pipes. Elle veut toujours se mettre nue: ses vêtements lui pèsent. Elle a, je ne sais pourquoi, pris l’habitude de murmurer à chaque instant, avec le plus doux sourire, d’abominables, de hideux jurons, érotiques et populaciers.
Elle a vingt ans.
Elle est charmante.
Mardi, 19 février.
Sans doute vous parlerai-je beaucoup de Clotilde, dans ce journal; je ne vous donnerai donc, aujourd’hui, qu’une légère esquisse de cette jeune personne.
J’aime Clotilde dans ses particularités. Elles sont nombreuses. Clotilde ne ressemble ni à Jeanne, ni à Lucienne, ni à Zéphyrine.
Clotilde est bien Clotilde.
Clotilde n’a jamais que des sentiments pleins de mesure. Si elle m’aime, c’est avec sagesse, comme on aime la tisane. Je ne pense pas qu’elle me trompe, ou, si elle le fait, je ne puis l’en blâmer, car ses amants doivent la séduire, chaque fois, par une dissertation concluante.
Jamais Clotilde ne rêve. Je l’ai menée sur les bords de lacs merveilleux où le songe s’évapore de chaque fleur, où des souvenirs d’amour, et des plaintes, et des sanglots, errent en gémissant comme les Ombres dans le onzième chant de l’Odyssée... mais, en ces lieux, Clotilde n’a point connu la mélancolie.
Clotilde digère bien. Clotilde est brune. Clotilde a du bon sens, non pas le bon sens lourd et large d’une paysanne, mais le bon sens étriqué de la petite bourgeoise. Jamais je ne gronde Clotilde, car elle a toujours raison. Même en ses pires fantaisies, Clotilde a toujours raison.—Retenez cela.—Souvent il me prend des envies de la cravacher.
Clotilde sourit rarement, bien qu’elle fasse parfois le geste de sourire.—Je l’adore,—mais, bientôt, j’étudierai des poisons rapides et secrets...
Enfin... enfin... Clotilde est belle! oh! belle à me damner!... bien qu’elle louche de l’œil gauche, à certains moments.
Voilà, cher lecteur! les présentations sont faites!
«Mais, répondrez-vous, pourquoi choisir votre compagnie quotidienne avec si peu de discernement? Quoi! si l’on excepte Ted Williams, cette congrégation n’est-elle pas singulière? Un homme extravagant, un autre homme dont la moralité semble douteuse! deux femmes faciles, une troisième intolérable!...»
Détrompez-vous! Mes amis sont fort bien choisis, car l’opium me les amena. Mieux qu’un sage réputé, le subtil opium distingue ce qui convient à ses clients et, s’il m’imposa Clotilde, je pense que c’est en expiation de quelque crime mal défini, que je commis jadis, dans une vie antérieure.
Ainsi, tout est bien.—Fumons.—J’ai de la nouvelle drogue. Le Chinois de la rue Lepelletier assure qu’elle est excellente.—Fumons.—Ce sera toujours quelques heures d’oubli.
Lundi, 18 février.
Et puisque, depuis hier, vous connaissez mes amis, entrez chez moi.—J’ai vu beaucoup de fumeries, mais, à plus d’un fumeur, je pourrais citer la mienne en exemple.—Ma fumerie est sincère.
Je pense que l’idée fut originale d’offrir des pipes d’opium, aux personnes dont j’aime le commerce, dans cet atelier si haut perché qui domine les jardins du Trocadéro.—Il y a trois ans, nous nous réunissions dans un petit rez-de-chaussée, près de la place Clichy, mais je préfère de beaucoup ma nouvelle installation.
L’abord est celui d’une maison moderne: des croisillons de vitres à l’entrée, un ascenseur autour duquel s’enroule l’escalier fleuri de lampes électriques, des bourgeois à tous les étages (je connais bien leur vie et la dirai un jour), six paliers... enfin, on arrive chez moi.
C’est, après l’antichambre, un grand atelier blanc, avec une vaste alcove tendue de vert et que peut fermer un rideau lourd.—Là, de façon intermittente et fugitive, je fais de la mauvaise peinture quand mes occupations ordinaires cessent de m’intéresser; là, j’écris des choses vagues, des notes, des fins de sonnets, des poèmes en prose... rien qui vaille.
Imaginez un capharnaüm encombré de chevalets, de tableaux inachevés, de petites tables. Dans le coin, un grand bureau. Au bas du mur, des toiles, retournées, montrent leurs clefs de bois. Cela est banal, mais voici l’alcove verte. Sous sa frise, j’ai accroché quelques masques en plâtre que l’opium a culottés. Au dessous des masques, gesticulent des acteurs japonais de Toyokouni... Plus bas, une douzaine de gravures modernes et un beau Goya.
Cette alcove est une petite chambre. Pas d’autres meubles que le chiffonnier où l’on met les pipes, les ringards, les aiguilles, les lampes, les boîtes d’opium. Sur une étagère, quelques livres... rien qui dispose au rêve, ni Baudelaire, ni Quincey... non! de bons livres d’honnête homme apprivoisé, qui n’a pour l’excessif que peu de goût. Par terre, les nattes matelassées, le plateau, posé sur une dalle de jade, un grand bol chinois; enfin, pour la tête, des coussins verts, carrés et durs.
La tenture que Zanko me rapporta jadis d’Indo-Chine et qui ferme la fumerie, est à grands ramages. Des branches s’y recourbent, de beaux oiseaux y volent, et il y a aussi des fruits rouges qui donnent soif.—Dans le coin de gauche, un paon fait la roue. Je ne parle ni des fleurs en fête, ni du concours de papillons.—Un délice, cette tenture!
Au fond de l’atelier, des marches en colimaçon mènent à la terrasse du toit. Ce jardin suspendu, où je cultive mes rosiers, est meublé de chaises en rotin et de guéridons. On y trouve encore une longue-vue pour la contemplation nocturne qui plaît à quelques-uns, trois citronniers en caisse et un buis taillé.
L’été, je vais éventer là une sieste ou me distraire par la vue plongeante de Paris. Comme nous ne sommes qu’au printemps, il y fait encore froid, après le crépuscule. On reste dans la fumerie.
Telle que je l’ai comprise et disposée, j’aime ma fumerie. On y peut songer à l’aise, et, pour que ma vie de bourgeois ne se mêle en rien à ma vie de fumeur, ni même à ma vie de peintre, j’habite, au-dessous de mon atelier, un appartement sans traits qui le distinguent, un petit appartement commode et clair, où je joue, de mon mieux, le personnage de n’importe qui... (de n’importe quel malheureux... car, en ce moment, j’aime qui ne m’aime pas).
Vendredi, 22 février.
Oui! Un démon secret m’habite et me rend intolérable chaque heure de chaque jour.
Déjà, lorsque j’étais enfant, il rôdait autour de moi, interrompait mes jeux, détruisait les belles complications de mes rêves. Quand je faisais de la stratégie, c’est lui qui renversait mes soldats de plomb, et c’est encore lui qui crevait les bulles que je gonflais au bout d’une paille.
Je perdis mes parents avant l’âge où je pouvais les regretter, mais je pense que l’atmosphère de deuil où je vécus donna des forces à mon spleen.
«Le petit est triste.
—Mais non! c’est de la mauvaise humeur!»
Combien de fois ai-je entendu ce dialogue! Pourtant, ce n’était ni de la tristesse ni de la mauvaise humeur c’était,—le spleen.
Plus tard, il reconnut en moi un bon sujet et, durant toute ma jeunesse, il ne me quitta guère. Il venait me harceler en classe. Il me forçait à dessiner des croquis ineptes en marge de mes cahiers.—Oh! le sombre ennui de l’étude, et cette façon de désespoir qui me prenait aux heures où le sommeil ne voulait pas encore m’engloutir!
Puis, soudain, ce fut la guérison.
Mon accablement quotidien ayant fini par me composer une maladie de nerfs, les docteurs m’envoyèrent en Algérie.—Sous les palmes, je crus renaître. En vérité, je goûtai tous les parfums de la brise, je fus ravi par toutes ses chansons, je tendis mes bras à tous les rayons de la lumière souveraine, et, comme pour achever l’enchantement, j’eus une compagne qui me livra son corps de kabyle, ce jeune corps dont la saveur était celle d’un fruit. Férida!... Quel souvenir!
Pourquoi n’existe-t-il que des paradis perdus?—Bientôt je dus revenir, mais je parlerai souvent des paysages de soleil qui sont encore devant mes yeux. Si je souffre tant d’être esclave, c’est que j’ai connu la liberté, la grande liberté des plaines de sable... Non! non! pensons à autre chose!
Et puis, ce fut mon installation à Paris, et les débuts de mes amours avec Clotilde, et l’esclavage absolu. Et ce fut aussi, dans la fumerie, Luca Zanko avec Poussière, Désiré Lanthelme avec Bichon, et, pour que ma compagnie ne devint pas tout à fait ignoble, Ted Williams dont l’esprit lucide et le bon sens me rappellent l’année où j’étais un adolescent ivre de courses en plein soleil et amoureux de Férida, de Férida la fille brune portant entre les yeux une petite étoile tatouée qui partageait son regard.
Lundi, 25 février.
Vous ai-je déjà parlé de mon vieux Tchéragan?
Tchéragan est le plus beau des chats, le meilleur de mes amis, le résumé des vertus félines. Tchéragan est tout le génie, toute la distinction, toute la dignité. Il marche dans ma chambre comme un archevêque ferait dans une rue boueuse. Parfois, il est assez bon pour se frotter contre ma jambe, et, parfois, il me donne le charmant spectacle de ses étirements.
Noir, de ce noir profond des eaux stygiennes, il se tient haut sur pattes et porte sa souple queue comme un emblème de noblesse. Pourtant il ne vient ni de Perse ni du Siam, ni d’Angora; il est, essentiellement, «de gouttière» mais, pour modeste que soit son extraction, son âme, croyez-moi, est toute impériale.
Lorsque je reste seul au coin du feu et que le spleen me tourmente, j’use les longues heures en faisant la lecture à Tchéragan. Il sait ce que les meilleurs auteurs ont dit de lui. Il connaît Edgar Poe. Il a du goût pour Baudelaire et ne s’endort qu’à la fin d’un sonnet.
Tchéragan aime l’opium. Quand je suis couché sur les nattes, il s’approche de moi et je lui souffle au nez la fumée noire. Il savoure cette joie délicate et ronronne alors voluptueusement.
Je vous le dis, Tchéragan est le plus beau des chats!... Il n’a qu’un seul défaut: son tempérament est un peu érotique.
Mercredi, 27 février.
Il y a quelques années, Clotilde appartenait en propre à l’un de mes anciens camarades. C’était un garçon maigre, doux et blond. Je l’avais connu au lycée. Peu après ma sortie du régiment, il avait, un jour, rencontré Clotilde à la porte d’un magasin de modes.—Elle était ouvrière. Sa vertu et ses vices n’offraient rien que de médiocre, mais elle se distinguait déjà par une humeur acariâtre. On la lui pardonnait à cause du joli visage.
Clotilde et mon ami se plurent.—Il s’ensuivit une oarystis de dix-huit mois.—Mon ami n’avait pas changé depuis le lycée. Il était toujours maigre, doux et blond. Fier de sa maîtresse, il tint à me présenter. Mal lui en prit. Je ne sais trop si Clotilde me séduisit et que je le laissai voir, ou si je la charmai et qu’elle me le laissa entendre, toujours est-il que la passion l’emporta sur les souvenirs de classe et que j’enlevai à mon ami l’objet de mes désirs.
Depuis ce temps, déjà lointain, Clotilde (et c’est à faire croire aux sanctions morales) m’inflige mille tortures. Je suis lié à sa chair dévêtue par d’innombrables et très précieux souvenirs qui me composent un trésor de voluptés, mais notre amour est un duel sans fin, une lutte de chaque seconde, un mutuel égorgement. Elle me trouve insupportable. Je la tiens pour exaspérante. Nous nous embrassons comme l’on se mord et, quand j’ai reçu ce que j’attends d’elle, il me vient d’irrésistibles et soudaines envies de me jeter aux égouts.
Je pense qu’un jour ma tête finira par éclater, tant Clotilde ressemble à une névralgie.
Oui! Clotilde, avec l’étonnante application qu’elle met à me supplicier, est la figure humaine de la névralgie.
Clotilde est une névralgie continue.
Samedi, 2 Mars.
Puisque, ce soir, l’heure est amère, je rappellerai ton souvenir, Férida, dans un paysage qui m’enchanta, jadis.
C’était vers l’heure où Vénus décline que tu voulus, inspirée par on ne sait quel mouvement de ton esprit, bondir d’un pied souple sur le gazon de l’oasis et t’arrêter parfois, la tête dans le pli de ton bras, comme si je t’avais battue, pour murmurer, à la façon d’une fontaine, de petits riens.
Dans ce lieu, où tu dessinais une danse, des ombres se traînaient, effrayantes, lourdes, humides, et que les fleurs avaient macérées de parfums. A ces ombres se mêlait le fuseau d’ombre qui doublait ton corps, fuseau rapide, passager, tournoyant, et, parce que des plantes piquantes et perfides se cachent dans l’herbe douce, je craignais que ne fût blessée ta délicate chair.
Plus tard, tu dansas sur la petite arène que je connais bien et qu’entourent des figuiers retordus. Sous l’argent vanné par la lune, tu dansas encore avec ton voile bleu, et, à la minute où, vers le ciel, tu lanças ce voile qui ressemblait vraiment à une fumée, un très étrange oiseau se mit à glapir sur l’arbre, au tronc duquel je m’appuyais.
Il glapit de façon discordante, comme s’il tenait beaucoup à troubler l’harmonieuse nuit. Soudain, avec un grand bruit de plumes froissées, il passa près de ton visage, et, bien que cette apparence évanouie ne fût en somme qu’un oiseau, nous crûmes à l’intervention de quelque malicieux effrit, car notre ami El Hadj nous avait, la veille, conté des histoires qui faisaient grelotter les petits enfants.
Tu te reculas, surprise, et, laissant tomber ton voile qui glissa longuement sur l’air et se déroula ainsi qu’une nuée, tu fis apparaître, aux yeux des nymphes forestières, toute ta belle nudité brune que, si tu veux, nous comparerons, une fois encore, à un fruit.
Lundi, 4 mars.
Je m’ennuie! je m’ennuie! Depuis quelques jours, je ne souffre même plus. Cette escale est passée. Maintenant c’est la houle lente, le vaste ennui du large. Mon accablement n’est fait que d’ennui et la peine semble plus amère. Je m’ennuie à crever, comme une vieille fille au fond de sa province, comme un arbre dans une cour. Je ne pense pas qu’il soit possible de s’ennuyer d’avantage, et, pourtant, nul ne peut se vanter de connaître tout l’ennui, tout l’insondable ennui, cette douleur proteïforme que chaque nouvelle année arme d’un nouveau glaive.
De sa leçon quotidienne, l’homme ne retient guère que des raisons inédites de s’ennuyer. C’est ce que l’on appelle du beau nom d’«expérience». Je m’ennuie plus que mes ancêtres et je gage que mes enfants s’ennuieront plus que moi. Je m’ennuie, chaque jour, plus subtilement, de façon plus appliquée, plus funèbre, plus cruelle, et, chaque jour, je comprends mieux que cet ennui durera toute la vie, qu’il ne s’achèvera que dans le hoquet de clôture.
Comme la pièce est longue, jusqu’au rideau! cette pièce égale, sans entr’actes, cette pièce que ne coupe même pas un sifflet!—Tout le monde est indifférent à la comédie, chacun s’imagine, de bonne foi, qu’il la sait par cœur...
Tuer quelqu’un! voir une belle blessure saigner en plein soleil!... Je m’ennuie tant!
Jeudi, 7 mars.
La vertu cardinale de l’opium est de ne point vous rendre étranger à vous-même.
Sous l’alcool, notre esprit devient morne ou brutalement joyeux; sous l’éther il se tourne vers l’érotisme; sous le haschich il se décompose en strophes d’une absurde épopée.—Avant de pénétrer dans ces ivresses on dépose sa vraie pensée au vestiaire. Le poison éveille une seconde conscience sur laquelle vous n’avez pas plus d’action que vous n’en avez sur ce monsieur qui passe. Au réveil, on retrouve sa personnalité comme, au sortir d’un bal, son pardessus.
Ces ivresses diminuent l’homme, car elles l’aident à s’évader de lui-même. Tout au contraire, l’opium affine la personnalité, bien loin de la détruire; de plus, il calme l’esprit, il lui enseigne une paix, une bonhommie satisfaite que l’on ne trouve pas au coin des rues. S’il nous trompe, c’est en nous persuadant que la vie n’est pas si mauvaise, et qu’en somme, pour peu que l’on y mette du sien, elle se laisse vivre.
Enfin, j’aime, dans l’opium, les visions qu’il me procure. Elles forment, souvent, les meilleurs instants de ma nuit.—Et ne vous imaginez pas que je me trouve entouré de dames blanches, de dragons hirsutes et baveux, de visages que le plus affreux des remords supplicie!—Ce sont là figures de rhétorique, inventions de gens qui n’ont jamais fumé.
Certes, il m’est arrivé, quand je prenais la pipe pour guérir un spleen trop suppliciant, d’avoir de mauvaises minutes. Un soir même, j’ai cru que le plafond allait se mettre à saigner. Je riais de cette fantaisie; cependant elle m’inquiétait un peu.—Pensez donc! de grosses gouttes d’un rouge pâle, perlant au plafond, et qui seraient tombées avec un bruit mat, pour former de grandes taches sombres, bientôt noires, sur le tapis!—Ma crainte resta vaine. Elle provenait d’un reflet rose de la lampe.—Non! les fantômes de l’opium ne sont pas, à l’ordinaire, de vrais fantômes et, durant l’heure bleue, une calme rêverie prend la place que l’on attribue au cauchemar.
Cette nuit, pendant que Ted Williams imaginait des papillons et que Clotilde n’imaginait rien du tout, la bonne drogue m’a montré le plus doux paysage. Par ce spectacle, mon âme fut rassérénée. D’où venait-il? je ne sais trop! Quelque ancienne lecture me l’inspira sans doute, ou un vieux souvenir sur lequel ma fantaisie se plut à broder.
Cela ne faisait pas au juste une hallucination. Dans ce jeu de mon rêve, je savais que la réalité n’était pour rien, et, cependant, je voyais avec clarté cette architecture de l’opium, durant que Tchéragan s’endormait sur mon bras avec des ronrons de plaisir. Oui, je voyais le plaisant tableau avec tout son soleil.
En m’appliquant un peu, je le vois encore.
Je vais vous le décrire.
C’est une belle prairie, bien verte, auprès d’une mer bien bleue.—Le ciel ne porte pas un nuage, les flots n’ont pas une ride et la prairie a l’air d’être un lieu de paix et de sérénité. On y rencontrerait, sans étonnement, des âmes bienheureuses, errant de ci de là, souriantes, légères, effleurant à peine de leurs pieds spirituels les coquelicots et les boutons d’or qui sont l’ordinaire parure de ces lieux.
Au milieu de la prairie, il y a des moutons, douze moutons pacifiques. Ils semblent assez blancs. Un petit berger qui, sans doute, les surveille, se tient non loin d’eux. J’estime qu’il doit être très préoccupé, moins par cette surveillance que par une douleur intime, car il pousse de profonds soupirs dont la fin est presque un gémissement.
L’amour le harcèle, ne pensez-vous pas?—Gageons qu’il songe à sa promise, bergère, bergère à paniers et à rubans roses, fille de madame Deshoulières, bergère florianesque, dont le rire est une vocalise et la démarche une gavotte.
Mais le voici qui se lève... Il court jusqu’à un buisson proche et tire d’une cachette un bol de faïence bleue dans lequel une paille trempe.—Le bol est plein d’eau savonneuse et le petit berger blond souffle des bulles que la brise balance et porte vers la mer.
Il souffle des bulles et suit, de ses yeux qui ont une tendance à rêver, leur course folle.—Les bulles crèvent au-dessus des flots.—Le petit berger danse mollement sur la plage. Dans un arbre rond, j’entends un rossignol qui chante... et tout cela est bien gentil!...
... Bien gentil... oui... mais, à cet instant, Clotilde se mit à rire... à rire d’un terrible rire gras, parce que Zanko lui racontait une histoire scatologique... et le charme fut rompu.
Dimanche, 10 mars.
Tout le monde était triste, ce soir. Chacun s’en plaignait à sa façon. Bichon bâillait. Poussière gémissait. Lanthelme, la bouche pâteuse, murmurait de sinistres choses. Zanko se promenait comme un ours en cage et, de temps à autre, insultait avec brutalité le ciel et ses habitants. Williams avait le front ridé d’un homme inquiet: son petit cousin Cheftel vient de partir pour le Tchad, (un coup de tête)... et Clotilde boudait depuis douze heures, sans arrêt.
«Consolez-nous, me dit Poussière d’une petite voix mince. Dites-nous comment on fait pour ne plus être triste, vous qui êtes triste si souvent.
—La tâche est difficile, répondis-je, mais j’ai, tout de même, trouvé ce que l’on appelait jadis un petit soulas. Il est de vertu singulière. Je vous le vends pour une bonne parole. Ne la choisissez pas. N’importe laquelle fera l’affaire. Un pauvre ne chicane guère sur les aumônes. Il empoche. Et, si l’aumône est démesurée, il s’éloigne au plus vite ou se fait petit, par crainte d’un repentir.
—Une bonne parole?... je ne saurai peut-être pas, mais je puis vous donner un baiser. Cela fait-il votre affaire? Tu permets, Clotilde?... Tu permets, Luca?...»
Clotilde et Zanko autorisèrent le baiser.
«Et, maintenant, dit Poussière en souriant, quel est votre moyen de ne plus être triste?
—Voici, ma petite; je le donne pour ce qu’il vaut. D’ordinaire, l’on vit un peu malgré soi, comme l’on glisse. Etre obsédé par la mélancolie ne fait pas vivre plus consciemment.—Or, ceux qui disent aux personnes accablées: «Distrayez-vous!» donnent, sans le savoir, un bon conseil, car l’intention seule de ce conseil est absurde, le sens en est judicieux.—Se distraire!... mais à quoi? mais de quoi? mais comment?—Je vais vous l’enseigner à tous. C’est un secret que l’opium m’a appris.—Il tient en trois mots: Ecoutez-vous vivre!—Ecoutez battre votre cœur et vos artères sans prononcer une parole. Je vous assure que l’on y parvient, avec un peu d’exercice, couché sur les nattes et la nuque soutenue par un petit coussin chinois.—Ecoutez-vous vivre! efforcez-vous de considérer votre cerveau comme une personne indépendante de vous-même. Ayez le sentiment de votre corps comme on a le sentiment d’une présence.—C’est la seule distraction qui puisse pâlir un spleen trop riche de sang noir. Elle distrait vraiment, elle écarte, et, lorsqu’on rentre dans son âme, on la retrouve vide, vide de ce visiteur importun qui effeuille les fleurs du désir et fait tourner le vin de la sagesse.—Allons! je vous ai dit mon petit soûlas, mais, de m’en être ainsi défait, il s’en suit que je n’oserai plus m’en servir.—Ah! vertu merveilleuse des remèdes secrets!... «Ma bonne! vous irez cueillir, demain soir, telle ou telle herbe sur la lande; vous la ferez macérer trente-deux heures, puis...» Et l’on guérit! mais gageons que le secret, connu par tout le village, aura perdu son efficacité.—Une ordonnance chuchotée à l’oreille est meilleure qu’une ordonnance écrite. Voici que la mienne se gâte à vous avoir été confiée.
«C’est idiot! affirma Clotilde.
—Mais... je n’ai rien compris du tout, gémit Poussière. Rendez-moi mon baiser!
—Votre ordonnance n’a jamais rien valu, mon cher! dit Zanko. Le vrai système pour se guérir du spleen est de se foutre une balle dans la peau!...»
Lanthelme haussa les épaules:
«Fumons,» dit-il.
Combien de fois ce mot a-t-il été le dernier de nos causeries!
Mardi, 12 mars.
Clotilde est chaque jour plus insupportable. Souvent il s’en faut de peu que je la renverse d’un soufflet. Ce soir, elle ne cessait, pour excuser sa mauvaise humeur, de me rappeler combien elle fut charmante, certain samedi de l’an passé.—Clotilde ne sait pas, Clotilde ne veut pas, devrais-je dire, achever ses bontés.—Le moindre instant heureux que je goûte auprès d’elle est gâté par le souvenir éternel qu’il me faut en avoir, et, si elle m’octroie un petit bienfait, je ne dois jamais cesser de le reconnaître.
Oui, faites la charité! oui, que votre aumônière soit toujours ouverte! mais, pour Dieu! n’obligez pas les pauvres à vous lancer des sourires de gratitude et se confondre en salutations jusqu’au jour de leur mort!
Voyez! les fleurs embaument sans qu’on soit tenu de les remercier et c’est gratuitement que les paons sont bleus, la mer violette et les rossignols musiciens! Imitez-les! Finissez bien vos actions.
Les bienfaits sont des couronnes que l’on jette dans la mer en sachant que le flux les emportera.—N’essayez pas de les repêcher; ne repêchez rien! Si le bonheur à venir est de savoir entreprendre, le bonheur d’aujourd’hui est d’avoir su conclure.
Jeudi, 14 mars.
Vous ai-je dit combien j’aime le cirque?... Voulant occuper ma soirée, c’est là que je me suis rendu et j’en reviens, à l’instant, l’imagination peuplée de pirouettes.
J’ai revu avec plaisir mon ami Altano. Ce clown est un artiste de race. Il sait voir, il sait entendre, il sait inventer, et puis, vraiment, il parle de culbutes et de rétablissements, il discourt de voltiges, comme un violoniste parlerait de traits et de gammes. Sa conversation m’éclaire la cervelle quand les brumes de mon spleen s’y sont établies. Altano est un bon compagnon.
Je le connais depuis longtemps. Il a, maintenant, une façon de célébrité dans le monde spécial des acrobates et des pierrots, mais, la première fois que je le vis, il était encore un seigneur de peu d’importance et gagnait son pain malaisément.
C’était en Algérie, à Biskra. Un cirque venait de s’y établir, pour quelques jours, un pauvre cirque de foire dont la tente rapiécée, les chevaux étiques, la troupe de rencontre étaient autant d’images de la misère. Sale, avec ses quinquets puants, ce n’en était pas moins un cirque, et toutes les Anglaises, maigres par raison de célibat ou de tuberculose, et leurs pères, et leurs sœurs, et leurs fiancés fréquentaient ce lieu de plaisir.—Moi, je n’y étais point encore allé, mais on m’avait parlé avec éloge du pitre de cette troupe foraine.
Or, par hasard, je le rencontrai, aux petites heures du matin, dans une clairière de l’oasis où se plaisait la lune.
Il marchait (pour se divertir, je pense) sur les mains, devant un public de palmiers. Il avait gardé son costume de banquiste et agitait ses pieds, comme s’ils étaient chaussés d’ailes, vers Altaïr, Bellatrix et la Chèvre.
Ayant repris sa position d’honnête homme, après quelques gambades et trois sauts périlleux, il me fit un grand salut de cour et dit:
«Monsieur, je suis votre serviteur!
—Monsieur, répondis-je, je suis le vôtre, mais, si vous n’êtes point las, perpétuez, je vous prie, ces culbutes qui m’enchantent. Votre acrobatie m’émeut plus que vous ne sauriez croire et je la contemplerai avec la même religion que font ces beaux palmiers qui nous entourent.»
Il sourit d’un petit air fin, me regarda quelques instants, puis:
«Merci,» murmura-t-il.
Tout incontinent il reprit ses jeux.
... Et les arbres le regardaient, semblant comprendre, car ils se mirent à chanter pour eux-mêmes et devant lui,—et moi, dont la sinécure est de rêver pour les autres, je me plus à rêver pour moi-même et devant lui, devant lui qui faisait toujours le baladin, tandis que la lune couvrait ses semelles d’argent pur.
Dimanche, 17 mars.
Le spleen le plus intolérable est, je crois bien, celui qui accompagne l’insomnie. Déjà, lorsqu’il nous visite durant le jour, le spleen ternit la figure lumineuse de la joie et fait grimacer le plaisir, mais l’homme n’est pas «difficile à vivre» comme il dit, et une petite béatitude le contente, fut-elle adultérée. Le baiser le plus médiocre garde toujours un goût de bouche; le plus faible paysage donne son plein air.
Au dessus du 39° degré de latitude nord, quand le spleen vous poursuit, on peut l’éviter en se réfugiant au soleil: il s’y trouve mal à l’aise, il s’agite, il s’inquiète, il finit par se détruire. Plus au sud, cette loi est fausse.
Il est un spleen qui aime le plein jour, le «spleen lumineux de l’orient» dont parle Gautier, celui qui marche au pas des caravanes, qui danse devant les mirages, qui surveille une sieste chaude.—Chez nous, sa race a le sang froid et ne se reproduit et ne germe et ne se met en rut et ne reproduit encore que dans l’ombre. Il est nocturne comme les larves, comme ces romantiques vampires qui suçaient le sang vers 1830 et sont passés de mode. Il aime l’ombre comme les phalènes dont la lune d’août éclaire les divertissements. Il est un ennemi de nuit.
Je suis couché, je cherche le sommeil, l’oreille pleine du fracas d’un music-hall ou des tracasseries de ma Clotilde... Le sommeil ne vient pas.—On étouffe dans cette ouate noire qu’est l’atmosphère d’une chambre aux lampes mortes, aux volets clos.—Soudain, la porte s’entr’ouvre sans bruit... (Nul autre que moi ne l’entendit s’ouvrir, n’aurait pu entendre ou deviner qu’elle s’ouvrait...) et le mauvais compagnon se glisse dans la boîte d’ombre où je suis empaqueté.
Le voilà qui danse, visible par les yeux de l’esprit, qui danse pour me séduire et, peu à peu, parce que les fées de tous les temps ont toujours séduit les pauvres humains, je permets à cette Salomé nouvelle de me plaire... je viens presque à la désirer... et je lui ouvre ma couche. Mais, à ce même instant, devant mes yeux que je ne pourrai plus fermer, une tête de Précurseur, que me tend le bras du nègre bourreau, saigne lentement.
C’est le début de la fête.
Tout contre moi, je sens le corps tiède, reptilien du spleen qui me caresse la peau (et cela est à la fois exquis et intolérable), tandis que, dans l’ombre d’alentour, naissent des visions multiformes et multicolores... fantômes nus que j’aimai jadis, fleurs qui saignent lourdement, éclairs violets, roues de couleur, éventails pourpres qui battent, puits noirs que du noir entoure, sourires que nulle face ne porte et (apparences plus terribles) images de moi-même aux instants où j’étais heureux!
Notez bien que ce n’est pas le cauchemar. Ces visions, on se plaît à les avoir; elles nous occupent comme un spectacle. Tandis que les horreurs du cauchemar sont gratuites, on sent que l’on a payé pour gagner celles du spleen, et le prix fut vos actions de la veille.
Le spleen vous rend en mauvais songes les mauvais gestes qu’on a faits.
Mercredi, 20 mars.
Je m’ennuie tant et Clotilde se montre si perversement insupportable, que je viens d’inventer un nouveau jeu pour me distraire. Je vais imaginer des façons diverses de tuer Clotilde. Cela m’amusera quelque temps.
Des façons diverses de tuer Clotilde...
Ah!... en voici une!
Depuis une semaine j’habite, avec Clotilde, un paysage fait pour elle. Je ne sais s’il s’est modifié pour suivre les flexions de la beauté de Clotilde, ou si, par une divination savante, j’avais choisi ce lieu afin que, plus tard, il pût concourir à l’extrême violence de mon amour, toujours est-il que le décor, composé d’arbres et d’eau, et de ciel aussi (un peu noir), qui s’encadre dans la fenêtre de ma chambre, sied fort bien aux perfections de Clotilde, non point à ses perfections physiques, au grain de sa peau, par exemple, qui, vue au microscope, n’est sans doute pas moins rugueuse qu’une autre, mais à ses vertus morales, divines, vous dis-je, de haut goût, et, pour parler net, au grain de sa conscience.
Le paysage se décrit comme suit.
Une plaine grise, livide, une plaine en deuil. Des buissons que le vent amaigrit chaque jour. De temps en temps un oiseau perdu qui se plaint et passe... Mais c’est là un événement. D’ordinaire, il n’y a pas d’oiseau; pas le moindre cygne, pas le moindre paon, moins encore d’aigle royal; jamais un colibri, jamais un oiseau lyre, et, à le voir si peu souvent, j’oublie quelle est la teinte exacte des plumes du phénix.
De ci, de là, s’étendent des cultures, sinistres comme le sont parfois les cultures pauvres... et puis il y a la route, si droite que c’en est attendrissant, et si poussièreuse!...
Mais, je vais vous dire... et vous comprendrez l’importance de la chose: au bord de la route se trouve un arbre qui m’est cher. Tout nu, tout droit, tout noir. Je le crois mort depuis longtemps. On ne l’arrache pas, car il ne gêne personne. Il est découronné et n’a qu’une branche, très longue.—L’ensemble a la figure d’une potence.
Quand un de ces oiseaux éventuels dont je parlais tout à l’heure vient à passer, il se perche sur le bras de ma potence, et cela forme tableau.
A vrai dire, je n’ai pas choisi ce lieu tout à fait au hasard. Nous sommes venus nous installer ici parce que, non loin, se dresse un établissement thermal dont la laideur est inconcevable, mais où coule une eau bienfaisante qui guérira, paraît-il, la gorge délicate de ma Clotilde.
Or, ma Clotilde, dans cette station calme et familiale, s’ennuie affreusement. Ni flirt, ni soirée dansante, ni papotages!... D’ailleurs, depuis quelque temps, Clotilde s’ennuie beaucoup. C’est là le caractère qui la distingue, l’état normal de sa conscience. Sa vertu cardinale est de savoir s’ennuyer plus que de raison, excessivement et avec une certaine fièvre qui, si ardente qu’elle paraisse, ne l’est jamais que sub specie tædii, sans jamais devenir le précieux adjuvant des transports de l’amour, car aimer, ce serait, fut-ce un instant, le temps d’une secousse ou d’un demi soupir, s’ennuyer moins, et Clotilde, jalouse de son ennui comme elle ne sait pas l’être d’une personne, veut l’avoir à elle seule, bouche contre bouche et cœur contre cœur.
Elle connaît, elle affecte, elle joue l’ennui sous toutes ses formes. La langueur, l’engourdissement, la maussaderie, l’accablement alternent dans ses manières. Elle soupire et voici qu’elle pleure (d’ennui, bien entendu); elle sèche ses larmes quand elle trouve à s’exprimer de façon inédite, et je la vois faire de faux efforts (si vains que le mensonge se découvre) pour être gaie.
Les motifs de son ennui?—Elle les chercha ces jours derniers dans le paysage. La route l’ennuyait, et les oiseaux peu fréquents, et les cultures, et jusqu’à l’arbre potence, mais, ce matin, elle a trouvé mieux.
Ce qui l’ennuie, c’est le ton laïque des dimanches de ce pays. L’église étant trop éloignée, on n’entend pas les cloches.—Je ne connais à Clotilde aucun sentiment religieux, ni penchant pour la métaphysique, ni tendresse pour un métaphysicien... N’importe... Elle s’ennuie à cause des cloches absentes.
Que n’y avait-elle pensé plus tôt!—Une heure ne s’écoule pas sans que Clotilde fasse une allusion dont les cloches sont le sujet, et, devant moi, Clotilde, vêtue de gris (couleur d’âme accablée) et la ceinture serrée par une écharpe verte (couleur de culture), passe et repasse en regrettant les cloches, les belles cloches, le joli bruit des cloches... Même, à propos de cloches, elle emploie l’adjectif argentine, qui, avec le mot accorte et le mot succint, est un vocable que je ne puis souffrir.
Alors, vous comprenez, n’est-ce pas? C’est tout simple. Nous sommes samedi soir. Demain matin, s’il fait beau, j’engagerai le cou de Clotilde dans son écharpe verte, je passerai l’écharpe sur le bras de l’arbre potence qui m’est si cher, et, sans me déranger (car l’écharpe est longue), assis à mon bureau, je sonnerai Clotilde comme on sonne une cloche... et cela ne manquera pas d’égayer le beau dimanche.
Ah! ah! que ce serait donc beau!... sonner Clotilde!... Quel noble jeu! et qui guérirait sa gorge délicate!... sonner Clotilde!... Ah! dieux de l’Hellade!... Mais je n’oserai jamais.
Vendredi, 22 mars.
Je me réveille à l’instant. Une brise m’a tiré du sommeil en froissant le feuillage de vigne qui fait à la fenêtre un cadre de verdure.—L’air est noir. Il y flotte encore une vive odeur de fumée. Puis, le flacon d’eau de Cologne que l’on renversa, il y a quelque temps, et la natte imprégnée n’ont pas fini de dégager leur parfum végétal.—Une autre odeur encore: celle de la fumeuse. Clotilde est accablée par un sommeil récent. Couché sur le dos, Ted Williams rêve; à quoi? Le Bénarès était bon, ce soir, et ma pipe avait toute sa douceur.
J’ai dû beaucoup fumer, pourtant, je me suis assoupi plus tôt que mes compagnons à cause d’une fatigue extrême.—Maintenant, c’est l’aube.—Un à un, les fantômes qui m’habitent vont sortir de ma tête et tourbillonner jusqu’à l’heure du crépuscule.
Saviez-vous que nous vivons parmi des fantômes? que nous ne faisons pas un mouvement sans qu’ils nous suivent? Ils écoutent nos paroles, ils examinent nos pensées à l’instant même où nous les concevons.
Chaque homme a ses fantômes. Ils bourdonnent autour de lui. Ils sont tristes ou gais. Il en est qui sont charmants et d’autres qui nous torturent. Ils ne nous quittent jamais. Nous sommes leur ruche. Aux heures de soleil, ils butinent dans nos alentours, mais sans beaucoup s’éloigner; le soir, ils se rapprochent encore et, quand nous dormons, ils rentrent en nous et nous façonnent des rêves.
Et ils n’appartiennent pas tous à une même espèce. J’en sais qui sont éphémères, qui brillent de mille belles couleurs comme certains papillons de Malaisie ou du Brésil, puis qui s’éteignent brusquement et disparaissent, ne laissant dans leur sillage qu’un petit soupir triste qui, lui aussi, disparaît bientôt.
J’en sais d’autres qui ressemblent à des humains. Je les vois mal. Ils sont flous et silencieux. Ils restent dans les coins de la fumerie, sans bouger, et me contemplent avec un sourire douloureux. Ils tiennent entre leurs mains des encensoirs d’argent d’où montent les plus beaux parfums, et, dans l’air chargé de la fumerie, les parfums de l’encensoir et le parfum nombreux de l’opium se mêlent, composant d’incroyables danses. Là, le commun ne verrait que volutes, spirales, tourbillons, arabesques, ou ne verrait rien, mais les fumeurs y lisent une écriture de sens mystérieux.
Et je sais des fantômes qui ressemblent à des orchidées, et des fantômes habillés de plumes multicolores, fantômes d’une tropicale splendeur qui chantent toute la nuit comme des flûtes, et des fantômes qui sont des eaux courantes, des phrases mélodieuses des brises, des verreries... Et je sais, enfin, des fantômes au profil dur et précis qui me hantent depuis le jour où je me suis habitué à la pipe.
Ceux-là sont trois, toujours les mêmes.
Trois vieux remords.
Et ces trois fantômes veilleront mon dernier soir, où s’envolera, vers le plafond nu de ma chambre et toute habillée de sombres fumées, mon âme odorante de bon fumeur.
Lundi, 25 mars.
«Ah! quelle patience il faut avoir! Jamais tu ne me dis une parole aimable! En somme, tu me méprises! Tu me traites comme une servante! Oui, oui, tu me méprises parce que je ne suis pas de bonne famille! Que veux-tu! Est-ce ma faute? Et d’ailleurs, mes parents étaient d’honnêtes gens! ils valaient bien les tiens! Et puis...»
Vous sentez, n’est-ce pas? que je vous transcris un discours de Clotilde. Il dura quelques vingt minutes et se termina par des injures. Comme Ted Williams, présent à la scène, souriait, j’ornai mon visage de l’expression la plus douce et, me tournant vers Clotilde, je répondis:
«Ma chère amie, tu te plains de ce que je célèbre trop rarement tes mille et une vertus. En effet, cette louange t’es due, mais je n’avais pas encore osé te l’offrir. Non! non! ne parle plus! je t’ai comprise! ne parle plus! écoute! je vais célébrer ton excellence et ton charme naturel, je célébrerai même ton origine glorieuse! Ecoute, ma chère enfant!
«La nuit que tu choisis pour venir au monde fut, entre toutes, la plus belle de l’année! Des gens de ton village assurent que les séraphins chantèrent des hymnes de circonstance et que le bruit délicieux leur en parvint. Les anges inférieurs accompagnaient cette mélodie en pinçant des harpes et en grattant d’autres instruments de forme désuète mais traditionnelle.
«Au fond de son lit, ta mère souriait avec béatitude.—Dans sa chambre, remplie d’un parfum vague, il neigea, quelque temps, des plumes de cygne, et ton père, homme insusceptible de s’abuser, vit un grand lys éclore au milieu de la table.
«Il y eut aussi des merveilles d’un moindre effet.—Trois tourterelles voletèrent, de ci, de là, le cœur poignardé. Une banderole rouge dessina dans l’air de longues arabesques, et le vieux buffet de chêne, où se cristallisent les confitures, prononça quelques paroles édifiantes.
«Puis les visites commencèrent.
«Un gnome des bois, peu connu dans le pays et dont le manteau semblait de la verdure vue à travers une émeraude, parut au seuil, escorté de sept nègres qui enfourchaient un seul cheval pie. En phrases lentes, que nuançait un léger accent belge, il vous octroya la grâce d’un discours où tes vertus, Clotilde, étaient célébrées déjà sans modération. A l’écouter, tu devais être la plus belle des femmes, la plus suave des amantes, un archétype, un parangon, une entéléchie, dirais-je, si tu pouvais comprendre ces termes biscornus.
«Des parents, des amis, des relations apportèrent leurs compliments. Une cousine créole vous offrit des perruches et des fruits exotiques; un oncle, qui revenait de Sumatra, vint se jeter à plat ventre devant ton berceau, et sa fille te donna un hochet sculpté dans la corne d’une licorne; l’archevêque dansa une passacaille sur la pelouse du jardin,—enfin le roi lui-même honora votre maison, félicita l’accouchée d’avoir, si proprement, su mettre au monde une telle merveille et proposa, pour l’enfant élue, l’inoubliable nom de Clotilde.
«Depuis ce jour, chacun tâcha de découvrir, sur ton jeune visage, les signes avant-coureurs de la perfection. Tes onze sœurs, ton père et ta mère, groupés autour du berceau, guettaient anxieusement les belles prémisses. Longtemps, ils ne découvrirent rien du tout, mais, un beau soir de septembre, ils s’aperçurent que tu louchais un peu...»
A ce moment de mon récit, Clotilde, se jugeant offensée, me giffla.
Jeudi, 28 mars.
Le spleen surprend comme un orage.
Le ciel était pur; voici qu’il pleut.—Nul autre avertissement que ce grand souffle qui fait frémir les arbres et porte les premières larges gouttes.—Le spleen est tout aussi brusque. A peine ai-je senti son approche qu’il est déjà dans le for de moi-même.—Si c’est durant le jour, il dérange la structure de ma vie; il me fait voir en tous lieux de monstrueuses difformités. Si c’est dans l’ombre, l’épreuve est pire. Les apparences diurnes se défendent un peu et refusent le travestissement que le spleen leur propose, mais, après la mort du soleil et, plus tard, quand les lampes sont éteintes, aux heures où l’on ne voit plus que des souvenirs, tout est faussé par le spleen, tout: formes, couleurs, sons et parfums.
J’ai vécu une journée atroce. Les petits ennuis bas, les contrariétés, les mesquineries, semblaient s’y être donné rendez-vous. Je me suis disputé avec ma concierge. Des fâcheux m’ont importuné. Mon encre était boueuse, Clotilde agressive, le temps capricieux... Et puis, j’avais passé la matinée près de Meudon, pour rendre visite à un ami. Meudon, c’est déjà la campagne. Mon retour en ville fut navrant. Certes, je n’avais pas eu le temps de jouir de la nature, mais je m’étais trouvé dans son atmosphère; cela suffisait à me rendre insupportable une architecture citadine. Ce manque de liberté! cet affreux manque de liberté!—Comme l’arbre se développe librement!—Comme la ligne des toitures est sèche!
Je me mis à rêver à mille choses vagues: courses dans le désert, goëlettes filant au plus près, promenades sur la frange d’un glacier... et ce sont des ruisseaux que je vois, et des ouvertures d’égout, et des tuyautages!... la ville m’apparaît sous la figure d’une congrégation de tuyaux: tuyaux de gaz, d’eau potable, d’eau sale, d’air comprimé... tuyaux aériens, tuyaux souterrains.—Oh! que cela me change des racines et des ramures!
Je n’ai jamais mieux compris ces constructions qu’imaginait Baudelaire aux soirs de spleen; ces paysages faits de colonnades, d’escaliers monumentaux et d’étangs morts.
Mardi, 2 avril.
Et je reste assis à cette table de café, en face de Ted Williams.
Je n’ose lui parler beaucoup, car je lui parlerais tout le temps de moi-même et je sais, d’autre part, qu’il ne faut pas ennuyer les gens, même ceux qu’on estime. Je reste donc à peu près silencieux, et j’écris ceci en une petite écriture compliquée pour que cela prenne plus longtemps. Mais pourquoi donc ai-je glissé ce cahier dans ma poche avant de sortir?... Je ne prévoyais guère... Sait-on jamais?...
Aujourd’hui, mardi, 2 avril, j’ai vingt-sept raisons d’être malheureux. Vingt-sept tout juste. Dans cette somme, une quinzaine de raisons ne sont pas sérieuses. J’écarte aussi trois raisons que m’a fournies Clotilde et dont je ne puis, honnêtement tenir compte.—Les autres ont du poids; l’une, en particulier, a mangé les vingt-six qui l’accompagnent.—C’est elle je pense, qui me donne ce spleen affreux... car il ne s’agit pas de détresse, encore moins de mélancolie... spleen est le mot qui convient: il a le son, les affinités, la température voulus.—Je me servirai de ce terme-là...
Mais... la vingt-septième raison, si importante?...
Eh bien, comme toutes les raisons du spleen, elle se cache avec subtilité. Parfois, il me semble l’entrevoir. Elle est ici, puis elle est là.—Elle m’échappe encore.—Je ne me souviens plus que des circonstances de ma rencontre avec elle.
C’était il y a une heure. Je regardais couler la Seine.—J’aime les fleuves. Leur cours régulier et sage invite à composer des lieux communs. Il est plaisant de voir leur peu de fantaisie, car un fleuve remonte si rarement vers sa source! Je regardais dans la Seine et me demandais avec mollesse quels débris pouvaient bien traîner dans la vase de son fond...
Je fis une liste imaginaire.
Un peigne de femme.
Un louis d’or.
La croix d’un ordre exotique.
Une bouteille de vin vieux.
Un sabot de cheval.
Une tasse à café portant la marque ancienne de Tortoni.
Une grosse pierre attachée à un fragment de corde (le chien mort s’était déjà liquéfié.)
Un poignard persan.
Un cadavre.
... Et alors, cela devint ennuyeux, car ce cadavre, je le reconnus, et c’était moi! moi, vous dis-je! moi, travesti en nouveau noyé!... Voilà qui était gênant.—Ce fut la vingt-septième raison de mon spleen.
Cadavre... je me vois en cadavre... je m’examine... mon cadavre est une chose innomable... et c’est moi!... je me reconnais... je fermente... ma charogne fermente... Ah! pouah!
Je pris donc l’omnibus et me rendis au café. Ted Williams s’y trouvait. Il m’accueillit joyeusement.
«Enfin, je l’ai reçu!
—Quoi?
—Il est arrivé hier!
—Qui donc?
—L’Ornithoptera Victorix, variété Regis, de l’île de Taloët. On n’en connaît que cinq en Europe, et celui du Muséum est un peu passé.—Le mien? Superbe! état parfait! On dirait d’un vieux velours jaune avec des taches de pourriture!—Une merveille!
—Il est mort?
—C’est probable!
—Moi aussi!... Et je suis moins beau que ton papillon!
—Clotilde t’a fait une scène?... Tu es nerveux, mon ami!
—Peut-être bien. Au revoir. Je te quitte. Viens fumer demain.»
Et je laissai Ted Williams à ses plaisirs de collectionneur. J’avais hâte de rentrer chez moi, d’être seul.
Vendredi, 5 avril.
Je rêve parfois d’une visiteuse qui viendrait me surprendre aux heures de sombre ennui. Elle aurait le plus doux visage, un sourire charitable, les yeux railleurs. Elle s’assiérait dans un fauteuil, devant le feu et me conterait mille et une petites choses sans apprêt.—Quant à moi, je lui décrirais mes peines, je me plaindrais de Clotilde, de mon spleen, de la couleur triste du ciel, d’autres choses encore... alors elle me prendrait la main et murmurerait d’une voix bien féminine:
«Mon pauvre ami!»
Elle ne serait pour moi qu’une amie et, même, je la voudrais amoureuse d’un de mes camarades afin qu’elle pût me parler de cet amour. Ainsi, j’aurais un délicat plaisir à savoir son cœur satisfait.
Elle viendrait chez moi en grand mystère, épaissement voilée, et tout cela aurait une charmante allure d’opéra-comique ou d’intrigue italienne. Je la nommerais d’un nom d’emprunt, mélodieux et singulier.—Je lui donnerais une fleur à chaque visite, une belle rose épanouie ou bien une anémone, et, quelquefois, lorsque je serais trop malheureux, je pleurerais, le front sur ses genoux.
Lundi, 8 avril.
Il ne m’est rien arrivé du tout depuis ce matin, mais je me souviens d’une histoire.—Je vais vous la conter.
La voici.
J’étais dans ma chambre, dans ma chambre d’enfant. J’avais fouetté ma toupie jusqu’au moment où elle s’était cachée (sans doute pour m’ennuyer) sous l’armoire à glace. Ne pouvant l’atteindre avec un manche à balai qui traînait par là, je me résolus à démolir mon chemin de fer. C’était un jouet assez vieux, il m’avait procuré des heures délicieuses, et semblait encore tout neuf. Ma tante Lucie me l’avait offert le 12 mai pour ma fête. Nous étions en novembre. Sept mois, pour un chemin de fer, c’est l’âge mûr. Pourtant le vernis tenait encore; il n’y avait qu’une roue faussée; aucun des wagons ne manquait. Un bel objet à démolir. Je me mis à l’œuvre avec le courage que j’ai toujours quand il faut goûter pleinement une volupté.
Or, je fus déçu.—Le chemin de fer succomba dès ma première attaque. Il devait être à ce moment de toutes les existences où la façade se présente encore bien quand l’intérieur est ruiné.—Bientôt on ne vit plus sur le tapis que du fil de fer et des écaillures.—C’était fini.
Je me souviens que m’étant alors approché du feu, je fondis quelques rails sans plaisir, et qu’ensuite, je m’assis par terre pour m’ennuyer plus à mon aise... mais, déjà mon ennui d’enfant ressemblait au spleen.
Depuis lors, ce même genre de déception le fit naître plus d’une fois.—Il est indubitable que détruire et créer sont les deux plaisirs dont la saveur est douce.—Détruire une matière ordonnée ou bien ordonner une matière brute.—Oui, c’est cela! détruire ou créer!—Eh bien! créer n’est pas toujours facile, (construire est aisé, mais encore faut-il souffler une âme dans ces maudites pierres!) alors on croit plus simple de détruire.
Quelle erreur!—Si les choses résistaient! mais elles ne résistent pas!—On fausse une conscience, on démolit une volonté, on brouille un plan avec moins de peine qu’il n’en faut pour rimer un distique. Les personnes que l’on attaque sont d’une lâcheté vraiment repoussante. Elles ne fuient même pas! (il y aurait du plaisir à les poursuivre) non, elles cèdent, elles mollissent. Alors, à se voir en lutte avec de si médiocres adversaires, on se laisse gagner par le spleen et l’on mollit à son tour.
Je n’ai trouvé, je pense que vous ne trouverez, qu’une seule personne dont la résistance soit vaillante. C’était moi-même, ce sera vous-même.—Tâchez de vous détruire spirituellement.—Ah! les beaux gestes de guerre! ah! les superbes combats! Il faudra ruser, ramper, feindre, mentir, tromper, paraître, vivre sous un masque et passer pour en porter un à l’instant que vous le mettez en poche.—Et croyez-moi! votre ennemi aura plus de tours que vous-même et de meilleurs artifices.
Mourir par l’esprit est la seule guérison efficace du spleen. Mais il faut connaître l’art de mourir et bien choisir son agonie. Ah! quelle merveilleuse mort pour l’esprit que l’opium, fumé avec une méthode sûre. Maintefois, je me suis plu à détruire ma conscience en tirant des bouffées noires de ma longue pipe en bois d’aigle. Mais, si mort que l’esprit paraisse il n’en renaît pas moins, et toujours trop tôt.
Mercredi, 10 avril.
Ce soir, j’ai cravaché Clotilde. Je veux bien que ce soit là une mesure sévère, mais c’était aussi une mesure extrême. La patience la plus marmoréenne finit par céder. Je ne pouvais endurer davantage. J’ai cédé. J’ai cravaché Clotilde.
Elle avait grogné, depuis son réveil, à tout bout de champ, à tout coin de phrase. Elle avait boudé comme une enfant, avec la perversité en plus. Puis, à table, elle m’avait fait des remarques désobligeantes devant le valet de chambre et, pour comble d’inconvenance, ces remarques, de qualité vile, certes, et populacière, étaient cependant présentées sous une forme si burlesque, si chargée, que le valet de chambre qui, tout valet qu’il est n’en est pas moins un homme, dut s’enfuir pour étouffer sa joie.
Au cours de l’après-midi, Clotilde voulut se promener. Nous sortîmes. Elle dévisagea vingt jeunes hommes en se mouillant les lèvres. Elle fit, à très haute voix, des observations blessantes sur la toilette des femmes qui passaient. Elle désira et ne désira plus cent choses diverses. Elle eut toutes les envies que les vaudevillistes prêtent aux personnes enceintes.—Enfin je la quittai et rentrai chez moi. Elle rentra peu après.
A dîner, deux camarades que nous avions invités, partagèrent mon supplice. Clotilde les entreprit avec humeur et grossièreté. Mais cela ne me consola point, et, quand je la priai d’être meilleure hôtesse, elle eut ce mot sublime:
«Je reçois mal tes amis?... Aimes-tu mieux que je leur fasse du pied?»
Plus tard, quand nous fûmes seuls, je m’inquiétai soudain, trouvant Clotilde bien silencieuse, et je vis, à mon grand effroi, qu’elle s’amusait à brouiller un manuscrit dont les pages n’étaient pas numérotées: c’est un recueil de notes, seul souvenir d’une époque de ma vie qui fut heureuse.
Alors je résolus de sévir.
J’entraînai d’abord Clotilde dans notre chambre, puis, ayant relevé ses jupes, je la cravachai à tour de bras, avec une longue et souple cravache qui me servait jadis au manège. Cela dura quelques instants, et, pendant ces premiers instants Clotilde hurla de son mieux, supplia, invoqua Dieu, mon honneur, le souvenir de ma mère, mais, bientôt, elle changea de mode, et je dus suspendre la correction, car mon incroyable amie criait toujours, seulement... seulement, ce n’était plus de douleur! Aucun doute! La volupté trouvait son compte dans le châtiment. Je me fatiguais le bras sans excuse... Et puis... et puis... elle voulut varier sa joie... comme dans les romans de collection secrète... et je perdis le sens du juste et de l’injuste...
Oui, Clotilde a prise sur moi!...
Que voulez-vous!... Je suis un pauvre homme.
Samedi, 13 avril.
«Neuf et trois font douze, et huit font vingt, et trois font vingt-trois, et cinquante-six font soixante-dix-neuf...»
Ce n’est rien. C’est Lanthelme qui se parle à lui-même, allongé sur les nattes de la fumerie. Je crois qu’il a un peu abusé de la pipe, ce soir...
«Et trois font quatre-vingt-deux, et quatorze font quatre-vingt-dix-sept... Non, je me trompe... quatre-vingt-seize, et sept font cent-trois, et quarante-deux...
—Oh! non! pas ça! s’écrie Poussière. Tu irais jusqu’à mille...
—Poussière! répond Lanthelme, Poussière! grain d’ombre grise! ne prends pas une voix courroucée: cela ne te sied guère. Baise ton amant sans beaucoup le reconnaître, étire-toi, bâille, fredonne une complainte, mais ne t’irrite pas!
—Le verre de la lampe est sale, dit Bichon, passe-moi l’éponge.
—Récurez un peu le fourneau, ma chère Bichon, dit Ted Williams, il y a du dross.
—Est-ce du Yun-nan ou du Bénarès, demande Zanko.
—Du Bénarès, oui, sûrement.»
On entend tous les bruits de la rue avec une précision vraiment étrange... Le camion qui vient de passer, semblait avoir roulé dans la chambre.
«Versez-moi du thé, Poussière, dit Williams.
—On est bien sur les nattes, murmure Zanko, et cet opium est exquis...
—Hier, dit Williams, j’ai vu un arbre merveilleux; il se plaçait dans le paysage avec une surprenante habileté. Cela faisait tableau. Il était gris de poussière, et il y avait, à son pied, un caillou qui paraissait tout bleu.
—J’ai les cheveux trop secs, depuis quelques jours, dit Clotilde, c’est ennuyeux, il faudra que je mette une lotion.»
Voilà trois heures que dure cette conversation lente et coupée. Les causeries des soirs d’opium essaiment parfois autour d’une idée, d’un sentiment, d’une émotion; parfois encore, elles se divisent en petites phrases, comme aujourd’hui, et le temps passe, doucement.
«Quinze et quarante font cinquante-cinq, et trois font cinquante-huit, et neuf font soixante-sept, et vingt-et-un font quatre-vingt-huit...»
Lanthelme recommence.
Mardi, 16 avril.
Nous sommes venus passer trois jours à la campagne. Clotilde est gaie. Elle rit tout le long du jour. Vraiment, je la préférais morose. Ce corps de nymphe a l’âme d’un grelot.
En ce moment, elle est étendue sur son fauteuil comme sur un lit. Elle est possédée par tout ce qui l’approche. Regarder ses yeux suffit pour en sentir la caresse, et sourire à sa bouche suffit pour en connaître le baiser.
Aujourd’hui l’air est un cristal impalpable. Le soleil ne se voit pas, caché qu’il est par toute la frondaison d’un chêne. Clotilde ne pourrait imaginer journée plus belle, même dans un de ses rêves... mais rêverait-elle d’une belle journée?...
En ce coin de terrasse, où, présentement, elle repose, le vent répand le parfum d’une tubéreuse et, gourmande, Clotilde y goûte déjà, tandis que le bruit frais du ruisseau qui passe non loin, lui fait mouiller ses lèvres avec sa langue fine.
Tout le jardin fleurit pour elle. Pour elle seule les oiseaux chantent et l’arbuste affolé qui secoue ses feuilles au bas de la terrasse ne tremble pas ainsi pour obéir à la brise, mais pour suivre la petite agitation spirituelle de mon amie.
Car, depuis qu’elle vit à la campagne, son esprit jadis si pondéré, ne connaît plus le repos, et, durant que sa chair s’obstine à vivre comme vivent les eaux mortes et les statues couchées, cet esprit bourdonne furieusement à la manière des moucherons.
Mais un jour viendra, où, quittant ce corps toujours offert en sa tranquille et bestiale beauté, son esprit fera de même que l’abeille qui délaisse, après y avoir butiné quelque temps, le calice d’une fleur ouverte.
Samedi, 20 avril.
Pas d’opium hier soir.
Clotilde avait cru bon d’inviter des amis et de leur offrir le spectacle et l’usage de ma fumerie. Elle considère l’opium comme une singularité esthétique. La bonne drogue est, à son avis, une chose infiniment distinguée. A vrai dire, Clotilde fume moins par goût que par snobisme. Je me retiens mal de rire quand, au restaurant de préférence, elle se tourne vers moi et dit, d’un petit air indifférent, mais d’une voix claire qui porte loin:
«Te rappelles-tu, mon ami, cette boîte de Bénarès que j’ai fumée toute seule?»
Ou bien, avec une expression vague et un demi-sourire:
«Oh! ces plaisirs-là semblent bien médiocres à une fumeuse d’opium!»
La chère enfant!
Parfois, son effet rate. Alors elle est furieuse!
Un soir qu’elle faisait la roue devant un de mes camarades, officier de marine revenu de Saïgon depuis peu, et qu’elle murmurait, les yeux mi-clos:
«Ah! Monsieur! je crois avoir épuisé toutes les voluptés! Même l’opium me laisse indifférente!...»
Elle fut toute hérissée quand mon ami répliqua:
«Avouez pourtant, chère madame, que ça vous brouille l’estomac!»
Jamais elle ne lui a pardonné cette réponse! Elle tient mon ami pour un impur goujat.
Je disais donc que Clotilde avait amené, hier, dans ma fumerie, des gens de rencontre. Trois pitoyables petites grues, trois petites grues d’entre les petites grues, sans même une vulgarité excessive qui les distinguât. Elles étaient escortées par trois jeunes gens dont la seule profession semblait être de coucher avec elles. Cravatés, gantés, bien peignés, bien vernis... des gravures.—Je les connais depuis longtemps, paraît-il. Du moins m’ont-ils cité vingt endroits où je leur avais serré la main.—Possible.
Tout ce monde s’est vautré sur mes nattes. Les trois petites grues et les trois jeunes hommes (on dirait un titre de fable) fumèrent craintivement, stupéfaits qu’il n’y eût pas d’incantations préparatoires, de formules sibyllines; que l’on ne fît pas rôtir de petits enfants et que l’on ne souillât pas la moindre hostie. Je crois qu’ils s’attendaient à voir un fantôme (frôlements, soupirs et bruits de chaînes). Ils furent déçus. Que voulez-vous! je n’avais pas cet article sous la main.
Mais, durant le temps que dura leur visite, ils épuisèrent le trésor des sottises dont l’opium est le sujet. Ils parlèrent de tout, et, dès le seuil de leurs lèvres, les paroles n’avaient plus de sens. Il ne restait qu’un bruit de mots, l’épanchement d’un robinet.
Les trois jeunes hommes rappelèrent des souvenirs de notre cercle (car nous sommes du même cercle), et les trois petites grues me félicitèrent civilement du bonheur que j’ai de coucher avec Clotilde. On critiqua le talent d’une actrice, les toilettes d’une autre... puis on s’entretint de spiritisme!...
Ce fut le couronnement!—Oh! ces anecdotes vingt fois répétées! ces histoires «à faire peur» qui n’ont jamais effrayé personne!—Et la dame enfermée dans un mur! et l’autre dame dont la main est sanglante! et le lord anglais que l’âme de sa sœur tracasse chaque nuit! et le guéridon! et le miroir! et Eusapia Paladino!—Oh! oh! assez!
Vers minuit, Ted Williams entra:
«Du monde?... je vous gênerais!... Bonsoir!...»
Et je n’eus pas le courage de le retenir, mais ma patience était à bout.
Alors, je fis fumer chacun de mes hôtes sérieusement et sans précautions. Je malaxai de grosses boulettes, très cuites; je crois même que je les brûlai un peu. Cela provoqua tout aussitôt des nausées et l’un des jeunes gens eut vraiment fort mal au cœur.
Ils partirent enfin, mécontents.—J’envoyai Clotilde se coucher et je m’allongeai sur les nattes, avec un livre.—Mon exaspération m’évita le spleen. Je m’endormis enfin, mais pas avant de m’être aperçu que l’une des trois petites grues avait décollé la monture de ma pipe en bois d’aigle.
Pas d’opium hier soir.
Sa parodie!
Mercredi, 24 avril.
Je suis avec intérêt les progrès de deux jeunes clowns qui ont inventé un tour fort singulier et de qualité très-fine, malgré le grotesque de sa présentation. Ils sont les fils d’un vieil acrobate que je connais et les amis d’Altano.—Hier je fus au cirque pour assister à leurs débuts.
Durant la première partie je m’ennuyai un peu. Les grâces de l’amazone me sont familières et je connais les gestes du contorsionniste en habit noir. Peut-être étais-je mal luné, mais rien ne me séduisit dans le spectacle, ni les jeux icariens de sept allemands pommadés, ni le sourire que me fit la petite négresse qui dansait sur la corde tendue.
Un peu avant l’entr’acte, je me rendis dans les coulisses pour causer avec Altano. Passant devant la porte mal close d’une salle de débarras, j’entendis des voix qui riaient en fausset. Je regardai par l’entre-bâillement.
Une dernière fois, les deux nouveaux clowns répétaient leur tour. Grimés, travestis, sous les armes, ils n’avaient plus rien d’humain. Et ils se roulaient par terre en poussant des cris, et bondissaient, et sursautaient, tandis que, devant eux, leur père, vêtu d’un veston jaune, la figure anxieuse, les considérait d’un regard plein de passion, un regard dont la tendresse était animale et sublime tout à la fois.
Il y a plus de quinze ans, ce vieux clown faisait, à l’ancien Hippodrome, un extraordinaire saut périlleux qui l’avait rendu célèbre. Un jour il se cassa les reins et, dès lors, ce fut un pauvre être plié, presque un invalide.—Fini de rire!—Alors il apprit à son fils et à son neveu les subtilités de la matassinade, patiemment, avec amour et conviction. Hier enfin, ils allaient paraître sur la piste, sans lui... Non, il n’y avait pas de tristesse dans ses yeux...
«Et surtout, ne ratez pas votre rire! Tenez! comme ça!»
On eût dit qu’une toile se déchirait.
Il se retourna, et me reconnut:
«Bonsoir, Monsieur, bonsoir! N’est-ce pas qu’ils vont bien, les gosses? Ils feront leur chemin! Je vous les présente sous leur nouveau nom: les frères Halifax! C’est un mot anglais; une idée de groom.—Allons! encore une fois!»
Je m’en allai, un peu attendri, et, comme je parlais à mon ami Altano de cette scène, il fit la grimace:
«Eh! oui! Les risques du métier! Moi aussi je me casserai les jambes ou les bras, un jour, et je serai un vieux bon à rien. Alors, j’aurai des élèves, mes fils ou les fils d’un camarade. C’est la consolation!...»
Altano s’interrompit, haussa les épaules et, de plein pied, fit une délicieuse culbute.
Dimanche, 28 avril.
Aux heures où je me sens trop esclave de Clotilde, j’aime à rappeler la mémoire de ce temps où je me croyais l’âme d’un «fils de roi», où je pensais dominer un jour le monde et lui imposer mes volontés.
Ainsi, j’arrose des souvenirs. Ils refleurissent, ils me sourient. L’un, entre tous, m’est cher et me plaît à considérer.
C’était il y a une dizaine d’années, dans les environs de Biskra.
Fixant à mes chaussures ces crochets vigoureux dont se servent ces employés qui surveillent les poteaux du télégraphe, j’avais grimpé au tronc d’un palmier, et, par une prudente ascension, j’avais atteint le faîte.
Mon arbre jaillissait comme un jet d’eau: il épanouissait sa chevelure parmi les brises; son tronc laissait pendre des lanières poussiéreuses, guenilles végétales d’un vêtement très ancien.—Cet aïeul présidait.—Les autres palmiers le vénéraient et lui rendaient hommage.
Assis dans le panache, comme un genni de conte arabe, je regardais autour de moi avec une certaine vanité.—De mon séjour, je dominais la région supérieure des palmes, petit univers épanoui, où l’âme s’exalte volontiers.
Je n’étais point le premier occupant de ce belvédère, il s’y trouvait déjà toute une fourmilière, des scorpions, des lézards de sinople et des serpents inoffensifs.—Je leur parlais avec douceur, et sur un ton vraiment amical.
Mais voici qu’une brise s’insinua dans les feuilles, et le palmier, encore souple et joyeux malgré son grand âge, se balança en chantant à petit bruit.—Toute l’oasis l’accompagnait, un âne sonna de la trompette, des chiens aboyèrent, le vent siffla dans mes oreilles.
Alors je ne me retins pas de chanter aussi. Je me complus à cette joie sonore; mes paroles se marièrent à la brise, je développai mon allégresse en une prétentieuse mélodie et les notes montèrent comme des fusées.
Tout ce vacarme ne passa point inaperçu, car, dans l’oasis d’en bas, un nègre aux cheveux blancs, qui avait l’air d’un négatif de photographie, s’interrompit de boire à la source et, croyant apercevoir un prodige, se mit en prière.
Sensation impériale!
Jeudi, 2 mai.
Clotilde est quelquefois trop belle.—Avant-hier, vers deux heures, elle sortit pour aller se promener au Bois. Quand elle me quitta, je sentis comme un déchirement de l’âme. Elle était si belle! je voulus la suivre.
«Non! je tiens à me promener toute seule. Tu comprends, mon loup, je te vois toute l’année ronde, j’ai besoin, parfois, de me trouver sans autre compagnie que moi-même!»
Oh! la petite voix rêche et précise! Mais qu’importe! A cause des grands yeux et de la taille souple, on pardonne à la voix de manquer d’harmonie.
Je m’imaginai Clotilde se promenant sous le feuillage clair. De temps en temps elle devait battre les jeunes branches avec son ombrelle.
Moi, j’étais assis devant mon chevalet, et je songeais à couvrir une toile où, déjà, le sujet était esquissé. L’esquisse me plaisait. Un étang morne avec des jeux de soleil... au centre des tritons de pierre, un jet d’eau, des berges tristes, des rameaux penchés, un ciel d’automne.—Je devais finir cela.
Pourtant, je balançais, j’hésitais et n’osais choisir entre trois actions qui présentaient toutes les trois de la grâce et de l’attrait.
Ne rien faire, c’est-à-dire fumer des cigarettes turques en suivant de l’œil les chutes en boucles et l’essor de cette chose grise et bleue qui entretient l’esprit dans un petit rêve...
Travailler, c’est-à-dire achever cette toile, fixer le détail du feuillage et des reflets, harmoniser les tons du ciel, un peu crus vers la gauche...
Aller joindre quelqu’un dans le Bois et me faire exaspérer comme un cheval de trait par une mouche...
Et je délibérais pour savoir laquelle des actions il fallait élire.
J’avais envie de suivre sous le feuillage les petits pas de mon amie... Oui!... pour revenir blessé et, de quelques jours, ne pouvoir me plaire qu’à regarder la forme et le sang de ma blessure!
Si je fumais des cigarettes, bientôt la fumée dessinerait les lignes de son corps... Et, si je travaillais, j’en arriverais dès la seconde heure, à vouloir peindre son visage, son visage si suave, au lieu de m’occuper de mes tritons et de mon ciel automnal.
Je me relevai par un brusque effort et allai mettre mes bottines... Tandis que je les boutonnais, je me pris à rire. C’était d’une excellente stratégie. Sans doute me dégoûterais-je de mon action quand elle me paraîtrait ridicule. Dépeindre son vice en couleurs grotesques, lui mettre un bonnet d’âne, peut rompre le lien qui nous y attache... Cordon de soie! cordon de soie! parviendrai-je à te briser?...
J’enlevai mes bottines, mais, presque aussitôt, une belle résolution se forma en moi, que j’acceptai et qui me sembla dotée de certains traits de réelle excellence.
Oui, je sortirais, mais je n’irais pas au Bois, je suivrais seulement le chemin qui y mène et, sans doute, rencontrerais-je le bonheur... et peut-être serais-je trop fatigué pour aller plus loin.
Je trichais d’une façon indigne! J’aurais bientôt rattrapé Clotilde. Elle se promène toujours dans les mêmes allées.—Alors il me vint une autre idée. Pourquoi ne pas tâcher d’imaginer une Clotilde enlaidie, une Clotilde aussi peu séduisante par le corps qu’elle l’est par l’esprit? Il fallait détruire son charme! Je ne me figurerais plus son corps aussi précisément: j’oublierais le grain de la peau, les contours secrets, tout ce qu’elle me cède (parfois sans grand plaisir) et que j’adore. Il fallait que la pensée de cette joie future diminuât au point de ne plus motiver mes actions.—C’est sous les ruines d’un rêve que l’on découvre le médiocre paradis d’indifférence que vantent certaines gens.
Soudain, je me sentis calme, tout à fait calme... J’enlevai de nouveau mes bottines que j’étais en train de remettre et je courus chercher, dans mon bureau, une boîte en marqueterie, don généreux de Clotilde le jour où j’eus vingt-cinq ans.
Je l’ouvris... tout était bien en place... l’arme... les balles... Et mon cœur ne battait presque pas.
Oui, mais, voilà! je ne me suis pas tué.
Lorsque cette page fut écrite avant-hier soir, je regardai quelque temps le pistolet, puis, j’allumai ma petite lampe, je décachetai une nouvelle boîte d’opium, et, couché sur les nattes, je me soûlai affreusement.
J’ai bien fumé quarante pipes.
Hier, spleen et migraine.
Aujourd’hui, je me sens mieux.
Lundi, 6 mai.
Il ne m’arrive jamais que des aventures désagréables et qui laissent un poids dans mon souvenir.
Voici la dernière.—Elle date d’hier soir.
J’étais sorti vers dix heures pour dissiper l’effet d’une longue scène sans sujet bien précis ni cause suffisante que Clotilde venait de m’octroyer.—L’air frais me rasséréna un peu. Je marchai au hasard, et me trouvai à une heure du matin sur le pont de Grenelle.
Nuit de roman feuilleton, lugubre à souhait. C’était l’heure où l’on tue la marquise, où l’orpheline s’évanouit, où la fille-mère accouche. La brise s’était perdue. Un calme affreux. De temps en temps, des bruits de charrettes. Ciel couvert. Le spleen me reprit.
Je m’accoudai au parapet pour regarder fuir l’eau noire, brusquement rougie par la lumière des falots.—C’était, en vérité, de l’encre et du sang, du vrai sang. Au milieu des taches rouges, on distinguait de nombreux courants qui se mêlaient, se divisaient, ourlant leurs ondes, les déroulant, disparaissant sous des nappes calmes et surgissant en remous, plus loin. Le fleuve était une tresse continuelle et compliquée.—Tout cela avait un vilain air de traîtrise. La nuit n’était pas sûre.
Parfois il venait de très loin, d’on ne savait où, le cri d’une locomotive, la plainte d’une machine, un sifflet, et ces bruits vivaient un instant, puis tombaient court dans le trou du silence, comme font par les nuits d’été ces étoiles filantes qui brillent puis s’abîment et coulent aussitôt dans le noir.
Depuis quelque temps, je voyais, à vingt pas de moi, un homme qui marchait de long en large sur le pont. Soudain, il s’approcha et me demanda du feu pour allumer son mégot. Je lui en donnai, le bras tendu plus que de raison, car, n’est-ce pas, vers une heure du matin, la société, dans le quartier de Grenelle, est de qualité incertaine. M’ayant remercié très civilement, il s’en fut et je me repris à contempler le reflet lugubre des falots dans le fleuve.
Comme je me décidais à rentrer enfin chez moi, je revis l’homme, accoudé contre un réverbère. Il n’avait pas du tout la mine qui convenait à cette nuit. Le vice n’avait pas «marqué sa figure d’affreux sillons» et l’on ne voyait pas «l’irréparable déchéance inscrite sur ses traits». Non. Un visage commun, une bouche tirée, un regard fixe et triste.
«Pardon, monsieur, est-ce que je pourrais vous dire deux mots?
—Vous voulez encore du feu! Tenez, voilà mes allumettes.
—Non! c’est pas ça. J’ai pas envie de fumer. Ecoutez-moi, monsieur, je suis très malheureux.»
Etait-il cabotin ou désespéré, cet homme dont la voix lourde suppliait avec un ton si pathétique? Un simple mendiant, sans doute. Il était oiseux d’épiloguer.—Je tirai de ma poche quelques sous.
«Non, monsieur, j’ai pas besoin d’argent, j’ai de quoi vivre, mais vous pouvez me rendre un service. Je suis très malheureux.»
Cela devenait intéressant. Je me félicitai de ma promenade nocturne pour ce qu’elle m’apportait d’imprévu.
«Qu’y a-t-il donc?
—Eh bien! voilà, monsieur: j’en ai assez! je vous en supplie, accompagnez-moi, jusqu’au milieu du pont... Je veux me tuer et je n’ose pas... Je me tiendrai debout sur le parapet... Oh!... je ne résisterai pas... je ne crierai pas... On ne s’apercevra de rien... J’attacherai mes pieds avec mon mouchoir... Vous me pousserez... Faites ça, monsieur, faites ça pour l’amour de Dieu!»
C’était d’un tragique si gros que je répondis bêtement:
«Mais vous êtes fou, mon ami? Pourquoi ce suicide? Une histoire de femme?
—Non! non! c’est autre chose. Je veux me tuer parce que je m’ennuie. Ça a commencé un jour que je travaillais à l’ajustage d’une machine. Je suis mécanicien. Pendant que je vissais un écrou, oh! je me souviens! tout à coup, je me suis ennuyé! Je ne puis plus rien faire, je m’ennuie, je m’ennuie du matin au soir et souvent je ne dors pas, tant je m’ennuie. C’est horrible, si vous saviez! Et je n’aime plus boire avec mes camarades, je n’aime plus me promener; j’ai une connaissance, eh bien! je n’aime plus sortir avec elle! je m’ennuie trop, je m’ennuie tout le temps. Poussez-moi dans l’eau, Monsieur! comme ça ce sera fini!»
La voix s’amincissait jusqu’à ne plus être qu’une plainte d’enfant. J’avoue que j’étais très ému.
Brusquement, l’homme saisit mes deux mains dans les siennes et gémit:
«Oh! Monsieur! Monsieur! poussez-moi dans l’eau! Je ne peux pas tout seul! Voilà deux heures que j’essaye!
—Allons, mon ami, lui dis-je, faites quelques pas avec moi, nous allons causer de vos affaires.»
De vos affaires!... J’eusse aussi bien pu dire: des miennes!
L’homme me jeta un regard mécontent, presque mauvais, mais il me suivit.
Quelles étranges heures je passai jusqu’au matin en compagnie de ce désespéré qui avait simplement perdu le goût de vivre, qui s’était laissé surprendre par le spleen, un jour, sans y prendre garde, «en vissant un écrou!» Malgré ses phrases maladroites, et les reprises, et les redites, et les approximations, ah! qu’il m’a fortement décrit le mal dont je souffre, moi-même, sur un autre plan, et quelle déchirante douleur passait dans sa confession!
Je lui parlai longtemps, avec mille détails. Je tâchai d’être clair. En vérité, j’avais pour lui un sentiment fraternel. Il paraissait tant souffrir! Je crois avoir dit tout ce qu’il «faut» dire en pareil cas. Si j’ai quelque talent de persuasion, certes, je l’employai tout entier. Je me servis des pires rengaines, des lieux communs les plus éculés. Enfin, vers six heures, j’emmenai l’homme tout secoué, sans équilibre, aussi malade d’esprit mais peut-être plus sûr de lui-même, chez un de mes amis, constructeur d’automobiles et que je sais matinal. Je lui expliquai le cas. C’est un garçon intelligent, il s’occupera de mon homme. Il fera de son mieux pour l’intéresser au travail mais, quand je le quittai il me dit avec un peu d’étonnement:
«Qu’est-ce qui vous prend donc, mon cher? L’âme d’autrui ne vous est donc plus indifférente?
—Oh! lui dis-je, on aime à voir l’âme d’autrui souffrir du mal que l’on endure. On se sent moins seul. Adieu, mon ami, et merci de votre aide.»
Je partis. L’aventure était close. Mon protégé m’attendait à la porte.
«Au revoir. Bonne chance. J’ai votre promesse, n’est-ce pas?
—Oui, Monsieur, je ferai de mon mieux... mais... pourquoi vous ne m’avez pas poussé?
—Je ne sais pas! d’ailleurs, il est possible que je vienne, un jour, vous demander le même service! Au revoir!»
Ah! si je trouvais quelqu’un qui voulût me pousser, de ce parapet du pont de Grenelle, dans cette eau noire où l’on oublierait si vite la vie, où je tuerais enfin ce démon secret qui m’habite et dont je suis possédé.
Vendredi, 10 mai.
Je sais que Clotilde aime les fleurs et, dans cette chambre destinée à recevoir son prochain sommeil, j’en ai fait une jonchée. Les corolles qu’une même saison peut réunir se trouvent ici en concours: de savants horticulteurs retardèrent certaines à grands frais pour que leur agonie parfumât Clotilde et d’autres, à peine écloses, ne seraient que petites boules vertes si l’on n’en avait hâté la naissance afin que leur premier sourire lui fut offert.