Front matter (continued 2)
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Aussi, dans cette chambre, tendue avec des soies japonaises et où l’on peut voir, du sein de quelques encensoirs de bronze s’exhaler des parfums, j’ai fait pour son seul plaisir, concerter les senteurs les plus distinguées.
En outre, voici le divan où elle devra étendre son corps que chacun vanta—Brun sur le tapis rouge—Son corps paraîtra brun sur le tapis rouge... (j’ai choisi le rouge pour mieux relever le ton de sa peau). Et, autour d’elle, il y aura toutes les corolles: les incarnadines, les rousses, les ardentes, d’autres que l’on dirait teintes par le vin et d’autres par l’aurore, certaines carminées comme des lèvres, quelques-unes sexuelles, d’autres pures, d’autres tout à fait érotiques et qui sont comme des souvenirs, des souvenirs d’impudeur, et celles-ci pourpres comme des coquilles, vermeilles ou zinzolines, cramoisies, écarlates, toutes embaumantes, et l’une, la plus radieuse, goutte à goutte, saignante... Celle-là, entre les seins de Clotilde, sera comme une vraie blessure.
Puis je la regarderai dormir, car, déjà Clotilde dormira, un peu grise, à cause du parfum, et, après avoir encore attendu quelque temps, j’ouvrirai les fenêtres et je crierai aux passants:
«Venez! venez mes amis! Entrez! Aidez-moi! Jetons ces fleurs! Jetons toutes ces fleurs! et jetons aussi cette femme! Elle est morte! Elle est enfin morte!»
Alors, avec les fleurs flétries on jettera aussi la charogne de Clotilde, de ma toute belle! sa charogne dont la figure vivante passait pour être une merveille peu commune, mais qui eut le grand tort de m’inspirer de l’amour...
... Et dire que je viens d’écrire tout cela, simplement parce que, ce soir, ayant offert quelques roses à Clotilde, Clotilde ne m’en sut aucun gré!
On se venge comme on peut.
Mercredi, 15 mai.
«Et, depuis lors, les hommes me considèrent d’un regard hésitant et apitoyé tout à la fois, comme s’ils avaient quelque chose de très notable à me dire, qui me fût personnel, qui me serait salutaire, et qu’ils n’osent pourtant pas exprimer.»
Lanthelme se tut.
Couché sur le côté gauche, il nettoyait la pipe et cela faisait un bruit qui nous exaspérait. Toutefois, étendus autour de lui, nous n’osions rien dire, sachant bien que le soin qu’il mettait à son travail était affecté.—Seule, Poussière n’eut pas ce scrupule, car elle ne comprit jamais le sens profond d’une inflexion de voix, ni la direction vraie d’un geste, et, du coin de la chambre où, allongée sous les caresses de Luca Zanko dont la bouche parcourait le petit corps si nu, elle gardait les allures d’une bête adolescente et fatiguée, elle gémit:
«Cesse donc ce bruit! Tu m’agaces!»
Cette voix nouvelle, d’une lassitude presque comique, dissipa le nuage spirituel qu’avaient formé les phrases de notre camarade.—Nous nous sentîmes plus à l’aise.—Chacun, dans la chambre sombre, eut un petit mouvement du corps pour se le signifier.
En paroles basses, Bichon dit à Zanko qui venait de quitter Poussière et s’était jeté sur un divan:
«Depuis un quart d’heure, j’avais l’impression que quelqu’un se cachait derrière la tenture de l’escalier!... C’est passé, maintenant. Fais-moi une pipe.»
Zanko ne bougea pas.
Ses yeux fixes restaient ouverts. Son masque étrange, le cuivre de sa peau, le blanc du pyjama qui le couvrait, lui donnaient vraiment une singulière apparence: corps de lutteur, tête d’Anubis... ensemble équivoque.
«Fais-moi une pipe! répéta Bichon qui n’avait pour tout costume qu’un mouchoir de soie rouge autour de ses cheveux roux.
—Tu veux fumer, dit Zanko, surpris comme s’il se réveillait. Passe-moi le grand ringard. La pipe est bouchée.»
Puis, se tournant vers moi, il ajouta, par habitude:
«C’est ridicule de n’avoir qu’une tringle de rideau pour curer les bambous!»
Je ne pris pas garde à ce reproche que l’on me fait trop souvent. Je considérais Lanthelme.
Vêtu comme moi d’un kimono japonais à ramages d’or, il tenait entre ses doigts une fleur et riait doucement d’une plaisanterie intime, par lui seule comprise, que cette corolle suscitait.
Il respira la rose et rit un peu plus fort, ce qui parut faire souffrir Bichon.
«Trop fort! dit-elle, trop fort! Tu as une voix de trombone!»
En vérité ce rire sonnait à peine comme un écho de rire, mais Bichon, lorsqu’elle fume, ne peut souffrir le moindre bruit. Sa vivante et solide personne en est tout ébranlée.
Lanthelme s’en fut jusqu’à une petite étagère où j’ai mis un vase de Venise translucide. Il y posa la fleur, de sorte que l’on ne vit plus que cette rose rouge qui tachait le mur.
Il rit encore de cela.
«Oh! la belle tache de sang! s’écria Zanko en levant les yeux. Oh! la belle blessure!»
Il tendit à Bichon la pipe préparée, puis retomba sur les coussins pour saisir quelque très impérieuse chimère dont il ne voulut plus se déprendre.
Il devait être minuit.
Pas de gêneurs. Nous étions entre intimes.
Clotilde, ayant eu la migraine, était allée dormir dans son lit.
Nous fumions depuis neuf heures du soir, en sympathie.
Cependant, svelte et nue comme une tige, notre Poussière se promenait de ci de là. Elle était satisfaite, elle était fatiguée. Elle attendait, sans impatience, que Luca Zanko voulût bien la désirer.
Ainsi, elle marchait languissamment, en jurant à voix très douce et de façon très obscène.—C’est son passe-temps favori.
Ses cheveux tombaient jusqu’au petit ventre en deux mèches minces et noires.
Mardi, 21 mai.
A l’époque où Clotilde était l’exclusive propriété d’un de mes amis et l’unique objet de ma convoitise, à l’époque où je ne connaissais pas encore le goût âpre et sucré de cette bouche, j’avais fait, un soir d’opium, les plus beaux rêves.
C’était, sur les bords d’un fleuve, une plantation d’orangers ronds, tout vibrants d’abeilles.—Imaginez!—Une poussière lumineuse occupe le ciel entier. Le fleuve est jaune, lourd d’une terre qu’il porte malaisément. Quelques roseaux, sur la berge, chantent leur chant et, dans l’air, quelques brises leur répondent. La plantation d’orangers dessine un jardin dont les allées sont saupoudrées de poudre d’or. Des buissons fleuris, des oiseaux qui vocalisent, des cascatelles, des vasques, des jets d’eau complètent l’agrément du paysage. C’est un labyrinthe aux verdoyantes combinaisons, un «piège à pucelles» qui déroute le promeneur.
Des sentiers bordés de hautes aubépines et d’un double rideau de troènes. Mille méandres pour aboutir et tomber court en des ronds-points sans issue. Là, rêvent des nymphes, au milieu de bassins dont l’eau verte semble depuis très longtemps inanimée. Il est doux de s’arrêter sur les bords d’une de ces vasques pour admirer l’agencement des marbres et de l’onde, pour regarder l’eau dormir, quelques feuilles flotter et la nymphe en songe.—Ce jardin, on peut le croire habité par une magicienne, si nombreux est son enchantement que diversifient les saisons et les jours.
C’était le décor de mon rêve. Je vous dirai maintenant pourquoi j’avais créé ce suave jardin.
Je projetais d’y entraîner Clotilde par l’appât d’une fleur à cueillir, d’une fleur dont je lui aurais cité le nom latin, prodigieux! Puis, je projetais aussi de perdre Clotilde dans ce méandre printanier, puis, enfin, de la séduire brusquement. Comme je la croyais honnête, j’espérais qu’elle se défendrait et ne succomberait que sous les charmes de la persuasion et par la complicité des fleurs de mon labyrinthe.
Hélas! Hélas! je rêvais creux!
Dès que j’eus dit à Clotilde tout le désir que j’avais d’elle et mon intention de subvenir à ses besoins, il n’en fallut pas plus: la délicieuse enfant examina le côté pratique de l’affaire, puis, ayant réfléchi, accepta sans plus attendre.
Et ce fut moi qui me perdis dans le labyrinthe.
Vendredi, 31 mai.
Lanthelme a un peu voyagé. Notre ami Zanko l’entraîna, il y a deux ans, je crois, en Indo-Chine où il avait des affaires. De cette promenade, qui dura quelques mois, Lanthelme a gardé le désir de voyager encore et le sentiment très vif que cela lui était devenu impossible. L’idée de faire ses malles lui est insupportable. Il parle d’un paquebot avec effroi. On dirait que sa veulerie est doublée. Mais les voyages le hantent comme de vrais fantômes. Il écarte du voyage les trains, les bateaux, les gares, les hôtels. Il n’en retient qu’une vision toute idéale: Voyager! Il est possédé par ce mot. Il en est possédé d’une façon si vive, que lui, le pauvre homme sans ressort, dont la volonté est à ce point défunte, qu’elle ne concevrait pas un projet viable, a pourtant formé celui d’écrire, d’exprimer en phrases cette fièvre de voyages qu’il ne peut satisfaire.
Voici de quelle façon l’idée première lui vint:
C’était à Montmartre, dans quelque restaurant de nuit, (je ne me souviens pas au juste lequel.) Lanthelme était ivre, ivre d’alcool. Non point comme il le fut souvent, quand il jouait à saute-mouton avec les tabourets des bars, puis se mettait à quatre pattes, attendant que les tabourets prissent part au jeu, mais d’une ivresse douce qui n’avait plus le sens des proportions et gardait celui de la mesure. Il rêvassait, donc, les mains un peu agitées et griffant la nappe, le front coupé par une ride qui attristait son visage et l’œil protégé par l’immuable monocle, quand une petite négresse s’arrêta devant notre table, sourit, puis se mit à chanter.—Triste chant, plainte exotique, ébullition de voyelles douces.
Lanthelme était encore loin. Il ne parut faire aucune attention au jeune monstre arachnéen qui décrivait, en un patois mou, ses peines de cœur. Peu à peu, il revint jusqu’aux lieux où se trouvait son corps et, se penchant vers moi, il dit en paroles basses:
«Qu’elle est heureuse!—Elle a dû passer déjà dans pas mal de villes... Elle a chanté devant des hommes de races diverses, elle a vu des arbres, des maisons, des créatures, sous plus d’un ciel, et, pourtant, elle reste toujours identique. Elle verra d’autres choses encore: de l’héroïsme et des turpitudes, des banalités, plus d’une action singulière, mais je gage qu’elle ne changera point, car elle est insensible. Sa chanson d’amour le prouve, c’est une leçon bien apprise.
«Il est ainsi d’heureuses gens qui ne laissent rien de leur âme aux objets qu’ils regardent. J’en sais d’autres sur qui la pierre du chemin, la nuance du ciel, une figure humaine ont tant de prise que des parcelles de leur âme restent attachées aux objets qu’ils contemplent. Moi, je ne puis voir un sourire sans me donner un peu à lui, et, toujours, c’est diminué que je délaisse, en voyage, un bel horizon. Ceux-là qui se détruisent ainsi dans leurs voyages, sont les vrais voyageurs, mais, bien souvent, ils souffrent des peines cruelles.
«Avez-vous jamais considéré le sort du Juif errant qui jamais ne s’arrêta pour se refaire une âme? Son image m’obsède et je tâche d’entendre justement sa destinée.
«La nuit où il quitta la Palestine, Ahasvérus emportait avec lui un trésor de souvenirs. Son âme en était lourde. Il avait vu la colère des prêtres, il avait vu Ponce-Pilate et l’agonie dans le Jardin, peut-être avait-il entendu le coq chanter trois fois, il avait vu la couronne d’épines et le début de la Passion, il avait ri au passage du Christ, puis, brusquement, il était parti... Quel viatique de rêves!... Ah! Dieu! quel viatique!
«Dès lors, il marcha droit devant lui. Il marcha longtemps. Peut-être ne s’est-il pas encore arrêté, car personne, jamais, n’a parlé de sa mort. Le grand Pan est mort: le bruit de son trépas a couru sur la Méditerranée; les dieux, jusqu’aux plus jeunes, jusqu’aux plus beaux, avaient fini d’agoniser; l’Espérance même qui chantait doucement, assise sur la terre, et qui s’accompagnait avec des sons de lyre, est peut-être morte à son tour, mais le Juif errant n’a pas interrompu sa course et, s’il rêve, la nuit, ses rêves l’appellent sur la route, le poussent vers l’horizon, le harcèlent jusqu’à l’aube, et, à l’aube, il se lève aussitôt pour repartir.—Vraiment son supplice dépasse les mesures humaines, car il ne marche pas les yeux fermés... il regarde autour de lui.
«Il regarde les passants, les bêtes des prairies, les bornes de pierre, les hameaux accrochés aux collines; il regarde les rivières qui, comme lui, ne s’arrêtent pas sur terre, mais qui se reposent enfin dans l’océan, il s’occupe de la formation des nuages, il contemple la neige et les tempêtes, il voit des fleurs qui naissent, des fleurs qui s’ouvrent, des fleurs qui se flétrissent et chacune de ces apparences lui prend une parcelle de son âme.
«Chacune de ces apparences lui a pris une parcelle de son âme, de sorte que, vers l’époque où sa barbe fut blanche, il n’avait déjà plus d’âme du tout.—Son âme! elle était captive dans les méandres de la forêt, dans le lacis des ruisseaux, dans la trame des rayons du jour. Il l’avait donnée aux étoiles, à la lune naissante, aux comètes qui saignent pour annoncer les guerres. Des yeux de femmes l’avaient emportée et des rires d’enfants. Il l’avait livrée aux brises qui propagent des parfums et aux brises qui sont tissées de musique, à l’ouragan, aux haleines favorables. Les paons somptueux l’avaient prise en faisant la roue, les colombes par leurs plaintes et les rossignols par leurs vocalises. Son âme! elle restait accrochée aux ronces du chemin, aux buissons, aux épines, comme les loques des mendiants. Alors il dut repartir pour se former une âme nouvelle.
«Et c’est là son plus grand supplice.—Il sème son âme à tous les vents, puis il va la rechercher dans le creux des sillons; son âme se dissout dans la nature: il repart et la recompose; son âme meurt: il la fait renaître, puis encore il la voit mourir, et ce sera toujours ainsi. Jamais il ne s’arrêtera. Ce n’est plus un ordre de Dieu, c’est le voyage qui l’entraîne! Ahasvérus! le vrai voyageur! ah! mon cher! quel roman à écrire! quel roman!»
Lanthelme m’a reparlé de ce roman, aujourd’hui même. Il y pense toujours. Il y pense trop. Ce roman, Lanthelme ne l’écrira pas.
Lundi, 3 juin.
«Mais, ma chère! puisque tu n’aimes pas la campagne?
—Qui te dit ça? j’adore la nature!
—Oh!»
On pouvait entendre ce dialogue, hier soir, dans mon atelier. Clotilde me demandait de lui offrir, au nouvel an, une maison de campagne. Or, je vous le jure! Clotilde ne comprend rien à l’arbre, à l’eau courante, aux grandes routes, au ciel sans cheminées.
Le genre de nature que Clotilde affectionne est celui que je déteste entre tous. Elle aime les fleurs de cire que l’on tient sous verre; elle aime les choses qui ressemblent à des fleurs; elle aime les pâtisseries florales et les pièces montées en forme de bouquets.—Je crois que les fleurs funéraires ne lui déplaisent pas et que, si l’on faisait des fleurs en suif, elle les trouverait à son goût.
Dans un jardin qui serait sous sa surveillance, elle voudrait qu’un coiffeur vint ouvrir les roses, brosser les camélias avec une brosse à dents et friser les dahlias au petit fer. Elle voudrait encore une rocaille où reposeraient des coquillages, «au fond desquels on entend le bruit de la mer». Elle voudrait un petit bassin avec des poissons rouges et un canard bien propre, qui serait lavé tous les matins. Elle voudrait une tonnelle et des boules-miroirs, et des «perspectives» architecturales en lattes d’un vert cru.
Cette nature-là! non! non! plutôt vivre dans quelque village pouilleux de Sénégambie avec une négresse d’âge mûr.
Jeudi, 6 juin.
«Moi, dit Zanko, je n’ai jamais le spleen.—Le spleen est un ennui qui se plaît à lui-même, un désespoir auquel on s’intéresse. Avec une mauvaise foi évidente, l’homme que le spleen assaille ne regarde que son assaillant, il l’encourage, il lui donne des forces. Quel sadisme absurde!—Moi, je n’ai jamais le spleen.
—Ne t’en glorifie pas trop! dit Lanthelme. Lorsque tu te sentiras las de voyager, lorsque, un jour, tu rentreras à Paris sans avoir l’envie de repartir, alors, tu trouveras le spleen installé près de ton feu, et il ne te quittera plus.
—Non! fit Zanko. J’ai trop de souvenirs. Ils défendent contre l’ennui. Les souvenirs sont de bons trésors qui se ternissent rarement. A l’ordinaire, ils gagnent même en éclat; ils s’améliorent dans le sens où on les considère. Ce sont de belles étoiles. Dès l’instant que je les contemple, elles donnent tous leurs feux.
—Oh! oui! interrompit Poussière. Moi aussi, j’ai de bien jolis souvenirs! et c’est si agréable!
—Tais-toi! répliqua Zanko. Ne dis pas de cochonneries!
—Tu vantes les souvenirs! murmura Lanthelme d’une voix épaisse. Tu vantes les souvenirs! est-ce possible! Les souvenirs sont pour moi un supplice constant.
—Assurément! dit Zanko. J’ai voyagé en ta compagnie! Je sais que ta première visite, lorsque tu découvres une ville, est pour les égouts. Avec cet amour de l’abject, du malsain et de l’ignoble qui t’anime, il est malaisé de se faire un trésor de beaux souvenirs! D’une société, tu ne veux connaître que la crapule, d’un paysage, tu ne retiens que le coin dégradé. Non! il faut que les souvenirs aient déjà de la vertu pour qu’ils s’épurent encore dans l’esprit. Leur défaut est même de s’épurer trop.
—Que veux-tu dire? demandai-je.
—Ceci: qu’on ne sait plus regarder l’heure présente, tant l’heure passée est lumineuse. Avoir vécu diminue la joie de vivre. La survivance des souvenirs dégoûte de la joie comme de la tristesse. On se représente les anciens plaisirs trop vivement pour apprécier les nouveaux, s’ils semblent pareils par leur structure, et, se rappeler exactement qu’on a beaucoup souffert gâte un peu la souffrance.
—Il y a pourtant, dis-je, une émotion dont le souvenir reste toujours diffus. C’est le spleen que tu es si fier de ne point connaître. Il ne laisse pas de mémoire précise. On a toujours un spleen plus insupportable que le spleen passé.»
Zanko avait pris un air mélancolique.
«J’en viens à croire, dit-il, que les seuls bons souvenirs sont ceux qui durent peu. Les souvenirs anciens ont trop d’éclat. Il faut que les jeunes tuent les vieux; il faut que les jeunes aient toute la place, que les vieux s’oblitèrent, sans considération de qualité ou d’intensité, simplement à cause de leur date. On vit au milieu de souvenirs frais comme l’on vit au milieu de fleurs fraîches. Les souvenirs sont une litière qu’il faut changer chaque jour. Elle garde alors tout son parfum de fleurs séchées depuis peu, mais, en vérité, le parfum des vieux souvenirs est trop violent; il fait oublier les roses vivantes du jardin!»
Oh! Oh! Zanko devient lyrique, je crois! Ressentirait-il, sans l’avouer, la satiété des voyages?
Samedi, 8 juin.
Sous l’opium, on a ses entrées dans le monde de la fantaisie.
Je suis couché sur les nattes, je rêve à tort et à travers. Soudain, il me prend le désir de voyager. J’imagine un paysage de printemps, je colore le ciel, je dispose les arbres...
C’est le petit chemin creux que les vaches fréquentent au retour du pâtis et que les chèvres marquent sinistrement d’une empreinte fourchue. Sous les ormes vibrants, et les noyers qui tendent des fruits pas encore mûrs, Arlequin, vêtu d’un bel habit neuf (soie jaune et soie violette, avec des ornements de broderie), trotte d’un pied léger.
Il descend de la colline où, dans l’ombre, il vient de parachever une séduction. Il passe dans le chemin creux et fredonne un air de fête, parce que le ciel l’y engage et qu’aussi bien la mélancolie lui fut toujours mauvaise conseillère.
De temps en temps, il interrompt sa promenade et sa chanson, se frotte les mains, hume l’odeur du vent et repart. Mais, voici qu’il fouille dans sa poche et en retire un petit paquet. Il le pose sur une pierre. Il l’ouvre. Cela contient diverses choses, toutes étiquetées et enveloppées avec grand soin.
Arlequin les compte, les examine. Il tient l’une d’elles entre ses doigts, puis il la jette contre une ortie qui pousse dans la haie de ronces et murmure:
«Ortie! affectueuse ortie! je te livre une mèche de cheveux que me donna Colombine en souvenir de ses baisers, le soir où je la quittai pour me rendre en Sicile, pays vers lequel m’attirait le grand renom d’un volcan coléreux.—Adieu pour toujours, mèche brune! Oiseaux du ciel, tressez-la dans un nid!»
Il fait encore quelques pas, sourit, danse un peu de droite et de gauche, puis, près d’une épine, il chantonne sur un ton suave et bas:
«Epine! pittoresque épine! je te livre un billet doux que, pour me promettre sa couche et pour berner son père, la fille de Mezzetin m’envoya. Elle me supplia de le lui rendre, alors que je dus mettre la frontière entre les gendarmes et moi, parce que j’avais refusé d’aller sur un champ de bataille où il faisait très chaud. Et, pourquoi devais-je haïr le roi de Pologne? Pourquoi? De ce billet que j’ai gardé, brise, tu te joueras!»
Il ôte son masque, fait un geste amical pour saluer trois vaches qui passent, crache dans un rayon de soleil, puis, s’arrêtant devant un chardon superbe, il soupire:
«Chardon! fier chardon! je te donne ce petit bout de corde. Hélas! je m’en sépare à regret, car c’est avec ce bout de corde que la sœur de Sbringalli crut devoir se pendre parce que je lui avais fait un enfant. Pensait-elle donc que je ne l’eusse point élevé?—De ce petit bout de corde, l’âne se chargera. Jamais il n’aura mangé un plus proche témoin de désespoir.»
Et, riant comme une femme que l’on chatouille, Arlequin jette encore diverses choses, de ci, de là, et sans plus faire de discours: un sequin, une fleur séchée, un bracelet de perles fausses... que sais-je!... puis il s’éloigne par le chemin creux qui le mène à sa destinée.
Mais, durant ce temps, Pierrot, caché derrière des ronces, écoutait Arlequin. Pour entrer dans le chemin creux, il se déchire cruellement le visage. Puis, tout saignant, il vient ramasser les souvenirs dispersés par le bel Arlequin. Il prend à l’ortie la mèche brune, il prend à l’épine le billet doux et, au fier chardon, il prend le bout de corde. Il prend aussi le sequin, la fleur séchée, le bracelet de perles... que sais-je encore! et les enferme dans son cœur. Enfin, il s’en va, le cœur très lourd et, tout en suivant le chemin creux qui le mène à sa destinée, il murmure tendrement:
«Pauvres filles! pauvres filles! Ah! que j’aurais bien su vous chérir!»
Et je me rends enfin compte que, pour la troisième fois, Zanko me prie de lui passer le grand ringard.
Opium, j’aime tes rêves.
Mardi, 11 juin.
Altano, le clown du cirque, était triste, ce soir. Je viens de le quitter. De neuf heures à minuit, il a fait beaucoup de choses très surprenantes et très diverses. Il a traversé quatorze cercles de papier; il a parlé à un cochon; il a lancé à son frère Giacinto, qui doit en ce moment prendre sa cuite chez le mastroquet, un nombre incalculable de chapeaux blancs; il a reçu des coups de pied et des giffles; il s’est vidé tout un siphon d’eau de seltz dans la figure!
Le gaz flambait. L’air brillait de mille feux. La piste était blonde. Alentour, il y avait des mains claquantes.
On l’a trouvé drôle quand, vêtu de jaune orange et coiffé de bleu pâle, il imita des cris d’animaux (c’est dans le chant du coq qu’il se surpasse)... plus drôle encore quand il courut clopin clopant, sublime quand il trébucha.
Maintenant, je pense qu’il est allé se coucher.
Dans la petite chambre qu’il partage avec son frère et qui est tapissée de programmes illustrés, il va dormir, après s’être un peu lavé la figure.
Etendu sur son lit, immobile, tellement immobile qu’on pourrait le croire mort, Altano écoutera battre son cœur.
Vers deux heures du matin, Giacinto rentrera en jurant. Il gravira avec peine l’escalier qui n’est pas très sûr (au fait, l’escalier est une échelle); il cherchera le bouton de la porte, et, quand il l’aura trouvé, il se couchera, lui aussi, et se mettra à pleurer parce qu’il sera saoul.
C’est ainsi tous les soirs, mais il ne faut pas le lui reprocher. Giacinto est un bon garçon et, s’il boit, c’est qu’il est amoureux d’une petite acrobate chinoise qui ne veut pas l’aimer.—D’ailleurs, il finit toujours par se taire...
Et Altano, dans le beau silence noir, dormira tranquillement, et Dieu, coiffé d’une mitre en or, à la manière du roi de la pantomime, Dieu, assis au milieu du ciel parmi la foule des séraphins, sourira en le voyant sans paillons et sans fard, calme et nu comme sont les anges.
Samedi, 15 juin.
En fumant, cette nuit, j’ai fait un projet, un beau projet que je ne réaliserai pas, hélas!
Depuis quelque temps, Clotilde m’inquiète. La pâleur de ses joues m’a fait comprendre qu’elle se portait mal. Il me semble aussi qu’elle louche un peu. Ses nerfs doivent la faire souffrir. Dès lors, comme je lui dois, en somme, une ou deux heures agréables, je veux qu’elle meure tranquille, sans être touchée, fut-ce d’un coup d’œil. J’ai donc supposé toute une ordonnance qui règlera notre vie de telle façon que l’agonie de Clotilde sera très douce, très douce et très longue: une agonie sans fin.
Elle pourra se montrer intempérante et d’humeur acide, sans que j’y prenne garde le moins du monde. Lorsqu’elle voudra boire, je lui donnerai de l’eau claire, dans un beau vase de Venise, au bord duquel elle mouillera ses lèvres.—Lorsqu’elle voudra voyager, je lui montrerai des photographies de lieux que je connais déjà, et la glose que je ferai sera si éloquente que Clotilde croira tout aussitôt fréquenter les bords danubiens ou les bosquets roses de la Sicile.
Si, d’autre part, elle veut aimer, je lui présenterai des hommes étonnants. Je lui permettrai de leur baiser les mains et de les regarder à sa guise, mais, à ces heures-là, je l’attacherai solidement sur une chaise pour éviter de trop violents transports. Enfin, s’il lui prend la fantaisie de chérir un nègre, j’en tiendrai un tout prêt, dont elle pourra caresser la funèbre épaule.
Les plus beaux concerts, elle les aura, car le mélodieux orgue qui joue, tous les samedis, dans ma cour lui moudra ses airs les plus suaves, et, quand elle sera lasse de cette valse où certain si bémol fit toujours défaut, je lui lirai, pour l’obliger à vivre plus longtemps, des pages d’une prose irréprochable.—Je les ai choisies.—Ce sont de magnifiques descriptions de l’enfer. Je n’en sais point d’aussi terribles. Peut-être engageront-elles Clotilde à rester plus longtemps de ce côté-ci du trépas.
Ces images de l’enfer et de ses tortures sont d’une abomination variée. On ne saurait s’en fatiguer. Je crois vraiment qu’elles donnent une idée très vivante des supplices de l’au-delà dont ma Clotilde sera par si peu de temps séparée...
Et, surtout, je sais un livre japonais, plein d’illustrations, où se trouve le récit de certains supplices spéciaux réservés aux adultères par esprit, aux adultères!... (... En ce moment, Clotilde regarde par dessus mon épaule et suit du regard ce que j’écris...) Et ce récit est à faire tomber en faiblesse.—Il servirait à merveille pour les derniers instants de mon amie (ceux qu’on appelle les instants suprêmes) car elle mourrait ainsi dans un évanouissement...
Mais Clotilde, ayant lu cette page, m’a dit, avec un air chargé d’indifférence, ces paroles ailées:
«Tu vas te fatiguer, mon loup! en te creusant la cervelle.»
Mon loup!
Pour me calmer les nerfs, je vais écrire à une amie que j’aime bien, qui habite dans la Caroline du Sud, près d’une forêt de chênes, au milieu d’animaux innocents et sous un beau ciel.—Cela vaudra mieux que de tuer Clotilde en imagination.
Dimanche, 23 juin.
On ne dira jamais assez les prestiges de la nostalgie.—Ce soir, au café-concert, une chanteuse m’en fit connaître, par trois chansons, toutes les douceurs et l’exquis délire.
Un music-hall est (avec certains restaurants de nuit qui n’ont plus la vogue) mon lieu de retraite préféré, quand le spleen m’occupe l’âme. Ce n’est point la joie des autres que je goûte (la joie des autres ne me plaît que dans les théâtres populaires, aux petites places); non, l’agrément que je trouve est dans la qualité même du spectacle.—Par son désarroi, par son illogisme, par son américaine absurdité, il convient de façon parfaite au désarroi de ma conscience, à son illogisme, à son américaine absurdité. Les gestes étranges de l’acrobate, l’aspect soudain de douze jambes balancées contre leurs auréoles de dentelle et jusqu’à la grâce apprêtée de l’illustre jongleuse me séduisent infiniment.
Je résiste toujours mal aux pitreries. C’est un défaut de ma nature. J’ai du goût pour tous les cirques, pour tous les Eldorado, toutes les Folies, les Olympia, les Eden, les Alhambra et les spécialités de leurs jeux. Le bouffon me plaît. Son rôle dans la cité ne laisse pas, à mon avis, que d’être utile, et, souvent, l’on trouve plus à glaner dans tel discours d’une démence continue et lucide que dans maintes paroles de la sagesse.—Enfin, le bénéfice de ces matassinades est encore plus grand qu’on ne se l’imagine, car elles ont, parfois, une saveur agréable entre toutes, exquise et rare: celle de la nostalgie.
Pour forcer à rire, le mieux est de surprendre une première fois. Tout imprésario doit être psychologue et ne point ignorer ce fondement de l’art des amuseurs. C’est pourquoi il va quérir, aux quatre coins de la terre, des sujets de joie, des prétextes à rire, les meilleurs subterfuges pour convulser.—Il donne, en effet, par ce moyen, de la gaîté au plus grand nombre, mais à certains, dont je suis, il communique des émotions supérieures: celles d’une admirable nostalgie.
Eh! quoi! c’est donc ainsi que l’on est facétieux, là-bas, dans le pays où ce bouffon est né? c’est ainsi que l’on montre sa belle humeur?—Nous voici à plein dans le grotesque... le grotesque: une bouffonnerie inédite,—et je me sens, tout à coup, transporté sur la plage tropicale où cette bouffonnerie est coutumière, où l’on se divertit pareillement, sous les plumeaux des aréquiers, à l’orée de la brousse, près des grands feux et parmi des fusées de cris faits pour d’autres gorges que les nôtres.
A l’avis du plus grand nombre, la nostalgie n’est qu’une sorte de malaise géographique. Je la tiens pour un plaisir de qualité. J’ai la nostalgie de tous les paysages que j’ai vus, j’ai la nostalgie de ceux que l’on m’a décrits, j’ai la nostalgie de ceux que mes rêves construisirent.—La nostalgie m’a donné des instants délicieux.
Et pourtant, il est un spleen qui est proche parent de cette nostalgie que je vante, spleen mélancolique et diffus qui vient avec les jours de pluie et les brises de crépuscule.—Il ressemble à la nostalgie, il en a plus d’un trait.—Il s’en distingue, toutefois.
La nostalgie est le regret de n’être pas en un certain lieu que l’on revoit ou que l’on imagine, un paradis terrestre dont la description est possible.
Etrange fièvre que propagent les romans exotiques!... elle peut ne transir que le seul lecteur et n’avoir point du tout été ressentie par l’écrivain. J’éprouve une vive nostalgie à lire la merveilleuse Histoire des Boucaniers d’Œxmelin, les romans de Loti, les contes indiens et les chansons militaires de Kipling, à feuilleter les relations de Stanley, voire à me ressouvenir de Paul et Virginie. N’importe, le lieu est fixé: c’est la nostalgie pure, au lieu que le spleen qui s’en rapproche a ce caractère distinctif d’être plus vague par son objet.—C’est le regret de n’être pas ailleurs, dans une sorte de paradis céleste que l’on n’imagine même pas.—Certains poètes affirment y avoir déjà vécu; ils s’en réclament comme d’une ancienne patrie. Peut-être y ont-ils vu le jour, mais je pense qu’ils la quittèrent avant d’être sevrés.
Ce spleen est la nostalgie du mystère, la nostalgie des pays inexplorés.
Ce spleen est la nostalgie de Thulé.
Jeudi, 27 juin.
Elle est simple et bien connue cette façon allopathique de se guérir d’un mal par son contraire (le brouillard nous attriste: promenez-vous au soleil; la rue fétide vous exaspère: respirez une rose)... simple et bien connue, oui, mais utile pour peu que l’on sache varier son emploi. Afin de me délasser des ennuis que me cause Clotilde, j’y ai souvent recours.
Hier, ma compagne fut particulièrement intolérable. Elle avait passé la journée chez sa tante, dans l’Oise, et en était revenue chargée de nouvelles qui me furent aussitôt communiquées.
Clotilde, toute frémissante, ne tarissait point. Le sujet la passionnait. Elle voulait m’en apprendre les plus légers détails. Or, Clotilde ne sait pas conter; elle s’embrouille, elle se reprend, elle croit toujours que l’on n’a pas bien entendu sa pensée. Chaque fois, l’histoire se complique, et, par subdivision, par surcharge, par étirement, s’obscurcit. Enfin, la chose contée manque à l’ordinaire de saveur.
Hier, il s’agissait de graves démêlés que la tante de Clotilde, ancienne cocotte retirée du commerce de son corps, avait eus avec le curé de sa paroisse.—A ce différend, je n’ai rien compris, bien que l’analyse eût duré cinq quarts d’heure, mais il me semble que ce concours de ragots figurait une façon de tragédie-vaudeville où l’épicière et la fille de l’adjoint jouaient les premiers rôles, où deux musiciens de l’orphéon, le gardien du cimetière et l’agent voyer servaient de confidents, où le bedeau, enfin, tenait, avec la femme du garde-barrière, les emplois d’utilités. Là-dessus flottaient les spectres de la politique et du cléricalisme et, dans ce beau combat de grenouilles, toujours on s’attendait à voir paraître Dieu ou Satan soutenus par des trémolos rossiniens.
J’écoutai quelque temps, puis je n’écoutai plus. Je pris un livre. Toute à son récit, Clotilde ne me regardait pas et marchait de long en large. Elle avait des accents tragiques. Elle faisait des gestes pleins d’ampleur.
«Et alors, s’écria-t-elle, en se tournant vers moi, et alors, quand l’agent voyer comprit toute la canaillerie de l’épicière, sais-tu ce qu’il fit?... Non! je te le donne en mille!... Mais écoute donc!... Sais-tu ce qu’il fit?...
—Certainement, je le sais, répondis-je d’un air calme et sans lâcher mon livre: «d’un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en arracha le cœur, le posa sur la cuillère; et Schahabarim, levant son bras, l’offrit au soleil.»
—Qu’est-ce qui te prend?... Tu es fou?...»
Lundi, 8 juillet.
Je reste couché sur les nattes, possédé par un spleen affreux et je regarde Tchéragan, qui rôde alentour.
Je n’étais point maussade, ce matin, et je suis sorti avec l’envie de chanter, de faire de grands gestes, de parler aux passants.—Un seul nuage au ciel, pour montrer combien le ciel était bleu; de la joie partout répandue. Et les oiseaux! et les fleurs! et les femmes! Oh! ces délicieuses femmes en chair qui marchaient proprement: daintily, comme disent les anglais! Elles semblaient toutes courir vers l’amour, à petits pas pressés, à la façon vive et drôle de jeunes poules empanachées qui courent vers le grain qu’on leur jette; et je désirais chacun de ces jeunes corps, sans savoir au juste lequel.
Soudain le spleen me toucha...
Je cherche une image physique où cette sensation revive... Une main qui, tout à coup, pèserait sur mon épaule... non... plutôt un grand oiseau qui s’abattrait sur ma tête et m’encapuchonnerait, ses ailes croisées bandant mes yeux.—Cela rend un peu l’aveuglement subit, la surprise du souffle froid...
Et, aussitôt, les femmes ressemblèrent à des chiennes que le printemps échauffe, les oiseaux eurent des pépiements ironiques et je ne vis plus, dans la beauté neuve de chaque fleur, que sa flétrissure du lendemain.
Mais pourquoi? pourquoi ce changement? pourquoi ce manteau glacé? pourquoi ce spleen?... cette âpre mélancolie dont le sujet se dérobe?
Allons! mon vieux Tchéragan! viens parler à ton maître, ronronne sous ma main, griffe à ton aise les fibres de la natte, laisse-moi te souffler de la fumée noire au museau! Ne crains rien, Clotilde est sortie. Tu ne l’aimes pas, je sais! Elle ne t’aime pas non plus, mon pauvre ami! Elle dit que les chats de ta sombre teinte apportent le malheur dans une maison. Quelle sotte! Oui, frotte-toi contre ma joue, et dis-moi, toi qui sais tant de choses, la raison, la vraie raison de mon désespoir.
Mercredi, 17 juillet.
On a conté l’histoire de l’homme qui avait perdu son ombre et celle de l’homme qui avait perdu son reflet, mais les biographes nous disent que la carrière de ces pauvres gens fut traversée de mille aventures déplaisantes.—Cette nuit, il m’arriva quelque chose d’analogue: je perdis mon poids.—Par un secours de la providence, je ne m’en trouvai pas plus mal. Au contraire, la perte de mon poids me procura des heures délicieuses. C’est d’ailleurs, avouons-le, un accident que tous les fumeurs d’opium connaissent, les soirs où ils ont taquiné le bambou plus que de raison.
Il n’y avait sur les nattes que Ted Williams, Bichon, Lanthelme et moi. Clotilde était chez sa tante.—La délicieuse nuit!—J’avais beaucoup fumé. Lanthelme me parlait paresseusement du Faï-Tsi-Loung, ce surprenant archipel, ornement de la baie d’Along, qu’il a vu durant son voyage en Indo-Chine avec Luca Zanko, et, moi, je laissais les belles images se composer devant mes yeux.—Il était tard mais nous n’avions nulle envie de dormir. C’était la bonne insomnie de l’opium. Nous étions heureux. Une pénombre verte occupait la fumerie, et la petite lampe dessinait dans l’air un fuseau rouge.
On voit son rêve sous l’opium, on voit tout son rêve. On s’exile avec lui vers les pays que l’on veut voir...
Lanthelme nous parle toujours du Faï-Tsi-Loung...
Ainsi qu’il est dit dans un livre que j’aime, les hautes îles, «innombrables, toutes pareilles, surgissent des eaux calmes comme une armée pétrifiée.» Des jonques passent sur cette mer si fertile en légendes, sur cette mer où «le Roi Dragon, Haï-Loung-Wang, long comme trente pythons, flotte nonchalamment.»
Et je me sens léger! aussi léger que l’air qui m’entoure! Oui, j’ai perdu mon poids! Oui, si je voulais, je me promènerais tout contre le plafond, je «ferais la planche» sur les fumées de la pipe, je traverserais les volutes bleues, j’irais on ne sait où, j’irais peut-être surveiller les rizières, là-bas, au Tonkin.—Dieu! que les hommes sont lourds, et que je suis léger!
La vie est bonne. La société des mortels est plaisante. Tout est beau. L’ordre des choses est bien établi... Pourtant, cette cigale en argent qui s’accroche au verre de la lampe et forme écran, vient de glisser quelque peu. Quand je fume, la lumière m’est désagréable... Je replace la cigale.
Je ne dormirai pas jusqu’au matin.
J’ai perdu mon poids.
Encore une pipe.
Ah! la bonne insomnie!
Lundi, 22 juillet.
Hier, au cirque, dans le promenoir.
La musique remplissait l’air comme pour l’entrée d’un nouveau saint en paradis, et, sur la piste, il y avait un peuple de clowns: rires, cris, mugissements, faces fardées, pantalons réséda, héliotrope, couleur de pourpre ou d’azur, ornements d’or, chapeaux pointus, cerceaux... tous les insignes, tous les masques de la démence, et, alentour, des figures réjouies: soldats, enfants, petites grues... une joie facile.—Les galeries étaient bondées de personnes satisfaites de l’abondance et de la variété du spectacle.
«Tout ça pour quarante sous!»
Quel beau compliment pour le directeur.
M’étant approché de la barrière, je vis, dans la piste, un acrobate qui préparait son élan pour un saut périlleux dont le point d’arrivée était l’épaule d’un autre clown.—Il courut, bondit... son corps fit une arabesque agile et d’une grâce ramassée... Savamment, ses muscles accomplirent leur paradoxal effort, mais, dans l’instant même qu’il achevait son excursion volante, le clown glissa sur l’épaule de son compère, et, sans se faire grand mal, tomba sur le paillasson.—Il se releva saignant du nez...
A cette seconde, précisément à cette seconde, le spleen me prit par le bras.—Je me sentis gelé... La fin de la soirée fut sinistre.—Oui, le clown pouvait, maintenant, continuer son tour... Mon plaisir était bien fini!—Le spleen me possédait.—Pourquoi?
Pourquoi?—Je m’en rendais mal compte et le demandai, le soir même, à mes amis qui m’attendaient, près de la lampe, en fumant.—Les trois femmes papotaient dans un coin.
«Pourquoi?... C’est tout simple, dit Ted Williams, tu as surpris la marque évidente de l’effort. De là un froissement dont le spleen a profité.
—Explique! dit Lanthelme, la bouche pâteuse.
—Voici. Les gestes de cet acrobate, par leur grande aisance, leur liberté, leur rythme, arrivaient, sans doute, à créer de la beauté. Tu n’es pas de ceux qui classifient les formes d’art au point de ne plus jouir de celles que l’on tient pour inférieures. Eh bien! ces bondissements t’émouvaient. Sur un plan différent, Bilboquet rivalisait avec Eschyle, et, séduit par la ligne des cabrioles, tu tâchais de goûter à plein leurs arabesques, sans chicaner sur la qualité des tréteaux, quand le petit accident te rappela soudain le côté ardu, pénible du spectacle.—Le clown s’évertuait à te procurer une vision plaisante; la vision plaisante s’évanouissait devant la seule image de l’effort, à cause d’un saignement de nez.—C’est là que se révèle l’infériorité des arts secondaires.»
Clotilde, par hasard, écoutait ces paroles avec intérêt. Elle parut réfléchir, un instant, puis elle me dit, d’une voix courte:
«C’est donc pour cela, mon ami, que tu as des crises de mélancolie noire lorsque je ne prends pas le même plaisir que toi à certains jeux, et que je tâche de te «bluffer» comme dit Williams. Oui, «l’image de l’effort» t’est pénible, mon pauvre loup!
—Ce rapprochement, répondis-je, pour imprévu qu’il soit, ne manque pas, mon amie, d’une certaine logique et même d’une élégance qui ne t’est pas habituelle. J’avoue, d’ailleurs, que tu tiens, à l’ordinaire, ton rôle avec une parfaite sincérité?»
C’est à de tels instants que j’ai envie de tuer Clotilde.
«Mais, reprit Williams, si l’effort est plus ou moins visible, il n’en est pas moins, toujours là! Quand le bon Spark propose à Fantasio de mater ses rêves par le travail, ce délicieux moraliste s’écrie:
«Quelle misérable chose que l’homme!... Etre obligé de jouer du violon dix ans pour devenir un musicien passable! Apprendre pour être peintre, pour être palefrenier! Apprendre pour faire une omelette!...»
«Hélas! il a raison! et, si je parlais doctoralement du haut d’une chaire, je dirais que laisser voir la peine que supposent leurs plus beaux moments est le vice des arts dynamiques. En somme, c’est un plaisir de tout repos que d’admirer la Joconde, car nous ne pensons guère, dans notre ravissement, à l’effort sous-entendu par cette beauté. Il nous plaît de considérer l’art selon la formule de Corot: «L’art est ce qui rend joyeux,» et si, dans un chef-d’œuvre de peinture, nous percevons un détail mal venu, c’est au peintre seul que nous nous en prenons; son art est sauf. Admirer un saut de clown est plus dangereux: nous risquons toujours de nous apercevoir que cet art n’est qu’une forme grisante de la peine, au lieu que la Vénus du Louvre, en sa tranquillité, ne révèle rien des larmes et des sueurs que ses chairs de marbre ont coûtées.»
Les femmes étaient distraites.
Zanko recollait la monture d’une pipe.
Lanthelme se mit à plaisanter:
«Tout votre petit discours, mon cher Williams, n’est qu’une apologie du cinématographe! Mais oui! Si l’on pouvait donner à ce trompe-l’œil assez de couleur, de perspective et de précision pour reproduire servilement les gestes que ses images figurent, l’art secondaire de l’acrobate deviendrait sublime par la fixation de ses moments heureux!...»
On sourit, puis l’on parla de Tchéragan qui se promenait de façon anxieuse, comme s’il désirait joindre sa bien-aimée sur les gouttières.
Jeudi, 25 juillet.
Clotilde veut s’instruire. Elle m’a pris pour précepteur.
«Tu comprends, mon loup! je ne veux pas que tu aies jamais à rougir de moi, et si, plus tard...»
Les yeux au plafond, Clotilde rêve.
Eh quoi! la chère enfant s’imagine-t-elle que je pense l’épouser, un jour?
Pour l’instant, elle veut s’instruire. Ted Williams et moi ne pouvons prononcer un mot qui ne soit pas du vocabulaire de ma concierge, sans que Clotilde ne nous interrompe de sa voix la plus suave:
«Dis-moi, mon loup! je suis bien ignorante, mais qu’est-ce que ça veut dire: jurisprudence?»
Ou bien:
«Williams! qu’est-ce que ça signifie: diurne?»
Moi, je réponds toujours, mais Williams, que cette soif de science met en fureur, donne à Clotilde des explications un peu trop mystérieuses et qui conviennent mal au cerveau de notre écolière.
«Dites-moi, Williams! qu’est-ce que c’est, un infiniment petit? C’est pas les choses qu’on regarde dans les lunettes?
—Ma chère enfant, on appelle infiniment petit une quantité variable qui a zéro pour limite. Ça rend les calculs plus faciles et ça sert aussi à faire éternuer les langoustes.»
Ces plaisanteries ne sont pas du goût de Clotilde. Elle prend un air pincé et se détourne comme si l’on avait dit une inconvenance. De moi, elle n’accepterait guère une pareille fin de non-recevoir, et je suis forcé de lui donner des éclaircissements sur toutes choses. Je résume pour elle un cours d’instruction primaire.
Parfois, elle veut se renseigner sur des questions d’histoire et de littérature:
«Mon loup! qui c’était, Clovis?...
«Mon loup! qui c’était, Corneille?...
«Les contes de Perrault, tu ne m’as jamais raconté ça!...
«La Révolution française, quand c’était?...
«Ça a paru en feuilleton, dis? les bouquins que tu as, là-haut?...»
Hélas! «ces bouquins que j’ai là-haut» sont les Essais de Montaigne et un La Bruyère!
Pourtant, je me distrais en redisant à Clotilde, les contes de Perrault d’une façon que cet excellent homme n’eût pas approuvée. Je prête aux bonnes fées des aventures inédites, et cela fait toujours passer quelques instants.
Je conte à Clotilde l’histoire de l’insupportable Cendrillon qui s’en fut dans un bal public avec une entremetteuse.—Je conte à Clotilde l’histoire du Prince Charmant que cela ennuyait fort d’aller réveiller au milieu du bois une princesse acariâtre, endormie dans un réseau de toiles d’araignées.—Je conte à Clotilde l’histoire du Petit Poucet, acteur bien connu dans les cafés-concerts, et de l’Ogre, lutteur de foire réputé.—Neuf fois sur dix, Clotilde me croit sur parole, et quand, par hasard, elle s’imagine que je me moque d’elle, la conférence finit en scène de ménage.
Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! cela durera-t-il longtemps? Ai-je été mis au monde pour raconter d’invraisemblables parodies à une femme belle, imbécile et méchante?
Vendredi, 26 juillet.
Ce matin, j’ai rencontré, sur le boulevard, un petit arabe qui vendait des pistaches. Je lui ai parlé. Il avait une flûte pendue à sa ceinture et disait savoir en jouer, aussi l’ai-je fait venir, cette nuit, pour l’agrément de ma fumerie. Il est là, dans un coin, accroupi.—Sur les nattes, Clotilde dort, Ted Williams rêve de phalènes équatoriales, de rhopalocères insensés.—Moi, j’écoute le flûteur, parfois je lui dis quelques mots, et le temps passe.
Flûteur! flûteur! reprends haleine, car ta musique m’exténue. Couché près de ce bol de thé, ma pipe entre les doigts, ma nuque sur un coussin dur, je m’écouterais vivre, tout simplement, n’était que ta flûte appelle mes souvenirs comme un aimant, l’acier.—Mes souvenirs!... Je repose la pipe un instant.
Mes souvenirs!... les voici! les voici bien! Ils sont rangés devant moi ainsi que de petites vierges sages. Cent petites vierges sages!... Faut-il choisir, entre elles, la plus mélancolique, ou bien la plus naïve, ou bien toutes encore, variées, riantes, en pleur ou en amour?
Flûteur! si tu ne cesses, je vais avoir des poussées d’imagination, et, charmé par les délices que ta musique m’inspirera, je t’offrirai de l’or pour la perpétuer. Et tu devras jouer jusqu’au moment où ton âme elle-même s’exhalera par les trous du roseau.
Tais-toi, flûteur! souffre que je reste couché sur ces nattes, à fumer sans agir. Cet air que tu joues, me transporte, et, pour un peu, je m’envolerais sur une éclatante nuée à la mode des saints de mon pays.
Oh! reprends cette note, flûteur, cette note tendre!—Une femme s’avance, des grelots tintent à ses pieds nus, un narcisse accentue son sourire, avive le rouge de sa lèvre rouge et rend plus noire la noire nuit blottie dans ses cheveux.
Comment donc as-tu courbé ta lèvre, flûteur, pour un son si clair?—Plein ciel!—Autour de moi, ces fleurs que l’on nomme des étoiles, s’emplissent de rosée, et l’aube, qui épie, par dessus l’horizon, laisse s’envoler de sa robe mal retenue les premières colombes du jour.
O flûteur! quelle note guerrière!—Déjà, sur la plaine éventée par un couple de brises qui se poursuivent, l’une à peine tiède et l’autre à peine fraîche, deux cavaliers se joignent en brandissant d’énormes coutelas. Leurs cris prennent l’essor comme des aigles, et voici déjà des roses au fil de l’acier!
J’aime, flûteur, cette autre note tranquille et bleue!—Dans un coin de mer qu’une torche ensanglante, je guette, un trident à la main, de beaux poissons que je vois se mouvoir, parés de pierreries. Soudain, je frappe l’eau et ne ramène qu’une traînée de phosphore.
Flûteur! tu rhythmes plus ardemment tes airs.—Dois-je me souvenir du temps où Clotilde n’étant pas survenue, j’aimais encore une fille de ton pays; dois-je me souvenir de ses gestes étroits quand, unis, nous nous tordions sur l’herbe et scandions notre amour avec, pour seul témoin, Phébé complice?
L’orage a fui. Un son mince s’allonge ainsi que la dernière soie d’un fuseau. Faut-il partir? Les chameaux sont-ils prêts? les tentes abattues? Marcherons-nous, tout le jour, vers ce mirage qui recule et, palais, se métamorphosera en fontaine, s’il ne s’ouvre en forme de fleur épanouie?
Flûteur! tiens bien ton roseau! Tant de rêves doivent naître encore et me charmer vers d’étranges lieux!—Quoi? tu ne m’écoutes pas?—La flûte roule à tes pieds!—Hélas! je comprends, aux mouvements plus réguliers de ta poitrine, que tu rêves pour ton propre compte.
... Et, bientôt, moi, je reprendrai ma pipe d’opium pour ne pas interrompre le songe.
Oh! ces mélodies m’ont bouleversé! Leur souvenir est une torture. Alors, pour ensevelir ma peine dans la pensée d’autrui, j’ai pris un livre... Et voici ce que Barrès, par un cruel raffinement, me donne à méditer:
«Une chanson orientale empoisonne une âme passante.»
Toujours ce merveilleux prestige de la nostalgie.
Lundi, 29 juillet.
La mélancolie est une coupe d’eau fraîche bue dans la chaleur. La coupe du spleen déborde d’eau tiède. Elle ne désaltère pas.—Hier, dimanche, j’étais altéré de solitude et de repos; le spleen me harcela, toute la journée, en me laissant une mauvaise soif.—Ces affreux dimanches parisiens: la rue fiévreuse, la foule en parade et l’air factice de tout cela!
Un coin de ciel bleu, entre deux cheminées, peut procurer un spleen immédiat. Il donne une sensation d’infini plus vive que le vaste horizon, vu du sommet d’une montagne. On a le spleen de l’incommensurable au lieu d’avoir la mélancolie de l’incommensurable, la si belle mélancolie lamartinienne. Le dimanche, la joie des autres nous fait connaître l’éloignement de ce bonheur manifeste que nous rêvons et ne pouvons atteindre, comme le cadre des cheminées fait connaître la distance du ciel bleu.
Le dimanche a sur moi un effet violent: il fortifie l’horreur de certains paysages qui me donnent le spleen.—Un paysage mesuré, des allées de sable, des pelouses tondues, des buis taillés en boule conviennent à un deuil; des gouffres, des sapins foudroyés, des cascades sonores, conviennent au désespoir; la grande plaine étendue, un fleuve calme, des architectures de nuées, plaisent à la mélancolie, mais il n’est qu’un seul paysage où le spleen trouve son compte, où il se nourrisse et s’augmente, c’est le paysage pauvre.
Je l’aime et je le hais. Dans un paysage pauvre, on ramasse le spleen comme, au coin d’une rue, on ramasse un enfant trouvé.—Entendez-moi bien: je ne parle pas du paysage modeste, mais du paysage pauvre.—Un remblai de terrain lépreux où quelque vieux cheval s’agace les dents sur une herbe rase; un arbre, à demi vêtu de feuilles poussiéreuses, une maison grise dont les murs écaillés sont ornés de formules manuscrites, de dessins obscènes et d’affiches en lambeaux; des chardons, des tessons de bouteille, des papiers gras, des épluchures. Plus loin, une route, avec des poteaux télégraphiques. Plus loin, une usine à toit rouge. Plus loin, un horizon sale...
Et les dimanches accentuent parfaitement ces paysages, car, sur l’herbe, on voit des gens vautrés, débraillés, suants; ils dorment dans la chaleur, ils s’aiment quand vient le soir, et leurs soupirs de volupté n’ont rien qui rende joyeux, je vous assure!... A la branche de l’arbre poussiéreux, un chapeau est accroché comme à une patère et les papiers gras sont en bien plus grand nombre.
Si je pouvais tenir le dimanche pour un jour de repos et l’escompter toute la semaine, en verrais-je la pernicieuse horreur si clairement et serais-je touché par le spleen? Aurais-je un goût d’esclave, un goût humble et passionné pour le paysage pauvre, ce paysage dont il n’y a rien à tirer, ce paysage qui dessèche l’âme, où l’on voit la poésie du rebut, de la cendre, du déchet, ce paysage, vraie figure naturelle du spleen, puisque, aussi bien, le spleen est la poésie du déchet de notre âme?
Jeudi, 1ᵉʳ août.
Retrouvé une note que je pris, en voyage, au Volksgarten de Nymphenburg, dans la banlieue de Munich.
Laissant Clotilde à Paris, j’étais allé me promener avec Williams, en Allemagne. Vraiment, la dernière semaine avait trop duré. Certains soirs, Clotilde me faisait douter de ma qualité d’homme. Elle me traitait avec la désinvolture dont on use envers un vieux meuble. Je devenais, pour elle, un objet de rebut. A cette époque je ne la cravachais que par exception, n’ayant point encore découvert l’efficacité de ce remède, lorsqu’il est appliqué méthodiquement et de façon suivie.—Bravement j’avais donc pris la fuite, et, assis devant Williams, dans l’affreux Volksgarten de Nymphenburg, je crayonnais cette note:
Ah! ce n’est pas les Jardins sous la Pluie de Claude Debussy!... il tombe une pluie sérieuse, de celles dont on peut dire à l’avance qu’elles seront infatigables. «La nue prend la terre de près...» comme l’écrivit Claudel, enfin ce jardin public est vraiment d’une laideur insigne. Impossible d’y trouver le sujet du moindre rêve: des boutiques où l’on vend quelques pauvres sucreries dont le seul aspect rebute, des jeux de quilles, des portiques, des tables et des bancs... et tant de pluie sur tout cela!
Williams a voulu s’asseoir sous les arbres, boire de la bière et manger un de ces énormes radis noirs qui forcent à se promener ensuite, la bouche ouverte, avec des larmes plein les yeux.—S’asseoir en plein air! quel désir ridicule! le lieu est humide et l’arbre qui nous abrite vide ses feuilles sur nos têtes, à tout instant. J’ai cédé au désir de Williams: ce désir était humain. De quelle façon puis-je deviner pourquoi mon prochain trouve du plaisir à s’exposer aux averses? Il en trouve. Cela suffit! J’en trouve bien à être l’amant de Clotilde! Quel homme sain d’esprit coucherait avec Clotilde trois jours de suite? Quel homme la souffrirait plus d’une heure? Laissons mon ami Williams se tromper, si tel est son plaisir. Je vais m’occuper de moi-même: j’ai le spleen.
En considérant mon spleen, je lui trouve un allègement. Sur une estrade toute proche, des musiciens viennent de s’installer. Un toit de forme chinoise les abrite. L’orchestre est tout composé de cuivres. Il joue de la musique autrichienne. Il en joue beaucoup à la fois. Béatitude. Pourtant, nous sommes bien près de cette harmonie. Nous n’en perdons pas un éclat... moi du moins... C’est un déchaînement, un désastre... l’empire romain a dû faire un bruit analogue au jour de sa chute... et, tandis que Williams tâche à séduire par des sourires une servante humide qui s’empresse de table en table, je regarde la pluie, je regarde le marchand ambulant qui dispense des saucisses et que suit toujours une odeur de friture, je regarde les petits bourgeois tranquilles que leurs parapluies protègent mal, je regarde Williams qui, ayant renoncé à sa séduction, (il pleut trop), absorbe la spirale brûlante du radis noir qu’il se fit servir, et, surtout, j’écoute, j’écoute la prodigieuse musique!
C’est un bacchanal furieux, mais c’est aussi une valse.—Dans cette cohue sonore, dans ce fracas de notes tumultueuses, passent des borborygmes de titans, d’apocalyptiques soupirs. Les accords s’ébrouent comme des bêtes, cependant que les airs, déclenchés avec un étourdissant vacarme, hurlent, grincent et grondent par la voix surprenante du cuivre.—C’est toujours une valse, oui, mais une valse énorme... plus grande encore... sans mesure... et quels géants, fussent-ils germaniques, oseraient valser sur l’accompagnement de cette foudroyante bagarre de sonorités, de cette éruption de clameurs?
La musique frappe mon spleen, elle l’assomme, le culbute, le piétine à la manière dont les acrobates américains piétinent le plancher de la scène. Elle possède ma tête, elle me parcourt tout le corps, et, peu à peu, mon spleen s’amincit, battu comme une galette. Je ne suis plus moi-même, je suis une plaque sonore qui vibre avec docilité... mais chaque note me pénètre les os. Je crie, je demande grâce. Williams me regarde en riant. N’importe, le spleen est passé. Cet orchestre de bénédiction m’a guéri plus vite que ne l’eût fait Beethoven. C’est le massage brutal d’une courbature.
J’aime la musique... toute musique!
Samedi, 3 août.
Ah! l’affreuse idée! Je la sentais bien rôder dans ma cervelle, depuis quelques instants, mais elle ne m’avait pas encore attaqué franchement.—Je faisais les plus grands efforts pour que la besogne de nettoyer ma pipe devint absorbante et je m’occupais à cela, sans répit, ramonant le bambou avec le ringard, qui est une tringle de rideau, et récurant le fourneau, à l’aide du grattoir courbe.—Peine inutile.—Si absorbé que je fusse, je ne l’étais cependant point assez pour que l’idée absorbante et tortionnaire ne découvrît un moment d’inattention et ne pût se glisser en moi.
Allons! il me sera impossible de goûter la paix de cette nuit. Ted Williams va fumer paisiblement avec Clotilde; quant à moi, couché dans un coin, je moudrai ma pensée avec une insistance de maniaque. Déjà Tchéragan au pelage stygien s’agite et miaule, signe que la nuit sera mauvaise. Tchéragan connaît bien le cœur de son maître!
L’idée dont je parle m’est familière durant mes mauvaises heures. Elle me bouleverse. Une fois qu’elle s’est emparée de moi, c’est fini, je n’ai qu’à la subir. Et, pourtant, je ne connais vieille courtisane, plus publique, plus avilie qu’elle.—Il s’agit d’un jeu pervers qui, plus que les alcools, abrutit l’âme. Il consiste à reconnaître toutes les unités d’une série. Vous ne comprenez pas? Est-il donc possible que ce ridicule dessein ne vous ait jamais séduit?
Une série... les douze signes du zodiaque, par exemple... Nommez chaque maison du ciel! nommez, vous dis-je, sans consulter vos livres de référence,—et si, par un hasard incroyable, vous en reconstituez la chaîne, sans effort, passez aux neuf Muses, passez aux douze travaux d’Hercule... L’hydre de Lerne, le lion de Némée, les écuries d’Augias... oui, oui, mais il y a encore les quarante académiciens. Ah! nous y voilà! nommez les quarante académiciens! Sans doute en oublierez-vous deux ou trois... la torture commence! Quel est celui que vous oublierez? Quarante! il y en a quarante! tous vivants!
Et votre tête éclatera sans que vous découvriez le quarantième! et vous souffrirez mille morts! et, couché sur mes nattes, la pipe en main, vous verrez le visage pâle de la Folie paraître et vous sourire dans la fente du grand rideau.
Jeudi, 8 août.
Le spleen était entré avec moi dans la chambre et ne m’avait plus quitté. J’étais resté quelque temps devant mon livre, comme un halluciné, sans faire un mouvement. J’avais essayé de dormir sur ma chaise-longue. Mon spleen s’assombrissait encore.—Alors, je me mis à parler de dix sujets qui se succédaient dans mes phrases comme les vues d’une lanterne magique, et s’enchevêtraient parfois. C’était autant une fermentation de moi-même, une fermentation de l’ennui, qu’un spectacle que je me donnais et que je suivais avec attention.—Je ne parlais plus, je bourdonnais. Je me levais, je m’asseyais, je marchais de long en large, avec mille gestes, en continuant à parler obscurément.
Ted Williams qui se trouvait là, me demanda, tout à coup:
«Est-ce que tu t’amuses?»
Arrêt brusque. C’était fini. Le spleen avait passé.
Aujourd’hui, je me rends mieux compte de ma singulière conduite.
Je me trouve en un lieu que nous nommerons A. J’ai l’intention de me rendre en B. La volonté initiale d’aller en B suffira-t-elle à m’y conduire?
Supposons, par exemple, que B soit la maison de Ted Williams. En marchant, je verrai les jardins du Trocadéro qui m’engageront à me promener entre des bosquets et devant des fleurs,—un bar américain qui m’engagera à calmer une soif imaginaire,—la maison du consul de Bolivie qui m’engagera à projeter un voyage lointain, à rêver d’une ascension des Andes, à me figurer la forêt vierge, pleine d’orchidées et de papillons,—un cheval de selle, qui m’engagera à vouloir faire un tour au Bois, sur une belle jument fine et souple.
En temps ordinaire, aucune de ces images qui, toutes, présentent un attrait, éveillent un désir, ne saurait m’éloigner de la route A B.
En temps de spleen... Ah! mon Dieu!...
Peut-être ai-je eu, d’abord, l’intention d’aller chez Ted Williams, mais j’ai cédé, en chemin à toutes les propositions du paysage. J’ai pris les chemins de traverse. J’ai fait l’école buissonnière. Une femme m’a entraîné vers les boulevards, une devanture de librairie m’a retenu, j’ai accompagné un ami qui rentrait chez lui, j’ai fait ceci, j’ai fait cela, j’ai cédé à tous mes rêves, et la nuit tombe sans que je me sois rendu au point B, mon ancien but, qui est la maison de Ted Williams.
Ainsi, le spleen détruit l’effet d’un premier acte de volonté et livre l’esprit aux jeux de la brise.
Si, tout à l’heure, je parlais comme un insensé, si je gesticulais, si je bourdonnais, si je faisais des grimaces comme un enfant malade, c’est que, précisément, je cédais à toutes les sollicitations de ma fantaisie, sans que nul dessein pût me conduire.—La phrase de Ted Williams: «Est-ce que tu t’amuses?» me ramena sur la grand’route et me tira de cet affreux tournoiement auquel le spleen livre mon âme.
Cette folie est stérile quand elle se manifeste en paroles, mais elle donnerait de singuliers résultats pour peu que son action fût restreinte.
Vous connaissez mon ami Altano, l’acrobate.—Imaginez-le se réveillant, transi par le spleen, et allant, de grand matin, dans le cirque vide, pour obéir, musculairement, à toutes les sollicitations de son esprit.
Mes fantaisies devaient manquer d’agrément pour un spectateur, car elles avaient un champ d’exercice trop vaste. Les fantaisies d’Altano seraient superbes à voir, étant seulement musculaires. Elles formeraient un ensemble harmonieux, le spleen leur donnant ce ragoût d’exagération, d’inquiétude délirante qui ne produit chez moi qu’un absurde dérèglement.—A l’encontre des miens, les gestes d’Altano, excités par le spleen, dessineraient une ligne artistique. Pour atteindre à ce résultat, je m’exprime en trop de langues. C’est comme si un polyglotte se mettait à chanter une poésie qui serait déjà folle par le sens et dont chaque mot appartiendrait à un idiome différent.
Pour que la folie soit intéressante, il faut qu’elle tourne dans un petit cercle. Les gambades, les culbutes et les sauts périlleux d’Altano formeraient peut-être une ode merveilleuse.
Samedi, 17 août.
Depuis une huitaine de jours, je sollicite des personnes que je connais à peine, j’ennuie des hommes graves, pesants et décorés, j’accable celui-ci de mes lettres, j’appelle celui-là au téléphone, je me démène, je m’agite. Enfin, je suis arrivé à un résultat: Lanthelme ne sera pas inquiété.
Avouons qu’il a un peu dépassé la mesure. Poussière, elle-même, qui, d’ordinaire, est indulgente pour le meilleur ami de Luca Zanko, l’a traité, devant moi, de «saligaud», avec un retroussement de la lèvre qui signifiait un prodigieux mépris. Bien entendu, Zanko a fait le geste du Mauvais Juge: il s’est lavé les mains; Bichon n’a cessé de verser un flot de larmes, et Ted Williams, retenu au lit par une bronchite, a dû se désintéresser de la chose.
L’histoire est assez malpropre.
Il s’agit d’une fille du peuple que Lanthelme a séduite avant l’âge où cette entreprise eût été banale. Les parents, indignés sans aucune feinte, auraient, je pense, étranglé mon camarade avec plaisir. Il fallut les pacifier par des effets de rhétorique et des prières, les offres d’argent étant restées vaines; mais des complications se produisirent, car la petite était vraiment trop mineure, et nous sommes, paraît-il, régis par de sévères lois. Et puis... et puis, il y avait quelques détails assez odieux, de sorte que cela devint une affaire où la police faillit mettre le nez.
De cette aventure, je ne recueillis qu’un bénéfice: celui de voir, sur une figure d’homme, les étonnants ravages de l’effroi. Oh! que Lanthelme a eu peur!—Je crains même d’avoir prolongé son supplice, un peu plus qu’il ne convenait, en le rassurant à demi, alors qu’il n’y avait plus rien à craindre; mais il ne me déplaisait pas qu’il reçut une dure leçon.
Voyez-vous, les rêves érotiques peuvent amuser, tant qu’ils restent des rêves; je n’aime pas qu’ils soient appliqués.
Maintenant, je suis las de toutes ces démarches. Ma vie est assez lugubre et, par certains côtés, assez peu nette, pour que je ne prise guère ce surcroît de tristesse et de malpropreté. J’ai l’impression d’avoir passé huit jours dans une fosse d’aisance! Mon âme a besoin d’un bain. Ce n’est certes pas Clotilde qui le lui donnera.
Quant à Lanthelme, pleinement rassuré, depuis ce matin, il est gai comme un oiseau des champs.
Dimanche, 25 août.
Ted Williams m’avait trouvé si triste, hier, qu’il voulut me mener au théâtre. Je cédai, de guerre lasse, parce qu’il ne me restait rien de mieux à faire et qu’après une longue névralgie qui m’avait taraudé le crâne, le spleen était venu me sucer la cervelle.—Je souffrais beaucoup, je souffrais trop. Je le suivis. Mais la pièce était bête; nous sortîmes au milieu du second acte.
Quand je suis en bonne santé, le théâtre est un divertissement qui me plaît. La grande qualité des comédiens est qu’ils jouent d’ordinaire ce qu’ils se sont engagés à jouer. Camille ne fera pas un entrechat, durant ses imprécations, et Oronte ne déclamera pas une homélie, en place du sonnet. La parole, bien ou mal dite par l’acteur, parviendra, bonne ou mauvaise, triste ou gaie, à l’oreille du spectateur. Sous l’influence du spleen il en va autrement.
Le spleen nous entoure d’un halo spirituel que les émotions ne peuvent traverser sans se déformer. Alors le spectateur entendra une duègne par la bouche de doña Sol. Il verra une âme de traître dans le Cid. La personne de l’acteur lui semblera déborder sur le personnage. Il inventera, pour chaque geste, des sous-entendus dont le pître est innocent, et la voix du héros de drame aura des intonations de beuglant. Le spectacle, qui devait le distraire par son pathétique ou sa gaîté ou sa noblesse, l’attristera par un grotesque de caricature dont il accusera l’acteur ou le poète, mais dont lui seul sera coupable.
Je ne connais qu’un spectacle où le spleen s’apaise: celui que nous offre le café-concert. Je viens d’en essayer encore la vertu, ce soir même, car la pièce d’hier m’avait tendu les nerfs, odieusement.—Ah! quelles heures consolantes!—Si je vivais dans un café-concert, le spleen ne m’atteindrait jamais plus.
Du foin jonchait la scène, afin qu’on eût l’illusion d’une prairie fauchée. Là, des faneuses fanaient, suivant un rhythme espagnol. Le triangle et la grosse caisse provoquaient, avec les castagnettes et le tambourin, un délire à la fois andalou et pastoral, tandis que se trémoussaient et vociféraient les douze faneuses.
Les douze faneuses venaient d’outre-mer, à ce que disait le programme, et, pourtant, l’une semblait être berrichonne, une autre, provençale, une autre, dont le nez se relevait, normande, et gasconne, une autre dont l’oreille était griffée. N’importe! un programme ne peut mentir, et, d’ailleurs, elles étaient d’outre-mer par leurs saluts et leurs petites mines.
On mena des vaches sur la scène. Quelques bourgeois s’en extasièrent et les douze faneuses s’unirent en un chœur, pour célébrer la paix élégiaque des champs. Puis, une petite femme blonde représenta «le beurre», et une petite femme grasse représenta «le fromage». Alors les douze faneuses parurent de nouveau, après avoir changé de costume et s’être métamorphosées en vendangeuses.
Plus tard, un ténor roucoula longuement et un grand gaillard osseux fit des plaisanteries charmantes, (un peu lourdes, peut-être, mais charmantes néanmoins). Enfin, toutes les petites femmes éclatèrent de rire, d’un air très naturel, penchèrent leur joue droite vers leurs jupes lovées et dessinèrent des petits ronds naïfs avec le bout du pied.
Délicieux! Délicieux!
En vérité, cela me fait presque oublier l’expression digne de Clotilde quand elle joue à la femme du monde.
Lundi, 2 septembre.
Clotilde a grand tort de dormir devant moi. Les instants de son sommeil me dégoûtent d’elle au plus haut point. Je lui pardonne ses colères, ses rancunes, ses caprices les moins fondés, mais je ne peux lui pardonner son sommeil. L’aspect de ce sommeil imbécile me fait trop cruellement sentir à quelle chair ma chair est liée.
Clotilde dort la bouche ouverte, et toute sa face prend alors une expression de stupidité vraiment bestiale.—Quoi! Clotilde! pas un rêve? pas la plus légère ombre de cauchemar? Ta vie est-elle à ce point blanche de toute souillure que ton sommeil puisse avoir la sérénité des linges séchant sur les prairies?
Et, ce soir, tu parais dormir de façon plus calme encore que de coutume. La vache dort ainsi dans son étable, mais quelle bucolique ce noble repos inspire, à qui sait bien voir les images d’herbe humide qui passent dans le fond des yeux clos!—Au lieu que l’on imagine mal, que l’on n’imagine pas, fut-ce le plus habile des poètes composant un quatrain sur ton sommeil.
Réveille-toi! réveille-toi vite! ou je vais employer, pour te donner un songe, des moyens pernicieux!—Ah! pense, ma chère! quelle serait ta stupéfaction, si, tout à coup, dans ce sommeil vulgairement paisible, un rêve te surprenait! le rêve de mourir... d’être morte!... et si tu te réveillais, soudain, de l’autre côté de la vie, près d’un fleuve huileux, bordé de grands cyprès!... Une barque est là qui semble t’attendre... trois vieilles dames y filent la quenouille... le nocher te demande une obole... que tu n’as pas!... Quelle stupéfaction pour toi, Clotilde, et, pour moi, ah! quel soulagement!
Mercredi, 4 septembre.
Et quand je songe aux siestes de Férida!
Belle et brune, elle reposait sous un palmier. Le soleil occupait tout l’espace, mais respectait le doux visage de mon amie. L’heure lente s’écoulait comme une onde. J’étais heureux!—Non loin, je voyais briller la margelle d’un puits et je songeais, dans cet excès de jour, à l’eau bleue de ce puits, à cette eau si froide, et si pure et si tranquille.—Belle et brune, Férida reposait près de moi... Ah! qu’il faisait bon rêver sous les palmes!
Un lézard passait dans l’herbe. Un oiseau chantait. Une sauterelle bondissait. Dans l’air, des parfums se caressaient et des papillons se faisaient la cour. Des fleurs, épanouies sur leurs tiges, me souriaient délicatement. Au bord du ruisseau proche, le père des palmiers, triomphant et poussiéreux, semblait nous bénir... Ah! Férida qu’il faisait bon veiller sur ton repos.
Je pense que tu ne rêvais pas, car je rêvais pour toi. Sur ta bouche, tu gardais l’expression du bonheur. Dès que tu ouvrais les yeux, le rire animait ton visage. Tu étais prête à tous les divertissements, et nous luttions sur l’herbe courte à la façon des bergers. Puis, les mains jointes, nous regardions à travers les palmes, le ciel qui se dégradait. Nous suivions la nef du jour, jusqu’à l’heure où elle chavire sur l’horizon et répand toutes ses corolles. Et dans la nuit violette nous attendions, anxieux, le moment où l’aube, de sa main gauche, pâlit un coin de l’orient.
Et puis nous dormions encore, tout près l’un de l’autre, et les gennis du bien nous éventaient avec de grandes fleurs!—Ah! Férida! que ton repos était harmonieux et quel supplice j’éprouve à voir Clotilde dormir comme une vache.
Mardi, 10 septembre.
Je viens de me réfugier dans la fumerie pour échapper à un homme bleu, à une femme barbue, à un enfant crapaud, à une chèvre bicéphale et à plusieurs rats à trompe.
Me voilà en sûreté!
C’était, il y a une heure, à la foire. Clotilde s’y promenait allègrement.—Les yeux avides, elle regardait, de droite et de gauche, montait sur tous les chevaux de bois, entrait dans toutes les boutiques, et ne cessait de rire que pour publier sa bruyante admiration à propos de n’importe quoi, de rien du tout et de moins encore.—Elle marchait menu et tenait, comme un sceptre, ce soleil de papier jaune dont je lui avais fait hommage. De temps à autre, elle m’en chatouillait le menton, me donnant des noms d’animaux et de légumes, à très haute voix, pour égayer les passants.—Je la suivais, résigné, car, pendant la journée d’hier, elle s’était montrée fort aimable, et Clotilde ne saurait avoir quarante-huit heures consécutives de charité, quand, soudain, elle me dit:
«Je veux entrer là!»
«Là», c’était une boutique triste qui portait comme enseigne: Aux Erreurs de la Nature. Une pancarte, en grosses lettres, précisait la qualité de l’exhibition, interdisait l’entrée aux enfants et aux personnes nerveuses ou sensitives, et promettait Golconde avec Eldorado à qui découvrirait une supercherie.—Enfin, le discours du forain qui gardait la porte proclamait que la science seule était en cause et que, pour vingt centimes «quatre sous», on pouvait à la fois s’instruire et s’amuser.
«Je veux entrer là!»
Et, bien entendu, je ne tardai pas à céder.
Clotilde resta près d’une heure dans cet enfer chinois. Vraiment elle se délectait. Durant le cours de son inspection, elle se mouillait les lèvres en même temps qu’elle souriait d’un petit sourire. Ah! que je l’eusse volontiers étranglée avec ces mêmes mains qui la caressent chaque soir! Je pense que si, par aventure, l’homme bleu ou l’homme velu ou bien encore l’homme tatoué lui avait déclaré sa flamme, cette flamme, elle l’eût couronnée sans hésitation, de préférence sous mes yeux.
Oui, les monstres ont, pour certaines femmes, un attrait violent. Elles ne ressentent pas ce double dégoût qui nous soulève d’horreur et nous jette ensuite dans le spleen le plus sombre: dégoût pour ceux qui regardent le monstre et dégoût pour le monstre lui-même.
Je viens de demander à Ted Williams ce qu’il pense de cette dépravation. Il est rentré ce soir même de Londres, rayonnant d’une abondante joie, parce qu’il a trouvé chez un entomologiste de Regent street trois phalènes madécasses, inconnues des collectionneurs.
«A cet amour immodéré de l’horrible, dit-il, je vois plus d’un motif.—L’homme est fier de son corps. Ce corps est à lui seul. Même durant l’accouplement, il ne le donne pas, il l’impose. Si peu qu’il s’en rende compte, il est tout de même glorieux de son intégrité musculaire. Aussi, la vue d’un monstre le rebute-t-il, comme le rebutent les spectateurs que cette difformité passionne.—Il n’en va pas de même pour la femme. Sa personne physique est l’objet de transactions très précises: ventes, prêts, louages, donations entre vifs... N’est-ce pas, Poussière?...
—Insolent!
—... Elle en arrive à considérer ce corps avec des sentiments assez mélangés: ceux qu’éveille un objet d’art demandant mille soins et que l’on peut céder, à condition d’observer certains rites, assez peu variables, en somme. L’objet de chair que la femme représente l’intéresse; de là à s’intéresser au spectacle d’objets analogues, mais tarés, il n’y a pas loin. La belle fille qui se paye l’étreinte d’un nabot doit vivre de bien étranges minutes, quand elle voit l’expression humble mais éblouie de son amant d’un soir. C’est le mariage de l’oiseau-lyre et du crapaud.—En résumé, l’homme n’est pas curieux des tares d’autrui parce qu’il n’est pas curieux de son propre corps et que, s’il est lui-même taré, il s’en cachera avec soin. Tout au contraire, la femme cherchera le mâle physiquement taré, l’exception, afin de pimenter ses jeux de chair. La femme sourit au monstre, l’homme s’en détourne.
—Ne maltraitez pas les monstres! dit Lanthelme qui venait d’entrer. Bien souvent vous me faites sentir que j’en suis un, et, cependant, je crois être votre ami.
—Je ne parlais que du monstre physique, répondit Williams avec le plus grand sérieux. Il semble, en effet, que, pour le monstre moral, nous ayons tous une façon de tendresse. En cela, l’homme et la femme se ressemblent. La raison me paraît être que l’on peut, à la rigueur, s’imaginer pourvu d’une âme monstrueuse, si répugnante que vous la choisissiez, au lieu qu’il est tout à fait impossible de se figurer sous les espèces d’un homme à trois jambes ou d’une amazone bicéphale.
—Ajoutez, dit Lanthelme en riant, que le monstre moral peut vivre un grand nombre d’heures sans être trop remarqué. Songez que je me promène chaque jour dans Paris et que je n’ameute guère les passants. Ma monstruosité est, extérieurement, intermittente. L’anomalie qui me singularise est, sans plus, d’avoir choisi dans ma conduite une fausse échelle de valeurs. Pour dire le vrai, je ne suis monstre qu’aux instants où je m’applique à mes actions, or c’est là, tout aussi bien, le fait du grand homme auquel on dédie des statues et des monuments. Le génie, si vaste qu’il soit, n’a pas de manifestations continues. Homais, Troppmann et Napoléon mangeaient leur côtelette de même. C’est de la philosophie courante. Vous êtes, dans la plupart de vos manifestations quotidiennes, les frères des montres moraux... mes frères, par conséquent. Le seul monstre moral parfait serait le fou... non point le monomane, mais une espèce de fou qui résumerait toutes les folies.
—Lanthelme a parfois du bon sens, dit Ted Williams. Oui, le monstre moral passe inaperçu! Combien différente est la situation du monstre physique, du vrai monstre! Son anomalie n’est discontinue que dans l’espace, elle est continue dans le temps et, par conséquent, toujours visible. Sans trêve, par nature, le monde lui est hostile. Tel nabot souffre des distances, tel homme obèse souffre de l’étroitesse des fauteuils, tel géant souffre de se courber sous les portes et tous trois souffrent des railleries du premier venu, car le premier venu ne cessera jamais de s’étonner que l’on puisse dépasser les moyennes, ces moyennes où il vit à l’aise.
—Si j’ai du bon sens, murmura Lanthelme, de son côté, Ted Williams a l’âme d’un prédicateur. Je crois entendre le prophète Ezéchiel!»
Cette causerie me donnait le spleen. Mon esprit se peuplait d’anatomies incomplètes, de singularités physiques, de centimanes, d’empuses, d’hermaphrodites et de pygmées!
«Oh! m’écriai-je, quel romancier dira la tragique histoire d’un monstre conscient de son faux rapport avec la vie? On parle souvent de la solitude de nos pensées, de la solitude des cœurs humains... se trouvera-t-il un psychologue assez délié pour nous dire la solitude autrement abominable de l’homme à douze doigts, de l’homme à l’épiderme bleu, de l’homme au nez divisé, ou bien de cet homme velu pour qui Clotilde a eu de doux regards?... Et quel horreur! ah! quelle prodigieuse et virulente horreur ce doit être, dans cette boutique de foire, que de considérer tous ces monstres prenant un repas en commun et mesurant leurs monstruosités!»
Jeudi, 12 septembre.
Clotilde continue à s’instruire. Hier, elle a désiré connaître l’histoire de Barbe-Bleue.
Voici la forme que j’ai donnée à mon récit.
D’abord, j’ai longuement regardé Clotilde dans les yeux, dans ses grands yeux exaspérants où règne toujours une sorte de paix bourgeoise et peu charitable, puis, soudain, je me suis écrié:
«Tu veux m’épouser?
«Ecoute.
«Ma première femme s’appelait Hortense.
«Elle était bonne fille et douce de peau, mais je l’ai tuée à cause du son de sa voix. Certaines voix sont communes. La sienne semblait l’écho d’une fête de banlieue.
«Ma seconde femme s’appelait Julie.
«Elle était fort belle, mais je l’ai tuée à cause d’un penchant détestable à se regarder dans les miroirs. Les glaces de mon appartement restaient pleines de son image. Cela devenait fastidieux. Je n’étais plus chez moi. Avec elle, presque tous ses reflets sont morts, et, si j’en retrouve un, dans une chambre peu fréquentée, je brise le miroir.
«Ma troisième femme s’appelait Eulalie.
«Durant les premiers temps de notre amour, je la trouvai parfaite. Elle était experte aux jeux de l’alcôve, elle figurait à merveille les divers personnages d’amoureuses que j’ai décrits dans les livres que j’aurais voulu écrire, mais, une nuit que je l’adorais, je crus voir qu’elle imitait l’héroïne du dernier ouvrage d’un de mes confrères. Je l’ai tuée pour cette insulte trop directe.
«Ma quatrième femme s’appelait Lucienne.
«Elle avait ce qu’il faut pour plaire, et, celle-là, je puis te la donner en exemple, car je l’eusse gardée toute ma vie, sans une fâcheuse rencontre qui me la fit tuer.—Elle portait sous le sein droit un petit signe rouge, et cela donnait à son corps une asymétrie dont je souffrais beaucoup. Un soir, je voulus faire à cette tache une réplique en piquant Lucienne, sous le sein gauche, avec une longue épingle. Par malheur elle mourut aussitôt.
«Ma cinquième femme s’appelait Fausta.
«Elle était fort savante. Sa présence remplaçait une bibliothèque, et je n’avais qu’à la feuilleter pour assurer mon érudition. Mais elle se mit en tête d’apprendre le cambodgien, idiome sur lequel j’ai peu de lumières. La pensée que ses songes s’exprimeraient parfois en un langage que je ne comprendrais point, fut si douloureuse que, ne pouvant me résoudre à perdre ainsi une part de Fausta, je la perdis toute entière en la faisant mourir.
«Ma sixième femme s’appelait Antoinette.
«Elle me fut suspecte, dès l’abord, parce que ses yeux et sa bouche n’appartenaient pas à la même personne. Elle passait pour avoir été coureuse, de sorte que son être, trop prostitué, avait pris un trait à chacun des amants qu’elle avait subis, et il s’ensuivait cette chose (effrayante si on la considère sous son vrai jour) que je ne pouvais posséder ma bien-aimée complètement, car elle était la propriété d’une foule anonyme, disparate et démocratique. J’ai donc tué Antoinette pour qu’elle retrouvât sa personnalité dans un cadavre.
«C’est depuis lors que je cherche une bien-aimée qui soit toute à moi.
«Te voilà avertie.
«Je t’aime, bien que tu louches.
«A cette heure mon lit est vide... Viens t’y coucher!»
Et, maintenant, Clotilde sait l’histoire de Barbe-Bleue!
Vendredi, 13 septembre.
Quelles joies merveilleuses on trouve à suivre une grand’route, loin des villes, dans la poussière et le soleil, ou bien, la nuit, quelle griserie de marcher droit devant soi, sous la lune, entre des prairies vêtues de brouillard bleu!—A Paris même, je prends parfois la monnaie de ce plaisir, quand Clotilde m’a trop excédé.—Je lui laisse la maison, je sors, je me promène dans les rues, presque au hasard; je vais où mes pas me conduisent.
Je vois vivre le Paris nocturne. Je ne tâche pas d’observer, non, je regarde, tout simplement. Je marche. Je vais de Passy à la Bastille, puis à Montrouge... n’importe où. Je reviens au matin, presque sans souvenirs, moins fatigué qu’après une promenade hygiénique en plein jour. Alors je me couche et m’endors du sommeil des bienheureux, celui où l’on ne rêve pas.
Ah! j’ai fait dans Paris de belles randonnées! J’ai côtoyé ce peuple singulier qui anime les heures noires et, dès que le jour s’affirme, va dormir dans je ne sais quelles tanières, peuple de troglodytes qui pare la grande putain pour l’usage du bourgeois diurne.
Mais combien ce serait mieux de courir ainsi dans la campagne, où la brise n’est pas canalisée, où l’on voit toutes les étoiles! Rencontrer ces mystérieux trimards qui marmottent, pour s’entraîner, d’âpres chansons! voir tourner le ciel au-dessus de sa tête! entendre dans le bois voisin l’hymne des rossignols!—Ah! mon Dieu! s’il était possible de s’alléger l’âme ainsi!
Qu’est-ce qui m’en empêche?
... Qu’est-ce qui m’empêche de quitter ma maîtresse?... de me quitter moi-même?
C’est, en somme, la résolution que je prendrai. Me quitter moi-même... Un flacon de laudanum se chargera de la rupture... et, peut-être, mon âme ira-t-elle écouter, sur les grand’routes, le chant des rossignols.
Jeudi, 26 septembre.
Le spectacle de la vie est odieux à ceux qui vivent sans plaisir.—Je regarde un homme qui passe dans la rue. Il se hâte. Un encombrement l’arrête. Il tire sa montre et hausse les épaules d’un air impatient. Heureux homme! Il vit!—Ces minutes, pendant lesquelles il a tâché de gagner du temps, sont du temps gagné sur l’ennui. Il est absorbé par le projet de se rendre en tel lieu, avant telle heure. Voilà un bénéfice qui a son prix.
J’envie cet homme. Je l’envie de toutes mes forces. Il subit un ordre qu’il s’est donné à lui-même ou qui vient d’autrui, peu importe; toujours est-il que cet ordre détermine les quelques milliers de gestes qu’il fera durant l’heure prochaine. Lorsque, enfin, cet homme aura atteint son but, il sera tout pénétré d’un sentiment délicieux: celui de la chose faite, et faite sans remords. Cela n’a rien à voir avec le sentiment du devoir accompli que vantent les moralistes. Non, il s’agit d’une satisfaction d’artisan; rien de plus. C’est déjà beaucoup.
Jamais cet homme ne tombera sous la griffe du spleen, jamais il ne sera persécuté par l’affreuse anxiété de l’erreur possible.—Elle me gâte des journées entières:
«Si j’avais fait telle chose à telle heure, au lieu de faire telle autre chose, cela n’aurait-il pas mieux valu?...»
«Si j’avais tourné à gauche, au lieu de tourner à droite?...»
«Si j’avais...»
Croire que l’on a évité le bonheur, quand on pouvait l’atteindre, est une insupportable sensation. Ne pas reconnaître la figure de la joie, passer à côté de la fortune sont des coups de dés que l’on déplore avec insistance. Au tirage d’une loterie, le porteur du numéro 612 se plaindra surtout parce que le 611 obtint le gros lot. Cette proximité l’affolle. Mon regret est de nature pareille. Mais quoi! la logique n’a rien à voir dans cet ordre d’émotions!
A ce sujet, ne pensez-vous pas que l’étymologie du mot «trivial» est un bon enseignement? Les petits faits de la vie, les petits accidents, les petits problèmes, les «trivialités» en un mot, nous offrent toujours trois voies, entre lesquelles il faut choisir. Le spleen trouve son compte dans nos erreurs. Il nous dégoûte d’une existence, où, à chaque minute du jour, on est forcé de prendre un parti. Il mène à cette introspection absurde et continue dont je parlais. Le sentiment de l’«à quoi bon?» y prédomine de façon dangereuse, et nous en arrivons, bientôt, à ne plus vouloir agir, par peur de nous tromper.
Hier soir, en fumant, j’avais cette vision de la jeunesse: une congrégation de carrefours où l’humanité s’était perdue, un labyrinthe, situé entre l’enfance et l’âge mûr, comme une marche dévastée entre deux états prospères. Pourtant, ne vous laissez pas séduire par cette image, car la plupart des hommes ne se doutent guère qu’ils sont dans un labyrinthe et, si quelques-uns s’embrouillent dans les carrefours, manquent les bifurcations et se trompent de chemin, ne sachant pas lire les indications des poteaux, d’autres se promènent avec simplicité dans ce dédale, comme s’ils parcouraient une avenue.—Ce sont les heureux de ce monde.
L’homme qui passait, il y a un instant, sous mes fenêtres, a-t-il donc un fil d’Ariane?
Moi, je désespère de sortir jamais du réseau de sentiers qui m’entoure, car c’est Clotilde, vous le savez, qui garde mon labyrinthe.
Je craindrais moins le Minotaure.
Mardi, 1ᵉʳ octobre.
«Je me demande, dit Ted Williams, ce que sont devenus les personnages de la comédie italienne?»
J’ai passé à mes amis le goût violent que j’ai pour l’entourage de Colombine, d’Arlequin et de Pierrot. Après quelques pipes, nous causons volontiers de ces chères figures qui nous semblent plus réelles, l’opium aidant, que les passants des rues. A ces moments, Clotilde est exaspérée. Son amour de la précision souffre de nous voir rêver.
«Certainement, dit Ted Williams qui tournait au dessus de la lampe une superbe boulette dorée, ils ne sont pas morts. Ils ont trop bien vécu pour mourir.
—Ils doivent être dans une maison de retraite, dit Zanko, dans une maison de retraite, au milieu d’un grand bois.
—Pourtant, dis-je, Pierrot est mort. Un soir, ayant fait un quatrain sublime, où il avait mis le meilleur de son génie, il ne trouva personne qui voulût l’entendre. Alors il se poussa un grand poignard dans le cœur, et sa face était encore plus pâle après qu’avant.
—C’est très triste, dit Poussière, qui ne sent jamais si l’on plaisante ou si l’on parle sérieusement. Quel âge avait-il?
—On ne sait pas, répondis-je; il cachait son âge, comme les jolies femmes, et puis, il se fardait beaucoup.
—Et Colombine? demanda Lanthelme.
—Colombine? dit Williams, mais, c’est de notoriété publique! Colombine devint courtisane à Paris, et connut tous les désagréments de ce métier. Elle reçut dans son lit des vieillards calamiteux, et des usuriers, et des adolescents maladroits, et des paralytiques, et des va-nu-pieds, et des bossus...
—Ça porte bonheur, dit Bichon.
—Maintenant, elle est à l’hôpital, pour des raisons que vous pouvez comprendre.
—Oh! la pauvre fille! dit Poussière.
—Et Arlequin?» demandai-je.
Williams rassembla ses souvenirs:
«Je crois avoir entendu dire que le bel Arlequin était tout à fait déconsidéré. On ne lui rend pas son salut. Les uns affirment qu’il a triché au jeu, les autres qu’il est allé faire la guerre en Italie. Or, l’Italie, vous le savez, a la forme d’une botte et, comme Arlequin est fort insolent, cette botte, il la reçut dans le cul, après quoi il s’enfuit honteusement, car il est très couard. Je pense qu’il ne se réhabilitera jamais.
—A propos! dit Lanthelme, vous a-t-on raconté la petite aventure du docteur Bolonais?—Non!—Eh bien, voici:
«Ce bon docteur venait d’accoucher la fille de l’Herboriste, et il revenait par la route, à petits pas, dans le beau clair de lune de pantomime, heureux et l’âme légère.
«Son âme était très légère, car, en l’honneur de l’enfant si récemment mis au monde, il avait bu plus d’un coup de vin, du meilleur, de sorte qu’il zigzaguait un peu et que son bonnet pointu lui tombait sur l’oreille, et que sa grande robe d’azur, semée d’étoiles d’or, devenait le jouet du vent.
«C’était, disais-je, par un beau clair de lune; le ciel cendré faisait plaisir à voir; les collines étaient bleues; la route, où des ombres se dessinaient crûment, avait le ton blafard du visage de Pierrot, et le petit lac, où toute fille-mère jure qu’elle se noiera si son amant ne l’épouse, brillait comme le miroir des sylphides.
«Or, le docteur Bolonais atteignit sa demeure et, poussant la grille, pénétra dans son potager. Cette entrée, coupa court à des causeries. La pimprenelle et la haute asperge à baies rouges, et la barbe de bouc, et toutes les salades, et l’endive tout comme l’estragon, et le petit cerfeuil avec l’artichaut, et les betteraves aussi, et les tomates encore pâles, et les grands choux prétentieux, et les melons, espoirs du bon docteur, murmurèrent:
«Fixe! voilà le patron!»
«Mais le patron n’en avait cure et, entre les rosiers et les buis taillés en boule, devant les géraniums et le peuple comestible, au pied de sa maison que la lune tendait de blanc, le docteur Bolonais, tenant entre ses doigts les coins de sa robe, et après avoir posé son bonnet en éteignoir sur la pointe d’un tuteur, se mit à chanter d’une voix stentoréenne, au risque d’éveiller tous les voisins, des chansons d’une scandaleuse indécence que je n’oserais vous répéter.
—Et les légumes, dit Williams, que faisaient-ils?
—Les légumes? ils regardaient cette scène, profondément ébahis.—Je vous donne l’histoire, telle que me l’a contée Mezzetin. Elle risque de faire perdre au docteur toute sa clientèle bien pensante.
—Je ne comprends pas, interrompit Clotilde, en me regardant d’un air désagréable, quel plaisir Lanthelme peut trouver à inventer des stupidités pareilles! Lui et toi, vous avez la manie de parler pour ne rien dire. C’est très agaçant.
—Oui, murmura Lanthelme d’une voix douce, Clotilde n’aime que les discours qui lui sont adressés directement; elle n’a aucun goût pour les divagations.
—Ce soir, répondis-je, Clotilde n’a de goût pour rien: elle est de mauvaise humeur. Ne lui parlez pas, cher ami, elle vous accablerait d’injures et je serais forcé de la battre.»
Clotilde se leva, donna un coup de pied à mon pauvre Tchéragan et alla se coucher, gardant sur son visage un air tout à la fois digne et offusqué.
Cela me promet, pour demain, une journée agréable.
Samedi, 5 octobre.
Oui, je crois que mourir par l’esprit, est la seule guérison efficace du spleen. C’est aussi le seul moyen de voler la vie, de se sentir un peu seul, dans la foule des tracas, des remords, des mauvaises illusions et des peines inutiles qui viennent chaque matin frapper à notre porte... Mais, quelle est la meilleure façon d’employer ce remède?
Mourir par l’esprit?
Comment mourir par l’esprit?
Dormir ne vaut rien, à cause des rêves, personnes terribles qui entrent dans la cervelle sans être invitées. Je l’accorde, on se détruit en dormant, mais les rêves vous ressuscitent, volens nolens. Et quelle chose excédante que de vivre, fût-ce le temps d’un songe, sous des espèces antipathiques! Je rêve le moins possible, et les rêves, se sentant surveillés et comprenant (car ils sont malins, les bougres!) qu’il n’y aurait aucun plaisir à tirer de moi, s’éloignent, vont ailleurs, chez le concierge de mon immeuble, chez la dame hydropique du second, dans la cervelle de Clotilde... et alors, le concierge se réveille en sursaut, et la dame hydropique beugle, et Clotilde pousse des cris, tout en dormant au fond de la ruelle ou sur les nattes.—Me voyez-vous poussant des cris sous le prétexte que je me suis perdu dans les carrefours du sommeil?—J’en mourrais de honte!—Non,—dormir ne vaut rien.
Lanthelme préconisait jadis les alcools. Je ne saurais en faire autant. Ne demandez rien aux alcools, ils vous trahiraient.—L’alcool est un baladin qui amuse par des jeux que l’on ne saurait diriger. Il est un hypnotiseur déloyal qui allège notre souffrance de façon louche. Il nous laisse dans une convalescence incertaine... et puis, la guérison est trop courte. On n’a pas senti le temps passer. On se retrouve, sous la table, baisant cette même froide bouche que l’on voulait fuir.
A l’avis de Zanko, partisan des solutions nettes, si l’on veut tuer son esprit, il n’y a qu’un moyen: mourir pour tout de bon. C’est là une bien vive imprudence! Voyons! supposez que les partisans de la métempsycose aient deviné justement les secrets du destin: on renaîtrait chat ou insecte... Il paraît inutile de hâter ce destin.—Renaître dans la peau d’un chat spleenétique! être une araignée mécontente! une baleine affamée d’idéal! une hirondelle pessimiste!—songez-y donc!
Ou bien, si la volonté personnelle s’annihile, au jour de la mort, il est possible que Perséphone nous dirigera, précisément, vers les régions desquelles nous tendions de plus à nous éloigner. Privé de cet amour de l’art qui te faisait fuir le laid, tu renaîtrais, entouré de choses laides, dans le plus laid des paysages, près d’une femme laide, monstrueusement; et toi, que l’activité requerrait peu, tu renaîtrais, sitôt ton dernier soupir exhalé, sous les rayures d’un zèbre ou la fourrure d’un écureuil.—Les passions que l’on ne ressent pas, s’accumulent au fond de nous-même et c’est peut-être dans leurs bras que le vieux Caron nous fera tomber. Enfin la Nature, qui tient les ficelles, n’ayant jamais laissé passer une occasion de nous torturer, mettra en notre esprit, je le gage, comme un souvenir d’une existence antérieure, pour empoisonner le goût des brises dans notre nouvelle vie...
J’ai longtemps habité sous de vastes portiques...
Ne vous tuez donc point par haine du spleen et de l’odieux «au jour le jour» du siècle présent; vous renaîtriez concierge, et, par aventure, concierge à l’âme insatisfaite!
Vivez plutôt!
Et, croyez-moi, pour mourir par l’esprit, il n’est qu’un moyen: l’exil... l’exil physique du voyage, qui vous crée, parfois, une âme nouvelle, devant un océan, une forêt, un désert nouveaux, ou l’exil spirituel de l’opium, qui vous crée toujours une âme heureuse, sur les nattes fraîches, et lui donne en pâture des rêves plaisants.
Mercredi, 9 octobre.
Aux heures de spleen, le spectacle de l’humanité n’est vraiment pas consolant. Regarder les bêtes, amuse; le jardin zoologique plaît par sa naïveté. La compagnie des girafes est délicieuse; celle des hommes l’est beaucoup moins.