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Le collier des jours

Judith Gautier (continued 3)

Reading edition

«Le jeune homme retrouve facilement le luthier monomane. Il va le voir dans sa boutique et le supplie de nouveau. Afin de l'attendrir, il finit par lui raconter son chagrin et son malheur; il lui avoue que le son des cordes de ce merveilleux instrument, lui rappelle la voix de son amie, la diva si mystérieusement disparue. Mais, au nom de la cantatrice, le luthier pâlit et rougit, et ne peut cacher un trouble si étrange que le jeune homme en est tout saisi. Il essaie de l'interroger. Le bonhomme, redevenu maître de lui, ne répond plus, reste impénétrable, et finit par mettre l'intrus hors de sa boutique, où il se barricade.

«L'idée que cet étrange maniaque sait quelque chose de la bien-aimée, l'a enlevée sans doute et la tient captive, ne quitte plus le jeune seigneur. Il emploie tous les moyens possibles pour découvrir la vérité; ne pouvant arriver à rien, il a l'idée de s'adresser à un magnétiseur fameux et de l'intéresser à ses recherches. Celui-ci parvient à endormir le luthier, qui raconte, malgré lui, toute l'histoire de son crime: il a attiré un soir chez lui, sous un prétexte, la diva, et, sans la faire souffrir, il l'a tuée, par amour de cet art auquel elle consentait à renoncer. Elle, qui était comme une lyre vivante, allait devenir une simple comtesse; elle, dont tous les nerfs, toutes les fibres, vibraient, avec sa voix de cristal, comme les cordes d'un violon! Le luthier seul pouvait la sauver et, en même temps, parachever le chef-d'œuvre auquel il avait pensé toute sa vie: le violon sensible et conscient. Mais, pour cela, la chanteuse devait mourir, et il la tua sans hésiter.

«Ses longs cheveux blonds et soyeux sont devenus les fils de l'archet; de ses entrailles précieuses furent formées les cordes!

«L'amoureux, ivre de rage, ne veut pas en entendre plus. Il se jette sur le luthier et l'étrangle Puis il met le feu à la boutique et s'enfuit en emportant le violon....

«Voilà, c'est tout....»

Le visage de mon père, toujours agenouillé dans son grand fauteuil et qui m'avait écoutée avec beaucoup d'attention, exprimait la stupeur. Il poussait des «ah!» et des «oh!» en levant les mains vers le plafond.

—Je suis épouvanté! dit-il enfin. Je m'attendais à quelque idylle naïve, à une gracieuse éclosion de la petite fleur bleue de l'idéal; et c'est l'étripement de ton héroïne que m'offre, comme première œuvre d'imagination, ton cerveau de quinze ans!... Je suis comme le Prince Charmant, des contes de fées, qui voit sortir de la bouche de la belle princesse, au lieu de perles et de diamants, des couleuvres et des scorpions; je peux même dire ici: des vipères et des serpents à sonnettes!... Oui, tu as l'esprit, je m'en suis aperçu déjà, particulièrement féroce.... Je ne peux pas dire que le sujet soit banal. Oh! non, il ne l'est même pas assez, et l'abominable histoire est conduite avec logique. Seul, le magnétiseur ne me plaît guère. L'influence d'Edgar Poë est manifeste, et peut-être aurait-il tiré quelque chose de cette affreuse aventure.... Et comment s'intitulera-t-elle?... Le Boyau révélateur, sans doute!

—Elle n'aura pas de titre du tout, dis-je en l'embrassant, car elle est condamnée sans appel. J'envoie le violon au diable et je vais inventer autre chose.

Dans les premiers temps de notre installation à Neuilly, on ne pouvait pas s'imaginer qu'il serait possible de ne pas avoir un pied-à-terre à Paris. Mon père loua donc un petit appartement, 15, rue de Grammont. C'était au second étage, sur une cour; il se composait d'une antichambre, d'une très vaste pièce avec une alcôve et d'un grand cabinet qui n'avait de jour que par une cloison vitrée. Mon père et ma mère, quand ils devaient dîner en ville, venaient s'y habiller, plutôt que de retourner à Neuilly, et, ce jour-là, ils y couchaient. Nous y restions quelquefois tous, après les soirées passées au théâtre.

Sommairement meublé, assez négligemment entretenu par la concierge, ce logis terne et obscur ne nous plaisait guère; mon père s'en lassa vite et, après avoir trouvé une combinaison meilleure pour nos sorties du soir, il donna congé de l'appartement. On avait fait la découverte, à Neuilly, d'un loueur de voitures, le père Girault, qui se montra assez raisonnable, et avec lequel mon père conclut un arrangement. Il venait nous prendre à notre porte, pour nous conduire au théâtre, où nous le retrouvions, vers minuit, et il nous ramenait chez nous.

Pendant bien des années, les guimbardes du père Girault, que Théophile Gautier appelait «ses carrosses de gala», nous trimbalèrent sur la longue route, de Neuilly à Paris et de Paris à Neuilly. Nous allions à toutes les premières des principaux théâtres, à ceux dans lesquels mon père avait une loge; lorsqu'on ne lui envoyait que deux places, il les donnait à Toto, qui lui rendait alors compte de la pièce.

Pendant les représentations, nous étions chargées, ma mère, ma sœur et moi, de bien écouter, tandis que le père se promenait dans les couloirs, fumait un cigare sur le perron, ou somnolait au fond de la loge. Au retour, tassés tous les quatre dans la voiture, et longuement cahotés à travers la nuit, nous lui racontions, dans le bruit des roues et le cliquetis des vitres, l'intrigue et les péripéties du drame, ou de la comédie, que nous venions de voir.

Il nous fallait garder le souvenir des différentes pièces jouées pendant la semaine, au moins jusqu'au dimanche suivant, afin que le père, au moment d'écrire son article, pût contrôler l'intégrité des comptes rendus.

Le dimanche se levait pour nous dans une atmosphère grise et mélancolique. Pas de chansons matinales, pas de déclamations fantaisistes et tonitruantes. Le père s'habillait, pour sortir, aussitôt levé, et le déjeuner était servi encore plus tôt que d'ordinaire.

C'était le jour noir, le jour du feuilleton. Théophile Gautier allait l'écrire au journal même, et il n'y avait pas une ligne faite d'avance. On connaît sa fameuse réponse à ceux qui le pressaient de travailler un peu, dans la semaine, à son article:

—On ne demande pas à un condamné de se faire guillotiner avant l'heure!

Les «mille pas», le long de la terrasse, étaient supprimés. Nous conduisions le père jusqu'à l'omnibus, et il s'en allait analyser, dans son style parfait, les péripéties du Serpent à plumes, de la Grève des Portiers, de Vermouth et Adélaïde et autres chefs-d'œuvre oubliés.

Un jour, Nono, que nous n'avions pas vu depuis longtemps, vint à Neuilly, et il nous raconta une aventure qui lui était arrivée, quelques mois auparavant. Un être extraordinaire l'avait abordé dans la rue en lui demandant un renseignement, dans un langage incompréhensible. Cet être, assez petit, avait une bizarre figure jaune, avec des yeux bridés, qui faisait l'effet le plus drôle du monde sous un vieux chapeau haut de forme trop large et qui lui entrait jusqu'aux oreilles; il portait un paletot râpé et des souliers éculés, rattachés par des ficelles.

Malgré ce triste déguisement, qui le rendait hideux, son type trahissait clairement son origine: c'était un Chinois, un Chinois authentique, échoué, à la suite d'incidents malheureux, sur le pavé de Paris.

Avec beaucoup de peine et en y mettant le temps, Nono était parvenu à débrouiller l'histoire de ce pauvre diable. Il avait été amené en France par Mgr Callery, évêque de Macao, qui l'avait engagé pour travailler à la rédaction d'un dictionnaire chinois-français; mais Mgr Callery était mort et l'on avait tout simplement renvoyé le Chinois.

Comme on l'avait tenu, jusque-là, à peu près enfermé chez cet évêque, il ne savait presque rien de la langue du pays où il se trouvait, et n'avait aucune relation; le peu d'argent, épargné à grand'-peine, fut vite mangé. Lorsque Nono le rencontra, il se rendait chez Stanislas Julien, qui lui faisait faire quelques travaux, dont il ne se hâtait pas de lui verser le mince salaire.

Clermont-Ganneau s'était intéressé à ce Chinois. Il l'avait décidé à reprendre son costume national, à laisser repousser sa natte: l'homme était redevenu une très élégante potiche. Dans son dénûment, il avait rencontré une femme, de condition modeste, qui s'était apitoyée sur lui, l'avait pris en affection et était sur le point de l'épouser; mais, tout dernièrement, elle venait de mourir. Et le pauvre exilé, qu'elle aidait un peu, était retombé dans la misère.

Voilà mon père, et nous tous, profondément attendris sur le sort de ce Chinois, seul et sans ressources, si loin de sa patrie chimérique.

—Je me vois à Pékin, sans un sol, dit mon père, ne sachant pas un mot de chinois et ayant pour toute recommandation un aspect insolite, qui ameute les foules à mes trousses et les chiens contre mes mollets!...

L'idée de voir un habitant du Céleste Empire nous exaltait beaucoup: cet être invraisemblable existait donc, autrement que sur les écrans et les éventails, avec une tête d'ivoire ou une figure en papier de riz?

Il y avait longtemps que mon père avait écrit:

Celle que j'aime à présent est en Chine,

et une nouvelle, le Pavillon sur l'eau, d'après l'analyse, faite par Pauthier, d'une comédie chinoise. Il s'intéressait vivement à l'antique civilisation de l'Empire du Milieu. Il avait lu les travaux d'Abel Rémusat et les pièces de théâtre, traduites par Bazin; il avait voyagé, en idée, dans ce pays du rêve, qui était demeuré néanmoins, pour lui, irréel.

—Amène-moi ton Chinois, dit-il à Nono. On tâchera de réunir pour lui un petit magot (le mot vient tout seul), et de rapatrier l'exilé. Viens déjeuner demain ici avec lui.

Clermont-Ganneau, fidèle au rendez-vous, nous présenta, le lendemain, le Chinois Ting-Tun-Ling, qui nous fit les plus respectueux saluts, en fermant ses poings pour les secouer à la hauteur de son front: cela nous parut délicieux. Il portait une robe bleue, en étoffe molle, sous une tunique de soie noire brochée, à petits boutons de cuivre. Selon les rites, il garda sur sa tête sa petite calotte en satin noir, ornée d'un bouton de nacre carré encadré de filigrane doré. Sa figure jaune était spirituelle et fine, mais l'émotion la plissait et la déplissait continuellement, en faisant papilloter ses yeux, très vifs et très bridés.

Il n'avait pas plus de trente ans, mais on ne pouvait guère, à première vue, lui donner un âge quelconque. Il avait l'air à la fois d'un prêtre, d'une jeune guenon et d'une vieille femme. De ses manches sortaient à demi des mains maigres et aristocratiques, prolongées par des ongles plus longs que les doigts. On essaya d'échanger quelques phrases avec lui; mais ce n'était pas commode, car le peu de français qu'il savait, il le prononçait d'une façon très imprévue.

Cependant, quand il eut compris qu'on avait l'intention de lui fournir les moyens de retourner dans son pays, il manifesta une grande épouvante.

—Moi, pas tourner Chine! s'écria-t-il. Si tourner, couper moi tête....

Diable? qu'avait-il donc commis là-bas? Etait-ce un malfaiteur dangereux? Avait-il sur la conscience quelque crime très compliqué?

Clermont-Ganneau, qui comprenait son jargon et même déjà quelques mots chinois, l'avait interrogé et nous fit part de ce qu'il soupçonnait:

Ting-Tun-Ling était, très probablement, un ancien taïping, qui avait conspiré. Il s'était battu et un de ses bras gardait la marque d'une affreuse blessure:—Nono l'avait vue;—un canon en bambou, serré par des cordes, en éclatant lui avait enlevé une large tranche de chair. Traqué, réduit à la plus grande misère, pendant une famine terrible, il avait été sauvé, par des missionnaires, à la condition qu'il se ferait chrétien.

—Pas tourner Chine!... continuait à murmurer le Chinois, très effrayé.

Que faire pour lui, alors, s'il ne voulait pas s'en aller?

Le garder, et l'héberger, à la façon orientale, telle fut la conclusion de mon père.

—As-tu envie d'apprendre le chinois, me dit-il, et d'étudier un pays presque encore inconnu, et qui semble prodigieux? Ce ouistiti mélancolique a l'air très intelligent. Il doit être lettré, puisque l'évêque Callery l'avait choisi pour travailler à son dictionnaire. Veux-tu essayer de dévider cet homme jaune et de voir ce qu'il cache au fond de sa cervelle obscure?

Si je le voulais!...

Je ne répondis que par une série de cabrioles, que le Chinois regarda de ses yeux obliques, en plissant tout entier son front, mais, par politesse, sans manifester aucune surprise.

Et c'est ainsi que Ting-Tun-Ling devint le Chinois de Théophile Gautier.

Parmi les vieux amis de mon père, «un de l'ancien temps», comme il le disait, était Auguste Préault, sculpteur de grand talent, auteur d'un des groupes qui décorent l'entrée du pont d'Iéna, et dont nous avions, à Neuilly, je l'ai dit, une belle statue de bronze. Pendant le mouvement romantique, Préault était le chef des sculpteurs révolutionnaires: élève de Rude, disciple de Michel-Ange, il était violent, excessif, passionné, et avait, comme il convenait, l'horreur du poncif et du convenu. Il fut un des camarades de Gambetta.

On nous disait que Préault avait été amoureux de la tante Zoé, ce qui nous paraissait extraordinaire et invraisemblable; mais il vantait sa tête bien construite, ses yeux grands et vifs, ses cheveux ondulés, son cou d'une ligne élégante.

Préault était, lui, un type très original. Petit, trapu, la tête grosse, à demi chauve, avec une couronne de longs cheveux blonds et blancs, les yeux pâles et saillants, la moustache courte et un mince collier de barbe qui lui donnaient quelque chose de militaire. Il s'asseyait toujours de biais, une jambe repliée, le menton dans la main, et fixait longtemps sur le même objet son regard aigu et scrutateur.

Il passait pour avoir beaucoup d'esprit, un esprit sceptique et mordant. Il racontait, en ménageant l'effet, des anecdotes qui valaient surtout par la pointe finale. Mais comme, a pétrir les blocs humides de terre glaise, il avait contracté un enrouement qui le rendait à peu près aphone, le souffle lui manquait bientôt et le dernier mot lui restait presque toujours dans la gorge, de sorte que l'auditeur, après avoir attendu patiemment le trait spirituel, ne l'entendait pas. J'en ai entendu et retenu cependant quelques-uns.

Préault reçoit un jour la visite d'un personnage long, maigre, triste, sinistre, qui sollicite de lui une lettre de recommandation pour La Rounat, alors directeur de l'Odéon.

—Quels rôles jouez-vous? lui demanda le sculpteur.

—Les comiques!...

Alors il écrit à La Rounat:

«Je vous présente M. Un Tel, qui désire un emploi dans votre troupe. Il se dit comique. S'il l'est, remerciez-moi; s'il ne l'est pas, remerciez-le.»

Il redisait volontiers ce mot, assez connu, et que l'on cite souvent, mais sans l'attribuer à son véritable auteur.

Une veuve était venu le trouver, un jour, pour le prier, en sa qualité de sculpteur, de vouloir bien se charger de graver, sur une stèle funèbre, une épitaphe pour son mari défunt. Elle voulait une phrase expressive, mais, pour que ce ne fût pas trop cher, une phrase assez courte.

—Eh bien! lui dit Préault, après avoir réfléchi quelques instants, mettons: «Enfin!»

Mon père raconte une histoire à propos de Rachel.

Ce n'est pas à moi qu'il la raconte et je ne devrais pas entendre. Mais j'entends tout de même.

Au foyer du Théâtre-Français, un soir, il voit la grande artiste, affalée sur une banquette, la tête baissée, regardant le plancher, de son air le plus tragique. Il la salue et lui tend la main. Elle prend cette main, qu'elle serre nerveusement et retient dans la sienne, sans lever la tête. Après quelques moments de silence, d'un geste brusque, elle écarte son péplum et promène violemment sur sa poitrine maigre, la main qu'elle serre dans ses doigts minces. Sans paraître trop surpris, Théophile Gautier constate que cette poitrine, dont on sent toutes les côtes, ressemble plus à un gril qu'à tout autre chose. Rachel lève alors sur lui un regard noir et lui dit anxieusement:

—Il n'y a rien, n'est-ce pas?...

—Pas grand chose! répond-il assez gêné.

Alors, la grande tragédienne, d'une voix sourde et désespérée, murmure:

—Les hommes n'aiment que les nourrices!...

Depuis que nous raffolions de la musique, Toto, Olivier de Gourjault, Henri Delaborde et plusieurs autres camarades de mon frère, fidèles habitués des Concerts populaires de Pasdeloup, nous conseillaient vivement d'y assister avec suite, afin de connaître et de comprendre sérieusement la musique classique. Pasdeloup envoyait à mon père, qui rendait compte de ses concerts, une place pour toutes les séries; mais il nous en fallait trois, et, comme cela coûtait assez cher, nous n'osions pas trop insister; mais nos mines contrites, nos soupirs, nos airs de victimes résignées, parlaient pour nous, et le père ne tarda pas à nous faire la charmante surprise de nous apporter deux abonnements, pour toute la saison. De ce jour, nos dimanches ne furent plus mélancoliques.

Du fond de Neuilly au Cirque d'Hiver, il y avait un bon bout de chemin et il fallait partir de bonne heure, pour arriver avant le premier coup d'archet du chef d'orchestre.

Ma mère, ou une des tantes, nous accompagnait, et souvent nous partions avec mon père, qui allait au journal, pour écrire son feuilleton. En ce cas, l'omnibus nous menait jusqu'à la porte Maillot, où nous prenions une voiture; nous conduisions mon père au Moniteur Universel, quai Voltaire, puis le fiacre continuait sa route vers le lointain boulevard du Temple. Nous étions maintenant des enthousiastes. Les symphonies de Beethoven, surtout, nous avaient transportées. Rien ne nous arrêtait quand il s'agissait d'aller aux Concerts populaires, ni la pluie ni la neige, ni la distance; même le soir, nous ne redoutions pas l'expédition, malgré le retour hasardeux, à des heures indues.

Je me souviens d'un certain vendredi saint, où il faisait vraiment un temps abominable. Arrivées à la porte Maillot, sous les rafales et la pluie torrentielle, nous donnâmes l'adresse du Cirque d'Hiver à un cocher, qui demeura stupide et ne put s'empêcher de nous dire:

—Qu'est-ce que vous pouvez bien aller faire, si loin, par un temps pareil, un vendredi saint?...

On jouait la symphonie avec chœur de Beethoven! Nous y serions allées à pied! C'est ce que le cocher ne pouvait comprendre.

S'il faisait beau, ou simplement s'il ne pleuvait pas, le retour du Cirque d'Hiver, le dimanche, était un très agréable moment. Nos amis et connaissances, qui assistaient au concert, nous attendaient à la sortie, et l'on descendait ensemble le boulevard, par groupes joyeux, au milieu du flot de public qui suivait la même route.

Ah! les beaux enthousiasmes, la joie ardente de découvrir des chefs-d'œuvre, les chaudes discussions, sur le mérite d'un morceau, ou sur la façon dont Pasdeloup avait compris et interprété les maîtres, le mouvement trop lent qu'il avait donné, par exemple, à l'andante de la symphonie en la!

—Il en fait une marche funèbre.

—Et il a raison, car c'en est une.

—Non, c'est un cortège nuptial.

—Mais qui semble attristé par le désespoir d'un amant trahi.

En général, nous étions du parti de Pasdeloup.

On lui devait une telle reconnaissance, qu'il nous paraissait monstrueux de lui chercher chicane.

Nous en voulions beaucoup à Reyer, qui avait écrit: «M. Pasdeloup sera dirigé par l'orchestre», et qui, méchamment, l'appelait toujours «pied de loup».

Quelquefois le grand chef lui-même, fendant la foule, descendait aussi le boulevard. Serré dans son paletot, roulant comme une boule, il était tout de suite reconnu à la couleur paille de sa belle barbe. Son allure affairée et rapide dépassait vite notre pas de flânerie. Alors, nous courions après lui, pour tâcher de savoir ce qu'il jouerait au prochain concert, mais il était cachottier et mystérieux, ne promettait rien.

Des musiciens de l'orchestre passaient aussi, un foulard au cou, portant leur violon dans l'étui noir. Nous en reconnaissions quelques-uns, des plus en vue sur l'estrade.

A cette époque, Flaubert, quand il n'était pas à Croisset, habitait un entresol dans cette région du boulevard. C'était sur notre chemin, et nous ne manquions jamais, en passant, de monter chez lui. Quelquefois, les fenêtres étaient ouvertes, et on le voyait, d'en bas, emplissant de sa carrure le salon trop petit pour lui: il avait un vaste pantalon en drap loutre, serré par une écharpe rouge, et une robe flottante sur une chemise de soie. Nous entrions en coup de vent, tout agitées de la joie prise au concert, et aussi du plaisir de le voir; mais il ne comprenait pas encore, dans l'effusion qui me jetait à son cou, tout ce qu'il y avait en moi d'admiration et d'enthousiasme pour son génie.

La pièce où il se tenait était tendue de cretonne claire à grands ramages; à part cette cretonne, tout donnait une impression d'Orient: des cuirs rouges et verts, des pipes, des tapis, un divan bas, une grande table sur laquelle était posé un immense plat de cuivre tout rempli de plumes d'oie. Ces plumes avaient servi, quelques-unes très usées, d'autres le bout de leur bec à peine trempé d'encre. Flaubert écrivait sur des feuilles de papier bleu, d'une écriture serrée, qui remontait; il y avait sur la table des feuillets, très chargés de ratures.

Je regardais tout cela, avec un sentiment de dévotion; mais l'auteur de Salammbô ne pouvait pas savoir.... Un peu inquiet de cette invasion, qui rompait le recueillement de son cabinet de travail, il nous suivait du regard doux de ses grands yeux à longs cils, et, les mains sur les hanches, ployait vers nous sa haute taille: nous l'embrassions encore, puis nous redescendions et reprenions notre route, avec les amis les plus fidèles, qui avaient eu la constance de nous attendre.

Un autre personnage, habitait aussi un entresol, de ce même côté du boulevard; mais chez celui-ci nous ne nous arrêtions pas: c'était Paul de Kock. On le voyait presque toujours assis derrière sa fenêtre ouverte, face au public, avec sa bonne tête joyeuse toute ébouriffée de cheveux blancs. On l'acclamait, on l'interpellait en passant, et il échangeait des propos avec la foule. Nous méprisions cette gloire. Nous ne savions rien de l'œuvre d'ailleurs, mais l'engouement de Pie IX pour l'écrivain nous donnait envie de lire ses livres[2]; mon père redisait souvent la question fameuse, que le Saint-Père posait à tous les visiteurs français:

—Connaissez-vous Paolo di Koko?...

Nous n'allions guère plus loin, à pied, que la Madeleine. C'était assez long. Mais la route nous paraissait très courte, faite ainsi en aimable compagnie et en devisant gaiement.

Très souvent Toto et Olivier de Gourjault nous accompagnaient jusqu'à Neuilly et restaient à dîner.

En attendant l'arrivée du père, qui rentrait toujours si tard, ce jour-là, «Bœuf en Chambre», bon musicien, se mettait au piano et jouait des fragments, de ce que nous avions entendu le jour même; ou bien il prenait une partition de Wagner,—il y en avait déjà chez nous,—et il essayait de la déchiffrer, d'en pénétrer les mystères....

L'affreux scandale de l'Opéra, à propos de la représentation du Tannhäuser, avait eu un grand retentissement parmi nous, et depuis ce temps Richard Wagner nous préoccupait beaucoup.

La répétition générale du Tannhäuser avait été marquée pour moi par un incident assez singulier. J'étais alors en pension, mais c'était un jour de sortie; mon père nous emmenait, ma sœur et moi, à Paris, pour nous présenter à Mme Victor Hugo, qui faisait un court séjour en France et nous avait invitées à dîner. Nous la voyions pour la première fois.

Théophile Gautier n'était pas chargé, à cette époque, de la critique musicale. Il n'avait donc pas de «service» à l'Opéra; mais ma mère était parvenue à voir le compositeur, qui l'avait reçue très courtoisement et lui avait donné une place pour la répétition générale. Il était convenu qu'après notre dîner nous irions la prendre, à la sortie du théâtre, pour rentrer ensemble à Neuilly. Nous nous promenions donc, vers minuit, en l'attendant, dans le passage de l'Opéra. Il fut brusquement envahi, au moment de la sortie, par une foule, qui paraissait dans un état d'excitation et d'agitation extraordinaire.

Je ne savais rien de cette grande bataille engagée autour de l'œuvre nouvelle, et je ne comprenais pas la cause de cette effervescence.

Un personnage, d'une physionomie très originale et très frappante, s'arrêta pour saluer mon père. Il était petit, maigre, avec des joues osseuses, un nez en bec d'aigle, des yeux vifs sous un front large, l'air ravagé et passionné. Il assistait à la répétition qui avait soulevé un tumulte indescriptible: on avait sifflé à outrance. Cela lui causait une joie féroce et il parlait avec une violence haineuse. Je le regardai, de ces yeux écarquillés et fixes, que j'avais toujours quand quelque chose m'étonnait. Je ne sais quel sentiment me poussa à sortir tout à coup du mutisme et de la réserve que mon âge m'imposait, pour m'écrier, avec une impertinence incroyable:

—On voit bien que vous parlez d'un confrère!... Et il s'agit, sans doute, d'un chef-d'œuvre!

Mon père, ébahi, me gronda, tout haut, mais en riant, tout bas.

—Qui est-ce? demandai-je quand le monsieur fut parti.

—Hector Berlioz.

J'ai beaucoup admiré, plus tard, ce grand artiste, qui, lui aussi, était méconnu, bafoué; mais je n'ai jamais oublié cet incident, et je voulus voir une sorte de pressentiment, dans ce mouvement de colère, dans ma promptitude à défendre ce Richard Wagner, qui devait m'inspirer un jour un tel enthousiasme, et dont j'entendais le nom, ce soir-là, pour la première fois.

Dans la voiture, ma mère nous raconta la terrible soirée. Elle était outrée de cette cabale, abasourdie encore du tumulte. Quant à la musique, elle n'en pouvait rien dire, pour la bonne raison qu'il avait été impossible d'en rien percevoir.

Théophile Gautier alors nous révéla un fait extraordinaire: c'est qu'il connaissait parfaitement le Tannhäuser! Quelques années auparavant, assistant par hasard à une représentation au théâtre de Wiesbaden, et frappé par la grandeur de l'œuvre, il avait écrit sur elle un grand feuilleton, qui avait paru dans le Moniteur Universel.

—C'est moi qui en ai parlé le premier à Paris! disait-il, non sans orgueil.

Et, quelque temps après, il nous montra cet article daté de 1857:

Richard Wagner est, pour ainsi dire, inconnu en France, quoique son nom ait été agité souvent dans des polémiques violentes; mais sa musique n'a pas franchi le Rhin; peut-être ne le franchira-t-elle pas de si tôt, car elle est trop allemande, même pour beaucoup d'Allemands.

Nous avions une grande curiosité de connaître ce compositeur, génie sublime pour les uns, maniaque délirant poulies autres,—un dieu,—un âne,—pas de milieu. D'après les appréciations opposées entre elles que nous avions lues, nous nous étions imaginé un Wagner tout différent du Wagner véritable. Sans le croire complètement dénué de mélodie, de rythme et de carrure, comme on le disait, nous pensions avoir affaire à un hardi novateur en musique, secouant les vieilles règles, inventant des combinaisons bizarres, essayant des effets inattendus;—un paroxyste, pour nous permettre ce mot, poussant tout à l'extrême, outrant la violence, déchaînant à propos de rien l'ouragan de l'orchestre et passant comme une trombe musicale sur le parterre abasourdi. Nous nous figurions un génie compliqué et furieux, chaotique et fulgurant, mêlé de souffles, de ténèbres et de lueurs, et cédant au caprice d'une inspiration sauvage, un Kreissler à la Hoffmann près de qui Beethoven, Weber et même Berlioz eussent paru fades et classiques, et, vraiment, sur ce qu'on en racontait, il était difficile de penser autre chose.

L'auteur du Tannhäuser, loin de renchérir sur Weber ou Meyerbeer, a remonté délibérément dans le passé vers les sources de la musique, comme un peintre qui imiterait Van Eyck ou l'ange de Fiesole. Le sujet de son opéra est symbolique et fait doublement allusion à cette idée....

Et le poète analyse, dans un style d'un coloris délicieux, la légende du chevalier Tannhäuser. Puis il le montre, quand le rideau s'écarte, dans les grottes du Venusberg, accoudé sur les genoux de Vénus,

... l'air excédé d'ennui et parfaitement insensible aux groupes érotico-mythologiques que figurent derrière une gaze des Nymphes et des Amours; en vain les Grâces font des poses, et les Sirènes chantent leurs chansons les plus perfidement enivrantes de leur voix la plus douce; en vain la déesse déploie ses séductions auxquelles rien ne résiste que la satiété. Tannhäuser, las de chants magiques, de fantasmagories grecques et de baisers olympiens, se ressouvient de sa vieille grand'mère, de sa jeune fiancée et du son de cloche de la petite chapelle, et, invoquant le nom immaculé de Marie, il se débarrasse des étreintes de la déesse, et se retrouve en pleine campagne. La lutte du principe spiritualiste et du principe matérialiste, qui se disputent l'âme de Tannhäuser, est bien rendue par le compositeur. L'agitation sourde de l'orchestre, La déclamation hachée et haletante, les éclats de voix soudains peignent bien l'état d'esprit du chevalier.

Quand Tannhäuser se retrouve au milieu de la campagne, un petit pâtre joue une cantilène rustique dont la simplicité fait contraste avec les voix langoureusement perfides des Sirènes et autres mythologiques enchanteresses.

Bientôt passe une procession de pèlerins qui fait naître des idées de repentir et de religion dans l'âme du chevalier Tannhäuser déjà rassérénée par la chanson naïve du pâtre. Cette marche, nécessairement rhythmée pour rendre la progression du cortège, est d'une grande beauté et produit un effet irrésistible: c'est un des meilleurs morceaux de l'ouvrage; le souvenir s'en découpe nettement du fond de récitatifs et de mélopées un peu vagues qui forment la teinte générale de l'œuvre. C'est là une musique pleine de grandeur, de caractère et de conviction, la musique d'un maître, enfin.

Comme nous l'avons dit, le romantisme de Wagner est bien plutôt un retour aux anciennes formes qu'une innovation révolutionnaire; son orchestre est plein de fugues, de contre-points fleuris, de canons, exécutés avec beaucoup de science. Rien n'est moins échevelé; l'air de désordre vient de l'absence du rhythme carré que de parti pris le maître évite, de même qu'il s'abstient de moduler. Wagner écrit lui-même les paroles de sa musique, pour que la cohésion de l'idée et de la note soit encore plus parfaite.

Il terminait l'article par ce souhait:

Nous voudrions que le Tannhäuser fût exécuté à Paris, au Grand-Opéra. La partition mérite cette épreuve solennelle.

Hélas! l'épreuve fut faite quatre ans après, et le résultat n'honorait guère la capitale du monde.

Mais Théophile Gautier était très fier d'avoir, avant tout autre, salué ce maître et apprécié son œuvre.

A ce déchaînement de haine, à ces clameurs, à ces huées, il ne se trompait pas: il les avait entendues déjà en 1830, et savait bien que le génie seul est capable d'exaspérer à ce point la foule, comme si sa supériorité était, vraiment, la plus sanglante insulte faite à la médiocrité.

—Moi, qui ne suis qu'un âne en musique, à ce que l'on prétend, disait-il, je n'avais pas fait tant de façons et j'avais trouvé le Tannhäuser très beau, tout simplement.

Et encore n'avait-il pas écrit tout son sentiment: pour ne pas trop empiéter sur le domaine de son collègue, de Rovray, critique musical au Moniteur, il s'était surtout attaché à l'analyse du poème et, en ce qui concerne la musique, il avait certainement subi une influence. Il y avait quelque musicien parmi ses compagnons de voyage, qui lui souffla les appréciations, assez singulières, que nous avons citées, comme par exemple: «Le maître s'abstient de moduler», qu'il reproduisit respectueusement, croyant être très sûrement documenté, puisqu'il l'était par un homme du métier.

Baudelaire était très heureux que Théophile Gautier eût écrit cet article sur Wagner: ce document, disait-il, aiderait à la réhabilitation de Paris. Chauvin, à sa manière, Baudelaire souffrait extrêmement de la honte dont le scandale de l'Opéra éclaboussait la France.

—Qu'est-ce qu'on va penser de nous dans le monde? Que dira-t-on de Paris en Allemagne?... Une poignée d'imbéciles et d'envieux nous ont déshonorés collectivement.

Il disait cela, et, heureusement, il l'a écrit, en d'admirables pages, lui, fanatisé dès la première heure, et il a ainsi sauvé l'honneur. Sa compréhension de Wagner fut vraiment sublime et elle lui vint de façon fulgurante:

J'avais subi (du moins cela me paraissait ainsi) une opération spirituelle, une révélation. Ma volupté avait été si forte et si terrible que je ne pouvais m'empêcher d'y vouloir retourner sans cesse.

Cela me faisait penser à ces quelques pages de Weber, qui m'avaient si soudainement révélé la musique. Les phrases musicales de Wagner, entendues au piano, m'impressionnaient encore plus vivement. J'éprouvais, en les écoutant, une fascination, mêlée d'une sorte de peur. J'étais comme au bord d'un gouffre, dont il me faudrait, sans nul doute, toucher le fond: c'était un vertige de l'esprit.

Il est bien évident que toujours, en même temps qu'un homme de génie, il naît un petit groupe d'élus, appelés à le comprendre, à former autour de lui ce bataillon dévoué qui doit le défendre, le consoler de la haine universelle et le soutenir, dans sa montée au Golgotha, en lui affirmant sa divinité.

J'avais déjà la prescience que ma destinée était de prendre rang, un jour, parmi cette milice sacrée, qui combattait pour le triomphe de Richard Wagner.

V

Tous les jeudis, il y avait réception à Neuilly. Il ne s'agissait pas de visites brèves, autour d'une tasse de thé: nos amis arrivaient d'assez bonne heure, surtout dans les saisons clémentes, vers quatre ou cinq heures, dînaient et passaient la soirée. Quelques-uns venaient seulement après le repas.

A chacun de ces dîners hebdomadaires, quelques personnes étaient invitées, spécialement; d'autres étaient de fondation, et venaient quand elles voulaient.

Parmi celles-ci, l'une des plus fidèles était madame Sabatier, l'amphitryone fameuse, qui avait su réunir pendant si longtemps à sa table tous les artistes de son époque, celle que l'on appelait «la Présidente», titre que mon père lui avait donné.

Je l'avais toujours connue et j'avais pour elle beaucoup d'amitié. Quand j'étais toute petite fille, elle avait voulu faire mon portrait, car elle peignait de gentilles miniatures, avec un art très délicat, que lui avait enseigné Meissonier lui-même. Il me fallait donc aller poser, et, pour cela, je passais des après-midi entiers chez elle. Elle habitait rue Frochot, un appartement, au premier ou au second, je ne sais plus trop. L'escalier n'était pas grand, et il n'y avait qu'une porte par étage, ni à droite ni à gauche, mais au milieu du palier. La porte avait deux battants couleur de palissandre.

L'antichambre, qui n'était qu'une sorte de couloir, apparaissait gaie et riante. Un vitrage donnant sur des jardins l'éclairait vivement à travers des stores légers sur lesquels étaient peintes des branches fleuries. Dans une volière, pleine de perruches, de bouvreuils et de bengalis, criant et chantant à qui mieux mieux, les ailes frissonnaient devant la lumière, et les aboiements mièvres de deux petits griffons, accourus en toute hâte, ajoutaient au joyeux vacarme qui vous accueillait dès le seuil.

La salle à manger s'ouvrait juste en face de la porte d'entrée, et ce lieu célèbre, où l'on prodiguait chaque semaine tant d'esprit et tant de verve, n'était ni très vaste ni très somptueux. La pièce, tendue d'étoffe rouge sombre, montrait des tableaux et des faïences pendus symétriquement. La table de chêne, massive et carrée, devait s'étirer jusqu'aux murailles pour les festins du dimanche.

A droite de la salle à manger, trois pièces en enfilade se bloquaient l'une l'autre: le boudoir, la chambre à coucher, et, tout au fond, le cabinet de toilette. Cela joliment capitonné, ouaté, confortable et frais.

Au lieu de fenêtres, un vitrage, qui formait toute une paroi, éclairait ces chambres: sous les feuillages des stores qui le voilaient, cet intérieur avait l'apparence d'une serre.

Le salon, carré et spacieux, était à gauche de la salle à manger. Ses fenêtres s'ouvraient sur la rue. De larges divans, de bons fauteuils, des poufs, des coussins, et sur les murs d'illustres toiles,—entre autres le Polichinelle, grandeur nature, de Meissonier, et, au milieu d'un panneau, le superbe portrait de la maîtresse du logis, avec son petit griffon sur les genoux, peint par Ricard.

La Présidente arrivait du fond de l'appartement, et s'annonçait par une roulade, qui s'achevait en un rire perlé.

Trois grâces rayonnaient d'elle au premier aspect: beauté, bonté et joie.

Elle s'appelait Aglaé et aussi Apollonie, et c'est à elle qu'est adressé le poème d'Émaux et Camées:

J'aime ton nom d'Apollonie, Echo grec du sacré vallon, Qui, dans sa robuste harmonie, Te baptise sœur d'Apollon....

Elle était assez grande et de belles proportions, avec des attaches très fines et des mains charmantes. Ses cheveux, très soyeux, d'un châtain doré, s'arrangeaient comme d'eux-mêmes en riches ondes semées de reflets. Elle avait le teint clair et uni, les traits réguliers, avec quelque chose de mutin et de spirituel, la bouche petite et rieuse. Son air triomphant mettait autour d'elle comme de la lumière et du bonheur.

Sa toilette était pleine de fantaisie et de goût. Elle ne se conformait guère à la mode, en créait une toute spéciale. De grands artistes, convives du dimanche, donnaient des conseils à leur amie et lui dessinaient des modèles. Ses costumes, presque toujours, étaient d'un bel effet. Quelquefois, pourtant, il y avait des tentatives malheureuses: on parla longtemps d'un étrange chapeau qu'elle portait à la première représentation de Madame de Montarcy, de Louis Bouilhet; c'était une sorte de dôme ou de melon côtelé, alternativement, en couleur café et en couleur chocolat, orné d'oreilles d'ours chenillées et de flots de rubans. Cela l'avait rendue presque laide et avait causé du scandale. Plus tard, sans rancune, elle riait elle-même de l'aventure et faisait complaisamment la description de cette coiffure extraordinaire, qui lui avait valu une soirée si désagréable.

Pour la pose, nous nous installions dans la salle à manger, très claire à cause du vitrage qui, au tournant de la maison, se bombait extérieurement, agrandissant la pièce comme d'une moitié de tour, et il y avait là des fleurs dans des jardinières.

La Présidente apportait un léger chevalet, des pinceaux, fins comme des aiguilles, prenait sa palette, et je tâchais de me tenir tranquille. Elle causait avec moi, me racontant des anecdotes, et la miniature avançait lentement.

Quelquefois elle me gardait à dîner, et, vers huit heures, Marianne venait me chercher.

Mais il y avait longtemps de tout cela. Un brusque changement de fortune avait bouleversé la vie de la Présidente. Les échos s'étaient tus des fameuses agapes; la vente avait éparpillé les tableaux précieux et les bibelots rares; les amis s'étaient dispersés. Elle supporta ce malheur avec une crânerie charmante: dans la défaite elle avait tout de même l'air triomphant. Des épaves de son luxe passé, elle s'arrangea un petit rez-de-chaussée qui était encore un nid coquet. Elle faisait sa cuisine elle-même, en chantant, des turquoises à ses jolies mains, le petit doigt relevé....

Elle me faisait l'effet de Peau d'Ane, pétrissant le gâteau, vêtue de sa robe couleur du temps, et j'admirais beaucoup ce courage et cette force d'âme. Elle était bien toujours, «la très belle, la très bonne, la très chère», celle à qui l'auteur des Fleurs du Mal avait voué un si secret et immatériel amour, celle qui revit dans ses vers immortels et se survivra par cette gloire d'avoir été, quelque temps, l'idéal d'un grand poète.

Gustave Doré était le boute-en-train de nos soirées du jeudi. Cet infatigable travailleur, si richement doué et d'imagination si féconde, était, dans l'intimité, un prodigieux gamin. Sa figure juvénile, au teint blanc et rose, à la fine moustache, aux longs cheveux blonds rejetés en arrière, cachait, sous un aspect impassible, une espièglerie, toujours prête à saisir l'occasion d'exécuter quelque bon tour. Il accomplissait mille folies, très gravement et sans cesser jamais d'être distingué. En général, il faisait son entrée sur les mains, les pieds en l'air, et ne consentait à dire bonjour qu'après avoir exécuté, avec beaucoup de grâce et de souplesse, toutes sortes de «clowneries».

Quand la Présidente était là, tout de suite il l'entraînait au piano, et ils improvisaient en duo des tyroliennes pleines de fantaisie. Il avait une charmante voix de ténor; elle, une agréable voix de soprano, et c'étaient des roulades, des fioritures, des lalaïtou, à n'en plus finir.

Un des fervents admirateurs de Gustave Doré, son ami le plus intime, son «paysage», et même son complice, Arthur Kratz, auditeur au Conseil d'État, d'origine alsacienne et baron, était parmi les habitués. Mon père prétendait qu'il avait le droit de se faire précéder par quatre hallebardiers; mais, loin d'user de cette prérogative, il poussait, au contraire, la simplicité de mœurs et de costume aux plus extrêmes limites. Gustave Doré le taquinait toujours, à ce propos, mais Kratz subissait, avec la plus imperturbable patience, toutes les farces que le grand dessinateur ne se lassait pas de lui faire; il les accueillait par un sourire fin et mystérieux, et était le premier à s'en amuser. A Neuilly, il tenait l'emploi de compère, avec un sérieux parfait et la plus profonde dissimulation, si bien que nous fûmes très longtemps avant de le découvrir.

Gustave Doré poussait le machiavélisme jusqu'à envoyer Kratz dîner à Neuilly, lui-même ne versant que le soir. En arrivant, sans prêter la moindre attention à son ami, sans échanger un mot avec lui, il organisait des expériences à la Robert-Houdin, découvrait des objets les mieux cachés, lisait les lettres fermées, devinait les pensées chuchotées loin de lui, etc.... Il nous confondait et nous stupéfiait, et nous ne nous doutions pas que Kratz, qui semblait si détaché, ou si intéressé par une causerie particulière, avec une malice extraordinaire, à l'aide de mots convenus, lui disait, à haute voix, tout ce qu'il devait savoir.

Ernest Hébert venait souvent, aussi. Nous avions tous pour lui autant d'admiration que d'amitié. Chose remarquable, il était le type même de son idéal d'art, et aurait pu servir de modèle à un de ses tableaux. Le teint pâle et olivâtre, l'air languissant et délicat, on pouvait le croire touché par cette mal'aria qu'il savait si bien peindre. Les traits réguliers, les yeux très doux sous de longs cils noirs, la lèvre rouge dans l'ombre floconneuse de la barbe noir bleu, il semblait être né à Florence ou dans les États romains.

A son retour de la Villa Médicis, il avait été victime d'un accident terrible. Une tempête avait assailli son navire tout près de Marseille, et le jeune peintre, enlevé par une lame, s'était éveillé, d'un long évanouissement, dans un lit d'hôpital, la jambe affreusement brisée. Il lui restait de cette brasure une légère boiterie, qui accentuait son apparence fragile, bien trompeuse, en réalité, car ce noble artiste a fourni une longue et belle carrière, et son talent, toujours en ascension, brille aujourd'hui du plus vif éclat.

Hébert jouait du violon, avec beaucoup de sentiment. Il apportait souvent à Neuilly son instrument.

Mme Ganneau et son fils, M. et Mme Laffite, Baudry, Puvis, Dumas fils, l'excellent pianiste Delaborde, Olivier de Gourjault, Madarasz, Rodolfo et Toto, naturellement, étaient parmi ceux qui venaient le plus souvent.

Au dîner, le nombre des convives n'était jamais certain et, comme cela arrive presque toujours en pareil cas, il tournait autour du chiffre treize, chiffre fatal et redouté de tous.

Mon père, moins que personne, n'aurait consenti à s'asseoir à une table où l'on eût été treize. Il était convaincu que le plus jeune des assistants devait mourir dans l'année, et, à l'appui de cette certitude, il racontait maintes aventures probantes. Aussi avions-nous en réserve un petit quatorzième, qui paraissait, seulement, au moment où tout espoir de voir venir un nouveau convive était perdu.

Ce quatorzième, fils du père Husson, le jardinier, habitait, avec sa famille, le petit pavillon de la cour. La mère Husson, femme adroite et active, venait chez nous aider à la cuisine, le jeudi. Elle était avertie tout de suite et allait, en un tour de main, revêtir son fils d'un costume que mon père lui avait fait faire tout exprès. Le jeune Edmond, gentil garçonnet de quatorze à quinze ans, intimidé et légèrement ahuri, paraissait avec le potage; il s'asseyait au bout de la table et, très correct, tenait sa place avec une convenance parfaite.

Le dîner était simple et copieux. On y voyait figurer souvent des plats spéciaux, exécutés avec art. Une heureuse alliance de la cuisine italienne et de la cuisine française y donnait une assez grande variété.

Théophile Gautier, comme il le disait lui-même, était gourmet et gourmand, et savait cuisiner admirablement quand il le voulait, avec des raffinements et des complications infinies. Il trouvait l'art de Vatel très dégénéré: on n'y apportait plus le même soin, le même sérieux qu'autrefois; plus personne ne serait capable de se passer une épée au travers du corps, pour un plat manqué ou une marée en retard. Il parlait toujours d'une certaine soupe à la julienne, que l'on accommodait particulièrement bien sous le règne de Charles X. Notre cuisinière s'efforçait en vain d'atteindre à cette perfection. Elle nous servait pourtant d'exquises mixtures, mais mon père hochait la tête et disait:

—C'est bon, certainement; mais ce n'est pas encore tout à fait la julienne du temps de Charles X!

Et les tantes, renseignées sur le sujet, appuyaient son dire:

—Théo a raison. Il manque on ne sait quoi.... Mais ce n'est pas encore la julienne du temps de Charles X!

Le risotto, à la milanaise, était toujours cuisiné par ma mère et lui valait, chaque fois, un triomphe.

Larges mortadelles, saucissons de Bologne, salami, zamponi, olives noires, étaient les plus fréquents hors-d'œuvre. Puis, sur un lit de persil, paraissait le poisson, servi froid; presque toujours une truite saumonée,—pour laquelle mon père avait une prédilection marquée.—J'étais chargée de faire la sauce mayonnaise, et les jeunes gens, qui se trouvaient là, tenaient à honneur de me seconder dans cette tâche délicate. Madarasz, en sa qualité de peintre, avait mission de verser lentement l'huile sur les jaunes d'œuf. D'autres tenaient le citron, les fines herbes et les ingrédients divers. On déclarait toujours ma sauce exquise, et on s'en disputait jusqu'à la dernière bribe.

Le dessert était quelquefois assez recherché; mais, quand il venait de Paris, il n'arrivait pas toujours à temps. Je me souviens d'une certaine glace aux bananes, que mon père avait imaginée, et commandée chez Joséphine, qui s'égara dans les dédales obscurs de Courbevoie et ne nous parvint que très tard dans la soirée. On lui fit tout de même bon accueil.

Au salon, mon père s'installait sur le canapé rouge, placé à droite de la porte, pas loin de la cheminée. Quelques-uns des plus graves, parmi les invités, s'asseyaient auprès de lui, et ils essayaient de causer, au milieu du joyeux vacarme.

Gustave Doré combinait des tableaux vivants. La reproduction de la célèbre toile: la Naissance de Henri IV, eut beaucoup de succès. Dash, présenté dans un torchon, figurait le nouveau-né.—Dash était un affreux et délicieux roquet, boiteux, dont Théophile Gautier a donné la biographie dans sa Ménagerie intime.

Madarasz fut un habile organisateur de charades. Ce jeu amusait beaucoup mon père. Le jeune Hongrois avait des ressources infinies: c'est lui qui nous enseigna à reproduire, d'une façon si saisissante, la silhouette d'un chameau. Voici comment l'on s'y prend: une personne, debout, tient des deux mains, levé devant elle, un balai, en haut duquel, autour des crins, on a modelé avec des chiffons la tête de l'animal; une autre personne, courbée en avant, suit la première en la tenant par les hanches; on jette sur le tout une grande couverture grise, qu'on drape plus étroitement autour du manche de balai qui forme le cou. La tête de la personne debout figure la bosse, et une femme peut très bien s'asseoir sur le dos horizontal de la personne penchée.

La première fois que cette fantasmagorie s'avança, balançant le cou, portant une musulmane, cachée, moins les yeux, dans des voiles blancs, l'effet fut prodigieux. On crut vraiment qu'un vrai coursier du désert faisait son entrée dans le salon.

Quelquefois, Delaborde nous improvisait d'effroyables quadrilles, en défigurant les thèmes les plus sacrés des maîtres. Des motifs du Tannhäuser y paraissaient déjà.

Le vieil Érard carré avait été remplacé par un piano neuf, qui était en face du canapé rouge. Une table occupait la place laissée vide, dans l'encoignure, près de la fenêtre de la rue.

Un soir, M. Robelin était entré, et, debout, appuyé au chambranle de la porte, dont les deux battants étaient ouverts, nous regardait danser, en riant de bon cœur des fantastiques «cavalier seul» exécutés par Gustave Doré.

Vers le milieu de la contredanse, les bonnes apportèrent le thé et posèrent le grand plateau sur la table placée dans le coin. Après le galop final, le piano se tut et on servit le thé; mais les petites cuillers manquaient. Les bonnes, interpellées, affirmèrent les avoir données, avec le reste du service. On les chercha, mais on ne put les trouver nulle part.

Tout à coup Gustave Doré s'écria.

—Fermez la porte, et ne laissez sortir personne. Celui qui a mis, sans doute par distraction, l'argenterie dans sa poche, est prié de la restituer de bonne grâce; sinon, on se verra forcé de le fouiller!

—Eh bien! il en a, du toupet! dit Robelin; il nous prend pour des voleurs!...

—Si j'ai du toupet, vous ne manquez pas de cynisme! riposta Doré avec gravité. Car vous ne pouvez nier; je vous ai vu tout en dansant: c'est vous le coupable.

—Elle est forte, celle-là! Fouillez-moi, criait Robelin, en riant aux larmes.

Mais, ô surprise! c'était bien lui qui détenait les petites cuillers. Au milieu du fou rire général, on en tira de toutes ses poches!

Pendant les figures du quadrille, avec une dextérité d'escamoteur, Gustave Doré avait accompli ce bon tour, sans éveiller l'attention de personne, de prendre, une à une, les cuillers sur le plateau et de les faire passer où elles étaient maintenant.

M. Robelin, complètement abasourdi, ne riait même plus.

—Comment a-t-il fait, cet animal-là? répétait-il, comment a-t-il fait pour que je ne me sois aperçu de rien, que pas une seule fois je n'aie senti qu'il fourrait la main dans mes poches?... Mais il serait capable de faire pendre un homme.

Doré triomphait, modestement.

—Tu es prodigieux, disait Théophile Gautier. Ce n'est pas toi qui aurais fait tinter, en le fouillant, le mannequin, cousu de sonnettes, de la cour des Miracles! Plus heureux que Pierre Gringoire, tu te serais montré digne d'être, d'emblée, reçu voleur.

—Mais il n'aurait pas épousé la Esmeralda! ajoutait Dumas fils.

Quelquefois, on reprochait à mon père de ne pas se mêler aux jeux, de ne vouloir en être que spectateur bienveillant: pour montrer que s'il préférait au mouvement, l'immobilité,—qui ne dérange pas les lignes,—ce n'était pas faute d'être agile. Il consentait alors à esquisser une danse, très surprenante, qu'il appelait «le Pas du créancier». Il fallait beaucoup d'adresse, en effet, pour l'exécuter. On devait s'accroupir sur les talons, et, dans cette posture, allonger une jambe, puis l'autre, avec rapidité. C'était une sorte de gigue, très difficile et même dangereuse, si bien qu'après l'avoir sollicité, on priait le danseur de cesser la danse, tellement l'on craignait de le voir tomber.

Vers minuit, en hiver surtout, deux ou trois des carrosses du père Girault, qui avaient été réquisitionnés, s'alignaient devant la porte. Ceux des invités qui habitaient à peu près dans les mêmes zones, à Paris, essayaient de s'entendre pour former des groupes,—cela n'était pas facile, les sympathies ne s'arrangeant pas toujours de la combinaison.—Après des changements d'itinéraire, des discussions sur la situation des quartiers, on s'entassait enfin dans les voitures, en nous criant encore: «Au revoir! A jeudi prochain!» Et les véhicules, traînés par des chevaux somnolents, s'enfonçaient dans l'obscurité.

Nous fermions la porte, nous poussions les verrous; mais la petite maison de la rue de Longchamp ne s'éteignait pas encore: Théophile Gautier, toujours très éveillé à cette heure-là, était plus que jamais en train de causer. Il s'agenouillait de nouveau sur le canapé, allumait un cigare, et, tant que le cigare durait, la petite soirée intime, tranquille et douce, se prolongeait.

Notes in this chapter

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