← Table of contents
Le collier des jours

Judith Gautier (continued 2)

Reading edition

—Donne la photographie.

Je la tire de ma poche et la sors d'une double enveloppe.

—Quel bel homme! s'écrie Mario, qui examine son image en riant; ça ne m'étonne pas qu'il fasse encore rêver les pensionnaires.

Il met un binocle et s'assied, pour écrire quelques mots au dos de la carte, tout en soupirant:

—Ah! povero!...

Pendant qu'il secoue de la poudre d'or sur l'écriture pour la sécher, son domestique se présente:

—Monsieur, dit-il, il y a en bas une dame qui désire voir monsieur un instant.

—Comment s'appelle-t-elle?

—Monsieur ne la connaît pas. Elle dit qu'elle a fait un long voyage pour obtenir un moment d'entretien et supplie monsieur de le lui accorder.

—Est-elle jeune et jolie, au moins?...

—La tournure est très bien; mais la dame cache sa figure sous un voile.

—Mauvais signe!...

Cependant, avant de descendre, Mario s'approche de la glace et fait bouffer ses cheveux.

En bas, dans le vestibule, une femme, mince et grande, couverte d'un voile noir, se tient debout. Elle regarde s'avancer le beau chanteur, enjoignant les mains, comme en extase. Quand il atteint les dernières marches, l'inconnue se jette à genoux, lève les bras au ciel, et entonne, d'une voix vibrante et grave, le Miserere du Trovatore. Mario s'arrête, interloqué d'abord, mais il a bientôt fait de reconnaître cette voix et il s'écrie, un peu vexé et déçu:

—Allons, grande folle, finis tes bêtises!

Un frais éclat de rire, longtemps contenu, lui répond et la Borghi-Mamo, rejetant son voile, lui saute au cou.

—Tu as été pris! tu as été pris! crie-t-elle, tu croyais que c'était une amoureuse!...

Mario ne veut pas en convenir. Il prétend, au contraire, qu'il l'a devinée tout de suite, et que c'est lui qui l'a fait poser.

Dans le salon, les convives sont maintenant réunis et causent par groupes, assis ou debout.... Tous n'ont pas été invités: la maison est hospitalière et la table s'allonge indéfiniment. Nombre d'artistes italiens, jeunes ambitions ou espérances déçues, sont les clients de ces gloires; ils évoluent dans leur atmosphère, attirant sur eux un peu de lumière, ou se réchauffant à leur rayonnement.

Beaucoup de personnes connues, fameuses même en ce temps-là, sont les intimes des deux grands artistes et leur forment une cour.

Ce soir, j'aperçois la jolie barbe noire de Gaetano Braga, le délicieux violoncelliste, qui est aussi, et surtout, compositeur. On a représenté de lui, au Théâtre-Italien, un opéra en trois actes: Margherita la Mendicante, et sa Sérénade, pour chant avec accompagnement de violoncelle et de piano, a fait fureur. Braga vient souvent nous voir à Neuilly: nous nous glissons à travers les groupes, ma sœur et moi, pour aller lui dire bonsoir.

Il n'a pas l'air, tout d'abord, de nous reconnaître, puis nous regarde d'un air consterné:

—Pourquoi vous a-t-on déguisées comme cela?

Nous ne pensions plus à nos toilettes!

—Avec de si jolies figures.... On veut donc vous enlaidir?...

Et il s'éloigne, en haussant les épaules.

Nous allons rejoindre Giulia Grisi, dans le petit salon. Elle est assise sur un divan avec ses fillettes autour d'elle, qui la cajolent. Elles ont déjà dîné et viennent dire bonsoir avant d'aller se coucher. Tout le monde leur fait fête, pour flatter la mère passionnée qu'est Giulia; mais elle est jalouse aussi et ne permet pas qu'on embrasse ses filles.

—C'est horrible! s'écrie-t-elle; je ne comprends pas qu'on laisse embrasser ses enfants, surtout par des hommes: cette chair si délicate, si tendre, si fraîche!... ce sont des fleurs, et cela les fane.... Je ne veux pas!...

Comme je trouve que c'est bien dit et qu'elle a raison! Si on savait avec quelle répugnance les enfants endurent ces baisers d'indifférents, ces mentons qui grattent, ces haleines fortes, cette odeur de tabac, ces moustaches qui chatouillent, on les laisserait tranquilles; toutes les mamans devraient être comme Giulia.

On se récrie, cependant, autour d'elle; mais elle garde sa belle placidité et ne cède rien de sa conviction.

Moi, je ne me lasse pas de l'admirer: cette douceur, ce calme, ces poses si simplement nobles, cette voix pénétrante, ces longs silences méditatifs où les yeux glauques s'assombrissent, tout m'intéresse en elle. Les femmes racontent qu'elle est perfide, jalouse, violente; mais je ne peux le croire: cela dérangerait ses belles lignes harmonieuses; d'ailleurs, une mère aussi tendre ne peut pas être mauvaise.

Je viens m'asseoir à ses pieds, pour voir, de plus près, le portrait de son autre enfant, un fils, dont la miniature, entourée de diamants, est toujours sur sa poitrine, au fond d'une grotte de dentelles.

Un mystère plane sur celui-là, pour moi du moins. Il vit loin de sa mère, qui ne le rencontre que rarement. C'est un beau jeune homme, en costume d'officier anglais. Ce cousin, que je n'ai jamais aperçu qu'en image, m'intrigue infiniment. Giulia baisse la tête vers le portrait et murmure, avec un long soupir:

—Fred!...

Mon père vient d'entrer. Il arrive directement du Moniteur, où il terminait son feuilleton du dimanche. C'est lui que l'on attendait, car aussitôt on replie les portes qui séparent la salle à manger du salon, et l'on annonce le dîner....

En hiver, sous la neige!... Le jardin, tout blanc, est bien joli dans sa pureté intacte.

Le balai a ménagé des sentiers praticables, à travers la cour, de la salle à manger à la pompe, de la cuisine à la petite porte de la rue, et aussi sur l'escalier de la terrasse afin qu'on puisse atteindre le poulailler, ou la cave, au fond du tunnel.

Le père a été obligé d'aller à Paris tout de même. La journée s'annonce morne et longue, dans la maison silencieuse, séparée de la ville par des steppes de neige, que nul visiteur ne peut, raisonnablement, s'aventurer à franchir.

Nous sommes donc résignées à voir s'écouler bien lente cette après-midi froide, ne nous doutant guère qu'elle marquera, au contraire, un point brillant dans nos souvenirs.

Vers les trois heures, un brusque coup de sonnette éveilla le silence.

Cela nous fit peur d'abord. Qui pouvait venir, par ces chemins gelés? Toujours, l'idée de quelque accident arrivé au père nous angoissait.

De la salle à manger, l'œil à un entre-bâillement, nous regardions ouvrir la porte d'entrée.

Une dame en noir, à l'air noble et doux, parut, accompagnée d'un garçon assez grand qui portait l'uniforme de Sainte-Barbe. La dame demanda mon père, et, sur la réponse qu'il était absent, elle fit passer sa carte à ma mère, en la priant de la recevoir.

Dès que Marianne eut refermé, sur les visiteurs, la porte du salon, nous nous élançâmes, pour savoir le nom.

—Fais voir la carte?... Madame Veuve Ganneau....

Ma mère descendit et s'enferma avec les inconnus; mais bientôt le salon se rouvrit: on nous cherchait.

—Arrivez! nous cria ma mère.

Mme Ganneau nous examinait avec curiosité et sympathie. Ce fut elle qui parla:

—Voilà Nono, dit-elle en poussant vers nous son fils. Nous avons à causer, votre mère et moi; amusez-vous pendant ce temps-là: faites connaissance....

Elles retournent dans le salon, nous laissant le jeune barbiste, fort gentil dans sa veste courte à boutons dorés. Ses cheveux châtain clair, longs pour un collégien, bouclent et encadrent gracieusement sa figure très olivâtre. Il a de grands yeux bruns, très beaux, la bouche petite et rouge: mais il a l'air excessivement grognon et pas disposé du tout à faire les premiers pas vers nous.

Dans la salle à manger, nous voilà donc tous les trois, assis, contre le mur, sur des chaises très éloignées les unes des autres, et ne disant pas un mot. Cela dure assez longtemps, mais nous trouvons que nous avons l'air bien bêtes et nous étouffons des rires. Nono fait des efforts pour garder son sérieux. Tout à coup, il se décide à parler:

—Je parie que vous ne savez pas vider un œuf sans le casser! dit-il.

—Non, nous ne savons pas.... Tu sais, toi?...

—Bien sûr, que je sais!

Nous courons à la cuisine, réclamer un œuf.

—Pour quoi faire, un œuf?

Nono affirme qu'il ne sera pas perdu, et même qu'on ne crèvera pas le jaune.

Il faut maintenant une aiguille, pour percer un petit trou à chaque bout de la coquille. L'opération est longue et laborieuse, mais enfin l'œuf, resté intact, est vidé.

—On peut l'emplir d'eau, à présent

—Allons à la pompe!

Nous voilà dehors, marchant à la file, dans le petit chemin creusé par le balai à travers la neige. La pompe, empaillée à cause de la gelée, a l'air d'une ruche, au pied du mur de lierre tout engoncé d'ouate blanche. Mais l'œuf ne s'emplit pas du tout; l'eau très froide nous inonde les mains, nous éclabousse la figure, et nous cassons la coquille pour nous venger.

Nono se baisse et pétrit une boule de neige, qu'il nous lance. C'est alors, par la cour, une course folle, qui laisse l'empreinte de nos pieds dans la neige intacte: nous nous poursuivons avec des rires, et des cris aigus quand un projectile s'écrase sur nous.

La connaissance est faite, lorsque, saupoudrés de neige, essoufflés, les mains rouges, nous rentrons dans la maison, où l'on nous appelle. Et les nouveaux venus prennent congé.

Telle fut notre première rencontre avec Clermont-Ganneau, l'illustre savant, aujourd'hui professeur au Collège de France, qui devint notre plus cher camarade et l'ami de toute la vie.

Du Grand-Mont rouge à Neuilly, c'était loin vraiment: il fallait des heures pour faire le voyage, par tout un jeu d'omnibus qui coïncidaient vaguement. Aussi les tantes, Lili et Zoé, qui demeuraient au Grand-Montrouge, ne pouvaient-elles accomplir l'aller et le retour dans la même journée, sans affronter, surtout en hiver, la nuit noire et dangereuse. L'une ou l'autre devait venir chaque mardi cependant, pour toucher la pension que leur frère leur servait. Celle qui venait couchait à Neuilly, pour repartir le lendemain, quelquefois le surlendemain. Mais l'autre s'ennuyait, seule à Montrouge. Après bien des tâtonnements, on s'arrêta à cette combinaison: à tour de rôle, Lili ou Zoé venait seule; le surlendemain, sa sœur la rejoignait à Neuilly, et, le quatrième jour, elles retournaient ensemble à Montrouge. De cette façon, leur vie était un peu animée, plus gaie, moins solitaire, et ce séjour avait l'avantage de leur valoir une très sérieuse économie.

Le point délicat, c'était les relations entre les tantes et ma mère, qui n'avaient jamais été extrêmement cordiales: cette vie sous le même toit mettait à de périlleuses épreuves les caractères difficiles. Mon père avait dû parlementer longtemps et employer toute son éloquence pour obtenir, de part et d'autre, des promesses solennelles d'urbanité parfaite et de patience inébranlable. Chacun s'y efforçait de son mieux; mais le meilleur moyen d'éviter les chocs, c'était de réduire les rapprochements au strict indispensable. Ma mère profitait de la présence des tantes pour faire ses courses à Paris et nous laissait avec elles; j'aimais à les entendre parler du grand-père, de Montrouge, où j'avais tant gaminé, et de ces temps, déjà lointains, où j'avais si bien mérité les surnoms violents d'Ouragan et de Chabraque.

A la Renommée du Ratafia.—Cette affirmation, en grosses lettres rouges et noires, peinte sur le mur de l'épicier qui fait le coin de l'avenue de Madrid et de l'avenue de Neuilly, attire le regard, quand on passe, et reste dans le souvenir. Mon père la lit tous les jours, du haut de l'omnibus, et l'idée du ratafia le hante.

—Sais-tu ce que c'est, seulement? me demande-t-il.

—Pas du tout!

—C'est une liqueur légère que l'on fait de toutes sortes de fruits, mais surtout de cassis. La maman de Rodolfo réussissait très bien le ratafia et en donnait à mon père qui l'aimait beaucoup.... Je ne le détestais pas.... Nous irons en goûter, un de ces matins, tous les trois, sans rien dire à la maison.

Renseignements pris, l'épicier du coin, avenue de Madrid, est un usurpateur: la véritable Renommée est de l'autre côté du pont de Neuilly, à Courbevoie[1]. C'est plus commode pour notre escapade: au moins, là, on ne nous connaît pas.

L'expédition résolue, nous descendons, un matin, l'escalier de pierre et nous faisons ceux qui se promènent très innocemment dans le jardin; puis nous passons dans l'enclos du propriétaire, et nous gagnons la porte qui mène aux allées du bord de l'eau.

En débouchant sur la berge, nous nous arrêtons un moment. C'est toujours agréable de revoir la rivière, surtout à cet endroit si verdoyant et si frais, avec l'île de Rothschild, dont les pelouses claires s'étendent, derrière les hauts arbres, qui se mirent tout entiers dans l'eau tranquille; et, plus loin, le barrage qui joue la cascade, puis, à la dernière pointe, surmontant un rocher broussailleux, ce petit kiosque grec, que nous avons surnommé «le Temple de l'Amour», et qui est là on ne sait pourquoi....

Nous allons en flâneurs, grimpant lentement la chaussée pavée qui monte vers le pont, et nous nous attardons à regarder les arches de pierre, qui forment un rond parfait avec leur reflet, et les barques silencieuses qui glissent dans le cercle.

—Il est très bien, ce pont, dit mon père, simple, large et solide; l'entrée est heureusement dégagée et fort majestueuse. J'aime beaucoup ces maisons de forme arrondie, aux angles de la place, qui justement suppriment l'angle et dont la courbe est douce à l'œil. Il doit y en avoir deux autres à Courbevoie, qui font pendant à celles-ci.

—C'est Louis-Philippe qui a bâti le pont de Neuilly?

—Non, c'est Louis XV, sur l'emplacement d'un autre construit pour remplacer le bac, après l'aventure de Henri IV qui fit là son fameux plongeon, où il faillit rester, en passant l'eau en carrosse.

—Ça devait être joli, au temps du bac....

A Courbevoie, c'est dans la maison demi-ronde, à droite du pont, que triomphe la vraie «Renommée du ratafia». L'établissement est un débit de vins, dont la porte est grande ouverte en face d'un comptoir brillant. Quelques rouliers, debout, le fouet sur l'épaule, prennent un verre.

Nous sommes un peu interloqués et nous regardons du dehors, sans oser entrer. Nous attendons que les rouliers, qui ne se pressent pas, soient partis.

Nous voici, enfin, alignés, tous les trois, devant le cabaretier. Il faut bien dire quelque chose. Mon père risque timidement:

—Trois ratafias, s'il vous plaît.

On pose sur le comptoir trois jolis bateaux en argent repoussé et on les emplit d'un liquide rouge clair.

L'homme nous regarde avec des yeux ronds; il ne trouve pas tout de suite à quelle catégorie sociale nous appartenons: mon père, dans son complet du matin, en velours Montagnac gris-ardoise, coiffé d'un bonnet à pattes, pareil à celui de Dante; nous deux, nu-tête, avec notre teint mat d'Italiennes.... Il doit conclure que nous sommes des modèles ou des acteurs.

C'est bon, le ratafia; mais il n'y a pas grand'chose dans ces drôles de petits vases, qui ressemblent à des soucoupes. Mon père, très enhardi (il n'y a plus personne dans le cabaret), s'écrie:

—Encore une tournée!

Il paie, et nous faisons une sortie majestueuse.

Très amusés de notre escapade, nous rentrons, en sourdine, par le jardin, et la maman ne se doute de rien.

—As-tu remarqué, me dit mon père, que Saint-Victor, quand il vient, ce qui est assez rare depuis que nous demeurons si loin, vient toujours accompagné de son paysage?

—Son paysage?

—Tu ne sais pas ce que c'est?... En ce moment le paysage de Saint-Victor, c'est Gustave Claudin.

—Gustave Claudin, un paysage?...

—C'est très simple: un ami, un disciple qui, par son âge ou sa situation de débutant, a tout naturellement, auprès de vous, sa place au second plan.... Il vous accompagne dans vos visites et vos promenades, vous sert de fond et vous fait ressortir.... Il vous donne adroitement la réplique, afin de vous fournir l'occasion de briller. On s'appuie sur son bras pour discourir. C'est quelque chose comme le confident de tragédie, personnage très ingénieusement inventé et fort agréable dans la vie réelle. Il veille sur vous, vient au-devant de vos désirs, vous évite toutes sortes de petits ennuis: c'est lui qui fait signe à l'omnibus, règle avec le cocher de fiacre, entre au débit de tabac allumer son cigare pour vous donner du feu, et risque sa tête dans les loges de concierge pour demander si les personnes sont chez elles.... Quand on a goûté du paysage, on ne peut plus s'en passer: il n'a pas de volonté, vous consacre tout son temps, va où vous voulez aller et se retire, en vous remerciant, quand vous avez assez de lui!

—Mais c'est un terre-neuve, le paysage! Quel avantage a-t-il à se dévouer comme cela?...

—Un avantage inappréciable: il est admis dans l'intimité d'un homme supérieur à lui; il jouit de conversations charmantes, s'amuse et s'instruit en même temps.... Moi, quand j'étais en Russie, j'avais un paysage admirable: c'était «Bœuf en Chambre».

(Cette appellation bizarre était le surnom du comte Olivier de Gourjault, un camarade de mon frère, pour lequel mon père avait beaucoup d'amitié. Sa forte corpulence, ses grands yeux bleus pareils à ceux de Junon—Boôpis,—que faisaient ressortir sa barbe et ses cheveux noirs, étaient le prétexte de ce sobriquet).

—En Russie, tu avais même deux paysages, puisque Toto était aussi avec toi.

—Toto est mon fils: ce n'est pas la même chose. Il est, par devoir, plus soumis, et, par habitude, plus familier; il se rebiffe et discute, tandis que le paysage ne discute pas: il écoute et admire. Olivier était parfait: son caractère doux et paisible me plaisait infiniment. Il est même le paysage idéal, car il comprend tout, absorbe tout et s'y entend sur tout. C'est le véritable connaisseur, artiste? érudit, qui sait raisonner son admiration et cependant ne crée rien, et n'est donc jamais un rival, pas même un confrère, et, à cause de cela, a plus de sincérité, plus d'effusion dans l'enthousiasme qu'il éprouve. Le seul défaut d'Olivier, c'est qu'il est timide, comme je le suis moi-même, comme le sont en général tous les hommes gros. Le paysage doit avoir une certaine audace, et même du toupet: Toto, à ce point de vue, convenait très bien; il allait de l'avant, portait la parole, nous servait de bouclier; mais il n'a pas l'égalité d'âme et la complète abnégation de «Bœuf en Chambre». Il a des préjugés: par exemple, il entend dormir la nuit, et ne retrouve pas ses idées nettes, quand on l'éveille en sursaut. Aussi, c'est toujours dans la chambre d'Olivier que je m'aventurais, vers quatre heures du matin, quand j'avais assez du sommeil. J'entrais doucement, j'allais poser mon bougeoir sur la table de nuit; puis je m'asseyais au pied du lit. Après quelques minutes, la lumière avertissait le dormeur de ma présence. Il ouvrait les yeux; et, tout de suite, sa figure s'éclairait d'un bon sourire. Alors, je lui posais une question comme celle-ci: «Que pensez-vous de l'admirable torse de la Niobé?» Sans aucune surprise, et sans hésitation, il me disait ce qu'il en pensait, et, plus éveillé qu'un émerillon, écoutait avec un vif intérêt les choses, très bien, les thèmes ingénieux, que je développais sur le sujet.... Te voilà renseignée maintenant. Tu ne me regarderas plus, comme tu l'as fait tout à l'heure, avec des yeux écarquillés, qui semblaient demander s'il était urgent de me faire traverser la rue, pour m'interner chez le docteur Pinel, quand je te disais que Gustave Claudin est le paysage de Saint-Victor....

Un jour de mai, nous étions dans le jardin, mon père, ma sœur et moi, assis au bord de la pelouse: on y avait mis un tapis par crainte de l'humidité. Le cerisier était en fleur, et de jeunes pierrots, que nous avions élevés, pépiaient dans les branches en battant des ailes, sautant de l'arbre à nos épaules.

Marianne parut en haut de l'escalier et descendit entre le double rang des pots à fleurs, une carte de visite à la main.

—«Victor de Madarasz!» lut mon père.... Qui cela peut-il être?... Est-ce que tu as déjà vu ce monsieur?

—Non, monsieur, il n'est jamais venu.

—Quel air a-t-il?

—Il est joliment bien habillé, et pas comme tout le monde.

—Jeune ou vieux?

—Oh! tout jeune!

—Alors, qu'il vienne ici.... Montre-lui la route.

Peu d'instants après, la silhouette, très singulière et infiniment gracieuse, d'un jeune homme, se profila sur le fond clair de la cour, et, avec un peu d'hésitation, gêné par les trois paires d'yeux braqués sur lui d'en bas, le nouveau venu commença à descendre.

Mon père plissait ses paupières, pour mieux voir, n'osant tout de même pas mettre son monocle. Nous ressentions ce que devait éprouver cet inconnu et l'effort qu'il lui fallait faire pour avoir bonne contenance, ne pas trébucher et piquer du nez en avant, sous ces regards qui le détaillaient, avec autant de curiosité que de surprise.

Il portait un élégant costume hongrois: gilet et culotte gris perle, finement soutachés, redingote noire, garnie de brandebourgs et de passementeries, cravate de dentelle, bottes mignonnes serrant le bas de la jambe jusqu'à mi-mollet.

Quand il atteignit enfin le gravier du jardin, il retira son petit bonnet d'astrakan, et salua d'un air résolu et digne, malgré une timidité évidente, qu'il dominait.

Il avait des yeux resplendissants, un teint d'une pâleur chaude, des moustaches noires, effilées comme des aiguilles, et raidies au cosmétique.

Ses premières paroles ne furent pas banales:

—Je vous demande pardon, monsieur, d'oser ainsi me présenter sans être connu de vous et sans recommandation; mais obtenir votre protection est pour moi une question de vie ou de mort, et c'est votre supériorité même qui m'a donné l'audace de venir à vous, et confiance en votre accueil.

—Asseyez-vous d'abord, dit mon père en lui montrant le bout libre du tapis, et dites ce que vous désirez: je n'ai pas grand pouvoir, malheureusement.

Le visiteur s'assit gentiment par terre, mais il semblait avoir épuisé toute son assurance, et ce fut en balbutiant qu'il répondit. Il était d'une noble famille hongroise, fort aisée, et, contre la volonté de son père, avait voulu être peintre. Il avait fait ses études de dessin presque en cachette et travaillé très sérieusement, se croyant la vocation. Il espérait désarmer sa famille en lui prouvant qu'il valait vraiment quelque chose: devant sa décision irrévocable de suivre la carrière artistique, on lui avait coupé les vivres, en lui promettant de le déshériter, ce qui n'avait fait que le fortifier dans son vouloir.

—C'est très beau de faire des sacrifices à son art, dit mon père; mais c'est grave aussi de renoncer à une belle situation, pour se jeter dans une lutte incertaine et périlleuse. A ceux qui viennent me consulter sur leur vocation littéraire, je demande toujours: «Avez-vous de quoi vivre?...» S'ils me répondent non, je leur conseille de se faire épicier, bottier, récureur d'égouts, tout plutôt que littérateur.... J'en ai peut-être sauvé quelques-uns.

—Mais je n'ai pas à me plaindre: j'ai envoyé trois tableaux au Salon et ils ont été reçus! s'écria Madarasz avec fierté.

—Avoir du talent n'est pas une raison pour réussir, au contraire!... Qu'est-ce qu'ils représentent, vos tableaux?...

—Le principal a pour sujet: la Mort de Ladislas Hunyady, ban de Croatie. C'est un catafalque entre quatre cierges, sur lequel le mort, décapité, est étendu.

—Sujet assez farouche et pas très folâtre! dit mon père. Je vous promets de voir votre œuvre et de la présenter au public. Mais, cette année, le Salon est arrangé par ordre alphabétique. J'ai suivi cet ordre et j'intitule mon compte rendu: «l'Abécédaire du Salon». Je n'en suis qu'au B. Vous vous appelez Madarasz: il faudra revenir quand j'en serai à l'M.

Le jeune homme se leva, comme mu par un ressort, croyant que cette phrase l'invitait à prendre congé; mais mon père le rattrapa.

-Je ne vous dis pas de vous en aller! s'écria-t-il, mais seulement de revenir, quand j'en serai à votre lettre, pour que je n'oublie pas.... D'ailleurs, je n'oublierai pas: vous êtes assez particulier pour que l'on se souvienne de vous, et je suis curieux de voir ce «ban de Croatie» entre ses quatre chandelles....

Mon père, maintenant, avait mis son monocle et admirait naïvement le jeune Hongrois.

—Êtes-vous heureux d'être d'un pays où il est de rigueur de porter un aussi joli costume!... Est-ce simple, élégant et commode!... Moi qui ai, en vain, tenté de réagir contre notre hideux affublement et me suis couvert de ridicule, aux yeux des bourgeois, en revêtant les toilettes les plus truculentes, j'avoue que je vous envie.... Surtout ne vous avisez pas, sur le conseil de M. Prudhomme, de renoncer à votre originalité, pour être comme tout le monde? Vos bottes et vos soutaches vous feront plus remarquer que tout le talent que vous pouvez avoir.... Enfin, je souhaite que le tableau soit aussi réussi que le peintre.

Il se trouva que la grande toile, exposée en bonne place au Salon, était vraiment originale et habilement peinte. Le débutant, signalé par mon père à l'attention du public, eut un certain succès et fut très reconnaissant. Il revint souvent nous voir. Sympathique à tous, il fut bientôt un familier de la maison.

Les Goncourt venaient quelquefois à Neuilly, surtout pendant l'été. Ils arrivaient, en voiture découverte, vers la fin de notre dîner, au grand jour, car on dînait encore d'assez bonne heure en ce temps-là.

Nous entendions le fiacre s'arrêter, et, tout de suite, la sonnette, au timbre un peu grave, tintait violemment sous une main impatiente.

Jules entrait le premier, toujours, d'une allure rapide, tandis qu'Edmond n'apparaissait qu'un peu après et s'arrêtait un instant dans le cadre de la porte.

Le plus jeune des deux frères, Jules, était un blond aux yeux noirs; sous la volute de sa moustache dorée, sa lèvre inférieure, très gonflée, faisait l'effet d'une grosse cerise pas très mûre. Il était fort élégant, rasé de frais, avec une fleur de poudre de riz qui veloutait la fraîcheur de son teint blanc et rosé. Edmond, plus brun, la figure carrée, le regard attentif, la moustache relevée, avait déjà cet air mousquetaire qu'il garda toujours.

Jules, à peine assis, contre la porte vitrée de la terrasse, engageait vivement la conversation sur quelque thème littéraire, et, quand il reprenait haleine, son frère continuait la phrase, développant l'idée, que l'autre résumait ensuite. C'était un duo tout spécial, où les voix alternaient, sans se heurter ni se mêler jamais; seulement, tandis qu'en parlant Edmond disait: «nous», Jules toujours disait: «je». Leur tactique consistait surtout à faire parler Théophile Gautier. Quand le dialogue était bien parti et que mon père s'échauffait, ils procédaient par questions, le poussaient, l'excitaient, heureux s'il se laissait aller à toute sa verve; ils ne parlaient presque plus, alors, écoutant avec un plaisir et une attention extrêmes.

Une fois, aux «mille pas», mon père me demanda:

—Qu'est-ce que tu penses des Goncourt?

—De leur personne ou de leur talent?

—Des deux, puisque tu lis leurs livres, sans demander la permission ... à mesure qu'ils paraissent. Mais procédons par ordre.

-Ils sont on ne peut plus corrects et distingués, Jules surtout; et il est même joli, ce blond aux yeux noirs, avec son teint blanc rosé et sa lèvre rouge. Mais je les trouve l'un et l'autre trop appliqués.

—Qu'entends-tu par là?

—Je ne sais pas comment te faire comprendre, car je ne comprends pas très bien moi-même.... Quand ils sont là, on est content de les voir, très intéressé par ce qu'ils disent, et cependant on ne se sent pas à l'aise, on dirait qu'on entre en classe ... qu'on n'a plus le droit de dire des bêtises ... c'est drôle.... Enfin je ne sais pas m'expliquer.

—Je te comprends d'autant mieux, dit mon père, que je connais la raison de ton impression, qui est bien près d'être la mienne. Malgré le charme de leur causerie, leur aisance et leur désintéressement apparent, on sent en eux une préoccupation, une tension d'esprit. Ils ne causent pas, comme moi, par exemple, simplement pour le plaisir de causer: ils étudient et ils observent; ils se documentent....

—Oui, c'est cela. Et même nous, qui n'avons qu'à écouter, nous sommes mal à l'aise. Je vois bien que, toi aussi, tu n'es pas comme toujours et que quelque chose te gêne.

—Oui, par moments, tout à coup, je suis inquiet, et je n'ose plus me déboutonner: ils écoutent avec une attention si intense, avec la volonté si évidente de retenir, d'apprendre par cœur ce qu'ils entendent, que je suis interloqué.... Comment dire tout ce qui vous passe par la tête, quand on a la sensation que l'on parle, peut-être, pour la postérité? On devient gauche et affecté comme devant l'appui-tête du photographe.... Et note bien que, s'il m'échappe quelque ânerie,—malgré la déférence respectueuse qu'ils ont pour moi,—ils sont tellement éperdus de réalisme qu'ils la saisiront au vol et la reproduiront de préférence, en la grossissant malgré eux.... On court le risque d'apparaître aux populations sous un jour fâcheux, autant qu'inexact, car rien ne défigure, quelquefois, comme la photographie.... Oui.... j'ai l'impression qu'ils prennent des notes: quand on ne les regarde pas, ils doivent écrire sur leurs manchettes.

—La littérature est donc pour eux un devoir sans récréation?

—Ils en sont possédés.... Pour les plus belles fleurs, ils sont toujours d'activés abeilles, jamais des papillons.... Maintenant, dis ce que tu penses de leur talent.

—Ce n'est pas très facile non plus, car il me déplaît autant qu'il me plaît.

—Explique-toi.

—Ce style si nouveau et si compliqué m'intéresse beaucoup, mais en même temps me distrait du roman. Les mots accrochent trop mon attention: je les remarque, et j'oublie de quoi l'on parle; c'est d'ailleurs, le plus souvent, de choses insignifiantes. Les descriptions sont parfaites, mais les endroits décrits laids et ennuyeux; les personnages sont saisissants de vérité, mais on aimerait autant ne pas les voir, et on les fuirait comme la peste, si on avait le malheur de les rencontrer.

—Tu exagères peut-être un peu, dit mon père: «Catalepsie—Épilepsie»! Cependant il y a quelque chose d'assez juste dans ton observation; c'est le contraste entre le style recherché et la banalité voulue du sujet. Ils enchâssent, dans un métal précieux et tarabiscoté, des cailloux et des tessons. Ils ne veulent pas choisir les aventures rares et dignes d'être contées, ils redoutent d'embellir la vie: aussi arrivent-ils quelquefois à être ennuyeux comme elle.... Cela n'empêche pas qu'ils ne soient charmants et n'aient beaucoup de talent.... De plus, ce sont des gens heureux! Je les admire, je les aime et j'en suis bassement jaloux.

—Jaloux! pourquoi!

—Comment, pourquoi? Ils travaillent comme des nègres, c'est vrai, comme des forçats, comme des bénédictins. Ils se créent à plaisir des difficultés insurmontables, qu'ils surmontent, et ne se donnent pas un jour de répit; mais ils font cela à leur idée, sur les sujets qui leur plaisent, sans que rien ne les oblige ni les entrave. Ils sont indépendants et ne travaillent pas de leur art pour vivre.... Ah! oui, je les envie, et de tout mon cœur.... Mais assez jaboté: moi, qui ne suis pas comme eux, et qui aimerais mieux, en ce moment, ciseler un sonnet, il faut que je descende à la forêt, pour faire du bois.... Qui est-ce qui vient me faire ma raie et me mettre ma cravate?

III

Le Capitaine Fracasse paraissait dans la Revue Nationale. Nous le lisions à mesure, et rien n'était plus agréable que d'en causer ensuite avec l'auteur. Cela lui plaisait beaucoup et, malgré tous ses travaux, il avait toujours du temps à perdre avec nous. Je lui déclarai une fois que le personnage que je préférais parmi les héroïnes de son roman, c'était cette belle Yolande de Foie, si hautaine et si méprisante. J'avais même l'impression que Sigognac n'aimait vraiment qu'Yolande et cédait au chagrin d'être dédaigné par elle, quand il se décidait à suivre les comédiens et à essayer d'aimer Isabelle.

—Je vais te confier quelque chose à mon tour, dit mon père; c'est que, moi aussi, secrètement, je préfère Yolande. Au fond, c'est d'elle que je suis amoureux. Je ne me l'avouais pas; mais ton observation m'éclaire. Comme tous les amoureux, je me suis laissé deviner. Des mots plus profonds, une émotion plus poignante quand il s'agit d'elle, m'ont sans doute trahi. Je crois bien que Sigognac partage mon sentiment: Yolande est l'amour douloureux et impossible, le vrai, et son souvenir reste dans le cœur du jeune baron comme la pointe cassée d'une flèche. Ça ne l'empêchera pas de vivre et d'être heureux, relativement, auprès d'Isabelle.

—Je suis contente d'avoir pensé juste, lui dis-je; mais pourquoi ne pousses-tu pas davantage la figure d'Yolande?

—Il vaut mieux peut-être la laisser dans ce lointain. Vue de près, elle perdrait de son prestige.

Un jour, mon père, revenant de chez Charpentier, cria du haut de l'escalier, comme il le faisait quelquefois:

—Tout le monde sur le pont!

Alors ma mère sortit de sa chambre. Les tantes Lili et Zoé, descendirent des hauteurs de l'atelier. Ma sœur et moi, occupées en bas, nous grimpâmes lestement l'escalier.

Théophile Gautier, qui avait repris son costume d'intérieur, était dans son cabinet, assis par terre, sur un tapis, avec un coussin sous chaque bras.

—Il s'agit de confabuler, dit-il quand nous fûmes toutes réunies, pour résoudre une question qui me rend perplexe.... Je viens de voir le vieux Charpentier, et il a voulu, puisque nous approchons du dénouement, connaître d'avance la fin du Capitaine Fracasse. Je la lui ai racontée telle que je l'ai conçue. Sigognac, qui a tué en duel le duc de Vallombreuse, ne peut plus épouser Isabelle et revient, plus pauvre que jamais, dans son Château de la Misère. Il y rentre vaincu par la vie, n'ayant plus maintenant aucune velléité d'espérance. Je reprends alors la description du château, dans des teintes encore plus sombres qu'au commencement. Le baron se laisse couler dans le malheur définitif, sans faire aucun effort pour y échapper. Successivement, Bayard, Miraut et Belzébuth meurent de vieillesse; puis, l'intendant Pierre, chargé d'années, s'éteint à son tour. Le jeune homme, trop triste et trop découragé pour pourvoir lui-même à ses besoins, prend la résolution de se laisser mourir de faim; mais il est si seul, si ignoré, qu'il n'aurait pas même un serviteur pour l'ensevelir. C'est pourquoi il descend dans la chapelle en ruines où reposent ses aïeux, soulève la dalle verte et effritée d'un sépulcre, puis s'assoit au bord du caveau béant, pour attendre que la Mort vienne le pousser du doigt dans le trou noir. De cette façon, le dernier des Sigognac dormira au moins auprès de ceux de sa race.... Vous voyez quel parti j'aurais tiré de ce thème. Cette fin eût été très poignante, très logique et très vraie, car c'est de cette façon que procède la vie. Mais Charpentier a une tout autre opinion: il pousse les hauts cris et prétend que l'avenir du livre est perdu, que la vente et le succès sont compromis, car le public sera déçu, trompé dans ses justes prévisions. Ce qu'il faut c'est la récompense de la vertu, le bonheur des amants et l'apothéose finale dans le temple de l'hyménée.... Que vous en semble?... C'est là-dessus que je désire avoir votre avis. Dois-je céder à Charpentier, ou maintenir ma première conception?

Ma mère n'hésita pas à déclarer que Charpentier avait raison, que le véritable but d'un livre était le succès, et que cette fin lugubre ne serait pas du tout amusante.

La tante Lili, comme d'ordinaire, pouffa d'un rire contenu, en grognant on ne sait trop quoi. Zoé dit simplement:

—Fais comme tu voudras.

Ma sœur et moi, par exemple, toutes griffes dehors, nous éclatâmes en invectives, contre le bourgeois, dont l'opinion, à notre avis, n'avait aucune importance, pas plus que le succès ni la vente. Le dénouement conçu par l'auteur était le seul bon, celui qu'il fallait garder.

La délibération fut orageuse; la question resta pendante.

Le soir, Toto venait dîner avec nous. On lui expliqua le cas et on continua de discuter, à table. Il était d'avis, comme nous, qu'il fallait opter pour le dénouement aussi superbement lamentable.

C'était bien l'opinion de Théophile Gautier. Mais la crainte de faire perdre de l'argent à son éditeur, et d'endurer à n'en plus finir ses jérémiades, le troublait beaucoup. Après quelques jours passés dans l'indécision, Charpentier étant revenu à la charge, ce fut l'auteur qui céda, en adoptant de conclure son roman d'une façon heureuse.

Avec un peu de mélancolie, mon père nous fit part de sa défaite, en nous assurant que, sous sa plume, cette fin-là serait aussi bonne que l'autre, dans un autre genre. Mais il sentait bien que nous ne l'approuvions pas d'avoir cédé ainsi au bourgeois, et que nous étions tristes de le voir vaincu. Pour nous consoler, il promit d'écrire, à notre intention, le dénouement primitif,—que l'on pourrait publier un jour comme variante.—Ce projet nous séduisit fort, et nous le lui rappelions souvent. Il ne se fit pas faute de nous «parler» le dénouement qu'il devait toujours écrire. Il y introduisait même des changements, des améliorations. Yolande reparaissait; il y avait une suprême rencontre entre elle et Sigognac: lui, pareil à un spectre; elle, toujours belle et hautaine, avec une ombre de tristesse pourtant. Tout près de la mort, Sigognac lui avouait qu'il n'avait jamais aimé qu'elle et que c'était devant ses méprisants regards qu'il avait fui, quitté le pays pour se jeter dans une vie d'aventures; mais, comme les étoiles que l'on voit de partout, ces yeux farouches et splendides, toujours, avaient scintillé au-dessus de lui. Yolande lui laissait entrevoir qu'il y avait eu, peut-être, un peu d'amour dans sa colère et du regret dans son mépris....

Hélas! à travers le labeur forcé, comment trouver du loisir pour écrire des pages inutiles? Le projet ne se réalisa pas. La promesse jamais ne fut tenue.

Théophile Gautier avait une prédilection marquée pour la société des femmes, et cela, quoi qu'on en puisse dire, sans arrière-pensée de galanterie. Cette «amitié voluptueuse», dont parle Edmond de Goncourt, il l'éprouvait pour quelques-unes, et surtout pour sa princesse: l'impériale amie si bonne, si simple, mais qui l'éblouissait un peu. Avec toutes il était, comme il disait, «chevalier français», ou «Régence». Auprès d'elles il devenait sentimental, élégiaque, il se plaignait de la vie et échafaudait des rêves et des châteaux en Espagne. Ses préférées étaient le plus souvent d'honnêtes bourgeoises, de mœurs irréprochables, mais intelligentes, enthousiastes et aspirant à quelque chose de plus élevé que le niveau moyen de la vie.

Parmi celles a qui il resta toujours fidèle, les plus intimes étaient Alphonsine Lafitte, qu'il avait connue toute petite et qu'il tutoyait (son mari, Alexandre Lafitte, était compositeur de talent et organiste à Saint-Nicolas-des-Champs); Mme Clermont-Ganneau, qui n'était pas, elle, une ancienne connaissance, mais l'avait séduit tout de suite, par son caractère et sa beauté si nobles, et aussi par son fanatisme maternel, dont il aurait bien voulu voir, plus près de lui, une faible imitation.

Mais sa favorite était, je le crois bien, Mme Regina Lhomme. Leurs relations dataient déjà d'assez loin. Il les avait rencontrés, elle et son mari, sur un bateau à vapeur, en traversant la Manche pour aller en Angleterre, et il s'était lié avec eux.

Ils firent, de compagnie encore, une autre excursion à Londres, et, vers 1850, Théophile Gautier fut le parrain d'un de leurs fils. Peu de temps après, ils allèrent ensemble en Italie. C'est de Mme Regina Lhomme qu'il s'agit dans ce passage d'un chapitre sur Venise:

Au dessert, pendant que nous buvions une bouteille de vin de Samos, cuit et miellé comme un vin homérique, la vieille qui nous servait vint causer avec nous gaiement et familièrement, à la façon d'une hôtesse antique; elle offrit un bouquet, arraché à la hâte dans son jardin et noué d'un brin de jonc, à la femme de l'ami qui partageait notre repas, charmante personne à la physionomie espagnole, dont le bras rond et blanc sortait du jabot de dentelles noires qui terminait sa manche.

La vieille se récria sur la beauté et la blancheur de ce bras, qu'elle baisa à plusieurs reprises avec cette grâce familière du bas peuple de Venise, dont la courtoisie respectueuse n'a rien de servile.

Mme Regina Lhomme était charmante, en effet. Brune, pâle, mignonne et de proportions exquises, elle avait, comme le dit mon père, l'air d'une Espagnole, s'habillait volontiers dans le style de son type, et accrochait souvent une dentelle à son peigne en manière de mantille. Je me souviens que toujours un grand éventail noir pailleté voletait devant son visage.

Théophile Gautier avait aussi beaucoup d'amitié pour Alphonse Lhomme, le mari, qu'il appelait toujours «l'être subtil et malicieux» ou «le plus malin des bourgeois». Avec lui, c'étaient des dissertations métaphysiques à n'en plus finir.

La causerie était certainement ce que Théophile Gautier aimait le plus. Aucune distraction ne le divertissait autant. Mais c'était la causerie tout intime, à deux ou trois. Un seul ami à la fois, même, lui plaisait le mieux. Et c'était quand nous étions seules auprès de lui qu'il causait le plus volontiers avec des gamines comme nous. Il cherchait à nous apprendre la manière de bien parler, et s'amusait de l'indépendance de mes opinions. Il me poussait à discuter: j'avais l'audace de lui tenir tête et d'être très souvent d'un avis contraire au sien. Mais mes arguments n'étaient pas d'ordinaire très convaincants. Ils se bornaient, en général, à des affirmations rageuses et à des trépignements d'impatience. Alors mon père s'arrêtait et me disait, avec beaucoup de calme:

—Tu discutes très mal ton affaire. La colère et les injures ne prouvent rien. Il y a beaucoup de choses à dire, que tu ne dis pas. Si tu veux, changeons d'opinion. Je vais défendre le contraire de ce que j'ai soutenu, et tu verras comment il fallait s'y prendre.

Mais cette déclaration m'exaspérait. Puisqu'il n'était pas sincère et ne me prenait pas au sérieux, je ne voulais plus discuter du tout.

Le soir, après dîner, il s'installait dans un fauteuil en tournant le dos à la lampe et lisait un journal; presque toujours il s'endormait dessus. Il dormait là, comme dans son lit, d'un bon sommeil réparateur, que l'on se gardait bien de troubler.

Vers les onze heures, il s'éveillait très en train, prêt à soutenir, avec une verve admirable, les plus extraordinaires paradoxes: nous lui tenions tête, de notre mieux, jusqu'à minuit ou une heure. Puis des signes de lassitude se manifestaient, malgré nous; timidement, on parlait de s'aller coucher. Alors, son indignation éclatait; il nous traitait de marmottes, d'aïs, de loirs....

—Puisque personne ne veut m'écouter, s'écriait-il, je louerai un Auvergnat, que je paierai quarante sous l'heure. Il m'écoutera, lui, en donnant de temps en temps quelques signes d'approbation.

Nous lui faisions observer que les Auvergnats eux-mêmes dormaient, et qu'il obtiendrait surtout des ronflements comme marques d'approbation.

—Je le paierai plus cher la nuit, et j'aurai tant d'esprit qu'il sera aussi éveillé qu'une potée de souris.

S'il aimait la causerie et même les anecdotes gaies, terminées par un trait d'esprit (il s'amusait souvent à en conter lui-même), Théophile Gautier détestait les potins, les indiscrétions et les bavardages calomnieux. Ainsi dit-il, un jour, à une jeune amie, Mlle X... (appelée familièrement Tata), comme elle se plaignait à lui d'avoir vu mal interpréter des propos innocents qu'elle avait tenus:

—Sachez, ô Tata! qu'il ne faut jamais dire quoi que ce soit, à qui que ce soit....

Sous l'influence d'un sentiment analogue, il improvisa ce distique à l'honneur du silence:

La parole est d'argent, mais le silence est d'or; La parole est un don, le silence un trésor!

Avec la chère Regina Lhomme, sa conversation était élégiaque, poétique, entremêlée de compliments et de madrigaux, mais quelquefois aussi très sérieuse: car, malgré sa douceur et son charme, l'amie avait beaucoup de fermeté dans le caractère et de gravité dans l'esprit. Elle élevait ses enfants avec méthode et les tenait sous une discipline sévère. La musique surtout était cultivée très assidûment. Alphonse, le fils aîné, jouait du violon.—Nous n'avons pas connu Théophile, dont mon père avait été parrain, et qui mourut tout enfant.—Reine, aujourd'hui Mme Paul Hillemacher, étudiait le piano, et Henriette, sa sœur, le violoncelle, sans parler de l'harmonie, du contrepoint et du solfège. Toute la famille était de petite taille, et les fillettes paraissaient encore moins que leur âge: le violoncelle, bien réduit pourtant, avait l'air d'un mastodonte à côté de la mignonne Henriette, qui était forcée de monter sur un tabouret pour l'atteindre de son archet.

Ma sœur et moi, beaucoup moins avancées et surveillées dans nos études musicales, nous nous vengions de nos studieuses camarades, toujours occupées quand nous voulions nous divertir avec elles, en les traitant de «petits phénomènes», ce qui, je ne sais trop pourquoi, les terrifiait singulièrement.

Nous nous essayions cependant quelquefois à de la musique d'ensemble, avec Alphonse, quand sa mère l'amenait à Neuilly. Mais il faut avouer que, dans ces séances, où nous étions livrés à nous-mêmes, c'était le fou rire, le plus souvent, qui battait la mesure.

Tandis que les portes fermées étouffaient un peu notre charivari, Regina et Théophile Gautier causaient ensemble, longuement, et avec un très vif plaisir. Mais il y avait dans la maison de Neuilly un continuel va-et-vient. Des importuns, des visiteurs, rompaient le tête-à-tête des deux amis, et les empêchaient de dévider tranquillement le fil de leur conversation. Aussi mon père préférait-il encore aller voir Mme Lhomme chez elle, où l'on était sûr d'être moins dérangé. Témoin cette lettre qu'il lui écrivit un jour:

Ma chère Regina,

J'irai demain lundi chez vous dîner si cela ne vous dérange pas dans vos projets. Je vous aurais bien invitée à la maison de Neuilly, mais on n'y peut dire un mot sans être interrompu et je voudrais bien causer un peu librement avec vous puisque vous êtes seule.

Je serai très heureux de vous trouver a casa, comme disent les Italiens. Vous avez été souffrante; moi, je n'ai pas été bien brillant non plus, mais je vais mieux.

Bien à vous de cœur, THÉOPHILE GAUTIER.

Mme Lhomme fut certainement une des personnes à laquelle il a le plus écrit, lui qui détestait tant écrire des lettres! Et il variait affectueusement, dans les en-tête, ce prénom de Regina qui lui plaisait: Regina felicitatis, Regina la bien nommée, Reine de bonheur, Regina cœli....

Avec Alphonsine Lafitte, qu'il avait connue toujours, sa causerie avait plus de gaieté et de laisser-aller.

Quand c'était avec Mme Ganneau, il y avait dans le discours une nuance de respect et de retenue. Il lui faisait doucement la guerre, cependant, sur son manque absolu d'égoïsme, qui la poussait à oublier presque qu'elle était femme, et des plus belles. Il la taquinait sur son absence de coquetterie, sur ses toilettes toujours sombres et d'une simplicité monacale. Il approuvait seulement la coiffure austère, dont les belles lignes s'harmonisaient si bien avec le profil de médaille romaine. Mme Ganneau se défendait en souriant, et son sourire avait un charme extrême, grâce à des dents petites et délicieuses, que mon père admirait sans réserve. La beauté des dents était, d'ailleurs, une des choses qui l'intéressaient le plus chez la femme. Il y attachait une importance capitale, proclamait que lorsque la nature vous a fait don de cette parure précieuse, il fallait en prendre soin et la sauvegarder comme un trésor. Aussi nous surveillait-il de très près, à ce point de vue, nous apportant les opiats et les élixirs les plus raffinés. Il se fâchait tout rouge si nous commettions devant lui la moindre imprudence où nous risquions de nous abîmer les dents.

Un jour, à table, Mme Ganneau assise à côté de lui, cassa une noisette avec ses dents: d'un brusque mouvement, mon père, indigné, se retourna, et ne put se retenir d'envoyer un bon soufflet à la coupable.

Aujourd'hui encore Mme Ganneau ne peut se souvenir sans attendrissement de cette affectueuse et mémorable gifle....

Ma mère persistait à vouloir nous faire apprendre le piano, à ma sœur et à moi; mais nous ne montrions aucune ardeur à l'étude. Pour ma part, j'avais gardé de ma première instruction musicale, et des verges vinaigrées de la sœur Fulgence, un souvenir plein de rancune: j'étais bien persuadée que je n'aimais pas la musique. De vagues professeurs étaient parvenus cependant à nous en donner quelque idée. Dans les derniers temps, même, le mari d'Alphonsine, Alexandre Lafitte, s'était chargé de nous instruire. Mais, comme nous étions très peu empressées au travail, il ne s'intéressait guère à ses élèves. Il nous faisait étudier d'assez mauvaise musique: je m'acharnais particulièrement sur une Valse espagnole, d'Ascher, boléro quelconque qui «faisait de l'effet». Nous avions l'ordre, pendant les heures d'étude, de nous exercer au déchiffrage, et l'on m'avait confié, pour cela, un cahier de polkas, valses, quadrilles et autres pages de danses vulgaires.

Un jour, tournant les feuillets, je lus ce titre: l'Invitation à la Valse, par Karl Maria de Weber. Cela ne m'apprenait rien de particulier, et je commençais à déchiffrer, nonchalamment, comme d'habitude.... Mais, alors, une espèce de miracle se produisit; il fut si brusque, si inattendu, que toutes les vieilles métaphores sont les meilleures pour l'exprimer: «les écailles me tombèrent des yeux»; «un voile se déchira devant mon esprit»; «la lumière resplendit soudain dans les ténèbres».... Après quelques lignes, et jouées Dieu sait comment, il me sembla que je découvrais la musique: une émotion extraordinaire s'empara de moi, une passion nouvelle m'envahit. «Catalepsie!—Épilepsie!» aurait dit mon père. Mais, en moi, l'épilepsie avait bien souvent du bon. Par un phénomène qui m'est resté incompréhensible, je compris ce chef-d'œuvre absolument, à travers mes fausses notes, ma mesure fantaisiste, et j'allai jusqu'au bout du morceau, malgré la difficulté extrême d'exécution. Seul ce mot de valse était cause qu'on avait relié le morceau de Weber avec les ineptes danses qui formaient le recueil; et c'est à ce hasard, peut-être, que je dois la révélation d'un art qui eû pour moi tant d'attraits et prit une si grande place dans ma vie.

Le jour de la leçon prochaine, j'ouvris le cahier devant M. Lafitte, et je lui dis d'un ton décidé et sans réplique, en lui indiquant l'Invitation à la Valse:

—Je veux apprendre cela.

—Pourquoi ce morceau plutôt qu'un autre? demanda le maître surpris. Il est trop difficile pour vous.

—N'importe! Je veux l'apprendre, répondis-je, ou bien je ne toucherai plus jamais au piano.

Il y avait, sans doute, quelque chose de particulier dans mon attitude, une lueur dans mes yeux, un frémissement insolite dans ma voix, car M. Lafitte me regarda profondément et me dit, après un instant de silence:

—Est-ce que vous aimeriez la musique?...

—Jusqu'à présent, je crois que je ne l'aimais pas, répondis-je. Maintenant, c'est changé. Je veux jouer ce morceau....

M. Lafitte, très étonné et très intéressé, ne répondit rien; il me regarda encore, puis s'assit au piano, et joua, d'un bout à l'autre, l'Invitation à la Valse. Je fus enthousiasmée de l'entendre exécutée ainsi en perfection; mais cependant rien de nouveau ne me fut révélé; je l'avais comprise à première vue, et tout à fait.

—Si vraiment vous aimez la musique, dit M. Lafitte, tout est à recommencer: nous pouvons jeter au feu nos anciens cahiers, et je vous guiderai désormais parmi les chefs-d'œuvre.

—Pourquoi ne me les avez-vous pas fait connaître plus tôt?

—Je tiens la musique pour un art sublime et sacré, dit M. Lafitte gravement. Vous y montriez si peu de goût que je trouvais inutile de vous, ouvrir le sanctuaire. Jusqu'à présent, je vous donnais des leçons pour faire plaisir à votre famille. Désormais, si votre nouvelle impression est sincère et durable, je serai heureux de vous initier à la musique. Ce serait vraiment singulier que cette aversion pour la musique quelconque eût été justement chez vous une intuition.

Il n'y eut pas de leçon ce jour-là. Mais, quand il revint, M. Lafitte nous apporta une gavotte de Sébastien Bach et le Clavecin bien tempéré.

A partir de ce jour, un grand changement se produisit à la maison: la musique prit une importance excessive: «la musique allemande, la vraie, la seule»,—à ce que ma sœur, facilement conquise, et moi, nous proclamions avec l'intransigeance de la jeunesse.—Cela amena un conflit: ma mère, préférait, naturellement, le style italien, tandis que nous n'avions plus pour lui que haine et mépris.

Mon père, prudemment, restait neutre; en apparence, car, en réalité, il était de notre parti et le favorisait.

On a toujours affirmé que Théophile Gautier détestait la musique. On en a donné comme preuve irréfutable cette phrase célèbre: «La musique est le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits». La vérité est qu'il n'est pas l'auteur de cette boutade. Il n'a fait que la citer, en ces termes, dans Caprices et Zigzags:

Un soir, j'étais à Drury-Lane. On jouait la Favorite, accommodée au goût britannique et traduite dans la langue de l'île, ce qui produisait un vacarme difficile à qualifier et justifiait parfaitement le mot d'un géomètre qui n'était pas mélomane assurément: «La musique est le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits.» Aussi, j'écoutais peu, et j'avais le dos tourné au théâtre....

Théophile Gautier ne dit pas quel était ce géomètre (et il serait curieux de le rechercher), mais cette omission, en tout cas, ne prouve rien.

Ce qui est certain, c'est que les compositeurs aimaient le poète et le sollicitaient souvent de collaborer avec eux. Ernest Reyer est celui qui savait le mieux s'y prendre pour obtenir ce qu'il voulait. D'autres, très illustres, eurent moins de bonheur:

Meyerbeer, par exemple, alors à l'apogée de sa gloire.

La partition de Struensée se trouvait parmi les volumes, de musique assez frivole, qui composaient la biblothèque de ma mère. La présence de cette œuvre, que nous considérions comme la meilleure du maître, nous étonnait beaucoup. Cependant Meyerbeer avait offert à ma mère, avec de belles dédicaces, ses principaux opéras; mais, dans Struensée, il n'y avait pas de chant, et cette œuvre, éditée en Allemagne, personne ne la connaissait alors à Paris. C'était à mon père que Meyerbeer l'avait donnée, car il fut longtemps question, entre eux, d'une collaboration. Il s'agissait de vers déclamés sur la musique et expliquant le drame, dont l'auteur était Michel Beer, frère du maître. Meyerbeer s'engageait à fournir les éclaircissements nécessaires, et il écrivit à mon père cette curieuse lettre[1]:

Monsieur,

M. Brandus est venu deux fois pour avoir l'honneur de vous rencontrer. Il voulait vous amener un pianiste prêt à vous jouer les morceaux mélodramiques pour savoir sous quelles mesures de la musique il faut placer les paroles déclamées.

J'ai eu également l'honneur de passer deux fois chez vous pour vous prier de vouloir bien me donner (ainsi que nous en étions convenus), la partition de piano de Struensée, afin de vous indiquer le sens des paroles allemandes qui doivent être déclamées sous la musique; votre concierge me dit que vous habitez la campagne, et que je ne puis pas espérer de vous trouver à Paris. Comme je ne possède pas un autre exemplaire de la partition de piano de Struensée, j'ose donc vous prier d'avoir l'extrême bonté de m'envoyer le vôtre; j'y ferai ce travail en vingt-quatre heures et je vous renverrai la partition, pour que vous puissiez continuer votre travail poétique.

Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués de votre très dévoué.

MEYERBEER.

Samedi.—Écrit dans la loge de votre concierge.

Un traité avait été signé, quelque temps avant, avec l'éditeur Brandus. Cependant l'œuvre ne fut pas réalisée. Théophile Gautier écrivit seulement le prologue en vers, qui est publié dans son Théâtre, sous ce titre: Prologue de Struensée; je crois qu'il n'a jamais été récité dans les concerts, où la partition fut exécutée sans le drame de Michel Beer.

Vers la même époque, Théophile Gautier avait composé pour Meyerbeer un oratorio intitulé Josué. Mais le musicien égara le manuscrit et en fut très désolé. Il redemanda avec insistance à mon père une nouvelle copie; mais, comme celui-ci n'en avait pas, sauf quelques vers qui semblent faire partie de cette œuvre, le poème fut définitivement perdu.

La première fois que je vis Meyerbeer, ce fut dans son escalier, qu'il descendait, tandis que nous le montions avec ma mère, qui nous présenta à lui. Nous étions encore très jeunes, ma sœur et moi, mais grandes pour notre âge, et il s'écria avec surprise:

—Pas plus petites que ça?...

Meyerbeer aimait beaucoup le contralto vibrant et velouté de ma mère; il composa pour elle, et lui dédia, une romance dramatique, mêlée de récitation, sur des paroles de Méry, la Fiancée du vieux Château,—le château de Bade,—et c'est à Bade que ma mère chanta la mélodie encore inédite.

La dernière fois que je vis le maître, il m'apparut dans une situation assez bizarre: debout, sur un banc de bois, au milieu du Champ-de-Mars, où avait lieu l'ascension du ballon de Nadar: le Géant.

Meyerbeer, qui était de petite taille, ne voyait rien, sans doute, perdu dans la foule, et s'était hissé sur ce banc, apporté là par un industriel de circonstance. Serré dans un petit paletot marron, le nez chargé de lorgnons superposés, tenant des deux mains son parapluie, il regardait en l'air l'énorme ballon, et paraissait complètement absorbé par le spectacle et enchanté. Il avait vraiment, dans cette posture, une silhouette inoubliable, et nous le contemplâmes longtemps, d'en bas, sans rien dire. Mais sa position n'était pas sans danger: toujours sans nous faire connaître, nous nous assîmes chacune à un bout du banc, afin de le caler et de l'empêcher de faire la bascule.

Rossini, lui aussi, voulut collaborer avec Théophile Gautier. Le fameux chanteur Paolo Barroilhet s'était chargé de la négociation. Il s'agissait d'une «chanson militaire» que Théophile Gautier devait refaire en y ajoutant un couplet. Les paroles, sur lesquelles le compositeur avait déjà écrit la musique, étaient stupides au delà de toute expression:

REFRAIN A la Patrie Brave Français Donne sa vie, Et sans regret. Vive tendresse Brûle en son cœur Pour sa maîtresse Et son Emp'reur! 1er COUPLET Vite il s'apprête; Rien ne l'arrête. Si la trompette Vient à sonner, Il prend les armes, Court aux alarmes: Son plein de charme Va l'entraîner.... A la Patrie..., etc.

Rossini désirait qu'avant le retour du refrain il y eût quelques vers de «tendresse militaire», afin qu'il pût y adapter une phrase sentimentale et douce, mezza voce.

Théophile Gautier ne savait pas trop ce que pouvait être la «tendresse militaire»; le sujet, le rhythme de ce morceau ne l'inspiraient guère; il eût voulu au moins ne pas signer, mais on tenait beaucoup à sa signature. Barroilhet écrivait: «Il s'agit d'accoupler heureusement le nom du grand Théo au grand nom de Rossini.» Théophile Gautier, qui n'osait pas refuser franchement, traînait l'affaire en longueur; mais on revenait souvent à la charge, en l'accablant de reproches.

Un jour, au moment de sortir, mon père nous dit qu'il allait à Passy voir le maëstro. Théodore de Banville était venu, ce jour-là, à Neuilly; il s'en allait aussi, et nous les reconduisions jusqu'à la porte.

Tout à coup, je dis à mon père:

—Tu sais, si tu vas voir Rossini, je ne te parlerai pas pendant un mois.

Banville, très surpris, demanda l'explication de cette bizarre menace.

—Les gluckistes et les piccinistes! répondit le père en riant. Ces demoiselles sont devenues, depuis quelque temps, des musiciennes intransigeantes et du parti le plus classique. Elles jouent les fugues de Bach (il disait cela avec un certain orgueil) et n'admettent plus que Beethoven, Weber, Mozart et autres illustres Allemands. Le grand chef du parti opposé leur est, naturellement, en horreur....

Et il ajouta, pour moi:

—Prends garde: Catalepsie!—Épilepsie!... Mais je veux bien condescendre à t'expliquer que, si je vais voir Rossini, c'est pour tâcher de me dépêtrer poliment de cette «chanson militaire», qui est pour moi comme serait pour un chien une casserole attachée à la queue.

—En ce cas, je te pardonne et je t'approuve! lui dis-je avec gravité.

Une «International Exhibition» s'ouvrait à Londres. Dalloz pria Théophile Gautier d'en faire le compte rendu dans le Moniteur universel, journal officiel de l'Empire français.

Les conditions étaient bonnes; et mon père, toujours enchanté de voyager, accepta avec plaisir. A notre grande joie, il nous annonça que nous serions du voyage.

Nous n'avions jamais encore traversé la mer et nous étions très émues à l'idée d'aller en Angleterre. Nous aurions bien voulu voir une tempête. Cependant l'appréhension du mal de mer, qu'on nous dépeignait si affreux, nous tourmentait et nous faisait préférer une traversée moins pittoresque, mais tranquille. Toutes sortes de palliatifs nous furent recommandés par nos amis. Notre cher camarade Nono, que nous considérions comme un oracle, incapable de se tromper, nous affirma très sérieusement qu'un petit carré de papier posé sur l'estomac était ce qu'il y avait de mieux. Il expliquait que le frottement du papier contre la peau occasionnait une diversion qui préservait du mal de mer.

Le directeur du Moniteur, Dalloz, partait aussi pour Londres, et il emmena mon père, qui devait assister avec lui à des inaugurations et à des cérémonies officielles. Il était convenu que nous le suivrions quelques jours après avec ma mère, et Henriette, une nouvelle femme de chambre, car depuis quelque temps Marianne, la bonne qui nous avait élevées, était promue à la dignité de cuisinière.

Nous devions entrer à Londres par la Tamise, après nous être embarquées à Boulogne. C'était au mois de mai: le temps était beau, et pourtant la mer moutonnait un peu; en dépit du préservatif recommandé par Nono, je dus subir le mal de mer, auquel ma sœur échappa. A l'aube, j'étais affalée dans ma cabine, affreusement malade et me récitant tout bas, avec une rapidité fiévreuse et sans pouvoir m'en empêcher, des vers de la Légende des Siècles, lorsque Estelle, très vaillante, et qui avait, paraît-il, le pied marin, vint me chercher, sous prétexte que l'apparition du soleil sur la mer était un spectacle admirable. Elle me traîna presque de force jusqu'au pont; je ne pus atteindre que le haut de l'escalier, où je me laissai tomber au bord des marches de cuivre. La splendeur de l'aurore, avec ses roses et ses émeraudes, me laissa indifférente et ne me guérit pas. Un marin apitoyé m'aida à gagner un banc, puis il m'apporta un oreiller de crin et du thé.

Cependant, aussitôt que le bateau entra dans les eaux de la Tamise, le mal disparut, et je pus faire honneur au déjeuner, servi sur le pont, et composé d'œufs au jambon, comme les Anglais seuls savent les préparer, de roastbeef et d'excellent pale ale.

Mon père nous attendait à Londres, au débarcadère, et il nous conduisit a l'Hôtel de France, Leicester Square, où un appartement était retenu pour nous. Le soir même, des personnes vinrent nous rendre visite; entre autre autres, Jules Gérard, le tueur de lions, et un M. S... qui s'offrait à nous servir de cicerone et d'interprète dans la capitale de l'Angleterre, qu'il habitait et qu'il connaissait à merveille. En dépit de ses bonnes intentions, je pris tout de suite ce monsieur en grippe, à cause de la fatigue qu'il nous imposa, en nous tenant éveillées jusqu'à plus de onze heures, le soir même d'un voyage aussi pénible. Il causait abondamment, donnant à mon père toutes sortes de renseignements qui n'en finissaient pas et feignant, à ce que nous croyions, de ne pas voir nos signes évidents de lassitude et d'impatience.

Nous étions très bien installés dans cet hôtel, mais, par ce temps d'exposition, le prix était exorbitant. Ce fut ce M. S... qui nous conseilla, très sagement, de quitter l'hôtel pour un appartement meublé. Ce fut lui encore qui découvrit, à Penton Square, la maison qui convenait. Mais, après le confort de l'hôtel et l'animation amusante de la place, ce nouveau logis nous parut triste et mesquin. Ce square, au bout d'une petite rue, formait comme une grande cour carrée très solitaire. La maison était juste en face de la rue qui débouchait dans Piccadilly et nous permettait seulement d'apercevoir, un peu et de loin, le mouvement de la ville.

Nous avions, au premier, un salon, qui servait de salle a manger, entre deux chambres où s'établirent mon père et ma mère. Ma sœur et moi, avec la femme de chambre, nous fûmes logées au second étage, dans un appartement qui donnait sur des cours et des toits très noirs. La propriétaire de cette maison se chargea de notre nourriture, mais elle fut très chiche, et nous avions l'impression de mourir un peu de faim. Aussi, il fut vite résolu que nous ajouterions un repas au maigre ordinaire de la maison: un souper, que nous allions, en bande, acheter dans les petites rues commerçantes très éclairées par des torches de gaz et dont l'aspect nouveau et pittoresque nous intéressait beaucoup.

Nous revenions les bras chargés de gargantuesques victuailles: homard et saumon marines, jambon d'York, langues de mouton, bœuf fumé, stilton, chester, tarte à la rhubarbe, plumcake, Dundee marmelade, stout, pale ale, porto.

Henriette avait dressé le couvert et allumé des lampes. Nous nous installions et nous faisions longuement honneur au repas. Jules Gérard était quelquefois des nôtres, et M. S... presque toujours. Mon père, très en train et très gai, évoquait le souvenir du radeau de la Méduse, se comparait à Ugolin réduit, si l'heure du souper avait tardé, à dévorer ses enfants. Pour moi, qui n'avais pas la tête forte, cette bière capiteuse me grisait immédiatement. Je divaguais un peu; puis je m'endormais d'un sommeil si profond qu'on était obligé de m'emporter dans mon lit.

Londres nous amusait beaucoup. Nous parcourions la ville en badauds, marchant lentement, le nez en l'air, ce qui paraissait surprendre extrêmement les Anglais, toujours si pressés et qui ne se faisaient pas faute de nous bousculer: ils avaient une façon de se faire place à coups de coudes,—des coudes pointus et durs,—qui m'exaspérait. Comme je m'en plaignais une fois à un aquarelliste de grand talent, ami de mon père, nommé Wyld, il me dit que la coutume en Angleterre était de rendre les coups, pour avertir le passant qu'il vous avait heurté, ce qu'il feignait d'ignorer jusque-là. Ces représailles n'étaient pas très aisées, car les coupables marchaient si vite qu'ils étaient tout de suite hors de vue. Cependant, sans être bien sure que M. Wyld ne s'était pas moqué de moi, je tenais à exercer ma vengeance, et souvent on me voyait me mettre à courir à la poursuite d'un monsieur à qui j'allongeais un grand coup de poing dans le dos. Je n'étais pas très rassurée, la première fois que j'accomplis cette prouesse. Mais l'anglais, comme on me l'avait annoncé, se retourna et me dit poliment:

—I beg your pardon.

Et je fus convaincue que le procédé était bon.

Nous étions très intéressés par les industries de la rue. La mendicité est interdite à Londres; mais la rue appartient à tout le monde (pas le trottoir). Aussi les mendiants sont-ils censés faire un métier: de petits garçons se précipitent sur vous, mais sans quitter la chaussée, et, de force, vous cirent vos souliers; ou bien ils balayent avec frénésie votre chemin, vous empêchant de marcher. Les compagnies de faux nègres, vêtus de coutil rose et blanc et exécutant de bizarres musiques, qui déambulent par la ville, suivies d'un public sympathique, nous semblaient surtout très originales.

Une fois, à Penton Square, pendant le déjeuner, nous entendîmes une aubade exécutée sous nos fenêtres d'une façon vraiment assez remarquable. Il y avait un violon, un alto et une voix de femme. Je fus chargée de jeter des pence par la fenêtre; mais, en apercevant les musiciens, je poussai un cri de surprise:

—La famille Lhomme!

Tout le monde se leva et vint près de moi. Il n'y avait pas à s'y tromper. M. et Mme Lhomme et leur fils Alphonse, notre camarade, venus à Londres, sans doute pour l'Exposition, s'étaient déguisés, dans l'idée de nous faire une farce. Nous étions très contents de les voir et bien amusés de leur invention.

—Le bel ensemble de votre musique vous a trahis! leur criait mon père du haut de la fenêtre. Assez, maintenant! Venez déjeuner avec nous.

Mais, imperturbables, ils persistaient à tenir leur rôle, à racler les violons et à chanter.

Nous eûmes vite fait de dégringoler l'escalier pour aller les chercher. Mais alors nous nous arrêtâmes, stupéfaits: malgré cette triple et extraordinaire ressemblance, ces musiciens étaient bien des personnages anglais, et pas du tout la famille Lhomme!...

La société de Londres faisait grand accueil à mon père. Beaucoup d'artistes venaient le visiter. Nous vîmes une fois Thackeray, colossal et superbe. Nous avions lu la Foire aux vanités, ce qui le flatta beaucoup. Il fut très aimable pour ma sœur et pour moi; je me souviens qu'il admira notre coiffure, et nous demanda des détails afin de pouvoir apprendre à ses filles la façon d'arranger leurs cheveux de même.

Dans cette maison meublée, de Penton Square, il y avait, au second étage, d'autres locataires que nous, entre autres un horse-guard tout habillé de rouge, si étonnamment maigre et long, que nous ne pouvions nous retenir de le regarder, peut-être avec trop d'insistance: il était plus timide qu'une jeune fille, et notre effronterie lui causait une peur folle, tellement que s'il lui arrivait d'ouvrir sa porte au moment où nous ouvrions la nôtre, il se rejetait en arrière, la refermait brusquement et n'osait plus sortir de longtemps.

Un matin, à notre grande terreur, tandis que nous nous habillions, deux ramoneurs, noirs comme le diable, en chapeau haut de forme, entrèrent dans notre chambre par la fenêtre qui s'ouvrait sur des toits en terrasse!... Nos cris, nos réclamations indignées, dans une langue qu'ils ne comprenaient pas, les laissèrent parfaitement impassibles. Ils farfouillèrent dans la cheminée, sans se presser le moins du monde, puis s'en allèrent par le même chemin.

Le sans-gêne des anglais est d'ailleurs ce qui me frappa le plus à Londres.

J'ai gardé peu de souvenirs de l'Exposition universelle, mais je n'ai jamais oublié une aventure qui m'arriva au cours d'une de mes visites dans ses galeries, à la section des beaux-arts: accoudée à la balustrade, séparant du public la muraille où sont pendus les tableaux, j'étais en contemplation devant un Gainsborough.... Tout à coup, un visiteur, qui trouvait sans doute que j'avais assez vu, m'enleva par les coudes et me posa plus loin; puis il s'accouda à ma place. Fidèle à mon principe, après le premier moment de surprise, je me mis à taper sur ce monsieur, à le tirer, avec des saccades, par les basques de sa redingote; mais il tourna vers moi une bonne face réjouie, se cramponna à la barre de fer et ne démarra pas.

Un jour, je fis dans la ville une rencontre qui me laissa une impression ineffaçable. Nous nous promenions, ma mère, ma sœur et moi, dans un passage (je ne saurais dire lequel) quand nous vîmes, en face de nous, deux personnages très étranges, suivis par une foule de curieux. C'étaient deux Japonais, dans leur costume national. Ils feignaient de ne pas voir tout ce cortège de badauds, qui les obsédaient cependant, car ils entrèrent, pour y échapper, dans une boutique élégante où l'on vendait toutes sortes d'objets de toilette en ivoire et en écaille. Nous ne pûmes y tenir: nous entrâmes aussi dans la boutique, tandis que la foule se massait derrière les vitres.

J'étais fascinée.... Ce fut là ma première rencontre avec l'Extrême-Orient; et, par lui, dès cet instant, j'étais conquise.

L'un de ces Japonais paraissait grand, dans les longs plis souples de sa robe de soie. Sa figure pâle, au nez fin et busqué, du type (je l'ai su depuis) le plus aristocratique, avait une expression particulière, mélange de dignité, de grâce mélancolique, de douceur et de dédain. Il était coiffé d'un chapeau, en forme de bouclier, retenu par des bourrelets de soie blanche qui lui passaient sur les joues. Hors de la ceinture, en brocart tissé d'or, qui lui serrait la taille, se croisaient, haut sur sa poitrine, les poignées délicatement ciselées de deux sabres. A côté dépassait un éventail qu'il prenait fréquemment et ouvrait d'un seul geste.

Le teint de l'autre Japonais était couleur d'or foncé, et quelques marques de petite vérole lui donnaient l'aspect d'un bronze ancien un peu meurtri par le temps. Il portait aussi deux sabres, aux riches poignées, dans sa ceinture de velours.

Leurs sandales, qui tenaient à peine sur leurs chaussettes de toile blanche articulées au pouce, leur donnaient une démarche molle et nonchalante.

Ces deux inconnus nous examinaient avec beaucoup de curiosité. Ils savaient quelques mots de français et d'anglais et nous essayâmes de causer. Débarqués en Angleterre depuis quelques jours à peine, ils faisaient leurs premiers pas dans cette Europe qu'ils ne connaissaient pas du tout. On eût dit qu'autour d'eux, sans que rien s'en fût encore disperse, flottait le parfum et comme l'atmosphère de leur fabuleux pays.

Quelle rencontre fatidique pour moi, quelle vision inoubliable! Tout un monde inouï m'apparaissait, et une sorte d'intuition (que j'avais toujours en face des choses qui allaient me passionner) me fit l'entrevoir dans son ensemble et me révéla ses beautés spéciales.

Quand, plus tard, j'ai essayé de faire revivre le Japon féodal, dans un roman intitulé: la Sœur du Soleil, c'est toujours l'image saisissante de cet inconnu, aux allures si nobles, qui me servait de modèle pour peindre un de mes personnages, le prince de Nagato.

Qui sait si ces deux samouraïs n'étaient pas ces deux jeunes officiers, d'un prince de Nagato justement, qui, à cette époque, où le Japon était encore très fermé aux étrangers, firent, sur l'ordre de leur seigneur, un voyage d'études à travers la civilisation de l'Occident inconnu?... Qui sait si ce n'étaient pas là, Ito Shunshé et Inouyé Bunda, qui jouèrent, depuis, et jouent encore, un rôle si éminent dans la politique de leur pays?...

Au moment même où nous essayions, dans ce magasin, d'échanger quelques mots avec eux, tandis qu'ils maniaient de leurs doigts minces des babioles d'ivoire et d'écaillé, un soulèvement terrible—dont la nouvelle n'était pas encore parvenue en Europe—ensanglantait le Japon. J'ai donné, dans mes Princesses d'Amour, une esquisse de cette guerre civile, de cette étrange révolution, unique dans la chronique du monde, qui fit éclore, de la façon la plus imprévue, le Japon nouveau.

C'est en étudiant l'histoire de cette guerre que j'ai cru retrouver la trace de ces deux jeunes hommes, dont je me souvenais si bien. Quand, après deux années de voyage, ils revinrent au Japon, enthousiasmés par ce qu'ils avaient vu, ils se heurtèrent à la bataille, qui durait toujours, au cri de: «Mort aux étrangers!»

De tous les points du monde, des êtres venaient à Théophile Gautier, pour lui demander aide et protection. Il ne se défendait pas du tout, écoutait toutes les doléances; et l'on peut dire que l'on entrait chez nous comme dans un moulin. Ses conseils, son influence, l'appui de sa plume, c'était tout ce qu'il avait à donner; mais il donnait royalement.

Parmi tous ces solliciteurs inconnus, qui venaient sans être présentés et sans recommandation, j'ai gardé le souvenir d'une certaine madame Key Blunt qui fut particulièrement tenace et nous tourmenta longtemps. Elle arrivait d'Amérique et avait été la femme, à ce qu'elle disait, d'un président des États-Unis, mort récemment. Il l'avait laissée avec des enfants et sans ressources: mais elle avait l'amour et, à ce qu'elle croyait, le don du théâtre, qui l'aiderait, pensait-elle, à relever sa fortune. C'était une femme assez jolie, de taille moyenne, et toujours endeuillée de voiles de crêpe: «Mon mari est toujours mort», répondait-elle à ceux qui lui faisaient observer que le temps du deuil était passé.

Mon père s'était laissé toucher par cette infortune exotique. Cependant il combattit autant qu'il le put le singulier projet de la belle veuve: elle voulait jouer, à Paris, et en anglais, un grand drame de Shakespeare. Pour consacrer son talent, et lui donner de l'éclat en Amérique, il fallait qu'elle eût été entendue à Paris. Jouer, en anglais, devant des Parisiens, quelle folie!... Mais elle ne voulait pas en démordre.

Mon père finit par renoncer à la convaincre; et, devant son insistance, jugeant aussi que c'était le seul moyen de se débarrasser d'elle, il songea à faire aboutir le projet, en le réduisant le plus possible.

Taillade, que Théophile Gautier soutenait beaucoup et admirait infiniment, consentit, sur sa demande, à entrer dans la combinaison. Il s'agissait de jouer, en anglais, un acte de Macbeth, celui du meurtre de Duncan. Taillade ne savait pas l'anglais, ou à peine; mais cela ne démontait nullement madame Key Blunt, qui se chargeait de seriner à l'artiste français la bonne prononciation.

Le Vaudeville prêta complaisamment sa salle, et, après d'innombrables et laborieuses répétitions, la représentation eut lieu. Mais il se trouva—ce que l'on soupçonnait déjà—que madame Key Blunt avait fort peu de talent et que Taillade en avait beaucoup, même en anglais. Il sut se faire comprendre du public parisien, fortement ahuri par ces mots inconnus, et il emporta tout le succès.

Mon père, dans son compte rendu, essaya d'en laisser une part à l'artiste américaine; mais on le devine plus sincère quand il parle de Taillade:

Par un prodige de volonté, par une idolâtrie passionnée pour Shakespeare, il est arrivé à dire le texte, même avec un très bon accent, et à produire, dans cet idiome presque étranger pour lui, tous les effets qu'il obtenait à l'Odéon dans l'excellente traduction de Jules Lacroix. Chose étrange: loin d'être gêné en grandeur, en puissance, en énergie, son jeu avait quelque chose de direct, de natif, d'original. On ne sentait plus rien entre lui et le poète. Les idées jaillissaient avec leurs mots, leurs sons, leurs couleurs; et d'une représentation qui pour la plupart des spectateurs n'était guère qu'une pantomime, le sens profond, caché, mystérieux de l'œuvre colossale se dégageait avec plus de clarté que dans tous les commentaires.

Taillade, en effet, était superbe. Il avait, entre autres, quand il sortait à reculons de la chambre du crime, un sursaut de peur en heurtant par hasard, un fauteuil, qui donnait le frisson à toute la salle.

Mais je crois bien que madame Key Blunt n'a jamais pardonné a mon père le succès de son partenaire Taillade.

IV

Le 31 août était l'anniversaire de la naissance de Théophile Gautier; et, pour fêter ce jour, nous organisions chaque année, en grand mystère, quelque réjouissance: récitation de compliments, naïves pantomimes, feux d'artifice et flammes de Bengale, qui donnaient au jardin une féerique et fugitive splendeur. Une fois, cependant, vers les approches de sa fête, le père nous déclara, qu'à ce propos, il avait une idée extrêmement ingénieuse, dont il voulait nous faire part. Les prétendues surprises, qui ne le surprenaient guère, les répétitions, faites en cachette, qu'il avait l'air de ne pas soupçonner, et pendant lesquelles on le laissait tout seul, n'étaient pas très gaies pour lui. Il savait bien que les préliminaires d'une fête en sont le plus souvent la partie la plus divertissante. Il n'était pas juste que lui, le fêté justement, en fût exclu. Il proposait donc d'organiser avec nous les réjouissances et même d'y prendre une part active.

—Je me fêterai moi-même, dit-il. Que penseriez-vous d'une pièce, dont je suis l'auteur, et dans laquelle je jouerais?...

Comme on le pense bien, cette motion fut accueillie avec enthousiasme.

Il fut donc décidé que nous représenterions Pierrot posthume, puis—les débutants ne doutant de rien,—dans la même soirée, le Tricorne enchanté.

Il n'y avait pas de temps à perdre. Pierrot posthume fut tout de suite mis à l'étude, et l'on distribua les rôles ainsi:

Le Docteur—THÉOPHILE GAUTIER.

Pierrot—THÉOPHILE GAUTIER FILS.

Arlequin—ESTELLE.

Colombine—JUDITH.

Bientôt les répétitions commencèrent.

Mon père y apportait un entrain extrême et beaucoup d'application. Seulement, tout d'abord, son jeu fantaisiste et primesautier se plaisait mal à la discipline, et il mettait parfois ses partenaires dans un grand embarras: quand un hémistiche ou un vers lui manquait, il en improvisait un autre, et notre réplique, naturellement, ne rimait plus. Cela nous fâchait beaucoup; mais il nous répondait que nous n'avions qu'à faire comme lui, en improvisant des rimes nouvelles: proposition qui soulevait un tollé général.

On s'occupa, presque en même temps, de la mise en scène de l'autre pièce, qui comportait un plus grand nombre d'acteurs.

Mon père prit le rôle de Géronte; mon frère, celui de Frontin; ma mère, celui de Valère. On chargea Rodolfo de jouer l'ivrogne Champagne. Le rôle d'Inès fut distribué à ma sœur, et celui de Marinette à moi.

Mlle Favart, qui habitait à Neuilly, voulut bien venir nous donner quelques conseils; elle assista à plusieurs répétitions et dirigea la mise en scène.

Puvis de Chavannes avait demandé la faveur de peindre les décors. Pour qu'il pût les exécuter sur place, et dans la mesure voulue, on convoqua Belloir, qui édifia tout de suite le théâtre. Cela fut aussi plus commode pour nous. Puvis travaillait sur place, et nous répétions en scène.

Cette construction légère, couverte de coutil blanc et rouge, s'étendait sur la terrasse et en tenait toute la largeur entre la maison et le parapet. L'escalier du jardin était masqué, et il fallait, pour l'atteindre, traverser «la salle». La scène communiquait par la porte vitrée, avec la salle à manger, qui nous servait de loge.

On n'était plus occupé à la maison que de la représentation. Les bonnes, submergées dans les plis blancs, cousaient des mètres de calicot pour les décors, tandis que des menuisiers clouaient des châssis. Avec ma mère, nous courions Paris, en quête d'étoffes pour les costumes. Nous prenions leurs modèles dans un ouvrage de Maurice Sand sur la comédie italienne, publié récemment et intitulé: Masques et Bouffons.

Rodolfo était régisseur; il avait l'œil à tout. Un lit était dressé pour lui dans l'atelier, afin qu'il ne quittât plus Neuilly, que pour le service du théâtre: courses et commissions urgentes.

Mon père ne s'était pas trompé, ces répétitions et ces préparatifs emplissaient la maison d'une animation et d'une gaieté extrêmes. Notre frère Toto arrivait chaque matin avec Puvis de Chavannes. Ce grand artiste, si modeste, était dévoré d'inquiétude: il ne se croyait pas à la hauteur de sa tâche. Il nous fallait le rassurer, l'encourager. On le raillait même affectueusement, lui, le peintre déjà glorieux qui avait exposé la Paix et la Guerre, le Travail et le Repos, d'attaquer avec tant d'effroi le barbouillage de ses décors. Le bon Puvis riait et se mettait à l'ouvrage.

Il peignit, d'abord, une rue du vieux Paris, s'élargissant en carrefour, pour laquelle Pierrot, dans son monologue, donne quelques indications pittoresques, qui étaient suivies scrupuleusement:

Le cabaret encor rit et jase à son angle....

On voyait, au-dessus d'un rideau rouge qui flottait au vent, l'enseigne découpée représentant un pot d'étain.

De l'autre côté, le rôtisseur: A Saint-Laurent, montrait de belles flammes pétillantes, qui cuisaient des volailles, derrière un étalage de pâtés et de quartiers de viande. L'image du saint donnait l'occasion à Puvis de peindre un homme admirable, cuisant sur le gril.

Le décor de la seconde pièce n'était pas très différent du premier, puisqu'il devait représenter une place publique, devant la maison de Géronte.

On aurait pu, à la rigueur, jouer les pièces dans le même décor. Mais Puvis tenait à en faire deux, et il se tourmentait encore en cherchant la façon de les varier. Il imagina, pour le Tricorne, de choisir quelque ville du Midi, claire et colorée, qui contrasterait heureusement avec le bistre de la vieille rue moyenageuse de Pierrot posthume. Au milieu de la scène, il plaça une fontaine de marbre, avec un jet d'eau, et, tout auprès, éclaboussé de gouttelettes, un laurier-rose en fleur. La première coulisse, à droite du spectateur, une boutique de marchande de fruits, fut le motif d'une remarquable nature morte, à laquelle Puvis s'appliqua tout spécialement. Sous l'auvent bariolé, des tranches de pastèques montraient leur pulpe rose semée de pépins noirs, à côté de pyramides d'oranges, de paniers de pêches et de grappes de raisins bleus ou dorés. C'était parfait.... La maison de Géronte, avec un balcon praticable, s'élevait à gauche.

Les costumes nous donnaient beaucoup à faire. Celui de mon père, dans Pierrot posthume, reproduisait exactement l'image représentant «le Docteur» dans Masques et Bouffons. C'était une houppelande de soie noire sur un maillot et un gilet rouges; pour coiffure, un bonnet noir à pattes. Toto, long et svelte, s'accommodait on ne peut mieux du classique accoutrement de Pierrot; mais l'habit de Frontin, à rayures groseille et blanches, de la seconde pièce, l'avantageait encore plus. Rodolfo avait découvert, au Temple, une livrée admirable, trop grande pour lui, qui venait de la valetaille d'un archevêque. Estelle, qui devait enfouir sa jolie figure sous le masque d'Arlequin, prenait sa revanche dans le Tricorne: la toilette d'Inès lui allait à ravir, avec la berthe de dentelle, l'éventail pailleté et surtout la jupe traînante, qui la faisait tout à fait une grande demoiselle. Pour moi, il me semble bien que le corselet de velours vert et la double jupe, en soie rayée, de Colombine m'allait mieux que le tablier de Marinette. Le costume de Valère était le plus brillant: on avait taillé, dans de la toile d'or moirée, le haut-de-chausse, et la veste qui s'ouvrait sur un jabot de dentelle. Le travesti allait très bien à ma mère, qui prenait un air crâne sous la grande perruque blonde et le chapeau à plumes. Mais, malgré le peu de longueur du rôle, elle était loin d'être sûre d'elle. Son accent italien, la difficulté qu'elle avait à retenir et à bien scander le vers français, lui rendaient sa tâche assez ardue. Mon père, pour lui fournir l'occasion de briller un peu et de faire entendre sa belle voix, ajouta une sérénade à la première scène de Valère, et il refit quelques vers, pour le raccord. L'amoureux s'avançait donc, une guitare à la main et chantait, sous le balcon d'Inès, la sérénade de Schubert, qu'un harpiste accompagnait dans la coulisse.

Plus de deux cents invitations furent lancées, adressées, comme on le pense bien, non seulement aux amis de la maison, mais encore à l'élite des lettres et des arts.

Les cartes d'invitation étaient ainsi rédigées:

Neuilly, 14 août 1863. M

Vous êtes prié d'assister à la représentation qui sera donnée à Neuilly, le lundi 31 août 1863, à 8 heures et demie, jour anniversaire de la naissance de M. Théophile Gautier.

R. S. V. P. 32, rue de Longchamp.

Suivait le programme de la soirée avec la distribution des rôles.

Le grand jour se leva enfin. Il ne nous sembla pas long, tant nous étions absorbées par les derniers préparatifs.

Le soir vint. On illumina la cour par laquelle le public devait entrer; on alluma le lustre dans la salle, et, sur la scène, la rampe et les portants.

Rodolfo, qui ne jouait pas dans la première pièce, tint les fonctions de majordome, en habit noir et en cravate blanche. Il avait encore sa barbe blonde et ne la rasa, pour faire plus d'effet, qu'au moment de se costumer. Il reçut les invités et les plaça.

La rue de Longchamp n'avait jamais vu semblable animation, pareil encombrement de voitures. Les portières claquaient; les femmes, encapuchonnées de dentelles, entraient, par la petite porte de la cour, et se hâtaient vers la tente de coutil rouge et blanc, pour avoir de bonnes places.

Les acteurs, très agités, se disputaient les petits jours ménagés dans le rideau et regardaient la salle s'emplir. Cette assemblée valait certes la peine d'être vue:

Elle était illustre et choisie,

comme le dit Théodore de Banville, dans le feuilleton en vers qu'ils improvisa, la nuit même de la fête.

Tant de beaux yeux couleur des soirs Ou de l'or pur ou de pervenches Faisaient passer les habits noirs Masqués par des épaules blanches.

Ces habits noirs n'étaient cependant pas à dédaigner, car ils serraient presque tous des torses illustres:

La littérature y comptait, —La vieille aussi bien que la neuve,— Si bien que Dumas fils était Assis auprès de Sainte-Beuve.

Nous voyions entrer successivement Flaubert, Paul de Saint-Victor, Gustave Claudin, Baudelaire, les Goncourt, Vacquerie, Meurice, Champfleury, Arsène Houssaye, Ernest Feydeau, Mario Uchard, Xavier Aubryet, Adolphe Gaiffe, et aussi beaucoup de peintres, entre autres Cabanel, Baudry, Hébert, Français; puis Gustave Doré, Arthur Kratz, Charles Garnier, Georges Charpentier, tant d'autres encore!...

On frappa enfin les trois coups et le rideau se leva:

Les décors malins et vermeils Etaient de Puvis de Chavannes. Pour en rencontrer de pareils On irait bien plus loin que Vannes.

Le bon Puvis fut saisi d'une telle émotion au moment où ses décors se dévoilaient devant cette assemblée extraordinaire, qu'il dégringola l'escalier de pierre et—s'il n'alla pas aussi loin que Vannes—s'enfuit tout au bout du jardin!... Là, il rencontra Rodolfo, occupé à pousser des hurlements suraigus, afin de se casser la voix, pour se faire un bel organe d'ivrogne.

Théophile Gautier, comme acteur, eut un succès prodigieux, et ce succès était bien mérité.

Malgré le «chacun son métier», La critique ici ne peut mordre, Puisque Théophile Gautier Est un acteur de premier ordre. Comme il a bien peur des filous! Oh! la réplique alerte et vive, Les bons airs de tuteur jaloux, La bonne bêtise naïve!

Gaiement ironique dans le rôle du malin docteur, admirablement ahuri sous le crâne chauve de Géronte, qui lui faisait une tête impayable, il tirait son plus irrésistible effet de brusques changements de voix; passant sans transition, d'un timbre grave, profond et caverneux, à des notes aiguës et criardes dont le contraste était d'un comique extrême.

Quant à Pierrot, blanc comme un lis, Et sérieux comme un augure, Il empruntait de Gautier fils, Une très aimable figure.

Rodolfo, lui, fut épique. Sa trogne rouge, sa voix, enrouée pour de bon, son allure d'ivrogne fieffé, sa somnolence continuelle, dont il sortait seulement par saccades, créaient une figure très originale, qu'un acteur de profession n'eût pas mieux composée.

Il est terrible, il est superbe!

s'écriait Banville!...

Il va sans dire que tous les interprètes furent fêtés et que ce fut une soirée triomphale.

Elle nous laissa quelques regrets et de bons souvenirs.

Longtemps, la cadence des vers chanta dans notre mémoire. Nous avions même pris l'habitude, Théophile Gautier tout le premier, de ne presque plus parler que par citations. La première pièce, spécialement, se prêtait à ce jeu et nous fournissait nombre de maximes, s'appliquant aux petits faits de la vie. Aussi mon père répétait-il souvent:

—Tout est dans Pierrot posthume!...

Dès les premiers jours du printemps, il y avait dans le jardin des fous, en face de notre maison, un rossignol, qui chantait avec un éclat incomparable. C'était certainement un vieux maître, qui possédait toutes les subtilités de son art, et dont les jeunes devaient étudier la manière, de loin, en silence. Nous attendions son arrivée, et, de nos fenêtres, nous l'écoutions sans nous lasser, en l'admirant sans réserves. Il le savait, peut-être, car il venait toujours se percher tout près de la rue, sur les arbres d'en face. Par les soirs de clair de lune, il nous donnait vraiment de merveilleux concerts. D'ailleurs, à l'éclosion des lilas, ce coin de la rue de Longchamp devenait particulièrement splendide: tout le parc du docteur Pinel était en fleurs, et, dans le fossé, qui se creusait devant la palissade, tout ébouriffé d'acacias, de buissons et de fleurettes sauvages, le soleil et l'ombre variaient des effets charmants.

Aussi avions-nous pris l'habitude de faire quelquefois les «mille pas» dans la rue déserte, le long de ces fleurs et de ces verdures fraîches. Les feuillages, encore peu épais, nous permettaient de voir dans les profondeurs du parc. Nous apercevions souvent les mélancoliques pensionnaires de l'établissement, qui se promenaient, ou qui s'occupaient à jardiner. Nous plaignions beaucoup les pauvres fous, et nous trouvions surtout qu'ils avaient l'air très raisonnable.

Mon père en avait remarqué un à l'allure grave et digne, qui passait, suivi d'un domestique, et revenait souvent. Il était grand, maigre, avec quelque chose de militaire dans la carrure, la figure osseuse, la moustache et les favoris noirs; il paraissait une cinquantaine d'années. Il nous regardait en marchant, mais d'un regard glissé de côté, sans tourner la tête. Un jour, pendant une de nos promenades, tandis que mon père était rentré un instant pour rallumer son cigare, cet homme s'approcha tout près du fossé et, par-dessus la palissade, nous lança une grosse gerbe de lilas; puis il s'éloigna aussitôt.

Nous étions rentrées avec cette botte de fleurs, pour raconter l'aventure.

Mon père en fut très effrayé:

—Au lieu de fleurs, disait-il, il aurait pu tout aussi bien vous lancer des pierres. Comment a-t-il pu tromper la surveillance de ce domestique qui ne le quitte pas?...

—Mais, vois, père, il y a une lettre au milieu du bouquet.

—Un billet doux!... c'est complet!... Ils ne se gênent pas, messieurs les fous!

Mon père détacha la lettre: elle était dans une enveloppe fermée par un cachet de cire rouge, avec une empreinte d'armoiries sous une couronne de comte, et adressée à «monsieur Théophile Gautier».

—Comment! c'est pour moi la déclaration?... Ce fol sait mon nom et m'a reconnu!...

Mon père lut la lettre, qui parut l'étonner. Celui qui l'écrivait se disait le fils du général Bertrand, compagnon de Napoléon Ier à Sainte-Hélène. Comme tous les fous, il prétendait être l'homme le plus sage du monde et victime d'ennemis ténébreux. Il suppliait mon père de lui venir en aide, pour le tirer de captivité.

Mon père s'informa, fit des démarches.

C'était bien le fils du général Bertrand. Mais l'intercession de mon père n'eut d'autre effet que de faire se resserrer la surveillance autour du captif: on empêcha désormais le malheureux fou de se promener de notre côté.

J'avais promis à mon père de chercher à imaginer un sujet de nouvelle, et de le lui raconter, avant d'essayer d'écrire. Il me demandait souvent si j'avais enfin trouvé quelque thème original, ou qui me parût tel. Je croyais en tenir un, et je le développais longuement dans ma tête; mais je n'en voulais pas parler avant d'être parvenue à conclure, ce qui ne fut pas facile. Quand je crus mon scénario bien d'aplomb, j'allai trouver mon père, et d'un air assez solennel, je lui demandai s'il avait le temps de m'écouter.

—J'ai le temps et je suis tout oreilles! me répondit-il avec empressement, en s'agenouillant dans un grand fauteuil, ce qui était sa façon favorite de s'asseoir.

—Eh bien, voilà mon histoire:

«Un luthier très épris de son état, une sorte de Stradivarius fanatique, habite dans une ville d'Italie un vieux quartier assez désert; il travaille sans relâche au perfectionnement des instruments de musique. Il rêve quelque chose d'extraordinaire, un violon idéal, unique, d'une délicatesse merveilleuse, expressif, comme s'il comprenait la musique dont il vibre: une voix, une âme, enfin!... Le luthier maniaque, réalise des chefs-d'œuvre, et cependant n'est pas satisfait. Pour choisir des bois incomparables, il fait de lointains voyages et, une fois, risque sa vie en abattant lui-même un arbre qui penche au bord d'un abîme, où personne n'ose se risquer. Il veut cet arbre qui a grandi dans un frisson sonore, au bruit des torrents, sous la furie des tempêtes. Il s'imagine que le bois de cet arbre-là gardera peut-être mieux qu'un autre une sorte de conscience musicale.

«Dans le même temps, une cantatrice merveilleuse emplit de sa gloire toute l'Italie. Le luthier la suit de ville en ville et de théâtre en théâtre. Un jour, à Milan, il apprend qu'un jeune et riche seigneur, très amoureux de la cantatrice, va l'épouser et l'enlever à l'art. Le mariage est décidé; mais, quelques jours avant les noces, la fiancée disparaît, sans qu'il soit possible de retrouver ses traces. L'amoureux la cherche éperdument pendant des mois, pendant des années, et, quand il a perdu l'espoir, il ne parvient pas à oublier.

«Un soir, entraîné par des amis dans une salle de concert, il entend un virtuose exécuter un morceau sur le violon. Il éprouve alors une émotion profonde, qui n'est causée ni par la musique ni par le talent de l'exécutant, mais par le son même du violon; les battements de son cœur s'accélèrent, il est bouleversé comme s'il avait entendu la voix de la bien-aimée perdue.

«Le morceau terminé, il se précipite dans les coulisses et demande à voir le virtuose. Il veut à n'importe quel prix lui acheter ce violon; mais l'artiste lui répond qu'il ne lui appartient pas et qu'il n'a pas le droit de le laisser toucher par qui que ce soit. Au même instant, un être singulier s'approche, qui saisit le violon d'un geste leste et impérieux, et le couche, avec d'amoureuses précautions, dans un étui de velours blanc. Le jeune seigneur s'adresse au nouveau venu et lui dit de fixer le prix qu'il exige pour lui céder ce violon. Mais l'homme singulier, qui est le luthier, l'artisan délicat, que son incomparable habileté dans la facture des instruments de musique a rendu célèbre, ne répond pas et s'éloigne, ou plutôt s'enfuit, en emportant le violon.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings