CHEMIN QUI DESCEND (continued 4)
Reading edition
—Parce que?... Car enfin, Élisabeth, combien de fois ai-je ainsi fait de la musique avec des artistes masculins.
—Oui, avec des professionnels ou des camarades. M. de Ryeux n'est ni l'un ni l'autre. Il m'a suffi de le voir, à l'improviste... près de toi, pour constater qu'il goûte ta personne, pour le moins autant que ton talent.
Obscurément, Claude tressaillit, comme si un souffle ardent, lourd de parfums, eût passé sur son âme.
Élisabeth continuait avec une autorité devenue presque grave:
—Or, tu sais aussi bien que moi où il tend quand il a goûté une femme!... Alors je ne veux pas que toi, ma «petite», mon enfant, tu sois exposée à te défendre contre son... admiration... Je me reproche beaucoup, à cette heure, de n'avoir pas pensé qu'il était imprudent de le laisser ainsi t'approcher librement...
Avec une vibration de colère dans la voix, Claude dit, hautaine:
—Je vous prie de croire, Élisabeth, que M. de Ryeux a toujours été d'une irréprochable correction avec moi.
—Je n'en doute pas... Je ne te fais pas l'injure, mon enfant, de penser que, autrement, tu lui aurais permis de revenir ici. Mais il est évident que...—pour employer le jargon mondain...—il te fait la cour.
Claude haussa les épaules.
—Il est ainsi avec toutes les femmes. Je l'ai vu à l'œuvre aux vendredis de Mme de Ryeux.
—Oui, avec des femmes de son monde, habituées à être ainsi traitées... Toi, qui es obligée de te garder seule, tu ne dois pas accepter cette attitude.
—Je n'ai ni à accepter ni à refuser ce qui est sa manière d'être. Je ne puis la changer.
—Et cette manière d'être, en somme, ne te déplaît pas, dit Mme Ronal d'un ton qui faisait de ses paroles plus une réflexion qu'une question.
Avec une sorte de franchise altière, Claude prononça:
—Il ne me déplaît pas... même, il me plaît, qu'il me traite comme son égale, socialement, et ne me laisse jamais souvenir que je vais chez lui gagner ma vie en distrayant ses invités...
Élisabeth eut un geste indifférent:
—Tu donnes ton talent dont la valeur est supérieure à tout argent.
—A notre point de vue, oui, jeta Claude avec un petit rire bref; pas à celui du beau monde qui emplit les salons de Mme de Ryeux. Peu importe, d'ailleurs... Ce qui est plus sérieux, c'est votre subit revirement à l'égard de M. de Ryeux. Car, en somme, vous le connaissiez, quand vous avez insisté pour que je réponde à la proposition de sa mère.
—Tu allais chez lui en artiste. Tu le rencontrais dans un salon plein de monde.
Un éclair d'ironie courut dans les prunelles de Claude. Chez Mme de Ryeux, ce n'était pas dans un salon plein de monde qu'elle rencontrait son mari... Il y avait le foyer...
Élisabeth poursuivait:
—Ce n'est pas dans les mêmes conditions que tu le vois ici. J'ai été imprudente, je le répète... Et je l'ai compris tout à l'heure, avec une intensité qui m'amène à te parler comme je le fais. Quand je suis entrée soudain, et vous ai trouvés goûtant et causant, votre tête-à-tête m'est apparu avec un caractère d'intimité qui a choqué tous mes sentiments de mère... de femme aussi...
—Élisabeth! interrompit Claude frémissante.
Mais la jeune femme achevait, comme si elle n'eût pas entendu:
—Sais-tu de quoi vous aviez l'air, devant le feu, auprès de cette table servie, des fleurs autour de vous?...
—De quoi?... Mais de deux personnes qui goûtent, j'imagine, riposta Claude avec une âpreté ironique.
—Vous aviez l'air de deux amoureux... je ne veux pas dire de deux amants, qui terminent, par un thé réconfortant leur réunion dans quelque garçonnière.
Claude pâlit. Une lueur d'orage flambait dans ses prunelles.
—Oh! Élisabeth!... Comment vous... vous... pouvez-vous me calomnier ainsi... Et lui aussi!
Mme Ronal eut vers elle un geste d'apaisement.
—Je ne te calomnie, ni ne t'accuse, enfant. Je te dis tout simplement ce que j'ai éprouvé, parce que tu dois le savoir... Tu ne peux être tout à fait bon juge en la circonstance, ma Claude. Alors, moi, ta grande amie, je t'avertis... Je sais que, comme moi, tu n'accepterais jamais de servir de distraction à M. de Ryeux dont tu connais la réputation... et la valeur morale, puisque vous avez beaucoup causé cet hiver...
—Si je le distrayais, lui aussi me distrayait; nous sommes quittes; et ma dignité qui semble vous préoccuper, Élisabeth, est bien sauve, je vous assure!
—Quel besoin peux-tu avoir de distractions, offertes par M. de Ryeux?... Et quelles peuvent être ces distractions?... Je ne vois pas...
—Oh! n'imaginez rien d'extraordinaire, je vous en prie, Élisabeth... Tout simplement, il me plaît de causer avec lui, parce que je lui trouve une forme de pensée neuve, qui m'intéresse... Et aussi, il me plaît beaucoup... c'est vrai, de faire de la musique avec lui, parce qu'il est remarquablement artiste... Voilà tout... Êtes-vous rassurée?
Les yeux de Mme Ronal gardaient une sorte de gravité pensive:
—Ah! comme tu tiens à ces réunions! Claude.
—J'y tiens?... Où prenez-vous cela? Élisabeth.
—Dans la façon dont tu les défends et te refuses à y renoncer...
Avec une sorte de hauteur, Claude prononça:
—Mais je n'ai rien refusé... Je suis chez vous. Je ferai naturellement ce que vous voudrez...
—Claude! De quel accent tu parles... Tu sais bien que jamais, je n'impose ma volonté... C'est un conseil que je t'ai donné, m'adressant à ta dignité et à ta raison pour que tu le suives... parce que je suis certaine d'être dans la vérité.
Claude ne répondit pas. Elle le savait bien qu'Élisabeth Ronal voyait juste... Un danger existait, qu'obscurément, elle avait la curiosité, la tentation de connaître, n'en ayant pas peur, orgueilleusement confiante en elle-même...
Mais jamais, elle n'eût imaginé qu'elle tenait ainsi à ces séances de musique... A l'idée de les terminer, de voir finir les causeries qui les entremêlaient, une espèce de révolte criait en elle, dont la violence la saisissait elle-même...
Mais tout de suite, aussi, la certitude s'imposait à son âme frémissante que lui n'accepterait jamais de ne plus la retrouver dans cette intimité qu'Élisabeth condamnait.
Dans sa pensée, elle eut la vision précise du regard audacieux et caressant; elle entendit les sonorités de la voix impérieusement douce, si habile à exprimer toutes les pensées... Jamais cet homme-là ne devait renoncer à ce qui lui plaisait...
Un apaisement brusque et bizarre se fit en elle, dont son visage ne trahit pas le secret.
En silence, elle était allée s'asseoir devant la table à écrire et prenait les feuillets préparés. Elle les regarda, puis de son accent habituel, elle demanda:
—Je puis me rapporter, Élisabeth, au texte qui est avec les épreuves?
—Oui, absolument. A ce soir, ma petite Claude.
Ni l'une, ni l'autre n'avaient plus une allusion même à l'explication qui venait d'avoir lieu.
Elles s'étaient dit tout ce qu'elles jugeaient avoir à se dire; et leur volonté à chacune demeurait libre et ferme.
XVII
—Lola, as-tu goûté?... Veux-tu une goutte de frontignan ou du champagne pour te réchauffer?... Tu as l'air gelée, demanda Charlotte de Ryeux à Lola Alviradès qui venait d'arriver et, les deux pieds campés sur la bouche du calorifère, serrait autour d'elle les plis de sa jupe que soulevait le souffle chaud.
—Un peu de champagne, oui, mon chéri, si tu en as là!
—Il en reste sur le plateau, près des biscuits. Sers-toi, ma Lolita.
La jeune fille se rapprocha de la petite table volante où le goûter avait été placé, et emplit une coupe où ses lèvres, généreusement pourpres, se mouillèrent de mousse.
Toutes deux étaient dans le vaste cabinet de toilette de Charlotte, une sorte de boudoir où elle se plaisait à vivre, y trouvant toutes ses aises: un large divan bourré de coussins, doux à son indolence; de hautes glaces qui lui permettaient de soigner et de contempler sa beauté blonde; des tables cernées de guipure où s'étalaient tous les menus bibelots, utiles ou chers à sa coquetterie; le bureau où elle griffonnait sa correspondance mondaine.
Elle venait de rentrer un peu avant le dîner; et, nonchalante, enveloppée du souple peignoir qui dégageait la nuque et les bras, pelotonnée au milieu des coussins, elle bavardait avec son amie.
Lola grignotait un biscuit qu'elle trempait dans son verre, tandis que Charlotte allumait une cigarette.
—Donne-moi un peu de champagne... veux-tu? Lolita.
L'Argentine obéit, tout en demandant:
—Est-ce vrai, Lotte, que, ce soir, vous emmenez Mlle Suzore à l'Opéra-Comique?
Charlotte inclina la tête:
—Oui, nous avons offert une place à Claude Suzore. C'est une première, et Raymond a trouvé qu'il était convenable de lui faire une politesse puisque la saison finit et, qu'en somme, elle a été un parfait élément de succès pour mes «Vendredis».
Lola eut un petit rire pour toute réponse. Mme de Ryeux, qui fumait paresseusement, écarta sa cigarette.
—Pourquoi ris-tu? Lolita.
—Parce que je trouve comique ton idée que Raymond veut faire une politesse à Claude Suzore...
Charlotte de Ryeux n'aimait pas du tout qu'on la traitât sans déférence; même, l'impertinente fût-elle Lola; et, un peu sèchement, elle interrogea:
—Elle est comique, mon idée? Je ne vois pas trop en quoi!
—Elle est naïve! fit Lola imperturbable.
—Comment naïve?
—Bien sûr, Lotte chérie... Raymond n'en est plus, avec Claude Suzore, à la période des politesses cérémonieuses. Dans son «quant à lui»... tu peux être sûre qu'il ne pensait qu'à une chose, passer la soirée avec elle... Tu ne t'es donc pas aperçue qu'en ce moment, c'est elle qui tient la corde?
Une seconde, Charlotte cessa de fumer et ses yeux cherchèrent ceux de Lola, désireuse de voir si la jeune fille plaisantait ou non. Puis, tranquillement, elle dit, tiraillant une petite mèche sur la nuque de Lola, assise à ses pieds:
—Tu crois, Lolita, qu'elle est sa maîtresse?
—Ça, non, je ne crois pas!
—Pourquoi?
—A la façon dont il tourne autour d'elle, il ne paraît pas un homme arrivé à ses fins... Mais pour «ses fins...» il les a dans la cervelle... ou ailleurs!...
—Lola!... oh! Lolita!... fit Charlotte en riant, que tu es inconvenante! Tu as les yeux horriblement ouverts pour une gamine! C'est drôle, mais je n'avais pas eu du tout ton idée au sujet de Claude Suzore et de Raymond!... Non, je n'avais pas pensé à cette possibilité. Je le croyais toujours occupé avec Françoise de Gaubes... bonne première.
—L'une n'empêche pas l'autre! marmotta Lola, qui était fort au courant de tous les potinages mondains.
Charlotte ne répondit pas. Elle était toute à l'idée neuve jetée par Lola en son cerveau. Mais ce fut l'accent très sincèrement détaché qu'elle conclut:
—Après tout, celle-là ou une autre!... Puisqu'il lui faut toujours un joujou, j'aime autant qu'il ne le choisisse pas parmi les amies que je suis obligée de recevoir... C'est plus commode et plus agréable pour moi...
Avec désinvolture, Lola approuva:
—Oui, tu as bien raison!... En somme, le principal est qu'il soit occupé de quelque objet qui l'absorbe. Ainsi, il nous laisse tranquilles, n'est-ce-pas? ma belle Lotte... C'est à cela, d'ailleurs, que je reconnais son... état d'âme. Depuis qu'il est féru de cette Claude Suzore, il est beaucoup moins grognon avec moi, quand il me trouve ici. Bénissons donc son nouvel emballement puisqu'il nous vaut la liberté... presque la liberté... Tu ne trouves pas? mon chat chéri... Ils sont si bêtes, les hommes, avec leur... leur incompréhension... cela se dit?... des amitiés féminines... Je me rappelle encore la mine furibonde de Raymond quand je lui ai déclaré que nous nous adorions!... C'est positif, pourtant, que tu te plais avec moi bien plus qu'avec lui!... Il est vrai que je suis si gentille!... Répète-le-moi, Lotte...
—Inutile! fit Charlotte taquine.
Lola bondit de son coussin:
—Comment! inutile? Attends, attends, je vais te punir, méchante ingrate!
Avec des baisers, elle se penchait sur les bras nus de Mme de Ryeux et les mordillait comme un jeune chat rageur.
—Lola! Lola! laisse-moi... Tu es un vrai démon!
—Dis un amour de démon et avoue pourquoi tu trouvais inutile de reconnaître que je suis gentille!
—Parce que tu le sais bien! fit Charlotte, moitié riant, moitié fâchée.
—Et avoue encore que tu aimes bien mieux ma société que celle de Raymond!
—Oh! pour ça, oui!
L'accent de Mme de Ryeux avait une spontanéité et une sincérité qui amenèrent une lueur de triomphe dans les yeux noirs de Lola. D'un de ces élans souples qui lui étaient familiers, elle se pencha et ses lèvres se posèrent sur celles de son amie.
—Cette fois, tu es un amour, ma Charlotte.
La jeune femme ne se déroba pas et accepta paisiblement la caresse.
—Lola, tu sais, tu as pris une bien mauvaise habitude de m'embrasser de cette manière. Si on nous voyait...
—Eh bien, quoi? Où est le mal?... Saint Alphonse de Liguori dit qu'il n'y a pas péché quand il n'y a pas le frisson.
—Le frisson?
—Oui, le frisson!... Le frisson de l'amour... expliqua Lola avec une emphase moqueuse. Est-ce que tu l'as, le frisson?...
—Mon Dieu, Lolita, que tu es bête! fit Charlotte amusée; et tendrement, elle regardait la petite Argentine. Mais comment es-tu ainsi au courant des opinions de saint Antoine de Liguori?...
—Non pas saint Antoine, mais saint Alphonse.
—Saint Alphonse, soit... Enfin, dis où tu as découvert son jugement sur le baiser?
—Dans un livre de piété faisant partie de la bibliothèque de ma sage tante. Es-tu satisfaite? Lotte... Oui?... Eh bien, puisque sans frisson, saint Alphonse autorise... Recommençons... Je veux.
Charlotte ne refusa pas le baiser. Sa froideur naturelle,—elle avait de l'imagination et point de tempérament,—s'y réchauffait agréablement. Ainsi, elle aimait l'approche de la flamme pour ses pieds frileux.
L'amour et ses manifestations ne l'avaient jamais beaucoup charmée; et l'amitié, poussée à l'exubérance, lui agréait bien mieux. Amitié de petite pensionnaire romanesque, un peu sotte, que la méchanceté seule aurait pu incriminer. Les «toquades» de Charlotte de Ryeux étaient souvent stupides, mais point perverses; nées surtout du besoin qu'elle avait d'être adulée.
Ce qu'elle pardonnait le moins à son mari, c'était justement l'absence totale d'admiration qu'elle lui inspirait. Elle l'avait épousé pénétrée de la flatteuse conviction qu'il était fort épris de sa beauté, autant de tous les mérites, charmes, qualités dont elle se jugeait pourvue. Et sa déception à ce sujet, apportée par l'expérience, les avait séparés plus irrémédiablement que les infidélités, dont il s'était révélé prodigue.
Ce besoin d'être encensée était si vif chez elle, qu'il était, neuf fois sur dix, la source des emballements dont elle était coutumière. Elle s'engouait d'une femme dont le compliment lui avait été doux... Et comme elle aimait le rôle de protectrice, elle avait toujours, autour d'elle, une vraie cour de jeunes filles, de femmes, moins pourvues qu'elle aux points de vue fortune et situation mondaine, à qui étaient précieuses les largesses qu'elle leur prodiguait, pour peu qu'elles eussent la reconnaissance admirative. La hautaine réserve de Claude l'avait toujours sourdement exaspérée.
Campée sur le bras d'un fauteuil, Lola avait allumé une nouvelle cigarette; et avec un rire qui découvrait ses petites dents aiguës, elle déclara:
—Tu sais, Lotte, ça m'enchante que Raymond soit furieux de constater combien tu te plais avec ta petite Lola!... C'est sa punition d'être un mari si peu empressé! Quand on a une jolie Charlotte pour femme, on ne doit pas avoir même la tentation de courir après les Françoise de Gaube, les Claude Suzore et autres! Tant pis pour lui, si notre amitié l'agace et nous suffit! Il devrait s'estimer bien heureux que ta Lola te suffise et que tu n'aies pas envie de t'offrir, pour te distraire, un délicieux amant, en échange de toutes ses maîtresses!
Charlotte de Ryeux eut une moue expressive, tout en s'allongeant au milieu de ses coussins:
—Oh! Lolita... ce serait bien ennuyeux et si fatigant!... Imagines-tu les difficultés où je me trouverais jetée!... Ah! bien non, je n'ai pas la moindre envie de donner un successeur à Raymond, même pour me venger!... Il n'y a pas d'homme qui me paraisse valoir un pareil tracas! Quand je pense qu'autrefois, il m'arrivait de me faire, par-ci, par-là, du chagrin, lorsque j'apprenais une incartade de Raymond... Étais-je stupide! Aujourd'hui...
—Aujourd'hui?... Continue donc, Lotte.
—Aujourd'hui, il me semble vivre en plein paradis!... Je ne me soucie plus de lui... Je ne désire même pas le divorce. A quoi bon? Pour ma vie mondaine, il est plus commode d'avoir l'escorte d'un mari; mais j'ai la liberté que je lui octroie; et il n'a pas le droit de me reprocher mes amies, puisque je ne lui reproche pas ses maîtresses. Vraiment, tout est fort bien établi entre nous!
Charlotte de Ryeux en paraissait absolument convaincue. Un éclair de malice luisait dans ses prunelles.
—Imagine-toi qu'hier, il a fulminé quand j'ai dit devant lui que nous nous étions commandé des costumes pareils.
Lola eut une mine enchantée et lança joyeusement une bouffée de sa cigarette. Avec Raymond de Ryeux, elle avait des instincts de petit coq de combat, ravie de triompher de lui, en battant en brèche ses prétentions masculines à l'autorité.
—Parfait, cela! Lotte. Encore une stupidité à l'actif des hommes, cette idée de s'insurger contre notre plaisir à nous habiller de même... sous prétexte que c'est une habitude de grues!
—Cela, c'est vrai, remarqua tranquillement Charlotte. Là-dessus, il a raison. C'est pourquoi, mon petit rat, je n'ai voulu rien dire pour ne pas avoir l'air de lui céder; mais, au fond, je trouvais qu'il valait mieux, tout de même, commander nos costumes un peu différents... Vois-tu, Lolita, ennuyer Raymond, cela n'a aucune importance; mais il est inutile de mettre l'opinion contre nous.
—Oh! l'opinion!... fit Lola avec un haussement d'épaules expressif. Et ses lèvres si pourpres lancèrent une nouvelle bouffée de sa cigarette, à la hauteur de son mépris.
Mais Charlotte de Ryeux tenait ferme à sa réputation mondaine dont le souci ne la quittait jamais.
—Lola, tu es un vrai bébé!... Laisse-moi faire, pour qu'on nous laisse nous aimer en paix. Le public n'a pas besoin de savoir comme nous nous entendons bien. Ça, ne regarde que nous, mon trésor.
—Ça, c'est vrai, ma belle Charlotte...
Le qualificatif amena instantanément un air charmé sur le visage laiteux de Charlotte, qui se plut à caresser les cheveux ondés et soyeux de la petite Argentine.
—Dis, Lolita, fais-toi très jolie, ce soir, pour le théâtre. Je veux que Raymond puisse faire comparaison entre toi et Claude Suzore... Qu'il constate qu'elle n'est pas de notre monde...
—En voilà une chose qui lui est égale! fit judicieusement Lola... Tu sais qu'il va faire de la musique chez elle?...
Mme de Ryeux se redressa un peu sur ses coussins.
—C'est vrai?... Jamais je ne lui en ai rien entendu dire... Comment l'as-tu appris?...
—Étienne Hugaye l'a raconté l'autre jour devant moi... Je crois, d'ailleurs, que ces séances ne l'enchantaient pas. Il avait, pour en parler, une mine de dogue en colère, très comique... Sur lui aussi, j'en suis bien sûre, elle a fait impression...
—Sur tous, alors! fit Charlotte, agacée cette fois. Elle supportait mal qu'on célébrât une femme devant elle, à moins qu'il ne s'agît de l'objet de son engouement.
—Sur tous, c'est peut-être excessif... Mais sur beaucoup, en tout cas... Et je le comprends!
—Lola, je ne veux pas que tu dises cela! Nous nous brouillerons, si tu te mets à t'emballer pour Claude Suzore.
—Mais, ma Charlotte, il ne s'agit pas du tout de moi... Tu le sais bien... puisque c'est toi qui m'emballes... Je parlais pour les hommes... Je crois vraiment qu'elle les prend avec son air de se f... d'eux...
—Lola!... oh! Lola!
—Quoi?...
—Quel langage!... se «ficher» d'eux!
Lola éclata de rire.
—Oh! Lotte, je t'en prie! Nous sommes seules; ne fais pas la pédagogue!... Ça ne te va pas... Tu es bien plus jolie quand tu me dis: «Lolita à moi, je t'adore...» Dis-le, mon amour...
Charlotte savourait la douceur du compliment... Docile, elle répéta:
—Lolita à moi, je t'adore.
Puis, revenant à une idée qui s'était, peu à peu, élaborée dans sa cervelle, elle demanda:
—Est-ce que tu crois, Lola, que Claude Suzore est éprise de Raymond?
—Peuh!... Que sait-on?... Ça ne paraît pas... Mais elle est très forte, cette Claude!...
—Je vais les observer ce soir, fit Charlotte. Tu restes à dîner? chérie.
—Mais non, mais non!... La voiture m'attend en bas. Je te retrouverai ce soir à l'Opéra-Comique.
—Eh bien, alors, Lolita, il est sept heures un quart, tu peux te sauver!... Tu vas être en retard, et que dira «tante»! Veux-tu sonner Céline qu'elle vienne me mettre ma robe?... Tout de même, je ne suis pas encore habituée à ton idée d'un emballement de Raymond pour Claude Suzore; c'est une petite fille près de lui. Il a quarante et un ans... et elle, pas même vingt!... C'est comme s'il s'emballait de toi... Ce serait aussi ridicule!
—Oh! il n'y a pas de danger! s'exclama Lola éclatant de rire; et elle rattacha sa veste.
—C'est égal, ce soir, je vais bien m'amuser à les surveiller!... Tu as eu une fameuse idée de me raconter cela! Lolita.
Et elles se séparèrent, après un de ces baisers—sans frisson!—qu'autorisait saint Alphonse de Liguori.
XVIII
Charlotte de Ryeux voulait-elle expérimenter, tout d'abord, le degré d'empressement de son mari pour retrouver Claude Suzore?... Le dîner fini, le café servi dans le petit salon, elle ne parut pas du tout songer qu'elle devait sortir de bonne heure. Nonchalamment, elle buvait le café à lentes gorgées gourmandes, et elle leva des yeux paisibles vers son mari qui rentrait du fumoir et questionnait:
—Charlotte, vous ne vous habillez pas?... Il est huit heures vingt, nous allons être très en retard...
—Oh! nous arriverons toujours assez tôt.
—Vous oubliez qu'il s'agit d'une première et que je désire naturellement l'entendre en entier, autant que possible... De plus, encore, nous avons une invitée.
—Lola?... Non, elle vient ce soir avec sa tante. Nous devons nous retrouver seulement au premier entr'acte.
—Je ne parle pas de Lola, mais de Mlle Suzore, qu'il n'est pas correct de laisser seule dans la loge.
Charlotte eut ce rire aigu qui agaçait si fort les nerfs de son mari:
—Vraiment, Raymond, vous avez un souci tout paternel de cette jeune personne!
Entre ses paupières soudain rapprochées, elle le regardait. Mais elle n'était pas de taille à lutter avec lui. Il resta impassible et avec son aisance impertinente, il riposta, très calme:
—Dites mieux, Charlotte, que je prends soin d'être poli avec une personne que j'ai conviée dans ma loge.
—Bah! une fille garçonnière comme Claude Suzore, habituée à courir, sans égide, les salons et les concerts, n'est pas pour s'effaroucher de rester seule quelque temps dans une loge fermée aux étrangers. Si vous êtes à ce point pressé de la chaperonner, partez en avant. Vous me renverrez la voiture et j'irai vous rejoindre à mon heure. Lola ne m'attend que vers neuf heures et demie.
La dernière phrase avait été lancée dans un seul but de taquinerie. Cette fois encore il ne broncha pas; et si tendue que fût l'attention de Charlotte, elle ne put soupçonner la tentation qui grondait en lui de profiter de l'aubaine qu'elle lui offrait soudain.
Ah! oui, c'eût été pour lui une fête inouïe d'écouter de la musique, seul avec cette Claude dont chaque rencontre le rendait plus follement épris, exaspérant peu à peu le désir qu'il avait d'elle, auquel il s'abandonnait, sans jamais s'être demandé où il allait et ce qu'il voulait...
D'abord parce qu'il ne luttait jamais contre son désir, surtout quand il le trouvait assaisonné par une saveur de rareté originale et neuve, qui en avivait le charme. Et c'était ici le cas.
De plus, s'il eût éprouvé quelque scrupule à entreprendre une conquête qu'il souhaitait impérieusement, ses scrupules eussent été dissipés par ce fait que Claude Suzore, si jeune fût-elle, était de taille à se défendre, mieux que la très grande majorité des femmes—et ne lui céderait qu'en connaissance de cause et de son libre consentement. Elle n'appartenait pas à la phalange des naïves brebis qui se laissent imprudemment dévorer, sans avoir vu le danger.
Il était habitué à vaincre: et son orgueil masculin, s'ajoutant à son désir, s'insurgeait devant la maîtrise d'elle-même, voisine du dédain, qu'elle lui opposait avec une tranquille désinvolture.
Vraiment, pour elle, il paraissait à peine plus qu'un étranger—ni un camarade ni un ami...—dont elle appréciait la bonne éducation, les égards courtois; qu'elle jugeait suffisamment intelligent et artiste pour causer volontiers avec lui et trouver agréable de faire de la musique; mais dont les sentiments à son égard lui étaient tout à fait indifférents.
Jamais, avec lui, elle ne montrait une ombre même de coquetterie,—il était expérimenté!—ni esquissait les moindres frais, à son endroit. Sa seule impression, elle suivait. Il avait pu la voir attentive, intéressée dans leurs causeries; ou gaiement accueillante, franche à livrer sa pensée, avec une spontanéité soudaine... C'est qu'en ces moments-là, elle était ainsi disposée; mais elle n'avait nullement cure de ses dispositions à lui...
Il eût été bien en peine de dire si elle avait conscience du charme violent qu'elle exerçait sur lui. Elle ne paraissait pas se douter qu'elle le grisait par la grâce de son jeune corps, de ses mouvements, de la moindre de ses attitudes. Elle ne semblait pas avoir soupçon, qu'en lui, l'homme était altéré, parfois jusqu'à la souffrance même, du contact de sa chair dans laquelle il avait l'envie de mordre... Que, pour lui, c'était une jouissance, le baiser qu'à l'arrivée et au départ, il mettait sur sa main; ou le frôlement passager de son bras, toujours nu sous la manche arrêtée au coude, parfois, quand elle tournait une feuille de musique ou lui indiquait quelque chose sur le cahier qu'ils regardaient ensemble. La femme qu'elle était, physiquement, lui plaisait pour le moins autant que sa personnalité morale dont l'imprévu le séduisait à un point qu'il n'aurait jamais prévu; l'éprenant d'elle comme, rarement, il l'avait été ainsi d'une femme.
Que celle-ci fût une vierge, il n'y pensait même pas, tant elle lui apparaissait l'Ève moderne, forte devant l'homme dont elle se jugeait l'égale. Avec elle, une attaque brusque, ou simplement trop franche, eût tout perdu. Il fallait sur elle une insensible emprise, et les difficultés mêmes de cette conquête le passionnaient, apportant en sa vie de blasé un intérêt nouveau.
Lola, avec sa perspicacité de petite fille rusée, avait bien deviné que la raison d'une politesse à faire, n'avait été pour lui qu'un prétexte afin de la retrouver; un prétexte ainsi qu'il s'ingéniait à en créer sans cesse, adroit comme un chasseur en quête d'une proie de haute valeur. Il était d'autant plus impatient de la revoir, d'être seul, si possible, un instant avec elle, que depuis plus de deux semaines, il n'avait pu que l'entrevoir aux vendredis de sa femme; car elle ne lui avait indiqué aucun rendez-vous pour leurs séances de musique, lui disant qu'elle était trop occupée pour l'instant; et par son attitude très naturelle, sa réserve qui arrêtait toute question comme indiscrète, elle avait rendu l'insistance impossible.
D'ailleurs, il savait bien qu'elle avait une volonté qui ne transigeait que devant son consentement...
Mais d'être ainsi privé d'elle, soudain, il devenait la bête affamée par le jeûne. Et à l'idée de se retrouver avec elle dans l'ombre d'une loge solitaire où il pourrait lui parler librement, toute prudence l'abandonnait.
Charlotte eut peut-être l'intuition de l'aubaine qu'elle lui offrait délibérément, car elle reprit aussitôt:
—Après tout, je pense qu'il vaut mieux que je parte en même temps que vous. En somme, comme vous me le faites remarquer, il s'agit d'une première. La circonstance mérite un effort...
Il eut contre elle un sursaut de colère. Si un souhait avait suffi, elle aurait été instantanément projetée vers un très lointain espace. Mais la civilisation et l'éducation avaient fait de lui un homme toujours correct; et négligemment, il répondit:
—Comme vous voudrez. Seulement, en ce cas, ayez la bonté de vous dépêcher un peu dans votre toilette; sinon pour Mlle Suzore que nous mettons hors de cause... du moins pour moi, qui souhaite connaître l'opéra en entier...
Peut-être elle avait peur qu'il ne se ravisât et ne partît sans elle pour passer un moment seul avec Claude; elle ne fut vraiment pas longue à parfaire la petite œuvre d'art que réalisait sa toilette; malgré son envie de faire mesurer à son mari, qu'elle savait connaisseur, la différence entre l'élégance raffinée d'une femme du monde et les modestes intentions d'une artiste sans fortune.
Si, vraiment, elle avait espéré triompher aux yeux de Raymond, elle dut s'avouer que son espoir était vain; Claude Suzore pouvait soutenir comparaison avec n'importe quelle brillante mondaine.
Quand la porte de la loge s'ouvrit, elle tourna la tête et se dressa.
Elle était tout en blanc, fine dans l'étoffe soyeuse qui s'attachait étroitement à la ligne du corps svelte; des roses pourpres glissées dans le satin de la ceinture... A la vue de ses hôtes, un loger sourire éclaira sa bouche et ses larges prunelles qui gardaient le reflet du plaisir d'art qu'elle venait de goûter; mais elle resta silencieuse.
Même, elle eut un tressaillement d'impatience, en entendant Mme de Ryeux dire à voix presque haute, sans souci de la musique:
—Asseyez-vous, mademoiselle, je vous prie... Tenez, ici, vous serez très bien. Il y a longtemps que vous êtes arrivée?
D'une loge voisine, on fit un «Chut!» impérieux qui saisit si fort Charlotte de Ryeux, qu'elle se tut, dominée. Son mari sourit sous sa moustache et murmura:
—Allons, Charlotte, asseyez-vous en silence pour ne pas attirer les foudres de vos voisins...
Comme si elle n'eût pas entendu, lente elle s'installait, remuant les chaises. Habilement, elle avait manœuvré de telle sorte qu'elle se trouvait placée entre Claude et son mari. Ils ne pouvaient échanger un mot qu'elle ne l'entendît. Elle était bien certaine de lui être désagréable ainsi et cette idée la réjouissait. Quant à Claude, elle semblait tout à fait indifférente à cet arrangement; déjà reprise par l'étude de l'opéra joué devant elle, la tête un peu penchée en avant, elle ne quittait pas des yeux l'orchestre et la scène.
Charlotte coula un coup d'œil vers son mari. Il était debout au fond de la loge; son regard était posé sur Claude. Et elle pensa, rageuse:
—Eh bien, qu'il la contemple!... C'est tout ce que je lui accorderai d'elle, ce soir! S'il espérait plus, je vais lui infliger un bon petit supplice de Tantale!...
Elle était si affairée dans sa surveillance qu'elle s'étonna de voir le rideau s'abaisser lentement sur la fin du premier acte, dont elle n'avait pas entendu une note.
Et aussitôt, une bruyante rumeur emplit la salle.
—Maintenant, je puis vous dire bonjour, sans me faire gronder, dit Raymond se rapprochant de Claude, lui tendant la main.
Elle donna la sienne qui était dégantée et il posa ses lèvres sur la peau tiède qui sentait la jeunesse et les fleurs, sans avoir conscience que le lent baiser qu'il y appuyait était plus long que ne l'autorisait la simple politesse. Il savait seulement qu'en lui, la tentation criait de laisser sa bouche errer follement sur le bras nu, chercher les lèvres qui, en cette minute, avaient leur mystérieux sourire.
Lola arrivait, amenant sa tante, une lourde Argentine constellée de diamants et de perles. D'autres visiteurs aussi envahissaient l'étroit salon. Mme de Ryeux ne s'appartenait plus. Obligée de recevoir ses hôtes, elle ne pouvait empêcher, entre son mari et Claude, un aparté dont il lui devenait impossible de percevoir les paroles et elle murmura à Lola:
—Va donc troubler un peu le duo, là-bas!
Ravie, Lola se rapprocha. Mais ni lui ni elle n'en parurent gênés; ils discutaient l'opéra nouveau, avec une vivacité de connaisseurs. Distraite, Claude serra la main de Lola qui, d'ailleurs, s'exclamait avec sa fougue coutumière.
—Bonjour!... Vous êtes rudement jolie avec cette robe blanche!... N'est-ce pas? Raymond.
Paisible, il dit audacieusement:
—Moi, je trouve toujours bien Mlle Suzore, car ce ne sont pas ses robes que je vois, mais elle!
—Même que vous l'aimeriez peut-être encore mieux sans robe du tout! glissa-t-elle entre haut et bas, la lèvre retroussée par un impertinent sourire.
Un éclair traversa les prunelles de Raymond. Mais il laissa passer le propos qui tombait si juste...
Claude, elle, ne paraissait pas avoir entendu. Elle s'était détournée et lorgnait dans la salle.
Sans s'occuper de Lola, Raymond se pencha vers elle et la voix assourdie lui murmura:
—Ne soyez pas farouche et laissez-moi vous dire..., vous connaissez ma frivolité... que je suis comme Lola... et vous trouve, ce soir, mieux encore que belle..., délicieuse à rendre un homme fou de désir...
Elle eut un mouvement. Il continua.
—Non, ne bougez pas... Je sais qu'en ce moment vous avez des yeux irrités qui me regarderaient durement, une bouche dédaigneuse prête à me jeter de sévères paroles... Alors j'aime beaucoup mieux voir votre nuque dont j'adore la ligne fière... Devinez-vous que je suis ravi de vous avoir ainsi, ce soir, mais exaspéré de n'être pas seul pour entendre la musique avec vous...
—Vous êtes trop exigeant! dit-elle; et l'indéfinissable sourire errait sur sa bouche.
Il allait répondre. La voix haute de Charlotte appela:
—Raymond, n'avez-vous donc pas vu entrer Mme Alviradès?... Je ne crois pas que vous soyez venu la saluer...
Il étouffa une exclamation de colère, mais maître de lui-même, se rapprocha un peu du groupe des hôtes de sa femme, disant de sa manière caressante:
—Aurais-je vraiment été aussi coupable avec Mme Alviradès?... J'en serais bien confus!... Madame, s'il en est ainsi, veuillez agréer mes très humbles excuses.
Il s'inclinait galamment sur la grosse main alourdie par les bagues, puis échangea quelques shake-hands ou saluts avec les visiteurs qui bavardaient dans le petit salon de la loge. Et cependant, une révolte furieuse bondissait en lui parce que les brefs instants de l'entr'acte filaient et qu'il ne pouvait en profiter près de Claude, demeurée assise un peu à l'écart, au premier rang de la loge.
—Est-ce que l'on ne sonne pas la fin de l'entr'acte? dit quelqu'un.
Il ne répondit pas; résolu, il revenait vers Claude; et presque violemment, sous la tension de ses nerfs, il demanda:
—Pourquoi est-ce que vous ne m'indiquez aucun rendez-vous pour faire de la musique? Serions-nous donc fâchés?
—Fâchés?... Oh! non... A quel propos, le serions-nous?
—Est-ce que je sais?... Mais alors je ne comprends pas pourquoi vous m'éloignez. Qu'ai-je fait?
—Rien! oh! rien... Je vous en prie, n'imaginez rien!... Je vous ai dit ce qu'il en était. En ce moment, je suis trop occupée... Je prépare plusieurs concerts. Toutes mes heures sont remplies... Je ne puis vous recevoir...
Toujours cette même raison qu'elle lui présentait, évidemment très plausible... Alors, pourquoi se refusait-il à l'admettre? Pourquoi cette obscure et invincible certitude qu'elle se dérobait, l'écartant par un prétexte. Et avec une sorte d'autorité frémissante, il lui murmura, se penchant vers elle:
—Donnez-moi vos yeux que j'y lise la vérité... Car je ne vous crois pas! Je ne peux pas...
Lentement, elle tourna la tête vers lui... Les prunelles de sombre velours avaient leur regard de sphinx. Elles souriaient un peu moqueuses, affolantes par leur mystère, brûlantes de la flamme qui semblait irradier tout le visage.
—Voici les yeux demandés, fit-elle légèrement.
Dans la pénombre de la loge, leurs regards se croisèrent; et dans tous deux, un éclair luisait...
La sonnerie de l'entr'acte éclatait, stridente, en marquant la fin.
—Raymond! appela Charlotte; voulez-vous reconduire Mme Alviradès jusqu'à sa loge?
Il obéit, se maîtrisant encore une fois. Quand il revint, le rideau se relevait. Claude, assise près de son hôtesse, regardait vers la scène et ne se détourna pas au bruit de la porte. Lui reprit sa place au fond de la loge.
Bien vite, il avait pénétré les machiavéliques intentions de sa femme qu'il avait vue à l'œuvre maintes fois, en semblable occurrence. Mais, peu à peu, un énervement s'exaspérait en lui, devant cette impossibilité de jouir de la présence de Claude pendant cette soirée... Comment avait-il pu espérer qu'il en serait autrement?
C'est qu'aussi, il ne prévoyait pas cette attitude nouvelle de Charlotte. Sûrement, sa malveillance avait été mise en éveil; et il la connaissait trop bien pour ne pas prévoir la petite guerre, voilée et incessante, qu'elle lui déclarait et qu'il avait espéré éviter, en ne trahissant rien de sa folle attirance vers Claude Suzore.
Même par la musique, il ne pouvait plus se distraire, les nerfs à vif. En vain, il essayait de s'intéresser à l'œuvre qui se jouait devant lui. Les sons n'arrivaient qu'à bercer sa fièvre sinon à l'aviver; tandis qu'il demeurait dans l'ombre, les yeux arrêtés sur le troublant visage qui ne livrait rien des secrets de l'âme. Pourrait-il, pendant les brèves minutes du prochain entr'acte, obtenir d'elle ce rendez-vous prochain qu'il voulait impérieusement?... Rien n'était moins sûr... Alors il se réfugiait dans l'idée qu'il aurait un retour solitaire avec elle, quand il la reconduirait; car il ne la laisserait pas regagner seule les lointaines régions de Charonne... Ah! quelle ivresse ce serait de la voir enfin librement!...
L'acte finissait dans un bruit d'applaudissements, dont il eût été bien empêché de dire le pourquoi. Allait-il cette fois pouvoir mieux lui parler?... Elle causait avec Charlotte, s'amusant à regarder dans la salle, sans quitter sa place...
Par bonheur, Lola reparut, suivie de visiteurs masculins; et elle s'écarta pour lui céder sa place près de Charlotte, que ses hôtes absorbèrent aussitôt.
Elle se trouvait debout près de lui. Il avait quelques minutes, tandis que les propos se croisaient. Alors, hardiment, il pria de cet accent de gaminerie câline qui, déjà, lui avait permis tant d'audacieuses paroles:
—Puisque nous ne sommes pas brouillés, laissez-moi vous faire une petite visite en attendant que nous recommencions la musique. Je m'ennuie horriblement de vous, de nos causeries, de nos disputes, de notre thé, après le travail... Ne plus vous voir, je ne croyais pas que ce me serait une pareille privation!... intolérable... Il me semble que je suis mort... un corps sans âme.
Elle avait aux lèvres son étrange sourire et haussa un peu les épaules, railleuse...
—Vous avez cependant la mine d'un homme très vivant.
—Ah! vous riez!... et vous vous moquez! C'est pourtant la simple vérité que je vous dis là! Mon fantôme continue son existence coutumière. Mais mon vrai moi est tout occupé à vous chercher, à vous attendre, à vous désirer...
Il corrigea aussitôt, très naturel:
—A désirer votre présence...
—Ma présence? Mais vous l'avez eue encore, il y a dix jours, chez Mme de Ryeux...
Il eut un geste d'irritation.
—Au milieu de plus de cinquante personnes... Or j'ai pris, cet hiver, l'habitude de vous avoir un peu à moi tout seul... et tant pis!... je ne puis plus m'en passer... Je vous en prie, soyez bonne!... Dites-moi où, et quand, je pourrais aller vous voir un peu...
Elle ne répondait pas; et en lui, s'exaspéra la fièvre de l'impatience, car les minutes lui étaient comptées. Déjà, Lola, taquine, il le devinait, revenait fureter autour d'eux. Tout haut, alors, il interrogea, d'un ton de politesse simple:
—Vous avez des concerts, ces jours-ci?
—La semaine prochaine, mardi...
—Où donc?
—Salle Gaveau...
—Le soir?
—Non, à quatre heures, je crois... C'est pour une œuvre de bienfaisance patronnée par beaucoup de nobles dames...
—Tant mieux, ce me sera une occasion d'aller vous écouter... Je suppose qu'ensuite, il sera permis d'aller vous féliciter au foyer?...
—Oh! bien entendu, les artistes, ces jours-là, appartiennent au public...
Un apaisement brusque se fit en lui. Il la verrait mal; mais enfin il la verrait... Il pourrait lui parler, sans odieuse surveillance. Mme Ronal, trop occupée, ne l'accompagnait jamais...
Lola continuait à bavarder, restant près d'elle qui avait repris sa place.
—Allez-vous samedi au Vernissage? mademoiselle Suzore.
—C'est bien chic pour moi, le Vernissage! Pourtant, j'irai peut-être y faire un tour à la première heure...
Elle s'arrêta. Les yeux de Raymond de Ryeux cherchaient les siens, tout pleins d'une impérieuse prière dont elle percevait bien le sens... Charlotte et ses hôtes se mêlaient à la conversation. Il fit un adroit mouvement qui l'isolait de leur groupe; et debout près d'elle, comme s'il observait la salle, il jeta hâtivement:
—Laissez-moi vous retrouver au Vernissage! A quelle heure y serez-vous?
—Oh... pour l'ouverture, je pense. Si nous sommes destinés à nous rencontrer, vous me verrez avec mon amie, Lily Switson, et son fiancé. Tous deux exposent et insistent pour m'emmener...
Il eut cette contraction de colère qu'elle lui connaissait bien quand elle le bravait.
—Ce n'est pas ainsi que je veux vous voir... Et vous le savez bien! Donnez-moi quelques-uns de vos instants, pour moi seul... où vous voudrez... au Salon... au Bois... en attendant que, de nouveau, vous m'ouvriez le cher studio...
Sans un mouvement, elle entendait les mots que la voix assourdie martelait. Sa main distraite jouait avec des pétales tombés d'une rose de pourpre sombre, placée dans sa ceinture. Sous l'ombre des boucles, les yeux avaient une mystérieuse profondeur et l'expression du visage était si étrange...
Il se pencha comme pour prendre la lorgnette posée sur l'appui de velours de la loge.
—Je ne vous demande rien d'extraordinaire. Pourquoi ne consentez-vous pas, tout simplement, à une chose si naturelle?
Elle dit, l'accent singulier et songeur:
—C'est vrai, vous ne demandez rien d'extraordinaire... Eh bien, je verrai si je peux me rendre libre un matin...
Une détente de nouveau apaisa son énervement. Il reposa la lorgnette qu'il avait au hasard promenée à travers la salle et laissa les autres hommes se rapprocher d'elle et lui parler,—très empressés. Maintenant qu'il avait un peu d'espoir, arrivé en somme à ses fins, il reprenait l'entière possession de lui-même; et, au dernier entr'acte, il sortit pour aller, à son tour, remplir des devoirs de politesse. Encore un peu de patience; et puis, la pièce finie, Charlotte reconduite, il remmènerait Claude dans la nuit. Alors, il achèverait de gagner sa cause.
Ce soir-là, il eût été bien en peine,—lui, le fervent mélomane!—de dire la valeur qu'il trouvait à l'œuvre dont la représentation se terminait, quand les applaudissements saluèrent le nom de l'auteur, jeté au public.
Debout, il posait les mantes de soie sur les épaules de sa femme et de Claude...
La jeune fille le remercia d'un signe de tête; puis, très polie, exprima à Charlotte son plaisir de connaître, grâce à elle, dès le début, l'opéra nouveau. Charlotte, alors, eut un accès d'amabilité dû à son instinct de femme du monde consommée.
—Mademoiselle, j'ai été charmée de vous avoir et je suis ravie que cette œuvre vous ait intéressée. Maintenant, allons vite retrouver l'auto, que nous vous reconduisions sans tarder...
Raymond tressaillit. Domptant d'un rude effort de volonté, le frémissement de sa voix, il dit:
—Il est bien inutile, Charlotte, que vous alliez à Charonne. Je vous déposerai en passant et accompagnerai Mlle Suzore chez elle.
Elle riposta, avec son petit rire aigu:
—Ce ne serait peut-être pas très convenable, et Mme Ronal ne voudrait plus, une autre fois, nous confier Mlle Claude. Je ne suis pas fatiguée.
Raymond de Ryeux mordait si violemment sa lèvre qu'une goutte de sang y jaillit. Un besoin aveugle criait en lui d'user de son autorité maritale et de commander à Charlotte de rentrer. Mais c'eût été une folie qui pouvait être aussi mal prise par Claude elle-même que par sa femme.
Et discipliné par l'expérience, il n'insista pas, malgré la furieuse révolte qui grondait en lui. Il mit les deux femmes en voiture et s'assit devant elles. Pendant le trajet, même il sut causer avec une aisance qui semblait affirmer une parfaite liberté d'esprit. Mais une lueur d'orage flambait dans les prunelles que, dans l'ombre de la voiture, il ne détachait point du visage qui avait, singulièrement accentué, son caractère de sphinx. Seulement, dans les yeux, luisait une brûlante clarté dont le reflet baignait tout le visage. Elle parlait peu, laissant monologuer Charlotte qui donnait, avec l'autorité de l'incompétence, son appréciation sur l'opéra entendu.
Quand il descendit pour l'accompagner jusqu'à la grille du dispensaire, il fut enfin seul une minute avec elle. Alors, hâtivement, il dit, une impérieuse prière dans la voix:
—A samedi, n'est-ce pas?... Au Vernissage... Je surveillerai l'entrée, dès la première heure de l'ouverture...
—Si vous voulez, oui, au Vernissage, vers dix heures... Je pense bien que j'irai...
Elle lui tendait sa main nue. Il l'effleura d'un baiser. Elle se détourna, car la grille s'ouvrait. Et la porte retomba derrière elle.
XIX
Et voici que le printemps était tout à fait venu... Un printemps hâtif et chaud qui faisait craquer l'écorce des bourgeons, gonflés de sève, et illuminait de la poésie du renouveau, même les vulgaires pentes des fortifications, vêtues merveilleusement d'herbe fraîche.
Dans le jardinet du dispensaire, un lilas épanouissait des thyrses odorants; des mères de famille alignaient leurs petites têtes sages le long des plates-bandes où foisonnaient les violettes plantées par Claude, auprès des primevères dont les pétales se chauffaient au soleil printanier.
Étrangement, Élisabeth Ronal jouissait de cette fraîcheur de la lumière et des parfums, épandus dans l'air tiédi. Et elle en jouissait avec une intensité imprévue chez une femme aussi absorbée, par tant de multiples obligations. Mais toujours elle avait été ainsi, subissant, en tout son être, le charme du renouveau, avec une joie enivrée, aux jours de sa jeunesse; puis désespérément quand, si vite, étaient venues les heures cruelles.
Avec les années, peu à peu, l'apaisement s'était fait; à vivre hors d'elle-même, détachée de sa propre peine, Élisabeth avait du moins trouvé la paix; et sans souffrance, ni amertume, ni regret même, elle pouvait contempler le radieux éveil de l'année.
Ce soir-là, le dîner fini, avant de commencer sa tâche de comptes et d'écritures, elle s'accordait un instant de repos.
La tête appuyée sur le dossier de son fauteuil de paille, elle songeait, regardant la nuit limpide et veloutée. Accoudée à la fenêtre, le visage appuyé sur ses mains jointes, Claude, elle aussi, contemplait le beau ciel où flambaient les premières étoiles; et son profil se détachait, tout blanc, sur l'ombre, éclairé par le reflet du croissant d'or pâle qui montait dans le sombre azur.
Et soudain, brusquement, le regard d'Élisabeth fut frappé de l'expression de ce profil que la volonté ne surveillait pas... Invincible, la certitude s'abattait sur elle que cette expression-là était neuve, sur le visage de Claude. Souvent elle l'avait vue ainsi, rêver ou réfléchir devant la nuit; mais alors, ses traits n'étaient pas ceux qu'elle distinguait ce soir.
Une anxiété bizarre l'étreignit écrasant ce charme de la nuit printanière qu'une minute avant elle savourait si profondément... Car ce n'était pas la première fois, que, depuis quelques semaines, Claude éveillait en elle un indéfinissable souci, une sourde inquiétude née de menus incidents, d'observations où l'évidence l'avait amenée, guidée par le sens intuitif, si développé chez elle.
Silencieusement, de nouveau, elle se prenait à l'étudier... Et des profondeurs du passé, tout à coup, une image jaillit dans sa mémoire... Jadis, à la mère de Claude, elle avait vu cette expression... Comme toutes deux ainsi se ressemblaient!
Vivant dans son souvenir, ressuscitait le visage passionné de l'amie d'enfance, dont la destinée avait été si lamentable... Folle créature d'amour qui avait brûlé sa vie. Au temps de leur commune jeunesse, quand toutes deux étaient des gamines de dix-huit à vingt ans, plus tard pendant ses quelques années de mariage dans le milieu de province où elle étouffait, la mère de Claude avait eu, à certaines heures, graves pour sa destinée, ce visage ardent, sombre, volontaire, où semblait palpiter une âme frémissante.
Mais Claude devait être autrement trempée que sa mère, élevée en enfant gâtée, sans protection maternelle, dans un milieu d'artistes, très bohème; puis transplantée par un mariage imprévu dans une rigoriste famille provinciale d'où, incapable de s'acclimater, elle s'était échappée pour retrouver sa carrière d'artiste.
Claude, elle, avait grandi dans une autre atmosphère. Elle savait qu'envers elle-même, envers les autres, elle avait des devoirs. Depuis des années, elle était habituée à les respecter. Et Élisabeth était sûre qu'elle les respectait...
Alors, pourquoi cette crainte, qui, tout à coup, l'envahissait, lui donnant l'impérieux désir de lire dans l'âme, dans la pensée jalousement closes?
Qu'avait cette petite fille?...
Voici qu'Élisabeth en arrivait à se demander si, dans son respect de la liberté individuelle, elle avait assez étroitement veillé sur la jeunesse de l'enfant qu'elle avait promis de considérer comme sienne... Peut-être, elle s'était trop laissé absorber par la tâche de charité à laquelle elle s'était vouée... Venir en aide à ceux qui ne la touchaient pas, c'était bien. Mais son premier devoir, le plus rigoureux, n'était-il pas envers Claude dont elle avait accepté la responsabilité...? Les jeunes, après tout, si éclairée qu'on ait essayé de rendre leur conscience, peuvent se tromper. Elles ont besoin d'être encouragées, soutenues, surtout quand elles traversent la troublante crise de la jeunesse...
Est-ce que, dans son passé, Élisabeth ne retrouvait pas des heures qui bouleversaient divinement—mais combien dangereusement aussi,—son âme de jeune fille..., qui, en somme, l'avaient jetée, avec une confiance enivrée, vers celui qui allait broyer son bonheur...
Aussi, elle savait...
Claude n'avait pas bougé. Le profil gardait la même ligne, durcie par l'effort de la pensée ou de la volonté. Élisabeth s'approcha et, doucement, mit la main sur son épaule.
La jeune fille eut un tressaillement et tourna la tête vers son amie. Une clarté brûlait au fond de ses prunelles, si ardente qu'Élisabeth en fut saisie.
Un silence d'une seconde; puis Mme Ronal interrogea simplement:
—Claude, ma petite, qu'y a-t-il?... Qu'est-ce que tu as?
Avant même d'avoir fini de parler, elle sentait Claude moralement cabrée, prête à la résistance.
—Moi?... Mais je n'ai rien... Que voulez-vous que j'aie? Élisabeth.
Avec sa douceur ferme, la jeune femme continua:
—Je l'ignore... Mais j'ai l'impression... certaine, que tu as des désirs ou des soucis..., peut-être simplement un souci qui fait que tu n'es plus... toi...
Dans la pénombre, Élisabeth vit frémir un peu les mains jointes sur l'appui de la fenêtre. Mais Claude eut un petit rire sec.
—Élisabeth, est-ce bien vous, qui vous laissez emporter par l'imagination? Je ne suis plus moi?... que suis-je donc?
—Une créature troublée par...
—Élisabeth!
L'accent était aussi impérieux que si Mme Ronal eût voulu violer le secret de sa pensée. De nouveau, la jeune femme mit la main sur l'épaule de Claude.
—Ne te défends pas, Claude. Tu sais bien que je respecte trop ta conscience et ta liberté, pour te demander ce qui te préoccupe, si tu préfères en garder le secret. Mais, en amie, avec toute ma tendresse, mon dévouement... et aussi toute mon expérience, forcément supérieure à la tienne, je viens à toi, parce que, peut-être, je pourrais t'être une aide, d'une façon ou d'une autre.... Nous ne causons plus jamais cœur à cœur, et je crois que c'est dommage pour nous deux, pour notre affection...
—C'est que l'une et l'autre, nous sommes trop occupées, Élisabeth; pour la causerie intime, il faut des âmes plus recueillies que les nôtres, absorbées par trop de travail.
—Est-ce là vraiment la raison?... Le crois-tu? Claude.
—Il y a, sans doute, aussi, que les années venant, nous nous replions sur nous-mêmes.
—Il a été un temps, ma chérie, où devant moi, tu pensais tout haut, parce que tu me considérais comme une autre toi-même; sans doute, tu comprenais mieux alors combien je t'aime, toi, ma «petite»,... avec quel souci de tout ce qui te touche... Et tu venais à moi, confiante, comme tu ne le fais plus... Pourtant, je suis toujours la même et mes sentiments pour toi n'ont certes pas changé... Alors, pourquoi m'apportes-tu la tristesse... imméritée, de te voir devenir autre avec moi?...
—Élisabeth, ma chérie, ne vous faites pas de peine pour cela, je vous en supplie... Oui, j'ai vieilli dans le sens où je vous disais tout à l'heure... Je ne peux plus avoir avec vous mon abandon de petite fille... Je ne peux plus... Mais je vous aime toujours fort... bien fort!
Des notes tendres adoucissaient soudain le grave contralto de Claude. Pourtant le visage de Mme Ronal ne s'éclaira pas.
—Que tu m'aimes... je n'en doute pas... Mais je ne suis plus la grande amie à qui tu avais toujours besoin de te confier... Et je cherche pourquoi...
—Élisabeth, oh! Élisabeth, ne cherchez pas! Je ne me confie à personne... C'est vrai, maintenant, moi seule, j'entre dans mon jardin secret. Même devant vous, livrer ma pensée intime, cela me serait aussi impossible que de me mettre nue sous votre regard...
—Claude, Claude, tu dis des folies!... Oh non! tu n'es plus toi!
Claude ne répondit pas. Élisabeth comprit qu'elle réfléchissait. Dans la nuit, son visage apparaissait si ardent et grave...
Au bout d'un instant, elle reprit et son accent était bizarre:
—Que trouvez-vous donc que j'étais? Élisabeth.
—Une vaillante, qui rencontrait la joie dans l'existence laborieuse, droite, généreuse, qu'elle vivait...
—Eh bien?...
—Eh bien, cette joie, j'ai... l'impression... pour ne pas dire la certitude... que tu ne la possèdes plus... ou qu'elle ne te suffit plus... Alors, je voudrais connaître le pourquoi... car je m'inquiète pour ton bonheur...
Encore une fois, Claude ne répondit pas. Les mains croisées derrière la nuque, elle demeurait immobile, adossée au mur, dans le cadre de la fenêtre. Ses yeux contemplaient le ciel paisible. Silencieuse aussi, Élisabeth l'observait; et presque effrayée, elle remarquait le caractère de beauté tragique et ardente qu'avait le jeune visage, dans la pénombre. Ce n'était plus un visage d'écolière studieuse, uniquement absorbée par des travaux intellectuels et artistiques; mais un visage de femme, modelé par une vie intense.
Brusquement, soudain, elle parla:
—Élisabeth, au lieu de regarder ainsi dans mon présent, cherchez dans votre passé de jeune fille... Il n'est pas possible que vous n'y trouviez pas des heures comme celles que je traverse en ce moment... où l'on souhaite... confusément... tout! et même l'impossible!... où l'on a la soif dévorante d'être emportée loin du milieu où l'on étouffe...
—Un milieu où tu étouffes!... Mais, Claude, tu as la vie utile, intelligente... et combien indépendante... Presque, je dirais trop indépendante...
Sourdement Claude jeta:
—Oui, si je n'étais qu'un cerveau, elle me suffirait sans doute... Mais je ne suis pas uniquement un cerveau...
—Tu as un cœur, oui... Peut-être, il a des exigences que toi et moi, jusqu'ici, nous ignorions... Mais tu es bien trop jeune pour craindre qu'elles ne soient pas comblées. Si c'est... pour ta souffrance!... l'amour que tu appelles, il ne viendra que trop tôt!...
—L'amour! interrompit-elle avec une sorte de violence contenue... Oh! non, Élisabeth, grâce à votre influence, je n'en ai ni le désir,... ni le goût!... Je veux me garder... pour moi-même!
—Alors, Claude, que réclame ton cœur?... De la tendresse?... J'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour qu'il ne se sentît pas dénué.
Un frémissement avait passé dans la voix d'Élisabeth. Une douceur détendit, une seconde, le visage sombre de Claude.
—Oui, vous avez été, pour moi, une amie incomparable... Plus même qu'une amie!... Ce n'est pas votre faute... c'est celle de ma nature si, maintenant, la vie que je mène ne me satisfait plus... Si je me fais l'impression d'être une créature serrée dans des vêtements trop justes et qui sait qu'un mouvement un peu vif suffirait à les déchirer!
Élisabeth passa la main sur son front. Plus profond encore que de coutume, était son clair regard. Puis, lentement, elle interrogea:
—Alors, quoi?... Que veux-tu?
—Rien, je ne demande rien... Vous m'avez si bien dressée...
—Oh! dressée!...
—Mettons, élevée... que j'essaie encore de ne pas faire ces mouvements qui briseraient mon enveloppe de devoirs!... Oh! ces devoirs que je rencontre partout... toujours! que je rencontre autour de moi, devant moi, depuis ma jeunesse!... Maintenant, il me faut autre chose, il me faut plus!... Des devoirs, soit... Mais pas des devoirs seulement!!...
—Claude, tu déraisonnes!
Elle haussa les épaules.
—Peut-être!... Je vous effraie?... Moi, je ne me reconnais plus... Non seulement, il me vient l'horreur de notre vie régulièrement enserrée dans les liens que vous appelez des devoirs, mais l'horreur même de notre quartier de pauvres, des misères, des laideurs que j'y coudoie!...
—Claude, pourtant, tu les as aimés, tous ces pauvres que tu aidais à soulager...
—Je les plains, oh! de toute mon âme!... Je voudrais pouvoir secourir toutes leurs détresses... Mais je ne suis pas vous, Élisabeth... Je ne suis pas Sonia... Je me refuse à me donner à eux!... Je suis devenue furieusement égoïste... Je veux savourer ma jeunesse, ma précieuse jeunesse! qui passera si vite! Je veux, autour de moi, de l'élégance, de l'harmonie, de la beauté!...
—Claude, je ne te fais pas l'injure de supposer que c'est le spectacle des milieux de luxe où t'a conduite ta carrière, qui t'a soudain transformée ainsi...
—Peut-être plus que vous ne pouvez l'imaginer, Élisabeth, il m'a été mauvais de respirer une atmosphère où je sentais trop bien que... tout mon être se serait épanoui, comme les plantes croissent dans la lumière... sans entraves!... Certes oui, mon cerveau est libre, oh! bien libre!... à un point qui m'effraie... qui vous épouvanterait peut-être aussi, s'il vous était donné d'y lire... Mon cœur aussi est libre! Mais les circonstances font que ma vie ne l'est pas... Ah! quand je pense à tout ce que je pourrais, si je n'étais captive de ma pauvreté...
—Claude, ma petite, qui donc est jamais libre! Quelle crise traverses-tu là? Puisque ton existence ne saurait être autre, pourquoi ne l'acceptes-tu pas, bravement, telle qu'elle est et s'impose à toi?
—Il me semble que c'est ce que je fais, du moins, ce que je m'applique à faire! interrompit Claude, presque hautaine...
—Dans cette existence contre laquelle tu te révoltes, il t'est donné pourtant de mettre des jouissances d'art et de pensée, de te créer un bonheur dû à la valeur morale que tu acquiers par ton effort...
—Oh! valoir!... Je ne tiens plus à valoir. Cette vanité-là m'est devenue indifférente!
Mme Ronal ne répondit pas. Certes elle était forte durant l'épreuve; elle l'avait prouvé. Mais aux dernières paroles de Claude, à leur accent surtout, elle avait tressailli comme devant la certitude d'un danger jusqu'alors pressenti seulement...
Quel était au juste ce danger que son intuition devinait menaçant Claude? Et pouvait-elle l'écarter? protéger, même malgré elle, cette enfant qui, soudain, semblait s'abandonner?... A coup sûr, il ne fallait pas heurter sa révolte; mais se taire, observer, agir seulement si la nécessité s'en imposait...
Et elle ne releva pas l'aveu qui venait peut-être d'échapper à Claude.
L'une près de l'autre, elles demeuraient silencieuses dans le cadre de la fenêtre, enveloppées par la sérénité de la nuit limpide où se perdait la lointaine rumeur de Paris. Aucun bruit autour d'elles. Leur humble quartier dormait; les travailleurs oublieux de leur lassitude, dans la mort bienfaisante du sommeil.
Sous leur regard, le petit jardin allongeait, paisible, son unique allée, à l'ombre du lilas qui distillait sa senteur, dans l'air fraîchi. Sur le sable, des cailloux luisaient, un peu humides, dans la lueur d'argent du croissant lunaire.
Une horloge invisible sonna dix coups. Claude se dressa, tressaillante, comme une créature qui se réveille.
—Entendez-vous? Élisabeth. Il est déjà tard!... Ma chère grande amie, vous vous plaignez de mon manque de confiance... Et voyez tout ce que je viens de vous dire... bien inutilement.
—Inutilement... pourquoi?
—Parce que je vous ai, je le vois, tourmentée... Et à quoi bon!... Ce soir, j'avais sans doute les nerfs... irrités; et je leur ai dû de vous dire des choses stupides... Vous le savez bien, Élisabeth, qu'il y a des moments où je suis mauvaise!... Ne vous inquiétez pas pour moi... Du moins, pas encore!... Mon orgueil de femme est si fort!... Ah! je vous jure qu'il me garde bien!
—Oui, je le crois..., dit lentement Mme Ronal. Mais combien de temps te gardera-t-il?...
Elle leva les épaules; et l'accent indéfinissable, elle prononça:
—Toujours, j'espère... Mais, Élisabeth, parlons de choses sérieuses... Tantôt, j'ai vu Rita. Elle me propose de faire partie d'une tournée d'une dizaine de jours, très avantageuse, très brillamment composée, dans quelques grandes villes du Midi, Nîmes, Avignon, etc., où il lui a été demandé de chanter... Cela me tente beaucoup d'accepter... Mais j'ai dit à Rita que je désirais votre avis, bien entendu...
—Eh bien, demain, à tête reposée, nous étudierons la question, fit doucement Élisabeth. Ce soir, il me faut beaucoup travailler. Pourrais-tu m'aider en transcrivant ces fiches?...
—Je suis toute à vous, Élisabeth.
Et silencieuses, elles se mirent à remplir leur tâche.
XX
La vieille Mme de Ryeux avait écrit:
«Ma chère enfant, dimanche, Monseigneur de Bécel, notre ami, veut bien assister à la consécration de la Vierge que je viens d'offrir à l'église du bourg. Pourriez-vous jouer du violon à la grand'messe et au salut? Pour le cachet, nous nous arrangerons toujours. Si, comme je l'espère, vous consentez, arrivez donc à Chantilly dès samedi, pour dîner. Vous coucherez et profiterez ainsi un peu de la campagne. Dites au Docteur que, si elle est libre, elle me ferait bien grand plaisir en vous accompagnant.
«J'attends votre prompte réponse, ma chère petite, et vous envoie mon souvenir.
«Marquise de Ryeux»
Entre ses doigts distraits, Claude tordait la lettre, hésitante... Non sur sa réponse, quant au concours musical qui lui était ainsi demandé, mais au sujet de l'hospitalité qui lui était offerte.
Qui trouverait-elle à la Saulaye?... Des hôtes peu distrayants, sans doute, des abbés, des vieilles dames, Monseigneur peut-être déjà... Mais ce n'était pas cette pieuse société, si peu attirante lui semblât-elle, qui rendait sa volonté indécise. C'est une autre présence qu'elle redoutait. La Saulaye était bien près de Chantilly, où Raymond de Ryeux avait son écurie de courses... Et puis, pour la cérémonie qui la préoccupait, Mme de Ryeux voudrait sûrement avoir son fils et sa belle-fille...
Alors, il était presque inévitable qu'elle le vît...
Une bouffée de sang lui empourpra les joues. Soudain, elle avait, aussi vivant que s'il se fût dressé devant elle, la vision du visage qui devenait, pour elle, une hantise, dont le regard la frôlait comme le jet d'une flamme. Et un geste de colère lui échappa.
—Ah! çà, est-ce que, maintenant, j'aurais peur de lui?... Moi!... Quelle lâcheté!
Instinctivement, elle avait rejeté en arrière sa tête volontaire; et les sourcils rapprochés, elle bravait en sa pensée, le regard audacieux:
—Je le sais bien qu'il me voudrait!... Mais moi, je ne me livrerai pas... Et il faudra que, bon gré mal gré, il s'en convainque!
Immobile, elle regardait durement son image, reflétée par la glace... Où allait-elle? Depuis quelques semaines, si forte, s'accusait en elle, cette impression que, du sommet où l'influence d'Élisabeth l'avait élevée, elle était en train de descendre un chemin... Une pente qui exerçait sur elle l'attirance du vertige... Une pente lumineuse, parfumée, au pied de laquelle, peut-être, il y avait un gouffre dont elle n'avait pas peur.
Tout à coup, voici qu'elle allait dans la vie comme une créature éblouie par le soleil, apparu soudain entre des nuées qui se sont déchirées. Derrière elle, son passé d'étudiante studieuse, éprise de beauté morale. Puis, en avant, sa carrière d'artiste où des routes nouvelles s'ouvraient, vers lesquelles bondissaient les aspirations folles qu'une rafale de tempête semblait soulever en elle. Et ces routes apparaissaient cernées de fleurs jusqu'alors inconnues à elle, dont la senteur était grisante à faire défaillir la plus forte volonté.
Maintenant, dans sa vie quotidienne, elle avait l'impression de se mouvoir avec des gestes machinaux, ceux auxquels, depuis sa jeunesse, elle avait été habituée..., sa volonté tendue pour dissimuler à tous, surtout à Élisabeth, sa faillite morale, la disparition de la vaillante Claude qu'elle avait été...
A personne au monde, encore... elle ne l'eût avouée, cette faillite...; ou n'eût permis qu'on la lui montrât... Mais avec elle-même, jamais elle ne rusait, et elle était bien trop clairvoyante pour ne pas discerner même ce qu'elle ne voulait pas préciser, peut-être par une sorte de pudeur.
Les dents serrées, elle murmura:
—Oh! c'est odieux d'être ainsi obsédée par la pensée d'un être qui vous est étranger! Qu'a-t-il donc de plus que les autres pour avoir ainsi pu arriver à me changer!...
De la Claude d'autrefois, que restait-il en elle?... Son orgueil,... comme elle l'avait dit à Élisabeth; son inflexible orgueil qui peut-être!... oui, peut-être?... l'aiderait à remonter la pente... Cet orgueil, qui impérieusement, n'admettant pas qu'elle se dérobât, lui fit envoyer une acceptation complète à l'invitation de Mme de Ryeux.
Et le mot de consentement écrit, en elle, alors, une allégresse folle s'épanouit...
Quand, huit jours plus tard, elle descendit du train à Chantilly, une voiture l'attendait devant la gare; non pas une auto. La vieille Mme de Ryeux restait fidèle aux habitudes de sa jeunesse.
La victoria partit. Au trot rapide du cheval, Claude fut emportée à travers la campagne printanière que poudrait d'or la lumière d'un couchant splendidement paisible. Et soudain, une brusque détente apaisa la fièvre qui, toute la semaine, avait brûlé ses nerfs. C'était exquis, ce silence, ce calme, cette fraîcheur autour d'elle, cette brise tiède sur son visage... Elle ne pensait plus... Pour un instant, rien n'existait plus pour elle que la sérénité de ce crépuscule de mai, que l'immensité de ce grand ciel nacré; que la verdure frissonnante de la forêt qui épandait dans l'air des senteurs de terre et de feuilles nouvelles.
Mais les tourelles de la Saulaye apparurent, brisant le charme. Claude arrivait. Qui allait-elle trouver?
La voiture roula sous les arbres de l'avenue d'entrée, fit demi-tour et vint s'arrêter au pied du large escalier qui descendait de la terrasse, allongée devant les appartements du rez-de-chaussée.
Près d'une haie d'orangers, toute seule, la vieille marquise tricotait.
Toute seule!... Une pensée jaillit dans le cerveau de Claude:
—S'il ne doit pas être là, pourquoi suis-je venue?
Tout de suite, sa volonté se raidit, imposant silence à sa pensée; d'un geste de colère contre elle-même, sa main se crispa sur son ombrelle.
Au bruit de la voiture, Mme de Ryeux avait relevé son bon visage aimable. Elle tendit ses deux mains à la jeune fille.
—Ma chère petite, que vous êtes gentille d'être venue!... Vous me faites grand plaisir. A tous mes hôtes, j'ai annoncé une belle surprise pour demain; c'est vous!...
Elle riait un peu, enchantée de son idée...
Et Claude, malgré elle, se demandait qui étaient ces hôtes?
—Vous avez eu un bon voyage?... Oui... Eh bien, maintenant, je vais vite vous faire montrer votre chambre, car nous dînons à 7 heures juste. C'est l'heure de Monseigneur, qui est arrivé tantôt...
Tout en parlant, elle avait appuyé la main sur un timbre placé près d'elle, sur la table de jardin. Une femme de chambre apparut.
—Sophie, conduisez Mlle Suzore à sa chambre. Ma petite amie, excusez-moi de ne pas le faire moi-même. Mes vieilles jambes redoutent les étages; et ma belle-fille, que j'espérais cet après-midi, n'est pas encore arrivée pour me remplacer dans mon rôle de maîtresse de maison. Son mari devait l'amener en auto. Peut-être ne viendront-ils que demain matin, pour la messe...
Une flambée rose était montée aux joues de Claude. Elle eût été seule qu'elle eût voilé son visage de ses mains, pour dissimuler cet aveu de sa faiblesse: comme elle eût voulu cacher, à son impitoyable conscience, la terrible joie qui, soudain, faisait battre son cœur à larges coups.
Heureusement, elle n'avait pas le loisir de penser. Tout juste, le temps lui était donné de revêtir sa robe blanche du soir; et elle était à peine prête, quand sonna le coup de cloche, avertisseur du dîner.
Dans le salon, la plupart des hôtes de Mme de Ryeux étaient déjà réunis, les vieilles dames prévues, ses parentes; deux d'entre elles, flanquées de leurs demoiselles de compagnie, correctes, austères et effacées; puis, trônant dans un fauteuil d'honneur, entre son grand vicaire empressé et Mme de Ryeux déférente, Monseigneur, souriant, un air d'excellent homme, en toute simplicité, pénétré de sa dignité.
A l'apparition de Claude, tous les yeux se braquèrent sur elle, surpris, curieux, plus ou moins aimables. Les douairières surtout coulèrent vers elle des regards effarés, désorientées par la vue de cette svelte créature si élégante dans sa simple robe blanche qui laissait nus le cou et les bras jusqu'au coude, dont le jeune visage, coiffé de boucles sombres, ne ressemblait à celui de personne. Le grand vicaire,—un gros blond très homme du monde,—l'enveloppa d'un coup d'œil intéressé; et Monseigneur, d'un regard tout paternel.
Mme de Ryeux la présenta aussitôt.
—Monseigneur, voici notre jeune artiste. Demain, pour faire honneur à votre présence, elle nous donnera le régal de l'entendre aux offices.
—Tant mieux! ah! tant mieux... J'aime beaucoup la musique. Je serai charmé de vous écouter, mon enfant...
Il lui tendait la main. Elle s'inclina profondément, comme elle eût fait devant tout respectable vieillard, mais sans penser à baiser l'anneau pastoral.
Monseigneur parut un peu surpris; mais il ne dit rien et laissa lentement retomber sa main. Mme de Ryeux ne s'était pas aperçue de l'incident. Car, à ce moment même, le maître d'hôtel ouvrait à deux battants les portes de la salle à manger. En même temps, à l'autre extrémité du salon, Étienne Hugaye entrait. Claude en tressaillit d'un plaisir que jamais ne lui apportait la présence du jeune homme. Mais dans le milieu où elle se trouvait transplantée, il était pour elle le visage ami aperçu soudain par le voyageur égaré en terre étrangère.
Tout de suite, il l'aperçut; et un tel éclair illumina son regard qu'elle en fut saisie. Mais, correct, il saluait d'abord les douairières et Monseigneur dont, avec une aisance respectueuse, lui, baisa l'anneau. Et Claude, seulement alors, prit conscience de sa propre incorrection à ce sujet. Sa bouche eut un pli drôle tandis qu'elle songeait:
—Quelle mécréante, je dois paraître! Monseigneur aura été scandalisé!...
Tous les hôtes se levaient. Devant elle, apparut Hugaye, enfin libéré de ses devoirs de politesse.
—Comment, vous ici?
Elle se mit à rire.
—Vous en êtes étonné!... Moi aussi! Je représente une «surprise»!
—Une surprise?... Ah! oui, c'est vrai, en m'invitant, ma tante m'a annoncé une surprise... C'était vous!
—C'était moi!...
Mais ils furent interrompus. Étienne devait offrir son bras à l'une des vieilles dames, vu la pénurie d'hommes. Encore une fois, Mme de Ryeux déplorait le retard de son fils.
Claude avait espéré la société d'Hugaye. Mais il trônait dans les honneurs, et elle, étant donnée sa jeunesse—peut-être aussi sa simple qualité d'artiste—se trouvait flanquée des deux demoiselles de compagnie qui avaient l'abord peu aimable et semblaient la considérer avec une sourde méfiance...
Alors, résolument, elle s'enfonça dans un mutisme qui lui donnait une apparence de petite fille très bien élevée, muette devant les vieilles personnes qui ne l'invitent pas à la conversation. Elle le devina; et, de nouveau, une moue moqueuse souleva ses lèvres. Ses yeux rencontraient ceux d'Hugaye; elle lui lança un coup d'œil de malice; et, gamine, mit un doigt sur ses lèvres, prenant un air sage.
Ce pendant quoi, sa pensée s'activait, profitant de son silence. Avec l'audacieuse indépendance de jugement qui lui était coutumière, elle se prenait à suivre le banal déroulement des propos,—d'une aimable insignifiance; se distrayant à étudier les mentalités diverses qui se révélaient avec candeur, marquées, d'ailleurs, de la commune empreinte du milieu.
A travers les vitres, d'une pureté immaculée, elle apercevait le beau parc qui s'enfonçait dans la nuit; où elle eût voulu pouvoir errer à sa fantaisie, insouciante des plats raffinés qui lui étaient présentés par les valets, gantés de blanc, dont le ministère s'accomplissait gravement, à travers la vaste salle à manger où les boiseries encadraient de précieux panneaux, œuvre de Van Loo.
Monseigneur, lui, dégustait en connaisseur les mets que Mme de Ryeux s'était ingéniée à lui faire préparer, et elle jouissait de son succès avec une vivacité qui épanouissait sa vieille et douce figure. Tout à fait, pour le moment, elle participait à l'imperturbable optimisme de Monseigneur qui s'affirmait, une fois de plus, en sa conversation.
Tandis que tous partaient en guerre contre le gouvernement—si antireligieux!—lui estimait que, peu à peu, toutes les difficultés s'aplaniraient, et il entrevoyait l'âge d'or d'une réconciliation universelle. Les douairières ne paraissaient pas partager sa confiance, mais elles n'osaient protester, doutaient ou soupiraient tout bas; tandis que, tout haut, Étienne, d'humeur combative, remettait les choses au point, discutait les questions sociales qui lui étaient chères avec le grand vicaire. Celui-ci, évidemment, ne partageait pas les bienveillants espoirs de Monseigneur et l'écoutait pérorer avec un scepticisme indulgent.
Claude eut un imperceptible geste de surprise en l'entendant tout à coup abandonner, par une exclamation, les considérations ardues que lui infligeait Hugaye:
—Ne pensez-vous pas, mon bon ami, que nous tenons là des propos peu distrayants pour ces dames et surtout pour une jeune fille comme Mlle Suzore?...
Étienne allait répondre que de telles questions étaient bien familières à Claude; mais elle lui jeta un léger signe pour qu'il ne la fît pas sortir du personnage où il lui plaisait de s'enfermer ce soir-là; et alors, il laissa le grand vicaire, qui était mélomane, se lancer vers les sphères musicales où, résolu, il appela Claude. A un degré surprenant, il était au fait du mouvement musical contemporain; et il parut ravi que Claude, entraînée malgré elle, lui parlât des œuvres qu'elle exécutait ou aimait, des artistes avec qui elle avait joué, des grands concerts classiques, qu'il suivait autant que possible...
Mais le dîner finissait; et Mme de Ryeux se levant, donna le signal de regagner le salon dont les portes-fenêtres étaient large ouvertes sur la terrasse.
Sans hésiter, Claude se glissa dehors, invinciblement attirée par la belle nuit lumineuse qui sentait bon le printemps.
Mais à peine elle avait fait quelques pas sur la terrasse, qu'elle s'arrêta court. Distinctement, dans le silence du soir, arrivait à elle le bruit approchant d'une auto qui roulait à toute vitesse. Entre les arbres, déjà apparaissait l'éclair des phares.
Son cœur se prit à battre à coups pressés, tandis qu'une pensée déchirait son cerveau, bizarre un peu:
—Voici ma destinée qui vient!...
Immobile, elle demeura dans l'ombre, regardant approcher l'auto qui sortait de l'avenue d'honneur, tournait et allait s'arrêter devant le perron, sur l'autre face du château.
Elle entendit le bruit des exclamations, des voix, de l'auto qui regagnait les communs; puis elle vit s'ouvrir la porte du salon où tous s'agitaient; et Charlotte de Ryeux entra la première, enveloppée encore de son cache-poussière, le voile écarté nimbant son visage à la Rubens; derrière elle, lui, incroyablement jeune vraiment, robuste, élégant, dans son allure de reître hardi aux prunelles caressantes.
Tendrement, il baisait au front sa vieille maman qui le considérait, comme toujours, avec une joie extasiée; tandis que Charlotte s'excusait de leur retard, causé par une panne qui les avait obligés à dîner à Chantilly, devant la constatation qu'ils ne pourraient être à la Saulaye pour sept heures.
Les saluts, les propos se croisaient, animaient le grand salon paisiblement endormi, un moment plus tôt. Claude entendait Mme de Ryeux insister pour faire servir aux voyageurs un petit repas qu'ils refusaient; puis tous deux disparurent afin d'enlever leurs vêtements de voiture.
Alors seulement, elle prit conscience que, de la terrasse, elle avait regardé la scène, comme elle eût assisté à quelque spectacle auquel elle était étrangère, notant avec une attention machinale les gestes, les attitudes, les paroles...
Quand Raymond et sa femme furent sortis, comme dans la reprise de la réalité, au réveil, elle se prit à murmurer:
—J'ai été folle de venir!... La sagesse, ce serait de remonter dans ma chambre sans qu'il m'ait vue, lui laissant ignorer ma présence, ce soir... Et puis, demain, garder sans cesse Hugaye près de moi.
Mais le destin ne lui permettait pas cette tardive sagesse. Étienne apparaissait au seuil d'une des portes-fenêtres et appelait:
—Claude, vous êtes là?
—Oui...
—Rentrez, vous allez avoir froid!
—Non, la nuit est délicieuse.
Elle restait appuyée contre le parapet de la terrasse, les mains pendantes dans les plis de sa robe. La brise du soir frôlait sa bouche, tout son visage, que rosait sa fièvre soudain ravivée. Il se rapprocha:
—Mme de Ryeux vous réclame. Raymond et sa femme viennent d'arriver.
Elle dit lentement.
—Je sais,... je les ai entendus...
A l'entrée du salon Mme de Ryeux insista, de sa voix fatiguée:
—Claude, ma petite, ne restez pas ainsi à l'humidité. Rentrez... Vous allez vous enrhumer!
Allons, il fallait obéir. Il ne lui était pas permis de demeurer à l'écart avec Hugaye, dont la présence l'eût protégée...
Protégée?... elle? protégée contre qui?... Voici maintenant qu'elle avait besoin d'être protégée comme une timide pensionnaire!
Son orgueil se révoltait.
Elle rentra. Les domestiques apportaient des rafraîchissements pour les de Ryeux. Les douairières échangeaient des paroles quelconques; Monseigneur somnolait un peu; le grand vicaire parcourait le journal du soir. Sous la lampe, les deux demoiselles de compagnie travaillaient, parlant à voix basse.
Claude alla s'asseoir à l'écart, devant une table; et, machinalement, se mit à feuilleter un album de gravures anciennes qu'elle ne voyait pas; car elle venait d'entendre s'ouvrir, de nouveau, la porte du salon et Mme de Ryeux s'exclamait:
—Enfin! te voilà, Raymond! Je suis bien contente!
De toute sa volonté, elle s'interdit de tourner la tête. Mais Mme de Ryeux l'appelait:
—Claude, mon enfant, pourquoi restez-vous ainsi, loin de nous? Venez donc ici, qu'on vous dise bonjour!... Je suis sûre que Raymond est enchanté de vous trouver!
O candeur maternelle!... Était-ce même seulement enchanté qu'il était?... Avant qu'elle se fût approchée, il était devant elle qui se levait lentement, repoussant l'album. Dans ses yeux, il y avait une lueur de joie presque sauvage. Lui aussi, articulait les premiers mots échappés à Étienne:
—Comment, vous! vous ici!... Il y a longtemps?
—Je suis arrivée à six heures et demie.
Brusque, il interrogea avec une sorte de violence:
—Mais comment, pourquoi êtes-vous ici? C'est exquis... et terrible!
Le dernier mot, il l'avait jeté comme pour lui-même, presque bas. Si elle l'avait entendu, elle n'en laissa rien paraître et dit négligemment:
—Je suis venue afin de jouer du violon demain aux offices. Mme votre mère m'a demandé d'arriver ce soir pour profiter un peu de la campagne.
—Ma mère aurait dû me prévenir...
Elle leva, une seconde, vers lui, des yeux interrogateurs, mais ne dit rien.
Alors, il finit:
—Me prévenir qu'elle vous invitait.
—Parce que vous ne seriez pas venu?
—Peut-être... Du moins, j'aurais dû m'abstenir... s'il me reste un atome de raison.
Il ne poursuivit pas, Charlotte à son tour entrait ennuagée de bleu tendre, et Claude se détournait pour l'aller saluer.
Elle, aussi, eut un regard stupéfait—mais peu charmé,—à la vue de la jeune fille.
—Comment, voilà Mlle Suzore?... Raymond, vous ne m'aviez rien dit de cette aubaine, qui doit vous ravir d'aise!
—Comme vous-même, Charlotte, qui appréciez autant que moi, je suis sûr, le talent de Mlle Suzore. Mais j'aurais été fort en peine de vous prévenir d'une présence que j'ignorais.
—C'est la surprise que je t'avais annoncée! expliqua la voix douce de la vieille marquise. Je savais bien que la présence de Claude te serait agréable!
—Soyez certaine, ma mère, que vous avez très bien réussi, dit Charlotte avec un éclat de son petit rire aigu. Mademoiselle Suzore, puisque vous êtes une très jeune invitée, voulez-vous m'aider a offrir les rafraîchissements?
—Bien volontiers, madame.
Docile, elle prenait les verres de sirop glacé, les tasses de chocolat, les présentant comme Charlotte, qui fut d'ailleurs, presque aussitôt, arrêtée dans ses fonctions, par Monseigneur, lequel l'invitait à s'asseoir à ses côtés.
Alors, derrière Claude, debout près de la table des rafraîchissements, la voix de Raymond de Ryeux s'éleva:
—A mon tour, mademoiselle, puis-je réclamer de votre obligeance une simple tasse de thé... comme autrefois, dans le studio. Quel bon temps c'était là!... Pourquoi est-il fini?
Claude tressaillit... Ah! oui! pourquoi était-il fini, ce temps où, si simplement, elle se plaisait avec Raymond de Ryeux!
Se raidissant, elle jeta, railleuse:
—En ce temps-là, vous ne redoutiez pas comme maintenant de me voir...
—Est-ce que je redoute cela?... Je le devrais bien, en tout cas, puisque je me rappelle une parole lue dans ma jeunesse: «Celui qui aime le danger y périra.»
Elle haussa les épaules, tout en versant le thé dans la tasse, comme jadis...
—Je ne sais quel danger vous craignez de courir!... Mais j'imaginais que, comme moi, vous jugiez que c'est justement le danger qui donne de la saveur à la vie... Le danger bravé et vaincu!... Connaissez-vous un plaisir qui vaille celui-là?
—Vaincu?... Et si le danger est vainqueur? Vous vous croirez donc, toujours—naïvement—assurée de triompher?...
—Bien entendu... du moment que je veux triompher!
Obscurément, en lui, bondit une rage contre cette impossibilité qu'il avait de la saisir, de la vaincre, elle... De tenir, défaillante entre ses bras, cette orgueilleuse, de voir ces lèvres savoureuses, si jalousement gardées, s'entr'ouvrir frémissantes sous les baisers et les mots d'amour...
Il se pencha vers elle un peu:
—Quelle confiance vous avez en votre volonté! Que savez-vous, si même, malgré vous... vous ne connaîtrez pas aussi, à votre tour, ces heures où la tentation gronde si âpre, si enivrante que l'unique volonté qui demeure dans l'être, c'est de s'y abandonner, les yeux clos, épouvanté et extasié.
Lentement, elle tourmentait la cuiller dans son verre d'eau glacée, la tête un peu inclinée; et il ne rencontrait pas son regard, puisqu'il ne voyait que le profil perdu qui était grave et surtout la nuque où, sous la lumière d'une lampe, les cheveux semblaient poudrés d'or. La lumière frôlait le bras nu, les doigts, et il eut l'impression qu'un frémissement les faisait trembler un peu...
Sans relever la tête, elle dit d'un bizarre accent, tout à la fois léger, ironique et vibrant:
—En effet, je ne sais rien de ce que vous dites!... Qui peut, en effet, répondre de l'avenir?... Mais je verrai bien... quand il sera temps!
Hugaye se rapprochait. Aussitôt, changeant de temps, il interrogea:
—C'est la première fois, je crois, que vous venez à la Saulaye?... Vous plaît-elle?
—Infiniment!... Mon arrivée, au crépuscule, a été... adorable!
—Eh bien, si vous le permettez, demain je vous montrerai des coins de forêt, tout proches, qui feront votre joie...
—Demain?... Mais je ne sais trop si je m'appartiendrai demain...
—Bien entendu, oui... Je suppose que vous n'allez pas, sans interruption, enchanter de musique, Monseigneur. Entre messe et vêpres, vous serez à vous et... à nous! Et dès ce soir... Est-ce que je puis vous faire une confession?
—Dites...
—Savez-vous que rien que de vous voir, j'ai été saisi de la tentation folle de...
—De?...
Les yeux sombres interrogeaient.
—De faire un instant de la musique avec vous ce soir, puisque demain, vous n'êtes pas sûre de votre liberté. Je vous en supplie, ne dites pas non! Jouons quelque chose... Il y a si longtemps que je n'ai pas eu cette joie!... Un siècle!
La voix avait une douceur ardente; et elle sentait combien de tout son être, il désirait la jouissance qu'il réclamait... Et voici que tout à coup, en elle aussi, montait l'aveugle souhait de ressusciter les minutes du passé...
Hésitante, elle dit:
—Mais personne ne demande que nous fassions de la musique... Nous serions très indiscrets en nous imposant ainsi.
—Oh! sûrement non!
Une allégresse triomphante flambait dans ses prunelles, et avant qu'elle eût pu se défendre, tout haut, il s'exclamait:
—Ma mère, j'ai bien grande envie de jouer un instant avec Mlle Suzore... Voulez-vous me le permettre?
Plus vivement que tous, oublieux du décorum, le grand vicaire s'écriait déjà tout le premier:
—Oh! monsieur de Ryeux, quelle heureuse idée vous avez là!
Tous plus ou moins insistaient. Claude était vaincue; mais elle objecta:
—Nous n'avons pas de musique...
—Qu'est-ce que cela fait? Vous et moi, nous savons par cœur l'Aria et l'Humoresque. Nous les avons si souvent joués ensemble cet hiver...
—Cet hiver, oui... Mais depuis... Ça va aller très mal...
—Oh! que non! Je suis sûr de vous... Et de moi-même, puisque je joue avec vous...
—Alors... soit... Courons la chance!
Le violon de Claude avait été apporté. Raymond préluda. Sur les cordes, l'archet vibra en un beau son, large et grave.
Et, instantanément, de par la puissance magique de l'harmonie, ils furent seuls, comme aux heures de l'hiver enfui, oublieux des présences étrangères, emportés par le souffle de l'art et de la passion qui, soudain, les enveloppait, pénétrant tout leur être.
Quand ils se turent, la même lueur flambait dans leurs prunelles, invinciblement attirées l'une par l'autre. Des applaudissements les remerciaient; ceux du grand vicaire, enthousiastes; et Monseigneur s'exclamait paternellement:
—Quel beau talent vous avez, mon enfant. Vous ne sauriez assez en remercier le Seigneur!
—Peut-être est-ce de ma part un jugement téméraire?... mais je ne suis pas sûre que Mlle Suzore le fasse très souvent! jeta la voix haute de Charlotte de Ryeux, avec un petit rire mordant. Mes félicitations, Raymond, vous accompagnez comme un professionnel! Vraiment, vous pourriez partir en tournée avec Mlle Suzore!... Vous seriez de force!
—Vous entendez? mademoiselle, fit Raymond impassible.
—Mme de Ryeux a raison. Vous seriez de force, approuva Claude, aussi calme que lui devant l'attaque dont elle riait. Mais ni vous ni moi ne faisons de tournée...
Charlotte ne répondit rien. Si les regards eussent suffi, elle eût pulvérisé ces deux êtres dont le talent et le succès l'exaspéraient. Dix heures et demie sonnaient. La vieille Mme de Ryeux aimait à se coucher de bonne heure. Elle donna le signal de la séparation du soir; et ce fut le petit brouhaha des bonsoirs échangés, des pas sur les dalles du vestibule, les marches de l'escalier; des portes qui se fermaient.
Claude laissa retomber la sienne et, d'un geste rapide, elle éteignit la lampe électrique qui brûlait sur la cheminée. En ce moment, la lumière lui était odieuse, mais elle écarta les persiennes closes; et son regard chercha le large ciel paisible, comme son visage souhaitait la fraîcheur de la nuit à laquelle, machinalement, elle offrait sa main que semblait encore brûler le baiser correct de Raymond de Ryeux, donné devant tous.
Une indéfinissable senteur de lilas et de feuille émanait de la brise tiède qui frôlait sa bouche.
Des minutes coulèrent dont elle n'avait pas conscience. Debout devant la fenêtre, elle regardait le grand parc sombre où le clair de lune découpait des allées sablées d'argent...
Mais avec un geste de révolte, elle se retourna soudain:
—Allons, pas de rêvasseries stupides! Il faut dormir... Demain, à cette heure, je serai chez moi dont je n'aurais pas dû sortir!
Une seconde, machinalement, elle regarda, autour d'elle, dans la pénombre, la jolie chambre, élégante et confortable, le lit préparé, les fleurs qui embaumaient la cheminée. Puis, rabattant les persiennes, cette fois, elle chercha la lumière; et ne voulut plus penser qu'à se dévêtir.
XXI
Était-ce la chambre inconnue, ses nerfs trop vibrants, la griserie de l'air parfumé, Claude dormit très mal.
Quand la femme de chambre vint frapper à sa porte, à l'heure matinale qu'elle avait indiquée, il y avait bien peu de temps qu'elle venait de s'endormir d'un lourd sommeil. Pourtant, vite, elle se leva et s'habilla, avide d'errer à travers la campagne délicieuse dont elle voyait la jeune verdure s'ouvrir dans la lumière. Et telle était sa hâte d'être dehors, qu'elle ne s'assit même pas pour boire le déjeuner que la femme de chambre avait apporté sur un plateau.
Alors elle descendit dans le parc. Il était solitaire. La plupart des fenêtres apparaissaient closes encore par les persiennes. Seuls, les appartements du rez-de-chaussée étaient large ouverts.
A pleines lèvres, elle but l'air frais. Debout dans une allée inondée de soleil, elle demeurait immobile, allongeant devant elle, d'un geste d'enfant, ses bras nus à demi, pour sentir la chaude caresse sur sa peau.
—Déjà en promenade? dit une voix à ses côtés. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit hier soir que vous vouliez, dès l'aube, explorer la Saulaye? J'aurais eu soin d'être prêt à temps pour vous en faire les honneurs...
Les yeux de Raymond de Ryeux l'enveloppaient de leur allégresse triomphante tandis qu'il lui tendait la main. Simplement, elle répondit:
—Cela me tentait de m'en aller seule à l'aventure!
—Est-ce là un avis discret pour que je vous laisse?...
—Non, si vous n'exigez pas que je me comporte en dame bien élevée et vous tienne conversation...
—Vous ferez... comme vous voudrez!... Je ne vous demande pas si vous avez bien dormi... Vous êtes fraîche autant qu'un bébé!
—Vraiment?... Eh bien, j'ai très mal dormi, au contraire. Sans doute... parce que je ne suis pas habituée au grand air de la campagne!
Lentement, ils s'étaient mis à marcher à travers le parc où la rosée étincelait au soleil matinal, avivant le vert éclat des pelouses.
Respectueux du souhait qu'elle avait exprimé, il ne parlait pas; mais insatiable, il la regardait, voulant la jouissance de contempler la ligne du profil, libre jusqu'au front, car les boucles capricieuses frôlaient l'autre tempe seule; ses yeux embrassaient d'un regard ravi, le jeune corps souple, depuis les pieds fins, bien chaussés, jusqu'au visage passionné et mystérieux qu'ombrait la capeline de paille. Elle portait une robe blanche tout unie; mais la forme en était impeccable; et la blouse de linon dont le col rabattu dégageait le cou, était garnie d'une précieuse broderie. Lui, notait tous ces détails; et difficile sur le raffinement de la toilette féminine, il lui savait gré d'être ainsi élégante, dans sa simplicité voulue.
Soudain, elle s'exclamait:
—Comme c'est bon de ne plus voir des maisons lépreuses, des cheminées, de pauvres rues poussiéreuses, de la misère. C'est bon... C'est bon!... Je voudrais qu'Élisabeth fût ici! Elle me comprendrait, elle qui aime tant la nature... En cela, du moins, nous nous ressemblons!
—Rien qu'en cela?
—Je le crains...
Elle s'arrêta, une ombre sur le visage, comme si, brusquement, se fût fermée devant elle une porte ouverte sur l'espace lumineux.
Silencieuse, elle continua de marcher. Ils étaient sortis du parc. La route, devant eux, fuyait toute blonde entre ses deux bordures d'herbe fraîche où pointaient les corolles pâles de milliers de coucous. Les branches, sous la brise, découpaient sur la route l'ombre de leur jeune verdure, luisante de soleil. Une clarté transparente dorait les verts tendres, les verts acides, les verts de chaude émeraude. Elle avançait, le visage à demi penché. Derrière elle, monta la voix de Raymond, un peu assourdie, avec un accent d'ardente prière:
—Claude, ce m'est une torture de voir fuir, si mal employés, ces pauvres instants de solitude près de vous!
Vive, elle tourna vers lui sa tête volontaire, soudain dressée.
—«Claude!» Mais... vous ai-je jamais permis de m'appeler par mon nom? Je ne me le rappelle pas du tout!
Presque rudement, il dit, se rapprochant d'elle, car le sentier devenait plus étroit, fuyant vers une clairière:
—Est-ce que, par hasard, vous vous imaginez que, pour moi, vous êtes la farouche Mlle Suzore qui contemple les hommes du haut de son orgueilleux féminisme?
—Non?... Vraiment non?... Je ne suis pas Mlle Suzore?... Et alors, que suis-je donc?
Elle continuait de marcher lentement, sans plus le regarder. Sa main, au passage, frôlait les feuilles d'un geste inconscient.
—Pour moi, vous êtes la créature unique qui ne ressemble à aucune autre, l'enfant, la femme dont j'ai peur et près de laquelle pourtant, je suis invinciblement ramené... toujours!... Comment avez-vous pu me donner une pareille soif de vous!... dont je ne peux pas me guérir!... Vous avez dormi cette nuit... Moi, ça m'a été impossible! J'étais... ivre, à l'idée que vous vous trouviez là!... près de moi, bien près!... et pourtant si loin!...
Il y avait dans sa voix une sorte de colère; s'il n'avait été absorbé par sa propre pensée, il eût vu qu'elle était devenue très pâle. Mais comme elle continuait à regarder droit devant elle, vers la clairière ensoleillée, il ne pouvait s'apercevoir de l'étrange expression des yeux qui avaient un éclat sombre. Comme si le souffle lui eût manqué soudain, elle respira profondément. Puis, sa voix de contralto devenue presque dure, elle jeta:
—Quelles folies dites-vous donc, ce matin? Ainsi vous parleriez, à la première coquette quelconque, dans votre monde!... Moi, je n'ai jamais été coquette avec vous!...
Du même accent, contenu et violent, il articula:
—Mieux eût valu, pour moi, que vous le fussiez!... J'aurais su me défendre! Je ne me serais pas laissé envoûter, comme je le suis..., misérablement...
Apre, elle interrompit:
—Dites «stupidement»... puisque vous reconnaissez que je n'ai rien fait pour... pour vous induire en tentation. Si vous êtes incapable d'approcher une femme jeune, en ami...—c'est ce que vous m'avez dit vouloir être pour moi!—alors...
Il y eut une imperceptible pause dans ses paroles:
—...alors, c'est très simple, nous ne nous verrons plus... Ainsi, soyez sans inquiétude à ce sujet... Vous arriverez bien vite à oublier votre... fantaisie pour moi!
—Ah! vous pensez que c'est une «fantaisie?» Vous vous faites vraiment trop peu d'honneur!... Ne plus vous voir!... Sincèrement, vous vous imaginez que j'accepterais cela?
—Mais... il le faudra bien!
—Pourquoi?
—Parce que... je l'ai compris... cela doit être...
Lentement, la voix dure, elle prononça les derniers mots; et elle avait la bizarre impression que ce n'était pas elle qui parlait; mais la Claude de jadis, l'enfant élevée par Élisabeth Ronal, qui prononçait, par la force de l'habitude, des mots qu'on lui avait appris... et auxquels elle ne croyait plus...
Avec emportement, il répétait:
—Parce que cela doit être?... Mais qu'est-ce que cela me fait ce qui doit, ou ne doit pas être?... Je ne sais qu'une chose, le besoin que j'ai maintenant de votre présence, de votre voix, de vos yeux, de votre sourire, de la douceur de vos lèvres...
La voix frémissante, elle jeta, l'interrompant:
—Taisez-vous! Taisez-vous donc!... C'est de la littérature tout cela!... Et j'ai l'horreur du roman... Vous feriez mieux d'articuler franchement la vérité... que je ne comprends que trop!... Ah! je le sais ce que vous voudriez... Ce que je ne veux pas, moi!... Et ce qui ne sera pas! Vraiment, si vous pouviez mesurer le mépris que j'ai de vous... Ah! vous perdriez bien l'envie de me revoir jamais plus!
—Claude!... Eh bien, prenez-le, ce droit, de me mépriser!
D'un geste soudain, impérieux, il l'enlaçait... Et sa bouche s'abattit sur les lèvres frémissantes, en un baiser avide, profond... Un baiser lourd sous lequel s'étouffa son cri de colère:
—Oh! c'est indigne!
Elle s'était raidie, cherchant à dérober son visage. Mais il était le maître... Si étroitement, il la tenait, que son effort se brisait... Une brutale défaillance de ses nerfs, tout à coup, l'immobilisa sur la poitrine où elle sentait les battements fous du cœur, sous la caresse des lèvres, qui ne se détachaient pas des siennes...
Du plus intime de son être bouleversé, une pensée montait:
—C'est divinement doux, un baiser... Comme ils m'ont tous trompée, à me dire que l'amour ne vaut pas le prix qu'il coûte...
Ses paupières s'abaissaient comme pour voiler la défaite de son orgueil. Il lui semblait qu'elle s'abîmait dans un gouffre où la jetait un vertige enivrant...
Mais ce ne fut qu'une seconde...
Déjà une révolte la soulevait; et ces lèvres qui ne voulaient pas quitter les siennes, elle les mordit...
Il se redressa avec un cri de colère. Des gouttes de sang pointaient à sa lèvre.
—Claude!
D'un bond, elle s'était écartée.
—Eh bien, quoi?... Je me défends comme je peux!
Devant la clairière tachetée de soleil, ils se tenaient debout l'un devant l'autre, comme deux ennemis qui se mesurent. Et cependant... cependant en eux... obscurément, criait le désir de recommencer la caresse délicieuse.
Mais l'orgueil les gardait.
Fiévreusement, elle passait la main sur sa bouche comme pour en rejeter l'empreinte des lèvres qui venaient de les brûler, ainsi que le feu même.
—C'est lâche, ce que vous venez de faire... Oh! que c'est lâche!...
Lui était très pâle. Une lueur flambait dans ses prunelles.
—C'est lâche... Surtout, c'est fou!... Je vous demande pardon... Naturellement, si j'avais réfléchi, j'aurais essayé de mieux me maîtriser... Vous devez me pardonner, Claude, car je vous aime... Ah! je vous aime... misérablement!
—Que voulez-vous que cela me fasse! jeta-t-elle avec une violence orgueilleuse. C'est lâche, lâche, lâche! d'avoir profité de ce que j'étais chez vous... de ce que je marchais confiante près de vous, pour prendre mes lèvres, de force... comme un voleur.