CHEMIN QUI DESCEND (continued 2)
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Les visiteurs étaient arrivés pendant que Claude s'attardait à songer. Des intimes qui savaient qu'après ses consultations au dispensaire, Élisabeth se reposait un peu, en accueillant ses amis; et aussi tous ceux et celles qui venaient chercher l'appui de son jugement dont la précision claire était celle de ses diagnostics.
Quand Claude apparut, des conversation s'étaient déjà établies, très animées. Toute préoccupation touchant au dispensaire rigoureusement écartée,—pour une trêve nécessaire,—les propos se croisaient sur l'art, les lettres, la politique, les questions sociales; propos de gens incapables de papotages, très intelligents, tous individualistes, dont les goûts et les idées différaient comme leurs occupations mêmes.
En effet, parmi les nouveaux venus, il y avait une frêle artiste anglaise, Lily Switson, qui faisait des eaux-fortes déjà très remarquées et qu'Élisabeth avait sauvée, alors que le travail l'avait épuisée. Peu à peu rétablie, de retour de Davos, elle avait repris son labeur opiniâtre de fille qui veut arriver, attendue en Angleterre par un fiancé artiste lui aussi.
Et encore, il était venu une femme aux cheveux grisonnants, Mme Albran, qui avait des allures masculines et une âme d'apôtre pour diriger, avec une maîtrise égale à son inlassable charité, une œuvre de travail à domicile à l'intention des ouvrières.
Attentive, elle écoutait, au moment où Claude entrait, les explications que donnait, sur la question des logements ouvriers, Étienne Hugaye, neveu de la vieille marquise de Ryeux, un garçon d'une trentaine d'années, qui, aristocrate par sa naissance et son éducation, ses attaches, vivait pour le peuple, prenait la cause de toutes les misères dans les conférences, les articles auxquels il livrait la majeure partie de son temps... Il avait l'abord froid, aisément agressif avec les gens de sa classe, la parole un peu âpre, la pensée intransigeante, le cœur chaudement généreux, une volonté inflexible et rude. Pour Élisabeth, il éprouvait une admiration enthousiaste, très fier de l'estime qu'elle lui accordait, parce qu'elle sentait la sincérité de sa pitié active pour les misérables.
Il aimait à lui soumettre ses idées, ses essais, les projets qu'il s'appliquait à réaliser, insouciant des obstacles.
Ce jour-là, il avait amené un journaliste avec lequel il faisait campagne pour les maisons ouvrières, singulier garçon, très fruste, fort intelligent, qui avait un type d'anarchiste et était un remarquable musicien.
Un petit cercle s'était formé autour d'eux, dans lequel figuraient plusieurs des infirmières. Débarrassées de leur blouse, elles étaient redevenues d'élégantes femmes du monde, quelques-unes très jolies, jeunes pour la plupart.
Mlle de Villebon, elle, avait entrepris le docteur spécialiste pour les yeux, qui venait de finir ses consultations; un jeune philanthrope, lui aussi, dispensateur pour les pauvres, de son temps et de sa fortune.
Et un peu plus loin, Élisabeth causait avec d'autres infirmières et le docteur Delbeau, son maître de jadis, aujourd'hui son ami, venu, après ses consultations, lui demander une tasse de thé, «pour se reposer!» disait-il.
Près de lui, grand, robuste, coloré sous ses cheveux blancs coupés court, elle paraissait singulièrement jeune encore en ce moment où l'animation de la causerie détendait ses traits fatigués.
L'apparition de Claude l'interrompit et elle s'exclama d'un accent d'amicale gronderie:
—Mais, Claude, ma petite, que deviens-tu donc? Le thé est là. Sers vite; il sera froid et trop fort.
Claude ne s'excusa pas. Mais, tout de suite, elle alla, serrant au passage des mains amies, vers la table où le plateau était posé et prit la théière.
Lily Switson s'était rapprochée.
—Je vous aide? Claude. Comme les vacances vous ont bien réussi! Vous me donnez une terrible tentation de vous demander quelques séances de pose... Je suis sûre qu'avec vous, je ferais quelque chose d'intéressant!
—Lily, où trouverais-je jamais le temps de poser!... Tenez, voulez-vous porter une tasse de thé au professeur Delbeau? Prenez le sucre aussi...
Elle-même se mettait à circuler parmi les groupes, silencieuse, distribuant les tasses, avec la conscience qu'elle eût apportée à remplir une sérieuse tâche. Pour Élisabeth, seule, elle eut un sourire:
—Voici, grande amie; croquez vite une tartine... Vous en avez besoin, après vous être tant dépensée, tantôt!
—Nous avons vu de bien grosses misères, n'est-ce pas? mademoiselle de Villebon. Je ne suis pas tranquille pour la petite Dupage. J'y passerai ce soir.
Claude, qui avait entendu, protesta:
—Ça, non! Élisabeth... Après un après-midi comme celui d'aujourd'hui, vous devez vous reposer; toute la matinée, déjà, vous avez circulé. Soignez-vous donc un peu, vous-même, de temps en temps!
Élisabeth se mit à rire.
—Vous entendez, docteur, cette petite qui se mêle de donner des consultations. Claude, porte plutôt du lait à Hugaye qui m'a l'air de fourrager inutilement sur le plateau.
Elle obéit et versa le lait dans la tasse que lui tendait le jeune homme. Tous deux étaient sous la haute clarté d'une lampe, près de la table. Claude, debout, s'était mise à grignoter une tartine de pain bis.
Étienne interrogea:
—Qu'est-ce que vous avez fait cet été? Claude.
Ils étaient de vieux amis et se traitaient comme tels.
—A Landemer? J'ai joué du violon, j'ai lu, j'ai vagabondé sur les falaises et dans d'exquis petits sentiers... J'ai même été une fois en auto!
—Une fois?...
Elle rit.
—Oui, une fois, une seule fois!... Et c'est à votre tante, Mme de Ryeux, que je le dois. Elle a demandé à son fils de m'emmener à la Pointe de Jobourg. J'ai fait une exquise promenade!
—Avec son fils?... Avec Raymond de Ryeux?...
—Mais oui!... Est-ce qu'elle a un autre fils?
—Non, bien entendu. Mais quelle diable d'idée a-t-elle eue là de vous envoyer ainsi avec Raymond?... Il n'était pas du tout un... chaperon pour vous!
Une lueur d'amusement brilla dans les prunelles de Claude:
—Vous parlez comme Mlle de Villebon! Pourquoi donc traitez-vous avec tant d'irrévérence, l'aimable idée de votre tante? Son fils m'a paru un monsieur très correct. Nous ne nous sommes pas dit un mot durant le trajet. Nous avons bavardé seulement à Jobourg, en descendant la falaise, et au goûter!... Pour être un homme du monde, il n'était pas stupide!...
—Merci pour lui!... Vous lui avez donc fait de la musique?... Je me souviens de l'avoir entendu parler de votre talent!
—Vraiment?... C'est gentil à lui! Il aura été reconnaissant. Afin de le remercier de m'avoir si bien promenée, j'ai joué pour lui, tout seul, dans l'église d'Urville.
—C'est vrai, tout cela?... Vous ne vous moquez pas de ma candeur?...
—Très vrai!
Il la regardait avec une sorte de stupéfaction mécontente.
—Eh bien, je ne vous en fais pas mes compliments.
—Je ne vous les demande pas! lança-t-elle, taquine.
Comme s'il n'avait pas entendu, il continuait rudement:
—Je me demande à quoi a pensé Mlle de Villebon, d'autoriser cette absurde équipée.
—Mais Mlle de Villebon n'avait rien à autoriser ou à interdire, riposta-t-elle avec insouciance, un peu hautaine. Je suis libre, j'imagine, de mes actes.
—Très exact, vous avez raison. Recevez mes excuses de m'être mêlé de ce qui ne me regarde pas.
—Bon!... Alors, puisque vous reconnaissez vos torts, faisons la paix!... Vous me demandiez ce que j'ai fait à Landemer?... J'ai aussi regardé Mlle de Villebon soigner son troupeau.
Une impatience passa en éclair dans les yeux gris du jeune homme.
—Et vous l'avez aidée?
—Bien peu..., pour ne pas dire «point», si j'ose un tel aveu. Je ne me sentais pas un brin altruiste, à Landemer.
Une expression désapprobatrice assombrit le visage d'Étienne Hugaye.
—Je suis sûr que vous vous calomniez.
Elle eut un petit rire bref:
—C'est que vous êtes une belle âme; vous jugez les autres à votre image; comme Mlle de Villebon qui, très sincèrement, ne connaît rien de plus passionnant que de faire du bien à ses semblables... Si elle n'était très charitable, elle aurait été plus d'une fois scandalisée de ma misérable insouciance pour les obligations de la solidarité! Peut-être, à Paris, près d'Élisabeth, je vais redevenir un peu meilleure... Mais ce n'est pas sûr!
Elle parlait avec une légèreté ironique, amusée de l'irritation qu'elle devinait chez son sévère interlocuteur.
Leurs rapports étaient tout particuliers. Elle aussi l'estimait. Mais résolument, en toute occasion, elle s'insurgeait contre son intransigeance autoritaire qui la choquait, elle si indépendante et de pensée si souple; contre son austérité qu'il eût voulu voir partagée par tous, comme la source d'un bonheur né du renoncement à la joie de vivre.
Très souvent, elle le choquait; quelquefois même elle le blessait; mais toujours elle l'intéressait, alors même qu'elle l'irritait jusqu'à l'exaspération. Seulement, combien de plus en plus, elle lui paraissait inquiétante! Il reprit:
—J'espère bien, moi, que vous êtes toujours la même, très généreuse quoi que vous en disiez... Car j'ai besoin de votre concours.
—Pour?
—Pour venir faire entendre un peu de musique à mon cercle ouvrier.
La même obscure rébellion, qu'elle ne s'expliquait pas, frémit au cœur de Claude. Aller retrouver là, encore, cette atmosphère de pauvreté dont il semblait que, peu à peu, le dégoût lui venait! Pourtant, plusieurs fois déjà, et de très bon cœur, elle avait été ainsi donner à des humbles, l'aumône de son talent. Elle avait aimé la ferveur de leurs applaudissements... Alors qu'avait-elle donc?...
Bravement, peut-être parce qu'au passage, elle rencontrait le regard lumineux d'Élisabeth, elle domina tout de suite la honteuse impression:
—Je serai à votre disposition, Étienne, le soir où vous voudrez.
—Bien. Merci beaucoup, Claude. Je vous dirai, ces jours-ci, la date exacte du concert. Croyez-vous que votre amie, Rita Delviani, consentirait à chanter?
—Étienne, vous m'en demandez trop long. Mais Rita viendra, je pense, tout à l'heure. Vous pourrez lui adresser vous-même votre requête... Tenez, les dieux sont pour vous, la voilà justement!... Ah! Sonia aussi!...
En effet, la porte venait encore de s'ouvrir devant deux nouvelles visiteuses très différentes d'aspect: une superbe créature, grande, très forte, des yeux de velours sombre, une bouche délicieuse sur des dents de bébé, un air joyeux de bonne fille qui goûte la vie avec des lèvres gourmandes, Rita Delviani, la chanteuse dont la voix était d'un admirable métal.
L'autre, Sonia Lavernoff, une Russe, étudiante en médecine, d'une vingtaine d'années, qui avait des yeux clairs de mystique, dans un masque rude. Insouciante de la pauvreté, elle poursuivait ses études pour atteindre les grades qui lui permettraient de s'en aller exercer un ministère charitable dans une région perdue de la Russie.
Claude lui serra amicalement la main car elle admirait fort sa valeur morale; tandis que Étienne Hugaye évoluait pour se rapprocher de Rita. Il la savait très généreuse, toujours prête à faire, pour les malheureux, le don de sa belle voix; et, à cause de cela, il lui pardonnait les allures que sa rigidité et son éducation condamnaient.
Il dut attendre un peu pour l'aborder. Après avoir gaiement pris contact avec Élisabeth et ses hôtes, elle était revenue à Claude et demandait:
—Claude, ma petite, voulez-vous, dimanche prochain, venir jouer dans un concert à Rouen? Je chante. Nous partirions le matin avec la troupe des artistes. Ce n'est pas bien avantageux... Mais vous savez mon principe. Quand on débute, il faut surtout se faire connaître; donc ne jamais refuser une occasion d'être entendue. Le cachet n'est pas fort, mais le voyage est payé... Ça vous tente-t-il?
—Bien sûr! fit Claude, rieuse. Rien que le voyage me tenterait... C'est si amusant de remuer!... Expliquez-moi ce qu'il faudrait jouer...
Rita, très volontiers, se mit en devoir d'expliquer. Mais elles furent interrompues par une exclamation du professeur Delbeau:
—Est-ce que nous n'allons pas avoir un peu de musique?... Les deux artistes seraient bien aimables de ne pas s'absorber dans leur aparté.
Le petit journaliste hirsute avait aussitôt dressé la tête, abandonnant les «logements ouvriers». Ses yeux vifs regardaient avec envie le groupe des deux jeunes femmes qui, en riant, terminaient sans façon leurs arrangements.
Puis Rita se rapprocha:
—Docteur, qu'est-ce qu'il vous faut?... Du chant?... du violon?
—Tous les deux.
—Quelle gourmandise...! Claude, voulez-vous jouer seule, d'abord... parce que, moi aussi, j'ai envie de vous écouter... pour me mettre en train...
Elle s'était assise au piano. Claude vint se placer près d'elle... Et elles commencèrent. Alors, instantanément, les conversations cessèrent. Tous, même les pures intellectuelles comme Mme Albran, étaient saisis par la magie des sons. Étienne écoutait, son cerveau d'observateur se prenant, une fois de plus, à chercher le mystère d'une personnalité que ne livrait guère cette troublante Claude. Le petit journaliste semblait hypnotisé; son regard ne quittait point les artistes. Les yeux mystiques de Sonia rêvaient; et ceux de Lily détaillaient le visage de Claude, devenu ardent et grave, notaient le mouvement harmonieux du bras qui faisait frémir l'archet.
A travers la maison où, une heure plus tôt, montaient les plaintes de la souffrance, s'épandaient maintenant les sonorités du chant qui s'élevait pareil à une voix humaine, toute vibrante d'une passion d'abord contenue, puis épanouie dans une allégresse triomphante.
Quand Claude se tut, laissant retomber son archet, Rita se tourna vers elle, avec l'exclamation qui était dans toutes les pensées:
—Ma petite, vous avez encore fait des progrès depuis cet été!
Les paroles se croisaient, tandis que Claude, une faible lueur pourpre sur les joues, reposait son violon d'un geste presque tendre, elle si peu démonstrative. Elle souriait parce que Rita poursuivait drôlement:
—Vous savez, Claude, vous devenez dangereuse, au moral s'entend, pour vos auditeurs! Vous avez un jeu qui rend tout prêt à la chute... s'il y a occasion!
Rita Delviani ne se doutait pas qu'en ce moment même, le docteur Delbeau disait à Élisabeth:
—Comme elle joue, cette gamine! Elle n'a plus rien d'une écolière. C'est une vraie femme. Mon amie, gare à l'éveil! Il est tout proche.
—L'éveil?... Oh! pas encore, j'espère.
—Vous espérez? Pourquoi? C'est beau, le développement normal de l'être.
—Très beau... oui... Mais si inquiétant aussi! Ah! comme nos enfants nous échappent vite.
—Toujours l'évolution, l'inévitable évolution!
Encore une fois, pensivement, elle fit «oui». Le docteur la regardait, trop observateur pour n'être pas perspicace; mais aussi, trop discret pour lui laisser voir qu'il percevait en elle une obscure préoccupation au sujet de Claude; et amical, il dit seulement, tout haut:
—Pour votre tranquillité...—et celle de Claude!—tâchez de n'être pas ainsi «mère poule». Vous avez élevé cette petite, donc elle doit être bien trempée... Vous l'avez élevée—et Dieu sait que je vous en approuve!—de façon à lui permettre d'acquérir une personnalité. Eh bien, cette personnalité est en train de se révéler. Voilà tout! Il ne faut pas vous en plaindre!
Élisabeth gardait son visage songeur.
—C'est vrai, j'ai voulu qu'elle eût sa personnalité... Je lui ai toujours montré, autant qu'il était en mon pouvoir, ce qui me paraissait le bien, ce qui devait être fait... Et puis, je l'ai laissée libre de choisir, d'agir, de penser, après m'être appliquée à lui donner le sentiment de sa responsabilité...
—Et ainsi, vous l'avez marquée de votre empreinte, mon amie. A travers la vie, elle l'emportera...
—Peut-être... Docteur, ces petites filles sont des sphinx... Mais après tout, vous avez, sans doute, raison. Je suis trop «mère poule»... C'est que je me sens, moralement, de telles responsabilités, vis-à-vis de cette petite qui m'a été confiée. Pour ma propre enfant, j'aurais, il me semble, moins de souci!...
—Je ne crois pas, fit-il, souriant. Dès que votre sentiment maternel est en jeu, vous, de volonté si ferme, vous vous transformez en une pauvre petite femme craintive...
—Un chiffon, quoi! fit-elle, secouant la tête.
Puis, changeant de ton, elle jeta:
—Rita, nous vous écoutons, n'est-ce pas?
Mais l'artiste n'entendit pas, occupée à causer avec Étienne Hugaye, tandis que, près d'eux, le petit journaliste félicitait Claude, avec la même ardeur qu'il apportait à attaquer les jouisseurs, oublieux de leurs frères misérables.
Élisabeth les regarda, une seconde; aux lèvres, elle avait son beau sourire indulgent; puis elle répéta, un peu plus haut:
—Rita, Rita, vous bavarderez tout à l'heure avec Hugaye! Le docteur Delbeau va être obligé de nous quitter et il réclame un peu de chant!
Tous aussitôt insistèrent. Lily Switson, glissée dans un coin de la pièce, avait pris son album et crayonnait les physionomies.
Rita, docilement, se dirigea vers le piano.
—Bon, bon! Ne soyez pas si agités, vous tous!... Je chante... Claude, vous êtes prête?
Toutes deux s'installèrent... Et de nouveau, ce fut, pour ceux qui les écoutaient, l'oubli, le rêve, l'apaisement ou l'éveil passionné dans le secret de l'âme... En chantant, Rita perdait son air «bonne fille». On aurait dit, alors, qu'un invisible dieu modelait le visage où la bouche délicieuse frémissait au souffle des sons. Même la stature trop massive changeait de caractère, prenant la majesté de quelque cariatide.
Près d'elle, Claude avait une sveltesse de Tanagra. Sous les paupières abaissées, les cils traçaient leur ombre sur la chair de rose blanche; et la lueur des bougies caressait la ligne délicatement ferme du profil.
—Ah! que c'est beau à contempler, la jeunesse! murmura le docteur.
Élisabeth ne répondit pas; elle écoutait.
Entendre de la musique, c'était pour elle le plus vivifiant des repos, la seule jouissance, peut-être, qu'elle se permît. Les auditeurs devenaient insatiables. Ils demandaient une mélodie, puis une autre encore... Car les deux artistes se comprenaient, se suivaient si merveilleusement, le violon vibrant à l'unisson avec la voix, que la moindre page musicale devenait ainsi une œuvre d'art.
Mais une visiteuse de la dernière heure apparaissait, le professeur de philosophie Sabine Méruel; et si discrètement qu'elle eût pénétré dans la pièce, son entrée rompait le charme, d'autant que Rita, jetant, par hasard, un coup d'œil sur la pendule, s'exclamait:
—Comment, six heures et demie?... Vite, je me sauve! Je dîne en ville et je veux me faire belle... Or, madame Ronal, sans reproche, vous demeurez au diable!... Je vous pardonne, parce que vous êtes une femme exquise... comme votre salon!... J'adore décidément cette pièce... Au revoir, Claude. Alors, à jeudi pour notre répétition... Vous savez, il nous faut un succès digne de nous...
Tous et toutes prenaient congé, plus ou moins stupéfaits de s'être ainsi attardés dans les délices de la musique.
Devant l'étroit perron, sur le gravier du jardin, sonnait le roulement des autos qui remmenaient dans Paris les ex-infirmières redevenues de très fortunées créatures.
Claude s'était rapprochée de son amie...
—Élisabeth, si vous n'avez pas besoin de moi, j'irai reconduire Lily et Sonia pour marcher un peu...
—Je n'ai pas du tout besoin de toi, mon petit. Tu peux sortir. Mais nous dînons à sept heures et demie, n'est-ce pas? J'ai quelques visites à faire, ce soir.
—Et moi, à travailler. A tout à l'heure, Élisabeth.
Le salon se vidait; mais les chaises dérangées, les tasses sur le plateau du thé, le violon demeuré près du piano ouvert lui gardaient une physionomie vivante.
—Élisabeth, je ne vous dérange pas en restant encore un instant avec vous, demanda Sabine Méruel, voyant Hugaye et son ami, le journaliste, s'apprêter, à leur tour, pour le départ.
—Pas du tout. Je puis m'accorder encore un moment de récréation, avant de chercher un rapport attendu. Vous voyez que je ne fais pas de cérémonies avec vous!
Tout en parlant, elle levait ses yeux clairs vers son amie, et aussitôt, elle acheva, le ton tout différent:
—Qu'est-ce que vous avez? Sabine. Vous êtes nerveuse... Un ennui?
—Est-ce un ennui?... Peut-être vous jugerez que le mot est impropre...
—Si vous pouvez, dites-le-moi... Nous en causerons ensemble. Cela vous détendra...
Sabine Méruel fit un geste vague et se rassit, laissant Élisabeth recevoir l'adieu de ses derniers hôtes. Sans qu'elle en eût conscience, son pied battait le parquet, et un pli creusait son front, accentuant le caractère un peu autoritaire des traits réguliers, fortement dessinés. Elle tressaillit, sentant sur son épaule la main d'Élisabeth, ferme et légère.
—Eh bien, Sabine, qu'y a-t-il?
—Oh! rien, après tout... que la réaction d'une scène absurde que je viens de subir tantôt.
—Une scène?... de qui?...
La jeune femme mordit ses lèvres.
—Vous connaissez une des «petites» les plus remarquables de mon cours de philosophie, Suzanne Lumièges?...
—Oui... Du moins, je vous en ai souvent entendue parler... Eh bien?...
—Eh bien, cette petite est un cerveau rare... Elle est douée à miracle pour devenir une intellectuelle remarquable. Et depuis trois ans qu'elle suit mes cours, je m'applique à la diriger vers la beauté pure, à faire d'elle une créature vraiment supérieure. Jamais, peut-être, dans toute ma carrière de professeur, je n'ai rencontré un sujet qui m'intéressât, même qui m'attachât davantage... par sa pensée admirablement compréhensive, son culte pour l'idée, son âme ardente, avide de se développer librement sans souci des préjugés d'antan. Pour moi, elle devenait une délicieuse âme sœur qui m'était chère, comme une créature d'élection, créée par mes soins...
Sabine s'arrêta un peu. Sans un geste, du ton qu'elle eût trouvé pour faire n'importe quelle intéressante analyse, mais la voix sourdement frémissante, elle avait parlé.
—Alors?... demanda Élisabeth qui écoutait, pensive.
—Alors, il y a trois semaines, cette enfant, qui reconnaissait en moi la directrice morale de sa vie, m'a confié que sa famille désirait la marier... Et à qui! Si encore ç'avait été à un artiste, à un intellectuel remarquable, j'aurais compris que la proposition pût être étudiée. Mais, vous le savez, cette petite est lamentablement riche... Et c'est d'un futur agent de change qu'il était question. Une vraie chute, qu'un pareil mariage!... Je lui ai dit mon sentiment... Nous avons causé... Elle m'a comprise et a répondu en conséquence...
Élisabeth leva son regard profond vers son amie.
—Et la liberté dans le jugement et la décision, qu'en faisiez-vous là? Sabine.
—Je l'ai, comme toujours, respectée, ce me semble. J'ai discuté la question avec une fille très intelligente... Et ensuite, c'est elle qui a décidé en connaissance de cause.
—Sous votre influence, puisque, dites-vous, Suzanne Lumièges a en vous une absolue confiance... Et qu'est-il arrivé?...
—Une visite de sa mère, furibonde, fulminante, m'accusant d'avoir perverti le jugement de sa fille... Une stupidité, à laquelle j'ai répondu cette très simple vérité que je n'avais eu en vue que le développement moral de sa fille, digne de vivre pour un idéal supérieur, dégagé des mesquines préoccupations qui remplissent la cervelle des femmes du monde. Là-dessus, elle m'a encore accusée d'avoir détaché d'elle sa fille, de lui avoir faussé l'esprit en lui donnant des idées qui ne sont pas de mise en son monde...—heureusement!... de l'avoir détournée d'un mariage qui,—soi-disant—était, pour elle, le bonheur... Des idioties!... quoi!... Puis, pour couronner son discours, elle m'a déclaré que j'avais commis le crime «d'accaparer son enfant»... C'était complet!
Attentive, Élisabeth écoutait; son clair regard d'observatrice attaché sur le visage de Sabine Méruel, le beau visage, d'une régularité classique, un peu dure, où errait, en ce moment, le reflet d'une émotion passionnée que seul trahissait un imperceptible tremblement des lèvres, de la voix timbrée, qui avait une autorité «prenante».
—Qu'avez-vous répondu à cette Mme Lumièges? Sabine.
—Toujours la vérité; que jamais, naturellement, je n'avais pensé à accaparer sa fille. Mais, puisqu'elle me la confiait, je l'avais dirigée dans le sens que je jugeais utile à son perfectionnement moral. Vite, je me suis aperçue que c'était lettre morte pour elle, tout ce que je lui disais sur la beauté, le devoir que nous avons de la chercher pour la réaliser en nous, sans souci des obstacles dressés par les préjugés, le milieu, les tentations... Vivre pour la pensée, libre de tous liens, occupée du développement harmonieux de sa personnalité... Quand je lui ai dit cela, à sa mine, j'ai compris qu'elle saisirait aussi bien une révélation faite en chinois! Elle était toute à sa fureur, exhalée en misérables petites phrases, à ses lamentations de bête qui croit avoir perdu son petit... Ah! Élisabeth, ce serait à décourager de l'apostolat, si je n'avais au cœur et au cerveau, la conviction que j'accomplis une œuvre trop haute, pour avoir le droit de me rebuter devant l'incompréhension des natures inférieures.
—Sabine, fit lentement Mme Ronal, qui semblait encore réfléchir, je crois que cet apostolat, vous devriez le réserver pour les petites de notre monde, à nous autres travailleuses; celles-là ont besoin de savoir être libres et fortes puisque leur qualité de filles sans dot les destine pour la plupart à n'être pas des épouses. Bon gré, mal gré, elles se trouvent devant la nécessité de compter sur elles seules, sans l'aide de l'homme, à laquelle j'estime d'ailleurs que, neuf fois sur dix, c'est, pour elles, le bonheur d'échapper.
—Vous l'avez rudement appris, Élisabeth.
—Oui... Moi et bien d'autres!... Mais comme femme et comme médecin, je sais aussi qu'il ne faut pas oublier la nature qui, physiologiquement et psychologiquement, les entraîne vers l'homme... L'inévitable attirance du sexe!...
Sabine Méruel eut un geste de protestation.
—Élisabeth, vous exagérez... Jugez-en par vous, par moi-même...
—Moi, j'ai souffert. Et vous, vous, Sabine, vous êtes une cérébrale. Mais toutes, surtout les très jeunes, les petites de vingt ans, ne sont pas ainsi... Alors, nous, les aînées, nous que l'expérience a instruites, nous devons leur apprendre la belle et fière indépendance de la femme d'aujourd'hui. Et pour leur bien tremper l'âme, vous avez raison, il faut que nous leur donnions un idéal—de beauté morale qui les dirige et les soutienne,—à défaut de la foi religieuse qui n'existe plus pour beaucoup.
—Leur conscience doit suffire! interrompit orgueilleusement Sabine.
—Elle devrait, oui... Mais elle suffit surtout aux natures supérieures... Voyez-vous, Sabine, pour en revenir à notre point de départ, je crois qu'il faut laisser les gamines du monde à leur milieu, avec tout ce qu'il comporte d'infériorité, à leur destinée d'épouses... Car, après tout, il en faut, des épouses! Disciplinées par l'éducation, elles trouvent tout naturel de subir le joug de l'homme. Elles n'en souffrent pas. Élargissez leur horizon, vous en ferez des déclassées dans leur milieu, dont fatalement, elles ne peuvent sortir.
Sabine Méruel gardait son expression d'invincible conviction.
—Mais, Élisabeth, quand une de ces gamines vaut la peine d'être élevée hors de ce milieu, ce serait un crime de ne pas l'en arracher coûte que coûte!
—De l'en arracher en la séparant de sa mère, de ses parents?
De sa voix timbrée où il y avait une sorte de violence froide, Sabine prononça:
—Quand les parents ne remplissent pas, ou sont incapables de remplir leur mission, il faut bien que nous nous substituions à eux!
—Le faut-il?... En êtes-vous sûre? interrompit gravement Élisabeth... Peut-être parce que je suis moi-même une mère, je comprends la révolte de cette femme devant l'ascendant qu'elle vous voit sur sa fille. Et je me demande, en conscience, faut-il que cet ascendant existe?
Du même ton absolu, Sabine Méruel affirma:
—Il le faut!
—Vous le croyez, soit. Mais il me semble que, en la circonstance, pour des raisons très complexes que votre devoir est d'analyser, vous ne jugez pas entièrement juste, avec les intentions les plus droites... Réfléchissez bien... N'influencez pas cette petite. Vous êtes trop intéressée dans la question...
Sabine ne répondit pas. Et un silence tomba dans la pièce. Toutes deux songeaient. Mais le timbre de la pendule sonna. Sabine tressaillit et se leva aussitôt:
—Ma pauvre Élisabeth, comme je vous fais perdre votre temps! J'en suis honteuse!... Excusez-moi...
—Ne soyez pas honteuse... Nous avons parlé de choses qui valent la peine d'être discutées...
—Et que nous envisageons bien différemment, Élisabeth; au revoir... Et merci de l'attention que vous m'avez donnée...
—Je voudrais espérer que je vous ai été bonne en quelque chose...
—Ah!... de cela, que sait-on jamais?...
Et serrant la main de Mme Ronal, elle la quitta rapidement.
VIII
Il pleuvait.
Sous le péristyle du Châtelet, Claude s'arrêta, avec une imperceptible moue, regardant la course mouillée des passants qui circulaient sous l'averse diluvienne, dans la maussade clarté de ce jour de novembre, trempé de brume et d'eau.
Elle sortait de la répétition du concert dominical où elle avait voulu entendre une œuvre qu'elle aimait; et aussi, se rendre compte, à nouveau, des sonorités de la salle où elle devait jouer pour la première fois au début de l'hiver. Son maître, après l'avoir sévèrement écartée des grandes exhibitions, jugeait maintenant son talent assez sûr pour qu'elle pût l'offrir au jugement d'un public de vrais connaisseurs.
L'esprit tout vibrant encore de l'ardente étude qu'elle venait de lui imposer, elle demeurait sur le seuil du théâtre, immobile et distraite, ne sentant même pas la poussière d'eau dont le vent lui poudrait le visage, indifférente au flot que le théâtre déversait autour d'elle.
Mais une exclamation la rappela brusquement à elle-même.
—Oh! Mlle Suzore!
Elle se retourna. A ses côtés, la saluant, il y avait le comte de Ryeux qui, lui aussi, sortait du théâtre.
Instantanément, en son souvenir, ressuscita le plaisir qu'elle avait goûté dans sa course en auto. Il lui tendait la main; de bonne grâce, elle donna la sienne et dit alertement:
—Bonjour!... Il fait moins beau qu'à Jobourg!... Vous venez d'écouter la répétition?
—Oui, je suis abonné. Vous aussi?
—Moi? Je viens aussi d'écouter; mais je ne suis pas abonnée.
—Vous n'aimez pas les séances régulières? C'est vrai, vous avez l'humeur fantasque!...
Elle se mit à rire:
—Vous n'en savez rien!... Si, j'aime toujours les répétitions de Colonne... Mais hélas! mes finances ne me permettent pas le luxe de l'abonnement. De temps à autre seulement, je m'offre de ces petites fêtes!
Il retrouvait tout de suite, à la regarder, la même jouissance qu'il avait éprouvée, là-bas, à Landemer... Plus que jamais, son visage avait un charme irritant d'androgyne, sous la toque de fourrure—pareille à celle de quelque jeune garçon—qui, à peine, laissait sortir l'extrémité des boucles sur la tempe. Mais, aussi, elle avait ses yeux et ses lèvres de femme. Elle était de celles qui sont assez jeunes pour supporter la pleine lumière de midi. Et Raymond de Ryeux, le connaisseur, qui, tout de suite, avait noté qu'elle était chaussée et gantée de façon impeccable, pensa, avec une insolence paisible:
—Quel beau fruit d'amour va être cette gamine, quand elle aura été mise en goût!
Cependant, tout haut, il continuait, pour la retenir, car il devinait très bien qu'elle était posée sur ce péristyle comme une mouette prête à prendre son vol:
—Alors, maintenant, vous êtes réhabituée à Paris? Vous vous passez bien de Jobourg?
Elle inclina la tête.
—Oui! je trouve que Paris a du bon aussi. Et puis, d'ailleurs, j'ai tant à faire que je ne trouverais guère de loisirs pour regretter Landemer. Peu à peu, j'oublie la vagabonde ravie que j'ai été là-bas... et je rentre dans le rang des utilités.
Il l'examinait curieusement:
—Vous faites beaucoup de violon?
—Oui, et je viens d'avoir un concert à Rouen. Je suis prise aussi par le dispensaire; j'ai mes cours de la Sorbonne, le théâtre, les livres... Cela vous paraît-il suffisant?
—Cela me paraît... écrasant! Et elle vous amuse, cette existence?
—Non, elle ne m'amuse pas, elle m'intéresse.
—Sincèrement? interrogea-t-il avec une impérieuse hardiesse que corrigeait le sourire charmeur.
—Naturellement... Sinon, pourquoi la ferais-je ainsi?
—Pour... vous donner le change sur vos vrais désirs... par devoir... par nécessité...
Elle mit ses larges prunelles dans celles de Raymond.
—Si vous me connaissiez plus, vous sauriez que je ne fais jamais les choses que quand il me plaît, pour une raison ou une autre. Mais qu'allons-nous chercher là?... Au revoir, je me sauve déjeuner... Élisabeth va m'attendre...
—Partir sous cette averse?... Vous serez trempée! J'ai l'auto. Elle va vous reconduire.
—Certes non!... Qu'est-ce que cela me fait, la pluie?... J'ai une veste et une toque de fourrure, un parapluie. Je ne crains rien.
Une impatience l'irrita de n'avoir aucun droit de la retenir. Cette singulière petite fille l'avait étrangement intéressé pendant le pittoresque après-midi qu'ils avaient, à l'improviste, passé ensemble.
Et l'impression, affaiblie par l'usure des jours, renaissait tout de suite, aussi forte. Cette Claude Suzore ressemblait si peu aux femmes—de tout genre...—qu'il avait coutume de fréquenter; avec sa franche et fière liberté d'allures, son absence totale de coquetterie, son évidente et orgueilleuse indifférence pour l'homme qui paraissait—à l'heure présente—sans prise sur elle... Et, pourtant,—il s'y connaissait!...—elle était sûrement une passionnée. Très jeune et déjà si vraiment femme!... Et avec cela, pire que jolie, d'une originalité troublante qui agissait sur lui comme la senteur grisante d'un parfum violent et inconnu.
L'idée qu'il n'avait aucune chance de la revoir bientôt, ni beaucoup, avivait en lui un obscur désir. Profitant de ce que l'averse ruisselait de façon à la retenir, bon gré mal gré, quelques minutes encore, il interrogea:
—Avez-vous des concerts en vue?
Un éclair de malice flamba dans les prunelles sombres.
—Oui, j'en ai un prochain... Au Cercle ouvrier de Charonne.
—Oh!... quel public vous allez trouver là!
—Un excellent public... Ce n'est pas la première fois que je l'expérimente... Infiniment meilleur que le public des belles dames et des beaux messieurs blasés... si souvent inintelligents!
—Merci bien!
—Remerciement très inutile...
—Est-ce qu'on peut aller vous entendre à Charonne?
—Oh! oui, bien sûr!... L'entrée est libre, même pour les auditeurs chics!
—C'est quand?...
—Je ne sais encore la date exacte. Mais vous pourrez la demander à votre cousin, Étienne Hugaye. C'est lui qui organise le concert.
—Ah!... Vous voyez souvent Hugaye?
—Oui... Il s'intéresse à beaucoup de nos œuvres.
—Je regrette bien de n'être pas comme lui!
Elle eut son petit rire moqueur.
—Oh! je ne vous vois pas du tout dans son personnage!
—Vous me voyez mieux dans un salon, avec les gens «inintelligents», remplissant mon rôle d'inutilité?... Que vous êtes dure!...
Elle allait riposter. Il l'arrêta avec une malice gamine:
—Non, ne protestez pas! Ne faites pas la «dame polie»... Vous ne seriez plus vous! Dites-moi, jouez-vous beaucoup dans le monde?
—La saison n'est pas encore commencée. Mais je pense avoir des «thés» réguliers... Je suis déjà en «négociations».
Dans sa pensée, une exclamation avait jailli: «Si vous connaissez des amateurs, recommandez-moi!» Pourtant, elle se tut.
Elle avait le besoin instinctif de ne pas devenir l'obligée de ce beau monsieur qui n'avait pour occupation que le souci de ses chevaux. Il lui eût été très déplaisant de devoir quelque chose à sa protection.
Interrogateur, il répéta:
—Des thés?...
—Oui, des thés où je vais me faire entendre... Et puis des soirées...
—Est-ce que?...
Il s'interrompit, vaguement embarrassé:
—Est-ce qu'il vous serait agréable que je parle de vous... de votre talent... dans nos relations?...
—Agréable... non, fit-elle avec sa sincérité hautaine. Utile... oui, peut-être, à l'occasion. On n'est jamais trop connue quand on veut arriver. Et je me sens furieusement avide de mordre au succès—puisque les gens compétents affirment que je puis réussir.
—Pourquoi si avide?
De nouveau, elle rit:
—Décidément vous êtes aussi curieux à Paris qu'à Jobourg... Pourquoi?... Parce que j'imagine que le succès me donnera l'indépendance matérielle qui m'est nécessaire pour savourer la vie.
—Savourer la vie!... La vie?... Un fruit insipide.
Elle haussa les épaules, avec un petit rire de pitié:
—Quand on s'y prend mal pour en extraire tous les sucs et les goûter!
—Les goûter!... Il faut être jeune comme vous pour avoir une pareille idée!
—Une pouponne, quoi! A Jobourg, vous m'avez déjà dit quelque chose comme cela!
Il glissa drôlement:
—Vous trouvez que je radote? C'est que quand je vous vois et vous entends, je me produis l'effet de quelque Mathusalem qui n'a plus qu'à regarder derrière lui.
La bouche moqueuse, elle jeta:
—Cela ne sert à rien. C'est du temps gaspillé bien inutilement. Je me suis souvent entendu répéter qu'il était excellent d'avoir à gagner sa vie. Je commence à croire que c'est la vérité vraie.
—Hum... Ce serait une question à discuter! Ici nous sommes très mal pour le faire. Est-ce que nous ne pourrions pas trouver un meilleur endroit?... Me permettez-vous une visite?
Elle secoua négativement la tête.
—Je n'ai pas de jour... ni de temps à perdre... Adieu. Cette fois, je me sauve; tant pis pour l'averse et pour moi.
Sans même lui tendre la main, occupée déjà à ouvrir son parapluie, elle se détournait avec un fugitif sourire de congé; et dans le regard dont elle l'effleurait, il y avait une si complète indifférence, qu'une sorte de colère rageuse bondit en lui contre l'orgueilleuse créature qui, distillant un charme grisant, prétendait demeurer insouciante et libre devant l'homme qu'elle dédaignait.
Ah! comme elle méritait, d'être vaincue!... Et que ce serait là une partie séduisante à gagner...
IX
Une semaine plus tard, comme Claude rentrait, à l'heure du dîner, Mme Ronal, qui écrivait dans son cabinet, l'appela, entendant son pas.
—Veux-tu entrer, une seconde?... mon petit. J'aurais un mot à te dire.
La porte s'ouvrit et Claude, sa boîte de violon en main, apparut le visage soudain rosé par la chaleur de la maison, après la glaciale morsure de la bise qui soufflait dehors. Affectueusement, elle se pencha vers son amie dont elle caressa les cheveux:
—Qu'y a-t-il? Élisabeth... Vous désirez me parler?
—Oui... Tantôt, j'ai reçu un billet qui te concerne.
—Qui me concerne?... un billet?... De quoi donc s'agit-il?
—Voici...
Élisabeth prit une lettre posée sur son bureau.
—... La vieille marquise de Ryeux m'a écrit, pour me demander, de la part de sa belle-fille, si tu pourrais, cet hiver, venir te faire entendre à ses réceptions de quinzaine, où elle désire offrir de la musique à ses visiteurs.
Les sourcils de Claude s'étaient un peu rapprochés et le visage devenait dur...
Les mains croisées derrière le dos, elle écoutait:
—Mais cette Mme de Ryeux ne me connaît pas du tout, et elle ignore si j'ai, ou non, du talent.
—Sa belle-mère lui aura parlé de toi. Ne jouais-tu pas à l'église cet été?
—Oui, je jouais...
Elle s'arrêta. La vieille marquise n'était pas seule à l'avoir entendue. Instantanément, dans son cerveau, se dressait le masque hardi de Raymond de Ryeux, avec ses yeux caressants et volontaires. Lui aussi l'avait écoutée.
Une sorte de révolte se cabra en elle. Encore une fois, l'impression l'étreignait qu'elle ne voulait rien devoir à cet homme si courtois, en apparence. Mais la vie, librement observée, avait fait d'elle une fille avertie. Et elle comprenait très bien pourquoi il avait cette façon de la regarder, qui tout ensemble l'amusait et l'irritait, ainsi qu'une proie digne de lui.
D'une impulsion irraisonnée, elle prononça, la voix un peu brève:
—Ah! Élisabeth, refusez, je vous en prie. Il me serait désagréable d'aller jouer dans ce milieu!
Une surprise passa dans les yeux clairs d'Élisabeth.
—Refuser?... pourquoi?... Ces auditions seraient utiles à ta carrière. Si tu as des raisons pour penser le contraire, dis-les-moi... Nous verrons ensemble, s'il faut ou non les écarter...
C'était vrai... Pourquoi refuser?... après tout... Que lui importait l'équivoque attention d'un homme qui ne comptait pas pour elle, n'ayant d'autre supériorité que celle de sa fortune.
Et pourtant, elle dit, l'accent presque impatient:
—Je n'ai pas de raison précise...
—Alors, je ne comprends pas, fit Élisabeth, l'enveloppant de son regard profond. Les de Ryeux occupent dans le monde une situation qui leur permet de t'être très utiles. Nous connaissons, toi et moi, la vieille marquise. Ils viennent à toi... Je ne vois pas pour quel motif tu refuserais d'entrer avec eux en relations; surtout en des conditions qui peuvent rendre vos rapports très limités, puisque tu irais chez eux en artiste.
Évidemment, Élisabeth, ignorant la cour discrète de Raymond de Ryeux, ne pouvait parler d'autre façon. Fallait-il la lui révéler?... Mais c'était attacher de l'importance à un détail qui n'en avait pas... Tout de suite, d'ailleurs, Claude s'était ressaisie, mécontente contre elle-même d'avoir obéi à de frivoles impressions: la crainte de sembler répondre au désir insolent de M. de Ryeux; l'obscur déplaisir d'aller chez lui en artiste payée pour distraire ses invités, ce qui établissait leur inégalité sociale. Et cette fois, sans hésiter plus, elle dit:
—Vous avez raison, Élisabeth... J'étais stupide!... Alors, que dois-je faire?
—Aller voir Mme Raymond de Ryeux pour t'entendre avec elle. Tiens, voici la lettre de sa belle-mère. Les heures sont indiquées où tu pourras la trouver... Et puis, maintenant, ma petite, laisse-moi, car j'ai encore beaucoup à travailler avant le dîner; et ce soir, j'ai quelques visites. Il y a deux petits qui me préoccupent.
—Élisabeth, vous êtes incorrigible! Vous gaspillez votre santé!... Vous savez que vous avez l'air très fatiguée.
—Non, pas très... Un peu, seulement peut-être parce que j'ai eu fort à faire tantôt... Mais, en ce moment, je me repose, tu vois bien...
—Oui, en faisant travailler votre cerveau. Élisabeth, reposez-vous, pour de vrai, en lisant quelque chose que vous aimez... Voulez-vous que je vous fasse un peu de musique?
Mme Ronal sourit:
—Ne me tente pas! petite fille... et laisse-moi écrire. Elle a bien marché, la séance de violon, tantôt?
—Oui, pas mal...
—Bon! embrasse-moi... et sauve-toi!
Claude se pencha, mit un baiser sur le front de la jeune femme et sortit.
Machinalement, dans sa chambre, elle tourna le commutateur, et la clarté jaillit dans la petite pièce, erra sur les murs où la blancheur du ripolin s'égayait des panneaux d'une toile persane, à grandes fleurs bizarres—que Claude elle-même avait tendus,—caressa le lit étroit, les quelques belles gravures attachées entre les panneaux; la table chargée de livres où, près de la lampe, dans une simple jatte de cristal, trempaient de larges violettes dont la senteur imprégnait l'air.
Mais Claude, en cette minute, n'apercevait rien du décor familier qui, cependant, lui était cher. Debout, devant la table à écrire, elle n'y voyait pas les feuillets où, avant de sortir, elle avait résumé quelques-unes des idées entendues le matin, à son cours de philosophie de la Sorbonne. Tout haut, elle interrogeait, obéissant à une vieille habitude:
—Claude, ma chère, qu'est-ce donc qui vous a pris de regimber devant une telle proposition? Demain, vous irez voir cette jeune Mme de Ryeux; et vous vous distrairez à comprendre pourquoi elle ne sait pas rendre fidèle, son grand diable de mari. Mais après tout, est-ce demain que je suis attendue?
Elle prit le billet et lut les quelques lignes où, très aimablement, la vieille dame célébrait son talent, en phrases admiratives, un peu naïves. L'entrevue pressait, car Mme Raymond de Ryeux commençait, en décembre, ses quatre à sept, et tenait à s'entendre le plus tôt possible avec l'artiste.
--- Donc, demain sera très bien! conclut tranquillement Claude. Maintenant ne pensons plus à cette frivole histoire et travaillons.
Rejetant sur son lit, manteau et chapeau, elle s'assit devant la table, la lampe allumée; et tout en respirant le parfum d'une violette tombée de la coupe, elle se mit à relire les lignes écrites sur le cahier de notes:
«Notre perfectionnement appartient à notre volonté qui doit dominer les élans de notre inconscient, les forces, les influences du monde extérieur, les phénomènes occultes que la nature élabore sans cesse, dans les cellules de notre être. Si notre volonté est fragile, il faut la fortifier, afin qu'elle devienne l'outil inflexible et sûr de notre pensée. Nous pouvons et nous devons l'entraîner à lui obéir. C'est pourquoi l'on a justement dit que: «Nous sommes les maîtres de notre perfectionnement.»
A demi-voix, Claude répéta lentement:
«Nous sommes les maîtres de notre perfectionnement... Si ma volonté est fragile, je puis l'entraîner à obéir...» Le puis-je vraiment?
Un étrange sourire, un peu amer, errait sur sa bouche.
X
Le lendemain, à onze heures, ainsi qu'elle l'avait résolu, Claude entrait dans l'hôtel de Ryeux. Un valet de chambre l'introduisit, par un vestibule tendu de somptueuses verdures, dans un petit salon où il la pria d'attendre.
Il allait avertir Mme de Ryeux.
Seule, elle s'assit; et, observatrice d'instinct, regarda autour d'elle, s'occupant à chercher quelle devait être la personne morale de Mme de Ryeux, d'après le cadre qu'elle s'était créé.
Mais ce petit salon, qui semblait être son domaine propre, ressemblait, dans son vêtement de brocart rose, à des centaines d'autres salons Louis XVI qui avaient, pareillement, des meubles laqués, des bibelots de Saxe, des éventails anciens, de vieilles montres précieuses, des ivoires abrités par une vitrine, et dispersés sur les divers meubles capables de les porter; des plantes vertes, des fleurs de prix, vu la saison d'hiver. Un unique portrait, signé Flameng; celui, sans doute, de la maîtresse du logis; une jeune femme, d'un blond soyeux, debout devant un paysage délicatement estompé qui fuyait loin derrière elle. Plutôt forte, semblait-il, d'après la ligne trop ronde des épaules nues, du cou un peu court cerclé de grosses perles, qui portait une jolie tête insignifiante où s'ouvraient des yeux pâles, lesquels, pas plus que la bouche, à demi souriante, ne révélaient une personnalité.
Et puis, sur une petite table volante, bien en place d'honneur, une superbe photographie de très jeune femme ou jeune fille, une brune, petite, dont les traits irréguliers sous les cheveux noirs, plantés bas, se faisaient oublier devant l'éclat des yeux sombres, au regard câlin. Un sourire retroussait la bouche un peu grande, avec des lèvres lourdes qui devaient être, au baiser, souples infiniment.
Curieuse, pour tromper l'attente, Claude s'intéressait à l'analyse de ces deux portraits qui n'étaient pas les seuls dans la pièce, comme elle l'avait cru. A l'extrémité du piano à queue, elle aperçut tout à coup une petite photo de Raymond de Ryeux, en costume de tennis, si vivante, qu'une seconde, elle eut l'impression de le voir apparaître, tel qu'il était là-bas, à Jobourg, les yeux hardis et gais, une mine de grand garçon en vacances qui aurait une désinvolture hautaine et une courtoisie caressante.
Les minutes coulaient. Claude s'était distraite à chercher la psychologie des trois êtres dont les images étaient là, réunies. Mais elle commençait à trouver abusive, l'attente qui lui était imposée, avec le sans-gêne inhérent à certaines femmes du monde, vis-à-vis de ceux qu'elles tiennent pour des inférieurs. Et impatiente, elle se levait, prête à faire dire par le valet de chambre qu'elle ne pouvait davantage attendre, quand la portière fut écartée soudain. Mme de Ryeux entrait, et avec elle, un violent parfum d'œillet. C'était bien la jeune femme blonde du portrait. Mais elle avait un éclat tout artificiel, la peau savamment poudrée, les lèvres d'un coloris violent, un imperceptible trait brun accentuant les sourcils. Une longue robe de maison, d'un bleu de pâle turquoise, l'enveloppait, laissant voir le cou et les bras sertis de dentelle.
L'accent très correct, elle dit s'excusant:
—Bonjour, mademoiselle. Je vous ai fait attendre un instant. J'étais encore à ma toilette. Je regrette...
Elle s'était un peu inclinée. Claude avait fait de même; mais dans son salut, il y avait une aisance presque hautaine dont elle n'avait pas conscience et qui était la simple expression du sentiment qu'à première vue, cette jeune femme, d'allure omnipotente, éveillait en elle.
Toutes deux avaient échangé un coup d'œil rapide où, chez l'une comme chez l'autre, il y avait de l'examen.
—Voulez-vous prendre la peine de vous asseoir, mademoiselle. Et allons vite au fait, car j'ai peu de temps à vous donner.
—Ne serais-je pas venue, madame, à l'heure que vous aviez indiquée?
—Oh! si, parfaitement... Mais ma modiste vient d'arriver impromptu, pour me montrer des modèles. Elle m'attend, c'est pourquoi je suis pressée. Vous savez, mademoiselle, ce dont il s'agit?
—De me faire entendre, si j'ai bien compris, à quelques-unes de vos réceptions de quinzaine? madame.
—Oui... C'est cela... Je voudrais vous avoir un vendredi sur deux; pour l'un, j'ai des tsiganes et des danseuses étrangères, mais, pour l'autre, je désire offrir aux amateurs, qui sont assez nombreux dans notre cercle, mon mari ayant la toquade de la musique... un plaisir plus sérieux, du violon et du chant, peut-être aussi du piano... Mon mari et ma belle-mère m'ont dit que vous jouiez fort bien... Ce dont je regrette de ne pouvoir juger par moi-même.
Avec une ironie que la jeune femme ne perçut pas, Claude dit:
—Mon Dieu, madame, je dois jouer au Cercle ouvrier de Charonne, dans quelques jours, c'est-à-dire avant le début de vos séances... en décembre? je crois... Si vous voulez bien assister à ce concert, vous pourrez juger mon jeu, en connaissance de cause, comme vous le souhaitez.
—Comment, vous jouez pour les ouvriers?...
—Pour une œuvre philanthropique, oui, madame.
Mais l'explication ne parut pas dissiper le désarroi de Mme de Ryeux. De toute évidence, il lui paraissait absolument anormal de présenter à ses hôtes une artiste qui se faisait entendre devant un public d'ouvriers.
Il y eut dans le salon de brocatelle rose un imperceptible silence, presque aussitôt rompu par un bruit de pas. Et la portière, de nouveau écartée, Raymond de Ryeux, à son tour, entra dans le salon. Il était en tenue de cavalier, les bottes poudreuses. Il devait descendre de cheval. Courtois, il salua Claude, puis commença:
—Charlotte, je m'excuse de me présenter chez vous en pareil équipage. Mais on m'a dit que Mlle Suzore était encore avec vous et je désirais savoir où en étaient les négociations... Eh bien, mademoiselle, allez-vous nous accorder le régal de vous entendre... et dans quelles œuvres?...
Sur les traits de Claude, l'expression hautaine s'effaça. Maintenant, il s'agissait de musique; et tout de suite, sur elle, le charme opérait, sans rien d'ailleurs lui enlever de sa réserve fière. Mais, intéressée, elle indiquait les éléments d'un programme que Raymond de Ryeux écoutait, attentif. Tous deux discutèrent sur le choix le meilleur, laissant Mme de Ryeux donner des opinions que l'un et l'autre accueillaient comme celles d'une personne qui use d'une langue dont l'intelligence lui est étrangère.
Mais Raymond de Ryeux était, décidément, un vrai connaisseur; Claude le constatait, surprise; et, à cause de cela, tout à coup, elle cessait de l'englober dans la nulle phalange des hommes de son monde, infiniment négligeable, et le sortait du néant où, jusqu'alors, elle l'avait relégué, avec son dédain de travailleuse pour les oisifs.
Enfin tout fut réglé, même au gré de Mme de Ryeux qui s'était copieusement mêlée à la discussion. Claude l'avait bien jugée; elle était très soucieuse de ne point laisser oublier que les décisions concernant ses vendredis la regardaient au premier chef. Et ce fut elle qui conclut:
—Votre programme du 3 décembre est donc arrêté, mademoiselle. Maintenant, il me reste à savoir quelles sont les conditions de votre cachet.
Une imperceptible contraction rapprocha les sourcils de Claude. Les questions d'ordre financier lui étaient toujours désagréables à traiter. Mais, avant qu'elle eût répondu, de Ryeux intervenait:
—Pour régler cette question avec Mademoiselle, vous n'avez pas besoin de mes lumières, Charlotte. Je vous laisse. Mademoiselle, votre concert à Charonne est bien vendredi, n'est-ce pas, m'a dit Hugaye?... Alors, à la semaine prochaine! Il est permis, je suppose, d'aller féliciter les artistes?
—Certes oui... Mais on ne les rencontre pas toujours!... En général, nous filons tous et toutes, dès que notre tâche est remplie...
—Je ferai en sorte d'arriver à temps. Mademoiselle, je vous présente mes hommages.
Qu'il était donc cérémonieux chez lui! La présence de sa femme, sans doute... Et un involontaire sourire effleura la bouche de Claude.
Il ne s'en aperçut pas. Son œil incisif enveloppait les deux jeunes femmes: Charlotte, blonde, poudrée, un peu lourde, type insignifiant, dans l'élégance du peignoir de satin... Claude, svelte et haute, sous l'austère tailleur de laine bleu sombre, boutonné jusqu'au menton autour de l'original visage qui avait un éclat de fleur blanche...
Il s'inclinait. Elle répondit par un léger signe de tête et il sortit.
Aussitôt, à l'extrémité du petit salon, une porte s'entr'ouvrit; et Claude vit surgir la jeune fille brune dont, un moment plus tôt, elle regardait l'image.
—L'ogre est parti?... Je puis entrer?...
—Mais oui, entre, Lolita, chère... Je suis avec Mlle Suzore à organiser mes «Matinées». Tu me donneras ton avis... Bonjour, très chérie, embrasse-moi.
Elles échangèrent un baiser de petites pensionnaires, ravies de se retrouver sans gênante présence. Claude ne semblait pas compter.
La nouvelle venue, souple et mince, ressemblait à un petit animal sauvage, avec ses yeux brillants, ses dents aiguës, tandis qu'elle se pelotonnait dans un canapé bas, attirant près d'elle Mme de Ryeux.
—Alors, raconte, ma belle Charlotte, qu'est-ce que vous complotiez, mademoiselle et toi?... Je n'osais pas entrer. Victor m'avait dit que vous aviez une conférence avec une dame étrangère; et j'avais peur de m'attirer les foudres de ton aimable époux si je venais vous troubler...
—Ne dis donc pas de sottises, mon trésor. Tu sais bien que tu peux toujours entrer et je pense que les grogneries de Raymond ne te troublent pas plus que moi. Mais laisse-moi en finir bien vite avec Mlle Suzore, car Rosine vient de m'apporter à voir de bien jolis modèles de chapeaux. Il y en a un qui me tente très fort... Seulement, son prix est salé...
—Qu'est-ce que ça fait, s'il est joli! décréta Lola, philosophiquement.
—Très joli! rien que des aigrettes autour de la calotte... Je vais te le montrer... Alors, mademoiselle, vous demandez pour ces séances?...
Claude avait écouté le dialogue, amusée et dédaigneuse. Avec une aisance tranquille, elle indiqua un chiffre que, volontairement, elle faisait très élevé. Une obscure impulsion la poussait à affirmer ainsi sa valeur d'artiste.
La jeune femme eut un sursaut dont elle ne fut pas maîtresse, et jeta un peu raide:
—Vous êtes bien exigeante! mademoiselle! Pourtant, vous êtes une débutante, toute jeune...
Claude ne se troubla pas. Comme une gamine, elle continuait à s'amuser du désarroi où ses prétentions plongeaient la jeune Mme de Ryeux; et avec la même désinvolture paisible, elle prononça:
—Je ne suis pas une débutante pour les connaisseurs. Le cachet que je vous demande, madame, est le même que j'ai offert à la princesse Bracovan, par exemple.
—Ah! vous avez joué chez la princesse?...
—L'hiver dernier, oui, madame, et je vais y avoir encore plusieurs séances... Mais je ne voudrais pas vous entraîner plus loin que vous ne souhaitiez. Si vous préférez renoncer à votre projet, faites-le, je vous prie, sans scrupule, madame.
Du bout de sa pantoufle de satin, Mme de Ryeux frottait le tapis, partagée par des sentiments divers. Son amie intervint.
—Charlotte, mon amour, pourquoi hésites-tu, puisque Raymond t'a dit de tout arranger à ton gré? Fais-le donc... L'argent, ça n'a pas d'importance!
Mme de Ryeux devait subir, très fort et très facilement, l'influence de Lola, car soudain, décidée, elle se tourna vers Claude qui attendait, observant.
—Mlle Alviradès a raison. La seule chose importante, c'est que nous ayons de bonne musique. Puisque mon mari a une très haute opinion de votre talent, qu'il vous a choisie, il aurait mauvaise grâce à se plaindre des conditions où il pourra vous faire entendre.
—Mais sois sûre, Charlotte, qu'il ne se plaindra pas du tout... Mlle Suzore est pour cela bien trop jolie. Il la regardera, il l'écoutera... Et ainsi tout le monde sera satisfait!
Tout le monde?... Qui?... Les mots étaient ambigus. Mais Claude n'était pas femme à prendre souci d'une allusion trop directe, d'une parole plus ou moins heureuse... Surtout venant d'une étrangère qui avait tout à fait les allures d'une enfant gâtée. Sauf peut-être Mme de Ryeux qui paraissait sous le charme, nul ne devait prendre garde à ses propos. Tout en parlant, elle jouait avec les dentelles de son amie, ou s'amusait à faire glisser les bagues des doigts blancs, un peu potelés.
Elle darda, sur Claude, ses prunelles noires:
—Je suis sûre que vous devez jouer merveilleusement, mademoiselle. Vous avez un vrai type d'artiste. Vous ne me trouverez pas malhonnête de vous dire cela?
—Malhonnête?... Oh! non! pourquoi?... Si c'est ce que vous pensez!... Je suis habituée à m'entendre dire toute sorte de choses...
Les yeux de Lola Alviradès flambèrent comme ceux d'une fillette curieuse, mise soudain en goût.
—Quelles choses?... Dites!... je vous en prie... Ce doit être amusant!
Mais Mme de Ryeux se chargea de répondre. Elle avait l'air agacée.
—Que tu es donc enfant! Lolita. Ne retarde pas ainsi Mademoiselle, qui doit être pressée comme nous. Tu sais que nous n'avons plus qu'un instant avant le déjeuner. Tu restes pour l'après-midi?
Lola se mit à rire.
—Non, les mines maussades de Raymond me coupent l'appétit. Mais je reviendrai te prendre à deux heures. J'ai prévenu tante qu'elle n'ait pas à compter sur ma société et...
Une exclamation de Charlotte de Ryeux l'interrompit:
—Comment, Raymond, vous voici encore?
—Encore, oui... Je suis venu voir si vous aviez terminé avec Mlle Suzore. Bonjour, Lola. Déjà en visite?
L'accent était bref, un peu ironique.
—Déjà! comme vous dites, homme malhonnête.
—Raymond, puisque vous voilà, voulez-vous vous charger de reconduire Mlle Suzore? J'ai quelque chose à voir avec Lola. Mademoiselle, au vendredi 3, n'est-ce pas? Au revoir.
Elle tendait la main. Claude, indifférente, donna la sienne.
—C'est convenu, madame.
Lola bondit vers elle:
—Mademoiselle Suzore, je suis enchantée à l'idée de vous retrouver et de vous entendre. Je vous trouve délicieuse! Je suis sûre que je vais vous adorer!
—Lola, tu es stupide, ma petite, allons, viens...
—Oui, si tu ne dois pas faire la grondeuse.
—Bien entendu! Allons, bébé, viens vite. Encore une fois, au revoir, mademoiselle.
Elle entraînait Lola, mi-grognon, mi-câline.
Claude avait salué silencieusement. Les papotages qu'elle venait d'entendre lui semblaient tout à la fois comiques et ridicules. Devant elle, Raymond de Ryeux écartait la portière. Ils se trouvèrent seuls dans le vestibule aux vieilles tapisseries. Sur une crédence, luisait l'éclair d'une collection d'étains.
Brusquement, il jeta:
—Qu'est-ce que vous avez fait à cette tête folle de Lola pour qu'elle vous adresse de pareilles déclarations?... Ça me gâche mon plaisir de vous entendre, de penser qu'elle aussi jouira de vous écouter!
—Pourquoi? fit-elle le regardant bien en face.
—Parce que c'est une créature qui m'agace, fit-il durement.
Cette fois, Claude ne dit pas «pourquoi?» Mais il devina l'interrogation muette de sa pensée.
—Elle manque de tact... Elle a des emballements idiots...
—Merci bien, fit Claude, riant malgré elle.
Il la regarda interloqué. Puis, lui aussi, se mit à rire.
—Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas... Lola Alviradès m'agace parce que c'est une enfant mal élevée. Charlotte l'a connue à Cannes et s'est toquée d'elle... Maintenant toutes deux ne se quittent pas. La jeune personne, qui est orpheline, vit chez une tante où elle a la bride sur le cou... Et je vous garantis qu'elle en use... Du matin au soir, je suis exposé à la voir surgir ici, se mêler de tout. Comprenez-vous qu'elle me paraisse odieuse?... Vous ne me répondez pas... Pourquoi?... Il y a quelque chose au fond de vos yeux.
Il appuyait sur elle son regard incisif, tandis qu'elle posait la main sur le bouton de la porte, pour sortir.
—Que pensez-vous?... que je suis bien maussade pour Lola Alviradès?
—Peut-être le mérite-t-elle?... Cela, je n'en sais rien... Non, je pensais...
—Quoi? insista-t-il avec sa vivacité impérieuse, voyant qu'elle s'arrêtait.
—Je pensais, je pense que chacun doit être libre de prendre son plaisir comme il l'entend... Ce que vous faites, sans doute... Sûrement même... Alors, je m'étonne que vous trouviez mauvais, l'agrément que recherche Mme de Ryeux dans la société de Mlle Alviradès. Voilà.
—Voilà!... C'est vite dit... Vous ne savez pas à quel point il est exaspérant de voir une gamine régenter une maison où l'on a, seul, en fin de compte, le droit de commander.
—Seul?... Oh! quelle prétention! Pourquoi donc votre volonté primerait-elle celle de Mme de Ryeux?
—Parce que je suis son mari!
Elle eut un haussement d'épaules et ses lèvres furent railleuses.
—Autrement dit son associé. Les associés ont les mêmes droits.
—Non, pas dans l'association conjugale, répliqua-t-il autoritaire.
—Oui, je sais... La plupart des hommes pensent comme vous; mais les femmes ne sont pas obligées de tenir compte de ces opinions d'un autre âge.
Elle avait parlé d'un ton de badinage; mais son accent était si sincère et si simple qu'il comprit que ce qu'elle disait, c'était sa conviction absolue. Et en lui, gronda l'instinct du mâle habitué à la domination, la brutale tentation d'asservir cette indépendante. Confusément, il avait la vision de ce visage volontaire renversé sous le sien, sa bouche écrasant les lèvres qui disaient des paroles d'affranchie.
Et cependant, très correct, tel un courtois maître de maison, il ouvrait la porte devant elle et prononçait:
—Au revoir, mademoiselle, et merci d'avoir bien voulu venir.
XI
—Élisabeth; est-ce que nous partons ensemble? questionna Claude. Il va être huit heures et je crois que le concert commence à neuf, si je me souviens bien de ce qu'a dit Hugaye.
Dans la salle à manger, petite mais très claire, avec ce caractère de netteté élégante qui était le luxe de Mme Ronal, toutes deux finissaient leur dîner de femmes pour qui les repas sont sans importance. Mais le couvert était dressé avec soin; et dans une coupe, au milieu de la nappe à damiers bleu pâle, s'épanouissaient de larges chrysanthèmes couleur d'or.
—Oui, mieux vaut que nous partions ensemble... Je n'aime pas à te voir circuler seule, le soir, dans nos rues désertes. Mais tu as raison, il ne faut pas nous attarder, car je dois, en passant, donner à Mme Lefort, le sirop pour la petite Cécile qui tousse très fort...
—Comme vous-même, ce soir, Élisabeth. Comment allez-vous pouvoir faire votre conférence!... Vous étiez plus qu'en droit de vous décommander!
—Et laisser le pauvre Hugaye en détresse... Tu as de bonnes idées, ma petite Claude.
La jeune fille arrêta sur Mme Ronal ses larges prunelles qui semblaient deux lacs sombres où errait l'ombre de tant de pensées qu'elle ne disait pas. En cet instant, une affectueuse impatience y flottait:
—Grande amie, vous ne vous préoccupez jamais que des autres!
La jeune femme se mit à rire.
—C'est qu'ils me paraissent beaucoup plus intéressants que moi-même, qui m'est trop bien connue.
Claude continuait:
—Je ne sais pas quand vous consentirez à prendre soin de vous...
—Quand je serai devenue une personne fragile ou impotente... Et j'espère bien que ce temps n'est pas près de venir... car ce serait, pour moi, une mort anticipée.
—Élisabeth, vous aimez à ce point votre vie?
—Ah! oui, je l'aime, fit Mme Ronal avec une conviction forte, presque fervente.
—Vous ne la voudriez pas autre?... moins prise par tous ces pauvres auxquels suffirait bien une simple doctoresse qui n'aurait pas votre valeur? Vous n'étouffez pas dans le cercle étroit où vous vous enfermez volontairement?
—Étroit!... Claude, comment peux-tu dire cela!... Il est, au contraire, si vaste!
La jeune femme avait relevé la tête vers Claude debout; et ses yeux pensifs cherchèrent ceux de la jeune fille qui avait parlé, regardant loin devant elle, vers quelque invisible monde.
—Qu'est-ce que tu as, ce soir? Claude. Un ennui?... Une fatigue qui te fait voir en noir la bonne tâche à remplir?... Aussi bien que moi, pourtant... presque aussi bien, tu sais que cette tâche est la seule joie qui ne puisse m'être enlevée... Si je ne l'avais pas...—et si je ne t'avais pas, ma fille Claude...!—qu'est-ce que serait ma vie?
Claude, d'un élan rare chez elle, se courba vers la main d'Élisabeth, allongée sur la nappe, et y posa ses lèvres.
—Oh! vous ne seriez pas longue, grande amie, à découvrir quelque nouveau moyen de vous dépenser pour les autres!
Simplement, Mme Ronal dit:
—Quand on a été très éprouvée, on devient incapable de vivre uniquement en soi et pour soi. Le seul vrai viatique, c'est de s'oublier... Mais quelle idée de parler de ces choses, un soir où nous sommes pressées!... C'est absurde!... Tu es prête? ma petite.
—Mais oui, Élisabeth. Est-ce que vous ne me trouvez pas suffisamment belle?
Mme Ronal la regarda. Elle portait une robe tout unie de souple crêpe de Chine, d'un chaud coloris de violette. Une guipure rousse ourlait l'échancrure carrée du corsage qui dégageait le cou sous le nœud lâche des cheveux.
—C'est un peu sombre, peut-être, pour tous ces braves gens... Cette robe les flattera moins... Tu aurais dû te mettre en blanc.
—Oh! Lise, il pleut!... Pour trotter dans les rues, ce serait si gênant d'être en blanc...
—Oui, c'est vrai, tu as raison... Moi-même, je ne suis guère élégante dans mon uniforme noir... Va vite mettre ton manteau. Veux-tu?
Claude obéit. Devant la glace étroite et haute qui surmontait la cheminée, elle se regarda, inspectant son image. Par Élisabeth, elle avait été élevée dans le sentiment que les humbles méritent autant d'égards que leurs frères fortunés. Et c'était pensant à eux seuls, qu'elle prit sur sa cheminée d'admirables roses thé que, le matin même, elle s'était offertes chez une luxueuse fleuriste des Champs-Élysées, insouciante de leur prix, puisqu'il s'agissait de goûter une impression de beauté. Elle les glissa dans sa ceinture, puis s'enveloppa dans le long manteau qui devait la protéger de la pluie pendant sa course pédestre, enroula une écharpe sur ses cheveux; et, sombre chrysalide, alla rejoindre Élisabeth qui l'attendait, parcourant une revue.
Elle sourit à la jeune fille:
—Tu as ton violon?
—Hugaye l'a fait prendre tantôt.
—Bien alors, partons.
La pluie tombait toujours. Les deux femmes, d'ailleurs, n'y prirent pas garde et s'en allèrent d'un pas rapide, à travers la rue déserte où les pavés luisaient sous l'averse. Ni l'une ni l'autre ne parlait. Comme tous les êtres qui ont une forte vie intérieure, elles fuyaient d'instinct les futiles propos.
Mais bientôt, Élisabeth s'arrêta devant une haute maison, pauvre ruche dont les murs suintaient la misère.
—Voulez-vous, Élisabeth, que je monte la potion? proposa Claude, s'arrêtant aussi.
—Merci, mon enfant. Je préfère me rendre compte de l'état de la petite, ce soir. Attends-moi là, dans le couloir. Je ne serai qu'un instant.
Claude rit:
—Est-ce bien sûr, cela? grande amie. Mme Ronal riait aussi.
—Oui, bien sûr, puisque Hugaye nous attend. Et elle s'engouffra dans l'étroit escalier.
Des cris d'enfant résonnaient, dominant un bruit d'assiettes remuées. Bruyamment, quelque casserole tomba, avec un son de ferraille. Puis des voix s'élevèrent sur un ton de querelle. Un homme chantait d'un accent qui trahissait l'ivresse et il s'interrompait pour crier des injures à une femme—la ménagère sans doute,—qui s'irritait contre lui, le diapason aigu.
Mais à tous ces détails devenus familiers pour elle, Claude ne faisait même pas attention, absorbée en elle-même.
La voix de Mme Ronal la fit tressaillir.
—Je t'ai fait un peu attendre... Comme je le craignais, la petite n'était pas bien; et j'ai dû expliquer à la mère comment il fallait soigner l'enfant. Or, cette brave femme est plutôt stupide...
—Faut-il qu'elle le soit, grande amie, pour que vous en conveniez! remarqua Claude, taquine. Maintenant nous n'avons plus qu'à courir, car vous, la femme exacte, vous allez être en retard.
Elles reprirent leur course et atteignirent, en quelques minutes, le bâtiment où avait élu domicile le cercle ouvrier dont Hugaye était une des puissances dirigeantes.
A leur apparition, il eut un cri d'allégement.
—Ah! enfin!... J'avais peur qu'un empêchement ne vous eût arrêtée l'une ou l'autre, à la dernière minute.
—J'ai dû monter voir une petite malade, mon ami, expliqua Élisabeth.
Il dit aussitôt, d'un ton d'excuse:
—Je vous demande pardon de me montrer impatient. Mais nous avons déjà beaucoup de monde, et vous savez que notre public ne sait pas bien attendre. Bonsoir, Claude. Votre violon est là.
—Merci.
Ils ne s'étaient pas serré la main, lui pressé, elle indifférente. Dans un coin de la petite salle, devenue le foyer des artistes, elle ôtait son manteau, son écharpe, et sans même regarder le miroir, elle remettait le peigne qui rejetait les boucles rebelles vers la tempe gauche.
Après de hâtives paroles de bienvenue, elle laissa de côté les organisateurs du concert, les quelques artistes qui causaient dans le minuscule foyer et se rapprocha de la porte ouverte sur l'estrade, afin d'observer la salle, d'où venait une rumeur de foule...
C'était l'habituel aspect de ces réunions composées de très humbles. Des femmes en cheveux pour la plupart; beaucoup de mères de famille qui avaient amené là tous les enfants, même les poupons, sommeillant entre leurs bras, et les petits qui appuyaient une tête endormie, ou curieuse, sur les genoux de la mère.
Et beaucoup aussi de travailleurs, presque tous très propres, de rudes visages creusés par le labeur, la misère, la vie difficile, et que détendait, ce soir, la distraction offerte. Dans les rangs, les commissaires circulaient, des garçons du monde, fervents socialistes, comme Hugaye; ils parlaient aux uns et aux autres, casaient les arrivants, effarés de trouver les places prises presque toutes; car la salle du cercle, pourtant vaste, était à peu près comble. Sous la lumière crue des lampes électriques, sur les murs badigeonnés en jaune clair, se détachaient des cartes géographiques, des tableaux de botanique ou de zoologie; et aussi des reproductions photographiques de belles œuvres d'art, en peinture et sculpture, qui, groupées sur un des panneaux, y formaient une sorte de petit musée.
Parmi cette foule, Claude distingua le visage délicat de Lily Switson qui, comme toujours, son crayon à la main, notait discrètement des types, des expressions surprises au passage. Un peu derrière elle, les yeux mystiques de Sonia contemplaient ses frères les pauvres. Et encore, debout, adossé au mur, près d'un groupe de vieux travailleurs, au masque dur, elle aperçut une silhouette bien différente, tout aristocratique celle-là, la haute silhouette de Ryeux.
Alors un léger sourire effleura sa bouche; et dans ce sourire, il y avait de l'amusement, une pointe de raillerie à l'adresse de la faiblesse masculine; et peut-être, de plus, l'inconscient orgueil de sa puissance de femme.
Raymond de Ryeux ne pouvait la voir, dissimulée par la portière, et comme il était sous la pleine lumière d'une lampe, elle discernait très bien son expression de curiosité, un peu dédaigneuse, une expression de patricien condescendant à se mêler au peuple. Si nettement, elle devinait cette impression, que des profondeurs de son âme, habituée à tenir le pauvre pour un égal, jaillit, violemment, le regret de ne pouvoir écarter le spectateur dilettante qui n'aimait pas les humbles.
Mais elle cessa de s'occuper de Raymond de Ryeux; Hugaye venait de rentrer dans le «foyer» et disait à Élisabeth.
—Madame, c'est vous qui commencez. Êtes-vous prête?
—Toute prête. Je suis à vous quand vous voudrez, mon ami.
—Alors, tout de suite, madame. J'entre pour vous annoncer.
Claude aussitôt passa sur l'estrade afin de trouver un coin pour bien entendre. Même Élisabeth eût-elle été pour elle une indifférente, elle aurait aimé l'écouter, tant il y avait dans sa parole de sincérité chaude et forte. Sans doute, pour cela, son action était prodigieuse sur les cerveaux et les âmes.
Dès ses premiers mots, comme toujours, elle s'empara de son auditoire.
Debout dans l'embrasure de la porte, Claude la regardait, fine, presque frêle, dans la sévérité de son costume tailleur. Mais la ligne du profil délicat était singulièrement ferme, et quelle volonté il y avait sur le beau front large que dégageaient les bandeaux, dans la lumière du regard profond, dans le dessin des lèvres, résolues et douces.
Presque sans gestes, très simple, elle parlait et dans sa voix un peu fatiguée ce soir-là, toutes les pensées se modelaient avec un relief merveilleux. Elle parlait, puissante de tout le désir qui brûlait en elle, celui de faire du bien—ne fût-ce qu'en les distrayant—à ces pauvres pour qui la vie était lourde.
Aussi comme ils l'écoutaient, tous leurs visages tendus vers elle, même ceux des petits qui ne comprenaient pas et la regardaient, très attentifs, charmés par la musique attirante de sa voix.
Elle se disait leur sœur... Et elle le pensait. Une travailleuse comme eux, prête toujours à leur donner l'aide qu'ils réclamaient ou seulement souhaitaient.
Avec des mots que les plus frustes pensées pouvaient comprendre, elle cherchait à illuminer leur morne horizon, en leur rappelant les joies que tous, même les plus déshérités, rencontrent sur leur route. Elle leur disait la beauté du dévouement, de la bonté, du fier souci de remplir bien les obligations acceptées. Elle leur révélait ce qu'ils devaient mettre dans leur vie afin qu'elle fût heureuse dans la mesure qui dépend de toute créature. Et ainsi, elle les entraînait dans son vol; elle les élevait en leur montrant la place que les plus misérables tiennent dans la grande famille sociale, le rôle qu'ils peuvent y remplir s'ils ne perdent jamais le respect d'eux-mêmes et accomplissent loyalement leur tâche. A la femme isolée, surtout, elle prêchait l'indépendance, l'orgueil de se suffire et de ne jamais consentir à devenir honteusement la chose de l'homme...
De toute son âme, de toute sa pensée, Claude, elle aussi, écoutait. Elle se jugeait bien quand elle disait à Mlle de Villebon que, moralement, elle était un reflet. Tandis qu'elle écoutait la parole fervente d'Élisabeth, elle retrouvait son âme d'altruiste. Elle comprenait, elle trouvait tout naturel l'apostolat de son amie, dont la beauté lui apparaissait pareille à une lumière vivifiante qui l'élevait au-dessus de sa propre nature; elle en avait conscience...
Et cependant... cependant, en elle, subsistait toujours l'autre Claude nouvellement apparue, qui disséquait l'impression de la Claude enthousiaste.
Une fois de plus, curieusement, elle se demandait quel aliment donnait tant de force à l'âme d'Élisabeth Ronal. Si loin qu'elle se la rappelât, toujours, elle l'avait vue ainsi se consacrer aux autres; non pas d'un effort de sa volonté orientée vers le devoir, mais dans un élan joyeux et passionné; comme d'autres cherchent leur propre bonheur.
Jeune fille, était-elle ainsi déjà?
Claude l'ignorait; car jamais Mme Ronal ne parlait d'elle-même ni de son passé. Tout juste, Claude savait que, orpheline, elle avait été mariée à dix-sept ans, par des amis, avec un garçon que sa famille espérait ainsi assagir; et qui, au bout de quelques mois, emporté par son humeur d'aventurier, avait disparu, après avoir gaspillé—par tous les moyens—la presque totalité du petit avoir de sa jeune femme. Il l'avait abandonnée brutalement, sans un mot, tout à coup; et la secousse qu'elle en avait éprouvée avait tué, pour jamais, ses espérances de maternité. Alors, elle s'était vue sans fortune, sans famille, toute seule devant un avenir dévasté. Mais elle était de la race des vaillantes. Fille de médecin, elle s'était donnée à la médecine. Elle avait travaillé avec une énergie qu'aucune difficulté ne rebutait; servie par un cerveau merveilleusement organisé, devenue une sorte de religieuse laïque à qui le malheur semblait avoir donné la soif de se rapprocher toujours de la souffrance pour la soulager.
Et en possession de tous ses grades, ayant devant elle un brillant avenir de doctoresse, elle avait choisi de s'en aller vivre parmi les humbles qui, seuls, l'attiraient. Bien vite célèbre dans le quartier de Charonne où elle était allée s'établir, elle s'était vue priée d'accepter la direction du dispensaire établi par une société privée. Et pour l'œuvre, ç'avait été un incomparable bienfait.
Avait-elle souffert de sa solitude de femme, après l'horrible désillusion? A personne, elle ne l'avait dit. Mais Claude était certaine que la maternité lui avait manqué. Il suffisait, pour cela, de la voir au dispensaire s'occuper des enfants, surtout des très petits. Avec elle-même, Élisabeth s'était montrée une sorte de sœur aînée, très maternelle, tendre sans effusions puériles, soucieuse de l'habituer, toute jeune, à agir selon sa conscience, prêchant surtout d'exemple.
Et Claude avait ainsi appris à discerner ce que croit, pense, veut une nature très haute. Jusqu'alors, elle avait obéi à ces idées directrices; fût-ce même au prix d'un effort qu'elle accomplissait, domptant parfois un frémissement de révolte devant la contrainte que lui imposait sa volonté.
Tout à coup, en écoutant la chaude parole de son amie, elle trouvait des réponses à cette question qui depuis deux mois la hantait obscurément: «Pourquoi emprisonner sa vie dans un réseau de devoirs, peut-être illusoires?»
Des applaudissements formidables s'élevaient, remerciement de ces simples à celle qui était venue à eux. De rudes voix criaient:
—Bravo! le docteur!.... Merci! Bravo, madame Ronal!
Une rumeur de houle emplissait la vaste salle où les auditeurs s'agitaient, leur attention détendue. Claude aperçut Raymond de Ryeux qui semblait vouloir se rapprocher de l'estrade. Mais sans prendre garde à ses évolutions, elle rentra dans le «foyer» où Élisabeth revenait, souriante, son mince visage tout pâle de fatigue.
Claude eut tout juste le temps de lui murmurer tendrement:
—Grande amie, c'est bon pour tout le monde, ce que vous venez de dire...
Car, à travers le petit parloir soudain encombré, Hugaye se glissait vers elle:
—Claude, c'est à vous..., si vous voulez bien...
—Très bien... J'y vais. L'accompagnateur est là?
—Oui.
Et il lui indiquait un garçon de très modeste allure, un pauvre diable de talent à qui il avait voulu procurer un petit profit. Claude avait répété avec lui quelques jours avant; et de même que pendant cette séance première, il la couvrit d'un regard admiratif.
Elle paraissait sur l'estrade. Une curiosité apaisa instantanément le bruit des paroles.
Des exclamations étouffées coururent, arrivant jusqu'à elle.
—Ah! la belle demoiselle!
—Tiens, elle est coiffée comme un garçon!
—Mâtin! la jolie fille!
Une envie de rire lui montait aux lèvres. Mais elle resta cependant impassible, attendant que le pianiste eût fini de préluder. Ses yeux erraient sur la foule. Elle rencontra ceux de Lily et lui sourit; puis le regard vif et caressant de Raymond de Ryeux, hardiment posé sur elle...
Le pianiste plaquait son dernier accord. Elle leva son archet et le son chanta dans la salle.
Cette fois, le silence se fit absolu. A ces humbles pour qui elle était là, Claude voulait donner le meilleur de son jeu... Tout de suite, elle oublia qu'elle n'était pas seule. Comme toujours la musique l'envoûtait; et les notes frémissantes vibraient, jaillies de son âme même.
Et la même tempête d'applaudissements, qui avait acclamé les paroles de Mme Ronal, s'éleva de la foule subjuguée qui, impérative, criait, avec une spontanéité naïve:
—Bravo!... Bravo!... Encore!
Un bouquet de violettes, des oranges vinrent s'abattre aux pieds de Claude. Elle salua. Son visage s'éclairait d'un chaud sourire. Elle avait l'air d'une petite fille qui s'amuse. Ramassant le bouquet de violettes, elle le glissa dans sa ceinture, près des roses splendides dont la tête penchait un peu; et les applaudissements redoublèrent. Raymond de Ryeux, lui, n'applaudissait plus; mais ses yeux, qui ne la quittaient pas, parlaient si expressément qu'une sorte d'orgueil la fit tressaillir.
—Encore!... Encore! insistait la foule.
Elle fit «oui!» de la tête, et soulevant son archet, après un signe à l'accompagnateur, elle commença le Prélude, de Bach.
Aussitôt, ce fut le même silence recueilli; le même chant des notes, si expressif qu'il parlait à tous, aux plus ignorants, aux plus rebelles...
Quand le dernier son mourut, le silence persista une seconde... Tous écoutaient encore... Puis les acclamations éclatèrent, de nouveau, éperdument. Il fallut qu'elle recommençât, et rejouât autre chose, car son enthousiaste public avait l'exigence des enfants. Quand, enfin, elle put quitter l'estrade, elle avait les nerfs frémissants comme ses doigts qui venaient d' «enlever» une tarentelle, avec une verve folle.
Une flambée empourprait ses joues, avivant l'éclat des yeux sombres.
Au passage, Étienne Hugaye, si occupé qu'il fût à faire poursuivre sans interruption le programme, l'arrêta une seconde:
—Oh! Claude, comme vous avez joué! Merci pour eux... Et pour moi!
Elle n'eut pas le loisir de lui répondre, car il était réclamé dans la salle; et elle-même se trouvait entourée par le flot des intimes, des journalistes, des membres de l'œuvre qui encombraient le parloir.
Dans un angle de la salle, elle distinguait le visage de Raymond de Ryeux qui contemplait le courant des admirateurs d'un air impérieux et agacé. Elle devina qu'il était impatient de venir à elle, librement, et un indéfinissable sourire effleura sa bouche.
Mais dans le bourdonnement des propos, s'éleva la voix d'Hugaye qui commandait:
—Un peu de silence, je vous prie. M. Derieux va dire une poésie.
Plusieurs se rapprochèrent de l'estrade. Et Claude, alors, vit apparaître devant elle, le comte de Ryeux.
—Enfin! Ai-je, à mon tour, le droit de vous approcher?... Avouez que j'ai été d'une patience admirable!
—En quoi?...
—En attendant, avec tant de sagesse, que vous me permettiez de vous aborder...
—Je ne vous avais rien défendu...
—Non, mais vous étiez la proie des admirateurs!... C'était exaspérant!... Je voudrais être tout seul à connaître votre don prodigieux; alors, je pourrais en jouir à mon gré... S'il n'avait tenu qu'à mon désir, dès que vous avez commencé à jouer, tous ces braves gens auraient été réintégrés dans leurs foyers!
Il avait lancé sa boutade avec une conviction drôle et bougonne qui amena un rire léger aux lèvres de Claude. Ce soir-là, elle était d'humeur à s'amuser de tout...
—Vous savez que vous êtes un abominable égoïste!
—Je suis comme je suis, fit-il philosophiquement.
—Eh bien, je vous engage à vous corriger. Mes pauvres auditeurs!... Comme vous les traitez!... Quel bon public, n'est-ce pas?
—Ils n'y ont aucun mérite... Comment pourraient-ils être autres?... Vous avez joué pour eux, comme vous ne jouerez peut-être pas chez moi.
De nouveau, elle rit et jeta, très sincère, avec une insouciance frondeuse:
—Cela, c'est bien possible!
Il eut un éclair dans les yeux qu'il ne détachait pas du blanc visage et riposta, impatient:
—Comment, «c'est bien possible?...» Je veux, moi, que mes hôtes connaissent votre talent, tel que vous le possédez!... Promettez-moi que vous jouerez comme ce soir?
—Oh! non, je ne promets pas, je ne peux pas promettre... Je subis si fort l'influence de mon public!
—Et tous ces ignorants vous agréent davantage que leurs frères plus raffinés?
—Ils sont si sincères dans leurs impressions! Et surtout, ils ne sont pas blasés!... C'est charmant de leur faire plaisir et, en même temps, de leur révéler, un peu, ce que c'est, l'art...
—A quoi bon?
—Comment, à quoi bon? dit-elle, tout de suite cabrée devant le dédain d'aristocrate qu'elle sentait chez lui. Pourquoi ne voulez-vous pas que ces pauvres gens jouissent comme vous de ce qui est beau et peut mettre une petite clarté dans leur vie noire?
—Mais, cette beauté, ils ne sont pas capables de la discerner, de la goûter, de la comprendre même! Et si, par hasard, ils en ont la révélation, ils lui doivent de prendre ensuite, plus nette, la conscience de leur misère et de ses laideurs.
Moitié sincère, moitié par taquinerie et pour la retenir à lui répondre, il parlait ainsi d'un ton léger, sans souci des «Chut!» qui s'élevaient dans le parloir, aux vibrations plus hautes de sa voix. Car, sur l'estrade, le diseur claironnait un poème de Déroulède.
Elle secoua sa tête volontaire, intéressée tout de suite par leurs divergences d'idées.
—Tout cela, ce sont des théories de patricien qui regarde la foule du haut de ses fenêtres bien closes au froid, à la pluie et autres agréments de cette espèce... Vous ne connaissez pas le peuple!
—Le connaissez-vous donc plus?
—Oh! oui, puisque je vis tout près des pauvres, que je les entends parler, que je les vois de tout près, au dispensaire, à la crèche, chez eux...
—Chez eux?... Vous allez chez eux?... Eh bien, vous êtes rudement méritante!
Il avait lancé l'exclamation avec tant de conviction que, de nouveau, elle haussa les épaules.
—Oh! je vous en prie, ne me transformez pas en une façon de sœur de charité... Je ne suis rien de pareil!... Seulement une aide insignifiante du docteur Ronal! Si vous la voyiez à l'œuvre, vous pourriez alors parler des créatures qui méritent!
—Je le crois!... Elle me paraît stupéfiante... Je l'écoutais tout à l'heure avec un intérêt auquel je ne m'attendais guère... Et non pas seulement parce qu'elle a un remarquable don de parole. Mais, dans sa simplicité, elle trahissait une qualité d'âme et de pensée absolument rare... Pour ma part, jamais encore je n'avais rencontré de femme semblable!... Elle est de la race des apôtres. Elle a leur ascendant qui subjugue... L'altruisme est inné chez elle... Chez vous...
Il s'arrêta brusquement. Elle leva sur lui de larges prunelles qui interrogeaient:
—Chez moi... Eh bien, quoi?
—Chez vous, il ne l'est pas... C'est beaucoup moins le sentiment naturel que la volonté qui vous lance à sa suite.
Une seconde, elle continua de le regarder, stupéfaite de cette pénétration qu'elle n'aurait pas soupçonnée chez lui. Curieusement, ils s'observaient. Leurs mentalités étaient si différentes qu'ils étaient, vis-à-vis l'un de l'autre, tels des voyageurs explorant une terre inconnue.
Peut-être, pour ne pas donner à Claude le temps de protester, il poursuivait:
—Je suis ravi d'être venu. D'abord, je vous ai entendue... Et c'est incroyable, la jouissance que m'apporte votre jeu!... Cependant, j'ai écouté bien des artistes et, d'après votre théorie, je devrais être blasé... Et puis cette réunion était très originale... Mais, sincèrement, j'admire Hugaye et ses collaborateurs. Je serais incapable de trouver plaisir à remplir une mission de cette espèce.
Elle le regarda, railleuse:
—Mais ici, personne ne cherche son plaisir, sauf nos invités. Pas plus que vous, nous n'aimons l'approche de la misère. Moi, je l'ai en horreur... Mais qu'est-ce que cela fait, ce qu'on éprouve?... Puisque la misère existe, il faut bien s'en occuper. Et je trouve aussi abominable que la misère elle-même, l'égoïsme de ceux qui s'en désintéressent, alors qu'ils en sont à l'abri.
Presque âprement, elle avait parlé. Il dit d'un ton contrit et caressant:
—C'est pour moi que vous dites cela?
—Non, je ne crois pas... C'est parce que je le pense... Je ne vous connais pas assez pour pouvoir vous juger...
—Bien! tant mieux... Vous me traitez dédaigneusement de «patricien»... Mais vous êtes aussi «patricienne» que moi, plus même, puisque vous êtes une artiste... Vous aussi, vous détestez la misère et vous aimez et cherchez tout ce qui met la jouissance, le charme, la beauté, dans la vie...
—Certes!... Je suis comme la grande majorité des êtres... Élisabeth est une exception... J'aurais trouvé très agréable de posséder la fortune qui m'aurait permis de m'offrir... tout ce dont vous parlez... Mais puisque le sort ne m'a pas généreusement traitée, il ne me servirait à rien de récriminer... Je m'en passe et je travaille à acquérir justement ce qui m'a été refusé... J'y arriverai!
Encore une fois, il l'enveloppa d'un coup d'œil curieux... Obscurément, un peu choqué de la trouver si arriviste, tellement différente des femmes de son monde... Mais ainsi, elle avait, pour lui, une irritante saveur d'imprévu.
Quelle singulière fille elle était, si résolue, hautaine, confiante en elle-même.
Et comme la forme qui enfermait cette personnalité était bien à l'unisson, dressée d'un jet svelte et ferme, couronnée par cet original visage de sphinx, volontaire, ardent et mystérieux...
De la salle, arrivaient les derniers vers que le récitant lançait d'une voix vibrante, qui soulevait l'auditoire décidément très enthousiaste; dans un délire patriotique, grisés par les vers de Déroulède, tous entonnaient spontanément la Marseillaise.
Sous sa moustache, Raymond marmotta avec un sourire mi-amusé, mi-railleur:
—Très curieux!... Vraiment, très curieux!
—Ne vous moquez pas!... Vous n'en avez pas le droit, ces gens sont sincères!...
—Je ne suis pas moqueur, oh! non! mais seulement... ahuri un brin, de me trouver dans une atmosphère aussi... embrasée.
Elle ne répondit pas. Hugaye rentrait dans la petite salle, et ses traits sévères se contractèrent un peu à la vue du groupe isolé que formaient Claude et Raymond de Ryeux.
Presque raide, il dit:
—Comment, tu es ici? de Ryeux. Par quel miracle?
—Par la grâce du talent de Mlle Suzore que je désirais entendre... Tu vois comme c'est simple!... Tous mes compliments, Hugaye... Ton concert est très brillant.
Comme Claude, il s'exclama:
—Nous avons un si bon public que nos artistes ont plaisir à jouer devant lui! Pauvres gens, comme ils sont heureux et reconnaissants de ce qu'on fait pour eux! Claude, venez-vous écouter Mlle Rita? C'est elle, maintenant, qui va chanter.
—Elle est arrivée?... Je ne l'ai pas vue entrer...
—Elle s'est mise sur l'estrade, auprès de Mme Ronal.
Quelqu'un déjà l'appelait. Il lui fallait s'éloigner. Mais il insista encore:
—Claude, vous avez un tabouret auprès du Docteur. Je vous le fais garder, n'est-ce pas?...
—Oui, s'il vous plaît.
Il disparut, le visage détendu. Et de Ryeux, aussitôt, demanda:
—Vous n'allez pas, je suppose, entendre cette demoiselle? Elle a bien assez d'auditeurs.
—Mais si, j'y vais...
—Que vous êtes donc polie!
—Ce n'est pas par politesse, c'est pour mon agrément. Elle a une voix splendide. Allez vous-même en juger...
—Est-ce que je ne pourrais pas vous suivre sur l'estrade, dans un modeste coin?
Elle eut un léger pli entre les sourcils.
—Sur l'estrade?... A quel titre y figureriez-vous? Allez dans la salle, vous êtes «public»...
—Et ainsi, Hugaye sera satisfait. Il avait l'air furieux de me voir causer avec vous. Il vous fait la cour, cet homme austère...
Elle eut un éclat de rire moqueur...
—Vous vous croyez donc dans votre monde?... Nous autres, travailleurs, nous n'avons guère le loisir ni le goût de pareilles distractions! Au revoir.
—Vous ne jouerez plus?
—Mais non! Il est déjà très tard. Vous n'avez pas l'air de vous en douter!
—C'est vrai... Je ne m'en doutais pas...
Elle sentit l'hommage, mais ne parut pas s'en apercevoir, et le laissa finir simplement:
—Puisque je ne peux plus vous entendre, je vais reprendre, aux Français, Mme de Ryeux, qui doit suffisamment s'y être imprégnée de littérature.
—C'est cela... Vous m'avez l'air d'un mari parfait! Et maintenant je me sauve, Rita commence à chanter.
Elle se détournait.
—Que cette Rita aille au diable! jeta-t-il avec une impatience gamine. Vous ne voulez même pas me donner la main?... En camarade?
—Oh! si! seulement, je ne vois pas très bien en quoi nous sommes camarades!
Elle lui tendait les doigts, d'un geste rapide. Il se courba pour les baiser. Mais elle les lui retira, avant même que ses lèvres eussent frôlé la peau tiède, et dit avec son indéfinissable sourire:
—Oh! non! pas de ces manières entre camarades!... Réservez-les pour les belles dames qui flirtent...
Et elle rentra dans la salle.
Il l'avait regardée disparaître, le front creusé d'un pli volontaire, une lueur au fond de ses prunelles, où le désir luisait.
XII
Au-dessus de la porte vitrée, il y avait écrit: «Restaurant Saint-Jacques», souligné par ces mots «Société coopérative, ouverte seulement aux femmes».
Claude tourna vivement le bouton, car elle était en retard au rendez-vous que lui avait donné Lily Switson. Au sortir du cours de Daubières, à la Sorbonne, elle s'était trop attardée à discuter, avec d'autres étudiantes, une opinion émise par le professeur.
La porte s'ouvrit sous sa main pressée. La salle était pleine; jeunes filles, jeunes femmes, même femmes âgées, assises par groupes autour des tables proprement servies, avec une simplicité monacale, dans la pièce claire, coupée de larges fenêtres. Malgré les vasistas ouverts, l'atmosphère était bien celle d'une pièce où déjeunent une quarantaine de convives; et Claude eut, en entrant, une moue inconsciente, si habituée qu'elle fût à fréquenter ce très modeste restaurant. Des yeux, elle cherchait Lily parmi tous ces visages dont beaucoup lui étaient familiers. Des travailleuses, toutes rassemblées là. De rares ouvrières; mais des employées, et surtout des étudiantes, étrangères en majorité; des Suédoises aux cheveux de soie pâle; des Russes les traits larges, avec des airs de volonté tenace; quelques lourdes Allemandes, des Américaines, d'allure indépendante; des Anglaises garçonnières.
Claude, soudain, aperçut Lily qui, au bruit de la porte, avait tourné la tête et lui faisait signe, sa délicate figure éclairée d'un sourire. Près d'elle, était assise Sonia Lavernof qui, en attendant le déjeuner, feuilletait une revue.
—Bonjour, dit Claude, approchant vivement. Je m'excuse de vous avoir fait attendre. J'ai oublié l'heure, en discutant, après le cours. Daubières nous avait lancé une théorie bien masculine et révoltante sur la suggestion que la femme subit fatalement du fait de l'homme.
—Je crains qu'il n'ait, en somme, raison, fit tranquillement Sonia, en repoussant la brochure qu'elle venait d'examiner.
—Sonia! protesta Claude indignée.
La Russe ne se troubla pas.
—Quoi?... pourquoi vous insurgez-vous? Claude. Dans l'espèce humaine, comme dans l'espèce animale, la femelle subit, de par son organisme même, l'influence, la loi du mâle. Il n'y a là, ni à s'indigner, ni à se révolter. C'est un fait dû à une cause normale.
Claude la regardait, à demi amusée, à demi courroucée:
—Dans les espèces animales, oui, peut-être. Mais, tout de même, si physiologiste que vous soyez, vous admettez bien, je suppose, que, dans l'espèce humaine, la pensée, le sentiment, la volonté peuvent victorieusement contre-balancer l'instinct!
Toujours paisible, Sonia concéda, ferme en son opinion:
—Évidemment, cela peut arriver. Mais c'est plutôt rare et ne se produit guère,—sauf exception, bien entendu,—que chez les individus dont le tempérament ne possède pas la vigueur normale.
—Alors, vous considérez comme fatal que la femme... bien équilibrée... cède à l'homme... Sonia... Sonia, vous êtes abominable! Une mauvaise sœur!
Lily intervint.
—Si, au lieu de discuter, nous déjeunions maintenant, pour ne pas nous mettre en retard? Devant nos assiettes, nous pourrons reprendre la conversation.
Les deux adversaires se mirent à rire.
—Oui... vous avez raison, sage Lily. Que mangeons-nous?
—Voici le menu d'aujourd'hui. Claude, regardez et choisissez.
Lily passait la feuille, sur laquelle était inscrite la liste des plats offerts ce jour-là aux appétits féminins, pour des prix très modiques.
—Prenez ce que voudrez, fit-elle, indifférente.
Elle avait été habituée par Élisabeth à n'attacher aucune importance aux mets qui lui étaient offerts.
—Alors, nous prenons le moins cher, ne pensez-vous pas? Je demande le bœuf bouilli et les légumes.
—Si vous voulez, dirent Sonia et Claude, qui avaient recommencé à causer.
Lily interrogea encore:
—Et le dessert, vous désirez?
Elle regardait ses compagnes qui eurent le même mouvement négatif de la tête.
—Alors, continua Lily, si vous consentez, nous mettrons cet argent dans le tronc pour celles qui ne peuvent pas payer.
Elles approuvèrent du geste, toutes à leur conversation.
La jeune servante en bonnet blanc,—bien blanc!—apportait les trois portions demandées et les posait sur la toile cirée claire, rayée de lignes rouges pour imiter le linge.
—Attendez, dit Claude à ses compagnes. Nous allons fleurir notre table.
Elle détachait le gros bouquet de violettes qui parfumait le duvet de sa veste de fourrure; et prenant son verre, elle le remplit d'eau et posa l'humble vase au milieu de la table.
—Ce sera plus joli, ainsi, ne trouvez-vous pas?... Avec Élisabeth, nous avons la luxueuse habitude de croquer toujours notre pitance, avec des fleurs devant nous...
—Ce doit être vous, Claude, qui avez donné ce goût au Docteur!
—Un jugement téméraire, Lily. Pas plus que moi, Élisabeth ne sait se passer de fleurs! Leur vue seule nous repose!
Puis, changeant de ton, elle conclut, avec l'appétit de sa belle jeunesse:
—Dieu, que c'est agréable de déjeuner! J'ai une faim!...
Elle dévorait le modeste bœuf bouilli, comme elle eût dégusté une volaille de prix.
Cependant, après quelques bouchées, elle s'arrêta; et sa main, jouant avec les miettes de pain sur la table, elle reprit, revenant au sujet qui l'intéressait:
—Lily, est-ce que vous n'êtes pas révoltée comme moi, de la théorie de Sonia qui prétend que la femme subit toujours, bon gré mal gré, le joug de l'homme? J'espère que oui! c'est une opinion si humiliante pour nous.
Lily, de sa manière douce, annonça:
—Elle vous paraît ainsi, je crois, surtout parce que vous ne connaissez pas l'amour... pas encore!
—Alors, vous vous imaginez qu'il me rendrait esclave, nécessairement?
Lily corrigea avec un petit rire gai:
—Non, pas nécessairement, mais agréablement.
—Oh! Lily! Lily, ma chère, que vous êtes bien du pays du flirt, des baisers sur la bouche, des fiancées amoureuses!... Votre sweetheart devrait être ici en France, pour vous bénir!
—Il est...
—Oh! oh! alors, voilà le pourquoi de votre docilité enchantée. Vous êtes retombée sous le charme...
Lily dressait sa tête délicate:
—Suis-je si docile?... Pourquoi imaginez-vous cela? Nous sommes libres, Norman comme moi... Seulement, deux associés qui trouvent bon et bien de vivre ensemble pour se prêter aide s'il faut, aide de cerveau, de cœur et d'argent aussi... Mais, bien entendu, nous gardons chacun notre pensée, nos actes, notre volonté, dans une entière indépendance. Vous ne trouvez pas bien cette manière?
Claude se mit à rire:
—Et si votre associé vous trompe... ou vous lâche?... Ça arrive, ces choses-là, même simplement, en affaires... Seulement, alors, le résultat n'est guère qu'une perte d'argent... Dans le mariage, c'est de la souffrance! Et la souffrance ne se supporte aisément que quand on l'inflige aux autres, il faut bien l'avouer... Non... votre programme conjugal ne me tente pas du tout... Il me plaît de faire mon chemin toute seule...
—Peut-être, vous changerez, Claude.
—Peut-être, oui... Tout arrive, disent les bonnes gens. Mais pour le présent, je suis plus ambitieuse que vous, Lily. Il ne me suffirait pas que l'homme me sente son égale, qu'il comprenne bien que je me refuse toute—et avec allégresse!—à son emprise. J'ai la tentation d'arriver à mon tour à le dominer...