PREMIÈRE PARTIE.
Reading edition
I
Belleville. — Une maison qui a changé de propriétaire. — Chassé du Paradis terrestre. — L’huile de sureau. — Le Trou-Vassou. — La maison disparue. — Un ancien ami.
Autrefois, Belleville, joyeux village de quelques mille âmes, perché sur sa hauteur, en regardant autour de lui, voyait d’un côté Paris se dérouler comme un immense panorama; de l’autre, les Prés-Saint-Gervais et les bois de Romainville l’encadraient dans la verdure. J’ai passé à Belleville mon enfance et une partie de ma jeunesse, et c’est à l’intention d’y récolter de précieux souvenirs que je l’avais inscrit en tête de mon itinéraire. Je me rappelais ses beaux jardins, ses élégantes maisons de campagne, ses rues bordées de lilas, sa petite église modeste, placée presque en face de l’Ile d’Amour, guinguette célèbre, où le soir, au bruit des orchestres de danse, les arbres s’illuminaient de verres de couleur.
Aujourd’hui le village, à la tête de ses soixante-cinq mille habitants, vient de faire son entrée dans la grande enceinte parisienne; les populations ouvrières des faubourgs, qui, aux jours de fête, comme une marée montante, l’envahissaient naguère, s’y sont fixées; les lilas ont fait place à des murs, les maisons de campagne à des usines; l’Ile d’Amour est une mairie, et la petite église une cathédrale.
Non sans peine je parvins à retrouver la maison construite par mon père, et que j’avais possédée après lui, tant de nombreuses voisines étaient venues s’entasser autour d’elle. Combien l’aspect en était changé! La grande grille, surmontée du chiffre de l’ancien propriétaire, avait disparu. Une horrible et maigre bâtisse, presque neuve, déjà décrépite, s’élevait insolemment aux dépens de la cour, masquant tout ce que j’étais venu chercher.
Je pris mon parti. Au risque d’être indiscret, je sonnai à la petite porte, maintenant l’unique entrée extérieure de l’habitation. Les aboiements d’un chien répondant seuls à mon appel, je tournai le bouton, j’entrai.
Rien ne bougeait dans la maison; le chien, après m’avoir salué d’un nouveau jappement, ayant regagné sa niche, je pus, tristement, à mon aise, prendre note des changements subis par elle depuis tantôt vingt-cinq ans que je ne l’avais revue.
Noircie et lézardée, elle me fit l’effet d’un catafalque. Ce catafalque, il recouvrait la première moitié de ma vie et les dernières années de mon père. Sur sa toiture, où la tuile avait remplacé l’ardoise, s’élevait encore la girouette que j’y avais fait planter. Les persiennes, reconnaissables pour moi à un reste de couleur verte, à moitié désarticulées, en signe de deuil s’inclinaient de haut en bas contre le mur; à la double fenêtre de la chambre qu’avait occupée mon père, et où, plus tard, j’avais installé ma bibliothèque, pendaient de vieux linges et des bas rapiécés.... Cette maison, grande, spacieuse, aérée, mon père en avait disposé les appartements pour ma mère, et ma mère était morte avant que les portes s’en fussent ouvertes devant elle.
Comme je m’abandonnais à ces tristes impressions, le cri d’un oiseau funèbre sembla déchirer l’air et me fit tressaillir. C’était la girouette qui tournait sous le vent.
Le cœur serré, je détournai mon regard et le reportai sur le jardin. Ce beau jardin, le paradis de mon enfance, qu’en restait-il? Qu’étaient devenues ses larges pelouses et ses allées couvertes? Divisé, morcelé par des spéculateurs, la portion minime se reliant encore à la maison ne représentait guère qu’un chantier. J’y voyais plus d’arbres couchés sur terre, ébranchés, que d’arbres debout. Quand le temps ne peut détruire assez vite, les hommes lui viennent en aide. Au milieu de cet abatis, de ce désordre, mon œil plongeait en vain; rien n’y parlait à ma mémoire, rien n’y réveillait pour moi les temps passés. Cependant, ces deux marronniers qui s’élèvent en pyramide, leur force, leur hauteur, le disent assez clairement, ils sont de vieille date implantés dans le terrain.... Je m’orientai, et de leur âge, de la position qu’ils occupaient, je pus conclure avec certitude que c’étaient bien ceux-là qu’un jour, en revenant de l’école, j’avais déposés en terre, simples marrons. Je les avais vus sortir de terre, croître d’année en année, et pour la première fois fleurir sous mes yeux, simples arbrisseaux! Qu’ils étaient grands! qu’ils étaient beaux aujourd’hui! Ne sont-ils donc plus à moi, mes élèves, mes enfants? Ah! devrait-on jamais vendre la maison de son père! Pourquoi me suis-je laissé effrayer par l’invasion des faubourgs?...
Parés de leurs innombrables fleurs en girandoles, murmurant au vent du matin, mes chers marronniers semblaient m’appeler à eux. Je me dirigeai vivement vers le jardin.
A peine avais-je fait quelques pas, le chien, resté muet tant que j’étais demeuré immobile, s’élança de sa niche, en aboyant de nouveau et avec fureur contre moi. C’était une espèce de dogue, à la mine retroussée et hargneuse. Je ne m’intimidai pas d’abord. Le voyant solidement attaché à sa cabane par une chaîne de fer, et l’espace restant libre entre nous, je continuai d’avancer. Mais sous l’élan qu’il prit alors, sa cabane, construite trop légèrement (j’ai tout lieu de le supposer), se déplaça; il la traînait après lui, il me barrait le passage. J’essayai de le calmer du geste; par un second élan, il arriva jusqu’à moi et faillit me mordre. Je reculai prudemment; il me suivit, toujours traînant sa cabane, écumant de rage, prêt à me dévorer. Tout à fait intimidé, je me hâtai de regagner la porte de sortie, et la refermai sur moi au plus vite.
C’est ainsi que je fus chassé de mon ancien paradis terrestre. Et par qui?
Moi, à qui mes amis accordent un heureux caractère, plus enclin à la bonne humeur qu’à l’humeur noire, je me sentais profondément attristé. Pour un voyage d’agrément c’était mal débuter. J’espérai me distraire à la vue des fraîches vallées de Saint-Gervais et du joli bois de Romainville. Pour y atteindre, il me fallut, une demi-heure durant, longer une double file de murs et de maisons. A Saint-Gervais, des murs et des maisons encore; à Romainville, rien que des maisons et des murs. Dans ce dernier village, ce qui me surprit presque autant que la destruction complète de son bois, ce fut d’y rencontrer une boutique d’horloger. Autrefois, on y eût trouvé à peine trois montres disséminées entre tous les habitants. Chez notre horloger de Romainville, il est vrai, s’étalaient le long de la vitrine plus de paires de sabots et de pots de moutarde que de chronomètres.
Devant l’église, je vis un vieux sureau, noueux et rabougri, le seul arbre du pays auquel la hache n’eût osé toucher. Voici l’histoire merveilleuse qui s’y rattache et dont j’avais été bercé dans mon enfance. C’est encore un souvenir que j’évoque.
Il y a un siècle à peu près, le saint homme alors en possession de la cure de Romainville s’était complétement dépouillé de tout en faveur de ses pauvres. L’épicier du village, homme avide et défiant, refusa de lui livrer à crédit la provision d’huile destinée à l’entretien de la lampe du sanctuaire. Bientôt, privée de son alimentation indispensable, la lampe, charbonnant, crépitant, agonisant, jeta ses dernières clartés au milieu d’un nuage de fumée noire.
Pour le bon curé, son extinction était un sacrilége dont il se croyait responsable envers Dieu. Perdant la tête, il quitta l’autel en poussant des cris d’angoisse. Arrivé dans son jardin, les deux genoux en terre, il se frappa la poitrine en répétant des meâ culpâ. Dieu prit pitié de lui.
Le jardin du presbytère, décoré seulement de plantes médicinales, en l’honneur des pauvres, ne recevait d’ombre que d’un tilleul et d’un sureau. Tout éploré, le malheureux tenait ses yeux fixés sur ce dernier arbre, quand il vit l’écorce du tronc s’entr’ouvrir et donner passage à un jet de séve abondante, bien différente de la séve ordinaire. C’était de l’huile. Le ciel venait de faire un miracle en sa faveur.
Le bruit ne tarda pas à s’en répandre dans le village, où jusqu’alors on n’avait jamais entendu parler d’huile de sureau. La sensation y fut grande. L’épicier récalcitrant vint trouver le curé et lui proposa un coup de commerce qui devait les enrichir tous deux. Le bonhomme lui tourna le dos. Sous prétexte d’horticulture et d’expériences à faire, les marguilliers lui demandèrent à mains jointes une bouture de la plante, lui offrant en échange des oies grasses et des pâtés de lièvre; il fit la sourde oreille; l’huile était sainte, destinée seulement à de saints usages.
Chaque jour il visitait son précieux sureau, en pressait l’écorce, et l’huile coulait à flots, comme d’un palmier le vin de palme. Toutefois, même durant le long temps du carême, il se serait bien gardé d’en distraire le superflu pour assaisonner ses maigres repas.
Moins scrupuleuse que lui, sa servante en usa en secret, d’abord pour la salade, puis pour la confection de ses ragoûts. La séve providentielle commença à décroître. Un jour, l’imprévoyante fille en graissa les souliers de son maître. Dès ce moment, le miracle cessa. Il ne s’est point renouvelé depuis.
Quoique toujours stérile, le vieil arbre est encore en honneur dans le pays, où circule volontiers ce dicton: «Rare et précieux comme l’huile de sureau.»
J’aime les légendes (ce que Minorel appelle mes Contes bleus); je suis honteux vraiment de n’en point avoir trouvé une plus digne d’être recueillie; mais les environs de Paris, peuplés de philosophes en blouses, sont pays peu légendaires, et celle-ci, toute minime qu’elle soit, pourrait bien rester unique durant la course que j’entreprends.
Enfin, j’avais franchi cette rue immense de quatre ou cinq kilomètres de longueur, qui, de la Courtille, s’étend à l’extrémité de Romainville; je voyais devant moi s’ouvrir une vaste plaine silencieuse, presque déserte, sans murs ni maisons; je respirais.
Le célèbre voyageur Le Vaillant, en abordant pour la première fois les solitudes de la Cafrerie, dit s’être senti tout à coup pénétré d’une joie inconnue: nulle route tracée ne s’offrait à son regard; l’ombre d’une ville ne pesait plus sur lui; l’air réconfortatif de la liberté pénétrait en plein dans ses poumons; il ne dépendait plus que de lui-même, il en était fier, il en était heureux. J’éprouvai alors quelque chose de semblable. Les derniers liens qui me tiraient encore vers Paris semblaient s’être rompus; mon ardeur de voyage, un instant attiédie, se réveilla. Je songeais à prolonger le cercle de ma promenade jusqu’à Villemonble, Montfermeil, le Raincy, même jusqu’à la forêt de Bondy, ces lieux si chers à ma mémoire de botaniste. C’était trop présumer de mes forces peut-être; mais n’avais-je pas deux jours devant moi? En deux jours aujourd’hui on va de Paris à Florence; j’aurais du malheur si, dans le même espace de temps, je ne pouvais aller de Paris à Marly-le-Roi.
Cependant, je me sentais déjà fatigué, moins par la marche que par la chaleur. Quoiqu’il fût à peine huit heures et demie du matin, le soleil, dans cette plaine découverte, devenait incommode. Mon parapluie nuisait à la liberté de mes mouvements; ma vieille boîte de fer-blanc elle-même pesait plus à mes épaules qu’autrefois. Comme son maître, avait-elle pris du poids en prenant de l’âge?
Sur un tertre sablonneux, je vis une jolie arabette en pleine fleur; je la cueillis, et, comptant l’analyser à ma prochaine station, j’ouvris ma boîte.... j’eus alors le secret de sa lourdeur. Elle contenait trois petits pains de gruau, un poulet rôti, un morceau de veau froid. Madeleine, qui ne s’inquiétait guère de mes conquêtes florales, n’avait vu dans ma boîte de fer-blanc qu’un garde-manger portatif. Excellente fille! elle n’avait pas voulu que je pusse me passer de sa cuisine! Ah! j’ai de bons serviteurs!...
D’ordinaire, je ne déjeune pas avant midi; à mon grand étonnement, l’appétit m’était venu. La vue du poulet y fut pour quelque chose; la marche et le grand air pour le reste. Mais pouvais-je manger sans boire? D’ailleurs, ami du confortable, je ne comprends un repas qu’à la condition d’un siége et d’un abri.
Un souvenir plus que décennal s’éveilla dans mon esprit. Au bout du sentier suivi par moi, j’entrevoyais les collines du Trou-Vassou. J’allais trouver là un asile hospitalier, de bonnes gens qui riraient à ma venue et déjeuneraient avec moi!... Mais dix ans écoulés!
Cette réflexion refroidit mon cerveau. Ralentissant le pas, je cherchai le long de la route une maisonnette où bien des fois j’avais été reçu naguère comme un ami. Je ne la retrouvai plus et m’en inquiétai.
Qu’étaient devenus ses habitants? Thérèse doit avoir de vingt à vingt-deux ans aujourd’hui. Elle est mariée, sans doute; sans doute aussi son mari l’aura emmenée au loin; son père et sa mère l’ont suivie.... Mais la maison, l’ont-ils donc emportée avec eux? Je ne pouvais m’expliquer sa disparition complète.
Je dus chercher un autre abri.
Dix minutes plus loin, sous l’ombre du fort de Noisy-le-Sec, m’apparut un pignon rouge, une enseigne de cabaret. En qualité de touriste, je n’avais pas le droit de me montrer difficile sur le gîte. Quelques soldats du 40e de ligne buvaient et riaient dans un coin; je m’attablai non loin d’eux, et tirai mes victuailles de ma boîte de fer-blanc, qu’ils prirent sans doute pour un bidon de nouvelle espèce. Sans attendre mes ordres, le garçon m’apporta une bouteille de cette rinçure de cuve, décorée du nom de vin de pays. Résigné à tout, et le poulet me semblant un bien noble personnage pour être exhibé en pareil endroit, j’allais entamer mon morceau de veau, quand mes yeux se rencontrèrent avec deux prunelles grises, surmontées de sourcils épais; au-dessus des sourcils se développait une abondante chevelure blanche, qui, grâce à des favoris et à un cordon de barbe de même couleur, encadrait une figure, alors contractée sous une impression de profond étonnement.
Cette figure, c’était celle du cabaretier.
«Comment, c’est vous, père Ferrière? lui dis-je, après une inspection rapide de sa personne.
—Ah! je ne m’étais pas trompé!» s’écria-t-il en frappant dans ses mains; et tout aussitôt faisant lestement disparaître ma bouteille de rinçure, il la remplaça par une autre, à cachet rouge, vin d’officier, mit un second verre sur la table et s’assit en face de moi.
Je demandai au garçon deux assiettes et deux couverts, et tirai le poulet de sa boîte. Les soldats du 40e ouvraient de grands yeux affamés.
«En quelle qualité êtes-vous ici? dis-je à Ferrière.
—C’est moi le chef de l’établissement,» me répondit-il.
Et son front rayonna d’orgueil.
«Voilà donc pourquoi je n’ai plus retrouvé la maisonnette à sa place?
—La maisonnette a descendu dans les fossés du fort, ainsi que le petit lopin de terre; c’est une affaire entre le gouvernement et moi.
—Et l’affaire a été bonne?
—Pas mauvaise, pas mauvaise, dit-il en clignant de l’œil, puisque je ne dois rien sur l’établissement, que la cave est pleine et que je vends en gros et en détail.»
L’orgueil qui tout à l’heure ne rayonnait que sur son front resplendit alors sur toute sa personne.
«Donc, père Ferrière, aujourd’hui vous voilà riche?
—Je ne dépends plus de mon cheval, du moins, et cela grâce à vous et au gouvernement.
—Comment, grâce à moi?
—Eh bien, et les deux poules!»
Ces derniers mots demandent une explication.
II
Misères et splendeurs d’un bohémien français. — L’orphelin. — Une dame charitable. — Petits métiers. — Un cheval au lieu d’une soupe. — Choléra de 1832. — Les deux mendiants. — Un ménage sur la grande route. — Fin de la vie nomade. — Une maison pour dix francs. — La jolie bouquetière.
Avez-vous jamais élevé des poules?... C’est une attrayante occupation. Il fut un temps où, dans ma basse-cour de Belleville, j’avais quarante poules de premier choix: brahma-pootra, cochinchinoises, andalouses; poules de Crèvecœur, de Bréda, de la Flèche; poules cauchoises et poules russes, toutes bien cravatées, huppées, colleretées; des perfections du genre.
Je ressentais pour elles une grande affection qu’aucune idée gastronomique ne venait dégrader; elles le savaient bien, croyez-le. Il m’arrivait parfois d’en céder, d’en échanger, et même d’en vendre; mais me nourrir de mes élèves, grand Dieu! était-ce possible? Il m’aurait semblé entendre un de mes sujets bien-aimés pépier sous ma dent, ou caqueter dans mon estomac. Horreur!
Toutefois, je faisais là un singulier commerce, il en faut convenir. Il m’arrivait de vendre un poulet, mal coiffé il est vrai, un franc, et d’acheter un œuf trois francs.... Oui, trois francs pièce, trente-six francs la douzaine. A ce prix, une omelette eût été un plat de luxe.
J’étais donc marchand de poules, lorsqu’un matin, Jean, mon vieux Jean, m’annonça qu’un individu, conduisant une charrette, demandait à me parler.
A ma porte, je trouvai un homme à la figure intelligente sans être rusée, chose rare parmi les pauvres diables de son espèce; quoique jeune encore, il grisonnait; sa blouse, rapiécée sur toutes les coutures, mais propre et sans déchirure aucune, témoignait que si la misère l’avait éprouvé, il n’en était point au découragement.
«Monsieur, me dit-il, vous aimez les poules; j’en ai une couple à vous vendre; de bien jolies bêtes tout de même.»
Il alla à sa charrette, ouvrit une espèce de grande cage en lattis, qui en occupait la partie postérieure; puis j’entendis de gros soupirs sortir de dessous la bâche qui recouvrait le pauvre véhicule. Je m’approchai; j’aperçus à l’avant de la charrette une jeune femme assez belle, mais d’une grande pâleur. Elle tenait les deux poules sur ses genoux, et les caressait, les baisait, comme pour leur faire ses adieux. L’une était une poule nankin de Crèvecœur, d’une forme élégante et svelte; l’autre, une belle cauchoise ardoisée, à la robe irréprochable, mais dont la huppe laissait échapper quelques petites plumes blanches. Sans cette macule, c’eût été une merveille.
«Combien en voulez-vous? lui demandai-je.
—Faites le prix vous-même, me répondit-il, puisque vous êtes connaisseur.»
Après les avoir examinées, non-seulement au plumage, aux pattes et au bec, mais à la langue et sous l’aile, les reconnaissant jeunes, saines et de race, peut-être aussi tenant compte de l’apparence misérable du vendeur: «Elles valent trente francs pièce,» lui dis-je.
Mon homme fit un soubresaut; un éclair de joie jaillit de ses yeux, où une larme apparut, et j’entendis un sanglot étouffé sortir de la voiture.
«Pourquoi les vendre si vous y tenez tant? Cette somme vous est-elle indispensable? je puis vous en faire l’avance.
—Ah! vous êtes un vrai chrétien, vous! me répondit le brave Ferrière, en s’essuyant l’œil du bout de sa manche; la femme y tient, c’est vrai; dame! c’est elle qui les a élevées et presque couvées, monsieur. Les œufs qu’elles nous pondaient faisaient notre régal dans les jours difficiles; mais, nuit et jour, nous n’avons d’autre logement que notre berlingot; la femme s’apprête à me donner un poupon, et, avant longtemps, il aurait toujours fallu que la jaune et la grise cèdent leur place au berceau de l’enfant. Nous ne pouvons pas tenir tant de monde là dedans.»
Je dus me rendre à cette raison.
Mais, pourquoi ne compléterais-je pas ici l’histoire de mon ami Ferrière? Elle vaut bien une légende.
Né avec le siècle, dans une famille honorable du département de Seine-et-Marne, Ferrière perdit sa mère de bonne heure. Il avait dix ans à peine lorsque son père, ruiné par des spéculations malheureuses, après avoir fait argent de tout, alla chercher fortune à l’étranger. Son fils n’entendit plus parler de lui.
Une dame charitable prit en pitié l’enfant abandonné; mais elle le nourrissait mal et le battait parfois. Le jugeant indocile et ingrat, elle le fit entrer, en qualité de petit clerc, chez un avoué de Fontenay-Trésigny. Celui-ci, ne lui trouvant pas assez d’orthographe pour l’occuper dans son étude, lui faisait faire ses courses, balayer sa maison et cirer ses bottes.
L’enfant ne manquait ni de bon sens, ni de fierté; il échappa à ses bienfaiteurs, résolu d’embrasser un état qui pût le faire vivre honorablement. Par malheur, tout état demande un apprentissage, et cet apprentissage, il faut le payer. Il dut donc se résigner à ces petits métiers qui s’apprennent du jour au lendemain. Si je devais le suivre à travers toutes ses pérégrinations et ses métamorphoses, je le montrerais tour à tour passeur de bac, par intérim, piéton de la poste, comparse et machiniste dans un théâtre de quatrième ordre; casseur de pierres, et se dégoûtant vite de cet ingrat labeur de grande route, plus tard, bedeau, maître d’école, batteur de grosse caisse dans une fête de village, et abandonnant tout à coup son instrument pour se mêler aux danseurs, car il a vingt ans, et comme un autre il aime le plaisir.
Après avoir ainsi sauté de branche en branche, semblable au pauvre oiseau qui ne peut prendre son vol, découragé de ses vaines tentatives de vie sédentaire, n’espérant plus rien que du hasard, il alla droit devant lui, couchant dans les étables, dans les greniers, le plus souvent à la belle étoile; tantôt charitablement hébergé dans une honnête ferme, où il trouvait un emploi de quelques jours; tantôt rudement repoussé comme vaurien et vagabond. Vagabond, il l’était. Il ne savait plus se fixer; il lui fallait la vie errante, le grand air, et son indépendance complète. Il riait à sa misère, pourvu qu’elle changeât de place.
Un jour que le hasard, sa Providence, semblait l’avoir oublié, longeant, l’estomac vide, les murs d’un château, il y vit une affiche placardée. On réclamait des bras inoccupés pour un travail de terrassement. Tout travailleur, avant de se mettre à l’œuvre, avait droit à une soupe. Ce dernier article le tenta.
A la grille dudit château un domestique, en riant aux éclats, lui apprit que l’affiche était apposée là depuis six mois; on n’avait plus besoin de personne. Toutefois, il lui dit de l’attendre, et, un instant après, au lieu d’une soupe il lui donna un cheval. Oui, un cheval, un vrai cheval, en chair et en os; en os surtout.
C’était un pauvre animal, encore jeune, mais quasi étique, véhémentement soupçonné de quelque maladie contagieuse. Ayant reçu l’ordre de le mener à l’abattoir, le domestique, qui, ce jour-là, sans doute, avait autre chose à faire, chargea Ferrière de la commission, lui en abandonnant les bénéfices.
Ferrière ne fit point abattre son cheval; il le soigna, il le guérit. Par quel moyen? Je l’ignore.
On apprend bien des choses en courant les routes, pour peu qu’on ait d’intelligence et de mémoire. Tel bohémien, à force de toucher à tous les pays, à tous les métiers, de frayer avec des gens de toutes sortes, devient, à la longue, une encyclopédie vivante; encyclopédie superficielle, d’accord. Selon moi, les vagabonds de cette espèce se rapprochent assez des philosophes anciens, coureurs de routes aussi, et qui allaient deçà delà recueillir la science éparpillée alors dans le monde.
Aristote, presque seul, fut un philosophe sédentaire; mais il avait pour aide-naturaliste, pour commis voyageur, son élève, Alexandre de Macédoine. Ferrière, lui, voyait tout, apprenait tout par lui-même, comme Démocrite et Platon. Il était observateur, et, dans nos entretiens au Trou-Vassou, je m’étonnai parfois de l’étendue de ses connaissances et de la finesse de ses aperçus. Il possédait les généralités, les points de relation. De notre temps, par malheur, à force de s’accroître, les sciences sont devenues complexes, rayonnantes, obèses. Pour chacune d’elles, l’existence d’un homme suffit à peine. Il n’y a donc plus de généralisateurs, par conséquent de grandes idées relatives, que parmi ceux-là qu’on nomme les ignorants et les désœuvrés: les poëtes et les bohémiens.
Mais j’aborde les considérations, et je veux être bref.
Donc Ferrière a un cheval, et il en tire parti. Il est messager; il exécute des transports de paille, de foin, de paquets, d’un village à un autre. Le fardeau est-il trop lourd au pauvre bidet, l’homme en prend sa part, et tous deux font la route en s’entr’aidant. Grâce à son cheval, à défaut du métier qui lui manque, il a un labeur quotidien et régulier; il a mieux encore, une affection. Il aime son cheval, et son cheval l’aime.
Tous deux étaient en voie de prospérité; vint une époque désastreuse, le choléra de 1832. Dans la contrée que fréquentait le plus volontiers Ferrière, le fléau sévissait avec violence, et chacun barricadait sa porte, espérant l’empêcher d’entrer. Le pauvre messager surtout devint l’objet de la défiance générale; il semblait qu’il n’eût plus que la contagion à transporter d’un village à l’autre. On le fuyait, et en le fuyant on le condamnait à une misère sans issue. S’il avait été seul, il aurait pu se résigner peut-être, et reprendre sa vie d’autrefois en attendant des temps meilleurs; mais il fallait pourvoir aux besoins de son ami, de son cheval. Il prit une grande résolution.
Chose incroyable, au milieu de ses plus rudes épreuves, jamais notre bohémien n’était descendu jusqu’à la mendicité. Quand je m’en étonnais devant lui: «Monsieur, me répondait-il d’un ton passablement burlesque, empreint d’une fierté sincère cependant, je n’aurais pas tant souffert de la faim si j’avais pu me faire domestique ou mendiant. Mais le pouvais-je? je suis gentilhomme.»
Son père, en effet, à tort ou à raison, se faisait nommer M. de Ferrière, et le fils, à raison ou à tort, pensait que d’avoir été saltimbanque, casseur de pierres, vagabond, ne le dégradait point de noblesse comme aurait pu faire la mendicité.
Se préparant à franchir ce Rubicon de la prud’homie, il ne voulait pas mendier là où son nom était connu.
Déjà ces groupes de villages où l’homme et le cheval avaient leurs habitudes étaient loin derrière eux, lorsque, à la nuit tombante, Ferrière vit venir à lui une femme, qui, dans la demi-obscurité, lui sembla une élégante fermière, ou une honnête bourgeoise. Pour un début, l’occasion était favorable. De son côté, la soi-disant bourgeoise, apercevant dans l’ombre un homme traînant un cheval en laisse, crut tout au moins à un valet de bonne maison, et tous deux s’abordèrent en tendant la main l’un vers l’autre.
Ferrière, que j’ai eu tort peut-être de comparer à Démocrite, mais qui, après tout, était philosophe, partit d’un grand éclat de rire, et saisissant la main avancée vers lui, il la secoua cordialement.
La mendiante ne rit pas, elle. Depuis longtemps le sourire s’était effacé de ses lèvres pâles et amincies. Ouvrière en linge, son travail la faisait vivre; tout à coup la paralysie s’était jetée sur sa main laborieuse. Aujourd’hui, pour combler la mesure de ses misères, les premiers symptômes du choléra venaient de l’atteindre.
Ferrière la fit monter sur son cheval, et la conduisit, à une lieue de là, chez un bon curé de village qui lui avait fait faire sa première communion, et dont il était devenu plus tard le bedeau. Le bon curé accueillit tout à la fois l’homme, le cheval et la malade. Pour celle-ci, notre docteur bohémien mit en œuvre toutes les ressources de sa science de rencontre. Au bout d’un mois, elle était guérie et se nommait Mme Ferrière.
Deux misères réunies se portent parfois assistance, tant le principe de l’association est bon dans son essence même. Le mariage de notre ami avait reflété sur sa personne un certain éclat de moralité. Maintenant, les jeunes filles le saluaient quand il traversait le village.
Une chose, cependant, mettait le nouvel époux en grande perplexité. A peine marié, et pas mal amoureux, allait-il installer sa femme, seule, dans quelque pauvre chaumière, et courir les chemins sans elle, ou renoncerait-il à cette vie du grand air qu’il aimait tant?
Un matin qu’il se posait cette embarrassante question, deux vieilles roues, placées à la porte d’un charron, semblèrent d’elles-mêmes y répondre et résoudre la difficulté. Il les acheta et les paya au charron par des journées de travail. Pendant toute une semaine, il tira le soufflet de la forge. Son compte soldé, Ferrière, avec quelques poutrelles qu’il équarrit, quelques planches, quelques cerceaux, qu’il ajusta lui-même, se construisit une voiture.
Ainsi prit naissance ce fameux berlingot dans lequel, durant plusieurs années, vécurent les deux époux, roulant à travers les chemins, à la manière des anciens Scythes, et emportant avec eux, non-seulement leurs pénates, mais leur mobilier, leur poulailler, et leurs ustensiles de cuisine, un fourneau de terre, un poêlon et deux assiettes.
A la traversée des villages, on recueillait ou l’on distribuait les objets de messagerie. A l’heure des repas, le berlingot s’arrêtait sous un arbre. S’il faisait beau, on mettait pied à terre; la dame du logis allumait le fourneau dans un fossé ou derrière une haie; on dînait en plein air; la cage des poules était ouverte, et pas de crainte qu’une d’elles cherchât à fausser compagnie au pauvre ménage. Elles allaient chercher leur picorée en grattant les terrains environnants; mais au premier appel, d’elles-mêmes elles rentraient dans leur cage, non toutefois sans avoir été becqueter les miettes à la table des maîtres.
A ce même appel accourait un autre personnage, le chien de l’habitation, un piteux griffon, borgne et un peu écloppé, mais docile, intelligent, dévoué. Comme son cheval, comme sa femme, comme tous ses autres bonheurs enfin, Ferrière l’avait ramassé sur la route.
Ah! le bon temps! Ah! la rude existence, où les incidents, l’inattendu, le peut-être, remplissent le cœur du nomade d’émotions et de surprises incessantes; où, chaque jour, il laisse derrière lui plus de souvenirs que nous autres sédentaires n’en pouvons récolter dans un mois; où par conséquent il jouit de fait de ces quelques siècles de durée promis par un grand physiologiste à l’espèce humaine, quand elle saura se bien conduire. Sur ma parole, Minorel a raison, et si un sort contraire ne m’avait encotonné dans ce milieu bourgeois, où le mouvement semble être une convulsion, si j’avais été assez heureux pour connaître la misère (passagèrement toutefois!), moi, poëte, moi, artiste, voilà la vie qui m’aurait convenu! Chaque matin s’éveiller avec un nouvel horizon devant soi! avoir le ciel pour baldaquin, la grande route pour salon!... Je sais bien qu’à ce métier on gagne des rhumatismes.... D’ailleurs, pourquoi vais-je entreprendre l’apologie de cette existence de bohémien, juste au moment où Ferrière songe à s’en affranchir?
Ce fut vers ce temps que la vente de la jaune et de la grise vint doter le ménage d’un capital inespéré.
Devenu père, Ferrière avait senti se modifier en lui ses idées d’indépendance absolue; au nom de l’enfant, sa femme le poussait doucement vers le calme et la stabilité. Il s’y laissa prendre. Un beau jour, les joies du propriétaire passèrent devant ses yeux comme un rêve éblouissant.
Avec ses épargnes et la vente de ses poules, il possédait un avoir de cent et quelques francs. Il résolut d’acheter un terrain, de s’y bâtir une maison, et il en vint à bout.
Ferrière fit l’acquisition de quelques ares de terre du côté du Trou-Vassou, et les paya comptant. Une dizaine de francs lui restaient seuls pour entreprendre la construction de sa maison. Ils y suffirent.
Le terrain était inculte et pierreux, quelques arbres rabougris l’ombrageaient. Les arbres fournirent la charpente; la terre les matériaux.
Trois ou quatre ans plus tard, dans mes herborisations, me dirigeant de ce côté, je voyais, au milieu d’un champ de luzerne, une petite chaumière faite de meulière et de torchis; malgré sa maigre toiture de roseaux et de genêts, elle riait à l’œil par son air agreste. Après tout, on ne se bâtit pas un palais de marbre pour dix francs.
Parfois Ferrière et le cheval étaient en course, mais je trouvais là sa femme et sa fille; celle-ci trottait déjà menu, ou se roulant à terre avec le chien grillon; celle-là occupée d’ouvrages de couture. Quoique toujours impotente de sa main droite, elle était parvenue à coudre très-habilement de sa main gauche. Le chien, battant de la queue, venait à ma rencontre; l’enfant poussait des cris de joie en me voyant, et ses petites mains essayaient d’entr’ouvrir ma boîte de fer-blanc, où elle savait trouver pour elle un gâteau et un petit pot de confitures de Bar.
Puis, je quittai Belleville, et les années passèrent. Une dernière fois, me trouvant à Charonne pour certaine affaire contentieuse, je poussai jusqu’à la demeure de mes anciens amis. La chaumière s’était métamorphosée en une maisonnette couverte de tuiles, avec volets verts; elle embaumait. Au champ de luzerne avait succédé un champ de roses. Les roses sont d’un bon produit dans la banlieue parisienne, et le ci-devant bohémien, à ses états de voiturier, de messager, d’architecte et de constructeur, avait ajouté celui de jardinier-fleuriste. Sur le seuil de la porte extérieure, la gentille Thérèse, déjà grandelette, offrait aux passants des bouquets de roses, ce qui lui attirait quotidiennement vingt madrigaux, tous brodés sur un thème invariable.
Tels étaient les souvenirs que j’avais laissés au Trou-Vassou, lorsque, douze ans après, au début de mon voyage de Paris à Marly-le-Roi, sous l’ombre du fort de Noisy-le-Sec, je retrouvai mon ancien Ferrière.
Mais qu’était devenue ma petite marchande de roses?
Tout en déjeunant avec lui, lorsque je parlai d’elle à son père, la figure de celui-ci, un instant auparavant joviale et rayonnante, se crispa tout à coup.
«Thérèse? me dit-il brusquement, comme s’il eût cherché qui je voulais désigner par ce nom. Est-ce de ma femme que vous parlez? Elle se nommait Thérèse, en effet.... Eh! bien, elle est morte; tant mieux pour elle!
—Je vous parle de votre fille, père Ferrière.
— Ah! ah! ma fille?... ma fille Thérèse?... Depuis beau jour elle nous a quittés, pour aller vivre bien loin d’ici, auprès de sa marraine, qui est riche, et qui, n’ayant pas d’enfants, l’avait adoptée pour lui donner une belle éducation.
—Et vous n’avez pas revu votre fille depuis?
—Oh! que si!... Il y a deux ans, elle est revenue.... Son éducation était faite.
—Ne la verrai-je point?
—Elle est repartie.
—Pour rejoindre sa marraine?
—Non! sa marraine ne la recevrait plus.... N’allez pas croire que ce soit une méchante enfant, reprit-il tout à coup; elle, si douce, si bonne, le vrai portrait de la défunte! Vous l’avez connue cette autre Thérèse-là? mais assez causé là-dessus; vous ne voudriez pas me faire de la peine?»
C’est ainsi que mon ancienne connaissance du Trou-Vassou excita ma curiosité sans la satisfaire. Enfin, je dus prendre congé de lui, et, après une double et affectueuse poignée de main, je poursuivis ma promenade en me dirigeant vers Noisy.
III
Les illustrations de Noisy-le-Sec. — La Saint-Athanase. — Des noms de baptême. — Changement de route. — Un Sardanapale en guenilles. — Mystères de la ville d’Épernay. — L’ordre de la Pure Vérité. — Deux mystifiés au lieu d’un.
Le village de Noisy n’a pas traversé les siècles sans quelque éclat. Parmi ses anciens seigneurs il compte un illustre pendu, Enguerrand de Marigny, inventeur de ce fameux gibet de Montfaucon, auquel, pour crime d’exaction, il fut bel et bien accroché lui-même. Coïncidence singulière! le cardinal La Balue, autre seigneur de Noisy-le-Sec, par ordre du roi Louis XI, subit, on le sait, une longue détention dans une cage de fer, et pour ces mêmes cages, l’histoire nous le dit, il était aussi en droit de prendre, sinon un brevet d’invention, du moins un brevet de perfectionnement.
Je venais de traverser le canal de l’Ourcq, me dirigeant sur Bondy, pour redescendre ensuite par Baubigny, où je comptais m’arrêter, et, le lendemain, gagner Marly par Aubervilliers et Nanterre. Chemin faisant, je songeais à Thérèse; à défaut d’une histoire authentique, je lui en composais une à ma guise, lorsqu’une main pesante me tomba sur l’épaule.
«Ah! ah! me dit une voix fortement timbrée, vous venez donc prendre le chemin de fer de Noisy-le-Sec?
—Au diable les chemins de fer! j’essaye au contraire, de me passer d’eux.
—Comptez-vous aller à pied à Épernay?
—Quoi! Épernay?
—Et la Saint-Athanase?
—Quelle Saint-Athanase?
—Comment, reprit mon interlocuteur, qui n’était autre qu’un de mes amis, ingénieur militaire, chargé, pour le moment, de l’inspection des travaux du fort de Noisy-le-Sec, comment, on a cette chance heureuse, et bien rare, d’avoir un intime qui se nomme Athanase; soi-même, et malgré lui, on s’est déclaré son parrain pour un second baptême, et seul on manquerait au serment qu’on a exigé des autres?»
Je me rappelai alors une de mes bonnes soirées de cet hiver.
Nous dînions chez Ernest Forestier, un de mes jeunes amis. J’ai quelques amis dont j’aurais pu être le père. Ils tetaient encore lorsque je prenais ma licence d’avocat; selon moi, ce mélange affectueux de deux générations profite à l’une comme à l’autre. Au dessert, la conversation roula sur les noms de baptême. J’attaquai vertement cet usage ridicule, incommode, dangereux, de donner à tous les enfants les mêmes noms, avarement triés, au nombre de six ou huit, dans le calendrier courant, quand la Vie des Saints et le Martyrologe nous en pourraient fournir par milliers de plus harmonieux et de plus convenables.
«Trouvez-vous dans une réunion d’une trentaine d’individus, disais-je, au nom de Paul, six dressent la tête; six autres au nom de Léon; le reste répond en chœur si on interpelle un Jules, un Charles, un Eugène ou un Ernest. S’agit-il d’une réunion de femmes, prononcez le nom de Marie, vous aurez une levée en masse. Est-ce donc là avoir un nom spécial et individuel? Je sais bien que les jeunes mères commencent à s’apercevoir de la confusion jetée au sein même de leurs propres familles par cette surabondance d’homonymes. Pour parer à l’inconvénient, que font-elles? De leurs nouveau-nés elles font non plus des Léon et des Paul, mais des Maurice et des Albert, rien autre chose; si ce sont des filles, des Jeanne et des Geneviève, le rustique étant à la mode pour les jeunes demoiselles. Mais les dénominations nouvelles, aussi peu variées que les autres, et toujours tirées d’un même sac, amèneront infailliblement les mêmes résultats pour la génération nouvelle.»
J’étais fort gai ce soir-là, et en veine de paradoxe. Je pris à partie les Paul et les Ernest, soutenant qu’avec une armée recrutée parmi les premiers dans nos quatre-vingt-six départements, on pourrait mener à bien une guerre contre une puissance de second ordre; si les Ernest se joignaient aux Paul, la Russie elle-même tremblerait.
Au milieu de ces folies, j’interpellai notre amphitryon, lui demandant s’il ne portait pas un autre nom que ce nom œcuménique d’Ernest:
«Je me nomme aussi Athanase, me répondit-il.
—Bravo! Athanase, voilà une appellation qui désigne non plus un peuple, mais un homme! Ce sera là désormais votre seul vocable! Vous n’êtes plus qu’un Athanase à mes yeux! Jurons tous de souhaiter la fête de notre ami à la Saint-Athanase prochaine!... A la santé d’Athanase!»
On avait ri, on avait trinqué, on avait juré, et, le lendemain, je ne me souvenais guère plus si Forestier se prénommait Ernest Athanase, ou Ernest Chrysostome.
Un peu confus à ce souvenir que me rappelait mon ingénieur:
«J’avais complétement oublié mon engagement, lui dis-je. D’ailleurs, Ernest ou Athanase, vous me le rappelez vous-même, habite présentement Épernay, c’est-à-dire à trente ou trente-six lieues d’ici.
—Dites à trois heures, me répondit-il; on ne compte plus par lieues depuis la création des chemins de fer. Mais n’est-ce point pour satisfaire à votre promesse, mieux encore, à votre provocation, que, la Saint-Athanase venue, vous voici à la station de Noisy-le-Sec? Si vous n’allez à Épernay, où donc allez-vous?
— Je vais à Marly-le-Roi.
—Ah! bah! Ce n’est pas du tout le chemin; vous serez plus vite à Épernay.
—C’est possible.... Mais mon ami Antoine Minorel doit venir demain me rejoindre à Marly; je me suis engagé à l’y attendre; Madeleine, ma cuisinière, y est installée déjà....
—Belles raisons! Vous coucherez ce soir à Paris, et même à Marly, si bon vous semble. Je me souviens de vous avoir entendu maintes fois vous poser comme l’ennemi personnel des chemins de fer; voici le moment de vous réconcilier avec eux. Celui-ci va vous mettre à même de remplir tout à la fois vos engagements envers Forestier et envers Minorel. Voyez-vous là-bas la fumée de la locomotive? Allons, prenez votre billet, et en route!»
L’avouerai-je? l’idée de causer un grand étonnement à Minorel quand, demain, à Marly, je pourrais lui dire en l’abordant: «Très-cher, si je ne reviens pas de Fontainebleau, que tu me reproches de ne point encore avoir exploré, je reviens d’Épernay; c’est deux fois plus loin!» fut peut-être ce qui me décida avant tout.
Il était midi; à trois heures nous devions toucher Épernay. J’en repartirais à cinq; à huit, je serais de retour à Noisy, et, malgré ce crochet vers la Champagne, je comptais ne modifier en rien l’itinéraire de mon voyage de banlieue.
Dieu et le chemin de fer en devaient décider autrement.
Le long de la route, défilèrent devant moi, comme dans un mobile panorama, le Raincy, que j’avais compté visiter à pied ce jour même; la cathédrale de Meaux, devant laquelle je me découvris la tête pour saluer le grand Bossuet; puis se présenta un élégant castel moyen âge, bâti d’hier, aux tours ventrues et rondes comme des tonnes, aux donjons en forme de bouteilles, que des rinceaux de pampre semblaient couronner. C’était le château de Boursault qui venait de s’élever par magie, non aux sons de la lyre, comme les murs de Thèbes, mais au bruit des bouchons de vin de Champagne, faisant retentir dans le monde entier le nom de son illustre fondatrice, la veuve Cliquot.
Enfin, nous entrâmes dans la gare d’Épernay. Là, je reçus un premier choc (choc purement moral, Dieu merci!): le train se dirigeant sur Paris, avec station à Noisy-le-Sec, ne devait pas partir avant huit heures du soir. Avec les chemins de fer, il n’y a qu’à se résigner. Je me résignai donc, sans toutefois renoncer à mon projet primitif.
Notre ami Forestier nous reçut avec plus de surprise encore que de joie. Il n’avait jamais pensé que son second baptême dût porter fruit; il tenait à son joli nom suédois d’Ernest, répudiait hautement son nom grec d’Athanase, et du doigt, en riant, il me fit signe qu’il se vengerait de son malencontreux parrain. D’ailleurs, nous avions fait erreur de date, il nous le prouva. La Saint-Athanase, tombant le 2 mai, ne pouvait tout au plus être fêtée que le 1er. Nous étions au 30 avril! Il nous invita à la célébrer avec lui le lendemain, nous prévenant toutefois que le lendemain il serait en route pour aller visiter la chute du Rhin à Schaffouse.
Nous rîmes beaucoup et de l’invitation, et de la méprise de l’ingénieur, qui m’avait fait opérer un pareil déplacement sur une fausse interprétation du calendrier. Celui-ci m’en fit ses excuses.
Athanase (je lui conserverai obstinément le nom, qui, je le maintiens, lui donne une personnalité plus distincte), Athanase recevait justement ce jour-là à dîner ses futurs compagnons de voyage. On se mit à table à quatre heures, puis, le repas gaiement achevé, nous sortîmes pour faire un tour dans la ville.
La ville d’Épernay ne présente guère de curieux que sa rue du Commerce, bordée de monuments grandioses, et son église, remarquable surtout par son portail renaissance, en complet désaccord avec le reste de l’édifice.
Moins curieux de sculptures et d’œuvres architecturales que d’observations à faire sur le vif, moi, j’y avais tout d’abord découvert un personnage vraiment digne d’être étudié, et dont, certes, on ne trouverait pas l’analogue ailleurs que dans ce bienheureux département de la Marne.
C’était un jeune mendiant en guenilles, portant bissac de toile sur l’épaule.
A notre sortie de chez Athanase, il se tenait devant la fenêtre de la cuisine, donnant sur la rue; le regard intelligent et sensuel du jeune quémandeur attira sur-le-champ mon attention.
La servante venait de lui donner un morceau de pain bis et une pleine tasse de vin de Champagne, le reste de nos bouteilles mal vidées. Un sourire de béatitude s’épanouissait en large sur la figure de l’enfant. Ouvrant son bissac, il y fit entrer la miche de pain bis, en retira un morceau de pain blanc, puis un verre à long col, ébréché et complétement privé de sa base. Alors, avec une pose de Sardanapale, il épancha dans le verre une partie du contenu de la tasse, et porta un premier toast à la servante, ce qui me parut parfait de convenance. Ce garçon-là doit avoir du cœur. Dans sa seconde verrée il trempa d’abord quelques bribes de son pain blanc, et l’acheva ensuite à notre santé; car, à ma prière, ces messieurs avaient bien voulu suspendre leur marche pour me laisser le temps de l’observer. J’étais ravi; je lui donnai cinq francs.
Ce mendiant voluptueux décidait en ma faveur relativement à une thèse soutenue par moi pendant le dîner; c’est que la forme et la matière du gobelet exercent une puissante influence sur la qualité du vin. Dégusté dans un verre mousseline, où les deux lèvres se touchent, l’honnête mâcon devient pomard; bu dans une tasse, le champagne n’est plus que piquette.
Vive la mendicité dans les pays mousseux!
La grande curiosité d’Épernay, son orgueil, sa gloire, ne se montre pas à la surface du sol; elle est intérieure, elle est souterraine; ce sont ses caves. Tant de magnifiques péristyles de la rue du Commerce, ces riches portiques surmontés de frontons triangulaires, grecs ou romains, que représentent-ils? Ils représentent l’entrée des caves.
Je ne pouvais quitter Épernay sans visiter ses caves, Athanase me le déclara; et nous nous acheminâmes vers une des plus renommées. Je ne comptais y voir que des bouteilles rangées en bataille; j’allais y rencontrer Éleusis et ses mystères.
Sous le porche du temple se tenait une figure pâle, avec un nez rouge implanté au milieu. Plusieurs autres personnages, en compagnie de cette figure, nous voyant arriver, nous firent, comme si nous risquions d’interrompre une cérémonie solennelle, des signes auxquels je ne compris rien.
Deux minutes après, un homme tout de noir habillé, portant à la main un masque grillagé de laiton, semblable à ceux dont on fait usage dans les salles d’escrime, en affubla le nez rouge, qui se laissa faire avec une sorte de componction. Tous gardaient un silence empesé, sous le sérieux duquel cependant le froncement des sourcils de quelques-uns, les contractions zygomatiques de quelques autres, trahissaient un rire contenu à grand’peine.
L’homme noir alors frappa trois coups sur un timbre placé au fond du péristyle. De l’intérieur, une voix forte et retentissante cria:
«Qui ose frapper à cette porte?
—Un oiseau de nuit, répondit l’homme noir, qui semblait jouer là le rôle d’introducteur.
—Que peut-il y avoir de commun entre la buse et l’aigle, entre le vermisseau et l’escarboucle, entre le nouveau venu, encore enveloppé de sa gangue profane, et le Vieux de la Montagne, tout resplendissant de vie et de lumière? reprit la grosse voix.
—Maître, c’est de cette lumière sacrée que voudrait s’abreuver le néophyte.»
Après cet échange de demandes et de réponses, qui parodiaient évidemment le catéchisme maçonnique, deux initiés saisirent le nez rouge par les épaules, et la bande, au milieu d’un jet de lycopode enflammé, s’engouffra dans la crypte, autrement dit dans la cave.
«Quelle est cette comédie? demandai-je à Athanase.
—Le masque de fer, me dit-il, est ici un ornement obligé; on va nous en revêtir tous. Sans ce préservatif, en passant entre les rangs de bouteilles de première année, nous pourrions bien recevoir quelques éclats à la figure.
—Et connaissez-vous le soi-disant néophyte?
—Non; ce doit être un étranger.
—Il n’est pas difficile de deviner son origine, interrompit un des nôtres; dans certains pays de l’Orient, les sorcières ont deux prunelles dans chaque œil, dit-on; lui, dans chacun de ses genoux semble loger deux rotules. Le buste carré, le col dans les épaules, long sur pattes comme un héron, j’en réponds, c’est un Hollandais. A coup sûr, reprit-il en ricanant, j’ai déjà vu ce malbâti quelque part.... Ah! oui; dans un tableau de Téniers.»
L’auteur de cette sortie peu charitable était un petit bossu, très-bossu, auprès duquel j’avais dîné, homme d’esprit du reste, ce qui chez lui autorisait la bosse.
Quand nous pénétrâmes enfin dans ces caves immenses, longues comme la rue de la Paix, à Paris, et où circulaient des haquets et de lourdes voitures avec leur attelage, où une voie ferrée était organisée pour le service, ce qui m’y préoccupa le plus, ce fut de savoir ce qui allait advenir à ce pauvre nez rouge.
Le galop d’un cheval se fit entendre, puis ensuite un tintamarre épouvantable. On eût pu croire que dix écoles de tambours venaient de déboucher dans la crypte. C’étaient les futailles vides qui résonnaient sous les palettes à bouchons.
Débarrassé de son masque, mais les yeux bandés, le néophyte, enfourché sens devant derrière sur un cheval qui gambadait, passa devant nous en exécutant une voltige aussi burlesque qu’involontaire. Les Hollandais ne sont généralement pas d’habiles écuyers, surtout dans cette position anomale. Une ruade lui fit perdre l’équilibre; les frères Terribles le reçurent dans leurs bras.
A peine remis de sa secousse, on le replaça en selle; mais, cette fois, la selle n’était plus sur le cheval; elle surmontait un tonneau caparaçonné. Le pied dans l’étrier, la bride en main, la tête tournée du bon côté cette fois, comme il convient à tout vrai gentleman rider, notre Hollandais s’attendait à caracoler encore, quand, à sa profonde stupéfaction, il se sentit, sans ruade aucune, rapidement entraîné sur une pente glissante. Il était sur le petit chemin de fer.
Il subit encore d’autres épreuves, mais à ce moment une discussion s’était élevée entre nous.
«Il ne serait point convenable d’aller plus loin, disait Athanase; sous le nom de l’Ordre de la Pure Vérité, existe à Épernay une société non maçonnique, mais qui, elle aussi, a ses mots de passe, ses signes de ralliement, son secret enfin. Malgré leurs travestissements, j’ai reconnu parmi ces messieurs des membres actifs de la société, entre autres Brascassin, un de nos bons amis....
—Ce ne peut être Brascassin que vous avez vu, dit un des nôtres; il est à Paris.
—Qu’est-ce que ce Brascassin? demandai-je.
—Le meilleur chansonnier d’Épernay; mais il ne s’agit pas seulement de lui; l’ordre de la Pure Vérité a ses rites mystérieux, plus significatifs, plus imposants qu’on ne le suppose généralement.... nous avons mal pris notre temps; allons visiter une autre cave.»
Une opposition se manifestait; les opinions étaient partagées. On me choisit pour arbitre.
Mon âge, mon caractère connu, semblaient me devoir rallier à la sage et discrète proposition d’Athanase. Il n’en fut rien. Je suis curieux à l’excès; la curiosité l’emporta chez moi sur la convenance et la raison. D’ailleurs, ce malheureux néophyte m’intéressait; je voulais savoir ce qu’ils allaient en faire.
Athanase se soumit à l’arrêt.
A l’extrémité d’une des galeries, nous ne tardons pas à voir briller des torches; là se tenait le sanhédrin. Nous dirigeant de ce côté, nous nous abritons derrière une longue file de planches à bouteilles, hors de service et dressées contre le mur.
A travers les trous des planches, nous pouvions tout voir sans être vus. Assis en demi-cercle sur de petites barriques, l’état-major des grands dignitaires se disposait à procéder aux épreuves morales. Debout devant lui, les yeux toujours bandés, le nez rouge gardait un calme imperturbable.
Le président se leva. J’aurais dû dire le vénérable; bien vénérable en effet. Revêtu d’une dalmatique à passements dorés, le front branlant, la barbe blanche, il paraissait âgé de quatre-vingts ans au moins.
A l’aspect de ce vieillard chez qui tout respirait le calme et la mansuétude, j’eus honte de mon rôle d’espion, et j’allais en revenir au bon conseil d’Athanase, lorsque celui-ci, placé près de moi derrière les planches, me poussa du coude:
«C’est Brascassin! me dit-il à voix basse en me désignant le vénérable; je ne m’étais donc pas trompé!»
Cela brouillait mes idées de trouver un vieillard dans le premier chansonnier d’Épernay; mais l’interrogatoire commençant, je ne songeai plus qu’à bien écouter.
«Vos souillures du monde se sont en partie effacées au contact des coursiers apocalyptiques, le cheval sans tête et le cheval sans jambes, dit le vénérable au néophyte; toutefois nous pourrions pousser plus loin les épreuves, et, de gré ou de force, vous faire, séance tenante, avaler des couleuvres ou des lames de sabre.
—Faites, dit le récipiendaire, sans que son nez changeât de couleur.
—Si nous vous demandions la tête de votre meilleur ami, l’apporteriez-vous?
—Je n’ai pas de meilleur ami, répliqua l’impassible néophyte; j’aime tous les hommes également.... également pas beaucoup.
—Nous voulons bien vous dispenser de cette obligation, presque toujours pénible à tout homme doué d’une vive sensibilité, comme vous paraissez l’être.» L’interrogé salua. «Votre nom?»
Il le dit. C’était un nom hollandais, un Van-der quelconque.
«Désormais, parmi nous, vous vous nommerez Baldaboche.
—Van Baldaboche? murmura le Hollandais.
—Non! Baldaboche tout court. Votre état?
—Je suis médecin homœopathe.
—Croyez-vous à l’homœopathie? Soyez sincère; songez que le Vieux de la Montagne vous écoute.»
Le nez rouge mit la main sur son cœur et répondit d’une voix ferme:
«Je crois au savant Hahnemann, et à Mme Hahnemann, son épouse, non moins grand docteur que lui; mais, ajouta-t-il, l’homœopathie est une science encore.... petite.... pas complète. J’ai inventé un système.... tout neuf.... En mêlant l’homœopathie au magnétisme végétal, on obtient....
—Assez! cria le vénérable; les prospectus n’ont pas cours ici. Et qui vous a inspiré la pensée ambitieuse de devenir notre frère?
—Ce sont de jeunes commerçants en vins que j’ai rencontrés à une table d’hôtel; sachant que j’avais désir d’être franc-maçon, et la loge d’Épernay....
—Ces mots de loge et de franc-maçon, dit le vénérable en l’interrompant, ne conviennent pas dans ce temple, qui est celui de la Pure Vérité, rien autre chose; ne l’oubliez pas, Baldaboche!
—Van Baldaboche,» murmura de nouveau le récipiendaire; il lui était pénible de se séparer, de son Van national.
Les dernières épreuves, dites des CINQ SENS, venaient de commencer. Pour l’ouïe, on avait fait entendre au Hollandais un air de serinette, où il avait déclaré reconnaître les sons de la cornemuse; pour le toucher, on lui fit palper tour à tour un caillou, un lingot de fer, une carpe vivante, un petit hérisson empaillé. Il ne s’était étonné de rien, mais n’avait pu assigner à rien son nom véritable. Il prit le hérisson pour un paquet de cure-dents et dit: «Ça pique!»
On venait de lui faire avaler dans un verre, à forme allongée, une affreuse décoction quelconque; il n’avait pas hésité à y reconnaître la saveur du champagne Moët. Après cette épreuve du goût, celle de l’odorat allait suivre, et les faces déjà empourprées des membres du sanhédrin semblaient, par avance, se gonfler sous l’explosion d’une formidable hilarité. C’est qu’alors devait se produire l’arcane important, le grand mot philosophique de cette affiliation mystérieuse.
Je ne suis guère tenté de m’expliquer clairement sur cette épreuve suprême. Quoiqu’admis dans le cénacle seulement par surprise, je ne m’en crois pas moins forcé à une certaine retenue dans mes révélations, retenue imposée autant à mon bon goût peut-être qu’à ma discrétion. Qu’il nous suffise de savoir que cette fois le nez rouge devina juste, et qu’autour de lui toutes les voix, celles des dignitaires comme celles des simples initiés, exclamèrent à l’unisson: C’est la pure Vérité!
Alors son bandeau lui fut brusquement enlevé; il vit la lumière, la lumière des torches, à laquelle s’adjoignit un jet de lycopode enflammé. La comédie était jouée, et tandis que le nez rouge, aveuglé, et n’y comprenant rien encore, semblait être au comble de ses vœux, les rires, jusque-là contenus à grand’peine, éclataient de tous côtés, même derrière les planches à bouteilles.
Hélas! ce jour-là, Van Baldaboche ne devait pas être seul mystifié!
Après être retourné chez Athanase pour y prendre ma boîte de fer-blanc et mon parapluie, reconduit par toute la bande jusqu’à l’embarcadère, et le train de Paris, avec point d’arrêt sur Noisy, se disposant à se mettre en route, je pris place dans un excellent wagon, première classe, où je ne tardai pas à m’endormir.
Le lendemain, je me réveillai.... à Strasbourg!
Mes compagnons d’Épernay, se rendant à la chute du Rhin, avaient voyagé près de moi, dans un wagon voisin.
Athanase était vengé!
IV
Strasbourg. — Courses à travers la ville. — Kléber et le maréchal de Saxe. — Conversation entre le nez rouge et l’habit bleu barbeau. — Leçon de haute géographie. — Comment ce sont les Américains qui ont découvert l’Europe. — Question turque, question indienne, question chinoise. — Quatre hommes pour le service d’une pipe. — Encore Brascassin!
Je n’ai jamais su me fâcher d’une plaisanterie. Celle-ci cependant me parut dépasser les bornes. Athanase lui-même le comprenait; la nuit, sans doute, lui avait porté conseil, et ce fut d’un air embarrassé qu’il m’aborda au débarcadère.
«Vous avez voulu me souhaiter ma fête, me dit-il en essayant de donner à son allocution une forme légère, qui contrastait avec le ton ému de sa voix; nous voici au 1er mai; la Saint-Athanase est venue, et nous la fêterons ensemble, joyeusement, à l’hôtel Weber, face à face avec la chute du Rhin. Vous êtes des nôtres, n’est-il pas vrai, cher parrain?»
Cette date du 1er mai me rappelait suffisamment que ce jour même, mon excellent Antoine Minorel devait me rejoindre à Marly-le-Roi.... et j’étais à Strasbourg!
Je dus répondre, et je répondis par un refus formel. En vain Athanase insista, en vain il me déclara que toute sa vie il se reprocherait de m’avoir amené indûment à Strasbourg, si je ne devais pas l’accompagner à Schaffouse, je demeurai inébranlable. Le pauvre garçon me fit vraiment de la peine, tant il avait l’air contrit.
Je le consolai de mon mieux, et nous nous séparâmes. Accompagné de ses amis, il alla prendre le chemin de fer de Bâle; moi, je restai avec l’ingénieur, que ses devoirs militaires retenaient momentanément dans la capitale de l’Alsace. A son tour, ce dernier me quitta; nous devions nous rejoindre bientôt.
Il était sept heures du matin. Le premier convoi, express, était déjà en route; le second, un convoi omnibus, trajet non direct, ne devait partir qu’à midi quarante-cinq minutes. J’avais cinq heures quarante-cinq minutes à mon entière disposition. Tout en maugréant, il me fallut bien essayer de les mettre à profit.
Strasbourg est une belle et noble ville, une ville généreuse, guerrière, artistique, commerçante, une de ces villes rares qui ont conservé leur physionomie spéciale; elle est par-dessus tout la ville de France où l’on parle le plus allemand.
Je visitai la cathédrale, le palais impérial, le théâtre, l’église Saint-Thomas, la place Kléber, quelques marchés, une brasserie. Dans la cathédrale j’admirai la fameuse horloge astronomique; si j’avais voulu rester là jusqu’à midi, j’aurais vu défiler la procession des apôtres et entendu le coq chanter; sur le théâtre, de forme grecque, je vis six muses dépareillées; à Saint-Thomas, le mausolée du maréchal de Saxe; sur la place Kléber, le vainqueur d’Héliopolis, qui, en sa qualité d’ancien architecte, de l’air un peu matamore qui lui était habituel, semble fulminer contre le peu de symétrie et d’élégance de l’endroit. Dans les marchés, je vis des campagnards avec gilet rouge, culotte courte, petit tablier blanc, et un tiers de leur tricorne abattu sur les yeux; des campagnardes, en larges chapeaux de paille aplatis et enrubannés, ou nu-tête et leur chignon traversé par une flèche d’or. Dans la brasserie, celle du Dauphin, la plus célèbre, je bus d’excellente bière, véritable bière de Strasbourg (j’ai tout lieu de le supposer), et j’eus le bonheur d’y rencontrer trois anabaptistes. J’ai un ami anabaptiste; je le croyais seul de son espèce en France.
A huit heures et demie je me persuadai avoir vu, et bien vu, tout ce que Strasbourg présente de curieux, tant j’avais les pieds endoloris par le pavé.
Je me rendis à la Ville de Paris, du moins à l’hôtel portant ce nom, nom ironique, moqueur, insolent. C’était la seule ville de Paris que je dusse aborder ce jour-là. Mon ingénieur m’y avait donné rendez-vous pour y déjeuner ensemble. En l’attendant, je m’installai dans la salle à manger.
Deux individus y étaient déjà attablés. Dans l’un je reconnus le nez rouge, le récipiendaire de la veille. Était-il donc parti d’Épernay en même temps que nous? Je pris d’abord son compagnon pour un second Hollandais; mais il n’avait pas les deux rotules. D’ailleurs son costume annonçait plutôt un sédentaire qu’un voyageur. Il portait une chemise non fripée, un gilet blanc qui lui remontait jusqu’aux oreilles, et un superbe habit bleu barbeau, orné de boutons de cuivre guillochés. Ce n’est point là un costume de touriste. En effet, j’ai su plus tard qu’il était Lorrain, que depuis vingt ans il habitait Strasbourg, où il professait la géographie et les sciences politiques; ces dernières, le soir seulement, dans les cafés ou dans les brasseries.
«Oui, mon ami, disait le nez rouge à l’habit bleu, depuis hier je suis maçon; j’en ai l’honneur. C’est grande satisfaction pour moi, devant exercer l’homœopathie à Rotterdam, où la franc-maçonnerie est recherchée plus que partout on ne pourrait. Déjà, cette nuit, dans le wagon, j’ai fait connaissance d’un jeune homme aimable, maçon aussi, comme moi.
—Mais, lui dit son compagnon, comment avez-vous pu deviner qu’il était franc-maçon, comme vous?
—Voilà. Je ne pouvais pas beaucoup dormir, parce que, pour mes épreuves, ils m’ont fait boire du champagne Moët, que je n’en ai pas l’habitude, et ça m’agite. Alors, mécaniquement, pour m’occuper, je répétais les signaux qu’ils m’ont appris, pour en prendre mémoire.
—Et quels sont ces signaux?
—On se gratte d’abord le nez, comme si qu’une mouche s’y soit mise; ensuite, on se place un doigt dans la bouche, le pouce.
—Hum! hum! fit l’habit bleu, singuliers signes maçonniques que de se gratter le nez et de teter son pouce! Ensuite?
—Ensuite?... Mais dois-je vous causer de ça, à vous qui n’en êtes pas? Mon jeune homme en est, lui; et, chose drôle! il se nomme Baldaboche, aussi personnellement que moi.
—Vous vous nommez Baldaboche! dit le géographe en faisant un bond sur sa chaise.
—Van Baldaboche, depuis hier; mais pas pour vous, puisque vous n’en êtes pas!
—Et que veut dire ce mot: Baldaboche?
—Je ne sais. Il est peut-être grec.
— Ou auvergnat, repartit l’habit bleu en haussant les épaules.
—Mon bon ami, lui dit le Hollandais avec une grande douceur, mais non sans quelque dignité, vous ne pouvez comprendre puisque vous n’en êtes pas. Le sage se donne le mal d’examiner avant de porter jugement. Mon jeune homme aimable viendra déjeuner ici ce matin; il me l’a promis; attendez. Il vous expliquera la chose plus que moi, qui n’en suis que d’hier.... vous verrez. Tout ça c’est des symboles.
—Ou des bêtises! On s’est moqué de vous, j’en ai peur.»
Le Hollandais redressa la tête, fronça les sourcils, recula sa chaise, puis, après quelques instants d’un silence orageux, se tournant tout à coup vers moi, qui, placé derrière lui, me délectais à l’audition de cette scène, ajoutée à la comédie de la veille:
«Donnez-moi du fromache,» me dit-il brusquement.
Interdit sous l’apostrophe, je restais immobile et les yeux grands ouverts; le géographe intervint:
«Faites donc attention à qui vous vous adressez, dit-il au nez rouge; monsieur n’est point un domestique;» et lui montrant ma boîte de fer-blanc, que j’avais suspendue à l’une des patères de la salle, il ajouta: «Monsieur est herboriste.»
Je suis loin de mépriser les herboristes, quand ils ne confondent point la ciguë et le persil, ou la jusquiame et le bouillon-blanc; les domestiques eux-mêmes ont droit à mon estime lorsqu’ils s’acquittent de leurs difficiles fonctions avec dévouement et probité; cependant je me sentais doublement humilié par l’une et l’autre appellation. Le métier n’est pas la science, et cette belle, cette grande, cette sublime science de la botanique, je la trouvais ravalée en moi, le plus humble de ses représentants. A ce mot malsonnant de domestique, je m’étais aussitôt, des pieds à la tête, examiné dans une vaste glace, pour juger à quel point la méprise du Hollandais pouvait sembler excusable. Je portais nécessairement le même costume avec lequel j’étais sorti de Paris la veille pour faire ma tournée de banlieue: petite redingote marron, à collet de velours, passablement hors de service; une chemise de couleur douteuse, déplissée et fatiguée par la route; gilet et pantalon à l’avenant; le tout largement saupoudré de poussière; ajoutez des cheveux en désordre, une cravate de travers, orientant vers l’épaule gauche. Jamais, au grand jamais, garçon d’hôtel, keller, jeune ou vieux, n’osa se montrer devant le client sous un accoutrement pareil. Pour avoir l’air d’un domestique, j’étais trop mal mis et trop mal peigné. Le nez rouge n’aurait pas dû s’y méprendre.
Me rapprochant de la table, j’y pris place en affectant un air digne qui pût me tenir lieu d’un habit noir et d’une cravate blanche. Pour me racheter de l’accusation, j’étais décidé à me faire servir tout ce que la carte annonçait de plus fin, de plus délicat: poulet à l’estragon, légumes de primeur, bordeaux-Léoville, compote d’ananas au vin de Madère-Ténériffe; j’allais vaniteusement me ruiner pour trancher du gentilhomme ou du millionnaire, lorsque la porte s’ouvrit, donnant passage à un groupe de déjeuneurs.
«C’est lui!... le voilà!» dit le Hollandais, se rapprochant du géographe et lui désignant un jeune homme de trente-deux à trente-quatre ans, en paletot gris, à la figure un peu busquée, mais pleine de finesse et d’intelligence.
Celui-ci, après s’être légèrement gratté le nez, fit un signe de tête au Hollandais, qui, se levant de toute sa hauteur, s’essuya la bouche avec sa serviette, comme s’il s’apprêtait à prononcer un discours. Par bonheur, il se contenta de se gratter le nez à son tour, de saluer profondément, et ce fut tout.
Le nouveau venu, déjà installé, tapait de son couteau sur la table, sur les verres, appelant à haute voix les garçons, demandant tout à la fois du vin, de l’eau, de l’encre, des rognons sautés, du papier à lettre, et des filets à la Châbrillant, non à la Châteaubriand, comme dit le vulgaire. Je fais grand cas du génie inventif de l’auteur des Martyrs, mais je pense qu’en fait de découvertes culinaires, il a toujours été frappé d’incapacité. Rendons à Châbrillant ce qui appartient à Châbrillant.
Je savais gré au paletot gris de ce judicieux emploi des termes; même pour les termes de cuisine, cela prouve de la réflexion, de la conscience. Mon ingénieur survint et nous nous mîmes à table.
Au commencement d’un repas, le plus que je le puis, je m’abstrais, je m’isole, je me fais muet et je n’écoute point; de mes cinq sens l’odorat et le goût sont les seuls à qui je laisse le libre exercice de leurs fonctions; méthode sage et profitante qui permet à l’appétit de se développer avec toutes ses sensualités, à l’abri de distractions trop souvent nuisibles. Donc, pendant quelques instants, l’animal exista seul chez moi. Si l’âme retourna trop vite à son poste, c’est que mon ingénieur lui fit un appel.
«Écoutez.... écoutez! me disait-il à demi-voix en me heurtant le genou. Cela va devenir curieux. Il est fort en train aujourd’hui.»
Le paletot gris, qui déjà avait écrit cinq ou six lettres, et fait disparaître sa part de rognons sautés et de filets à la Châbrillant, venait d’ouvrir, à la grande satisfaction de son entourage, une discussion de haute géographie avec l’habit bleu barbeau.
«La géographie, telle qu’on l’entend en France de nos jours, est fort arriérée, lui disait-il; ainsi, pardon, monsieur, si je semble pour un instant vouloir vous faire redescendre sur les bancs de l’école; mais une simple question, puérile en apparence, va décider si nous pouvons nous comprendre. Combien admettez-vous de parties du monde?
—Six! répondit résolûment le professeur.
—Très-bien! Nous sommes déjà d’accord sur ce point essentiel.
—Six! répéta le Hollandais en témoignant de sa surprise; c’est beaucoup! Je veux bien cinq.
—Pas une de moins! Nous n’en démordrons pas! n’est-il pas vrai, monsieur?» dit l’habit bleu en se tournant vers le paletot gris; et il reprit, en nombrant sur ses doigts: «Nous avons d’abord l’Europe....
—Ah! monsieur!... exclama celui-ci en l’interrompant; comment, vous, un géographe aussi distingué, vous croyez encore à l’Europe? Mais l’Europe n’existe pas!... du moins comme une des parties du monde. Elle n’est, ainsi que vous l’a très-bien fait observer M. de Humboldt dans son Cosmos, que l’extrémité, la pointe septentrionale de l’Asie.»
De la figure du Hollandais la surprise semblait être passée sur celle du Strasbourgeois. Après s’être recueilli un instant:
«Effectivement, dit-il, j’ai lu dans le Cosmos que l’Europe.... Mais alors, monsieur, où diable trouverez-vous vos six parties du monde?
—Comptez, monsieur, l’Asie, — une; l’Afrique, — deux; l’Océanie, — trois; l’Australie, ou Nouvelle-Hollande, — quatre; l’Amérique du Nord, — cinq; et l’Amérique du Sud, — six!
—Vous coupez l’Amérique en deux?
—C’est la nature qui s’est chargée de la besogne. Si toute partie du monde est un continent isolé, c’est-à-dire une île immense, l’Amérique du Sud, à peine rattachée à celle du Nord par un petit bout de terre, que la sape et la mine ont peut-être déjà fait disparaître, ne doit-elle pas former, comme elle, un continent distinct?»
Le professeur se passa la main sur le front à plusieurs reprises.
«Diable! dit-il, c’est logique! Si j’y avais pensé plus tôt! Votre système est hardi, monsieur; il me plaît. Cependant, ajouta-t-il, comme s’il eût craint de trop s’engager, je vous avoue que faire une double Amérique et supprimer l’Europe, quand c’est l’Europe qui a découvert l’Amérique, me paraît.... fort!
—Les Européens n’ont point découvert l’Amérique, répliqua le paletot gris; ce sont les Américains qui ont découvert l’Europe!»
L’habit bleu resta foudroyé; le nez rouge poussa un cri, cri d’admiration sans doute.
«Une colonie américaine était établie en Norvége bien avant l’arrivée de Colomb à Hispaniola, aujourd’hui Saint-Domingue, reprit le jeune homme; qui oserait démentir ce fait quand M. de Humboldt l’affirme? Lisez le Cosmos!
— Diable!... Prodigieux! prodigieux!» répétait l’habit bleu barbeau, à l’instar du Dominus Sampson de Walter Scott.
Le jeune homme poursuivit: «J’ai fait trois fois le tour du monde, monsieur; le globe terrestre a été ma seule carte géographique; j’ai étudié sur place ses caps, ses continents, ses mers, comme les mœurs et la situation politique de ses habitants; je me suis fait affilier à toutes les sociétés secrètes et philosophiques; j’ai reçu l’accolade du grand brahme de Bénarès, du grand pontife de Fô, de l’émir des Druses et du vénérable de l’ordre de la Pure Vérité, qui seuls connaissent le mot de l’avenir; j’arrive de Constantinople, monsieur, après avoir longtemps parcouru l’Inde et la Chine, et, comme Salomon, je puis m’écrier: Vanitas vanitatum!»
Le nez rouge rayonnait, l’habit bleu était près de plier le genou devant le paletot gris. Comme celui-ci soldait sa carte, se disposant à partir:
«Monsieur, lui dit-il, de l’air d’un disciple devant son maître, depuis plusieurs années je travaille à un traité de géographie générale.... Il y aura beaucoup de choses à modifier, je le vois.... Quelques mots encore, quelques mots, je vous prie, sur la question de la Turquie et sur celle de la Chine, qui m’intéressent vivement.
—Monsieur, lui répondit sentencieusement le paletot gris, dans trente ans, le sultan se fera chrétien; ou il n’y aura plus de sultan à Constantinople. Quant à la question de la Chine, c’est celle du chat qui dort. On a eu le tort grave de le réveiller, car ce chat traîne à sa suite trois cents millions de chatons. Avant un siècle, l’Asie entière, avec sa pointe septentrionale que vous vous obstinez à nommer Europe, sera au pouvoir de la Chine, depuis Marseille jusqu’au détroit de Béring! Vos petits-neveux, monsieur, risquent de mourir Chinois.
—Prodigieux! murmurait le géographe....
—Prodigieux!» répétait l’homœopathe.
Moi, je ne soufflais mot, mais je m’amusais infiniment.
Enfin, j’osai prendre la parole, et m’adressant au prétendu disciple des brahmes: «Pourriez-vous nous éclairer, lui dis-je, sur la cause véritable de la dernière révolte des cipayes, aux Indes?
—Oh! oui, dit le géographe d’un air suppliant.
—Oh! oui,» répéta l’homœopathe.
Le paletot gris se tourna vers moi avec un geste d’acquiescement, et après m’avoir fait comprendre par un sourire en dessous qu’il ne me confondait pas avec ceux-là à qui il est si facile d’en faire accroire, il reprit: «La cause véritable de la révolte est que, parmi les cipayes, chaque soldat voulait avoir deux domestiques à son service.
—Pas possible!» s’écria le Hollandais.
Le géographe sembla réfléchir.
«Rien n’est plus vraisemblable quand on connaît le pays, dis-je en me décidant à jouer tout à fait mon rôle de compère. Moi aussi, messieurs, j’ai été aux Indes. J’y ai été pour étudier la flore tropicale, car je suis botaniste (et je regardai fixement l’habit bleu barbeau). Dans l’Inde anglaise, il n’est pas besoin d’être grand seigneur pour avoir cent domestiques sous ses ordres; moi je n’en avais que soixante (et je regardai non moins fixement le nez rouge); c’était peu, puisque ma pipe seule en occupait quatre.
— Oh! fit le Hollandais; je doute. Je comprends mieux le cipaye. Que faisaient-ils les quatre hommes de votre pipe?
—Le premier la préparait, le second l’allumait, le troisième me la présentait, le quatrième la fumait; j’ai horreur du tabac.»
Le mot parut fort plaisant, et j’en riais comme les autres, plus que les autres peut-être, ce qui est toujours un tort pour un faiseur de bons mots, quand le paletot gris se retira avec son escorte. En passant devant nous, il me salua et tendit la main à mon ingénieur.
«Vous le connaissez? dis-je à celui-ci.
—Et vous, me répondit-il, ne le reconnaissez-vous pas? C’est Brascassin.
—Quoi?... Brascassin?... le vénérable d’hier?
—Oui.
—Hier, il était donc déguisé?
—Parbleu!
—Ma foi! tant mieux que ce soit le même. Je commençais à croire ce bon pays d’Alsace tout aussi peuplé de mystificateurs que la Champagne. En tout cas, c’est un garçon fort gai.
—Pas toujours.»
Nous échangions ces quelques mots en franchissant la porte de l’hôtel; une voiture y stationnait, aux ordres de mon compagnon.
«Désolé de vous quitter encore, me dit-il; ce matin j’ai dû me rendre auprès du major Heusch, de l’artillerie badoise, pour mesures relatives à l’établissement de notre pont fixe sur le Rhin; maintenant il me faut rejoindre les généraux Larchey et Borgella, occupés à relier les deux rives du fleuve par un pont volant. Je crains que ce diable de Brascassin ne m’ait mis en retard. Voyons, l’heure vous presse-t-elle à ce point que nous ne puissions faire ensemble une visite au Pater Rhenus?
—J’ai encore deux heures et demie devant moi avant de gagner l’embarcadère.
—C’est le double de temps qu’il vous faut.»
J’étais déjà dans la voiture
V
Kehl. — Le petit homme jaune. — L’île des Épis. — Le pont volant. — Passage du Rhin. — Café de la Cigogne. — Le chevalier de Chamilly. — Un gendarme badois. — Départ de Kehl.
«S’il en faut croire une tradition strasbourgeoise, le roi Louis XIV était quelque peu magicien, et, malgré sa grande dévotion, en rapport avec le diable. Dans un coffret d’ébène, cerclé de fer, fixé par une chaîne au pied de son prie-Dieu, il détenait un petit homme jaune, démon de la plus minime espèce, haut à peine de six pouces. Quand le roi avait besoin de correspondre rapidement avec un de ses généraux ou de ses ambassadeurs, à défaut de la télégraphie électrique, qui n’était pas encore inventée, il décerclait sa boîte d’ébène, en tirait Chamillo (c’était le nom du petit homme jaune), le plaçait dans le creux de sa main, soufflait dessus, et celui-ci, chargé des instructions de son maître, fendant l’air avec la rapidité de la foudre, arrivait en quelques minutes au but qui lui était assigné.
«A Chamillo (on ne s’en doute guère en France cependant) Louis XIV dut la plus grande partie de ses prospérités. Malgré sa nature diabolique, jamais serviteur ne se montra d’abord plus sobre et plus désintéressé. Pour chacun de ses repas, il n’exige que trois grains de chènevis, et la plus grande récompense à laquelle il aspirât était de les recevoir de la main du roi. Certes, pas un courtisan, pas même un perroquet, ne se serait contenté de si peu.
«Quelques années se passèrent ainsi, puis, insensiblement, le petit homme jaune en vint à la friandise, ensuite à l’ambition. Au lieu de ses trois grains de chènevis, il lui fallut pour son dîner trois perles fines. Le monarque souffrit même qu’il se permît parfois de grignoter l’écrin de la reine. Ce ne fut pas tout; bientôt, à chaque service rendu, il exigea un titre ou une décoration nouvelle; tour à tour le roi le nomma gentilhomme de la Chambre, comte, marquis, duc, et le décora de tous ses ordres.
«Un jour, le petit diable-duc Chamillo s’abattit sur la ville, encore libre et impériale, de Strasbourg. Par les fenêtres entr’ouvertes, quelques-uns disent par le trou même des serrures, il s’introduisit chez les principaux magistrats de la cité, et quelque temps après, l’imprenable capitale de l’Alsace ouvrait ses portes devant un semblant d’armée française.
«Pour cette importante besogne, le roi pensa que Chamillo allait réclamer de lui un brevet de prince, peut-être aussi le grand cordon du Saint-Esprit. Il n’en fut rien. Chamillo en avait assez des honneurs séculiers. Il avait vu l’évêque de Strasbourg officier en robe rouge; il voulait être cardinal.
«Louis XIV ne pouvait faire un cardinal à lui seul; il comprit que le pape se refuserait à introduire un diable dans le haut clergé. Il refusa net. Chamillo s’enfuit, et alla offrir ses services au roi de Prusse, le grand Frédéric. (Ne faites point attention à l’anachronisme.) A compter de cette époque, la fortune du roi de France et de Navarre commença à décroître, et la paix de Rysvick faillit lui enlever Strasbourg, que le petit homme jaune voulait restituer à l’Allemagne.»
Nous étions sortis de Strasbourg par la porte d’Austerlitz, et tandis que du coin de l’œil, tout en prêtant l’oreille, j’examinais les abords de la forteresse, les divers accidents du chemin de Kehl, et cette île des Épis, véritable Élysée, où sous la verdure, sous l’ombre des grands arbres, sous un fouillis de hautes herbes, se cache le tombeau de Desaix, tel est le récit populaire dont me fit part mon ingénieur. Il était originaire d’Alsace et connaissait les traditions du pays.
«Voyons, lui dis-je, derrière ce conte il doit y avoir un fait, une anecdote historique; le peuple n’invente pas, il dénature.
—C’est possible, me répondit-il; mais voilà tout ce que j’en sais; à vous de trouver le reste, c’est votre métier.»
Comme il parlait, nous arrivions en vue du fleuve. Déjà le pont volant était presque achevé. En moins de quarante-cinq minutes, cent soixante soldats du génie, commandés par quelques officiers de la même arme, avaient suffi pour l’établir d’une rive à l’autre du Rhin, sur une traversée de deux cent cinquante mètres de longueur. C’était superbe! M. le général de division Larchey paraissait enchanté. Je ne l’étais pas moins que lui.
Devant moi, au delà du Rhin, s’élevait la petite ville de Kehl, ville allemande, où Beaumarchais avait dû se réfugier pour y faire imprimer la première édition complète des œuvres de Voltaire. Un vif désir me prit de visiter Kehl, et dans ce désir Voltaire et Beaumarchais n’entraient que pour une bien faible part.
«On ne voyage pas pour voyager, mais pour dire qu’on a voyagé.» Vraie ou fausse, l’observation est de Pascal, je crois. Mon ambition vaniteuse allait plus loin. Non-seulement je voulais pouvoir dire que j’avais visité Kehl, mais à cette question du premier venu: «Avez-vous jamais été en Allemagne? — Connaissez-vous l’Allemagne, monsieur?» il me plaisait d’être en droit de répondre, d’un air modeste toutefois: «Oh! fort peu.... Je connais l’Allemagne à peine.... C’est un beau pays! J’ai le regret de n’y avoir pas séjourné suffisamment pour en parler ex professo;» et autres phrases à réticences, qui m’aideraient à dissimuler ma honteuse immobilité parisienne.
Un vif désir m’avait donc pris de poser, ne fût-ce que pour cinq minutes, le pied sur la terre allemande. J’avais encore deux heures à ma disposition. Comme passage, un double chemin s’ouvrait ou plutôt se fermait devant moi. En tête de l’ancien pont de bateaux, la douane française était là, visitant les bagages, s’enquérant des passe-ports. Vous le comprenez, pour aller de Paris à Marly-le-Roi, vu que, généralement, on ne traverse pas la frontière, j’avais cru inutile de me munir d’une feuille de route et de lettres de recommandation. Le nouveau pont appartenait à l’armée; pour s’y frayer une voie, il fallait porter le shako ou le casque. Je n’avais qu’une casquette. Mon ingénieur vit mon embarras, devina mon désir; il me glissa sous le bras un rouleau de cartes et de plans; il m’arma d’un mètre et d’une équerre; ma boîte de fer-blanc elle-même aida à me donner une apparence de quelque chose appartenant aux ponts et chaussées. La musique du génie débouchait, se dirigeant vers l’autre rive; je marchai à sa suite. C’est ainsi que je fis mon apparition sur le territoire germanique.
J’étais à Kehl, dans les États badois! Qui me l’eût prédit le matin, quand je pensais me réveiller à Noisy-le-Sec?
Kehl est une ville formée d’une seule rue.... Je n’entrerai pas dans plus de détails topographiques. Cette rue, ou cette ville, à peine l’avais-je parcourue à moitié qu’apercevant un bureau de poste, l’idée me vint d’écrire à Minorel trois mots (je n’avais pas de temps à perdre en correspondance), trois mots datés de Kehl (grand-duché de Bade, Allemagne). Certes, je comptais bien arriver à Marly avant la lettre; mais, si Antoine refusait de croire à mes récits de voyageur, du moins cette lettre, par son timbre, viendrait lui prouver pertinemment que, plus heureux que le grand roi, j’avais franchi le Rhin avec une partie de l’armée française, et musique en tête!
Afin de me procurer promptement papier, plume et encre, j’entrai dans un café, à l’enseigne de la Cigogne. Là, déjà nos soldats, mêlés aux bourgeois de la ville, fumaient à pleine pipe du tabac de contrebande, en buvant de la bière badoise. Je prenais la plume, lorsqu’un individu placé près de moi, à la table voisine, dit à un sien compagnon qui lui faisait face:
«Ne dirait-on pas que les Français arrivent ici en vainqueurs, savez-vous? et s’emparent de Kehl par surprise, comme jadis ils se sont emparés de Strasbourg?
—Ce ne sont pas les Français qui ont pris Strasbourg, lui répliqua son vis-à-vis, c’est le petit homme jaune.»
Je redressai l’oreille; mon voisin, Belge de naissance, ouvrit de grands yeux. Le vis-à-vis, s’apercevant sans doute alors qu’au lieu d’un seul auditeur il en avait deux, raconta dans tous ses détails non plus le conte des paysans alsaciens, que m’avait débité mon ingénieur, mais bel et bien, et à ma grande satisfaction, cette anecdote historique que j’avais soupçonnée devoir être logée sous le conte. Et tandis qu’il parlait, moi j’écrivais; je n’écrivais pas à Minorel, je prenais des notes sur Chamillo, ou plutôt sur M. de Chamilly, et la diablerie devenait simplement un chapitre de l’histoire intime du grand roi, oublié par Saint-Simon.
«M. de Louvois, le puissant ministre, avait fait la promesse au marquis de Chamilly, depuis maréchal de France, d’employer prochainement son neveu dans quelque affaire diplomatique de haute importance, qui ne pouvait manquer de le lancer. Chaque jour, le jeune Chamilly se présentait devant le ministre et n’en recevait que cette réponse: «Attendez; je ne vois pas poindre encore un emploi digne de vous.» Las d’attendre toujours, le jeune homme se désespérait. Vers le milieu de septembre 1681, Louvois lui dit: «Monsieur, le roi vous charge d’une mission de la plus haute importance, qui demande à la fois célérité et discrétion. Vous allez prendre la poste et vous rendre à Bâle, où vous devrez être arrivé le mardi 17 du présent mois; les relais sont préparés; le lendemain, mercredi, 18, de midi à 4 heures, en costume qui ne puisse attirer l’attention, vous vous tiendrez sur le pont de ladite ville; vous prendrez rigoureusement note de tout ce qui s’y passera, de tout, entendez-vous bien, monsieur, et, aussitôt, sans désemparer, vous reviendrez m’instruire du résultat de vos observations. Allez! la façon dont vous vous acquitterez de ce rôle, tout de confiance, décidera de votre avenir.»
«Le chevalier de Chamilly était sur le pont de Bâle au jour et à l’heure indiqués. Il s’attendait à y rencontrer une députation des cantons suisses, le grand landamann en tête. Il vit passer des charrettes, des villageois, des citadins, qui allaient à leurs affaires; des troupeaux de bœufs et de moutons; des gamins qui couraient les uns après les autres; des mendiants, qui, tour à tour, lui demandèrent l’aumône; il la leur fit à tous, pensant que quelques-uns, agents mystérieux des cantons, pourraient bien être porteurs d’un message secret. Une vieille femme traversa le pont sur un âne rétif, qui la jeta par terre; il releva la vieille femme, ne sachant trop si cette chute n’était pas une manœuvre diplomatique, et s’il n’allait point trouver en elle le grand landamann travesti; il eut même la pensée de courir après l’âne; mais l’âne galopait déjà hors des limites assignées au diplomate.
«Le chevalier de Chamilly se damnait pour savoir ce qu’il était venu faire sur le pont de Bâle en Suisse. Il patienta encore; de nouveau passèrent devant lui des ânes, des bœufs, des moutons, des flâneurs, des paysans et des charrettes; mais de députation et de grand landamann, pas l’ombre! Il se dépitait. Comme pour l’achever, vers la fin de sa longue et fastidieuse faction, un petit laquais, grotesquement vêtu d’une casaque jaune, vint au-dessus du parapet secouer et battre des couvertures de laine, et Chamilly en reçut la poussière dans les yeux. Déjà hors de lui, il s’apprêtait à rosser le maroufle, lorsque la quatrième heure sonnant, il reprit la poste.
«Au milieu de la troisième nuit, harassé du voyage, profondément humilié de son insuccès, il reparut devant le ministre, auquel il raconta piteusement sa triste odyssée, sans lui faire grâce du moindre détail, car il avait pris note exacte du tout. Quand il en fut au petit homme à la casaque jaune, M. de Louvois jeta un cri et lui sauta au cou. Sans lui laisser le temps de respirer, il l’entraîna chez le roi. Le roi dormait. On le réveilla par ordre du ministre. Louis XIV se frotta les yeux et passa sa perruque; après quoi, les rideaux de son lit étant tirés, il écouta à son tour le récit détaillé du chevalier de Chamilly. A l’apparition du petit homme jaune, comme son ministre, il poussa un cri, et dans son transport de joie, s’élançant hors du lit, il exécuta une sarabande au milieu de sa chambre à coucher. De tous les gentilshommes de France, l’heureux M. de Chamilly fut le premier peut-être à qui il ait été donné de voir Louis le Grand danser en chemise et en perruque à trois marteaux.
«Ce ne fut pas là sa seule récompense. Le roi le nomma chevalier de ses ordres, comte et conseiller d’État, au grand ébahissement du digne garçon, qui ne comprenait encore rien à l’affaire.
«Le petit laquais du pont de Bâle, en secouant ses couvertures, annonçait à l’envoyé du roi, de la part des magistrats de Strasbourg, que la ville se mettait à sa disposition.
«Voilà comment le petit homme jaune a pris Strasbourg; comment aussi du nom de Chamilly il fut baptisé Chamillo; et comment notre roi Louis XIV passa pour un magicien.»
Je tenais donc une légende! et, avec la légende, sa version explicative. Il m’avait fallu passer le Rhin pour la trouver. Je ne regrettais pas ma course. Combien j’étais loin de prévoir le mauvais tour que Chamillo ou Chamilly allait me jouer!
Tandis que mon voisin de la Cigogne parlait, tandis que j’essayais de sténographier son récit, les soldats avaient cessé de fumer leur pipe et de boire leur bière; le rappel avait battu dans les rues de Kehl; ils étaient partis, et je n’avais rien vu, rien entendu. Je regardai à ma montre, un vrai chronomètre de Poitevin; j’avais encore trois quarts d’heure devant moi pour me rendre à l’embarcadère, plus que le temps nécessaire, mon ingénieur ayant mis sa voiture à ma disposition. Néanmoins je crus prudent de renoncer à écrire à Minorel. Je fis mes adieux à Kehl, et me dirigeai vers le pont nouvellement construit.
Il était déjà en voie de démolition.
Forcément, je gagnai en toute hâte l’ancien pont. Là, ce ne fut plus la douane française qui me barra le passage, ce fut la douane badoise. Le préposé aux passe-ports me demanda mes papiers. Je lui racontai mon histoire, en regardant à ma montre vingt fois par minute.... si le chemin de fer allait partir sans moi! Cette idée me causait une telle irritation que, pour la première fois de ma vie peut-être, il m’arriva d’être inconvenant vis-à-vis de l’autorité.
Le préposé me lança un regard de Sicambre et me tourna le dos, après m’avoir d’un geste recommandé à l’attention de ses subordonnés. Évidemment, j’étais en suspicion. Connaissant ma qualité de Français, on me prenait sans doute pour un réfugié, pour un interné qui cherchait à rompre son ban, à rentrer en France avec les plus coupables intentions. Je le crois fermement, ma chemise de couleur me donnait seule de ces allures équivoques.
Un de mes voisins de la Cigogne, l’historiographe même du chevalier de Chamilly, honnête commerçant de Kehl, avait quitté le café en même temps que moi. Je l’apercevais alors sur le seuil de sa boutique, d’où il semblait m’observer d’un air plein de commisération. Demeurant près de la douane, au courant des mécomptes dont elle est cause, il me fit signe de venir à lui, et me demanda si je ne connaissais pas à Strasbourg deux notables qui pussent me réclamer: «Hélas! monsieur, je n’y connais que le garçon d’hôtel, qui ce matin m’a servi à déjeuner à la Ville de Paris, et le sacristain qui, à Saint-Thomas, m’a fait voir le tombeau du maréchal de Saxe et je ne sais quelles momies dans leurs boîtes.
—Ce ne sont point là des notables, me répondit-il.
—Mais un notable de Kehl, un homme établi, lui répliquai-je en le regardant d’une façon toute particulière, ne pourrait-il, aussi bien que ceux de Strasbourg, me servir de caution?»
Ma question sembla l’embarrasser; il se gratta l’oreille, puis, rompant les chiens: «Mais comment êtes-vous parti de Paris pour Kehl sans vous mettre en règle?» me dit-il.
De nouveau j’entrepris la narration succincte de mon étrange voyage. Il ne parut guère y donner plus de créance que le préposé aux passe-ports, et, après m’avoir mesuré d’un regard empreint moitié de pitié moitié de défiance, je le vis se troubler tout à coup: «Voici un gendarme!» me dit-il brièvement et à voix basse.
Et il rentra dans sa boutique.
Je puis me rendre à moi-même ce bon témoignage: jusqu’alors la vue d’un gendarme ne m’avait inspiré d’autre sentiment que celui de la confiance et de la sécurité. Pour celui-ci ce fut tout autre chose. Quoique bien convaincu de mon innocence, un froid nerveux me prit entre les deux épaules, et comme le gendarme et moi nous avoisinions le chemin de fer badois, j’eus soin de mettre entre nous l’épaisseur des wagons.
Là, pour me donner une contenance, je lisais l’affiche des principales stations échelonnées de Kehl à Francfort. Semblable au Sésame, ouvre-toi, de la lampe merveilleuse, le mot Carlsruhe m’apparaît. Grâce à lui, tous les obstacles vont disparaître!
Je me rappelle avoir un ami dans la capitale du grand-duché de Bade, M. Junius Minorel, cousin germain de mon ami Antoine Minorel, et attaché de la Légation de France à Carlsruhe. On me demande une autorité, en voilà une! Je vais lui faire parvenir une dépêche télégraphique, un télégramme, comme on dit aujourd’hui. Dans dix minutes j’aurai sa réponse, et mon attestation de bonne vie et mœurs.
Misère!... Le guignon s’attache après moi! La correspondance électrique est interrompue par la rupture d’un fil. Je ne puis cependant rester ainsi confisqué par la douane badoise! Je prends un grand parti. La locomotive du chemin de fer de Kehl à Carlsruhe s’apprête à se mettre en route; je monte résolûment dans un des wagons.
Trois heures après, j’étais à Carlsruhe.
Pour un homme ennemi juré des chemins de fer, c’était peut-être en abuser. J’ai déjà pris celui de Noisy-le-Sec à Épernay, celui d’Épernay à Strasbourg. Je me vois forcé de prendre celui de Kehl à Carlsruhe, ayant en expectative celui de Carlsruhe à Kehl, puis celui de Strasbourg à Paris; cela pour n’avoir point voulu prendre le chemin de fer de Paris à Saint-Germain, par lequel il me faudra passer cependant!
VI
Carlsruhe. — De la difficulté de changer de chemise. — La sentinelle du parc. — Je vais prendre un bain en chaise de poste. — Closerie des Lilas. — L’hôtel de la Légation et le Théâtre. — M. Junius Minorel, s’il vous plaît? — Déceptions sur déceptions. — Je couche dans la capitale des États de Bade.
En arrivant à Carlsruhe, je compris qu’il serait peu convenable à moi de me présenter à la Légation de France dans mon fâcheux état de toilette. J’achetai dans une maison de confection une chemise non de couleur, mais blanche et fine; une cravate de satin, un faux-col, des gants et un mouchoir de poche. La difficulté était de passer ma chemise. Je ne le pouvais en pleine rue. Pour tout au monde, je n’aurais mis le pied dans une auberge: on n’eût point manqué d’y flairer mon passe-port absent, de m’y faire inscrire mon nom sur un registre; je suis étranger, sans suite, sans bagages, suspect par conséquent. La police mise en éveil, c’est avec accompagnement de gendarmes que je me serais présenté à la Légation de France.... Fi d’un pareil cortége!
Heureusement, l’invention ne m’a jamais fait défaut.
En parcourant la ville pour mes emplettes, j’avais avisé le parc du château, avec ses épais massifs d’arbres et ses rares promeneurs. Je prends la route du parc. A la grille d’entrée, le soldat en sentinelle me fait signe d’arrêter. Va-t-il aussi me demander mon passe-port? Non; du doigt il frappe sur ma boîte de fer-blanc, mon unique valise. Pensant qu’il veut en connaître le contenu, je m’apprête à l’ouvrir. Il me répond par un branlement de tête négatif et un bon gros rire de brave homme. Il paraît que dans les États de Bade il est permis de rire sous les armes. Cependant, tout en riant, il continuait de frapper sur ma boîte. A ses yeux, ma boîte était un paquet, et dans le parc grand-ducal, pas plus que dans nos parcs impériaux, il n’est permis de passer avec bagage; je le compris. Qu’à cela ne tienne! je me débarrasse de ma boîte, et par une pantomime expressive, je demande à ce gai militaire la permission de la déposer dans sa guérite; je la reprendrai en sortant. Il ferme les yeux, fait une inclinaison de tête et sourit.... C’est un consentement! Je le remercie de la main. Mais au moment de déposer ma boîte de fer-blanc, je songe que ma chemise, mon faux-col, ma cravate y sont renfermés. Or, je ne voulais pénétrer dans le parc que pour y chercher un endroit solitaire où je pusse changer de linge sans blesser la pudeur publique. Par ma foi! je ne songeais guère alors à la promenade; je songeais à la Légation de France, à mon passe-port à obtenir, à mon départ de Carlsruhe surtout, à mon ami Antoine Minorel, à Madeleine, ma cuisinière, et à mon vieux Jean, qui, tous trois, devaient commencer à s’inquiéter de mon retard. Je reprends brusquement ma boîte; je vais m’éloigner.... Témoin joyeux de mes évolutions et contre-évolutions, la sentinelle riant encore, riant toujours, m’annonce, par un dernier geste, que ma boîte et moi nous pouvons passer.
Brave soldat! au besoin, je témoignerais, main levée, de l’excellence de ton caractère comme de ton intelligence. Du premier coup d’œil, tu as deviné qu’un pur natif de Paris était devant toi, incapable d’articuler ou de comprendre un mot de ta langue caillouteuse; par la mimique tu as suppléé à la parole inutile; par la science du physionomiste, tu as su reconnaître à qui tu avais affaire, et, sans ouvrir la bouche, tu t’es montré à la fois perspicace, charitable et de belle humeur. Puisses-tu bientôt devenir caporal, et même capitaine! Si les soldats badois avaient, comme les nôtres, les grosses épaulettes dans leur havre-sac, je te souhaiterais le généralat. Certes, le grand-duché aurait alors en toi un des généraux les plus gais qu’il ait eus jamais.