PREMIÈRE PARTIE. (continued 2)
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Me voici donc dans le parc. J’épie un endroit favorable. Mon premier coup d’œil m’avait abusé. La journée avait été chaude; le soleil couchant conservait encore une partie de sa force; si les promeneurs ne m’étaient point apparus d’abord dans les allées découvertes, je les trouvais de tous côtés maintenant sous l’ombre des massifs.
Leur présence me gênait, je l’avoue. J’allais de ci de là, pour l’éviter. Tenus en éveil par mes manœuvres stratégiques, les inspecteurs du parc me regardaient d’un air quelque peu inquisiteur. Enfin le soleil baisse de plus en plus, la solitude se fait autour de moi; je trouve un bosquet désert, un cabinet de verdure; je me dispose à le changer en cabinet de toilette. A peine me suis-je débarrassé d’une manche de mon habit, un de mes argus en uniforme se montre tout à coup. Il pouvait se méprendre sur mes intentions; il m’apostrophe en allemand; je recommence pour lui mon histoire dans le meilleur français possible, et comme la faculté de nous comprendre nous est également refusée à l’un et à l’autre, je repasse la manche de mon habit, et le quitte, en lui adressant un salut, qu’il ne me rend pas.
Il me faut sortir d’embarras cependant. Les cabinets de verdure m’étant interdits, j’aurai recours aux cabinets de bains. Là je pourrai tout à loisir changer de linge, et prendre quelque repos avant de me présenter à la Légation.
Arrivé à la place de l’Obélisque, j’y trouve une station de voitures, mais de voitures point. Passe une chaise de poste qui rentrait chez elle à vide.
«A fot’ serfiche, meinchir!» me crie le postillon.
Pourquoi pas? Après mon bain, ma transformation accomplie, si je descendais à la Légation en chaise de poste? Oui; cela aura bon air. Plus économe de temps que d’argent, je prends mon postillon à l’heure, et m’élance dans sa chaise en lui jetant ces mots: «A la maison de bains la plus proche!» Il me conduit hors de la ville. Je me fâche et à tort. Il n’y a pas de maisons de bains à Carlsruhe, ville essentiellement aristocratique, où chacun a sa baignoire à domicile.
A l’extrémité d’un boulevard, que longe une eau courante, existe un grand jardin parsemé de tables et de lilas en fleurs; sous les lilas se promènent des amoureux; autour des tables se tiennent des buveurs devant leur chope mousseuse. C’est là que s’arrête ma voiture. Je m’apprêtais à gourmander encore mon conducteur, qui, au lieu de me conduire à une maison de bains, m’avait mené à une Closerie des Lilas, quand, au fond du jardin, sur la face d’un bâtiment carré, je vois, inscrit en grosses lettres, ce mot: Baden, qui décidait en sa faveur. En pays étranger, il faut bien se garder d’avoir trop tôt raison.
Je traverse le jardin, j’entre dans ladite maison, je monte au premier étage; un garçon se présente; je lui commande un bain tempéré, vingt-huit à trente degrés centigrades, pas plus. «Cela suffit,» me répond-il en très-bon français. Il m’installe dans un charmant cabinet, orné d’une baignoire vide, et je reste un quart d’heure sans plus entendre parler de lui. Je sonne, j’appelle.... Le silence le plus profond règne dans la maison de bains, qu’on pourrait prendre pour un cloître abandonné, tandis qu’au dehors, dans la closerie, commencent à s’élever des chœurs d’une excellente exécution, où de jeunes voix, fraîches et alertes, brodent de charmantes mélodies sur des basses vigoureuses et bien tenues.
Ce sont les buveurs et les amoureux qui se répondent.
J’aime la musique, surtout la musique inattendue, celle qui vient nous charmer à l’improviste, sans prospectus, sans programme. Celle-là, l’Allemagne et la Suisse en sont prodigues, dit-on; mais, pour le moment, j’y avais peu l’oreille. J’écoutais surtout le bruit de mes sonnettes dont je commençais à jouer avec fureur, avec emportement. Las de carillonner en vain, je mets le nez à la fenêtre qui donne sur le jardin. A la lueur de quelques lanternes (car la nuit était venue), je vois mon garçon tranquillement occupé à distribuer des pots de bière de droite et de gauche, tout en chantant avec les autres. Ouvrant brusquement la fenêtre, je l’appelle, je crie, au risque de rompre l’harmonie du choral; il se retourne, lève la tête vers moi, et, après être resté quelque temps la bouche ouverte, sans doute pour achever sa phrase musicale: «On le prépare,» me dit-il avec un reste de modulation dans le gosier.
J’aurai occasion de revenir bientôt sur cette question de la vivacité allemande et en particulier sur celle des garçons de bains. La placidité de celui-ci m’avait désarmé. Je passai ma chemise neuve, je mis mon faux col, ma cravate de satin, je me gantai, opération d’autant plus nécessaire que dans ce Baden je n’avais pu même me laver les mains, et songeant à l’heure qui menaçait, je descendis rapidement l’escalier, au bas duquel je trouvai mon chanteur, fredonnant encore et portant sous son bras un peignoir et des serviettes.
«Combien vous dois-je? lui dis-je.
—Est-ce que monsieur ne prendra pas son bain?
—Non.
—Eh bien, c’est un demi-florin, le linge compris.»
Je lui donnai le demi-florin. Comme je regagnais ma voiture: «Et le trinkgeld! Le pourboire!» me cria-t-il.
Dix minutes après, ma chaise s’arrêtait devant la Légation de France.
Sans même attendre ma question, le concierge me déclara que, si je venais pour affaires, les bureaux étaient fermés et que ces messieurs étaient tous au spectacle.
«Au théâtre!» dis-je à mon cocher.
Le buraliste dormait dans sa petite logette. Je le réveillai pour lui demander un billet d’orchestre, ce qui ne sembla pas médiocrement le surprendre.
Lorsque j’entrai dans la salle, on jouait le dernier acte de je ne sais quel opéra allemand auquel je ne compris rien, paroles et musique, tout occupé que j’étais d’inspecter autour de moi pour y découvrir ma Providence, sous les traits de M. Junius Minorel. J’y perdis mes peines. Je me promis, durant l’entr’acte, de me faire indiquer la loge de la Légation, où je ne pouvais manquer de le trouver. Nouvelle déception! Ledit opéra composait à lui seul tout le spectacle. A Carlsruhe, le théâtre s’ouvre à cinq heures et se ferme à neuf; après quoi chacun rentre chez soi pour y souper et se coucher. O Parisiens! ne blâmez pas trop légèrement ces usages, ils valent bien les vôtres. Les jours de spectacle vous dînez mal et vous ne soupez pas.
Le train direct partait à dix heures dix-sept minutes.
Je n’avais pas un instant à perdre; deux minutes après, ma chaise de poste me ramenait à l’hôtel de la Légation.
Vis-à-vis du concierge, cette fois, je fus plus explicite. Je demandai si M. Junius Minorel était rentré du spectacle. Le concierge me répondit que, pour le moment, M. Junius de Minorel habitait la ville d’Heidelberg, où il était en train d’achever sa cure de petit-lait.
J’étais atterré. Qu’allais-je faire? où me réfugier?
Témoin de ma torpeur et bientôt mon confident, le postillon, le quatrième individu à qui, dans cette même journée, j’avais raconté mon histoire, me proposa de me conduire sur le boulevard d’Ettlingen, à la maison Lebel, pension bourgeoise, où je trouverais une chambre à la journée, avec table d’hôte. La logeuse était Belge et veuve, à ce qu’il croyait.
«Boulevard d’Ettlingen!» lui dis-je.
Nous nous arrêtâmes devant une petite maison de bonne apparence. On me donna une chambre, je m’y installai, sans songer à souper. Rendu de fatigue et d’émotions, à peine pouvais-je rassembler assez nettement mes idées pour me rendre compte des événements écoulés et de leur ordre depuis mon départ. Il me semblait être parti de chez moi depuis quinze jours.
Le philosophe a dit vrai: «Les voyages allongent la vie.» Il aurait dû ajouter qu’ils rétrécissent la bourse.
Voici le compte de mes dépenses depuis mon départ de Paris:
Donné à une pauvre femme, qui, à Ménilmontant, m’a indiqué le sureau merveilleux 1f »c
Au garçon du cabaret Ferrière 5 »
Chemin de fer de Noisy à Épernay 15 90
A un commissionnaire qui a voulu absolument porter ma boîte de fer-blanc jusque chez Athanase » 50
Au petit mendiant voluptueux 5 »
Visité l’église d’Épernay, à une heure indue 1 »
Visite aux caves 2 »
Chemin de fer d’Épernay à Strasbourg 38 30
A un monsieur qui m’a nommé les six Muses, Calliope, Euterpe, Érato, Thalie, Melpomène et Tisiphone, placées sur le théâtre de Strasbourg 1 »
A reporter 69f 70c
Report 69f 70c
Au sacristain de Saint-Thomas, qui m’a montré le tombeau du maréchal de Saxe 2 »
A un autre sacristain, pour la momie du duc de Nassau 1 50
A un jeune ouvrier sans ouvrage, qui, à la cathédrale, m’a conseillé de revenir à midi pour entendre sonner la fameuse horloge 2 »
A la Brasserie du Dauphin, une chope » 50
Déjeuner, à la Ville de Paris 4 50
Au garçon » 50
A la fille qui m’a apporté l’eau pour laver mes mains » 50
Au café de la Cigogne, à Kehl, bière bavaroise 1 »
Au garçon » 25
Chemin de fer de Kehl à Carlsruhe 8 45
A l’employé du chemin de fer qui s’est emparé de mon parapluie » 50
Chemise, cravate de soie, mouchoir et gants 22 65
Pour le bain que je n’ai pas pris (sans trinkgeld au garçon), un demi-florin 1 08
Stalle d’orchestre, un florin et demi 3 23
Chaise de poste à l’heure, trois florins 6 45
Pourboire au postillon 2 »
Total 126f 81c
Cent vingt-six francs quatre-vingt-un centimes!
Et j’avais emporté des provisions! j’avais déjeuné chez Ferrière, dîné chez Athanase et passé la nuit en chemin de fer! Le lit d’auberge m’était encore inconnu!
A peine si je possédais la somme suffisante pour retourner à Kehl dans le cas où j’aurais pensé que le plus sage parti à prendre était d’aller me livrer aux autorités françaises pour me faire reconduire à Marly-le-Roi de brigade en brigade. Il me restait ma montre; c’était une ressource. Néanmoins, je ne ressentais plus la moindre indulgence pour la plaisanterie d’Athanase, qui, à Épernay, m’avait subrepticement enwagonné pour Strasbourg, quand je pensais retourner à Paris.
VII
Notes de voyage. — Observations de mœurs. — Des serrures, du poêle et des miroirs obliques. — Perrette, la laitière. — Le vaudeville et la romance. — Un maçon badois. — Bain à domicile. — Table d’hôte académique. — Ma jolie hôtesse. — Suppositions insensées. — La chambre aux sonnettes.
Aujourd’hui, 2 mai, je me suis éveillé au chant des fauvettes et des pinsons, ce qui, en partie, a dissipé les brumes de mon cerveau. Mon premier soin a été d’écrire aux deux Minorel, à l’un à Marly-le-Roi, à l’autre à Heidelberg. A Minorel Ier, j’ai raconté, et, ma foi! fort gaiement, comment, depuis Épernay, j’avais joué le rôle du voyageur malgré lui. Pauvre humanité! nos désastres de la veille deviennent facilement pour nous, le lendemain, un sujet de plaisanterie. Je l’engageais à planter son pavillon chez moi, à m’y attendre, et je le confiais aux bons soins de Madeleine et de mon vieux Jean. A Minorel II, j’ai annoncé mon arrivée à Carlsruhe et reproduit exactement, pour les détails plaisants, ce que je venais d’écrire à son cousin. Dans le cas où il devrait rester à Heidelberg plus de deux jours encore, je l’ai prié de correspondre en ma faveur avec la Légation, pour la délivrance de mon passe-port.
Voici mes deux lettres en route pour la poste. Je me sens tout à fait soulagé; je respire plus librement; je reprends possession de moi-même! Chantez joyeusement petits oiseaux; un ami est là qui vous écoute!
Avec deux jours de loisirs devant soi, peut-être trois, il est permis de songer à tirer parti de certaine dose d’observation dont, en pays étranger, le voyageur, volontaire ou involontaire, se croit toujours suffisamment pourvu.
Le voyageur à poste fixe, celui qui durant des mois entiers séjourne dans un pays, peut juger sainement de ses institutions, de ce qui fait sa force et son essence, étudier à fond son organisation morale ou politique; mais pour juger des surfaces, des oppositions de mœurs et d’habitudes avec les autres pays, le voyageur au pied levé a l’avantage. Il n’a pas eu le temps de participer aux coutumes de la localité, de s’y faire; tout ce qui est étrangeté (j’emploie ici le mot dans sa bonne acception) le saisit brusquement et au vif.
Sans sortir de ma chambre, allons à la découverte! Je regarde ma porte, et déjà je m’étonne. A la partie supérieure de ma serrure s’élève horizontalement une branche de fer, qui joue là le rôle du pêne chez nous. Vous laissez tomber votre main dessus, la porte s’ouvre. Vous n’avez pas à tirer un bouton, souvent rétif, ou à tourner une poignée qui vous laisse aux doigts une odeur de cuivre. Le poids de la main suffit; au besoin on ouvrirait avec le coude.
Je trouve ce mécanisme bien supérieur aux nôtres dans les instruments du même genre. Autre perfectionnement! Ma serrure est compliquée d’un verrou, placé en dessous, à la place du pêne, et qui glisse facilement dans la gâche. Par ce moyen si simple on évite ces verrous massifs qui encrassent et fatiguent les chambranles de nos portes.
Immédiatement je pris note de ma serrure.
Ma chambre est à la fois décorée d’un poêle et d’une cheminée. La cheminée ressemble à toutes les cheminées et ne mérite aucune remarque particulière. Il n’en est pas ainsi du poêle. Étroit et grêle, montant du parquet au plafond, comme un pilastre de faïence, que fait-il là, engagé dans la muraille? Je ne lui découvre d’autres ouvertures, de mon côté, que des bouches de chaleur. On l’allume (et c’est là ce que je glorifie en lui!), on l’allume en dehors, par la galerie qui règne le long des chambres. Si vous mettez à profit cette excellente invention, mes chers compatriotes, je ne regretterai pas ma station forcée à Carlsruhe; vous ne risquerez plus de voir votre domestique venir, le matin, troubler et enfumer votre sommeil. Après une nuit froide ou humide, vous vous réveillerez, comme par enchantement, au milieu d’une douce atmosphère, et si vous jugez à propos de faire flamber votre cheminée, ce sera seulement par sybaritisme et pour vous réjouir la vue.
Quoique né curieux, très-curieux (c’est mon vice radical; mais je lui ai dû tant de jouissances que l’heure du repentir n’a pas encore sonné pour moi), je signalerai moins honorablement cette petite glace oblique placée en dehors de la vitre, et commune à toutes les maisons de Carlsruhe, meuble commode, distrayant, mais immoral, qui vous met à même de voir sans être vu, et livre à votre merci les mystères de la voie publique. Il présente toutefois cet avantage réel. Un visiteur vous arrive; prévenu par votre espion, vous avez tout le temps nécessaire pour vous préparer à le recevoir convenablement, et mieux encore, si c’est un fâcheux ou un créancier, pour lui faire défendre votre porte.
Après ce mûr examen de mon mobilier, n’y trouvant plus rien à relever, la main sur la conscience, à mon poêle en pilastre je donne le premier prix, le second à la serrure à verrou et au pêne horizontal; quant à la glace oblique, je la mets hors de concours.
A mon retour à Paris, cependant, il se pourrait bien que j’en fisse orner les deux côtés de la fenêtre de mon cabinet, qui donne sur la rue Vendôme.
Pour m’essayer au jeu du miroir, tout en faisant ma barbe devant la croisée, je jette de droite et de gauche un regard dans ma double glace; de droite et de gauche le joli boulevard d’Ettlingen se développe à mes yeux dans une partie de sa longueur.
Comme M. de Chamilly sur le pont de Bâle, je ne vois d’abord que des paysans et des moutons, des vieilles femmes et des ânes qui passent. Attendez!... Sur les bas côtés de la route quelles sont ces filles blondes, traînant après elles de petits chariots semblables à des chariots d’enfants? Ce sont les laitières du pays. Ici, Perrette ne porte plus son pot au lait sur sa tête; elle peut rêver à son aise, si rêver lui est doux, sans crainte de voir, sous une cabriole, s’écrouler ses châteaux en Espagne.
Parmi ces blondes filles, j’en remarque une; avec plus de nonchalance, mais aussi avec plus de grâce que les autres, elle tire à elle son petit chariot, laissant volontiers ses compagnes la devancer. Demeurée en arrière de la bande, elle s’arrête. Un grand garçon sort alors d’une futaie qui longe le boulevard, et, lui venant charitablement en aide, il remplace Perrette au timon du chariot, poussant l’attention jusqu’à lui enlacer la taille de son bras resté libre, sans doute pour la soutenir dans sa marche. La route se fait déserte un instant. Il penche sa tête vers celle de la jolie laitière, qui lui sourit, et je vois.... je ne vois rien! Par l’effet des distractions que me causait ma glace moucharde, mon rasoir venait de tourner entre mes doigts, et je m’étais fait une entaille au menton; juste punition d’une curiosité que je déplore, mais dont je ne suis pas près de guérir.
Mon voyage autour de ma chambre terminé, mes observations notées sur mon carnet de touriste, j’ouvris ma fenêtre, et, machinalement, mon regard se dirigea vers la place où j’avais laissé les deux amoureux. Douce surprise! j’y pus embrasser dans toute son étendue la futaie, ou plutôt le charmant petit bois, déjà verdoyant et rempli de clartés joyeuses, d’où le grand garçon était sorti pour aller à la rencontre de Perrette. Quel voisinage pour un botaniste! Je rêvais déjà d’y rencontrer toute la flore printanière de l’Allemagne. J’arrêtai mes yeux, remplis d’espoir, sur ma boîte de fer-blanc piteusement rencognée contre la cheminée.
«Sois tranquille, ma vieille compagne! ton rôle humiliant de valise va cesser!»
Mais avant de me livrer à mes recherches botaniques, j’allais avoir à signaler de nouvelles observations, non moins importantes, et d’un ordre plus élevé peut-être que les premières.
Sorti de la maison, je gagnais le petit bois, quand la vue de trois grandes banderoles tricolores, qui flottaient près d’une usine avoisinante, m’arrêta court. L’usine appartient à la maison Ch. Christofle et Cie. M. Charles Christofle, qui, en France, confectionne depuis les simples couverts d’argent jusqu’aux pièces de canon en bronze d’aluminium, était en train de conquérir l’Allemagne à la dorure et à l’orfévrerie artistique. Il y avait eu je ne sais quelle inauguration la veille, et la maison française, comme un vaisseau dans une rade étrangère, s’était pavoisée aux couleurs nationales. Mon cœur battit; je crus être en France, dans une France où l’on peut voyager sans passe-port; j’entrai, et là je fus à même de comparer entre elles l’activité allemande et l’activité française. Cette fois, la comparaison était tout à l’honneur de la France.
Dans les ateliers occupés par nos compatriotes le travail marchait au pas accéléré; les maillets, les marteaux, en tombant sur le métal, marquaient une mesure leste et rapide, qui semblait servir d’accompagnement à quelque gai vaudeville; dans les autres, peuplés d’ouvriers allemands que M. Christofle avait initiés à son œuvre d’alchimiste, la mesure lente, presque mélancolique, martelait le Roi des Aulnes ou le Chasseur noir.
Dans le même espace de temps, le vaudeville français fera deux fois la besogne de la romance allemande.
Autre tableau pris sur les mêmes lieux.
Des maçons badois s’occupent d’une construction annexée à l’usine. Un jeune manœuvre va à cinquante pas de là chercher des briques, dont le besoin se fait sentir parmi les travailleurs. Après s’être arrêté quelque temps en route à une petite fontaine, dont il fait jouer la pompe pour se désaltérer à un mince filet d’eau, si mince qu’il est forcé de s’y reprendre à diverses reprises pour étancher sa soif, il arrive enfin au tas de briques, le but de sa promenade. Il en prend six, pas davantage! et, d’un véritable pas de flâneur, les porte aux ouvriers. Alors, se croisant les bras, témoin impassible, il assiste au scellement des six briques. Quand il se décide à reprendre son tranquille mouvement de va-et-vient, c’est le tour des ouvriers de se croiser les bras, en attendant que leur approvisionneur de briques ait fait retour vers eux. Il est rare que le jeune manœuvre passe devant la petite fontaine sans s’y désaltérer de nouveau, et pas un reproche ne lui est adressé, pas une parole excitante, pas un geste d’impatience ne le troublent dans son indolence, tant les allures engourdies sont dans les habitudes de tous.
Troisième tableau! Parfois, à la lenteur de l’individu vient s’ajouter la complication des moyens. J’ai déjà parlé du garçon baigneur servant dans son baden, voyons-le portant à domicile.
Une grande voiture s’arrête devant votre logis; vous y voyez figurer douze petits tonneaux, bien bondés. Étranger, français, vous croyez à l’arrivée du brasseur, avec ses quartauts de bière; mais près des tonneaux est une baignoire: ceci vous éclaire. Le garçon de bain prend d’abord soin de son cheval; il l’examine; si la course l’a mis en sueur, il le caparaçonne d’une couverture et l’empanache de quelques branches de feuillage, pour le garantir de l’importunité des mouches. Ces préliminaires indispensables achevés, après une petite causerie avec la servante, votre homme apporte la baignoire. Il retourne ensuite à sa voiture, donne à son cheval quelques poignées d’herbes, et, si la maison est hospitalière, il le dételle et le conduit à l’écurie; car, pour se dispenser d’une course nouvelle, il compte bien attendre que le client ait pris son bain pour rentrer en possession de sa baignoire.
Ceci fait, il se décide enfin à enlever un des petits tonneaux, le porte dans votre chambre, le débonde, ce qui parfois exige du temps si la bonde résiste; puis il verse le liquide, qui aussi en prend à son aise pour passer de la douve dans la baignoire. Cette opération, interrompue par une nouvelle causerie avec la servante, ou une nouvelle visite au cheval, doit se reproduire douze fois.
Généralement, il en résulte ce petit inconvénient qu’au lieu d’un bain chaud c’est un bain froid que vous prenez. Voilà ce qui m’est arrivé à moi-même ce deuxième jour du mois de mai. Je n’ai pas de bonheur avec messieurs les garçons de bains.
Je ne donne point ici des tableaux de fantaisie, mais des tableaux photographiés sur nature. Patience! tel est le mot d’ordre que doit adopter tout Parisien voyageant dans cette partie de l’Allemagne.
J’en ai fini de mes observations ethnologiques. J’emploie ce mot grec avec intention; il est fort à la mode.
Comme je sortais de mon bain, l’heure du dîner sonnait à ma pension bourgeoise.
A la table d’hôte, je me trouvai avec huit ou dix individus, tous parlant français ou s’évertuant à le parler. La maison ayant pour spécialité d’être le rendez-vous de la langue française, les Français et les Belges y viennent naturellement; quelques Badois se joignent à eux pour y faire des exercices de linguistique; les domestiques et même la cuisinière jargonnent à l’unisson, ce qui ne laisse pas que d’étonner beaucoup les servantes du voisinage, lesquelles s’imaginent qu’aux maîtres seuls est réservé le droit de se servir de ce noble idiome et que, même en France, tous les domestiques ne parlent que l’allemand.
Pendant quelque temps je me mêlai, et avec plaisir, à la conversation générale. Je me sentais heureux de faire ma partie dans un concert de langue française; je n’y réussis pas trop mal, si j’en juge d’après les coups d’œil approbatifs qu’échangeaient entre eux mes nouveaux compagnons, surtout les badois, qui se délectaient à ma prononciation parisienne. Mais bientôt je devins plus attentif et moins disert.
Placée en face de moi, jeune, jolie, charmante, notre hôtesse, que j’avais entrevue à peine jusqu’alors, me regardait d’un air singulier, presque inquisitorial. Je songeai à mon passe-port. Avait-elle reçu quelque avis officiel de la police? Mon postillon de la veille avait-il abusé de ma confiance en lui pour me dénoncer? Je ne m’alarmai pas trop cependant. La réponse de Junius Minorel ne pouvait tarder; elle me servirait de sauvegarde. Je m’imaginai ensuite que, ne m’étant présenté chez elle que sous la caution de mon cocher, qui ne me connaissait pas, l’hôtesse concevait quelques doutes sur ma solvabilité, surtout m’ayant vu arriver sans autres bagages que ma boîte de fer-blanc, mon caoutchouc et mon parapluie. Pour mettre fin à ses appréhensions, assez naturelles du reste, je tirai négligemment de mon gousset mon superbe chronomètre-Poitevin et semblai vérifier s’il était d’accord avec le cartel de la salle à manger. Cette adroite manœuvre me parut avoir réussi complétement.
Tout à coup, à mes idées de crainte et de défiance, en succédèrent d’autres d’un caractère tout opposé. La physionomie de la jeune femme non-seulement s’était adoucie à mon égard, mais elle se montrait, peu à peu, empreinte d’une bienveillance telle qu’il m’était impossible d’admettre que la vue d’une montre, cette montre fût-elle de Bréguet, à sonnerie, à musique, avec un entourage de diamants, eût opéré une métamorphose semblable.
Évidemment, son regard m’épiait, me parcourait, m’enveloppait, me demandant une explication dont je ne pouvais deviner le premier mot. De mon côté, je me mis à l’examiner avec plus d’attention. De l’examen, il résulta clairement pour moi que mon gracieux vis-à-vis ne m’était pas inconnu. Mais où l’avais-je déjà rencontré?... dans quelles circonstances?... Quoique physionomiste, je brouille assez volontiers les visages, et souvent il m’est arrivé de changer une tête de place. Celle-ci, sur les épaules de qui m’était-elle d’abord apparue? Grave question! et pour la résoudre, croyant consulter ma mémoire, c’est mon cœur que j’interrogeai sottement; je me mis à le fouiller jusque dans ses plus lointains souvenirs.
Fou! vieux fou que j’étais! Mon hôtesse a de vingt-deux à vingt-quatre ans, le front lisse, les cheveux immaculés, complétement bruns, et si, aujourd’hui, mes anciennes amours ne sont pas toutes grisonnantes c’est que le cosmétique y a passé.
J’étais hors de voie. Décidément, je ne connaissais la jolie brune que pour l’avoir entrevue, sans doute, la veille, en arrivant.
Mais, alors, que me voulait-elle?
Seul, entre tous les convives, j’étais de nouveau l’objet de son inspection souriante et obstinée. A plusieurs reprises nos yeux se rencontrèrent; elle baissa lentement les siens, mais pour les relever presque aussitôt.
Y avait-il encore à s’y tromper? n’était-ce pas là une provocation flagrante? ma vanité redressa l’oreille. Légèrement animé par la bonne chère, et par un délicieux petit vin de Muskateller, il me passa par la tête des rêves d’autrefois; j’oubliai ma retenue habituelle, la date de mon acte de naissance; j’oubliai même la balafre faite par mon rasoir, et qui, recouverte alors d’une bande de taffetas d’Angleterre, devait, pour un galant, me donner une figure passablement grotesque. Je redevins jeune, je redevins poëte; mon regard flamboya; ma tête se remplit de vapeurs à reflets roses ou dorés; il ne me répugnait plus trop de prolonger mon séjour à Carlsruhe. J’étais décidé à y attendre patiemment le retour de Junius Minorel.... Qui me pressait?...
Mes fatuités allaient encore recevoir un nouvel encouragement.
Tandis qu’on prenait le café, ma jolie hôtesse, passant rapidement près de moi, moins de la voix que du geste, m’invita à la suivre. Mon bonheur prenait des allures tellement vives que j’en restai interdit. Mes compagnons de table me regardaient, et se regardaient entre eux en clignant de l’œil. Mon visage s’empourpra comme celui d’un écolier à sa première bonne fortune.
L’hôtesse et moi nous entrâmes dans un petit salon attenant à la salle à manger. C’est là qu’elle se tenait d’ordinaire. L’ameublement en était des plus simples; le cadre des plaques à timbre correspondant aux cordons des sonnettes; celui des clefs, rangées par échelons numérotés; quelques registres, alignés sur une planche, en formaient la principale décoration. Elle tira un registre, l’ouvrit, et me le présenta, en m’indiquant du doigt le bas de la page:
«Monsieur, me dit-elle, voulez-vous bien inscrire ici votre nom, le lieu de votre départ et celui où vous vous rendez.»
Et, après avoir elle-même trempé une plume dans l’encrier, elle me la présenta. Je pris la plume et restai immobile, sans avoir l’air de comprendre. Ce que je comprenais, c’est que, d’un mot, elle venait de faire crever toutes les bulles de savon dont ma tête s’était gonflée.
Cette femme n’était plus à mes yeux que la personnification de la police, de l’affreuse police!
Cependant, elle paraissait émue:
«Oh! signez, je vous en prie,» reprit-elle d’un ton presque suppliant, qui m’étonna.
Ne voyant pas ce que je pouvais gagner à déguiser mon nom, je signai: «Augustin Canaple, propriétaire — venant de Paris — se rendant à Marly-le-Roi.»
Je n’avais pas achevé, qu’abaissant sa jolie tête sur le registre, car elle est un peu myope:
«M. Canaple!... c’est donc bien lui!... Je ne m’étais pas trompée! s’écria-t-elle avec un éclat de joie.
—Vous me connaissez? lui demandai-je tout ahuri.
—Si je vous connais?... Et les deux poules!»
Juste l’exclamation du père Ferrière lors de notre dernière rencontre.
C’est que mon hôtesse n’était autre que Thérèse Ferrière, la fille de mon brave bohémien, cette gentille Thérèse à qui je portais des gâteaux lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant; cette belle fillette que, douze ans auparavant, j’avais vue débiter ses fleurs devant la maisonnette du Trou-Vassou. Je ne pouvais revenir de ma surprise; c’était Thérèse! Voilà pourquoi il m’avait semblé la reconnaître; mais douze ans, à cet âge, amènent tant de changements, et de si heureux!
La connaissance renouée, je me souvins alors des dernières questions adressées par moi au père Ferrière à son sujet, et des réponses pleines de réticences de celui-ci. Me posant le plus adroitement, le plus courtoisement possible en juge d’instruction, donnant à ma curiosité une honnête apparence d’intérêt:
«Comment vous trouvez-vous ici? dis-je à Thérèse; êtes-vous mariée?
—Non.
—Êtes-vous veuve?
—Non. Et elle rougit.
—On vous appelle madame, cependant!
—Envers toute maîtresse d’hôtel, cela est d’habitude.
—Cette marraine qui vous avait recueillie.... vous voyez que je suis au courant de votre histoire.... est-elle donc morte?
—Non; Dieu merci, elle se porte bien.
—C’est donc à Carlsruhe qu’elle demeure?
—Non; à Bruxelles.
—Alors, pourquoi l’avez-vous quittée? Pourquoi?...»
J’allais poursuivre mon inconvenant interrogatoire, quand, à l’arrivée d’un nouveau voyageur, elle me laissa là, brusquement, en me disant: «A ce soir!»
Après avoir, comme je l’avais promis à ma boîte de fer-blanc, fait une longue visite au petit bois, notre voisin, le soir venu, je me retrouvai encore avec ma charmante Thérèse, dans ce même salon aux registres, aux clefs et aux sonnettes.
De son propre mouvement, elle ordonna aux domestiques de ne pas venir nous troubler. Cela n’était-il pas du meilleur augure? aussi, plus convenable cette fois, je la laissai reprendre d’elle-même notre conversation, si fâcheusement interrompue; mais, tout d’abord, elle me parla de son père, que je venais de voir, multipliant tellement ses questions sur lui qu’il semblait que j’eusse dû passer ces douze dernières années dans sa société intime; elle me parla longuement aussi de sa mère, que j’avais connue; puis vinrent avec une incroyable surabondance les souvenirs de Belleville et du Trou-Vassou, et, malgré les efforts que je fis ensuite pour détourner le courant, M. et Mme Ferrière, le cheval, la maisonnette, le berlingot, le champ de roses, le petit chien borgne, les deux poules et même ma boîte de fer-blanc, furent seuls le sujet de notre long et mystérieux entretien.
Mes compagnons de table, tous plus ou moins épris de la maîtresse de céans, comme cela se pratique d’ordinaire dans les pensions bourgeoises lorsque l’hôtesse est jolie, parurent fort intrigués de mes tête-à-tête avec elle. On m’en plaisanta durant le souper, auquel elle n’assista pas; mais je restai invinciblement sur la plus stricte réserve vis-à-vis d’eux, n’ayant jamais eu pour habitude de compromettre les femmes.
VIII
Nouvelles notes de voyage. — Carlsruhe et le Hartwald. — Un pâtre musicien. — Tarif des voitures. — Une brasserie. — Les propos de table. — La grammaire en hors-d’œuvre. — Prodigieux effet causé par un nom. — Quadruple consultation. — Les verlobtes.
Quand on visite Carlsruhe, non plus en courant, effaré, du débarcadère au parc, du parc à la Légation de France, de la Légation au Théâtre, mais en touriste consciencieux et calme, on se demande quel temps il a fallu à ce petit peuple, si lent au travail, si compassé dans ses mouvements, si ami de ses aises, pour construire cette longue suite d’hôtels et de palais qui composent la plus élégante, la plus symétrique, la plus monumentale comme la plus jeune de toutes les capitales de l’Europe.
La ville est bâtie en forme d’éventail, dont chaque rayon aboutit au palais ducal, qui en représente le manche, le pivot; et si le prince ordonnait aux habitants de se tenir, à une heure convenue, sur le pas de leurs portes ou à leurs fenêtres, il pourrait, du haut de son balcon, faire le recensement de toute la population à l’aide d’une longue-vue. Peut-être une bonne lorgnette de spectacle y suffirait-elle.
La forêt qui cercle Carlsruhe du côté de l’est, le Hartwald, continue, avec une régularité parfaite, les rayonnements de l’éventail.... J’étais en plein Hartwald....
Depuis une heure, je m’efforçais d’admirer, lorsque les sons d’un instrument étrange, inconnu, tenant du hautbois et du clairon, vinrent frapper mon oreille. Dans une grande prairie, où paissait un troupeau de moutons, je vis un vieux pâtre s’exerçant sur une espèce de cornet à piston, d’un tuyautage assez compliqué. Adossé contre un arbre, il avait fixé sur un buisson de ronces son papier de musique. Je crus d’abord à de la mendicité en ré mineur; nous autres Parisiens, nous sommes si souvent exposés à voir notre bourse couchée en joue par des instrumentistes! (Je ne parle pas de ceux qui donnent des concerts à dix francs le billet.) Rien de semblable pour celui-ci. Dès qu’il me vit approcher de lui, l’artiste redevint pâtre tout à coup. Il se tut, siffla ses chiens et rejoignit son troupeau.
La rencontre du vieux pâtre fut ce qui me charma le plus dans cette froide et belle forêt si bien alignée.
Au milieu de ces immenses et noirs massifs de sapins, de chênes séculaires, de ces avenues ombreuses, étendant devant moi leur ligne droite à perte de vue, je ne sais pourquoi je fus saisi tout à coup d’un vif désir de me trouver entre quatre murs, à huis clos, et un livre à la main. Un journal venant de France, de cette France d’où je commençais à me regarder comme exilé, m’aurait affriandé surtout. J’invitai mon cocher à rebrousser chemin. Vous l’ai-je dit? c’est dans une voiture de place, et au trot de deux petits poneys gris pommelé que je contemplais les austères et fastidieuses beautés du Hartwald.
J’ordonnai donc à mon cocher de me descendre dans un café de la ville où je pusse trouver un journal français.
Si j’en puis juger par moi-même, il y a ainsi des instants où notre regard est avide de s’arrêter sur des caractères d’imprimerie, quels que soient leur signification et le genre de l’ouvrage qu’ils interprètent. Fût-ce le journal des coiffeurs ou même un abécédaire pour les enfants, il nous faut y jeter les yeux. Que demandons-nous à cette lecture si peu attrayante? Je ne sais! peut-être une phrase, un mot, pris au hasard, qui remette en mouvement une des séries de nos idées engourdies, une distraction, un ennui qui nous repose d’un autre ennui.
Quoi qu’il en soit, chemin faisant, mon impatience, ma frénésie de lecture devint telle, que je m’emparai d’une pancarte suspendue dans la voiture. C’était le tarif des prix, soit à la course, soit à l’heure, avec la traduction française en regard du texte allemand. Faute de mieux, je m’en contentai; je lus mon tarif des voitures avec attention, et, le dirai-je? avec intérêt et profit. Il m’aida d’abord à régler mes relations avec mon cocher; faute d’y voir clair, j’aurais pu être prodigue envers lui, ce qui ne me convenait nullement, vu l’état présent de mes finances; j’y pus ensuite étudier la valeur des monnaies, en comparant entre eux le florin, le demi-florin et les kreutzers de l’Allemagne, équilibrés avec nos francs et nos centimes. Étude importante et dont je n’eus qu’à m’applaudir. Bien plus, grâce à la traduction française, dans ce même tarif, je pris ma première leçon de langue allemande. Enfin, il posa pour moi comme la base d’une statistique curieuse, d’un parallèle philosophique entre les deux villes de Carlsruhe et de Paris. A Paris, le prix des voitures change et augmente de minuit et demi à six heures du matin; à Carlsruhe, c’est à partir de neuf heures et demie du soir que le cocher a droit à sa haute paye. N’y a-t-il pas là, contenue entre deux chiffres, toute l’histoire morale des deux capitales?
Au-dessous de cette partie officielle et sérieuse de mon tarif se trouvait la partie comique, dans cet appendice y accolé en manière de note finale:
«A partir du mois d’avril au mois d’octobre (vous croyez qu’il ne s’agit que de la saison d’été?), et du mois d’octobre au mois d’avril, ajoute naïvement la pancarte, mêmes prix.»
Que de choses peuvent se trouver dans un tarif de voiture!
Mes deux poneys s’étaient arrêtés devant une vaste maison, toute décorée à son entrée d’arbustes en caisse; je descendis. J’étais non dans un café, mais dans une brasserie. Les cafés sont rares à Carlsruhe, à ce qu’il paraît. J’appelai un garçon, qui accourut aussitôt armé d’une chope de bière.
«Savez-vous le français? lui demandai-je.
—Ia, meinherr.
—Avez-vous ici des journaux français?
—Ia, meinherr.
—Apportez-m’en un, n’importe lequel.
—Ia, meinherr.»
Le journal ne venant pas assez vite au gré de mon impatience, j’appelai de nouveau le garçon, le même, celui qui savait le français; il m’apporta une seconde chope de bière, que je refusai.
«C’est le journal que je demande, lui dis-je; je suis pressé; procurez-le-moi tout de suite.
—Ia, meinherr.» Il s’éloigna, et je ne le revis plus.
Il paraît qu’il ne savait de français que ces deux mots: ia meinherr.
Forcé de renoncer à mon journal, je me mis à observer ce qui se passait autour de moi. Pendant mon séjour à Carlsruhe il m’est arrivé, soit comme curieux, soit comme consommateur, je le dis sans honte, de visiter des brasseries et même des cabarets fréquentés par le menu peuple. Selon moi, on a fait aux Allemands une réputation d’ivrognerie peu méritée. Pour ma part, je n’en ai pas rencontré un seul flageolant sur ses jambes.
Dans le grand-duché l’ivresse est punie de la prison, et, par une loi quelque peu draconienne, avec l’ivrogne on enferme le cabaretier qui lui a fourni trop abondamment de quoi tomber en faute. Si cette loi est applicable, elle tend à confirmer ce que j’avance.
A Carlsruhe, le peuple ne boit guère que de la bière. L’absorption de la bière constitue plutôt le buveur que l’ivrogne proprement dit. Il est vrai que les buveurs de vin (j’ai pu vérifier le fait à ma table d’hôte) le boivent pur, repoussant avec horreur son mélange adultère avec l’eau. Ont-ils tort? Ceci demande une explication.
Chaque convive a deux verres posés devant lui: un grand pour l’eau, un petit pour le vin; et il boit alternativement à l’un et à l’autre; excellente habitude, qui satisfait au goût sans nuire à la santé. J’ai essayé de ce système, et le crois bon. Qu’importe, en effet, pour la raison d’hygiène, que le confluent des deux liquides ait lieu dans la bouche ou dans l’estomac?
Les brasseries badoises sont presque toujours en plein air, avec abris pour les buveurs en cas de mauvais temps; dans plusieurs il y a bal chaque soir. Le plein air leur est indispensable pour éviter les inconvénients qui pourraient résulter de tant de pipes flambantes à la fois.
Si l’Allemagne n’est pas le pays des ivrognes, elle est celui des fumeurs. La figure d’un Allemand se compose invariablement de deux yeux, d’un nez, d’une bouche et d’une pipe. La pipe y paraît être à poste fixe, tout aussi bien que les autres organes naturels.
La brasserie où je me suis arrêté est une des plus renommées de Carlsruhe. Au milieu des bourgeois, des étudiants, des ouvriers, des soldats, attablés pêle-mêle, j’y ai vu de belles dames, avec plumes et dentelles sur leur grand chapeau de paille, venir y boire leur chope de bière, sans être même sous la protection d’un cavalier. Cette dernière circonstance surtout m’a beaucoup étonné; mais ce qui m’a plus étonné encore, c’est qu’autour de moi chacun s’étonnait de mon étonnement.
Peut-être ne suis-je pas encore apte à distinguer une belle dame allemande d’une grisette endimanchée.
A une heure de relevée, heure invariable du dîner en tout pays badois, je me mis en route pour le logis avec un certain sentiment de satisfaction, dans lequel l’appétit n’avait pas la plus large part. Non-seulement je commençais à m’intéresser vivement à Thérèse, mais aussi aux habitués de la maison, compagnons de table fort agréables, pleins de prévenances pour moi. Je n’avais qu’un reproche à leur faire: ils poussaient trop loin l’amour de la langue française. Leurs discussions grammaticales interrompaient parfois le repas d’une façon fâcheuse.
De même qu’il y a un genre de conversation pour les salons, il en existe un pour la table. A table, après un premier quart d’heure de recueillement et de silence, quart d’heure indispensable pour la saine appréciation des choses, et la mise en train de l’organe appelé à fonctionner, quand la causerie s’engage, il est bon de ne mettre en avant que des propos tempérés, plaisants sans excès, ne provoquant ni l’émotion, ni même une attention soutenue; quelques brèves anecdotes au dessert, un peu de science au sujet des vins, des fruits, sur leur origine et leur conservation; tel est à peu près, sauf les cas extraordinaires, tout ce que j’admets. Ce genre de conversation, purement hygiénique, distrait sans préoccuper et devient presque un digestif utile.
En fait de propos de table, je proscris ceux de Martin Luther, malgré ses quolibets; il y parle trop de Dieu et du diable; je leur préfère ceux de Plutarque, quoique dans le chapitre de l’œuf et de la poule il tourne aux systèmes philosophiques. La philosophie, la religion, la politique et la morale, dont je fais d’ailleurs grand cas, sont déplacées à table; mais non moins qu’elles, je le déclare, la règle des participes français et autres aménités littéraires. Je l’ai dit, c’était là une des spécialités de la maison Lebel.
Quand j’y arrivai, j’étais de dix minutes en retard: le potage était enlevé; on en était déjà à la grammaire, en guise de hors-d’œuvre.
«Monsieur Canaple, me dit un des convives en m’interpellant aussitôt par mon nom (car depuis que je l’avais apposé sur le grand registre il était à l’ordre du jour dans la maison), monsieur Canaple, doit-on écrire cuiller avec un e ou sans e?
—Monsieur Canaple, me dit un autre, sans me donner plus que le premier le temps de prendre place et de déplier ma serviette, doit-on dire caparace ou carapace? Caparace, n’est-ce pas? On dit caparaçon.» Puis un troisième, un Badois celui-là:
«Doit-on mouiller les ll dans le mot baïonnette?
—On doit boire frais et manger chaud, répondis-je avec assez de présence d’esprit; et je fis revenir le potage. Pardon, messieurs, ajoutai-je, pour m’excuser de la brusquerie de ma réponse, mais je crois les conversations sérieuses bonnes seulement post prandium; sans quoi on ne sait ce qu’on mange et on ne sait pas toujours ce qu’on dit. J’ai déjà, en route, en déjeunant à Strasbourg, assisté à une leçon de géographie, leçon très-peu pédantesque, je l’affirme, et cependant j’ai mal déjeuné.
—Quel était le professeur? me demanda un Allemand, du ton d’un homme à qui pas un professeur de géographie n’est inconnu.
—Le professeur, répondis-je en souriant, était un certain Brascassin....»
Je n’achevai pas ma phrase. A ce nom de Brascassin, il se fit autour de la table comme un mouvement électrique; tous les regards se dirigèrent vers Thérèse, qui, pour déguiser son trouble, enleva le rôti placé devant elle, quoiqu’on n’eût pas encore touché aux entrées, et se mit à le découper menu, menu, avec une vivacité fébrile, convulsive, peu en rapport avec les sages ordonnances de l’Ecuyer tranchant. Durant le reste du repas le nom de Brascassin ne fut plus prononcé, et les questions grammaticales reprirent leur cours, sans opposition de ma part; mais j’avais hâte de connaître le mot de cette énigme!
Quand on se fut levé de table, quand il ne restait dans la salle que deux Belges et un Badois qui discutaient pour savoir si on devait dire saigner du nez, saigner au nez, ou saigner par le nez, je me glissai dans le petit salon, y croyant rencontrer Thérèse. Elle n’y était plus.
En l’attendant, je me mis à feuilleter curieusement le registre des voyageurs. Qu’y cherchais-je?... J’y cherchais Brascassin. Je ne tardai pas à l’y trouver. Remontant à l’année précédente, j’y vis la signature de Brascassin en mars et avril; à la date de juillet et de septembre, Brascassin! en octobre, encore Brascassin! même en décembre, au cœur de l’hiver, Brascassin, deux fois!
Décidément mon grand mystificateur d’Épernay et de Strasbourg était un des habitués les plus assidus de la maison Lebel, de Carlsruhe. Malgré la grande émotion de Thérèse à ce nom, je n’en préjugeai rien encore contre sa vertu. Sur ce point, je ne voulais devoir les éclaircissements qu’à elle-même. Mais Thérèse ne revenait pas. J’interrogeai un des gens de la maison. Elle était sortie et ne devait rentrer que tard.
Vers les six heures du soir, me promenant dans le petit bois appelé bois des Chênes, je vis sur le lac en miniature, situé à l’une de ses extrémités, quatre individus qui regagnaient la rive, après avoir inutilement essayé de faire mouvoir l’unique batelet qui se prélasse dans ses eaux. C’étaient justement ceux de nos convives pour lesquels je me sentais le plus de sympathie. Je continuai ma promenade avec eux, crochant tour à tour le bras de l’un et le bras de l’autre, et je parvins ainsi à les interroger tous quatre en particulier sur le sujet qui me préoccupait depuis l’heure du dîner. Chacun d’eux m’affirma connaître parfaitement Brascassin, et pouvoir sciemment me renseigner sur lui.
Voici le résumé de cette quadruple consultation:
1er RENSEIGNEMENT: Brascassin, ancien élève de l’École polytechnique, est un homme fort instruit et d’un caractère grave.
2e RENSEIGNEMENT: Brascassin est un marchand de vins, bon vivant, aujourd’hui associé à une maison d’Épernay. Il est poëte, mais dans l’intérêt de son négoce. Il fait des chansons à boire.
3e RENSEIGNEMENT: Brascassin, spéculateur malheureux, a été exécuté à la Bourse de Paris, et s’est vu contraint de se réfugier d’abord en Belgique, puis dans les États de Bade, où le jeu lui a été favorable.
4e ET DERNIER RENSEIGNEMENT: Brascassin n’est allé en Belgique qu’en qualité de démagogue furieux. Il fait partie de toutes les sociétés secrètes, françaises et italiennes; entre autres de celle de la Pure Vérité, une des branches de la Marianne. S’il a pu rentrer en France, c’est qu’il est affilié à la police.
Je ne me sentais pas encore assez éclairé. Je posai à mes aréopagistes cette dernière question: «Pourquoi Brascassin fréquente-t-il avec tant d’assiduité la maison Lebel?»
Tous quatre, unanimes cette fois, répondirent: «C’est que notre hôtesse est jeune et jolie, et que Brascassin lui a fourni les fonds nécessaires à l’achat de la maison.»
Je compris, ou crus comprendre alors la valeur des réticences du père Ferrière à l’égard de sa fille, et cessai d’interroger. Thérèse n’était plus digne de mon estime, par conséquent de mon intérêt.
Heureusement, une scène assez curieuse vint me distraire de ces pensées moroses.
La soirée était magnifique; au-dessus de notre tête, dans un beau ciel bleu, s’épanouissait une bonne grosse lune allemande; près de nous passaient, se tenant par la main, de jeunes couples d’amoureux: ceux-ci, la tête baissée, semblaient prendre plaisir à rêver à deux, et peut-être à s’oublier, pour avoir le plaisir de se retrouver réunis et les doigts entrelacés; ceux-là, moins silencieux, caquetaient, riaient, appuyés l’un sur l’autre de l’épaule et de la tête, et ne se gênaient pas pour se faire face de temps en temps.
«La lune est indiscrète ce soir, dis-je.
—Oh! nos amoureux, ici, ne redoutent guère plus le soleil que la lune, me fut-il répondu; ils y vont franchement, en plein jour comme en pleine rue, et personne ne songe à s’en offusquer.
—Cela ne prouve nullement en faveur de la moralité du pays.
—Pourquoi? puisqu’ils sont verlobtes.
—Verlobtes! qu’est-ce que cela?
—Cela signifie quelque chose comme votre mot fiancés, en France; mais l’usage, en Allemagne, lui donne une valeur tout autre. Une fois verlobtes, nos amoureux débutent par se tutoyer; il leur est permis d’aller seuls errer à leur aise à travers la ville, et même sous l’épaisseur des bois. Aucun danger ne menace la jeune fille; l’honneur allemand la protége.»
Je songeai alors à Perrette et au grand garçon qui l’avait aidée à tirer son chariot. Peut-être, dans ma pensée, avais-je porté contre eux un jugement trop sévère; peut-être en était-il de même pour Thérèse....
«Dans ce pays, poursuivit mon interlocuteur, les fiançailles, tout aussi bien qu’en Chine, sont prises au sérieux; la jeune fille qui perd son verlobte devient une veuve. Malheur à elle si elle songe à le remplacer trop promptement; la déconsidération publique l’atteindra bientôt; elle risque même de n’épouser qu’un mort, si l’on en croit l’histoire de Bettina, d’Ettlingen, histoire récente, qu’on prendrait pour une légende ou un fabliau du treizième siècle.»
A ce mot: légende, j’avais fait le mouvement d’un chien braque tombant en arrêt devant le gibier.
Le ciel s’était parsemé de quelques nuages fauves, derrière lesquels la bonne grosse lune allemande, amortissant son éclat, avait pris tout à coup des teintes dorées de choucroute; le feuillage léger des arbres semblait s’être épaissi, et à travers ces demi-ténèbres les couples amoureux, moins distincts, figuraient des ombres errantes au milieu d’un élysée quelconque.
Le moment était favorable aux histoires légendaires. Celle-ci ne se fit pas attendre.
IX
Wilhem et Bettina. — Fleurs de cimetière. — Un nouveau verbe français. — Explication avec Thérèse.
«Entre Carlsruhe et Rastadt, à une heure de marche en retournant vers la route de Kehl, existe une petite ville, autrefois importante: c’est Ettlingen, qui a donné son nom à notre joli boulevard. Là, dans une charmante vallée, traversée par la rivière d’Alb, florissait, il y a une dizaine d’années peut-être, Bettina, la fille d’un simple jardinier. Le bonhomme, du reste, faisait bien ses affaires, et sans trop de fatigues, car dans notre grand-duché les fleurs se sèment d’elles-mêmes, et poussent sans y penser.
«Bettina était jolie; ses cheveux surtout la rendaient attrayante; ils étaient noirs, couleur peu commune dans cette patrie des blondes chevelures; de plus, ils étaient lisses, abondants et soyeux, ce qui partout est dignement apprécié.
Longs cheveux noirs sur blanche peau, En amour voilà mon drapeau!
«Tel était le refrain d’un lied, ou chansonnette, naguère composé à son intention, et ce fut cette chansonnette qui décida du sort de Bettina.
«Elle était alors verlobte avec Wilhem le boulanger, un bon travailleur, qui se serait jeté dans son four pour elle, et appartenait à une des familles les plus aisées d’Ettlingen. Le jour de leur mariage approchait lorsque arriva au pays le beau Frank. Celui-ci s’éprit soudainement de la fille du jardinier.
«Wilhem était bon et dévoué, mais timide à l’excès, souvent silencieux et songeur; Frank, tout au contraire, garçon à la haute encolure, à la langue dorée, se montrait sans cesse d’humeur joyeuse. Il avait même un certain air mauvais sujet par lui rapporté de France, où il venait de se perfectionner dans son état de teinturier en suivant les cours de M. Chevreul; puis enfin Frank était poëte et il portait des gants.
«Sous ce dernier article peut-être bien se cachait un mystère; peut-être le poëte-teinturier ne se sentait-il pas désireux d’étaler aux regards de Bettina ses mains tantôt bleues, tantôt vertes. Cependant la comparaison qu’elle faisait de l’un et de l’autre tournait à l’avantage de ce dernier. La chanson surtout lui avait été au cœur.
«Elle allait encore se promener avec Wilhem sous cette double et magnifique allée de marronniers à fleurs rouges qui entoure les anciennes fortifications d’Ettlingen, mais plus rarement; elle y marchait encore près de lui, sa main dans celle de Wilhem, mais quand il essayait d’entrelacer ses doigts aux siens, elle résistait, lui trouvant les doigts durs et raboteux; elle le regardait encore, mais d’un air distrait, presque sévère; Wilhem était toujours son confident, mais elle ne l’entretenait que de ses tristesses insurmontables; elle n’avait pas cessé de le tutoyer, mais elle lui disait: «Tu devrais renoncer à moi, ami; cherche une autre fiancée; je ne me sens guère capable de te rendre heureux.»
«Le bon Wilhem comprit qu’il n’était plus aimé; sans lui adresser un reproche, il lui rendit son anneau de fiançailles, et quitta brusquement le pays.
«Son départ, qui causa une grande rumeur dans Ettlingen, fut pour Bettina plus un remords qu’un regret.
«Pendant trois mois, pendant six mois peut-être (mois d’hiver, il est vrai), elle se tint à l’écart. Enfin, n’entendant plus parler de lui, elle commença à reparaître sur la promenade, mais en costume sombre, sans bagues, sans boucles d’oreilles ni autres ornements.
«Frank n’essaya pas de l’aborder ouvertement, au regard de tous, mais pour se mettre en mesure contre la concurrence, il alla trouver le bonhomme de jardinier, lui porta trois bouteilles de vin rouge d’Affenthaler, trois, idem, de Margrafft, lui demandant la faveur d’y goûter avec lui. Tout en trinquant, il lui rappela qu’il était contre-maître à la grande teinturerie, et termina en sollicitant l’autorisation de se poser comme verlobte de sa fille, Wilhem ayant renoncé à elle. Touché de cette bonne façon d’agir, le père donna son consentement. Restait à obtenir celui de Bettina.
«Le soir de ce même jour, Frank, en habit de conquérant, frisé, ganté, son chapeau sur l’oreille, alla sur le pont de l’Alb, à l’entrée de la ville, où il savait devoir rencontrer Bettina. Dès qu’il l’aperçut, après l’avoir amoureusement arquebusée du regard, il se disposa à lui faire sa demande. Déjà renseignée par son père, Bettina l’interrompit au premier mot: «Pas encore! lui dit-elle; attendez que j’aie repris les fleurs.»
«En Allemagne, comme en Suisse et en Italie, les fleurs naturelles sont un ornement indispensable à la toilette de toute jeune fille; elles s’en tressent des couronnes pour leurs chapeaux; elles en placent à leur corsage et dans leurs cheveux. Ne point porter de fleurs dans les assemblées est chez elles le témoignage de quelque deuil dans la famille, ou que leur mère est malade ou que leur verlobte est à l’armée. Fille d’un jardinier, Bettina aurait pu se procurer facilement les plus belles et les plus rares; elle avait toujours préféré celles des champs, dont les pétales sont mieux soudés, les tiges plus allongées et plus solides. C’était d’ailleurs une preuve de bon goût. Elle ne voulait combattre avec ses compagnes qu’à armes égales.
«Depuis une quinzaine déjà Frank observait strictement, quoique à contre-cœur, la défense à lui faite. De son côté, Bettina commençait à penser que six mois de retraite, puis quinze jours en sus, étaient bien suffisants pour des fiançailles brisées d’une volonté mutuelle.
«Vers ce temps, il y eut grande fête à Dourlach, près Carlsruhe. Une partie de la population d’Ettlingen s’y rendit; Bettina fut du nombre; cependant elle n’avait pas repris les fleurs. Cette fois encore, elle était résolue à rester simple spectatrice durant les danses. Mais quand elle fut là, clouée sur son estrade, la joie des autres lui fit mal, et elle déserta l’emplacement du bal pour se dépiter à son aise.
«Elle suivait, rêveuse, la lisière d’une colline, lorsqu’à l’extrémité d’un chemin creux, elle aperçut de loin son beau Frank. Pauvre Frank! il se refusait aussi le plaisir du bal, qu’il ne pouvait partager avec elle. Ah! c’en est fait! sa patience est à bout! l’heure des temporisations est passée! Ce jour même, aux yeux de tous, ils danseront ensemble, et on le reconnaîtra pour son verlobte!
«Elle chercha aussitôt autour d’elle des fleurs qui devaient annoncer à son poëte qu’il pouvait parler enfin. La colline était aride, crayeuse, et le chemin creux seulement parsemé de pierres. Elle se jeta vivement dans un enclos ouvert à sa gauche; les fleurs y abondaient.
«C’était un cimetière.
«Son désir surexcité l’aveuglant, ou ne lui permettant pas de songer à la profanation, elle dépouilla à la hâte la première tombe qui s’offrit à elle, et un bouquet à la main, le front orné de quelques touffes de rouges coquelicots, sous lesquels ressortait vivement le noir lustré de ses cheveux, elle apparut aux regards de l’heureux postulant.
«Ce jour-là les habitants d’Ettlingen, venus à Dourlach, purent voir, à trois reprises consécutives, Frank, l’air radieux et vainqueur, tenant Bettina pressée contre sa poitrine, l’entraîner avec lui dans les tourbillons vertigineux de la valse allemande.
«Durant la nuit, épuisée par les fatigues de la route et du bal, comme la fille du jardinier dormait, Wilhem, ou plutôt son ombre, lui apparut:
«Tu as cueilli les fleurs qui croissaient sur mon tombeau, lui dit-il; Bettina, ces fleurs, nées de moi, nourries de moi, tu en as respiré le parfum et tu les a posées sur ton cœur; tu es redevenue mienne; dès ce jour je reprends vis-à-vis de toi mon droit de verlobte.»
«En s’éveillant Bettina crut avoir fait un rêve, un rêve sinistre. La présence du joyeux Frank ramena le sourire sur ses lèvres. Il venait lui apporter l’anneau d’argent des fiançailles, et réclamer en échange celui que Wilhem lui avait rendu; mais elle eut beau le chercher, elle ne le retrouva pas. «Je l’ai trop bien serré,» se dit-elle; et elle remit au lendemain pour le passer elle-même au doigt de Frank.
«La nuit suivante, de nouveau Wilhem se leva devant elle et lui montra l’anneau, qui avait repris sa première place.
«Elle conta son double rêve à Frank; il en rit beaucoup, et la força même d’en rire avec lui, tant il lui débita de gais propos à ce sujet. Selon son dire, Wilhem, très-bien portant, habitait Strasbourg, où quelqu’un l’avait rencontré dernièrement et avait failli ne pas le reconnaître à cause de son embonpoint, de son air guilleret, de son teint fleuri. Il n’était plus boulanger, mais pâtissier. Il excellait surtout dans les tartelettes, et toutes les filles de Strasbourg étaient folles de lui.... à cause de ses tartelettes.
«Malgré ces assurances, Bettina écrivit à sa maîtresse d’apprentissage, retirée à Dourlach; elle la priait de s’informer à qui appartenait le tertre tumulaire placé à la porte du cimetière, en tête de la première ligne de droite. Il lui fut répondu:
«Sous le tertre de droite repose le corps d’un certain Wilhem Haussbach, d’Ettlingen, où il exerçait l’état de boulanger.»
«A partir de ce moment, quand Bettina se trouvait seule, elle tombait dans de longs accès de tristesse noire. Wilhem avait cessé de venir troubler ses nuits, mais cette pensée qu’il l’avait aimée, que peut-être il était mort de son amour pour elle, et qu’elle avait dépouillé de fleurs son tombeau pour s’en faire une parure aux yeux d’un nouvel amant, lui revenait sans cesse à l’esprit.
«A force de songer à lui, à défaut de rêves, elle eut des visions. Lorsqu’elle travaillait, le matin, près de sa fenêtre, à travers la vitre obscurcie par la brume, elle apercevait le visage de Wilhem. Il la regardait avec son air timide et retenu d’autrefois.
«Le soir, sous l’allée des marronniers, quand Bettina se promenait avec Frank, Wilhem venait se mettre en tiers avec eux. Elle marchait ainsi entre ses deux verlobtes, l’esprit troublé et le cœur en défaillance.
«Quoique d’une condition médiocre et n’ayant reçu qu’une éducation incomplète, Bettina ne manquait ni de bon sens ni de logique; sa raison entrait en lutte contre le témoignage même de ses yeux; elle se disait que ce n’était là qu’une maladie de son cerveau, une vision où rien n’était réel. Dans le cours d’une de ses promenades, s’armant de courage, il lui était arrivé de vouloir toucher ce fantôme qui l’obsédait, et elle n’avait rien senti; son geste s’était perdu dans le vide.
«Donc, espérant guérison, elle ne voulut point attrister Frank par des confidences peut-être dangereuses, tout au moins inutiles.
«Le jour de son mariage arrivé, Bettina, après avoir, avec les gens de la noce, fait sur l’Alb une joyeuse promenade en batelet, se présenta résolûment à l’autel. Elle était dans toute sa splendeur de beauté; ses magnifiques cheveux noirs ressortaient si bien sous son voile blanc, sous sa couronne blanche de myrtes! Un rayon de bonheur illuminait sa figure, car elle aimait Frank. Le prêtre murmurait déjà les paroles sacramentelles, lorsqu’il s’interrompit en voyant Bettina, pâle et les yeux hagards, s’agiter convulsivement.
«Wilhem était encore près d’elle, agenouillé à sa gauche, comme Frank à sa droite; il avait revêtu ses habits de noce et lui présentait un bouquet de fleurs de cimetière, parmi lesquelles ressortaient la scabieuse, l’immortelle et surtout le Vergiss mein nicht (ne m’oubliez pas). Quand Frank se leva et lui passa au doigt la bague nuptiale, à sa profonde épouvante, elle sentit, elle sentit cette fois! une main glacée s’emparer de sa main, en retirer l’anneau de Frank pour le remplacer par un autre. Alors, avec un vif mouvement d’horreur, se rejetant en arrière, faisant de deux côtés à la fois un geste de répulsion, en proie à une sorte de délire, haletante, désordonnée, elle s’enfuit de l’église en poussant des cris lamentables.
«Telle est, me dit, en terminant, mon narrateur, l’histoire vraie et authentique de Wilhem et de Bettina; vous pouvez l’appeler une légende, si bon vous semble, mais Bettina habite encore Ettlingen; c’est aujourd’hui une vieille fille de trente ans; et quoiqu’elle ait toujours longs cheveux noirs sur blanche peau, elle n’a plus songé à prendre un autre verlobte que son défunt Wilhem. Tous les dimanches elle va entendre une messe à Dourlach, et passe le reste de sa journée à soigner, à refleurir le tertre placé à la droite de la porte du cimetière.»
J’étais ravi; non-seulement je venais de recueillir une légende contemporaine, chose rare! mais j’avais fait connaissance avec un des mots les plus intéressants de la langue allemande, le mot Verlobte.
Je me hâtai de le franciser, et même à tout hasard, je le transformai de substantif en verbe: le verbe verlobter. Je verlobte, tu verlobtes, nous verlobtons, ils verlobtent; que je verlobtasse; verlobtant. De ce verbe nouveau je comptais faire hommage aux grammairiens de la maison Lebel.
Rentré au logis, je m’informai d’abord s’il était venu pour moi une lettre d’Heidelberg. Rien! Ce silence devenait inquiétant. Non-seulement j’espérais en Junius Minorel pour la délivrance de mon passe-port, mais aussi pour le ravitaillement de ma bourse.
Après le souper, auquel je fis peu honneur, j’avais déjà à la main mon bougeoir et ma clef, me disposant à regagner ma chambre, quand Thérèse passa devant moi avec un petit hochement de tête familier. La mémoire encore fraîche de l’opinion unanime de mes compagnons, j’essayai de garder vis-à-vis d’elle un maintien digne et sévère. Tout aussitôt, je me demandai pourquoi je la tiendrais en mépris plus aujourd’hui qu’hier, où je la soupçonnais véhémentement de provocation galante envers ma personne, ce qui n’avait nullement excité mes fureurs vertueuses.
Notre conscience est assez semblable au chien de la maison qui aboie contre les étrangers, et se montre toujours souple et accommodant envers le maître du logis.
Ces réflexions faites, je crus convenable de ne jouer vis-à-vis de Thérèse que le rôle d’un moraliste indulgent, et après l’avoir rejointe dans son petit salon aux sonnettes, d’un air aussi paterne que possible, ses mains dans les miennes: «Écoutez, mon enfant, lui dis-je; prenez mes observations en bonne part. A votre âge, une liaison imprudente....»
Elle baissa la tête et rougit. Sautant alors par-dessus toutes les préparations oratoires:
«M. Brascassin, repris-je, est un garçon d’esprit, mais d’un esprit léger. Serait-il prudent de vous fier trop à lui? Connaissez-vous ses antécédents?
—Ils ne peuvent être qu’honorables, me répliqua-t-elle en redressant la tête. Il est d’humeur joviale, sans doute, même un peu moqueur, on me l’a déjà dit, mais si bon, si bon! si généreux! Ah! monsieur, sans lui je serais morte de chagrin et de découragement! Je lui dois tout!»
Nous autres observateurs exercés, nous avons souvent le défaut de vouloir trop vite deviner la pensée sous l’enveloppe qui la couvre encore. J’interprétai la dernière phrase de ma jeune hôtesse dans le sens de mes idées préconçues.
«Oui, lui dis-je, il vous a fait des avances de fonds, je le sais. D’un homme encore jeune à une jeune fille cela a pu paraître étrange, compromettant pour votre réputation. Ah! si, dans un besoin d’argent, vous vous adressiez à moi, à moi votre vieil ami, à moi qui ai deux fois votre âge, personne n’y trouverait à redire....»
J’allais continuer, mais, ma proposition à peine formulée, il me sembla entendre une voix frêle et grondeuse sortir de la poche de mon gilet. C’était celle de mon porte-monnaie chétif; cette voix me taxait d’imprudence et de fanfaronnade en tranchant ainsi du généreux quand moi-même je songeais à faire un emprunt.
Sans attendre la réponse de Thérèse: «Ce Brascassin, me hâtai-je d’ajouter, à quel titre, sous quelles conditions êtes-vous devenue son obligée?» Et mettant à profit ma récente conquête sur le vocabulaire du pays: «Est-il votre verlobte du moins?»
Elle me regarda avec stupéfaction, puis portant les mains à son visage: «Lui, mon fiancé! s’écria-t-elle: y a-t-il jamais songé! y peut-il songer jamais! Suis-je digne d’un pareil bonheur!» Et elle se mit à pleurer à sanglots.
Je le compris, de nouveau j’avais été maladroit, ou mal renseigné; la laissant se soulager par ses larmes, je repris mon bougeoir et regagnai ma chambre, tout à fait désorienté sur l’histoire de la fille du père Ferrière.
Pendant une heure encore je restai à ma croisée, aspirant l’air, méditant sur Thérèse, sur Brascassin, sur Junius Minorel, sur mon passe-port, sur l’état de mes finances, et, tout en songeant, je suivais machinalement du regard la bonne grosse lune allemande, qui se disposait à se coucher et semblait me conseiller d’en faire autant.
X
Souvenirs de Châlon-sur-Saône. — Arrivée de Junius Minorel. — L’Anglais phénoménal. — Le chronomètre Poitevin. — Un accident de chemin de fer. — Départ de Carlsruhe.
L’intérêt, l’affection que nous portons à nos amis se mesure souvent en raison des circonstances et même des localités; souvent l’ennui que nous éprouvons aide à nous donner les apparences des meilleurs sentiments. Ainsi, les ennuyés, faute de savoir à quoi employer leur temps, deviennent facilement obligeants, serviables, et même hospitaliers. Voilà pourquoi en province le visiteur est toujours le bienvenu.
Il y a quelques années, je me trouvais à Châlon-sur-Saône (car, quoiqu’en ait dit Antoine Minorel, j’ai déjà voyagé, rarement il est vrai). A Châlon, j’avais à traiter d’une affaire contentieuse; je n’y connaissais personne; je n’y voyais que mes hommes de loi, tous aussi rogues, aussi maussades, aussi codifiés les uns que les autres. Au bout de trois jours de cette solitude, j’aurais donné tous mes amis pour faire la rencontre d’une simple connaissance. Au détour d’une rue, ô bonheur! un visage m’apparaît, visage connu, visage parisien. A l’aspect de cet ami tant désiré, je fais un geste de joie radieuse. De son côté, il ne paraît pas moins ravi de me voir; nous marchons l’un vers l’autre, la main tendue. Tout à coup, un doute semble nous venir à tous deux à la fois; il ralentit son pas, je modère le mien, et, après nous être salués silencieusement, nous continuons notre route, en nous tournant le dos.
Ce monsieur n’était pour moi ni un ami, ni une simple connaissance. Jamais je ne lui avais parlé; je ne savais ni son nom, ni son état, ni sa moralité; c’était un de ces visages qu’on rencontre fréquemment à Paris, sur le boulevard, voilà tout. Pour le moment, il était sans doute aussi seul, aussi ennuyé, aussi dépaysé que moi à Châlon-sur-Saône.
Eh bien, aujourd’hui, je me suis de nouveau laissé prendre à quelque chose, non de tout à fait semblable, mais dérivant de ce même ordre d’entraînement et d’émotions.
Je m’étais levé dans des dispositions assez maussades; les oiseaux se taisaient; une brume me cachait le petit bois; je trouvais que mon séjour dans le grand-duché se prolongeait outre mesure, lorsque mon nom prononcé monta jusqu’à moi du bas de l’escalier.
C’était Junius Minorel. Je pousse un cri; à peine vêtu, je descends les marches quatre à quatre, je me précipite vers lui, et je l’embrasse avec tous les témoignages de l’affection la plus tendre.
Or, jusque-là, mes relations avec Junius n’avaient jamais été des plus intimes. Je l’avais rencontré deux fois chez son cousin Antoine, mon ami; à chacune de nos rencontres, une discussion assez vive s’était élevée entre nous sur des questions philosophiques ou littéraires; une autre fois, j’avais été d’une partie de whist avec lui et contre lui; les atouts s’étaient rangés de mon côté, et je l’avais fait chelème. A vrai dire, je ne devais donc le classer que dans la catégorie des simples connaissances.
Le calme parfait qu’il opposa à mes démonstrations, la froideur, empreinte d’étonnement, avec laquelle il répondit à ma chaleureuse accolade, me le rappela aussitôt. Je venais de presser un glaçon sur mon cœur, un glaçon en cravate blanche. Sous ce réactif réfrigérant, mon cœur et mon imagination, un instant surexcités, reprirent leur niveau; mais alors je me trouvai complétement ridicule. Pourquoi m’étais-je ainsi laissé emporter? C’est que, à Carlsruhe comme à Châlon-sur-Saône, l’ennui commençait à me talonner, c’est que j’avais besoin de voir un visage de Paris, c’est aussi que j’attendais de Junius Minorel, avec le passe-port qui devait me rouvrir les portes de la patrie, l’argent nécessaire pour reprendre ma route. Quand je songeai que sous mon explosion de sentimentalité se cachait une question d’argent, d’argent à emprunter, j’eus honte de moi-même.
«Comptez-vous bientôt quitter la résidence, monsieur? me demanda Junius avec une espèce de roideur que ces messieurs de la diplomatie revêtent à défaut de costume officiel.
—Aujourd’hui même, dès le prochain départ du chemin de fer, si cela est possible, lui répondis-je.
—Permettez, monsieur; un passe-port vous est d’abord indispensable, et le vôtre ne sera guère prêt avant le train d’une heure vingt minutes.»
Il prit son agenda de poche, et, après m’avoir demandé mes nom et prénoms, mon âge, ma profession, comme si je lui étais complétement inconnu: «Notre ministre plénipotentiaire, me dit-il, n’est pas visible avant midi; venez donc à midi et demi donner votre signature.»
Il m’envoya, de la tête et de la main, un salut protecteur et partit.
Et voilà l’homme dans les bras duquel je venais de me jeter si bêtement! un homme qui me disait monsieur! à moi, le meilleur ami de son plus proche parent! Et c’est à lui que je m’adresserais pour un emprunt? Jamais!
Sans cette somme, nécessaire, indispensable, cependant, à quoi me servira mon passe-port? Je m’habillai et courus en toute hâte à Carlsruhe, résolu de mettre ma montre Poitevin en gage. Elle valait mille francs; on me prêterait bien trois cents francs dessus; c’était plus qu’il ne me fallait.
Pendant une heure je parcourus la ville, cherchant un bureau du mont-de-piété, n’osant prendre des informations, tant je me sentais humilié et mal à mon aise dans ce rôle piteux d’un propriétaire aisé allant mettre sa montre en gage. J’inspectais une à une toutes les enseignes des maisons que mes faibles connaissances dans la langue allemande ne me permettaient pas toujours de traduire avec exactitude. J’y cherchais vainement l’équivalent de notre mot: Mont-de-piété.
Au bout d’une heure de ce travail, mes idées s’étaient engourdies; je regardais encore, mais sans voir; je ne savais même plus ce que j’étais venu faire dans Carlsruhe. Malgré moi, mon attention se fixait non plus sur des enseignes, mais sur un homme, le seul homme qui parût vivre et s’agiter dans toute la ville.
C’était un Anglais. Jamais Anglais ne fut aussi curieux à observer. Que vient-on nous dire de messieurs les Grands-Bretons, qu’ils sont tous empesés, gourmés, compassés, bonshommes de bois? Celui-là, tout au contraire, était vif, alerte, remuant; rien d’automatique n’accusait la race; il devait être l’exception à la règle. O l’aimable petit Anglais!
Je l’avais rencontré d’abord du côté du château, dans le manche de l’éventail; les yeux en l’air, les mains derrière le dos, il semblait, comme moi, déchiffrer des enseignes. Une jeune fille, au pied leste, portant sur la tête un paquet de linge, passe devant lui; il court après elle; une conversation assez vive s’engage entre eux. «Bon! me dis-je, c’est sa bonne amie!» A dix minutes de là, je le retrouve causant gaiement avec une autre; puis, un peu plus tard, avec une troisième. «Bon! il leur demande son chemin, ou des renseignements sur la ville. Peut-être, encore ainsi que moi, veut-il mettre sa montre en gage et est-il à la recherche d’un mont-de-piété.»
Un quart d’heure à peine écoulé, je le vois sortir du temple protestant, accompagnant une jolie servante. Tous deux s’arrêtent sur la place du Marché, près de la statue du margrave Charles-Guillaume; comme avait fait mon jeune diplomate, mon Anglais tire un calepin de sa poche, et semble prendre des notes. Ah! il tient donc ses renseignements enfin!... non complets, puisque je le retrouve bientôt devant l’église catholique, abordant une jeune femme qui s’y rendait. Celle-ci ne lui permit pas de s’expliquer longuement. Elle l’interrompit par un signe négatif, accompagné d’une révérence, à laquelle il répondit en lui envoyant un baiser; puis, tournant sur ses talons, il fit claquer ses doigts.
Ah! le singulier petit Anglais! Pourquoi ne s’adresse-t-il ainsi qu’aux femmes? Est-ce un marchand courant après la pratique? Mais il ne porte avec lui ni marchandises ni cartes d’échantillons; est-ce un galant cherchant les aventures? Alors, quel Lovelace!
Avec ma sentinelle du parc, de si belle humeur sous les armes, cet Anglais phénoménal est, certes, ce que je vis de plus récréatif à Carlsruhe.
Décidément, la capitale du grand-duché est une des villes les plus belles et les plus monotones que l’on puisse voir; monotone comme toutes les villes sans échoppes et sans boutiques. Figurez-vous notre rue Saint-Dominique, à Paris, se multipliant sur douze lignes obliques, reliées entre elles par d’autres rues Saint-Dominique, demi-circulaires. N’y aurait-il pas de quoi y gagner le spleen? Non! je ne resterai pas un jour de plus à Carlsruhe. Mais, pour en sortir, qui me procurera l’argent nécessaire?... Une idée subite m’éclaire; je puis me passer de ce mont-de-piété invisible, introuvable!
Un de mes grammairiens de la maison Lebel est chef de gare au chemin de fer; que me faut-il? un crédit sur le chemin de fer. Grâce à lui, ma montre me servira suffisamment de caution.
Combien j’étais loin de prévoir alors les tristes événements qui, pour moi, allaient signaler le cours de cette journée néfaste!
Ravi de l’idée, je me dirige à grands pas vers la porte d’Ettlingen, devant laquelle passe la voie ferrée. Sur l’horloge de l’embarcadère, je règle d’abord mon chronomètre à l’heure du pays, pour qu’on ne puisse mettre en doute sa parfaite régularité. Je le tenais à la main, et, les yeux encore fixés sur l’horloge, je franchissais les premiers rails... un cri, mêlé d’imprécations, se fait entendre; un bras vigoureux me saisit par le collet, me repousse rudement, la montre m’échappe, et le train de Francfort, qui entrait en gare en ce moment, ne me la rend que broyée, écrasée, laminée.
Au lieu de mille francs, mon fameux Poitevin n’en valait plus que trente.
A la suite de cette déplorable catastrophe que me restait-il à faire? Il me restait à appeler à mon aide mon courage et ma philosophie, à vaincre une fausse honte, à triompher de mes répugnances. Sur-le-champ, je me présentai à l’hôtel de la Légation, bien décidé à instruire M. Junius Minorel et de l’accident du chemin de fer et de la triste situation pécuniaire à laquelle il me réduisait.
Je le trouvai bouclant une malle de voyage: «Je pars avec vous,» me dit-il aussitôt, sans remarquer mon air contrit et abattu, et me tendant un beau passe-port tout neuf, bien en règle; il ajouta: «Rien ne me retient impérieusement ici; je vous accompagnerai donc jusqu’à la station d’Oos, et tandis que vous continuerez votre route vers notre cher Paris, j’irai finir mon congé à Bade, où quelques soins de santé me réclament.»
Bade!... ce mot me sonna dans l’oreille avec un bruit argentin. A Bade, il y a une maison de jeu célèbre.... J’ai toujours eu du bonheur au jeu.... au whist surtout. Le whist ne ressemble guère à la roulette; n’importe! j’ai un pressentiment, et mes pressentiments ne me trompent jamais. Je n’ai plus besoin de m’humilier comme emprunteur devant qui que ce soit!... J’irai à Bade!
Je courus chez Thérèse pour régler mes comptes avec elle. Elle se montra chagrinée de mon départ. Avec moi, elle avait pu causer de son père et de sa première jeunesse.
Quand elle me vit tirer mon mince porte-monnaie pour solder sa note, sa note si modérée que, de fait, j’avais reçu sous son toit moins un refuge salarié comme voyageur qu’une hospitalité libérale comme ami: «Monsieur Canaple, me dit-elle avec son doux air suppliant, restez mon débiteur pour cette petite note, je vous en prie; je le sais, vous avez quitté Paris sans penser devoir franchir la frontière; si vous avez besoin de quelque avance, je suis en fonds; disposez de moi; je vous en serai bien reconnaissante.»
Chère âme! cet argent après lequel j’avais tant couru, elle me l’offrait en me parlant de sa reconnaissance. J’étais ému, attendri. Qu’avais-je de mieux à faire que d’accepter? Pour moi toutes les difficultés se trouvaient aplanies.... Mais je me rappelai mes propositions de la veille; moi aussi, je lui avais offert de puiser dans ma bourse, déjà à sec; ne semblerais-je pas avoir voulu par une feinte générosité la pousser à me faire une offre semblable? Après mon sermon de pédant, allais-je consentir à prendre ma part de l’argent de Brascassin? Cette idée me révolta.
D’ailleurs, de quoi avais-je à m’inquiéter? Ne possédais-je point une lettre de change tirée sur Bade? Chez moi l’espérance fleurit toujours en certitude; je suis ainsi fait, et ne me fût-il resté que la valeur de deux florins ils m’auraient suffi à faire sauter la banque du jeu, si tel avait été mon bon plaisir!
A une heure vingt minutes, je quittais Carlsruhe avec Junius Minorel.
Lorsque nous descendîmes à Bade, à l’hôtel du Cerf (Gasthof zum Hirsch), j’étais, grâce à la vente des débris de mon chronomètre, à la tête de cinquante-trois francs quatre-vingt-dix centimes. Une heure plus tard, je ne possédais plus que trente-huit sous dont le croupier de M. Bénazet n’avait pas voulu.