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Le chalet dans la montagne

NUITS D’ESPAGNE

Reading edition

A Gustao Violet.

I

Mon ami Raymond et moi nous étions arrivés à Barcelone à la nuit. Nous étions moulus par un voyage qui durait depuis l’aube, sur une diligence d’abord, mais au soleil de bonne heure accablant du mois d’août, puis dans la caisse étouffante d’un wagon espagnol qui roulait avec une lenteur à vous désespérer (encore qu’attaché à un train de gran velocidad).

Nous avions traversé, il est vrai, des contrées admirables, et nous aurions pu oublier un peu notre lassitude en contemplant par la portière les montagnes de Catalogne, sur la crête desquelles se profilent des arbres gracieux, ou les rivières rapides qui dans des creux profonds les traversent, ou encore une terre en friche d’une couleur rouge très opulente… Nous montâmes dans le premier omnibus d’hôtel qui se présenta à nous, le garçon chargea nos bagages, et nous voilà filant à travers la cité.

C’était la première fois que je venais à Barcelone… Nous parcourûmes d’abord des grandes voies sombres et peu fréquentées. Nous nous taisions, l’esprit éteint, n’étant plus aptes à percevoir que des sensations assez faibles et ne ressentant qu’un seul désir : celui d’arriver à nos lits le plus vite possible. J’essayais vaguement de voir quelque chose dans les rues ; mais rien que de grandes maisons sans lumière se succédant tristes et fermées comme des choses qui dorment. Nous arrivâmes à la plaza de Cataluna, qui m’éblouit et me réveilla. Puis nous descendîmes les Ramblas. La clarté brutale des lampes électriques, l’agitation, le bruit, cet air de fête que prennent les promenades en été, pendant la nuit, m’intéressèrent ; la voiture s’arrêtait.

On nous donna deux chambres. Nous nous débarbouillâmes de la poussière et de la sueur du voyage ; puis nous nous retrouvâmes en bas pour dîner. Mais prendre le repas dans une salle d’hôtel anonyme et sans caractère, non ! Aussi fatigués que nous fussions, nous avions cependant l’envie d’aller dehors et de nous mêler, ne serait-ce que quelques instants, à la foule espagnole.

Sur la Rambla, un flot de gens incessamment renouvelé glissait avec gaîté. Nous n’eûmes guère le temps de les examiner, car nous avions aperçu une chocolateria vers laquelle nous nous dirigeâmes. Dans ces petites boutiques on sert du chocolat épais comme de la crème avec des gâteaux légers, sucrés et tièdes, qui sont d’un goût exquis ; aux heures des repas on peut y manger chaud. Pendant que nous dînions, un de nos voisins parlait des courses de taureaux de ce soir !… Nous interrogeâmes le garçon ; une corrida de novillos, en effet, devait se donner aux nouvelles arènes ; les courses, la nuit, à la lumière électrique, c’était une innovation tentée cet hiver à Barcelone, et qui avait réussi… Nous étions éreintés, tous nos membres nous faisaient mal, nous avions bien sommeil. N’importe ! nous décidâmes aussitôt d’aller à ces courses. Nous pressâmes la fin de notre souper en mettant les bouchées doubles, car nous avions faim, et nous ne voulions rien perdre ; on nous avait servi, d’ailleurs, d’un plat de poulpes en sauce tomate, et d’un autre d’arroz à la valenciana qui nous régalaient.

Sur la place de Catalogne, un homme à la voix puissante recrutait des voyageurs pour un petit omnibus assez convenable, dans lequel il promettait de vous conduire aux arènes rapidement et sans encombre, moyennant une demi-peseta. Nous montâmes, d’autres personnes confiantes nous suivirent, bientôt nous fûmes serrés à étouffer. Mon ami était presque enfoui sous une très grosse dame qui excitait violemment sa concupiscence par ses formes magnifiques, mais qui pesait si lourd que le pauvre garçon faillit en rendre l’âme. D’agiles jeunes gens s’étaient juchés sur le toit de la voiture, et nous apercevions dans l’ombre, à travers les vitres, leurs jambes noires qui se balançaient lamentablement comme des tuyaux mous. Le véhicule mené à grand renfort de coups de fouet ballait violemment d’un côté à l’autre de la rue. A chaque creux les essieux pliaient brusquement, et la caisse choquait sur l’axe ; nous croyions que tout allait se briser et que notre dernière heure était venue. Mon ami écrasé par sa voisine poussait de faibles soupirs, où l’effroi le plus grand s’alliait à une minime volupté. Puis, comme un noyé qui, essayant de se sauver, agite péniblement au-dessus de l’eau des bras désespérés, il dégageait ses quatre membres et s’appliquait à les maintenir au-dessus de la masse impitoyable qui voulait les submerger.

Nous parvînmes enfin aux arènes. Une animation extrême régnait à leurs abords. Des voitures débouchaient de tous les côtés. Et, à pied, femmes, hommes, enfants arrivaient en se hâtant. C’était un tumulte : le piaffement des chevaux arrêtés et le bruit de grelots qu’ils font en remuant la tête, pour ceux qui marchent le claquement de leurs pas sur le pavé, puis les parents et les amis qui s’appellent, et encore tous les aboiements des placeurs de billets, des vendeurs de programmes, des marchands de journaux… Des mendiants, bancals, borgnes ou contrefaits, se précipitaient dans vos jambes et vous poursuivaient de leurs lamentations criardes.

Un édifice circulaire, de style mauresque et peint de couleurs crues, dominait la place. On y accédait par un large escalier. Ayant pris deux sombras[2], nous pénétrâmes. Maintenant nous parcourions un couloir haut et pauvre où une foule impatiente s’agitait ; on rencontrait là des comptoirs sur lesquels se débitaient des rafraîchissements. Nous entrevîmes, en passant, par une porte entr’ouverte, une chapelle minuscule ; elle était toute chargée d’ors et une statue vêtue d’habillements somptueux l’habitait : la Vierge que les toreros vont prier avant la course. L’escalier qui montait à nos sombras était obstrué par un public qui en occupait chaque marche, il fallait du temps et de la patience pour se frayer un passage jusqu’à la dernière… Mais de là, soudain, un spectacle magnifique apparut.

Nous étions dans un cirque immense, si grand qu’à son extrémité, en face de nous, les hommes, les femmes, assis, n’apparaissaient plus que confusément, comme une vision lointaine. Depuis la piste, des gradins chargés de spectateurs innombrables montaient, s’élevaient jusqu’au bord d’un trou noir qui était le ciel. On regardait devant soi, et c’était toute une vie remuante, le battement de mille éventails, un scintillement de bijoux, une infinité de mouvements, une multitude de têtes, une rumeur. Mais si on quittait des yeux cette agitation brillante et si on les levait, le ciel les attendait, un ciel froid, noir, nu, sans parures comme un pauvre, sans mouvements comme un mort, et immense, et effrayant, avec son mystère muet par dessus tout ce fourmillement insouciant…

J’avais aperçu un peu de place pas trop loin de l’escalier. En nous faufilant nous réussîmes à gagner la banquette de pierre. Devant moi, sur le gradin inférieur était une Espagnole ; elle portait la jupe de satin noir, le corsage blanc et la mantille ; elle tourna la tête pour s’adresser à un jeune homme de bonne mine assis à côté d’elle, et nous vîmes son visage qui nous parut joli, une peau mate dans laquelle des dents comme des perles s’opposaient à des yeux comme du diamant noir. — Derrière nous des siffleurs menaient un tapage infernal contre un matador qui les avait mécontentés.

Nous commençâmes à suivre le spectacle. Sur une piste immense, différents personnages d’inégale importance se trouvaient dispersés. Deux picadors, raides comme des mannequins et montés sur des chevaux lamentablement maigres, se tenaient à côté l’un de l’autre contre la balustrade de bois qui faisait le tour de la piste. Ils étaient embarrassés dans des pantalons de peau rembourrés destinés à les protéger contre les coups du taureau, mais qui les alourdissaient et leur étaient si incommodes qu’à chaque mouvement de leur bête on croyait qu’ils allaient perdre l’équilibre. Les chevaux d’ailleurs n’étaient pas disposés d’eux-mêmes à bouger, mais de temps en temps, un valet venait les tirer par la bride pour les conduire au taureau, lequel en même temps, à force de passes, des toreros rapprochaient. Allongeant le cou, le cheval suivait l’homme, d’un trot raide et laborieux, ses vieilles jambes qui ne pouvaient plus se plier semblant de bois ; sur le corps osseux, le picador secoué faisait des efforts pour se maintenir, des mouvements disgracieux et comiques.

Enfin, le taureau était proche ; alors, tête baissée, avec une force énorme, il se jetait sur la carcasse inoffensive qu’on lui opposait. Celle-ci tombait ; le picador, dans le sable avec elle, débarrassait péniblement ses jambes, rampait et disparaissait, grotesque… Cependant on avait détourné de lui l’attention du taureau en attirant celui-ci sur un autre point de la piste ; au lieu d’en finir avec l’ennemi à terre, la brute stupide se laissait distraire, cent fois elle fonçait sur des capes qu’on lui offrait, s’attendant toujours à rencontrer derrière un homme et ne trouvant jamais que le vide, car, par un simple écart à droite ou à gauche, l’homme l’avait évitée. Ainsi elle se dépensait en efforts inutiles, s’énervait, se fatiguait, et ne comprenait pas cette lutte où elle voyait tant d’ennemis la poursuivre, l’entourer et s’évanouir chaque fois qu’elle était dessus. Bientôt, un grand malaise et une souffrance aiguë prenaient le taureau. Il s’arrêtait, regardait ces arènes, ces lumières, cette multitude bruyante, et, fou, découragé, grattait la terre de son sabot avec angoisse.

Comme nous parlions français, notre jolie voisine nous avait jeté un furtif regard de curiosité. Puis le cigare de mon ami l’inquiétant sans doute pour sa robe, — bien qu’aux courses tout homme fume, — elle avait dit d’une voix un peu rauque quelques mots incompréhensibles pour moi, mais de mauvaise humeur, et s’était retournée avec dignité.

On apportait les banderilles. Des hommes souples, vêtus de petites vestes argentées et de culottes collantes, défiaient le taureau, arrêtés fixes devant lui ; prestement ils lui plantaient dans le cou des fuseaux ornés de faveurs multicolores ; puis, comme des souffles, ils s’effaçaient, et la bête furieuse passait sans les toucher. En sentant ces petits crochets dans sa peau et les banderilles dansant sur son cou elle éprouvait un agacement et une surprise nouvelle… Pourtant la foule, estimant sans doute que son souffre-douleurs ne montrait pas encore assez de signes d’affolement, la foule sifflait, hurlait, elle huait le taureau. On employait alors des banderilles de fuego. Dans le cou de la brute misérable, on plantait maintenant des fuseaux qui contenaient des pétards ; ils s’allumaient, ils éclataient, la bête était environnée de coups de feu qui l’affolaient et de fumée qui l’aveuglait, son poil brûlait. Cependant, on tournait toujours autour d’elle, des ombres mouvantes continuaient à la harceler, et elle bondissait sur eux, toujours en vain. Enfin, désespéré, le taureau s’arrêtait, il beuglait, il se penchait lamentablement vers la terre, la reniflant comme pour en prendre conseil ou pour la supplier.

Mais les trompettes sonnaient la mort. Le matador, sa cape sur l’épaule, une courte épée dans la main droite, s’avançait noblement dans l’arène. Par des passes savantes, étroites, il fatiguait son adversaire, guettant l’instant propice pour le frapper. Et, debout devant lui, tandis que le taureau baissait la tête, prêt à foncer, tout à coup il lui portait un coup entre les deux épaules ; la bête tombait morte à ses pieds.

Ah ! l’enthousiasme alors ! la salle trépignante ! les chapeaux volant de toutes parts sur la piste ! Les passionnés afficionados qui étaient derrière nous, parlaient avec animation ; la petite Espagnole farouche qui nous précédait, tournait vers son compagnon, son frère semblait-il, des regards brillants de plaisir.

Est-ce que nous partagions la joie générale ? Ma foi, le jeu m’avait paru bien barbare. Par tous les moyens, contraindre à un combat, et à un combat si inégal, une bête d’humeur aussi peu batailleuse ! Pendant la durée entière de la course, le taureau ignorait visiblement ce que l’on désirait de lui… J’avais eu une pénible impression de sauvagerie et de ridicule. La tuerie des chevaux de picadors, notamment, où ne paraissait ni adresse ni lutte, qui n’était que pure boucherie, me semblait indéfendable. Il eût mieux valu évidemment mener en silence et sans concours de peuple tous ces animaux à l’abattoir.

Cependant, je regardais cette race ardente avec curiosité, et j’avais du plaisir et de l’émotion à me sentir au milieu d’une humanité si différente de moi. D’autre part, je devinais qu’un des grands éléments d’intérêt de la course avait manqué, et que pour goûter vivement la passion, la couleur de toute cette sauvagerie, c’était au grand soleil, et non pas à la lumière livide des globes électriques qu’il eût fallu la voir.

Mais la corrida était finie. Chacun quittait sa place, on descendait les gradins, on appelait les marchands de cervèse et de cigares ; beaucoup sautaient dans l’arène, elle fut bientôt couverte de monde. C’est qu’on devait y danser… Sur la place où du sang s’était répandu et où la mort s’était couchée, des jeunes corps pleins de santé, pleins de joie, se presseraient tout à l’heure et se berceraient.

Quant à nous, nous étions fourbus ; maintenant que nous n’étions plus attachés par le spectacle, la conscience de nous-même revenue, nous ressentions notre éreintement. Nous laissâmes donc le bal pour aller enfin nous coucher.

II

C’était un beau matin d’été sous le ciel espagnol. Délivré de tout souci, je me promenais par la ville, jouissant — comme dit Stendhal — « du délicieux plaisir de voir ce que je n’avais jamais vu ». Impatient de regarder vivre, ma fatigue effacée déjà, sitôt réveillé j’avais sauté à bas de mon lit, et j’étais sorti.

La Rambla étalait le mouvement le plus gai. On y circule sur un trottoir central, très large et ombragé de beaux platanes. D’abord je me fis parer d’un joli camélia, puis j’allai, nonchalamment, jouissant de l’ombre et regardant autour de moi… Voilà des Aragonais, cambrés et superbes, qui croisent des gitanes traînant leurs savates ; des petits cireurs de souliers se bousculent en riant ; la baratine rouge sur la tête, des commissionnaires attendent, immobiles au milieu du flot qui les environne ; plus loin, des hommes noirs vous offrent des chiens blancs, de gros curés passent, puis des femmes, à la taille ronde, en robes claires, coiffées d’une mantille et jouant de l’éventail. Et l’on voit encore des nettoyeurs de maisons portant sur l’épaule, au bout d’une longue perche, un pinceau ; des chulos en petites vestes, gilets ouverts, chapeaux de feutre ; des gardes civils au bicorne verni, et enfin beaucoup d’autres gens qui ne sont, Dieu me pardonne, que comme vous et moi.

Et tout cela monte et redescend la Rambla parmi le bruit de glissement des tramways, leurs coups de timbres, les clochettes des attelages, le roulement des tartanes, les cris des camelots.

Mais Raymond m’a rejoint ; et comme c’est aujourd’hui dimanche, nous allons à la cathédrale. Nous entrons par le cloître, une retraite délicieuse ; de vieilles gens y sont assises jouissant de la douceur de l’air, des jeunes filles s’y promènent ; autour de la galerie, les chapelles fermées par d’admirables grilles se succèdent, et la cour, au lieu d’être nue, est plantée d’arbres orientaux : des palmiers, des figuiers, des citronniers mêlent leurs branches et se marient au bruit d’une fontaine dont le jet d’eau murmure toujours. Ah ! ce cloître me fait plaisir d’être si païen !

A l’intérieur de la cathédrale, pendant la messe, par toute l’ombre : des battements d’éventails. Pas de chaises, et les fidèles dispersés à leur goût, ici et là, les uns assis sur des marches, d’autres debout, la plupart à genoux sur la pierre.

En toilettes claires, les femmes sont agenouillées, elles s’éventent en priant. Et cela se trouve d’un grand charme un tel mélange de piété et de liberté, ce geste familier jusque dans une attitude si fervente les rend adorables. Si j’étais — sauf respect — le bon Dieu, comme je serais reconnaissant à mes belles dévotes de n’abandonner rien de leurs grâces pour s’adresser à moi ! Tous les éventails battant dans ce silence recueilli et sous cette immense voûte m’ont ravi.

Aussi, un peu plus tard, tandis que nous avions pu pénétrer dans un jardin aux massifs ornés de faïences comme en Chine ou comme en Turquie, je me suis écrié : « Quel bonheur ! nous avons quitté l’Europe, nous voilà au pays des Mille et une nuits, nous sommes chez un peuple qui sait vivre avec volupté. »

Dans la soirée, nous nous promenions sur la Rambla en fumant. Vous nous auriez trouvé peut-être un air préoccupé. Ai-je dit qu’au moment de notre arrivée à Barcelone, nous venions de passer deux mois dans une solitude complète ? Loin de tout, perdus dans la montagne, ne pensant qu’au travail, nous avions vécu en véritables petits saints. Aussi, maintenant, nous éprouvions, — mais comment dire cela ? — nous éprouvions une fringale assez semblable sans doute à celle de ces marins qui redescendent à terre après une longue traversée. De là, n’est-ce pas ? nos fronts soucieux… Mon ami qui était déjà venu à Barcelone et qui est industrieux, se rappelait bien certain endroit qu’il avait visité jadis. Mais il le chercha — nous le cherchâmes — en vain. La rue avait-elle disparu ? les souvenirs de Raymond étaient-ils imprécis ? nous ne pûmes rien retrouver.

Nous errions donc tristement sans boussole dans cette ville étrangère. Enfin, ayant dévoré toute honte, nous arrêtâmes un cocher et nous lui exposâmes notre embarras : « Ah ! señores, dit-il, je vois ce qu’il vous faut. Je vais vous mener dans la plus belle casa de Barcelone ; c’est là que je conduis tous les étrangers. On n’y trouve que des dames parfaites. Vous verrez, carai ! vous serez contents. » Il fouette son cheval, et nous voilà partis à grand tapage, à travers tout un enchevêtrement de rues noires. Puis, il arrête. Nous pénétrons dans une maison, montons ; on ouvre. L’appartement était beau : le salon garni de plantes vertes, orné d’une haute cheminée, meublé de fauteuils Louis XIV ; une dame élégante et d’excellent ton nous y reçoit. Notre cœur battait d’émotion, nous bénissions déjà le bon cocher. Et la conversation s’engage entre cette dame et Raymond, qui sait le catalan. Sans rien comprendre, j’écoute attentivement, mais bientôt, hélas ! Raymond qui me transmet ce qui s’est dit, me désespère. Voilà : nous tombons mal ; aujourd’hui précisément, il n’y a personne. Et c’est un peu tôt… Sans doute, dans la soirée, plus tard, quelques dames viendront-elles… Pour le moment, nada : rien.

Ah ! quel désappointement ! Le fiacre, heureusement, était resté à la porte ; et son précieux cocher, des maisons pareilles, il en connaissait bien d’autres !

Notre course, dans la nuit, sur le pavé bruyant, recommença donc. Puis, nouvel arrêt. Le local et le mobilier étaient cette fois plus ordinaires ; un petit salon à porte vitrée, par terre une natte, canapés et fauteuils communs, piano, au mur des masques chinois et des éventails… Quant à la négociante, bien vulgaire ; épaisse, enveloppée dans un peignoir bleu, elle avait chaud et transpirait ; mais elle parlait vite, vous fixant d’un regard triste et convaincu, accentuant par un signe de tête chaque affirmation, n’épargnant, pour persuader, ni ses gestes, ni ses paroles. « Pour le moment, ces dames ne sont pas là ; d’ailleurs elles ne sauraient tarder. Que les Señores veuillent bien patienter un peu, ils ne le regretteront pas. » Nous attendons. D’abord assis en face l’un de l’autre, nous nous regardons en silence ; puis nous faisons le tour de la pièce et nous considérons les murs… Un coup de sonnette enfin a retenti ; nos yeux impatients ont volé vers la porte : trois femmes. En jabotant elles prennent place sur le canapé et nous les examinons. Elles sont mal habillées, d’une façon tapageuse et qui sent la province ; l’une, brune, grande, serait assez belle si elle n’était point fanée ; elle a des yeux très noirs, très vifs, du feu encore, mais ses gencives supérieures sont trop longues et déparent son sourire ; cependant, elle vous regarde avec un air dévorateur ; les deux autres, de figure médiocre, en sont tout effacées ; aucune des trois du reste ne vaut grand’chose et visiblement elles arrivent de la Rambla… Nous les détaillons sans enthousiasme. La procureuse suit nos regards et cherche à deviner l’impression que son galant assortiment produit sur nous. « A celle-ci, vous pouvez parler français, señor », me dit-elle, désignant d’un doigt encourageant une des deux personnes insignifiantes.

Cependant, le trio s’étant levé, était passé dans une autre pièce. Seule avec nous, la trafiquante entama un discours animé et que je déplorai de ne pas comprendre. Je ne perdais rien, il est vrai, des gestes, du débit, de l’expression du visage, et de temps en temps, Raymond se tournant vers moi, me traduisait avec un air impassible la phrase qu’il venait d’entendre : « Elle dit que la brune est merveilleusement belle, qu’il y a peu de femmes comme elle à Barcelone, elle a confiance en notre goût pour l’apprécier… » Le boniment se déroulait : « Elle dit que celle qui était à droite de la brune, elle y tient comme à la prunelle de ses yeux. C’est une véritable vierge. Un médecin qui allait au Congrès de Madrid, l’a vue, il est devenu amoureux d’elle. Le Président de la République du Brésil s’est arrêté ici un mois ; tous les jours il venait la voir. En partant, il voulait absolument l’emmener avec lui. » Et la grosse femme continuait, énergique et persuasive, et rien n’était amusant comme le sérieux avec lequel Raymond l’écoutait : « Elle dit, traduisit-il encore sentencieux, que la troisième, sa plus grande fierté est d’enlever sa chemise : son corps est un bijou… » Pourtant, nous nous étions levés ; en dépit de sa parole emphatique et fleurie, et malgré les hauts personnages auxquels elle se référait et qui l’honoraient de leur confiance, la marchande n’avait pas réussi à nous convaincre de la supériorité de ses articles. Lui ayant assuré que nous reviendrions la voir, nous prîmes donc congé d’elle.

Cependant, en fin de compte, nous nous retrouvions sur la Rambla, gros-jean comme devant, nous mordant les pouces et en proie à cette sombre humeur que donne la faim. Nous allions jusqu’à médire amèrement de l’Espagne. Qu’étaient-ce que ces maisons vides ou si mal garnies ? Où avait-on jamais vu des boulangeries sans pain, des herbages sans bétail, des rivières sans poissons, ou, préférez-vous la poésie, des serres sans fleurs et des vergers sans fruits ?… Oui, l’Espagne était bien un pays fini. La France à ce point de vue, Dieu merci… On ne connaissait pas d’exemple d’un étranger débarquant dans une ville française de l’importance de Barcelone et réduit là où nous étions.

Aussi, tout en remontant la grande voie sur laquelle la circulation déjà s’était éclaircie, nous gémissions. Deux grosses femmes marchaient devant nous ; nous les dépassâmes sans y prendre garde. Alors, elles nous rejoignirent et commencèrent à nous parler. Nous nous étions arrêtés. Elles étaient l’une et l’autre d’une taille monstrueuse ; la tête de la plus extraordinaire était posée sur ses seins, ainsi — passez-moi cette expression qui la peint — ainsi qu’un petit melon sur deux citrouilles, elle n’avait point de cou ; enfin de sa gorge énorme sortait une voix de petite fille, et pour rire elle gloussait ! Nous nous montrions effrayés : « Mais l’autre jour, un Français est venu avec moi, susurra-t-elle. Alors vous n’êtes pas comme lui, vous n’aimez pas le gras ? » J’avoue que par leur horreur même ces monstres m’attiraient ; j’étais fort curieux de leur architecture. Mais Raymond m’entraîna… Nous avions tant rêvé des Espagnoles !

« Tu rentres. Bien. Allons nous coucher », dis-je à mon ami. Mais il remuait la tête avec une terrible énergie : « Non, non ! couche-toi si tu veux, moi, je ne puis pas. Je vais chercher encore cette maison que j’ai visitée autrefois. » Je le quittai donc en lui souhaitant bonne chance, et je rentrai à l’hôtel.

Je n’étais pas au lit depuis une heure et je songeais avec convoitise aux délices que Raymond devait goûter à présent, que j’entendis le bruit d’une clef dans sa serrure et sa porte s’ouvrit. (Sa chambre touchait la mienne.) « Est-ce possible ? pensais-je, comment ! si vite ! Ce ne peut être. Que signifie cela ? » Je cognai au mur afin d’avertir Raymond que je ne dormais pas. Alors il vint dans ma chambre. Je tournai le bouton de l’électricité, et je vis un garçon exalté, essoufflé, les yeux hors de tête, en proie à la plus grande surexcitation. « Que t’est-il arrivé ? » lui demandai-je. Il s’assit près de mon lit, et tandis qu’établi sur mon séant, j’étais tout oreilles, commença en ces termes :

« Mon cher, il m’arrive quelque chose de prodigieux, d’inouï, d’incroyable ! Tu sais combien peu j’étais disposé à rentrer. Eh ! bien, me voici ! — et… pur, mon ami, tout à fait pur !… Cette ville est ridicule, je pars demain matin. » Sa déclaration lancée, il s’arrêta et s’essuya le front, mais bientôt, il reprit sur un ton plus léger :

« En te quittant, je vais, selon mon intention, à la recherche de ce charmant asile qui jadis avait abrité mes fragiles amours. Je me souvenais d’une rue près d’une église ; je trouve l’église, je trouve la rue, laquelle était étroite, noire et déserte, une ruelle plutôt qu’une rue. N’importe, poussé par ce dieu sans raison qui vous dicte toutes les folies et qui vous donne tous les courages, je m’y engage. Mais toutes les maisons se ressemblent, surtout la nuit. Je regardais chacune, je n’en reconnaissais aucune. Et puis, il y a si longtemps !… Enfin, j’étais planté là, et je ne bougeais pas, j’essayais de ranimer ma mémoire et je tâchais d’apercevoir quelque détail qui me vînt en aide. Or, rien ne se révélait, les maisons demeuraient fermées, muettes, mystérieuses, et moi incertain. Enfin, sous la porte de l’une d’elles, je distinguai de la lumière et je ne sais par quels signes il me sembla qu’elle devait être celle que je cherchais. Je m’approchai. Toutefois, j’hésitais encore. Précisément, j’avise en face de cette maison une petite boutique, restée ouverte. J’y vais et j’interroge. Mais figure-toi qu’on me reçoit très mal. On est fort désobligé de ma question ; les sourcils se froncent, on dit qu’on ignore ce que je veux dire, et le ton, et l’air me font comprendre que ce qu’il y a de meilleur en somme pour moi, dans le moment présent, c’est d’abandonner toute recherche dans cette petite rue.

« Me revoici donc sur cette éternelle Rambla, encore dépité, encore furieux et amer, mais non découragé. Au contraire, les obstacles, toute cette mauvaise volonté du sort, augmentaient mon entêtement. Et puis, enfin, la voix qui parlait en moi, cette voix que depuis deux mois nous dédaignons, cette voix criait de plus en plus fort… Je prends donc une voiture et je me fais conduire de nouveau chez la grosse femme à la robe bleue. Elle était ravie de me revoir, naturellement, elle m’accable de compliments, elle me demande de tes nouvelles, mais… elle n’avait pas de nouveaux sujets. Même la brune fanée était partie, il ne restait plus que les deux créatures insignifiantes, tu sais : celle qui est une véritable vierge, et dont le Président de la République du Brésil…, et celle dont la plus grande fierté est d’enlever sa chemise.

« Je redescends, je reprends ma voiture et je retourne dans la première maison où nous étions allés tous les deux. Dans quel énervement, tu l’imagines… Eh bien ! encore vide !… Personne n’était venu… Je m’asseois dans le salon avec la dame si bien élevée que tu connais, et nous causons… Elle est très gentille, tu sais… Elle voyait mon état. « Mais j’y pense, dit-elle, pas loin d’ici, habite une femme. Peut-être pourrions-nous voir si elle se trouve chez elle. » Elle a mis un manteau et nous sommes allés jusque-là… Naturellement la femme était sortie. Alors nous sommes revenus. Nous avons attendu encore, ensemble, dans le salon. Toujours personne. « J’ai bien ici, m’a confié enfin cette dame obligeante, j’ai bien ici une femme, mais… je ne l’emploie plus ; elle m’aide plutôt. Elle est couchée, vous pourriez toujours la voir, si… par hasard… » Nous prenons une bougie et nous entrons dans la chambre de cette pauvre enfant qui dormait, s’éveille, ouvre des yeux hagards… Seulement, elle n’était pas bien du tout.

« A la fin j’ai murmuré à la dame : « Mais, vous, vous, si vous vouliez… » Elle a répondu avec son air si comme il faut : « Non, vous savez, je ne travaille plus. Non…, vraiment, non… »

« Je suis parti, confié par elle au sereno[3], car jamais je n’aurais pu me retrouver dans toutes ces petites rues ; le premier sereno m’a passé au second qui m’a repassé au troisième, et ainsi de suite jusqu’à la Rambla. Voilà. »

Raymond hochait la tête mélancoliquement.

« Et tu dis, malheureux ! fit-il en donnant un grand coup de poing sur mon lit, tu dis que ce peuple sait vivre avec volupté ! »

III

Le lendemain soir, nous prenions des glaces sur la place de Catalogne. Dans la journée, nous avions visité le port et Barcelonnette, puis, comme des Espagnols, nous nous étions assis avec des poses nonchalantes dans des fauteuils du Paseo de Gracia et nous avions regardé les équipages, les cavaliers et les femmes.

Le soir, cependant, nous étions assez maussades. Nous nous ennuyions. Tous les mendiants qui s’arrêtaient devant le café, cherchant à exciter notre générosité par leurs talents ou par leur misère, ne nous distrayaient plus ; ni les troupes d’aveugles qu’un borgne conduit, qui pincent de la guitare et dont l’expression du visage est touchante, ni les femmes chargées d’enfants, ni le cubain violoniste aux mines si comiques, ni le soldat manchot, décoré et habillé d’un uniforme troué, ne nous intéressaient encore. Nous avions envie de retourner sur la Rambla, de revoir son agitation nocturne.

Nous traversâmes la place et nous mêlâmes à la foule qui descendait vers la Colonne. C’était la promenade joyeuse qui suit le souper, les groupes gais, des femmes qui rient, et l’on sentait dans chacun le plaisir de vivre par cette soirée douce. Nous suivions le courant, marchant tranquillement, quand il me sembla reconnaître une personne qui nous précédait : ces hanches rondes, cette petite taille, cette grâce ? Mais oui, c’était la jeune fille qui se trouvait devant nous, l’autre jour, à la corrida ! Ce soir, une femme sans âge, de forme sphérique, laide, sans doute une de ses parentes, l’accompagnait. Je les montrai à Raymond, puis, nous pressant un peu, nous les dépassâmes. C’était bien elle : je retrouvais sous la mantille ses deux yeux de diamant noir.

La rencontre nous aiguillonnait. Nous nous rappelions, d’ailleurs, l’impression que, l’autre jour la demoiselle nous avait faite avec son air de décence, sa tenue parfaite, le ton pas engageant sur lequel elle s’était plainte du cigare de Raymond ; et nous la retrouvions avec une grosse dame qui, sans doute, était sa mère ; tout cela ne donnait guère d’espoir. Cette gracieuse beauté espagnole était probablement une honnête petite bourgeoise qui venait prendre un peu le frais sur la Rambla avant de s’endormir. Pourtant, comme nous n’avions rien de mieux à faire et qu’elle nous semblait fort jolie, nous décidâmes de voir.

Revenus sur nos pas, nous croisâmes l’ingénue et nous lui lançâmes une œillade qu’elle remarqua, puis nous suivîmes les deux femmes. Elles avançaient au milieu de la foule, doucement, en s’éventant ; au bout de quelques instants, la jeune fille se retourna ; et, bientôt, une seconde fois. Raymond devint enthousiaste.

« Elle est délicieuse, s’écria-t-il, délicieuse ! Suivons-les, ne les perdons pas » ; et il commença à parler de notre future conquête comme si elle était à lui ; j’observais que dans le partage il m’oubliait, mais je le laissais dire. Les deux femmes, cependant, savaient à présent que nous les suivions ; or, au lieu de s’en inquiéter, elles rapetissaient complaisamment leur allure déjà lente : je commençais à douter de la vertu de la belle afficionada. Bientôt, nous fûmes à même hauteur. Nous échangeâmes quelques coups d’œil, puis elles biaisèrent à droite et s’engagèrent dans une petite rue. La fausse Agnès tourna encore la tête pour voir si nous continuions à la suivre : « Maintenant, nous ne pouvons plus hésiter, dis-je à Raymond. Il n’y a pas de doute. Il ne reste donc qu’à traiter l’affaire ; parle-leur, toi qui sais leur langue ». Et nous quittâmes aussi la Rambla. La charmante petite allait modestement au côté de cette grosse boule trottinante que nous avions prise d’abord pour la madre et qui n’était sans doute que la tia[4]. Les lumières des boutiques les éclairaient à leur passage, la rue était parlante et animée ; on y respirait la chaude nuit d’été : toutes sortes de gens y circulaient ; des commères bavardaient sur le pas des portes. Nous avions peu à peu rejoint celles que nous suivions et nous marchions à un pas derrière elles, sans leur parler.

Arrivées en face d’un grand monument sombre qui s’allongeait sans fin dans la nuit, elles entrèrent dans le couloir d’une maison ; là, elles s’arrêtèrent. Nous pénétrions derrière elles : « Peut-on monter ? » demanda Raymond à la tia, et sur un signe de consentement, nous emboîtâmes le pas dans un escalier gras, étroit et misérable.

Toute cette aventure me ravissait ; je lui trouvais un haut goût exotique. Je ne revenais pas de la mine honnête de la fillette, et cet usage de se faire accompagner dans la rue d’une personne d’apparence respectable pour y exercer son commerce équivoque, me paraissait d’un raffinement et d’une élégance délicieux. Enfin, je me rappelais l’air qu’elle avait l’autre jour aux arènes avec ce jeune homme qui semblait son frère et quand j’étais à mille lieues de supposer qu’elle pût être d’un abord si facile… Il ne me serait jamais venu à l’esprit, alors, de rien tenter contre elle… Et voilà que nous montions derrière sa jupe dans cet escalier gras ! Je jouissais parfaitement de ma surprise, de l’aventure imprévue, de sa nouveauté, enfin de toutes ces choses étrangères, et, de plus, j’étais curieux de l’intérieur où l’on nous menait ; j’avais en somme un vif plaisir.

Nous voilà à l’étage ; la vieille pousse une porte ; nous entrons dans un corridor long et vide. A gauche une pièce éclairée ; on pouvait à travers la porte vitrée couverte d’un rideau blanc, distinguer une vieille femme assise dans un fauteuil ; il me sembla entendre une voix d’homme. La tia avait allumé une lampe, elle nous précédait dans le corridor… Nous arrivâmes à une petite chambre, et elle nous fit signe de nous mettre avec la fillette sur un canapé.

L’endroit était pauvre : un papier maculé et déchiré recouvrait le mur, une petite toilette dont un pied était raccommodé se tenait humblement dans un coin ; sur une table qui occupait le milieu de la pièce, des fleurs en papier, poussiéreuses, attendaient on ne sait quoi dans un vase ébréché. Les carreaux du sol étaient jonchés de bouts de cigarettes. Enfin, au plafond, pendait un bec de gaz que la tia alluma et qui fit son petit sifflement et sa vilaine lumière. On découvrit une alcôve où un lit, drapé de minces rideaux d’une couleur passée, paraissait innocent.

La vieille s’était assise dans un fauteuil en face de nous. Elle était posée là comme un tas au sommet duquel on aurait planté une tête, une tête singulière de femme chauve et moustachue, avec des yeux à fleur de visage qui souriaient d’un air bienveillant et endormi et qui ne disaient rien. Parfois, la tête se tournait et on aurait dit qu’elle se balançait, d’un mouvement semblable à celui des mignons magots chinois dont le chef branle.

Notre ingénue s’était placée entre Raymond et moi, je caressais sa petite main brune. Raymond, j’ignore pourquoi, faisait semblant de ne connaître que quelques mots catalans, sans doute par caprice, ou bien afin de saisir les propos que les deux femmes auraient pu échanger à notre insu. Nous possédions déjà le nom de la belle : c’était Rosita… Rosita nous regardait comme on regarde des gens que l’on reconnaît sans pouvoir se rappeler ni où ni quand on les a rencontrés. Raymond lui dit que c’était à la corrida, l’autre soir ; ce souvenir avec le détail du cigare l’amusa. Elle se reportait probablement à l’impression qu’elle avait éprouvée en nous entendant parler français derrière elle, et elle trouvait drôle de nous avoir revus si vite. Elle se mit alors à parler avec volubilité à la tia, qui balança la tête d’un air aimable.

Une chose en moi avait vivement frappé Rosita, c’est que je portais des souliers de chamois gris : elle en portait aussi. Cette coïncidence lui ayant semblé remarquable, elle en avait tout de suite fait part à la tia, laquelle, abaissant avec complaisance ses regards sur mes extrémités, pépia, à leur aspect, de satisfaction… Il devint bientôt évident que Rosita s’intéressait davantage à moi qu’à Raymond… J’attribuais cette circonstance à ce que Raymond l’étonnait moins : il est en effet noir de peau, barbu et de regard farouche : d’abord, sur sa mine, elle l’avait cru catalan ; puis, après ses dénégations, elle avait décidé qu’il était castillan, mais un Castillan lui offrait peu de mystères et elle se tournait vers moi qui lui dévidais tout un écheveau de jolis compliments français auxquels elle ne comprenait goutte, ce qui la faisait rire aux éclats. Que diu ? que diu ? demandait-elle à Raymond, lequel devait traduire mes galanteries, sans en tirer d’autre profit que de la voir me remercier d’un : Muchisimas gracias, señor, plein de gentillesse.

Encore que mon pauvre ami fût tout déconfit de la tournure que prenaient les choses, il n’en voulait rien laisser paraître : il était aimable pour tout le monde, y compris la vieille. Cependant, sans que ni l’un ni l’autre de nous deux n’eussions rien dit, au bout d’assez peu de temps, il se trouvait comme sous-entendu que c’était moi qui étais venu pour la Rosita ; c’était à moi qu’elle s’adressait, c’était moi dont elle s’occupait, moi son ami, moi son futur amant. Et voilà Raymond voué encore au célibat !… Heureusement que la tia conservait assez de présence d’esprit, à travers son demi-sommeil souriant, pour s’informer si l’autre señor ne désirerait pas connaître lui aussi una doña molt maca. A quoi Raymond répondit avec feu que c’était là précisément le plus vif objet de ses désirs. La vieille l’engagea à attendre un peu, car une femme extrêmement belle ne manquerait certainement pas d’arriver bientôt.

Nous attendîmes. Pour moi-même, ce n’était point pénible : déjà je prenais quelques acomptes sur les plaisirs que la Rosita devait bientôt m’offrir, je la caressais, je l’embrassais ; sa grâce souple de jeune animal, le sourire de tout son visage et ses jolis mouvements me ravissaient. Toujours muette, la vieille suivait nos jeux de l’air attendri d’une bonne femme qui regarde les ébats de ses petits enfants. Raymond nous avait cédé tout le canapé s’y jugeant désormais inutile ; il avait pris une chaise et il inspectait les êtres d’un œil morne. Je m’apaisai par égard pour sa mésaventure, et je me mis aussi à attendre avec sérieux, immobilité et patience… Maintenant, tous les quatre, nous attendions, sans parler ni bouger, comme dans le salon d’un dentiste. Le temps passait. Le bec de gaz faisait son petit sifflement dans le silence. Chacun suivait obstinément les bruits qui montaient de la rue. La tia sourit vaguement vers Raymond et elle dit : « Qui espera desespera. » Je demandai ce que cela signifiait : « Qui attend se désespère », me traduisit Raymond… Puis le silence recommença. Rosita balançait ses jambes dans le vide comme une petite fille qui s’ennuie, cela faisait un bruit de jupe. Je regardais la table, le bec de gaz, la tia, la toilette, enfin le lit, ce lit où mes noces avec la Rosita se consommeraient et que, pour une aussi belle fête, j’aurais souhaité plus luxueux.

Nous ne parlions point, et ainsi, tranquilles et muets, nous attendions la belle Espagnole qu’une vieille femme avait promise à Raymond.

On entendit enfin s’ouvrir la porte. Au bruit la tia se leva et sortit dans le couloir. Elle revint bientôt, suivie d’une forte fille au visage épanoui, et qui contrastait tout à fait avec la Rosita mignonne et menue. Cette heureuse créature s’assit sur les genoux de Raymond qui l’examina en souriant : elle souriait aussi… La vieille suivait tous les regards de Raymond avec une forte attention ; sa tête accompagnait chaque geste comme celle d’un petit chien guettant une friandise qu’on a dans la main. Enfin la forte fille se leva et sortit. Alors la tia tendit si vivement son visage du côté de Raymond, et avec un tel air interrogateur, qu’elle m’amusa fort. Mon ami lui fit mille compliments sur sa doña maca. Mais la tia distinguait bien qu’elle ne lui plaisait qu’à moitié. Moins grasse ? fit-elle simplement… Raymond assura que la personne était tout à fait de son goût. Puis il se leva en annonçant que nous reviendrions demain soir à huit heures et demie. Nouvelle qui consterna Rosita. « Demain ! demain ! Demain ! Pourquoi pas ce soir ? » disait-elle, et elle faisait une petite moue délicieuse ; sans doute elle croyait que nous ne reviendrions pas. Et si je n’avais pas su à quoi m’en tenir sur la cause réelle de son insistance et de son désappointement, j’en aurais été flatté ; la vieille, elle, plus perspicace, ne témoignait aucun mécontentement, elle avait compris que nous reviendrions. Pour la nit ? demanda-t-elle, et à notre assentiment, elle nous regarda avec considération. Puis on débattit le prix qui fut fixé à quatre douros la pièce, et nous sortîmes.

J’avais vu que la compagne qu’on avait offerte à Raymond ne lui convenait aucunement, et que c’était la raison qui l’avait décidé à renvoyer à demain un festin si attendu et pour lequel son appétit était si aiguisé. Cette fille était en effet banale, et sans sa fraîcheur et son apparente santé, elle ressemblait à toutes celles que nous aurions pu rencontrer dans n’importe quelle ville d’Europe : son sang espagnol ne sautait pas aux yeux, et puis elle était d’une telle complaisance indifférente qu’on ne trouvait plus aucune raison de la désirer : elle était vraiment trop prête à réaliser tous vos désirs, — et non seulement les vôtres !

Pour moi je préférais ne point m’aventurer à passer la nuit seul dans une maison inconnue en pays étranger et chez des gens équivoques. Je m’y serais trouvé bien désarmé dans le cas d’une tentative quelconque. C’est cette réflexion qui m’avait fait suivre Raymond dans sa retraite.

Dehors je lui offris hypocritement la Rosita, mais il tint à honneur de ne pas l’accepter : c’était ce que j’attendais ; — seulement il aggrava son refus en ajoutant véhémentement qu’elle ne lui plaisait pas. Ce virement de goût subit ressemblait à du dépit ; cependant je ne le remarquai point tout haut, afin de ne pas accentuer la mauvaise humeur de mon ami, et pour me garder de tirer vanité grossièrement d’une victoire que je ne devais en somme qu’à mes joues glabres, à mon ignorance du catalan et à ma chaussure.

J’engageai alors Raymond, puisque la Rosita ne lui agréait plus, à prendre la forte fille que la tia lui avait présentée. Je la lui vantai avec conviction comme si je l’avais trouvée tout à fait plaisante. Il se borna à me répondre qu’elle ne l’intéressait pas. Me voilà embarrassé, car d’un côté je tenais à la Rosita, mais d’un autre je craignais de passer la nuit chez elle, si Raymond n’y couchait aussi. Pour le décider à la forte fille, je fis valoir cet argument : Il ne pouvait m’abandonner, je courrais des risques seul au milieu d’inconnus dont j’ignorais le langage… Cela ne le détermina point. Il s’écria qu’au contraire, il n’y avait aucun danger, la rue étant très fréquentée, et la chambre donnant sur la rue ; je ne me laisserais pas égorger sans jeter un cri : or, je n’avais qu’à appeler et l’on m’entendrait… La Rosita me tenant, cette raison me convainquit assez facilement ; j’arrangeai seulement de ne porter là-bas ni montre, ni bijoux, ni argent : ainsi en admettant que la maison de la tia fût un vrai repaire de bandits, du moins on ne m’y enlèverait pas grand’chose. Une fois la résolution prise, je fus impatient du moment de l’exécuter, attendant imprévu et sensations singulières d’une nuit passée chez des gens qui ne me comprenaient point, près d’une enfant avec qui je ne pourrais pas échanger deux paroles.

IV

Le lendemain soir, à l’heure fixée, nous étions chez la tia. Raymond lui annonça qu’il avait la migraine et que cette nuit je resterais seul chez elle. Elle ne fit pas une objection, et demanda seulement avec un visage inquiet si Raymond souffrait beaucoup. Elle nous prenait certainement pour des étrangers d’importance, à tous les caprices desquels il faut se plier, car il y a toujours plus à gagner avec eux, en ne les contredisant point ; sans doute elle comptait par sa bonne grâce s’attacher notre clientèle.

Nous voulûmes voir Rosita. Elle finissait de dîner. La tia l’appela. Elle vint en camisole, débraillée, dans une tenue où se reconnaissaient toutes les habitudes d’une existence irrégulière. Nous annonçâmes à la tia que nous voulions emmener sa protégée prendre du café avec nous. La Rosita fit un peu la grimace, il fallait s’habiller, et elle était paresseuse ; cependant elle ne songea point à résister, se sachant à nous, — et puis la tia l’encourageait de l’œil : elle disparut donc pour aller s’apprêter, mais qu’elle n’eût obéi qu’avec une demi-passiveté nous parut agréable… Il est fâcheux d’avoir des esclaves trop soumis, on n’a la joie de se sentir le maître que s’ils ne vous cèdent qu’après une défense… Rosita revint au bout de quelques instants parée de sa jupe de satin noir et de son corsage blanc, et la mantille sur ses cheveux. Et au moment où j’écris ceci, je la vois vraiment rentrant dans la chambre, je vois le geste de la tia qui se tourne vers elle pour examiner si elle est bien, je la vois, elle, qui se laisse regarder en souriant, et en même temps j’entends le bruit de la Calle Hospital, sur laquelle donne la maison, monter par la fenêtre ouverte… Rosita a un grain de beauté très noir sur sa joue mate, ses yeux sont durs et vifs comme un charbon brillant, elle possède un petit nez joli et un sourire gai comme le bruit d’un ruisseau, ou comme un rayon de soleil sur l’herbe, enfin comme toute chose heureuse avec simplicité ; c’est une petite âme contente telle que si elle vivait parmi des anges. La vieille lui demande pourquoi elle a mis cette mantille. Et Rosita répond qu’elle est moins jolie que l’autre, mais moins chaude. Et maintenant la vieille nous regarde tous les deux debout, et le barbu Raymond près de nous, elle sourit d’un air charmé et elle dit en remuant la tête avec bonhomie : « El papa et elle matrimono… » Et cela n’est pas ridicule. Il n’y a sans doute qu’en Espagne qu’une entremetteuse peut montrer avec sincérité un pareil amour de la famille… Quand nous avons passé la porte, elle m’a flatté le dos d’un petite tape amicale et familière.

Sur la Rambla, nous marchons au milieu de la foule ; je tiens Rosita par le petit doigt, je me régale, dans cet air chaud, sur cette avenue vivante, d’être au côté d’une femme qui porte une mantille, qui s’évente, et qui parle d’une voix rauque. Elle parle, j’écoute et je ne comprends pas. Mais Raymond lui répond. De temps en temps, je prie qu’on me traduise la conversation. Seulement, bientôt, je me sens un peu exilé, et voilà qu’il m’apparaît très singulier de posséder une fille à laquelle je ne puis pas même dire qu’elle a de jolis yeux… Cependant c’est elle qui m’a choisi : cette petite Rosita recherche donc des sensations particulières ?

Au café, elle est charmante ; elle me sert, elle sucre mes boissons, elle y presse du citron, elle ne veut pas que je fasse rien : la femme doit servir l’homme, l’homme doit se laisser servir en fumant paisiblement et sans accomplir un geste inutile. Je m’accommode de cette façon de comprendre les devoirs, et je la regarde avec plaisir s’agiter gracieusement. « Petite fille à la mantille tu me plais infiniment ; tu es exquise, je regrette de ne pouvoir pas te le dire en ton langage et avec de jolis mots qui te chauffent le cœur. Mais vois comme je te souris ! Tu me plais, et l’idée de te posséder tout à l’heure me rend fort heureux ; tu verras, ô petite sauvage, que le Français n’est point remarquable seulement parce qu’il n’est pas noir de peau et parce que ses souliers sont en chamois gris, mais parce que en outre il s’entend à la volupté… »

Raymond nous accompagna jusqu’à la maison.

Tandis que Rosita me précédait dans le couloir, d’un geste furtif je passais à mon ami ma montre, ma bague et ma bourse. Puis Raymond nous ayant souhaité une bonne nuit partit. J’étais seul maintenant, seul dans une maison dont les habitants ne savaient dire que des mots pour moi dénués de sens, et desquels il ne m’était pas possible non plus de me faire entendre. Cependant j’y venais dans un but connu, déterminé d’avance, je ne voyais donc guère quel embarras j’avais à craindre.

Je n’en rencontrai point, en effet. La tia m’accueillit avec son air maternel. Elle s’enquit de la migraine de Raymond, ce que je devinai à sa pantomime : elle lissait son menton pour désigner Raymond par sa barbe, puis touchait son front pour signifier le mal. Je la rassurai par des mouvements de tête et d’yeux qui manifestaient que la douleur n’avait pas augmenté.

Là-dessus nous passâmes dans la chambre ; la tia et, avec elle, une autre vieille que je n’avais pas encore vue arrivèrent et se mirent à préparer le lit… Rosita se déshabillait. J’étais assis dans un fauteuil, je fumais une cigarette et je souriais d’un air aimable, puisque je ne pouvais pas parler.

Les vieilles étaient sorties… Seul avec ma jeune compagne, je m’intéressais à ce qui se trouvait sous sa jupe et sous son corsage et qu’elle retirait peu à peu. C’était plusieurs jupons blancs très empesés et qui lui donnaient ces hanches rondes qu’elle avait de commun avec toutes les autres Espagnoles que je voyais dans les rues, puis un corset très peu serré où son torse souple et ses seins mignons de jeune fille étaient à l’aise.

Elle se trouva en chemise. Sa peau très brune s’opposait vivement à la blancheur éclatante du linge : on eût dit une petite négresse ; agile et de mouvements parfaits, avec des lèvres rouges et des dents blanches ; il y avait je pense du sang maure dans ses veines… Il faisait chaud : elle se mit nue, et elle allait et venait dans la chambre, sans pudeur ni impudeur, insouciante et très jolie.

Alors je la pris dans mes bras et je la caressai. Elle me disait des choses gentilles et incompréhensibles. Puis j’emportai sur le lit cette petite bête innocente, et je sus qu’elle avait eu raison de me choisir et que point n’est besoin de paroles pour bien s’accorder en faisant l’amour. Je n’avais qu’à regarder ses yeux et sa bouche pour deviner tous ses désirs, et, si je l’étreignais, son mignon corps qui se cambrait et m’enlaçait disait tout ce qui se passait dans sa vie et ce que nul mot n’aurait pu m’exprimer mieux. Rosita, petite chair brûlante, tu le savais bien que la parole n’est faite que pour énoncer des idées, et qu’elle est superflue ou vaine pour se transmettre des sensations.

Il faisait lourd. La sueur nous mouillait. Par les fenêtres grandes ouvertes, j’entendais dans la rue des gens passer et parler leur langage inconnu… Je ne voulais pas dormir, car, de temps en temps, à l’autre bout de l’appartement, je distinguais une voix d’homme… J’enlaçais la Rosita, et je sentais dans ses cheveux une odeur d’épices. De tout cela étrange, lointain et différent, je jouissais.

Quand nous ne nous embrassions pas, c’est alors que la parole nous faisait faute. Mais nous essayions tout de même d’entamer une conversation. En comptant sur ses doigts elle me dit son âge qui était dix-sept ans. Puis je lui fis savoir par gestes que jamais je n’avais dormi avec une femme si brune… Mais les sujets de conversation par ce moyen sont assez rares. Et on les épuise vite. Pour ne pas rester à court, nous nous enseignions maintenant le langage de nos pays respectifs. Je désignais ses yeux et je disais : Les yeux, elle disait : Ochos. Puis son nez, et elle : Al nas ; sa bouche : la boca ; ses seins : las tetas ; et son ventre : la panxa ; et ses jambes : las camas, et ses mains : las mas… Ensuite je lui disais qu’elle était jolie : O hermosa, ô mignoneta !

Parfois on entendait dehors un claquement de mains, c’était quelqu’un rentrant qui appelait le sereno ; celui-ci avec son bruit de clés, arrivait en courant.

Rosita se mit à chanter, je l’écoutai en extase. Jamais les chansons espagnoles si violentes et si sauvages, et où toute l’âme de la race crie, ne m’ont autant saisi. Elle jetait des paroles, de sa voix rauque, et passionnément je l’écoutais. Quand elle avait fini : Mira (regarde), disait-elle, et elle m’envoyait un baiser ; — je l’embrassais alors avec une passion doublée de tout ce que j’avais senti vivre dans sa chanson.

Elle voulut que je chantasse aussi. Je lui dis une ou deux chansons de café-concert, les plus connues et les plus populaires. En répétant cela après l’avoir écoutée, j’étais honteux de ce qui se chante chez nous, de ces pauvretés et de cette mélodie niaise. Mais elle, elle ne s’en lassait pas, elle trouvait cela beaucoup plus beau que ce qu’elle avait chanté. Elle voulait que je continuasse toujours. Et elle me demandait : « Canta, canta… canta, toi. »

… Il y eut une discussion dans la rue. J’épiais… Quand nous ne causions pas, je regardais le bec de gaz qui brûlait au milieu de la chambre… Elle me disait : An qué pensès ? Je répondais : Nada… Alors elle voulut me dire une phrase très longue à laquelle je n’entendis goutte. Elle la recommençait, elle cherchait une façon de se faire comprendre. Et je ne saisissais point. Compren ? compren ? disait-elle. Et moi : No. Elle hochait la tête d’un air désolé : Ah !… quès mal da no entendre pas el francès, quès mal !…

Un coq chanta. Il était très tard, — ou très tôt. Dans la rue on n’entendait plus rien ; toutes les maisons dormaient. La voix de l’homme qui parlait hier soir à la tia s’était tue. Comme il ne m’était encore rien arrivé, je me rassurai… Et je m’endormis.

… Quand je me réveillai, il faisait grand jour, il y avait beaucoup de tapage dehors. La petite Rosita dormait doucement près de moi. Rien dans la chambre n’était troublé. Mes vêtements pendaient à leur place. J’étais décidément chez une honnête tia.

Je me levai. Je m’habillai. Je retrouvai les douros dans ma poche, et je les alignai sur la table.

Rosita qui s’était levée, fit rebondir les grosses pièces et les rattrapa dans sa main, comme on fait en Espagne pour éprouver la bonté de la monnaie. J’aurais voulu lui donner autre chose, pour la remercier particulièrement de m’avoir départi tant de plaisirs, malheureusement, à cause de ma précaution je n’avais guère dans mes poches qu’une quarantaine de sous en menue monnaie. Je les lui offris en m’excusant par gestes du peu. Mais à cette idée que je n’avais rien d’autre sur moi elle fut saisie de compassion, et elle me rendit exactement dix-neuf sous, en me suppliant de les accepter. J’ai trouvé cela adorable, et ces dix-neuf sous je les ai mis dans mon gousset en bénissant le Seigneur d’avoir créé une enfant divine comme la Rosita, et de m’avoir permis de la connaître.

Je partis. Elle me donna un baiser exquis, un baiser d’enfant amoureuse. Dans le couloir je rencontrai la tia en corset, ce qui était un spectacle invraisemblable et qui mit le comble à mon bonheur. Elle me salua d’un sourire et d’un buenes maternel.

V

La nuit suivante, nous quittâmes Barcelone par mer.

Raymond avait à la fin trouvé quelque apaisement chez la dame bien élevée que nous avions visitée l’autre soir.

Le bateau se mit en mouvement à quatre heures ; l’aube blanchissait le ciel. Je m’étais réveillé en sentant que nous n’étions plus immobiles, dressé sur ma couchette je regardais par le hublot les quais défiler lentement le long de l’eau livide et morte. Le port entouré de ses portiques passait devant moi ; les lourds navires, amarrés à côté les uns des autres, se succédaient. La colonne de Christophe-Colomb parut, triomphale, se détachant sur le ciel clair. Puis ce fut Montjuich, dressant sa masse énorme au-dessus de la ville. Enfin, ayant longé les jetées, nous passâmes le phare et nous entrâmes dans la mer libre… Alors, ne voyant plus par mon hublot qu’une plaine glauque et mouvante, je me rallongeai sur ma couchette.

Août-septembre 1903.

Notes in this chapter

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