LE CHALET DANS LA MONTAGNE
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I
Nous avions quitté La Grave vers cinq heures. Onze kilomètres seulement nous séparaient du col du Lautaret, mais, avec la côte continuelle de cette route de montagne, les chevaux ne pouvaient aller qu’au pas, et nous arriverions tout juste avant la nuit. La route longe un précipice au fond duquel la Romanche roule ses eaux bouillonnantes ; de l’autre côté du torrent, c’est le glacier de la Meije vous écrasant de son énormité, majestueux, et dont les surfaces de neige éternelle supportent le ciel.
Je me trouvais dans une voiture publique, un de ces cars alpins qui font tout le Dauphiné et qui rendent de si grands services. On était en été. Les autres voyageurs se déplaçaient comme moi par plaisir ; nous échangions nos réflexions, tous tombaient d’accord pour s’émerveiller de cette route qui, partant de Vizille, s’élève au Galibier, à 2.658 mètres d’altitude, par un long ruban de douze lieues à travers les plus beaux glaciers du Pelvoux… J’allais me reposer deux jours à l’hospice du Lautaret, puis je redescendrais par la Maurienne à Saint-Michel où je prendrais le train pour Modane ; à Modane, j’avais rendez-vous avec un ami pour entrer ensemble en Italie et y voyager. Avoir vingt ans et être en voyage, quel bonheur ! Aussi j’étais certainement le plus enthousiaste des passagers.
Nous roulions, lentement… A un certain endroit la Romanche nous abandonna pour se perdre dans une gorge ouverte tout à coup dans la montagne : nous traversions un plateau formé de mamelons dont le maigre gazon était parsemé de fleurs sans parfum, aux formes farouches, aux couleurs indécises, qui ne viennent que sur les sommets… Puis ce fut une courte pente. Un clocher apparut, et l’on dépassa un village misérable…
Cependant le ciel s’était couvert de nuages, et, malgré la proximité des neiges, l’air étouffait. Des brumes s’effilochaient, traînant sur la montagne ; par places, elles cachaient tout, puis là-haut, là-haut, elles se trouaient et l’on apercevait un pic ; on ne s’expliquait pas qu’il appartînt à la terre.
Aucune maison ; nul passant ; le pays désert comme au bout du monde. On ne voyait rien d’humain, mais seulement des roches, de l’herbe jaune, de la glace et des nuées. On n’entendait que le bruit des cascades dans un silence lourd et inquiétant. Les nerfs étaient tendus par l’expectative de l’orage.
Il éclata ! Les chevaux abordaient les lacets de la côte au bout de laquelle s’élève l’hospice. Tout à coup, des trombes d’eau furent précipitées du ciel déchiré, une rafale passa, soulevant et arrachant nos bâches ; trempés en un clin d’œil, nous courbâmes le dos, terrifiés. Les chevaux s’étaient arrêtés, ils hennissaient, la crinière flottante, et cambraient leurs jarrets pour résister à la tempête. Puis, sur l’insistance du cocher, ils se remirent en marche, traînant une voiture gémissante et qui tanguait comme une barque… Quand nous arrivâmes, il faisait nuit. Un coup de vent nous porta jusque devant l’hospice et nous débarquâmes au bruit du tonnerre.
Sous une sorte de hangar, encombré de malles et de valises, des gens se pressaient dans le noir. Au fond l’on voyait des lumières. Cela semblait vaguement un quai de chemin de fer ; c’était un brouhaha et un remuement d’ombres qui se penchaient vers les arrivants.
Je passai sous ce hangar et je me précipitai au bureau pour me faire donner un lit, ce qui fut laborieux, car l’hospice était plein. J’obtins cependant, dans un vaste chalet en sapin où l’on me conduisit, une belle chambre, mais elle se trouvait sous le toit ; il y pleuvait, et l’on avait cloué la fenêtre parce qu’elle fermait mal ; néanmoins je m’estimai heureux, car tels de mes compagnons de voiture n’étaient pas encore logés et je les entendais dans les couloirs du chalet, discuter avec l’hôtelier. Un peu ahuri par cette étape et par cette arrivée, tout mouillé, je me mis en devoir de me changer pour descendre à la table d’hôte.
… En bas, je tombai en plein désordre. L’affluence inattendue des voyageurs affolait les maîtres et le personnel. Les salles à manger étaient combles, et tout le monde n’avait pu se placer. Il allait falloir servir un second dîner.
Où me fourrer pour l’attendre ? — je regagnai le grand chalet d’où je venais. Il comptait deux étages ; n’ayant rien à faire dans ma chambre, je m’arrêtai au premier. Dans le couloir qui était large, on avait placé en face de l’escalier une table et un fauteuil d’osier. Je m’enveloppai de mon plaid, et, ma casquette de voyage enfoncée sur les yeux, m’assis. Une lampe à pétrole accrochée au mur éclairait à peine, perdant sa petite lumière dans ce boyau profond.
J’entendis bientôt un pas léger. On montait. Une femme, que dans cette presque obscurité je devinai souple et gracieuse, parut : elle eut un mouvement de surprise en voyant tout à coup dans le fauteuil ma silhouette informe et inattendue ; puis elle passa et entra dans la première chambre ; — elle ressortit peu après et redescendit… Je songeai en souriant à l’étrange aspect que j’avais dû lui présenter, tassé, masse immobile et sombre, dans cette galerie déserte ; je me flattais d’avoir au moins frappé l’esprit de l’inconnue…
Mais le premier dîner devait sans doute tirer à sa fin, je retournai à l’hôtel… Je m’installai à une table que pour la circonstance, à cause de la presse, on avait dressée dans une petite pièce assez sale qui ordinairement servait de débarras, à en juger par l’imposante famille de petits bancs, tous les petits bancs de la maison, et l’armée de bouteilles vides qu’on découvrait dans un coin. Un maître d’hôtel au plastron couvert de taches faisait circuler précipitamment le saumon sauce verte, les poulardes et le filet, et je subissais d’une oreille distraite les récits prévus de mes voisins.
Le repas terminé, j’allai fumer un cigare sous le hangar de l’arrivée, où l’on servait le café. J’étais surpris de trouver une telle foule au milieu d’un désert. Ce va et vient, cette vie, cette animation, tout à coup, en plein col du Lautaret, dans la grande montagne, dans un endroit de plus de deux lieues distant de toute habitation, offrait quelque chose de paradoxal que je savourais philosophiquement. Le plastron maculé versait le café. J’avais sous les yeux le plus singulier mélange d’individus qui se puisse rencontrer ; tout était venu camper dans cet hospice : des gens en smokings et vernis comme dans un hôtel d’Aix, à côté d’intrépides marcheurs en vestes à ceinture, bas épais, souliers ferrés, et de calicots en flanelle comme à la mer, des clubmen, des boutiquiers en vacances, de jeunes Anglais, des Allemands à lunettes, deux curés…
Des groupes s’étaient formés, on bavardait. A côté de moi, trois messieurs et deux dames parlaient de la dernière pièce de Capus. Un peu plus loin, un homme à gros souliers expliquait comment on devait aborder le Mont-Blanc. Ailleurs, un personnage, la boutonnière fleurie d’une rosette verte, disait qu’on pourrait bien faire un écarté, et les deux curés s’entretenaient de M. Combes.
Ce que j’avais pris tout d’abord pour un hangar était une terrasse couverte placée devant la maison et protégée par deux ailes dont l’une abritait le salon, l’autre la salle à manger. Je compris la disposition de tout cela le lendemain au jour. Devant la terrasse passait la route ; deux grands chalets s’élevaient en face, et, à droite, des remises ; entre ces diverses constructions, la route élargie formait comme une place : elle arrivait de droite en montant, passait, puis filait en redescendant à gauche. L’hospice-hôtel était donc bâti sur une éminence… A l’origine, il n’existait qu’une maison ici, on y hospitalisait les voyageurs. Puis ces derniers étaient devenus si nombreux que l’unique maison s’était augmentée des deux chalets et l’hospice du col du Lautaret transformé en hôtel.
Maintenant il faisait beau, des étoiles, mais c’était une nuit sans lune. Sur la place, des ombres allaient et venaient ; quand elles se montraient devant nous, elles s’éclairaient un peu, puis elles replongeaient dans le noir.
J’avais bu mon café, les conversations continuaient à manquer de surprise, je quittai mon fauteuil et me dirigeai vers le vestibule où je voyais de la lumière et du mouvement. Là se trouvait un placard où étaient disposées toutes les lettres des voyageurs ; on l’entourait, chacun regardait s’il n’y avait rien pour lui. Je revis mon inconnue de tout à l’heure. Elle était charmante, comme je l’avais devinée dans la pénombre, élancée et gracieuse ; devant la glace, elle arrangeait sur ses cheveux un léger fichu de mousseline rose ; une robe de ville de tulle noir faisait valoir la souplesse de sa taille. Je me demandai si elle était seule. Autour d’elle personne ne paraissait la connaître, mais je remarquai près de la porte quelqu’un qui ne la perdait pas de l’œil : un gentleman à culottes courtes, à beaux mollets, grand, face insolente de bel homme professionnel, un peu mûr cependant et la peau détendue.
Avant de me coucher, je me décidai à aller comme les autres faire les cent pas devant l’hôtel, ce qui paraissait être ici l’habituelle et l’hygiénique distraction d’après dîner. On ne soupçonnait pas le voisinage des montagnes, tout était obscur ; mais en s’éloignant un peu de la terrasse, on entrait dans un grand silence et dans une paix profonde. J’allais et venais, les mains dans mes poches, un peu vite, car il ne faisait pas chaud ; je croisais des gens qui parlaient de cures d’air, de traitements et de médecins. J’aperçus la jeune femme au fichu rose, elle était décidément seule, elle marchait en chantonnant d’une voix douce et jolie. Je ne sais pourquoi j’arrêtai aussitôt dans mon esprit que c’était là une actrice, sans doute à cause de sa robe noire qui m’avait d’abord donné l’impression d’être un peu théâtrale pour cette simple halte, et parce que maintenant elle chantait. J’eus envie de lui parler, je la suivis, mais elle ne s’écartait pas de la terrasse, et nous étions entourés. Je la perdis un instant et ne la retrouvai plus. Puis je crus la reconnaître, assise sur le talus de la route et causant avec l’affreux bel homme un peu mûr.
II
Le lendemain, je descendis de bonne heure.
Le temps était magnifique, on était enveloppé par le merveilleux spectacle des montagnes dans le ciel pur. Je m’éloignai de l’hôtel à travers l’herbe humide. Des deux côtés, les énormes chaînes m’escortaient, à droite couronnées de glace éblouissante, à gauche, au contraire, formant une muraille de roc aride, desséché, rose à cause du soleil matinal, représentant à mes yeux quelque mont africain. Le col est parsemé de petites bosses élevées de dix ou douze mètres ; je gravis l’une d’elles et, de là-haut, je découvris à mes pieds tout le fond. Quelle solitude, quelle paix, quelle grandeur, quelle beauté ! Je contemplais l’étendue verte, le rocher noir, les espaces de neige, ce désert immense et rempli de soleil, et je sentais mon âme s’épanouir. Loin d’une existence factice, respirer au milieu de la lumière, dans l’éternelle vérité des choses ! j’avais envie de chanter, de chanter à pleine gorge. Ivre, ébloui, je n’étais plus, comme un sauvage, qu’élans d’amour pour tout.
Je m’étais étendu, je mâchais rêveusement la tige d’une petite fleur, et je me laissais pénétrer par la farouche allégresse de la vie énorme et immobile qui m’entourait. Mon regard courait sur la crête des monts, glissant sur les mares et les cuvettes de neige, volant vers les flocons accrochés aux aspérités, tombant sur la glace collée aux pentes. Je considérais la montagne, ici comme une échine de bête, et là comme une mamelle, lourde tour ailleurs, plus loin lame effilée. Puis mon regard montait jusqu’au sommet, et je rêvais à là-haut, là-haut !…
Redescendu, je retrouvais les petites maisons tapies sur le bord de la route, au milieu du col ; la route venait de là-bas et s’en allait là-bas ; on passait, les petites maisons regardaient : elles regardaient passer qui venait de loin, qui s’en allait loin et qui ne reviendrait jamais. Trois maisons perdues dans un col entre deux montagnes.
Je suivais de l’œil une voiture. Depuis une heure elle avait abordé la côte que l’hospice domine, et elle semblait toujours à la même place, tournant, suivant patiemment les lacets.
Que tout cela était calme ! que tout cela reposait, purifiait !
Beaucoup de monde sur la terrasse quand je revins ; un grand monsieur maigre et voûté faisait de l’esprit d’une voix sèche au milieu d’un groupe de dames qui riaient très fort, — le bel homme un peu mûr accomplissait des effets de torse d’un air satisfait, je constatais qu’il était marié : une personne assez rebondie parlait de lui, en disant « mon mari ». Des gens appuyés sur des alpenstocks regardaient fièrement l’assistance.
Comme, dans la matinée, il s’était produit des départs, je laissai ma chambre où il pleuvait, et je me fis descendre au premier étage. On m’y donna la deuxième chambre après l’escalier. Mais n’était-ce pas à côté même qu’hier soir j’avais vu entrer l’inconnue ? Je collai mon oreille au mur : personne pour l’instant. Il y avait une porte de communication dans la cloison, je la tirai, mais par derrière je trouvai une seconde porte, celle-là fermée et s’ouvrant de l’autre chambre.
On sonna le déjeuner : je sortis. J’aperçus mon inconnue que je suivis. Elle mangeait seule à une petite table. Je pus m’installer à la table d’hôte de façon à être en face d’elle, et je commençai à la regarder opiniâtrement. Elle était fort jolie. De lourds cheveux fauves, le nez un peu fort, une bouche voluptueuse et de grands yeux mélancoliques, très doux, très beaux. Je voyais son visage entre l’épaule d’un monsieur et le profil d’une dame. Je ne levais les yeux de mon assiette que pour les diriger sur elle ; je cherchais son regard, elle évitait le mien. Mais mon insistance ne semblait point, toutefois, l’importuner.
Après le déjeuner, je m’établis encore vis-à-vis d’elle. Allongée dans un rocking-chair, sur la terrasse, elle lisait. Par-dessus les têtes qui nous séparaient, mon regard la rejoignait ; elle paraissait ne voir que son livre, mais je savais bien qu’elle me voyait. Mon regard lui disait : « Que vous êtes jolie ! que votre pose est gracieuse ! J’aime votre bouche, vos yeux, votre cou, vos bras, vous tout entière. » Et au milieu du bruit des voix mes louanges silencieuses montaient caresser son cœur.
A trois heures, elle traversa pour se rendre à notre chalet. J’attendis quelques instants afin qu’on ne remarquât point mon départ derrière le sien, puis je regagnai, moi aussi, ma chambre… Oui ! c’était bien elle à côté, je l’entendais chantonner. Elle marchait çà et là ; puis elle s’arrêtait. Cette vie, tout près ! je retenais mon souffle, et, l’oreille contre le mur, j’écoutais, j’écoutais…
Elle sortit. Ses pas descendirent l’escalier, s’éloignèrent. J’étais assis sur mon lit, ému ; par la fenêtre je voyais le ciel et la montagne… Donc, elle était ma voisine ! le sort le voulait. J’ouvrais ma porte, elle ouvrait la sienne, nous étions l’un chez l’autre sans que personne pût rien voir, rien soupçonner. Si tout, par hasard, s’était si favorablement disposé, c’est que le destin s’en mêlait. Je regardai dans le couloir : personne. Vite, j’entrai chez elle… Sur les chaises, ah ! ce fouillis exquis de linge, de dentelles, ce rose, ce bleu pâle, ces couleurs tendres et le parfum qui s’en dégage !… Je courus à la porte de communication, je tirai son verrou, puis revins précipitamment chez moi.
Ainsi la double porte n’était plus fermée. Cette cloison ne me séparait plus d’elle véritablement. Au milieu de la nuit, je pouvais de ma chambre passer dans la sienne !
Ce qu’il fallait maintenant, c’était me mettre à sa recherche, la trouver, lui parler, enlever une conquête que la fortune m’envoyait, me hâter de cueillir cette aventure embaumée comme l’églantine sauvage et comme elle éphémère.
J’avais pris un livre sous mon bras. Je suivis la route en regardant de tous côtés. Bientôt je l’aperçus ; elle n’était pas allée loin, elle était étendue dans l’herbe, au bord d’un petit sentier tracé par le pied des passants, et elle lisait. L’occasion était excellente. Je m’approcherais d’un air indifférent, je m’arrêterais et lui adresserais quelques mots. J’avançais doucement afin de dissimuler ma hâte. Mais un homme se montra sur la route ; alors je m’assis et j’ouvris mon livre pour attendre qu’il fût passé. Cependant, relevant les yeux, avec saisissement je reconnus dans le fâcheux mon insupportable bel homme un peu mûr. Il vit la jeune femme, se redressa, mit le poing sur la hanche, puis marcha à elle et la salua, puis lui parla. Ah ! ce sourire d’une fatuité exaspérante ! Elle répondait. Bientôt elle se leva et ils remontèrent ensemble dans la direction de l’hôtel.
J’étais furieux. Je partis dans la plaine à grands pas. J’allais réussir, c’était sûr, et il avait fallu que cet imbécile survînt à cet instant. Au diable !… J’étais en colère aussi contre la charmante inconnue. Qu’était-elle ? Que faisait-elle ici toute seule ? Sans doute une petite cabotine cherchant des amis. Ou peut-être même la maîtresse de ce monsieur, et qu’il avait amenée au Lautaret en même temps que sa femme ? C’était encore possible.
Je méditais rageusement en massacrant à coups de canne les fleurs au milieu desquelles j’avançais ; tout à coup je m’interrompis : elles n’étaient pas laides, ces fleurs ! C’était de grosses boules noires, chevelues, d’un caractère barbare et inquiétant ; je me mis à en composer un bouquet, je cueillis aussi des œillets de montagne, un peu plus loin je rencontrai des edelweiss, et j’en ramassai quelques-uns. J’étais calmé, je revins du côté de l’hôtel, guidé encore par le désir de revoir l’inconnue.
Elle était sur la terrasse, il y avait justement place près d’elle. Cette fois je ne laisserais pas échapper l’occasion ! Je m’assis dans le fauteuil voisin du sien, j’arrangeai mes fleurs devant moi, puis, tout de suite, me penchant, je lui demandai la permission de lui en offrir quelques-unes. Elle sourit en m’entendant. Et son sourire disait : « Enfin, vous êtes heureux ? Vous voilà donc à vos fins… » Ce fut assez familier. Si nous ne nous étions pas parlé encore, déjà nous nous connaissions, puisque je l’avais beaucoup regardée, ce qui l’avait obligée à penser à moi ; et je ne faisais que poursuivre tout haut une conversation entreprise par mes yeux dès ce matin.
Un orage arriva ; nous nous réfugiâmes au salon. Nous étions près de la fenêtre ; je soulevais le rideau et nous considérions la pluie. Je lui demandais si elle avait peur du tonnerre et je disais des riens, mais d’un accent tendre et en la regardant dans les yeux. Il y eut une éclaircie, nous ressortîmes. Puis ce fut l’heure du dîner. Comme le déjeuner, il se passa, elle à sa petite table, moi à la table d’hôte et ne la quittant pas des yeux ; mais ce soir, de temps en temps, elle me regardait et elle me souriait. Je remarquais cependant que l’expression de son visage était triste.
III
Après dîner je m’empressai de la rejoindre. Je lui proposai un tour sur la place, mais elle refusa, de crainte, dit-elle, de faire bavarder tous ces gens.
Je m’assis à son côté. Nous étions dans une presque obscurité, en un coin de la terrasse, et nous parlions à mi-voix. Elle se plaignait d’être seule, elle s’ennuyait ; elle lisait, mais la journée est longue ; puis tous ces étrangers qui vous regardent avec une curiosité méchante ; et elle était en butte aux galanteries fastidieuses de l’homme aux beaux mollets : heureusement que son mari allait bientôt revenir, elle l’attendait impatiemment…
Mariée ! Elle était donc mariée ! Dès les premiers mots j’avais compris que depuis hier je m’égarais. Ce n’était point ce que j’avais imaginé, pas le moins du monde une actrice, pas légère… Mais l’hommage persistant de mes regards, ma recherche obstinée avaient touché son amour-propre : je devais continuer… Je m’exclamai :
— Tant d’impatience ! Ne pouvoir pas supporter trois jours d’absence !… C’est de la passion ! Vous aimez trop votre mari. Vous avez tort, vous serez malheureuse…
— Eh non ! je ne l’aime pas trop ; mais toute seule ici, c’est mourant ! dit-elle avec un bel accent du Midi.
Et alors elle me raconta, abondamment, comme une femme à laquelle le silence trop longtemps gardé est devenu intolérable, et qui déborde, comme une enfant, en toute franchise, avec une confiance extraordinaire, — elle me raconta qu’elle était mariée depuis un an, que d’abord elle n’aimait pas son mari, puis que, peu à peu, il avait été si gentil, elle s’était mise à l’aimer, et qu’ils voyageaient beaucoup, et qu’ils venaient de Suisse, et qu’ils allaient repartir…
Je l’écoutais ; à la façon dont elle parlait de ce mari, il me semblait qu’elle cherchait à se persuader à elle-même qu’elle l’aimait. Et l’expression mélancolique de ses regards, à table, me revenait.
— Vous êtes bien heureuse ? dis-je. Pourtant vous êtes triste… Je l’ai vu, cela se lit dans vos yeux…
Elle ne répondit pas.
Alors je lui parlai de sa voix que je trouvais rêveuse et exquise.
— Je chante quand je suis seule…
— Vous aimez à être seule ?…
— Oui…
— Pour penser à votre amour…
« Ah ! je n’ai pas d’amour ! » s’écria-t-elle dans un vrai cri du cœur que je recueillis, et qui m’autorisa à continuer :
— Alors, pour rêver à la tristesse de n’avoir pas d’amour, et pour vous abandonner à la douceur d’en espérer un ?
— Oh non ! puisque j’aime mon mari… fit-elle, naïve.
Elle n’avait pas d’amour, et elle aimait son mari, cela signifiait qu’elle n’avait pour lui que de l’affection. Et sa tristesse était née de l’insuffisance de ce sentiment à remplir son cœur : c’était bien simple.
— Vous attendez un grand amour ? dis-je d’un ton pénétré.
— Pourquoi ? Mon mari est bon, et il est très bien, vous verrez.
— Oui. Mais il est votre mari…
— Et pourquoi changer ? pour trouver plus mal ?
— Justement. On ne change pas pour trouver mieux. On change pour changer. C’est si monotone d’être marié !…
Cela n’était déjà pas si mal pour un cadet ! Mais cette vérité l’effarouchait peut-être un peu. La conversation tombait. Cependant, ô petite femme simple qui étiez près de moi dans l’ombre, et avec laquelle je venais d’avoir une conversation à la fois banale et savoureuse comme tout dialogue entre inconnus, déjà je vous connaissais tout entière !
Je ne sais comment, dans la suite, je parlai de lui lire dans la main. Elle eut un élan : « Ah ! vous pourriez me dire mon avenir ! » qui, définitivement, me fixa. Une enfant qui attendait que quelque chose apparût dans sa vie… Oui elle était à point pour l’aventure. Qu’il était déplorable de ne disposer que de deux jours ! Il eût suffi de se baisser pour la cueillir. Naïve, jeune, sentimentale ! Pauvre petit cœur !… Mon Dieu ! le sot mari qui la laissait toute seule !
Je lui dis bonsoir et me retirai. Le bel homme, qui, tout le temps de notre conversation, s’était promené de long en large en nous regardant, se précipita sur-le-champ. Mais elle ne lui resta pas longtemps : car à peine étais-je dans ma chambre que j’entendis son pas dans le couloir ; je sortis pour la saluer : elle me fit un salut sec, entra rapidement chez elle et ferma sa porte à clef. Apparemment la confiance ne régnait point, elle craignait que je n’abusasse de la situation, elle voulait couper court à toute tentative.
« Que c’est désolant ! me dis-je avec ma fougue de page. Tout est admirablement ordonné pour passer une nuit charmante. Et il y faudra renoncer !… C’est là une femme toute neuve ; elle ne peut guère se prendre en deux heures ; elle est un peu farouche : il faudrait au moins huit jours. Désolant !… »
Une autre, une femme si peu que ce fût expérimentée, n’eût point manqué de mettre à profit la disposition si propice et si rare de nos chambres ; cela fournissait l’occasion d’une aventure unique, de l’une de ces aventures rêvées qui ne laissent aucune trace. Se rencontrer dans cette solitude, loin de tout, où l’on est inconnu à tous, avec un garçon ni trop vilain ni trop sot (ô fatuité des vingt ans !), l’avoir comme voisin, la nuit ouvrir simplement la porte intérieure de sa chambre, et ne pouvoir être soupçonnée par personne !… Et le lendemain, reprendre sa route, avec le souvenir d’une belle nuit, plus belle sans doute, inoubliable à cause des paysages merveilleux au milieu desquels la mémoire la devait placer…
Que n’avais-je pour voisine une telle femme ! Une femme qui eût apprécié la valeur d’exception des circonstances ! C’était à une femme de ce genre qu’hier j’étais persuadé d’avoir affaire, une actrice, pensais-je, et là-dessus s’était élevé mon projet.
Mais au lieu d’une personne légère et adroite, je me trouvais en présence d’une nature vraie, sentimentale, et dans une crise psychologique. Je discernais bien tout ce que j’y gagnais — pas pour ma nuit toutefois (et même, au fond, y gagnais-je, puisque je n’avais le temps de profiter de rien ?).
Enfin, tant pis. Tant pis, car elle était charmante. Quelle franchise ! quelle vérité ! Je repensais à notre conversation. Évidemment l’abandon, l’ennui, avaient ouvert son cœur, l’avaient disposée elle-même aux confidences… Son silence quand je venais de dire une phrase sur l’amour ! Par hasard être tombé tout de suite sur la pensée dont cette vie se nourrissait… Elle pensait à l’amour, sans consentir d’ailleurs à se l’avouer, elle l’attendait, rien ne pouvait donc être plus exact et plus intéressant pour elle que mes réflexions sur son propre goût pour la solitude, sur son attente, sur le sentiment qui était au fond d’elle-même… En la connaissant à peine, il s’était trouvé qu’aussitôt j’avais exprimé tout son secret, que je l’avais devinée ; j’en étais certain, cela l’avait frappée ; et cette âme naïve et si rêveuse allait s’intéresser à moi parce qu’elle s’était sentie comprise. Délicieux. Mais il faudrait partir, après-demain !
J’avais mis mes chaussons. J’allais et venais sans bruit, en réfléchissant, à la lumière triste de ma bougie. De l’autre côté de cette cloison, il y avait une femme exquise, elle était seule, je venais de causer avec elle toute la soirée, et dire que ce serait si facile, si facile — une porte à ouvrir — et tellement sans danger ! Moi je resterais là tout seul de ce côté-ci, quand de l’autre côté… Non, c’est une idée à laquelle je ne pouvais pas me soumettre… j’en avais la tête échauffée. C’est que j’en étais amoureux, de ma jolie ingénue ! Quels cheveux ! — une chevelure abondante de créature passionnée ! Quelle bouche, quels yeux langoureux, et ce corps ! exquis, allongé, souple et flexible comme une liane… Adorable !
Je collai mon oreille au mur. Je l’entendais remuer ! J’entendais ces mille bruits mystérieux d’une existence toute proche ; des froissements d’étoffe, des gestes, des chaises poussées, des pas… Que faisait-elle ? Elle devait se déshabiller, elle était sans doute en jupon et en corset, et je la voyais, les bras nus, le cou nu, les cheveux sur les épaules. Oh ! ouvrir ! la prendre dans mes bras ! Mais jamais je n’aurais osé. Et si je m’y étais décidé, qu’aurait-elle fait ? Elle eût crié, m’eût mis dehors. Sa façon de rentrer chez elle tout à l’heure m’enlevait tous les doutes que j’aurais pu former sur sa vertu.
Je l’écoutais… je l’entendis se coucher, je l’entendis souffler sa lumière. Et je me la représentai au lit, son joli corps allongé sous les draps…
IV
Le lendemain, je me levai à six heures. J’avais bien mal dormi. Je poussai les volets : un temps admirable ; ma chambre, située au levant, s’emplit de soleil ; tout clairs les murs, le parquet, le plafond de sapin verni brillèrent. Il faisait frais ; cependant je me mis à la fenêtre et je regardai les montagnes en fumant une cigarette. Que c’était beau, et, si elle voulait, ma voisine, quelle journée nous passerions ! Mais je pensais, aussi, rembruni, que demain soir j’avais rendez-vous à Modane !
Je commençai ma toilette, qui dura une grande heure et que je fis avec une minutie particulière. Qui sait ce qui arrivera aujourd’hui ? pensais-je, et longuement je m’ébrouais dans l’eau froide. Puis je regardais le jeune soleil, et dans le matin le ciel limpide comme du cristal.
Que je m’étais levé tôt ! Je n’entendais rien bouger dans le chalet… Je serais volontiers descendu, ce que je voyais dehors m’attirait, mais je ne m’y résolvais point : ici, j’étais près d’elle, elle était là, étendue dans son lit, derrière cette cloison ; dès qu’elle remuerait, je l’entendrais, elle était là — là ! et cette pensée dans mon imagination s’aiguisait de tous mes désirs, de tout mon espoir, et me donnait un trouble que je préférais au plaisir d’errer dans le plus beau des paysages.
J’avais tiré ma porte de communication qui avait craqué en s’ouvrant, et je tremblais qu’elle n’eût entendu : pourquoi tant de timidité ? j’aimais donc ?… J’écoutais, séparé de sa chambre seulement par l’épaisseur de sa porte à elle. Et je l’entendais respirer, c’était comme si j’eusse été chez elle, j’entendais son souffle ! Elle était là… Couchée !… Elle respirait… Oh ! si j’ouvrais, si j’ouvrais la porte !…
Et je restai, oreille collée, à écouter, les yeux hagards ! Combien de temps ? Je l’ignore. Elle dormait, j’entendais sa respiration régulière. Puis elle fit un grand soupir et elle se remua dans son lit ; je compris qu’elle était éveillée. J’avais envie de lui parler, mais je craignais de lui déplaire en me rappelant tout d’un coup, tout de suite à sa pensée, et aussi que la gênât l’idée que j’étais si près d’elle, que je l’entendais si bien, que j’étais si mêlé à l’intimité de son existence. Je conservai donc mon immobilité et mon silence, et je continuai à épier passionnément sa vie. La femme de chambre entra. J’entendis un dialogue, et la voix encore endormie et comme brisée de la maîtresse qui dit d’ouvrir les volets, puis qui admira le beau soleil et qui commanda de poser sur son lit le plateau du thé. La femme de chambre sortit. Alors je m’enhardis ; maintenant qu’elle avait repris la conscience des choses et que ses rêves de la nuit étaient éloignés, je pouvais me rappeler à elle dans toute mon imparfaite réalité.
— Bonjour ! dis-je. Vous avez bien dormi ?
— Oh ! mais, où êtes-vous donc ?… Vous m’avez fait peur. On dirait que vous parlez dans ma chambre. Vous avez donc ouvert votre porte ?…
— Oui, je l’ai ouverte pour être plus près de vous.
— Et à quoi cela vous avance-t-il ?
— A croire que je suis avec vous, chez vous… Je suis levé depuis deux heures…
— Et que faisiez-vous ? Je ne vous ai pas entendu !
— Je vous écoutais dormir.
— Je ronfle donc ?
— Non. J’écoutais au contraire votre souffle pur comme celui d’un enfant, et je vous adorais comme une enfant.
C’était charmant, ce dialogue à travers la porte. Je me l’imaginais dans son lit, le drap à moitié rejeté, la chemise entr’ouverte, ses beaux cheveux défaits, ses grands yeux regardant l’endroit d’où venait ma voix, et écoutant et me répondant.
Je reprenais :
— Savez-vous qu’il fait un temps miraculeux ?… Il faut vous lever.
— Pour quoi faire ?
— Pour venir vous promener…
— Oh non ! Je suis si bien là, si bien ! murmurait-elle paresseusement.
Et je pensais qu’elle s’étirait, je voyais en moi-même son joli geste, et j’avais encore une furieuse envie d’enfoncer la porte. Mais je me contenais, et je faisais ma parole caressante pour la supplier de se lever.
— Ah ! la paresseuse ! C’est une honte de rester au lit par un aussi beau soleil. Voulez-vous que j’aille chez vous ? Je vous aiderais à vous lever, je vous habillerais, vous verriez quelle femme de chambre empressée je serais. Oh ! mon bonheur à démêler vos cheveux ! Comme je saurais bien vous lacer ! Et qu’humblement je me jetterais à vos pieds, pour vous mettre vos souliers !…
— Vous êtes fou !
— Oui fou, horriblement fou… Si vous croyez que ce n’est pas à rendre fou de passer la nuit si près de vous !
— Voulez-vous vous taire !
— Eh bien ! levez-vous ! levez-vous ! Allons nous promener…
— Ah ! non, par exemple ! Me promener avec vous !… Mon Dieu, cela ferait un beau scandale !…
— Laissez donc dire. Venez.
— D’abord, je ne suis pas levée. Le temps que je me lève, puis que je m’habille, je ne serai pas prête beaucoup avant midi.
— Allons donc… Il suffit d’un peu de courage. Allons, une, deux et trois : debout !… Êtes-vous levée ?
— Non.
— J’entre ! J’entre et je vous tire du lit.
— Oh !
— Cela ne vous émeut donc pas, ce beau ciel bleu que vous voyez de vos draps ? Cela ne vous donne pas envie de sortir, de marcher, de chanter, de vivre ?…
Enfin je l’entendis se lever. Puis elle alla dans sa chambre en chantonnant. Ce qu’elle fredonnait, ah ! que c’était doux et que c’était rêveur ! Je l’écoutais en retenant mon souffle, j’étais attendri. J’aurais voulu la baiser sur la bouche, sur sa bouche d’où jaillissait une âme si limpide.
Cependant elle était inquiète de ne m’entendre pas bouger et de mon silence. Elle s’arrêtait :
— Qu’est-ce que vous faites ? disait-elle tout d’un coup.
— Rien. Je vous écoute.
Mais de me sentir là, tapi dans un coin, invisible et aux aguets, cela lui causait un malaise. Elle n’osait plus remuer, elle n’osait plus chanter, elle n’osait pas faire sa toilette. Elle n’était plus libre. Elle aurait bien voulu que je m’en allasse, et je la compris.
— Écoutez, dis-je, il faut combien de temps pour vous habiller ? Une heure ?
— Oui.
— Eh bien, je serai dans une heure au bas de la route.
— Bien.
— Vous viendrez ?
— Oui.
— Sûrement ?
— Sûrement.
Et j’allai m’allonger dans l’herbe avec un livre. Je comptais peu sur sa venue. C’eût été trop. Notre conversation de ce matin me semblait pouvoir être considérée déjà comme un grand progrès dans mes rapports avec elle. Et raisonnablement je ne devais pas aller plus vite que je n’avais été. Mais aussi je songeais tristement que demain soir j’avais rendez-vous à Modane, que je ne disposais donc plus que d’une après-midi, d’une soirée et d’une nuit, et que ce délai était fort insuffisant pour venir à bout d’une femme qui n’avait encore jamais eu d’amant.
Comme je le prévoyais, elle ne me rejoignit pas, et je la retrouvai seulement à l’heure du déjeuner.
V
Avec quel extrême plaisir je revis sa forme, sa ligne et son visage ! Depuis hier ils étaient si près et si loin de moi, je les entendais, je suivais leurs mouvements dans mon esprit, mais je ne les voyais pas ! Un mur m’en séparait. Leur présence était évidente, je la savais, mais je ne pouvais pas la vérifier. J’étais en face d’un rêve, d’un jeu de ma pensée… tandis que, maintenant, elle était là, devant moi, elle, dans sa forme et dans son apparence, elle dans toute sa réalité, et mes yeux touchaient ses beaux yeux, et ma main avec sensualité serrait sa main. Ah ! qu’elle était délicieuse en effet, la fine et souple enfant, et comme il était juste qu’elle eût été l’objet, cette nuit et ce matin, de ma préoccupation passionnée ! Je la considérais avec ravissement et je souriais, naturellement, heureusement. Elle portait sur moi son regard pur, doux, un peu inquiet et un peu triste.
Après déjeuner, je m’assis à l’écart afin d’éviter de fournir un prétexte à la malice de ceux qui se pressaient sur la terrasse. Elle lisait, je lisais aussi et je me forçais à ne pas trop la regarder ; je supposais qu’elle allait rester là une heure ou deux, comme la veille. Mais bientôt, à ma grande surprise, elle se leva tout à coup et disparut.
Je ne savais que penser.
Pourquoi ce départ ? Où allait-elle ? Elle s’était dirigée du côté de la route. Mais se promener de si bonne heure, au moment de toute l’ardeur du soleil ! Je n’y comprenais rien, et j’étais déconcerté. Voilà qui dérangeait mes plans. Si je ne la voyais pas plus de l’après-midi que je ne l’avais vue de la matinée, elle était perdue pour moi, et c’était bien vainement que j’aurais dépensé tant de soupirs. Il fallait la suivre, la rejoindre ! Oui, mais pouvais-je me lever derrière elle, et partir du même côté, sous les regards sournois et attentifs de toute cette société inoccupée ! C’eût été nettement la compromettre. Je devais attendre. Et chaque seconde qui s’écoulait, elle s’éloignait, je risquais davantage de ne pas la retrouver. Je pensais à cela, indifférent à tout en apparence, sans bouger et le nez dans mon livre, mais me mordant les lèvres d’impatience. Je me contraignis à attendre dix minutes. Puis, nonchalamment, je me levai, debout je considérai quelques instants la société, sans hâte et d’un œil vide ; enfin, je me mis en marche d’un pas languissant. Mais dès que je ne fus plus en vue, je me redressai, je me précipitai…
Je regardais de tous côtés. Je ne vis rien. En bas, à l’endroit où la route rejoint la montagne et la longe, elle pouvait avoir tourné à droite ou à gauche. Cela était grave. Si je poursuivais dans le mauvais sens, je passerais des heures énervantes à la chercher sans cesse, stupidement, et naturellement sans aucune chance de la trouver. Mais comment me décider ? Comment s’était-elle décidée elle-même ? Selon quelles raisons ? Je l’ignorais et il m’était impossible, avec le meilleur raisonnement du monde, de le découvrir. J’étais fort perplexe, et je ne trouvais rien qui me déterminât à m’engager plutôt d’un côté que de l’autre… J’avisai heureusement, à quelque distance à gauche, deux casseurs de pierres ; je m’approchai d’eux et leur demandai s’ils n’avaient point vu passer une jeune femme. Ils réfléchirent : non, rien vu. Elle avait donc tourné à droite. Je partis dans l’herbe au galop, sautant les ruisseaux, franchissant les mottes et les trous, léger, rempli de l’espoir de la rattraper. Mais je ne voyais que la montagne, où tout se fondait dans une immense lumière…
Enfin, là-bas, là-bas, sur un mamelon, je crus distinguer un point noir qui se déplaçait. Je ne discernais point si cela était un homme ou une femme, ni même seulement si c’était un être humain. Mais j’en étais sûr, cependant, c’était elle ; mon cœur enivré me le disait et je redoublai ma course. Je courais, je courais, je ne m’apercevais pas de l’air enflammé. Je poussai bientôt un cri de triomphe, inondé d’une joie énorme et simple, comme Pan quand il voit qu’il a enfin gagné Syrinx, la petite nymphe. Je venais de reconnaître la couleur rose de son voile ; c’était bien elle ! Maintenant je grimpais, glissant souvent sur l’herbe sèche, courbé en deux, ardent et obstiné. Elle était là-haut : je montais vers elle. Et à mesure que je m’élevais, je dominais plus de choses, le paysage devenait plus grand et plus beau et mon âme plus heureuse. J’approchais, je la voyais maintenant tout entière, marchant dans la lumière, infiniment gracieuse.
Au moment de l’aborder, une crainte me saisit, et je m’arrêtai. Quel accueil allait-elle me faire ? Ne m’en voudrait-elle pas de l’avoir poursuivie ? Si elle était partie de cette façon, après déjeuner, soudainement et comme farouchement, n’était-ce point parce qu’elle désirait la solitude ? N’allais-je pas la déranger, la contrarier ? Aussitôt après le sentiment de victoire que j’avais éprouvé, une réaction se produisait, je tremblais maintenant, je redoutais sa froideur. J’étais incertain : serait-elle fâchée de ma poursuite ou au contraire, au fond d’elle-même, la désirait-elle ?… Mais en me voyant sa figure s’éclaira.
Devant moi, elle était debout, grande, élancée, hardie, semblable, avec son joli visage d’une ligne pure, semblable à quelque Diane. La marche avait éveillé en elle toute sa vie : sa fine chair était colorée, on sentait courir sous la peau et chanter un beau sang rouge et noble, c’était comme une campagne fertile qu’irrigue un parfait réseau de fontaines ; elle respirait profondément, avec une plénitude de santé admirable ; son œil s’était animé… Qu’elle était belle, sous l’illumination du ciel, dressée sur une verte éminence au milieu du grandiose paysage immobile ! Elle portait une robe de velours gris fer d’une coupe un peu cavalière et qui lui prêtait un ton de fantaisie charmant, son voile rose flottait, elle s’appuyait sur une haute canne de montagne, de sa main libre elle tenait un bouquet de fleurs qu’elle avait cueillies. Vision ravissante et de la plus vraie poésie. Un parfum l’enveloppait dont je m’imprégnais avec délices. Et sa bouche, ses yeux ardents, le mouvement de son sein, et ce temps d’apothéose, et la splendeur de cet endroit me grisaient. Je la contemplais, je la buvais.
Je lui offris de lui montrer la place où j’avais trouvé hier des edelweiss. Elle marcha un instant devant moi, et je découvris sa lourde chevelure fauve tournée sur sa nuque en torsades somptueuses.
— Jamais je n’ai vu d’aussi beaux cheveux, dis-je avec admiration. Elle eut un petit rire où le plaisir et l’incrédulité se mêlaient.
— Ah ! vraiment ! fit-elle.
Mon vœu de ce matin était exaucé, ma voisine avait voulu : nous allions passer une journée admirable. Elle était seule avec moi dans un merveilleux pays, et je la sentais heureuse. Un radieux soleil baignait toute la surface tourmentée du col, les montagnes fuyaient vers le ciel, en face nous voyions une cascade descendre les rochers, brillante comme une ligne d’argent, en bas la route blanche qui filait et, dans le lointain, l’ouverture sombre de la gorge où se perdait la Romanche. Elle marchait devant moi, mouvement qui m’enchantait : « Edelweiss : noble et blanche. Noble et blanche, comme vous », murmurai-je.
Il fallait monter. Je lui tendis ma main qu’elle prit et je la tirai doucement. Je sentais contre mes doigts sa chair chaude, je pressais avec une émotion voluptueuse, par là je communiquais avec elle, j’étais en contact avec ses nerfs, avec sa pensée, son cœur, sa vie !
« Ah ! que j’aime tenir votre main ! lui dis-je. Elle est chaude, elle est douce. Je vous touche… je vous sens… »
De temps en temps, elle s’arrêtait, fatiguée. D’un pas plus haut qu’elle, je m’arrêtais et je la regardais :
« Est-ce bien loin encore ? » demandait-elle en levant ses yeux vers les miens.
« Nous arrivons », répondais-je.
J’aurais voulu que cette ascension durât toujours ; quel plaisir de l’entraîner ainsi derrière moi !…
Mais nous étions parvenus à une place où l’herbe s’éclaircissait. La terre apparaissait, blanchie, sèche et fendillée. Je vis sur le sol rayonner une petite étoile de velours mat, puis nous en découvrîmes d’autres. Nous nous mîmes à les ramasser :
« Des edelweiss ! des edelweiss ! s’écriait mon amie. Ceux-là, je les aurai cueillis moi-même ! »
Elle se courbait, agile ; je lui apportais ce que je trouvais. Nous poussions des exclamations quand une fleur plus belle que les autres se montrait.
Cependant, tout en glanant, nous étions montés jusque sur un plateau que le sommet d’un tertre assez élevé formait. Là, l’herbe redevenait touffue, et d’en bas il n’était plus possible de nous voir. Je désirais vivement que nous nous asseyions. En faisant des bouquets, en grimpant, je n’avais que la joie d’être avec elle, et non point celle de lui parler et de l’entendre me parler ; j’aurais voulu tenir de tendres propos, dire les douceurs dont mon cœur était plein ; exprimer des douceurs conduit à en faire : j’étouffais de baisers rentrés. Là, assis dans l’herbe, divinement seuls, au milieu d’une admirable nature et sous un ciel splendide, si je l’eusse sentie m’écouter, peu à peu me céder, enfin s’abandonner, le paradis s’ouvrait ! C’était un moment de bonheur parfait… Et que peut-on, à vingt ans, demander à la vie de meilleur que l’instant où une belle créature qu’on désire de toutes ses forces se sent pénétrer par la même fièvre qui vous possède et se donne avec un transport égal au vôtre ?… Sans doute un amour aussi neuf n’était point profond, ce n’était même sans doute qu’un vif appétit de mes sens. Qu’importe ! un baiser d’elle à cette minute m’eût comblé autant que celui d’une femme pour laquelle j’eusse soupiré depuis des années. Si mon désir était né depuis peu, il était né adulte ; ce voisinage nocturne l’avait exaspéré… Et maintenant, rien qu’elle n’existait plus pour moi, j’étais enivré, j’avais tout oublié, j’avais un immense amour et eusse éprouvé, qu’il fût partagé, un bonheur immense.
Mais ma compagne devinait le danger. Elle ne consentait pas à s’asseoir ici, loin de tout regard. Elle se méfiait de moi et d’elle aussi peut-être ; elle aussi, le soleil l’avait grisée, éblouie, elle se sentait faible et heureuse, et elle avait peur. N’étant point sûre d’elle-même, elle préférait ne pas être tentée ; jouer maintenant avec le feu lui semblait imprudent, je le voyais bien, j’avais beau la prier : « Non, disait-elle, non, allons-nous-en. »
« Eh bien ! partez, lui dis-je. Moi, je reste », et je m’assis.
« Bien ! » répondit-elle. Elle fit mine de s’éloigner. Je me traînai à genoux devant elle et de mes bras j’entourais sa jupe ; elle se dégagea ; je me relevai et je fis quelques pas : « Partir ! pensais-je, quand ce plateau était si bien placé. Nous allons redescendre, être en vue de la route, marcher encore, cueillir des edelweiss et nul entretien possible… » Il me passa une idée : « Voulez-vous que je lise dans votre main ? » lui demandai-je. « Oh oui ! » s’écria-t-elle. « Alors il faut nous asseoir un peu. » Elle consentit, poussée par la curiosité.
Je m’allongeai près d’elle, je pris la main qu’elle me tendait et je me mis à la palper, à la presser, à la caresser, sous prétexte que cela était utile à mes observations. Je ne possède point bien entendu la chiromancie, mais je pense qu’avec un peu d’invention chacun peut remédier au défaut de cette science. Je tâtais donc, fort plaisamment pour moi, la main de ma dame, même j’y portai les lèvres. Mais alors elle se retira vivement, et je la sentis prête à se relever : « Soyez sérieux », dit-elle. Elle ajouta : « Je vois que vous ne savez pas du tout lire dans la main. » — « Détrompez-vous », me récriai-je ; « je vais vous dire tout votre avenir : mais d’abord, commençons par votre caractère et par votre passé. » Je lui dis alors qu’elle était très bonne et très franche, puis je vis dans ses lignes qu’elle était très sensuelle, ce qui la choqua, mais elle ne démentit pas. Elle dit seulement très vite et un peu rouge : « Et puis ? » Je hasardai qu’elle n’avait pas de volonté. Ce n’était pas très adroit apparemment, car le manque de volonté peut compter pour un défaut, et il fallait évidemment ne lui en trouver aucun. Mais si j’avançais cela, c’était pour m’éclairer. Elle n’eût pas eu de volonté et l’eût su, avec sa franchise elle avouait : « Cela est exact. » Or, sensuelle et sans volonté, elle était à moi. J’étais fort machiavélique à vingt ans. Mais elle prétendit posséder de l’énergie, au contraire. Et j’avais commis une double faute puisque je lui avais supposé un défaut, ce qui la blessait, et que je m’étais trompé, ce qui lui retirait de la foi en ma science.
Je ne m’arrêtai point et j’entamai aussitôt son passé et son présent, ainsi que je les avais compris hier soir. Je lui affirmai que, comme elle me l’avait dit, je voyais fort bien dans sa main qu’elle avait épousé son mari sans l’aimer, mais que j’y voyais aussi qu’elle ne l’aimait pas encore, tout en voulant croire qu’elle l’aimait. « Vous avez pour lui plus d’affection que d’amour, je le distingue, voyez cette ligne, lui dis-je. C’est clair. » Elle répondit : « Oui, cela est vrai. » Et elle rêva. Je pouvais formuler des prédictions qui s’accordassent avec sa rêverie. Après un bon moment d’attention consacrée à démêler l’enchevêtrement des lignes, j’avançai d’un air sérieux et hésitant qu’elle allait avoir un grand amour, bientôt. Elle était tout oreilles. Je redoublai de gravité et je pus, en lui faisant plier les doigts, découvrir que ce serait pour un jeune homme brun. Elle me regarda avec timidité. « C’est vous que vous voulez dire ?… » « Oh moi ! je suis châtain », répondis-je. J’avais bien envie de l’embrasser. Un moment, elle était à genoux devant moi, ses lèvres à la hauteur des miennes : je n’avais qu’à me pencher ; mais je la regardai dans les yeux et je vis que si je la brusquais, tout serait fini. Elle était simple comme une enfant, à la fois confiante et farouche. Je lui sentais en cette minute l’âme toute ouverte, mais je sentais en même temps qu’un rien la ferait se refermer à jamais, qu’il était aussi facile de la perdre que de la gagner, qu’une précaution extrême était nécessaire. Je ne l’embrassai donc pas, et que j’aie vaincu mon désir, dont elle s’était aperçu, augmenta sa quiétude et son plaisir d’être avec moi.
Nous redescendîmes. Maintenant nous suivions un sentier à plat et nous marchions à côté l’un de l’autre. Je me risquai à passer mon bras sous le sien, elle ne me repoussa pas, elle n’avait plus peur de moi. Mais ce mélange de liberté et de sauvagerie qui était en elle me mettait sur les épines ; je ne savais ce que je devais tenter, jusqu’où elle autoriserait, à quel moment elle se formaliserait. J’étais affectueux et très doux, à la fois hardi et timide, et je crois que c’est ainsi qu’il fallait être pour la conquérir ; je devais ne rien faire qui la choquât et en même temps ne rien lui laisser désirer que je ne lui offrisse. Le délicat, c’était de savoir aller au-devant de ses désirs et de savoir en même temps ne point les dépasser.
Nous continuions la conversation sur ce que je lui avais révélé tout à l’heure. Elle parlait de son mari : elle était sûre qu’il l’aimait, il lui en avait donné des preuves. Je lui répondais que s’il ne l’avait pas adorée, il eût été un sauvage, car elle était adorablement jolie et d’un charmant caractère. Je déclarais ainsi mon sentiment. « Tout à la fois alors !… On voit que vous ne me connaissez pas… », raillait-elle pour dissimuler son contentement.
Nous passâmes près d’un ruisseau d’eau claire. Je bus dans ma main. Elle voulut boire aussi : je réunis mes deux mains comme une coupe, je les remplis d’eau et les lui tendis : elle se baissa et mit sa bouche entre mes mains. Ah ! ce geste ! c’était comme si elle m’eût baisé les doigts ! Et si, profitant de cette intimité exquise, je l’avais prise dans mes bras, elle se fût révoltée, elle m’eût repoussé avec indignation ! Je sentais qu’elle agissait avec innocence. Et cela était délicieux et irritant.
« Voyez, fis-je, je vous ai montré l’endroit où poussaient les edelweiss. » — « Oui, vous avez été très gentil. Je vous remercie beaucoup, beaucoup… » Et comme je la regardais sans rien dire : « Puis-je vous remercier davantage ? » demanda-t-elle. — « En paroles, assurément non… », dis-je un peu tristement. — « Eh bien, je me promènerai encore avec vous. » — « Hélas, je pars demain ! » — « Puisque vous avez été sage, je me promènerai ce soir. » Elle vit peut-être quelque chose dans mes yeux, car elle ajouta : « Mais, vous savez, je vous préviens : si la nuit vous inspirait de mauvaises pensées, si vous n’étiez pas sage, je file, et vous ne me revoyez plus… Maintenant séparons-nous. Qu’on ne nous voie pas ensemble. »
Je m’allongeai dans un trou d’herbe et elle s’éloigna.
VI
Évidemment, elle était parfaitement innocente. C’était une bonne petite épouse désolée de ne pas aimer son mari. Elle aurait bien voulu l’aimer, d’abord parce que, étant honnête, elle croyait qu’elle le devait, ensuite parce que, jeune, tendre et sentimentale, elle avait besoin d’amour. Elle se rendait compte que c’était pour elle un grand malheur de ne point chérir l’homme auquel était liée sa vie. Mais comment faire pour l’aimer ? elle s’y efforçait sans y parvenir, — et si elle ne l’aimait jamais, comment faire pour vivre ?… Elle était triste.
Et elle se trouvait là, toute seule… Et j’étais arrivé. Je l’avais beaucoup regardée, avec tendresse, avec douceur, avec émotion, comme ce mari peut-être n’avait jamais su la regarder ou comme elle ne s’était jamais aperçue qu’il la regardât. Elle avait pensé à moi… — Et je lui avais parlé. J’avais parlé de ce qu’il y avait au fond d’elle-même, de ce qui était toute sa préoccupation… La nuit elle avait repensé à moi, à ce que j’avais dit… — Et le matin à son réveil, j’étais encore là, tout près, je parlais d’une façon caressante, avec une voix aimante.
Alors, l’après-midi, quand elle m’avait vu courir dans la plaine, que je l’avais rejointe, elle s’était sentie contente… Cela ne lui déplaisait pas de m’avoir près d’elle, puisque je savais la regarder, lui exprimer des choses qui la touchaient, et puisqu’elle devinait que j’étais plein de son image. Elle était heureuse de me trouver, moi affectueux, dans cette solitude où elle s’imaginait tristement abandonnée de tous. Et elle était flattée et caressée que je fusse galant, attentif, et n’eusse d’yeux que pour elle.
Elle se disait : « Ça n’a pas d’importance. Il s’en ira bientôt. Cela n’aura aucune suite. — Et puis d’ailleurs je ne fais rien de mal. » Et, avec une ivresse et un désir contenus, elle se penchait sur l’amour possible, et puisqu’elle ne devait point s’en nourrir, elle trompait sa faim en le regardant.
Je distinguais ce sentiment. Mais je comprenais aussi qu’elle était passionnée, qu’au bout de trois jours ou de huit, elle serait prise à son jeu, qu’elle était sans défense, ayant un profond besoin d’aimer, que je lui plaisais et que si je le voulais, elle m’aimerait follement, — que je n’avais qu’à rester ici, à faire miroiter l’amour devant ses yeux, à la courtiser de la même façon dont j’avais commencé, et qu’elle tomberait dans mes bras. Je comprenais qu’au fond d’elle-même, et en le répudiant de toute son honnêteté, de tout son cœur elle appelait un amant, que cette femme admirable, — naturelle, songeuse et mélancolique, — pleine de vie, — avec une chevelure, des yeux et des lèvres d’amoureuse, — en secret demandait à son Dieu celui entre les bras duquel enfin elle se tordrait, elle pleurerait, elle crierait, qu’elle était arrivée à la minute où une âme ardente ne veut plus qu’adorer ou mourir.
Ce soir, je ne l’aurais pas. Si je savais l’émouvoir, je pourrais l’embrasser peut-être, baiser ses lèvres ? Et encore non, elle était farouche, et pour chacun des moindres dons qu’elle pourrait consentir, il faudrait qu’elle eût été apprivoisée par beaucoup de tendresse ; jamais elle n’avait supporté de familiarités que de son mari, j’en étais sûr : il y avait en elle le sens de sa propre dignité et celui de la sainteté de l’amour. L’amour lui paraissait quelque chose de si beau et de si élevé que rien n’eût pu lui faire accepter d’en ternir l’idée en elle-même, et qu’elle ne se fût jamais livrée à une représentation de lui basse et incomplète. Elle ne se fût donnée qu’à un être dont elle se fût crue certaine d’être aimée et qu’elle-même eût entièrement aimé. Elle était trop pure pour vouloir autre chose que tout l’amour, qu’un échange total de cœur et de chair, qu’un don parfait.
Ce soir, je ne l’aurais donc pas. Mais que demain, je continue, que je poursuive, un jour, je la posséderai et ce sera un superbe amour. Je voyais cela… Puis je me disais : « Demain, j’ai rendez-vous à huit heures du soir à Modane avec Lionel mon ami. Notre voyage est décidé depuis un an. Nous l’avons préparé longuement cet hiver. Lionel, hier, s’est mis en route… Il a quitté Paris : c’est comme si j’avais quitté moi-même Le Lautaret. Mon voyage est commencé, je ne puis plus songer à le reculer, à le remettre. Lionel parti, je ne peux pas ne pas le rejoindre. Il faut que demain soir à huit heures je sois avec lui. C’est la fatalité. Quelque chose de supérieur à ma volonté s’oppose à ce que je reste ici, à ce que je me donne à cet amour. »
Et douloureusement je rêvais, car j’avais, moi aussi, enfant sentimental, besoin d’aimer. Et sentir l’Amour là, si près et tout prêt. Et partir ! Et penser :
« Je laisse ici ce que peut-être je ne retrouverai jamais. »
VII
Je sortis de mon trou tapissé d’herbes et je revins à l’hospice. Je montai dans ma chambre… Elle se trouvait dans la sienne, elle chantait doucement… A quoi pouvait-elle s’occuper ? Je ne le devinais point. Elle ne remuait pas et elle chantait tristement, doucement, d’une voix lente… Je la sentais absorbée… A quoi songeait-elle ? que regardait-elle ? Sa voix délicieuse était méditative et attendrie, comme ces voix de mères qui chantonnent en contemplant l’enfant qu’elles bercent. Toute sa peine, son innocence, son âme simple et profonde débordaient de son chant. Et moi, de l’autre côté de la cloison, dans ma chambre, j’écoutais… Une tristesse pareille à la sienne m’étreignait. Je laissais errer mes regards sur le paysage majestueux qu’encadrait ma fenêtre. J’écoutais cette voix mélancolique attristant le silence et je pensais désespérément : « Demain je serai loin ! demain cela sera du passé !… »
Cependant le jour baissa. Sa voix se tut et son immobilité persista. Elle ne bougeait pas, je n’entendais rien, et pourtant je savais qu’elle était là. Comme elle, je ne faisais aucun mouvement. Nous étions assis chacun d’un côté du mur, tous les deux dans l’ombre et réfléchissant. Tout près l’un de l’autre, et sans nous voir et pensant l’un à l’autre…
Pendant le dîner, je la regardai, mais ce n’était plus de mes yeux audacieux de la veille, c’était avec une infinie douceur, d’un air de chagrin tendre, et elle répondit à mes regards avec une expression si franche et si exquise de regret et de caresse que chaque fois mon âme se jetait à ses pieds. Elle avait les paupières un peu rouges ; certainement dans le crépuscule et le silence de sa chambre, elle avait pleuré. Cette pensée me transportait et elle me rendait mille fois plus amère l’idée que ce dîner était le dernier que je prenais en sa présence, l’idée que j’allais me séparer d’elle.
Quand on se leva de table, tout de suite je sortis devant la terrasse, sur la place, comptant qu’elle viendrait me rejoindre et que nous irions nous promener, comme elle l’avait dit. Je marchais de long en large et je l’attendais, mais elle ne paraissait pas. Je regagnai le vestibule de l’hospice pour voir ce qui la retenait. Elle était là, elle causait avec la jeune fille de l’hôtelier ; je me montrai à elle, mais elle fit semblant de ne pas me voir et continua sa conversation. Pensant qu’elle allait se dégager et qu’elle arriverait, je retournai donc sur la terrasse. Mais non, elle restait là-bas. Je me demandai alors ce qui l’avait déterminée à renoncer à son projet, et repensant à la façon si intime dont elle me regardait pendant le dîner, et à sa chanson tendre, avant, à son silence, à ses larmes probables, je me disais : « Je lui plais et elle se méfie de son penchant, elle redoute de se trouver seule dans la nuit avec un homme pour lequel elle se sent du goût et qui la quittera demain ! Elle est faible, elle est triste, elle a peur que ma propre tristesse ne me souffle des paroles qui la pénètrent trop. Elle a le sentiment qu’elle est maintenant désarmée contre l’amour, et elle ne veut plus se risquer à le provoquer. » Je repensais à son chant et j’étais convaincu que c’était l’idée de mon départ qui avait fait monter du fond de son cœur cette voix lente et attendrie. Oui, à quoi rêvait-elle, sinon à moi, ou du moins à l’Amour qu’aujourd’hui je représentais à ses yeux et qu’elle avait désiré si instamment ? C’est l’Amour qu’elle regardait, contemplait, qu’elle berçait de son doux chant ; car l’Amour c’était son enfant, elle le portait dans son sein, elle le nourrissait de ses pensées et de sa vie, et maintenant comme une mère pour son petit, elle songeait pour lui à l’avenir, au mystérieux avenir… Sa songerie l’absorbait et l’avait fait pleurer, car il lui semblait aujourd’hui, me confondant avec l’Amour, que mon départ, c’était à jamais celui de l’Amour.
… Je la vis tout à coup descendre de la terrasse, traverser rapidement, et rentrer dans le chalet. Cette action me confondit, mais en le ruminant un peu, j’y trouvai la confirmation de ce que je présumais. Mon amie avait évidemment voulu m’éviter ; et pourquoi ? — parce qu’elle craignait, si je la rencontrais, de ne pouvoir repousser cette promenade avec moi que, réflexion faite, elle ne voulait plus entreprendre, et elle avait préféré fuir toute explication, car on ne sait pas où les explications vous mènent…
Je me promenais dans l’obscurité en savourant le suc enivrant et désespérant d’une victoire dont je ne pouvais pas profiter. La nuit était belle, je la regardais avec la douleur d’une âme blessée. Je pensais qu’elle eût pu être suprêmement heureuse ; que d’autres nuits succédant à celle-là et que les jours eussent pu verser dans mon existence un éclat divin, que le sort ne le voulait pas, qu’il me tenait par la main et qu’il me retirait d’ici où était le bonheur… Mais je ne pouvais rester longtemps dehors puisqu’elle n’y était pas. Je remontai dans ma chambre, et, quand j’eus allumé, j’ouvris ma porte de communication et frappai doucement à la sienne. D’abord, elle ne répondit pas, elle allait et venait dans sa chambre, elle avait résolu sans doute de ne pas m’entendre. Je frappai, je frappai. Puis je murmurai : « Dites-moi ?… » Elle semblait toujours ne pas faire attention : « Écoutez, venez là, il faut que je vous parle », dis-je. Elle s’approcha sans bruit de la porte, et sans me répondre, elle écoutait : « Vous n’avez pas tenu votre promesse, je vous ai attendue, vous n’êtes pas venue, ce n’est pas gentil… Je croyais vous plaire un peu, mais non, je me trompais, vous vous amusiez de moi… Je vais partir demain, bien triste… vous m’avez fait de la peine. Vous m’aviez dit que vous viendriez, et ce n’était pas vrai… » Alors, derrière la porte, elle s’écria malgré elle : « Mais il ne fallait pas, il ne fallait pas ! — Pourquoi ? — Il ne fallait pas, répéta-t-elle. — Vous êtes méchante, lui affirmai-je, comme si je ne la comprenais pas. Vous voulez donc que j’emporte de vous un mauvais souvenir ? — Oh non ! s’écria-t-elle. — Pourquoi n’êtes-vous pas venue ? » Elle ne répondit pas. « Oh ! je voudrais vous parler, repris-je. Voulez-vous que je vous parle ? — Oui. — On ne peut pas se parler à travers cette porte ; ouvrez-moi. — Non, non, fit-elle d’une voix faible. — Ouvrez. — Il ne faut pas. — Ouvrez ! je vous en prie, ouvrez ! — Vous ne seriez pas sage. — Si ! je vous le promets ! ouvrez !… »
Mon Dieu, elle ouvrit la porte ! J’étais chez elle ! Ce qui me frappa tout de suite, c’est qu’elle se trouvait en déshabillé, elle n’avait pas de corset, elle était en jupon et à moitié décoiffée, et je voyais son lit, là, la couverture ouverte. Alors je perdis la raison ; cette situation m’affola. Elle m’avait ouvert sa porte la nuit, alors que j’étais persuadé qu’elle ne m’ouvrirait pas ; si elle avait craint de venir se promener avec moi, à plus forte raison devait-elle redouter de me recevoir dans sa chambre ; et elle m’y avait introduit ! Ce fait ruinait mes présomptions : ou il était complètement illogique, ou alors je m’étais totalement trompé sur son compte ; et c’est cette dernière hypothèse que j’adoptai. Oui, je m’étais emballé sur une fausse piste ; je n’avais rien compris, c’était évident. Une femme qui vous reçoit chez elle, la nuit, en déshabillé, cela, dans tous les pays du monde, n’a qu’une signification. Ainsi mon imagination m’avait encore joué un tour ; toute la journée, j’avais vu de travers et je m’étais conduit ridiculement, elle avait dû me juger bien naïf ! J’avais avalé tout ce qu’elle me racontait, et, à chacun de ses mots, à chacun de ses gestes, j’avais attribué un sens erroné ; mais j’étais un visionnaire ! Voyons, c’était clair comme le jour, cette femme… j’avais été aveugle, j’avais eu foi contre toute évidence : sa solitude ici, la façon dont elle répondait à mes regards, la facilité avec laquelle elle m’avait parlé, sa promenade avec moi aujourd’hui, c’était clair. Les écailles me tombaient des yeux : je voyais. Ainsi, elle était tout simplement facile ! Je me précipitais d’un rêve dans la réalité, je perdais une illusion exquise, et j’étais cruellement humilié. Enfin, je me réconfortais en envisageant le présent : au diable les sottises ! elle est adorablement jolie, que m’importe après tout qu’elle ait pour moi une passion ou un caprice ? Que m’importe qu’elle soit honnête, ou ne le soit pas ? Cela n’enlève, ni n’ajoute rien à son charme réel, à ses yeux, à sa bouche, à ses cheveux, à son corps. Elle est délicieuse et je lui plais ; je vais passer une belle nuit dans de beaux bras. Et demain je partirai moins triste que si j’avais laissé ici la possibilité d’un véritable amour. Cela est bien. Cela est parfait.
Voilà la suite de pensées qui se pressa dans ma tête en une minute, dès que je fus entré. C’est égal, j’étais étourdi par l’effondrement brusque de l’idée sur laquelle je vivais depuis deux jours, et je ne trouvais pas un mot. J’examinais autour de moi d’un œil égaré et je me demandais si je rêvais. J’étais assis près d’elle. Je la regardais. Elle n’avait pourtant pas l’air à l’amour, elle était fatiguée, elle passait sur son front une main lasse : « Ah ! que j’ai mal à la tête ! » disait-elle. Puis en s’étonnant de mon silence, elle murmurait : « Eh bien ! c’est tout ce que vous me dites ? » J’étais anxieux. Que signifiait cela ? Était-elle tout à fait innocente ?… Mais non, elle savait bien ce qu’elle faisait : elle me recommandait de parler bas, il ne fallait pas qu’on nous entendît : elle comprenait donc parfaitement qu’il était grave que je fusse à cette heure-ci dans sa chambre, et qu’on devait l’ignorer. — Mais, quand même, je doutais. Ah ! le mot, le mot de cette énigme ?… Et cependant, ce n’était pas possible, elle ne me recevait pas maintenant pour causer. C’est autre chose qu’elle attendait de moi, déshabillée, son lit ouvert. Et en restant là sans hasarder rien, je continuais mon rôle de sot. J’avais un malaise : « Si elle attend que je l’embrasse, je suis stupide de ne point comprendre et de tarder, mais au contraire si ce n’est pas cela qu’elle attend ?… » Maintenant, elle était debout contre le lit. Ah ! c’était trop tentant, et puis cela ne pouvait pas durer !… Je me levai, soudainement je l’enlaçai, cherchant à la coucher sur le lit et cherchant sa bouche. Elle avait d’abord été surprise. Mais à présent, elle se débattait, elle me repoussait avec rage. Nous luttions en tâchant à ne faire aucun bruit afin que du couloir on ne nous entendît pas. Il y avait du tragique dans cette lutte muette. Enfin, devant sa résistance désespérée, je compris avec tristesse et avec honte que je m’étais trompé : j’ouvris mes bras. Elle se redressa. Elle était frémissante, hautaine et irritée : « Ah ! que venez-vous de faire, monsieur ? » dit-elle d’une voix qui tremblait, « vous vous trompez, je ne suis pas une fille ! » — Je saisissais toute ma faute, je tombai à genoux : « Pardonnez-moi », et je cherchais à lui prendre la main. « Ne me touchez pas, allez-vous-en, allez-vous-en ! » s’écria-t-elle. Elle était pleine de mépris, elle était belle et innocente : « J’avais confiance en votre parole », dit-elle. Puis elle dit : « Ce qui vient de se passer ! Ah ! je suis dégoûtée de moi ! » Je m’étais relevé, je sentais qu’aucun mot ne m’excuserait, je reculais jusqu’à la porte, je rentrais dans ma chambre en murmurant machinalement : « Pardonnez-moi, pardonnez-moi », et elle fermait. J’entendais son geste furieux pour pousser son verrou, et le soupir de délivrance qu’elle exhalait, quand enfin, après avoir couru le plus grand danger, elle se voyait seule !
Je me retrouvai chez moi, stupéfait et navré. Toute cette scène s’était passée si vite ! j’étais troublé au dernier point. Assis sur mon lit, je regardais devant moi dans l’ombre, et j’avais la tête en désordre. Enfin je me déshabillai et je me mis au lit, le plus silencieusement que je pus. J’avais honte de la faire se souvenir de ma présence, de mon existence ; c’était la faire penser à moi, et j’étais désespéré de ce qu’elle pouvait penser à mon sujet. Je ne dormis pas, naturellement ; seulement, après un certain temps, mon exaltation se calma et je vis clair en nous deux.
VIII
Et maître de disposer, du moins à bien des égards, de la plus aimable femme du monde, ne m’avez-vous pas trouvé aussi retenu qu’aujourd’hui je le serais avec cette exécrable Araminte qui m’inspire de si violents dégoûts ? Je veux ne point mériter de récompense, et que vous ne croyiez pas me devoir des faveurs par cette seule raison que je n’ai pas tenté de vous en arracher, mais qu’au moins l’effort que je me suis fait, trop cruel pour n’être pas l’ouvrage de la passion la plus vive qui fût jamais, vous prouve la vérité de mes sentiments.
(Crébillon fils, La Nuit et le Moment).
Ce qui m’était intolérable, c’était la pensée que je lui avais fait mal, que j’avais détruit le rêve qu’elle avait déjà bâti sur moi, que maintenant, derrière ce mur, elle souffrait, elle se lamentait, elle se disait : « Ainsi voilà l’être auquel je songeais ! »
Je ne pouvais supporter l’idée de son mépris. Je l’entendais se remuer, se retourner dans son lit, et j’avais envie de lui crier : « Pardon, pardon ! Non, tu ne t’étais pas trompée, non ! Je suis bien celui que tu croyais, j’ai eu un instant de folie, mais maintenant je te comprends, maintenant je t’aime et je te respecte profondément. Oh ! je t’en supplie : ne crois pas que je sois entré dans ta chambre pour faire ce que j’ai fait. Ne crois pas que j’en avais l’intention, que je t’ai menti, que je t’ai trompée, que j’ai eu cette duplicité et cette malhonnêteté. » J’étais désolé. Je me rappelais sa phrase : « Ah ! je suis dégoûtée de moi ! » Et elle me châtiait cruellement. « Je suis dégoûtée de moi », cela voulait dire : Je suis dégoûtée de moi qui ai pu croire en vous, penser à vous, à vous qui n’êtes qu’un être sale et sans noblesse. Je suis dégoûtée de moi qui ai eu assez peu d’intelligence de cœur pour ne pas vous pénétrer, pour ne pas voir la vilaine âme que vous avez, pour me commettre avec un individu de votre espèce… Ah ! son mépris ! ah ! songer qu’elle me méprisait, que maintenant elle pleurait son aveuglement, qu’elle m’arrachait de son cœur et me considérait avec répulsion !…
Oui, son mépris me perçait l’âme, car à présent, ayant reconnu mon erreur, je comprenais son innocence, sa délicatesse, la confiance qu’elle avait mise en moi, et j’étais infiniment touché. Je l’adorais, elle m’apparaissait une créature rare de blancheur, de naturel, de beauté. Elle m’avait laissé pénétrer dans sa chambre avec innocence ! Elle croyait en ma parole ! Elle n’en doutait pas un moment ! Elle ne pouvait supposer que je la trahirais ! Cette pensée m’émouvait aux larmes. — Ce qu’elle avait désiré de moi, je le comprenais maintenant : c’était que je lui parlasse ainsi que je le lui avais dit. Ce qu’elle voulait, c’était, puisque j’allais partir demain, me revoir une dernière fois, avoir avec moi un entretien suprême : nous dire tout, au moment de nous séparer à jamais. Ce qu’elle attendait, c’était que j’exprimasse ce qui devait se trouver dans mon cœur à la veille de la quitter, ce qui rendait notre situation enivrante et douloureuse, et devait faire notre rencontre inoubliable. Ce qu’elle attendait, c’était de l’émotion, des caresses de paroles, et des consolations tendres, c’était des phrases qu’elle pût se répéter à elle-même plus tard, quand elle serait seule, des phrases dont elle penserait : « Quelqu’un qui m’aimait me les a dites, je n’ai pas été à lui, je ne serai pas à lui ; il est parti, je l’aime, et je ne le verrai plus jamais. » Cela était adorablement enfant, cela était d’un sentiment exquis, et c’est cela, cela, que je n’avais pas compris. Cela que, comme un soldat, comme un butor, j’avais brisé, détruit, foulé aux pieds, sans rien voir ! C’est cette fleur divine que j’avais froissée dans mes gros doigts de sauvage !…
Pauvre petite, pauvre amie ! Je ne pouvais me consoler du mal que je lui avais fait, et je me disais : « Pourtant, non, ce n’est pas possible, je ne puis m’en aller là-dessus, il faut qu’elle me pardonne, il faut qu’elle comprenne, il faut que je lui explique… » et revoyant la scène, démontant tous mes sentiments depuis l’instant où j’avais franchi son seuil, je ne me trouvais pas si coupable. C’est vrai que j’avais été aveuglé, que j’étais devenu fou, que je n’avais plus rien compris, que j’avais perdu la conscience de ce qu’elle était, de tout ce que j’avais justement pensé d’elle. Mais enfin, à ma place, qui ne se fût trompé, qui n’eût commis la même méprise ? Entrer chez une femme de cette façon, à cette heure !… En somme je la connaissais très peu, il était donc naturel de me demander si l’opinion que je m’étais formée d’elle était fondée, et devant un nouveau fait de rectifier mon opinion. Ce fait-là pouvait vraiment déranger le sens si net que jusqu’à présent j’avais eu de ce qui se passait entre nous… Non, je n’étais pas si coupable, et le plus fin, le plus délicat eût sans doute à ma place agi comme moi, une circonstance aussi imprévue déroute, égare, — et le plus galant homme n’est point infaillible.
J’examinais en moi l’instant où je l’avais tenue dans mes bras, et j’y découvrais de la générosité. Dès que je m’étais aperçu que je me trompais, j’avais éprouvé un sentiment complexe, j’avais pensé : « Non, elle ne veut pas. Mais elle est sensuelle. Je puis parvenir à l’affoler, ses sens peuvent la trahir », et je cherchais instinctivement sa bouche pour égarer sa volonté sous mes baisers. Mais j’avais pensé aussi : « Mettons que je l’aie, là, de cette manière, lâchement… Je pars demain. J’abandonne ici une femme humiliée, qui a perdu son bonheur, qui ne s’estime plus, qui aura un secret pour son mari, qui n’osera plus le regarder en face. Je salis toute une vie de femme. Je fais une malheureuse. » Et à cette idée, aussitôt j’avais ouvert mes bras. J’avais vu nettement le crime que j’allais commettre et j’en avais eu horreur. Non, mille fois non ! je n’étais pas coupable comme une petite tête, derrière ce mur, le supposait. J’avais été honnête. Je m’étais arrêté à temps. Et il fallait encore bénir le ciel que ce fut avec moi que cette enfant eût été imprudente. Combien d’autres en effet, n’eussent pas hésité ! Combien d’autres, sans réflexion, ou dans une pensée d’égoïsme ignoble, eussent flétri cette âme innocente !… Je l’avais laissée libre, et elle était à ma merci. Car elle était à ma merci, j’étais dans sa chambre : elle était à moi ; elle ne pouvait me chasser, elle ne pouvait appeler ; qui eût consenti à croire qu’elle m’avait introduit chez elle dans l’intention de se refuser à moi ? A cette heure-là ! Dans ce costume-là ! Toutes les apparences étaient contre elle. Elle s’était mise dans une situation telle qu’elle ne pouvait en sortir que par ma volonté. Et elle le savait que sa situation était affreuse, elle luttait sans bruit, affolée, terrifiée, dans une horrible détresse… Or, dès que je m’étais aperçu de son état, je n’avais songé qu’à la rassurer.
Et je me disais : « Oui, il faut absolument que demain, avant mon départ, elle consente à m’écouter. Il faut que je ne lui laisse pas un mauvais souvenir, il faut qu’elle comprenne ce que j’ai fait, qu’au lieu d’être coupable, je serais louable ; qu’un malentendu de ma part était forcé, et que je me suis arrêté pour des raisons pures et qui prouvent tout mon amour pour elle… »
IX
J’étais debout à six heures, ayant dormi d’un si mauvais sommeil que, en sortant du lit, je me trouvais plus fatigué qu’en y entrant. Je me levais parce que j’étais éveillé depuis longtemps et que je ne pouvais supporter mon inaction et mon immobilité… Comme hier, le temps était beau et les montagnes se montraient dans leur splendeur virginale des premières heures du matin, énormes, impassibles, indifférentes aux sentiments violents qui, au milieu d’elles, pendant la nuit, avaient agité deux petites âmes humaines. Je m’accoudai à ma fenêtre, et je regardai devant moi, rêvant, laissant la paix et le silence pénétrer peu à peu mon cœur tumultueux. Bientôt il ne resta plus en moi qu’une immense tristesse et une immense douceur. J’eus pitié d’elle, de moi, de tous les pauvres êtres qui, durant un petit espace de temps, depuis leur naissance jusqu’à leur mort, se remuent sous le ciel vide, traversés tour à tour par l’amour et par la haine, par le plaisir, par la souffrance, par la joie et par la douleur. J’étais accablé par la petitesse misérable de notre condition, découragé par la vision de nos humbles vies soumises au destin… C’est que j’aimais, étais aimé, et allais partir !…
Mais avant mon départ, il fallait que je rendisse sa force au sentiment que j’avais blessé, il fallait ranimer dans le cœur que j’aimais la petite flamme que j’y avais d’abord allumée, puis éteinte. Je tenais à ce que l’on gardât de moi un souvenir pur, un souvenir égal à celui que je conserverais. Je voulais parler, je voulais m’expliquer, et qu’enfin nos adieux fussent les beaux adieux qui devaient couronner de telles heures…
Cependant je restais à ma fenêtre, sans faire de bruit, car je pensais qu’elle avait dû s’endormir tard, et qu’elle était maintenant peut-être dans son meilleur sommeil. De temps en temps je collais mon oreille à la cloison, pour tâcher de saisir si elle était réveillée. A huit heures, je l’entendis soupirer.
— Vous ne dormez pas ? dis-je d’une voix timide.
— Non, répondit-elle.
Elle me parlait. Elle n’était donc plus entièrement fâchée.
— Comment allez-vous ce matin ? repris-je.
— Oh ! je suis toute malade !… et à cause de vous…
Je m’écriai :
— Oui ! Ah ! pardonnez-moi ! Je suis désespéré. Je n’ai pas dormi de la nuit… Si vous saviez…
Elle ne répondit rien. Alors je déclarai :
— Il faut absolument que je vous parle. Passez un peignoir. Ouvrez-moi.
— Vous ouvrir, ah ! jamais de ma vie !… Me parler, je connais cela !… Ce que vous voulez me dire ne m’intéresse pas, répondit-elle amèrement.
Je me mis contre la porte et je dis :
— Ouvrez-moi, ouvrez-moi, ouvrez-moi. Il faut que je vous parle. Ouvrez-moi, ouvrez-moi…
Monotonément avec une insistance de mécanique. Mais elle ne répondait plus. De peur de la fatiguer, de l’exaspérer par mon entêtement, je me tus. Cependant, je l’entendis se lever, s’habiller. — Ce matin hélas ! elle ne chantait pas.
Je descendis. Je m’établis à la porte du chalet, de façon à l’arrêter au passage quand elle descendrait à son tour. Lorsqu’elle parut, je m’élançai. Ses traits tirés, l’air de fatigue de son visage, redoublèrent mes remords et mon émotion. Je la saluai et je lui tendis ma main qu’elle ne prit pas.
— Oh ! méchante ! dis-je.
— Comment cela ? fit-elle avec dédain.
— Si je pouvais vous dire tout ce que je sens, tout ce que j’ai senti cette nuit…
Elle me regarda d’un air sceptique et froid. J’éprouvais la difficulté de me faire entendre d’elle à présent, son âme s’était refermée. J’étais désolé. Elle s’en aperçut sans doute, car elle me regarda plus doucement. Je me rappellerai toujours l’éclat de ce matin, la beauté du ciel, ce paysage pur, moi voulant me faire écouter, elle me montrant par ses propos qu’elle ne croyait plus en moi…
— Si vous n’aviez pas dû partir aujourd’hui je ne vous aurais plus jamais adressé la parole, me dit-elle.
— Écoutez-moi. Croyez-moi, murmurai-je. Ah ! je vous en prie, ne soyez pas ainsi. Ne me laissez pas m’éloigner de vous avec la pensée que vous me haïssez. Je vous jure que je ne le mérite pas. Je vous jure que je vous comprends maintenant, et que je vous aime et que je vous respecte infiniment. » Mais comment enchanter encore son cœur désenchanté ? « Vous êtes indignée, vous êtes sous le coup de l’outrage que je vous ai fait. Éloignez-vous de cet instant, ne ressentez plus le sentiment que vous avez éprouvé. Placez-vous en dehors de vous et réfléchissez un peu avec moi ; je vous en supplie, mon amie, je vous en supplie. »
Elle haussait les épaules. Je continuais : « Oui, vous êtes innocente comme une enfant et je vous parais un monstre. Mais plus tard, un jour, quand vous aurez l’expérience des hommes… vous me comprendrez, vous me jugerez plus justement… vous vous apercevrez que j’ai agi mieux que la plupart n’eussent agi… »
Je retournais sans cesse cette idée, je me plaçais à tous les points de vue pour la reprendre et pour l’agiter devant son esprit. Et à la fin elle m’écoutait, elle était attentive, elle songeait.
Pauvre petit oiseau, qui avait un si grand besoin de croire en moi, pauvre petit oiseau pour qui la pensée de s’être trompé avait été si horrible !
Je parlais. Peu à peu, elle ne savait plus, elle ne se souvenait plus, elle oubliait, elle se laissait aller au plaisir d’être avec moi dans cette belle matinée, et de s’entendre soupirer des choses tendres.
Et, quand enfin je lui dis : « Pardonnez-moi. Dites-moi que vous êtes réconciliée avec moi », elle s’écria avec une contraction douloureuse : « Taisez-vous, taisez-vous ! Ne me faites plus penser à cela ! »
Cependant il était dix heures, la voiture était prête, elle attendait devant l’hospice ; c’était l’agitation du départ, les garçons chargeaient des malles, des colis… Les chevaux secouant la tête à cause des mouches, faisaient sonner leurs clochettes…
« Je ne peux pas vous quitter encore, dis-je. J’ai trop de choses encore à vous exprimer. Mon cœur est plein. Il est tôt, qu’avez-vous à faire ?… venez avec moi, accompagnez-moi un peu… Songez que nous nous séparons pour toujours. »
Nous nous assîmes à côté l’un de l’autre sur une banquette derrière le cocher. Une dernière fois je regardai cette terrasse, la place, notre chalet, et le car s’ébranla. Mais il ne me semblait pas encore que je partais, puisqu’elle était encore avec moi.
Les quatre chevaux descendirent la pente au grand galop, puis nous tournâmes à gauche : nous abordions la montagne ; le col du Galibier se trouvait là-haut, à 600 mètres, ce qui pouvait faire deux lieues de route en lacets. Maintenant on allait au pas. Nous descendîmes et nous nous mîmes à marcher derrière la voiture ; là nous étions seuls, à l’abri des regards.
J’étais ému. Je regardais sa forme charmante, je pensais que plus jamais cette image aimée ne se montrerait à mes yeux. Je me mis à parler tendrement, à cœur ouvert, de tout le fond de moi-même, et, maintenant que j’étais débarrassé de tout désir et de tout espoir, avec une raison passionnée. Je ne sais pourquoi, je revins encore sur ma tentative d’hier soir : pour me faire pardonner entièrement, sans doute, pour qu’il ne subsistât pas dans cette âme le moindre nuage contre moi. Mais ne devais-je pas penser que de soi-même, lorsque je serais loin d’elle, elle effacerait jusqu’au plus petit soupçon de ma faute, et que ce geste même qui l’avait si écœurée finirait par la charmer ?… Cependant je me disculpais encore : « Depuis trois jours, je ne m’interrompais de penser à vous… Et pouvoir vous embrasser, vous serrer dans mes bras ! C’était tenter le diable ! D’ailleurs, dès que j’ai vu que je vous déplaisais, n’ai-je point cessé ?… Ne m’en veuillez pas, mon amie, — mais tirez votre profit de cette émotion. N’ayez confiance en personne et ne permettez jamais qu’on vous fasse la cour. Soyez prudente. »
Ainsi, pour elle, je dégageais comme un fabuliste la moralité de notre aventure, et je lui donnais les sages conseils d’un ami. J’étais jaloux de son honneur et de sa vertu. Partant, et ne pouvant plus la séduire, n’étant donc plus son ennemi, je passais de son côté, je prenais son parti, et je voulais assurer son bonheur. Je lui démontrais qu’en dehors de la fidélité, elle ne recueillerait que des tourments et des souffrances ; que seule une vie régulière pouvait s’accorder avec sa nature sincère ; que rien ne serait pénible et affreux pour elle comme de tromper son mari… Le cœur de l’homme est singulier ! Je la quittais pour toujours, c’était, quant à elle, mourir : je ressentais une jalousie posthume… Quelle folie ! Je ne devais plus jamais la voir, je ne saurais même si elle était vivante, et je désirais qu’elle se conservât à moi !… On veut toujours posséder plus qu’on ne doit posséder. N’eût-il point été raisonnable de me contenter du souvenir délicieux, que, sans doute, au milieu de toutes les agitations de l’existence, elle garderait de moi dans un pli de sa mémoire, comme moi d’elle-même dans un pli de la mienne. N’eût-il point suffi de me dire : « J’ai créé du rêve dans cette âme-là ; je suis passé, j’ai semé, un autre récoltera. Je suis l’éveilleur. Je figure maintenant dans l’histoire de sa vie, car je me suis placé à la source même de l’amour qu’elle aura plus tard pour un autre. T’ayant éveillée, belle âme, je m’en vais : adieu. Je souhaite que celui qui me suivra soit digne de toi ! » — Non ! je voulais qu’elle restât à moi… Je voulais que cette graine que j’avais jetée ne devînt jamais une fleur ! Je voulais qu’elle n’eût qu’un amour de rêve et qu’il fût pour moi. Je voulais avoir paru dans sa vie, disparu, et de loin, et invisible, et perdu, demeurer toujours le roi de son cœur.
Mais aussi c’est que je l’aimais dans le moment où, tous les deux, suivant la voiture qui tout à l’heure allait m’emporter seul, nous gravissions la route blanche, en pensant à nos cœurs. Je l’aimais infiniment, et je le lui disais. Je dépeignais l’effet de son charme sur moi. Je répétais qu’elle était divine, que je la respirais comme une fleur et que je ne l’oublierais jamais. Je l’assurais qu’elle resterait toujours au fond de moi-même comme la plus adorable vision de ma vie et que j’étais à elle à jamais.
Elle m’écoutait, à moitié doutante, à moitié ravie : « Vous me trouveriez bien sotte si je croyais à tout ce que vous me dites là ? » faisait-elle.
Et je lui répondais :
« Mais non, car tout cela est vrai. »
Je parlais ; elle marchait à mon côté, pensive.
Je me disais : « C’est vrai. Je pars et pourtant nous nous serions adorés ! Avec elle je suis cœur à cœur. Nos deux êtres sont faits l’un pour l’autre. J’envahis peu à peu sa pensée, peu à peu elle envahit la mienne. Elle se respecte, elle est innocente, elle a de la dignité, de l’honneur ; elle n’a pas encore eu d’amour : elle a tout son prix pour moi. Je l’aurais adorée, et je pars ! »
Je me disais, juvénilement : « Je pars. Je reprends la route. Et pour aller où ? N’étais-je pas arrivé ? N’avais-je pas trouvé ce que tous nous cherchons sans cesse ?… Mais c’est ma destinée. J’erre toujours et jamais ne me fixe. Quand j’ai commencé à m’intéresser passionnément à un cœur, il faut l’écarter de ma vie et que je fuie. Si mes ailes ont enfin poussé, et si elles vont s’ouvrir, je les brise ! »
Je ramassai une pierre plate et polie, je traçai sur la surface :
Vous resterez le plus délicieux de mes souvenirs.
Et je la lui donnai.
— « Je la garderai toujours », dit-elle.
Puis elle reprit : « Vous : le plus triste de mes souvenirs. »
— « Mon départ vous fait donc un peu de peine ? » demandai-je.
— « Beaucoup. » Et elle ajouta timidement, baissant les yeux : « Je puis vous le dire, puisque vous partez, j’aimerais être longtemps, longtemps, avec vous… »
A ces mots, j’aurais voulu me jeter à genoux sur la route et baiser le bas de sa robe.
Alors seulement je sus son nom. Je le lui demandai pour le graver dans ma pensée. Elle s’appelait Aurélia.
Elle cueillit des petites marguerites et des myosotis, et me les donna… Il y avait un peu de neige au bord de la route, elle en ramassa, elle en forma une boule et me la tendit : Gardez-la en souvenir de moi. — Mais elle va fondre. — Votre souvenir fondra-t-il moins vite ? dit-elle tristement. Et c’est par de tels mots discrets qu’elle me témoignait son émotion.
Nous étions arrivés au col du Galibier. La voiture s’était arrêtée, les chevaux soufflaient. Il y a là, sur ce sommet, une petite maison de cantonnier, avec une terrasse de laquelle on domine le panorama le plus merveilleux qu’on puisse voir au monde.
Le soleil roulait entre les montagnes, les glaciers scintillaient, la neige admirable dormait dans la lumière. Là-bas, là-bas, dans la vallée, un torrent remuait du feu. Les montagnes au lointain étaient vaporeuses… A une grande distance, à nos pieds, au milieu des prairies du Lautaret, au bord d’un mince filet blanc, on distinguait un petit carré clair. Ce point, gros comme une mouche, c’était le chalet où nous avions vécu, où je l’avais entendue chanter, où je l’avais entendue vivre, où je l’avais aimée ; je ne pouvais en détacher mes yeux. Combien de fois dans l’avenir ma pensée y reviendrait-elle ? Combien de fois le souvenir et la nostalgie de cet amour si court, si pur et si beau, dans cette solitude, loin du monde, entouré de visions grandioses, viendrait-il faire saigner mon cœur ?… Enfin, je reportai mes yeux sur elle. Je la vis épouvantablement triste…
Nous étions près de l’Italie ; on nous donna du vin d’Asti. J’en fis mousser dans nos verres. « A votre bonheur », dis-je. « Au vôtre », répondit-elle en tremblant.
Cependant le cocher faisait claquer son fouet. On allait partir. Je tins dans la mienne en silence la main d’Aurélia. Je la pressai simplement ; puis nous nous dîmes adieu. Je montai dans la voiture qui s’ébranla et pénétra sous le tunnel du Galibier… J’étais dans la nuit, je m’y enfonçais. Je me retournai et je vis, point noir immobile dans le trou de lumière là-bas, nous regardant disparaître, Aurélia, Aurélia !…
La voiture sortit du tunnel. Nous étions sur l’autre versant de la montagne. Un panorama nouveau s’offrait à nos yeux.
Et nous commençâmes à descendre.
Novembre 1902.