Front matter (continued 3)
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— Après, après?
— Votre père se baissa lentement vers vous, s'appuyant contre le mur et vous regardant tristement: «Louis, me dit-il d'une voix sourde, si je suis tué, comme il pourrait arriver malheur à cet enfant, tu le remettras avec cette lettre à Fild, mon valet de chambre, qui est chargé de le conduire à Selkirk, en Écosse, et de l'y laisser entre des mains sûres. À vingt-cinq ans, il t'apportera l'autre moitié de cette pièce d'or, et te demandera le secret de sa naissance; tu le lui diras, car peut-être alors sa mère sera-t-elle seule et isolée.
Quant à ces papiers, qui la constatent, tu ne les lui remettras qu'après la mort du marquis. Maintenant, tout est convenu; partons, me dit-il, car il est l'heure.» Alors il s'appuya sur votre berceau, se pencha vers vous, et, quoique ce fût un homme, je vous le dis, je vis une larme tomber sur votre joue.
— Continuez, murmura Paul d'une voix étouffée.
— Le rendez-vous était dans une allée même du parc, à cent pas d'ici.
En arrivant, nous trouvâmes le marquis; il nous attendait depuis quelques minutes. Auprès de lui, sur un banc, étaient des pistolets tout chargés: les adversaires se saluèrent sans échanger une parole. Le marquis montra du doigt les armes; chacun s'empara de la sienne, et tous deux, car les conditions avaient été réglées d'avance, ainsi que me l'avait dit votre père, allèrent se placer, muets et sombres, à trente pas de distance, et commencèrent à marcher l'un contre l'autre. Oh! ce fut un moment terrible pour moi, je vous le jure, continua le vieillard aussi ému que s'il revoyait cette scène, que celui où je vis la distance diminuer graduellement entre ces deux hommes.
Lorsqu'il n'y eut plus que dix pas d'intervalle, le marquis s'arrêta et fit feu… Je regardais votre père. Pas un muscle de son visage ne bougea, de sorte que je crus qu'il était sain et sauf; il continua de marcher jusqu'au marquis, et, lui appuyant le canon du pistolet sur le coeur…
— Il ne le tua pas, j'espère! s'écria Paul en saisissant le bras du vieillard.
— Il lui dit: «Vos jours sont à moi, monsieur, et je pourrais les prendre; mais je veux que vous viviez pour me pardonner comme je vous pardonne.» À ces mots, il tomba mort: la balle du marquis lui avait traversé la poitrine.
— Oh! mon père! mon père! s'écria le jeune marin en se tordant les bras. Et il vit, cet homme qui a tué mon père! il vit, n'est- ce pas? il est encore jeune; il a encore la force de lever une épée ou un pistolet. Nous l'irons trouver… aujourd'hui, tout à l'heure. Tu lui diras: «C'est son fils, il faut que vous vous battiez avec lui.» Oh! cet homme… cet homme… Malheur à cet homme!
— Dieu s'est chargé de la vengeance, répondit Achard: cet homme est fou.
— C'est vrai, murmura Paul; je l'avais oublié.
— Et dans sa folie, continua Achard, il voit éternellement cette scène sanglante, et répète dix fois par jour ces paroles suprêmes qui lui furent adressées par votre père.
— Ah! voilà donc pourquoi la marquise ne le quitte pas d'une minute.
— Et voilà pourquoi, sous prétexte qu'il ne veut pas voir ses enfants, elle a éloigné de lui Emmanuel et Marguerite.
— Pauvre soeur! dit Paul avec un accent de tendresse infinie. Et maintenant elle veut la sacrifier en la mariant malgré elle à ce misérable Lectoure!
— Oui, mais ce misérable Lectoure, reprit Achard, emmène Marguerite à Paris, donne un régiment de dragons à son frère: la marquise ne craint plus la présence de ses enfants, son secret reste désormais entre elle et deux vieillards qui, demain, cette nuit, peuvent mourir… La tombe est muette.
— Mais, moi, moi!
— Vous! sait-on si vous existez même! avez-vous donné de vos nouvelles depuis quinze ans que vous vous êtes échappé de Selkirk! ne pouvez-vous pas, vous aussi, avoir rencontré sur votre chemin quelque accident qui vous empêche de vous trouver au rendez-vous où vous êtes heureusement venu? Certes, elle ne vous a pas oublié… mais elle espère…
— Oh! crois-tu que ma mère?…
— Pardon! c'est vrai, répondit Achard, je ne crois rien; j'ai tort; oubliez ce que j'ai dit.
— Oui, oui, parlons de toi, mon ami; parlons de mon père.
— Ai-je besoin d'ajouter que ses dernières volontés furent exécutées?
Fild vint vous chercher dans la journée. Vous partîtes.
Vingt et un ans se sont passés depuis cette époque, et, depuis cette époque, pas un jour ne s'est écoulé sans que j'aie fait des voeux pour vous revoir au jour dit. Ces voeux sont accomplis, continua le vieillard. Dieu merci! vous voilà, votre père revit en vous… Je le revois, je lui parle… je ne pleure plus, je suis consolé …
— Et il était mort?… mort sans souffle, sans vie, sans espoir? mort sur le coup?
— Oui, mort!… Je l'apportai ici… Je le déposai sur ce lit où vous étiez né. Je fermai la porte pour que personne n'entrât, et je m'en allai creuser sa tombe. Je passai toute la journée à ce pénible devoir; car, d'après le voeu même de votre père, personne ne devait être mis dans cette terrible confidence. Le soir, je revins chercher le cadavre. C'est une étrange chose que le coeur de l'homme, et combien l'espérance que Dieu y met est difficile à l'abandonner. Je l'avais vu tomber… j'avais senti ses mains se refroidir… j'avais baisé son visage glacé…je l'avais quitté pour aller creuser sa tombe, et, cette tombe creusée, ce devoir de mort accompli, je revenais le coeur bondissant, car il me semblait qu'en mon absence, quoiqu'il fallût pour cela un miracle de Dieu, la vie était revenue, et qu'il allait se soulever sur son lit et me parler. Je rentrai… Hélas! hélas! les temps évangéliques étaient passés… Lazare resta étendu sur sa couche… mort! mort! mort!
Et le vieillard resta un instant abattu, sans parole, sans voix; seulement des larmes coulaient silencieusement sur son visage ridé.
— Oui, oui, s'écria Paul éclatant en sanglots de son côté; oui, n'est-ce pas, et tu accomplis ta sainte mission! Noble coeur! laisse-moi baiser ces mains qui ont rendu le corps de mon père à la demeure éternelle. Et tu es demeuré fidèle à la tombe comme tu l'as été à la vie. Pauvre gardien du sépulcre! tu es resté près de lui pour que quelques larmes arrosassent l'herbe qui poussait sur la fosse ignorée. Oh! que ceux qui se croient grands, parce que leur nom retentit dans la tempête et dans la guerre plus haut que l'ouragan et la bataille, sont petits près de toi, vieillard au dévouement silencieux!… Oh! bénis-moi, bénis-moi, s'écria Paul en tombant à genoux, puisque mon père n'est plus là pour me bénir.
— Dans mes bras, mon enfant, dans mes bras! dit le vieillard; car tu t'exagères cette action si simple et si naturelle. Puis, crois- moi, ce que tu appelles ma piété n'a pas, été sans enseignements pour moi; j'ai vu combien l'homme tenait peu de place sur la terre, et combien il était vite perdu dans le monde lorsque le Seigneur détournait les yeux de lui. Ton père était jeune, plein d'avenir, de courage; ton père était le dernier descendant d'une vieille lignée, il portait un noble nom, on eût cru voir d'avance son chemin tout tracé vers les honneurs, de la terre, il avait une famille, des amis. Eh bien! ton père disparut tout à coup, comme si la terre avait manqué sous ses pieds. Je ne sais si quelque regard en larmes chercha sa trace jusqu'à ce qu'il la perdît; mais ce que je sais, c'est que depuis vingt et un ans nul n'est venu sur cette tombe; nul ne sait qu'il est couché à l'endroit où l'herbe est plus verte et plus touffue. Et cependant, orgueilleux et insensé qu'il est, l'homme se croit quelque chose!
— Oh! ma mère n'y est jamais venue?
Le vieillard ne répondit pas.
— Eh bien! continua Paul, nous serons deux maintenant qui connaîtrons cette place. Viens me la montrer; car j'y retournerai, je te jure, toutes les fois que mon vaisseau touchera les côtes de France.
À ces mots, il entraîna Achard dans la première chambre; mais, comme ils ouvraient la porte, ils entendirent un léger bruit du côté du parc: c'était un domestique du château qui venait avec Marguerite.
Paul rentra précipitamment.
— C'est ma soeur, dit-il à Achard, c'est ma soeur. Laisse-moi seul un instant avec elle, j'ai besoin de parler à cette enfant… J'ai un mot à lui dire qui lui fera passer une nuit heureuse. Prenons pitié de ceux qui veillent et pleurent.
— Songez, dit Achard, que le secret que je viens de vous révéler est aussi celui de votre mère.
— Sois tranquille, mon vieil ami, dit-il en poussant Achard dans la seconde chambre. Sois tranquille, je ne lui parlerai que du sien.
En ce moment Marguerite entra.
Chapitre X Marguerite venait, selon son habitude, apporter quelques provisions au vieillard, et ce ne fut pas sans étonnement qu'elle vit dans la première pièce, où depuis dix ans elle ne trouvait jamais qu'Achard, un beau jeune homme qui la regardait d'un oeil doux et avec un sourire bienveillant. Elle fit signe au domestique de déposer le panier dans un coin de la chambre; il obéit, puis il alla attendre sa maîtresse en dehors de la porte. Quant à elle, s'avançant vers Paul:
«Pardon, monsieur, lui dit-elle; mais je croyais trouver ici mon vieil ami, Louis Achard… et je venais lui apporter de la part de ma mère…».
Paul étendit la main vers la seconde chambre, pour indiquer que là était celui qu'elle cherchait, car il ne put lui répondre, tant il sentait que l'accent de sa voix trahirait son émotion. La jeune fille remercia par une inclination de tête presque imperceptible, et entra.
Paul la suivit des yeux, la main appuyée sur son coeur.
Cette âme vierge où l'amour n'était jamais entré s'ouvrait, dans sa sainte virginité, aux premières émotions de famille. Isolé comme il l'avait toujours été, n'ayant pour amis que ces rudes enfants de l'Océan, tout ce qu'il avait de doux et de tendre en son coeur, il l'avait tourné vers Dieu, et quoiqu'aux regards d'un chrétien rigoriste sa religion n'eût peut-être pas paru parfaitement orthodoxe, il n'en était pas moins vrai que cette poésie qui débordait dans toutes ses paroles n'était autre chose qu'une immense et éternelle prière. Il n'était donc pas étonnant que les premières sensations qui entraient dans son coeur, bien que toutes fraternelles, fussent désordonnées et bondissantes comme des émotions d'amour.
— Oh! murmura-t-il, lorsque la jeune fille eut disparu, pauvre isolé que je suis, comment ferai-je, lorsque tu vas sortir, pour ne pas te prendre et te serrer dans mes bras, pour ne pas te dire:
Marguerite, ma soeur, nulle femme ne m'a jamais aimé d'aucun amour; aime-moi d'amour fraternel! Oh! ma mère! ma mère! En me privant de vos caresses, vous m'avez privé aussi de celles de cet ange. Dieu vous rende dans l'éternité le bonheur que vous avez éloigné de vous… et des autres.
— Adieu! dit, en rouvrant la porte, Marguerite au vieillard; adieu; j'ai voulu venir ce soir même, car je ne sais plus maintenant quand je pourrai vous revoir.
Et elle s'achemina vers la porte, pensive et la tête baissée, sans voir Paul, sans se souvenir qu'il y avait là un jeune homme lorsqu'elle était entrée. Le jeune marin la suivait des yeux, les bras tendus vers elle comme pour l'arrêter, la poitrine oppressée et les yeux humides. Enfin lorsqu'il lui vit poser la main sur la clef de la porte:
— Marguerite! s'écria-t-il.
La jeune fille se retourna étonnée; mais ne comprenant rien à cette familiarité étrange de la part d'un homme qui lui était complètement inconnu, elle entr'ouvrit la porte pour sortir.
— Marguerite! répéta Paul en faisant un pas vers sa soeur; Marguerite, n'entendez-vous pas que je vous appelle?…
— Il est vrai que Marguerite est mon nom, monsieur, répondit avec dignité la jeune fille, mais je ne pouvais penser que ce mot me fût adressé seul par une personne que je n'ai pas l'honneur de connaître.
— Mais je vous connais, moi! s'écria Paul en allant à elle, en fermant la porte et en la ramenant dans la chambre. Je sais que vous êtes malheureuse, que vous n'avez pas une âme où verser votre peine, pas un bras à qui demander un appui.
— Vous oubliez celui qui est là-haut, répondit Marguerite en levant d'un même mouvement la tête et la main vers le ciel.
— Non, non, Marguerite, je n'oublie pas, car je suis envoyé par lui pour vous offrir ce qui vous manque; pour vous dire, quand toutes les bouches et tous les coeurs se ferment autour de vous: Je suis votre ami, moi, votre ami dévoué, éternel!
— Oh! monsieur, répondit Marguerite, ce sont des mots bien solennels et bien sacrés que ceux que vous murmurez là! des mots auxquels, malheureusement, il est difficile que je croie sans preuve.
— Et si je vous en donnais une, dit Paul.
— Impossible! murmura Marguerite.
— Irrécusable! continua Paul.
— Oh! alors!… dit Marguerite avec un accent indéfinissable dans lequel le doute commençait de faire place à l'espoir.
— Eh bien! alors…
— Oh! alors! mais non, non!
— Connaissez-vous cette bague? dit Paul, lui montrant l'anneau qui ouvrait le bracelet.
— Clémence de Dieu! s'écria Marguerite, ayez pitié de moi! il est mort!
— Il est vivant!
— Mais il ne m'aime donc plus?
— Il vous aime!
— S'il est vivant, s'il m'aime, oh! c'est à en devenir folle… Qu'est-ce que je disais donc? S'il est vivant, s'il m'aime, comment cette bague se trouve-t-elle entre vos mains?
— Il me l'a confiée comme un gage de reconnaissance.
— Ai-je confié ce bracelet à personne, moi? dit Marguerite relevant la manche de sa robe, voyez!
— Oui, mais vous, Marguerite, vous n'êtes pas proscrite, déshonorée aux yeux du monde, jetée au milieu d'une race perdue!
— Qu'importe! n'est-il pas innocent? n'est-il pas aimé?
— Puis il a pensé, continua Paul voulant voir jusqu'où allaient le dévouement et l'amour de sa soeur, il a pensé qu'il était de sa délicatesse, séparé à jamais de la société comme il l'est, de vous offrir, sinon de vous rendre, la liberté de disposer de votre main…
— Lorsqu'une femme a fait pour un homme ce que j'ai fait pour lui, répondit avec fermeté Marguerite, elle n'a, croyez-moi, d'excuse qu'en l'aimant éternellement, et c'est ce que je ferai.
— Oh! vous êtes un ange! s'écria Paul.
— Dites-moi? reprit Marguerite, saisissant à son tour les mains du jeune homme, et le regardant d'un air suppliant.
— Quoi?
— Vous l'avez donc vu?
— Je suis son ami, son frère…
— Oh! parlez-moi de lui, alors! s'écria-t-elle, s'abandonnant toute entière à son amour et oubliant qu'elle voyait pour la première fois celui à qui elle adressait de pareilles questions. Que fait-il, qu'espère t-il? le malheureux!
— Il vous aime, il espère vous revoir.
— Alors, alors, murmura Marguerite s'éloignant de Paul, il vous a donc dit?
— Tout.
— Oh! s'écria-t-elle en baissant son front sur lequel une rougeur subite passa, remplaçant, comme le vif reflet d'une flamme, la pâleur habituelle qui y était empreinte.
Paul s'approcha d'elle et la serra contre son coeur.
— Vous êtes une sainte fille, lui dit-il.
— Vous ne me méprisez donc pas, monsieur! murmura Marguerite, se hasardant à lever les yeux.
— Marguerite, dit Paul, si j'avais une soeur, je prierais Dieu qu'elle vous ressemblât.
— Oh! vous auriez une soeur bien malheureuse! répondit la jeune fille en s'appuyant sur son bras et fondant en larmes.
— Peut-être, répondit Paul en souriant.
— Vous ne savez donc pas?…
— Dites.
— Que monsieur de Lectoure doit arriver demain matin?
— Je le sais.
— Et que demain on signe le contrat?
— Je le sais.
— Eh bien! que voulez-vous donc que j'espère dans une pareille extrémité? À qui voulez-vous que je m'adresse? Qui voulez-vous que j'implore?… Mon frère? Dieu sait que je lui pardonne, mais il ne peut me comprendre. Ma mère?…Oh! monsieur, vous ne connaissez pas ma mère! C'est une femme d'une réputation intacte, d'une vertu sévère, d'une volonté inflexible; car n'ayant jamais failli, elle ne croit pas que l'on puisse faillir; et lorsqu'elle a dit: «Je veux!» il n'y a plus qu'à courber la tête, à pleurer et à obéir. Mon père!… Oui…, il faudra, je le sais, que mon père sorte de la chambre où il est enfermé depuis vingt ans pour signer le contrat. Mon père! Pour toute autre moins malheureuse et moins condamnée que moi, ce serait une ressource. Mais vous ignorez qu'il est insensé, qu'il a perdu la raison, et avec elle tout sentiment d'amour paternel. Et puis, il y a dix ans que je ne l'ai vu, mon père; il y a dix que je n'ai pressé ses mains tremblantes, que je n'ai baisé ses cheveux blancs! Il ne sait plus s'il a une fille; il ne sait plus s'il a un coeur; il ne me reconnaîtra même pas! et, me reconnût-il, eût-il pitié de moi, ma mère lui mettra une plume entre les mains et lui dira: «Signez! Je le veux,» et il signera, le pauvre et faible vieillard! et sa fille sera condamnée!
— Oui, oui, je sais tout cela aussi bien que vous, mon enfant dit Paul, mais rassurez-vous: ce contrat ne sera point signé.
— Qui l'empêchera?
— Moi!
— Vous?
— Soyez tranquille, je serai demain à l'assemblée de famille.
— Qui vous y introduira?
— J'ai un moyen.
— Mon frère est violent, emporté! Oh! mon Dieu! mon Dieu!… prenez garde de me perdre encore davantage en voulant me sauver!
— Votre frère m'est aussi sacré que vous-même, Marguerite. Ne craignez rien, et reposez-vous sur moi.
— Oh! je vous crois, monsieur, et je me repose sur vous, dit Marguerite, comme accablée par sa longue incrédulité; car, que vous reviendrait-il de me tromper? quel intérêt auriez-vous à me trahir?
— Aucun, vous avez raison; mais passons à autre chose. Que comptez-vous faire avec le baron de Lectoure?
— Lui tout dire.
— Oh! dit Paul en s'inclinant, laissez-moi vous adorer.
— Monsieur! murmura Marguerite.
— Comme une soeur! comme une soeur!
— Oui, vous êtes bon, s'écria Marguerite; je crois que c'est Dieu qui vous envoie.
— Croyez, répondit Paul.
— Donc, demain soir.
— Ne vous étonnez, ne vous effrayez de rien. Seulement, tâchez de me faire comprendre par une lettre, par un mot, par un signe, le résultat de votre entretien avec Lectoure.
— Je tâcherai.
— Et maintenant il est tard, le domestique pourrait s'étonner de la longueur de notre entretien; rentrez au château, et ne parlez de moi à personne. Adieu.
— Adieu! dit Marguerite, vous à qui je ne sais quel nom donner.
— Nommez-moi votre frère!
— Adieu, mon frère!
— Oh! ma soeur! ma soeur! s'écria Paul en la serrant convulsivement entre ses bras, tu es la première qui m'ait fait entendre une aussi douce parole, Dieu t'en récompensera.
La jeune fille, étonnée, se recula; puis, revenant à Paul, elle lui tendit la main. Paul la serra une dernière fois, et Marguerite sortit. Alors, le jeune marin revint à la porte de communication et l'ouvrit.
— Et maintenant, vieillard, dit-il, conduis-moi à la tombe de mon père.
Chapitre XI Le lendemain du jour où Paul avait appris le secret de sa naissance, les habitants du château d'Auray se réveillèrent préoccupés plus que jamais des craintes et des espérances que leurs intérêts divers faisaient naître, car ce jour devait être pour tous, un jour décisif.
La marquise, que nos lecteurs connaissent maintenant pour une femme non point perverse et méchante, mais hautaine et inflexible, y voyait le terme de ses angoisses renouvelées chaque jour, car c'était surtout aux yeux de ses enfants qu'elle voulait conserver cette réputation sans tache dont l'usurpation lui coûtait si cher. Pour elle, Lectoure était non seulement un gendre convenable et portant un nom digne du sien, mais encore un homme ou plutôt un bon génie, qui, du même coup, éloignait d'elle sa fille, qu'il emmenait comme épouse, et son fils, à qui le ministre, grâce à cette alliance, avait promis de donner un régiment.
Une fois ces deux enfants partis, vienne le premier né, et le secret révélé n'avait pas d'écho. D'ailleurs, il y avait mille moyens de lui fermer la bouche.
La fortune de la marquise était immense, et l'or était une de ces ressources qu'elle croyait en pareil cas d'un effet infaillible. Elle était donc ardente à cette union de toute la force de sa crainte: de sorte que, non seulement elle secondait l'empressement de Lectoure, mais encore elle excitait celui d'Emmanuel. Pour celui-ci, las de vivre inconnu à Paris ou enterré en Bretagne, perdu au milieu de cette jeunesse élégante qui formait la maison du roi, ou relégué dans l'antique château de ses aïeux, en compagnie des vieux portraits de sa famille, il frappait avec empressement à cette porte dorée que promettait de lui ouvrir, à Versailles, son futur beau-frère.
Les chagrins et les larmes de sa soeur l'avaient bien affligé un instant, car il était ambitieux plus encore par la crainte de l'ennui qui l'attendait dans son manoir, et par désir de parader à la tête d'un régiment, et de séduire l'esprit des femmes par la richesse et le bon goût de son uniforme, que par orgueil et sécheresse de coeur; mais incapable lui-même d'une passion sérieuse, malgré les suites fatales que l'amour de sa soeur avaient eues, il regardait cet amour comme un attachement d'enfance que le tumulte et les plaisirs du monde effaceraient bientôt de sa mémoire, et il croyait être certain qu'un an ne se passerait pas sans qu'elle le remerciât la première d'avoir fait violence à ces sentiments.
Quant à Marguerite, pauvre victime condamnée si irrévocablement à être immolée aux craintes de l'une et à l'ambition de l'autre, la scène de la veille avait laissé dans son esprit un souvenir profond; elle ne pouvait se rendre compte du sentiment étrange qu'avait fait naître en elle ce beau jeune homme qui lui avait transmis les paroles de Lusignan, qui l'avait rassurée sur le sort du pauvre proscrit, et qui avait fini par la presser sur sa poitrine en l'appelant sa soeur. Une espérance vague et instinctive lui murmurait au coeur que cet homme, ainsi qu'il le lui avait dit, avait reçu de Dieu mission de la protéger; mais, comme elle ignorait quel lien l'attachait à elle, quel secret le faisait maître de la volonté de sa mère, quelle influence enfin il pouvait exercer sur son avenir, elle n'osait s'arrêter à des idées de bonheur, habituée qu'elle était, depuis six mois, à regarder la mort comme l'unique terme possible à ses malheurs.
Le marquis seul, au milieu des diverses émotions qui palpitaient autour de lui, était resté dans son impassible et inerte indifférence, car pour lui le monde avait cessé de marcher depuis le jour terrible où sa raison s'était perdue; constamment absorbé dans un seul souvenir, celui de ce duel mortel et sans témoin, murmurant pour toutes paroles celles qu'avaient prononcées, en lui faisant grâce, le comte de Morlaix, c'était un vieillard faible comme un enfant, à qui sa femme commandait d'un geste, et qui recevait de sa volonté froide et continue toutes les impulsions auxquelles obéissait, depuis vingt ans, l'instinct végétatif qui survivait en lui au libre arbitre et à la raison.
Ce jour-là, cependant, une espèce de révolution avait été opérée dans ses habitudes. Un valet de chambre était entré dans son appartement, et avait remplacé la marquise dans les soins de sa toilette; on lui avait fait endosser son uniforme de maître de camp, on l'avait revêtu des différents ordres dont il était décoré; puis la marquise, lui mettant une plume à la main, lui avait ordonné de signer son nom comme par essai, et il avait obéi, passif et insouciant, sans se douter qu'il étudiait un rôle de bourreau.
Vers les trois heures du soir, une chaise de poste, dont le roulement avait retenti bien différemment dans le coeur de trois personnes qui l'attendaient, était entrée dans la cour du château.
Emmanuel s'était empressé de courir au perron pour recevoir son futur beau-frère, car c'était lui qui arrivait. Lectoure descendit légèrement de sa voiture. Il s'était arrêté à la dernière poste pour faire sa toilette de présentation, de sorte qu'il arrivait dans toute l'élégance des dernières modes de la cour. Emmanuel sourit de cette précaution, car il était évident que Lectoure n'avait voulu perdre aucun des avantages de sa personne en se présentant dans un costume de voyage. Son habitude des femmes lui avait appris que presque toujours elles jugent au premier coup d'oeil, et que rien n'efface l'impression bonne ou mauvaise qu'il a transmise à leur esprit ou à leur coeur. Au reste, justice sous ce rapport doit être rendue au baron: son aspect plein de grâce et d'élégance eût été dangereux pour toute femme dont le coeur n'eût point été prévenu pour un autre.
— Permettez, mon cher baron, dit Emmanuel en s'avançant vers lui, qu'en l'absence momentanée de ces dames, je vous fasse les honneurs du manoir de mes ancêtres. Voyez, continua-t-il en s'arrêtant au haut du perron, et en montrant du doigt les tourelles et les bastions, cela date de Philippe-Auguste comme architecture, et de Henri IV comme décoration.
— C'est, sur mon honneur, répondit le baron avec l'accent affecté qu'avaient adopté les jeunes gens de cette époque, une charmante forteresse, et qui répand à trois lieues à la ronde une odeur de baronnie à parfumer un fournisseur. Si jamais, continua-t-il en entrant dans le vestibule, et de là dans une galerie ornée de chaque côté des portraits de la famille, il me prenait fantaisie d'entrer en rébellion contre Sa Majesté Très Chrétienne, je vous prierais de me prêter ce bijou; et, ajouta-t-il en levant les yeux vers cette longue file d'ancêtres qui se déroulait devant lui, et la garnison avec.
— Trente-trois quartiers! je ne dirai pas en chair et en os, répondit Emmanuel, car il y a longtemps que tout cela n'est plus que poussière, mais en peinture, comme vous voyez. Cela commence à un chevalier Hugues d'Auray, qui accompagna le roi Louis VII à la croisade; cela passe par ma tante Déborah, que vous voyez en costume de Judith, et cela vient définitivement aboutir, sans interruption dans la branche masculine, au dernier membre de cette illustre famille, votre très humble et très obéissant serviteur, Emmanuel d'Auray.
— C'est tout à fait respectable, et l'on ne peut pas plus authentique.
— Oui; mais comme je ne me sens pas assez patriarche, reprit Emmanuel en passant devant le baron afin de lui montrer le chemin de sa chambre, pour perdre ma vie dans cette formidable société, j'espère, baron, que vous avez pensé à m'en tirer?
— Sans doute, mon cher comte, répondit Lectoure en le suivant, je voulais même vous apporter votre commission, comme mon cadeau de noces. Je savais une lieutenance vacante aux dragons de la reine, et j'allais hier chez monsieur de Maurepas la solliciter pour vous, lorsque j'appris que la chose était accordée à la requête de je ne sais quel amiral mystérieux, une espèce de corsaire, de pirate, d'être fantastique, que la reine a mis à la mode en lui donnant sa main à baiser, et que le roi a pris en affection parce qu'il a battu les Anglais, je ne sais où… De sorte que, pour cet exploit, Sa Majesté l'a décoré de l'ordre du Mérite militaire, et lui a donné une épée avec une garde en or, comme il aurait pu faire à quelqu'un de noblesse. Bref, c'est partie perdue de ce côté; mais, soyez tranquille, nous nous tournerons d'un autre.
— Très bien, répondit Emmanuel. Peu m'importe l'arme; ce que je veux, c'est un grade qui aille à mon nom, une position qui cadre avec notre fortune.
— Parfaitement; vous les aurez.
— Et comment, dit Emmanuel changeant la conversation, comment vous êtes-vous tiré des mille engagements que vous deviez avoir?
— Mais, dit le baron avec un accent de laisser-aller qui n'appartenait qu'à cette classe privilégiée, et en s'étendant sur une chaise longue, car il était enfin arrivé à l'appartement qui lui était destiné; mais, en racontant franchement la chose: j'ai annoncé, au jeu de la reine, que je me mariais.
— Ah! bon Dieu! mais c'est de l'héroïsme! surtout si vous avez avoué que vous preniez une femme au fond de la Basse-Bretagne.
— Je l'ai avoué.
— Et alors, dit Emmanuel on souriant, la compassion a fait place à la colère?
— Dame! vous comprenez, mon cher comte, dit Lectoure passant une jambe sur l'autre, et la balançant d'un mouvement régulier comme celui d'un pendule, nos femmes de la cour croient que le soleil se lève à Paris et se couche à Versailles. Tout le reste de la France, c'est pour elles de la Laponie, du Groënland, de la Nouvelle-Zembie! De sorte qu'on s'attend, vous l'avez dit, mon cher comte, à me voir ramener, de mon voyage au pôle, quelque chose d'inconnu, avec des mains terribles et des pieds formidables! Heureusement que l'on se trompe, ajouta-t-il avec un accent moitié craintif, moitié interrogateur, n'est-ce pas, Emmanuel? et vous m'avez dit, au contraire, que votre soeur…
— Vous la verrez, répondit Emmanuel.
— Ce sera un grand désappointement pour cette pauvre madame de Chaulne. Enfin… il faudra bien qu'elle s'en console…
— Qu'est-ce?
Cette interrogation était motivée par la présence du valet de chambre d'Emmanuel, qui venait d'ouvrir la porte, et se tenait debout sur le seuil, attendant, en domestique de bonne maison, que son maître lui adressât la parole.
— Qu'est-ce? répéta Emmanuel.
— Mademoiselle Marguerite d'Auray fait demander à monsieur le baron de Lectoure l'honneur d'un entretien particulier.
— À moi? dit Lectoure en se soulevant; mais avec le plus grand plaisir!
— Mais, non! c'est une erreur! s'écria Emmanuel. vous vous trompez, Célestin!
— J'ai l'honneur d'assurer à monsieur le comte, répondit le valet de chambre en insistant, que je m'acquitte exactement et fidèlement de l'ordre qui m'a été donné.
— Impossible! dit Emmanuel inquiet au plus haut degré de la démarche hasardée de sa soeur. Baron, si vous m'en croyez, envoyez promener cette petite folle.
— Pas du tout! pas du tout! répondit Lectoure en se levant. Qu'est-ce donc qu'une Barbe-Bleue de frère comme celui-là? Célestin!… N'est-ce pas Célestin que vous appelez ce garçon? — Emmanuel fit avec impatience un geste affirmatif. — Eh bien! Célestin, dites à ma belle fiancée que je suis à ses pieds, à ses genoux, et que je demande ses ordres pour l'attendre ou l'aller trouver. Tenez, voilà pour vos frais d'ambassade. — Il lui donna une bourse. — Et vous, comte, j'espère que vous aurez assez de confiance en moi pour permettre le tête-à-tête.
— Mais c'est d'un ridicule achevé!
— Point! répondit Lectoure, c'est au contraire parfaitement convenable. Je ne suis pas une tête couronnée, moi, pour épouser une femme sur un portrait et par procuration. Je désire la voir en personne. Allons, Emmanuel, continua le baron en poussant son ami vers une porte latérale afin qu'il ne rencontrât point sa soeur. Voyons, de vous à moi, est-ce qu'il y a… difformité?
— Eh! non, pardieu! répondit le jeune comte; au contraire, elle est jolie comme un ange!
— Eh bien! alors, dit le baron, qu'est-ce que cela signifie? Voyons!… encore… faut-il que j'appelle mes gardes?
— Non; mais, sur ma parole! j'ai peur que cette petite sotte, qui n'a aucune idée du monde, ne vienne détruire tout ce que nous avons arrêté.
— Oh! si ce n'est que cela, répondit Lectoure en ouvrant la porte, rassurez-vous. J'aime trop le frère pour ne point passer quelque caprice… quelque bizarrerie à la soeur, et je vous donne ma foi de gentilhomme qu'à moins que le diable ne s'en mêle, — et, pour le moment, je l'espère, il est occupé dans une autre partie du monde, mademoiselle Marguerite d'Auray sera dans trois jours madame la baronne de Lectoure, et que, dans un mois, vous aurez votre régiment.
Cette promesse parut rassurer quelque peu Emmanuel qui se laissa mettre à la porte sans faire plus de difficultés. Lectoure courut aussitôt à une glace pour réparer les légères traces de désordre qu'avaient apportées dans sa toilette les cahots des trois dernières lieues. Il venait à peine de faire reprendre à ses cheveux et à ses habits le tour et le pli convenables, lorsque la porte se rouvrit, et que Célestin annonça:
— Mademoiselle Marguerite d'Auray!
Le baron se retourna et aperçut sa fiancée tremblante et pâle sur le seuil de la porte. Quelque espoir que lui eussent donné les promesses d'Emmanuel, il lui était resté au fond du coeur certains doutes, sinon sur la beauté, du moins sur la tournure et les manières de celle qui allait devenir sa femme. Son étonnement fut donc merveilleux lorsqu'il vit apparaître cette frêle et gracieuse création, à qui la critique la plus sévère de la forme n'aurait pu reprocher qu'un peu de pâleur. Les mariages comme celui qu'allait contracter Lectoure n'étaient point rares dans un temps où les questions de rang et les convenances de fortune décidaient en général des alliances entre maisons nobles; mais ce qui devait se présenter à peine une fois sur mille, c'était, dans la position du baron, de trouver au fond d'une province, riche d'une fortune immense, une femme qu'au premier aspect il pouvait juger digne, par son maintien, son élégance et sa beauté, de figurer au milieu des cercles les plus brillants de la cour. Il s'avança donc vers elle, non plus avec cette supériorité d'un courtisan sur une provinciale, mais avec toute l'aisance respectueuse qui formait le cachet de la bonne compagnie de cette époque de transition.
— Pardon, mademoiselle, lui dit-il en lui offrant, pour la conduire à un fauteuil, une main qu'elle n'accepta pas, c'était à moi à solliciter la faveur que vous m'accordez, et la seule crainte d'être indiscret, croyez-le bien, me donne le tort apparent de m'être laissé prévenir.
— Je vous sais gré de cette délicatesse, monsieur le baron, répondit d'une voix tremblante Marguerite faisant un mouvement en arrière et restant debout, elle m'enhardit encore dans la confiance que, sans vous avoir vu, sans vous connaître, j'ai mise dans votre honneur et votre loyauté.
— Quelque but que se soit proposé cette confiance, elle m'honore, mademoiselle, et je tâcherai de m'en rendre digne; mais qu'avez- vous donc? mon Dieu!…
— Rien, monsieur, rien, répondit Marguerite en tâchant de comprimer son émotion; mais c'est que… ce que j'ai à vous dire… pardon… mais… je ne suis pas maîtresse…
Elle chancela; le baron s'élança vers elle et voulut la soutenir; mais à peine l'eut-il touchée, qu'une rougeur ardente passa comme une flamme sur les joues de la jeune fille, et qu'avec un sentiment qui pouvait appartenir aussi bien à la pudeur qu'à la répugnance, elle se dégagea de ses bras. Lectoure lui avait pris la main, et il la conduisit à un fauteuil contre lequel elle s'appuya, ne voulant point s'y asseoir.
— Bon Dieu! dit le baron retenant toujours la main dont il s'était emparé; mais c'est donc une chose bien difficile à dire que celle qui vous amène? ou bien, sans m'en douter, mon titre de fiancé me donnerait-il déjà l'air imposant d'un mari?
Marguerite fit un nouveau mouvement pour dégager sa main de celle de Lectoure, ce qui força celui-ci d'y porter les yeux.
— Comment! s'écria-t-il, ce n'est point assez d'une figure adorable, d'une taille de fée! des mains charmantes!… des mains royales! mais c'est vouloir que j'en meure!
— J'espère, monsieur le baron, dit Marguerite faisant un dernier effort en retirant sa main, que les paroles que vous m'adressez sont des paroles de pure galanterie.
— Non, sur mon âme! répondit Lectoure, c'est la vérité tout entière.
— Eh bien! j'espère, monsieur, qu'alors même, ce dont je doute, que vous penseriez ce que vous croyez devoir me dire, ce ne seraient point de pareils motifs qui vous feraient attacher un plus grand prix à l'union projetée entre nous.
— Mais si fait! je vous jure.
— Et cependant, continua Marguerite en reprenant haleine, tant sa poitrine était oppressée, cependant monsieur, vous regardez le mariage comme une chose… sérieuse.
— C'est selon, répondit en souriant Lectoure; si j'épousais une douairière, par exemple…
— Enfin, répondit Marguerite avec un accent plus résolu, pardon, monsieur, si je me suis trompée, mais j'ai pensé que parfois d'avance vous vous étiez fait, peut-être sur l'alliance proposée entre nous, des idées de réciprocité de sentiments.
— Jamais! interrompit Lectoure qui semblait mettre autant de soin à éviter une explication franche et désirée que Marguerite mettait d'insistance à la provoquer; jamais! non, depuis que je vous ai vue surtout, je n'ai point espéré être digne de votre amour; et, cependant, mon nom, ma position sociale, à défaut d'influence sur votre coeur, peuvent me donner des droits à votre main.
— Mais comment, monsieur, dit Marguerite avec crainte, comment séparez-vous donc l'un de l'autre?
— Comme font les trois quarts de ceux qui se marient, mademoiselle, répondit Lectoure avec un laisser-aller qui eût arrêté à l'instant la confidence sur les lèvres d'une femme moins candide que Marguerite. On épouse, l'homme pour avoir une femme, la femme pour avoir un mari; c'est une position, un arrangement social. Que voulez-vous, mademoiselle, que le sentiment et l'amour aient à faire dans tout cela?
— Pardon, je m'explique peut-être mal, continua Marguerite se faisant violence à elle-même afin de cacher aux yeux de l'homme de qui dépendait son avenir l'impression douloureuse que lui faisaient ses paroles; mais il faut attribuer mon hésitation, monsieur, à la timidité d'une jeune fille forcée par des circonstances impérieuses à parler d'un pareil sujet.
— Point! répondit Lectoure en s'inclinant et en donnant à sa voix un accent qui touchait à la raillerie; au contraire, mademoiselle, vous parlez comme Clarisse Harlowe, et c'est clair comme le jour. Dieu m'a fait l'esprit assez subtil pour que, croyez-moi, je comprenne à merveille même ce que l'on ne me dit qu'à demi-mot.
— Comment, monsieur, s'écria Marguerite, vous comprenez ce que j'ai voulu vous dire et vous me laissez continuer! Comment, si, en descendant au fond de mon coeur, si, en interrogeant mes sentiments, j'y voyais l'impossibilité d'aimer… jamais… celui que l'on me présente pour mari…
— Eh bien! mais, répondit Lectoure avec le même accent, il ne faudrait pas le lui dire.
— Et pourquoi cela, monsieur?
— Parce que… mais… parce que… parce que ce serait trop naïf.
— Et si cet aveu, je ne le faisais point par naïveté, monsieur; si je le faisais par délicatesse? Si j'ajoutais… et que la honte de cet aveu retombe sur ceux qui me forcent à le faire! si j'ajoutais, monsieur, que… j'ai aimé… que j'aime encore!
— Oh! quelque petit cousin, n'est-ce pas? dit négligemment Lectoure croisant une jambe sur l'autre et jouant avec son jabot. C'est une race maudite, ma parole d'honneur! que ces petits cousins. Mais heureusement on sait ce que c'est que de pareils attachements, et il n'y a pas une pensionnaire qui, à la fin des vacances, ne rentre au couvent avec une passion dans le coeur.
— Malheureusement pour moi, répondit Marguerite d'une voix aussi triste et aussi grave que celle de son interlocuteur était railleuse et légère, malheureusement je ne suis plus une pensionnaire, monsieur, et, quoique jeune encore, j'ai depuis longtemps passé l'âge des jeux puérils et des attachements enfantins. Lorsque je parle, à l'homme qui me fait l'honneur de solliciter ma main et de m'offrir son nom, de mon amour pour un autre, il doit penser que je lui parle d'un amour grave, profond, éternel! d'un de ces amours enfin qui laissent leur trace dans le coeur et creusent leur passage dans la vie.
— Diable! fit Lectoure comme s'il commençait à donner plus d'importance à la révélation; mais c'est de la bergerie, cela! Voyons. Est-ce un jeune homme que l'on puisse recevoir.
— Oh! monsieur, s'écria Marguerite se reprenant à l'espoir que semblaient lui donner ces paroles; oh! croyez moi bien, c'est l'être le meilleur, l'âme la plus dévouée!
— Mais je ne vous demande pas cela, et je ne parle pas des qualités du coeur. Il les a toutes, c'est convenu. Je vous demande s'il est de noblesse, s'il est de race, si une femme comme il faut peut l'avouer enfin, et cela sans faire tort à son mari.
— Son père, qu'il a perdu encore jeune, et qui était un ami d'enfance de mon père, était conseiller à la cour de Rennes.
— Noblesse de robe! murmura Lectoure en laissant tomber la lèvre inférieure en signe de mépris. J'aimerais mieux autre chose. Est- il chevalier de Malte, au moins?
— Il se destinait aux armes.
— Eh bien! alors, on lui aura un régiment pour lui faire une position. Voilà qui est arrangé. C'est bien. Écoutez. Il laissera passer six mois pour les convenances, obtiendra un congé, ce qui ne sera pas difficile, puisque nous n'avons pas de guerre, se fera présenter chez vous par un ami commun, et tout sera dit.
— Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit Marguerite en regardant le baron avec l'expression d'un profond étonnement.
— C'est pourtant limpide ce que je vous dis, reprit celui-ci avec quelque impatience. Vous avez des engagements de votre côté, j'en ai du mien, cela ne doit pas empêcher de s'accomplir une union convenable sous tous les rapports; et une fois accomplie, eh bien! mais il me semble qu'il faut la rendre tolérable. Comprenez-vous, enfin?
— Oh! pardon, pardon, monsieur! s'écria Marguerite en reculant devant ces paroles comme si elles eussent eu une main pour la repousser. J'ai été bien imprudente, bien coupable peut-être; mais, telle que j'étais enfin, je ne croyais pas encore mériter une pareille injure! Oh!… monsieur… le rouge de la honte me brûle le visage, plus encore pour vous que pour moi. Oui, je comprends. Un amour apparent et un amour caché! le visage du vice et le masque de la vertu! Et c'est à moi, à moi la fille de la marquise d'Auray, que l'on propose ce marché honteux, avilissant, infâme! Oh! continua-t-elle en se laissant tomber dans un fauteuil, et en se cachant le visage entre ses mains, il faut donc que je sois une créature bien malheureuse, bien méprisable et bien perdue! Oh! mon Dieu! mon Dieu!
— Emmanuel! Emmanuel! dit le baron ouvrant la porte derrière laquelle il se doutait qu'était resté le frère de Marguerite. Eh! venez donc, mon cher, votre soeur a des spasmes! il faut faire attention à ces choses, ou elles deviennent chroniques!… Madame de Meulan en est morte!… Tenez, comte, voilà mon flacon, faites- le lui respirer, quant à moi, je descends dans le parc. Si vous n'avez rien a faire, venez m'y joindre, et donnez-moi, je vous prie des nouvelles de votre soeur.
À ces mots, le baron de Lectoure sortit avec une aisance miraculeuse, laissant Marguerite et Emmanuel en face l'un de l'autre.
Chapitre XII Le même jour où avait lieu l'entrevue de Marguerite et de Lectoure, entrevue dont nous avons raconté les détails et qui eut un résultat tout contraire à celui qu'avait espéré la jeune fille, ce jour-là même, à quatre heures, la cloche du dîner rappela le baron au château.
Emmanuel faisait les honneurs de la table, car la marquise était restée auprès de son mari, et Marguerite avait demandé la permission de ne pas descendre. Les autres convives étaient le notaire, les parents et les témoins. Le repas fut triste, malgré l'imperturbable entrain de Lectoure; mais il était visible que, par cette joyeuse humeur, si active qu'elle ressemblait à une fièvre, il avait l'intention de s'étourdir lui-même. De temps en temps, en effet, cette âcre gaîté tombait tout à coup comme s'éteint une lampe à laquelle l'huile fait défaut; puis elle jaillissait de nouveau, jetant des lueurs plus vives, comme fait la flamme lorsqu'elle dévore son dernier aliment. À sept heures on se leva pour passer dans le salon.
Il est difficile de se faire une idée de l'aspect étrange que présentait ce vieux château, dont les vastes appartements étaient tendus d'étoffes de damas aux dessins gothiques, et garnis de meubles du temps de Louis XIII; fermés qu'ils avaient été depuis si longtemps, ils semblaient s'être déshabitués de la vie. Aussi, malgré le luxe de lumières que les valets avaient déployé, la lueur faible et tremblante des bougies était insuffisante à ces chambres immenses dont tous les rentrants restaient sombres, et dans lesquelles la voix retentissait comme sous les arceaux d'une cathédrale. Le petit nombre des convives, auxquels devaient se joindre à peine, dans la soirée, trois ou quatre gentilshommes des environs, augmentait encore la tristesse qui semblait planer sous les voûtes blasonnées du vieux manoir.
Au centre de l'un des salons, celui-là même où Emmanuel, au moment de son arrivée à Paris, avait reçu la veille le capitaine Paul, une table s'élevait, solennellement préparée, supportant un portefeuille fermé, qui, aux yeux d'un étranger ignorant ce qui se préparait, pouvait aussi bien renfermer une sentence de mort qu'un contrat de mariage. Au milieu de ces aspects tristes et de ces impressions sombres, de temps en temps un éclat de rire moqueur, strident, arrivait à un groupe de personnes parlant bas; c'était Lectoure qui s'amusait aux dépens de quelque honnête campagnard, sans pitié pour Emmanuel sur qui retombait en quelque sorte une partie de la raillerie.
Parfois cependant le fiancé regardait avec anxiété d'une extrémité à l'autre de l'appartement; puis tout à coup un nuage rapide passait sur son front, car il ne voyait paraître ni son beau-père, ni la marquise, ni Marguerite. Les deux premiers, comme nous l'avons dit, n'étaient point descendus au dîner, et son entrevue d'un instant avec la dernière ne l'avait pas, tout insoucieux qu'il s'efforçait de paraître, laissé sans inquiétude sur ce qui se passerait à la signature du contrat qui devait avoir lieu dans la soirée.
Emmanuel n'était pas non plus exempt de quelques craintes, et il venait de se décider à monter chez sa soeur, lorsqu'en passant dans une chambre il croisa Lectoure qui l'appela d'un signe de la main.
— Pardieu! vous nous arrivez à merveille, mon cher comte, lui dit-il tout en ayant l'air de prêter une attention profonde à ce que lui racontait un brave gentilhomme avec lequel il paraissait dans les termes d'une parfaite amitié. Voilà monsieur de Nozay qui me raconte une chose fort curieuse, sur ma parole! Mais savez- vous, continua-t-il en se retournant vers le narrateur, que c'est une chasse charmante et tout à fait de bonne compagnie! Moi aussi j'ai des marais et des étangs; il faudra que je demande à mon intendant, en arrivant à Paris, où tout cela est situé. Et prenez- vous beaucoup de canards de cette manière?
— Immensément! répondit le gentilhomme avec un accent de parfaite bonhomie qui prouvait que Lectoure pouvait sans inconvénient soutenir la conversation quelque temps encore sur le même ton.
— Qu'est-ce donc, dit Emmanuel, que cette chasse miraculeuse?
— Imaginez-vous, mon cher, reprit Lectoure avec le plus grand sang froid, que monsieur se met dans l'eau jusqu'au cou.
— À quelle époque, sans indiscrétion?
— Mais, répondit le gentilhomme, au mois de décembre ou de janvier.
— C'est on ne peut plus pittoresque. Je disais donc que monsieur se met dans l'eau jusqu'au cou, se coiffe la tête d'un potiron et se faufile dans les roseaux. Cela le change au point que les canards ne le reconnaissent aucunement et le laissent approcher à portée. N'est-ce point cela?
— Comme d'ici à vous.
— Bah! vraiment? s'écria Emmanuel.
— Et monsieur en tue autant qu'il veut, continua Lectoure.
— Des douzaines! reprit le gentilhomme, enchanté de l'attention que les deux jeunes gens lui prêtaient.
— Cela doit faire grand plaisir à votre femme, si elle aime les canards, dit Emmanuel.
— Elle les adore, répondit monsieur de Nozay.
— J'espère que vous me ferez l'honneur de me présenter à une personne si intéressante, reprit en s'inclinant Lectoure.
— Comment donc, monsieur le baron!
— Je vous jure que, de retour à Versailles, la première chose que je ferai sera de parler de cette chasse, au petit lever, et je suis convaincu que Sa Majesté en fera l'essai dans la pièce d'eau des Suisses.
— Pardon, cher baron, dit Emmanuel en prenant le bras de Lectoure et en se penchant à son oreille; mais c'est un voisin de campagne qu'il était impossible de ne pas recevoir dans une solennité comme celle-ci.
— Comment donc! répondit Lectoure en employant la même précaution pour ne pas être entendu de celui dont il était question; mais vous auriez eu grand tort de m'en priver. Il entre de droit dans la dot de ma future épouse, et j'aurais été désolé de ne point faire sa connaissance.
— Monsieur de Lajarry! annonça le domestique.
— Un compagnon de chasse? dit Lectoure.
— Non, répondit monsieur de Nozay, c'est un voyageur.
— Ah! ah! fit Lectoure avec un accent qui annonçait que le nouveau venu n'avait que juste le temps de se mettre en garde. À peine cette exclamation fut-elle échappée, que le nouveau venu entra, revêtu d'une polonaise garnie de fourrures.
— Eh! mon cher Lajarry s'écria Emmanuel en allant au devant de lui et en lui donnant la main, comme vous voilà garni! Sur mon honneur! vous avez l'air du czar Pierre.
— C'est que, répondit Lajarry en frissonnant, quoiqu'il ne fit pas autrement froid, voyez-vous, mon cher comte, lorsqu'on arrive de Naples, prrrrrou!
— Ah! monsieur arrive de Naples! dit Lectoure en se mêlant à la conversation.
— En droiture, monsieur.
— Monsieur est monté sur le Vésuve?
— Non: je me suis contenté de le regarder de ma fenêtre.
Et puis, continua le gentilhomme voyageur avec un accent de mépris très humiliant pour le volcan, ce n'est pas ce qu'il y a de plus curieux à Naples, le Vésuve! Une montagne qui fume! Ma cheminée en fait autant quand le vent vient de Belle-Isle. Et puis madame Lajarry avait une peur effroyable des éruptions!
— Mais vous avez visité la Grotte au Chien? continua Lectoure.
— Pour quoi faire? reprit Lajarry; pour voir une bête qui a des vapeurs! donnez des boulettes au premier caniche qui passe, il en fera autant. Et puis madame Lajarry a la passion des chiens, et cela lui aurait fait de la peine.
— J'espère au moins, dit Emmanuel en s'inclinant, qu'un savant comme vous n'aura pas négligé la Solfatare?
— Moi? je n'y ai pas mis le pied! Je me figure pardieu bien ce que c'est que trois ou quatre arpents de soufre, qui ne rapportent absolument rien que des allumettes! D'ailleurs madame Lajarry ne peut pas sentir l'odeur du soufre.
— Comment trouvez-vous celui-là? dit Emmanuel conduisant Lectoure dans la salle du contrat.
— Je ne sais si c'est parce que j'ai vu l'autre le premier, répondit Lectoure, mais je le préfère.
— Monsieur Paul! annonça tout à coup le domestique.
— Hein! fit Emmanuel en se retournant.
— Qu'est-ce? dit Lectoure en se dandinant. Encore un voisin de campagne!
— Non; celui-là c'est autre chose! répondit Emmanuel avec inquiétude. Comment cet homme ose-t-il se présenter ici?
— Ah! ah! roturier, hein? vilain, n'est-ce pas? mais riche? Non?
Poète?… musicien?… peintre?… Eh bien! mais je vous assure, Emmanuel, que l'on commence à recevoir cette espèce. La philosophie maudite a tout confondu. Que voulez-vous, mon cher, il faut en prendre bravement son parti. On est arrivé là. Un artiste s'assied près d'un grand seigneur, le coudoie, le salue du coin du chapeau, reste sur son siège quand il se lève; ils parlent ensemble des choses de la cour, ils ricanent, ils plaisantent, ils chamaillent. C'est un mauvais goût de très bon ton.
— Vous vous trompez, Lectoure, répondit Emmanuel; ce n'est ni un poète, ni un peintre, ni un musicien, c'est un homme à qui je dois parler seul. Écartez donc Nozay, tandis que j'écarterai Lajarry.
À ces mots, les deux jeunes gens prirent chacun le bras d'un des deux campagnards, et s'éloignèrent en parlant chasse et voyages.
À peine les portes latérales s'étaient-elles refermées derrière eux, que Paul parut à celle du milieu.
Il entra dans cette chambre qu'il connaissait déjà, et dont chaque angle cachait une porte, l'une donnant dans une bibliothèque et l'autre dans le cabinet où il avait attendu, lors de sa première visite, le résultat de la conférence entre Marguerite et Emmanuel. Puis, s'approchant de la table, il resta un instant debout, regardant alternativement ces deux portes, comme s'il se fût attendu à voir ouvrir l'une ou l'autre. Son espérance ne fut pas trompée.
Au bout d'un instant, celle de la bibliothèque s'entr'ouvrit, et il aperçut dans l'ombre une forme blanche. Il s'élança vers elle.
— Est-ce vous, Marguerite? lui dit-il.
— Oui, répondit une voix tremblante.
— Eh bien?
— Je lui ai tout dit.
— Et?
— Et dans dix minutes on signe le contrat — Je m'en doutais: c'est un misérable!
— Que faire? s'écria la jeune fille.
— Du courage, Marguerite!
— Du courage? Oh! je n'en ai plus.
— Voilà qui vous en rendra, lui dit Paul en lui remettant un billet.
— Que contient cette lettre?
— Le nom du village où vous attend votre fils et le nom de la femme chez qui on l'a caché.
— Mon fils!… Oh! vous êtes donc un ange! s'écria Marguerite, essayant de baiser la main qui lui tendait le papier.
— Silence! on vient, dit Paul. Quelque chose qu'il arrive, vous me retrouverez chez Achard.
Marguerite referma vivement la porte sans lui répondre, car elle avait reconnu le bruit des pas de son frère. Paul se retourna et marcha à sa rencontre; les deux jeunes gens se joignirent près de la table.
— Je vous attendais à une autre heure, monsieur, et devant moins nombreuse compagnie, dit Emmanuel, rompant le premier le silence.
— Mais nous sommes seuls, ce me semble, répondit Paul en jetant les yeux autour de lui.
— Oui, mais c'est ici que l'on signe le contrat, et dans un instant le salon sera plein.
— On dit bien des choses en un instant, monsieur le comte!
— Vous avez raison, répondit Emmanuel; mais il faut rencontrer un homme qui n'ait pas besoin de plus d'un instant pour les comprendre.
— J'écoute, dit Paul.
— Vous m'avez parlé de lettres, continua Emmanuel se rapprochant encore de son interlocuteur et baissant la voix.
— C'est vrai, répondit Paul avec le même calme.
— Vous avez fixé un prix à ces lettres?
— C'est encore vrai.
— Eh bien! si vous êtes homme d'honneur, pour cette somme renfermée dans ce portefeuille, vous devez être prêt à me les rendre.
— Oui, répondit Paul, oui, monsieur; il en était ainsi tant que j'ai cru que votre soeur, oubliant les serments faits, la faute commise, et jusqu'à l'enfant qu'elle avait mis au jour, secondait votre ambition de son parjure. Alors je pensai que c'était un baptême de larmes assez amer d'entrer dans le monde sans nom et sans famille, pour ne pas du moins y entrer sans fortune. Et je vous avais demandé, il est vrai, cette somme en échange de ces lettres. Mais aujourd'hui la position est changée, monsieur. J'ai vu votre soeur se jeter à vos genoux, je l'ai entendue vous supplier de ne point la forcer à ce mariage infâme; et ni prières, ni supplications, ni larmes n'ont eu de pouvoir sur votre coeur. C'est donc aujourd'hui à moi, qui tiens votre honneur et celui de votre famille entre mes mains, c'est donc à moi de sauver la mère du désespoir, comme je voulais sauver l'enfant de la misère. Ces lettres, monsieur, vous seront remises lorsque, sur cette table, au lieu du contrat de mariage de votre soeur avec le baron de Lectoure, nous signerons celui de mademoiselle Marguerite d'Auray avec monsieur Anatole de Lusignan.
— Jamais, monsieur, jamais.
— Vous ne les aurez cependant qu'à cette condition, comte.
— Oh! peut-être y a-t-il bien quelque moyen de vous forcer à les rendre.
— Je n'en connais pas, répondit froidement Paul.
— Voulez-vous me rendre ces lettres, monsieur?
— Comte, dit Paul regardant Emmanuel avec une expression de physionomie inexplicable pour le jeune homme, comte, écoutez-moi.
— Voulez-vous me rendre ces lettres, monsieur!
— Comte…
— Oui, ou non!
— Deux mots…
— Oui, ou non!
— Non, dit froidement Paul.
— Eh bien! monsieur, vous avez votre épée au côté, comme moi la mienne; nous sommes gentilshommes tous deux, ou je veux bien croire que vous l'êtes. Sortons, monsieur, sortons; que l'un de nous deux rentre seul, et que celui-là, libre et fort de la mort de l'autre, fasse alors ce qu'il voudra.
— Je regrette de ne pouvoir accepter l'offre, monsieur le comte.
— Comment! vous avez sur le corps cet uniforme, au cou cette croix, au côté cette épée, et vous refusez un duel!
— Oui, Emmanuel, je le refuse.
— Et pourquoi cela?
— Parce que je ne puis me battre avec vous, comte. Croyez ce que je vous dis.
— Vous ne pouvez vous battre avec moi?
— Sur l'honneur!
— Vous ne pouvez vous battre avec moi, dites-vous?
En ce moment un éclat de rire se fit entendre derrière les deux jeunes gens; Paul et Emmanuel se retournèrent, Lectoure était derrière eux.
— Mais, continua Paul en étendant la main vers le baron, je puis me battre avec monsieur, qui est un misérable et un infâme!
Une rougeur brûlante passa sur le visage de Lectoure comme le reflet d'une flamme. Il fit un mouvement pour marcher à Paul, puis il s'arrêta.
— C'est bien, monsieur, lui dit-il, envoyez votre témoin à Emmanuel; ils arrangeront toute l'affaire.
— Vous comprenez que ce n'est entre nous que partie remise, dit Emmanuel.
— Silence! répondit Paul, on annonce votre mère.
— Oui, silence, et à demain! Lectoure, ajouta Emmanuel, allons au devant de ma mère.
Paul regarda en silence s'éloigner ces deux jeunes gens, puis il rentra dans le cabinet qu'il connaissait déjà pour s'y être enfermé une première fois.
Chapitre XIII Au moment où le capitaine Paul entrait dans le cabinet, la marquise se présentait à la porte du salon, suivie du notaire et des différentes personnes invitées à la signature du contrat. Quelque solennelle que fût la circonstance, la marquise n'avait pas cru devoir renoncer à ses habits de deuil, et, vêtue de noir comme d'habitude, elle précédait de quelques instants le marquis, qu'aucun de ceux qui se trouvaient là, même son fils, n'avait vu depuis des années. Telle était la puissance des traditions de l'étiquette, que la marquise n'avait point voulu que l'on signât le contrat de sa fille sans que le chef de la famille, tout insensé qu'il était, présidât à cette cérémonie. Quelque peu disposé que fût Lectoure à se laisser intimider, la marquise produisit sur lui son effet habituel, et la voyant entrer si grave et si digne, il s'inclina avec un sentiment de profond respect.
— Je suis reconnaissante, messieurs, dit la marquise en saluant ceux qui l'accompagnaient, de l'honneur que vous voulez bien me faire en assistant aux fiançailles de mademoiselle Marguerite d'Auray avec monsieur le baron de Lectoure. Aussi ai-je désiré que le marquis, tout souffrant qu'il est, assistât à cette réunion et vous remerciât, du moins par sa présence, s'il ne peut le faire par ses paroles. Vous connaissez sa situation, vous ne vous étonnerez donc point si quelques mots sans suite…
— Oui, madame, interrompit Lectoure, nous savons le malheur qui l'a frappé, et nous admirons la femme dévouée qui, depuis vingt ans, supporte la moitié de ce malheur.
— Vous le voyez, madame, dit Emmanuel en s'approchant à son tour et en baisant la main de sa mère, tout le monde est à genoux devant votre piété conjugale.
— Où est Marguerite? murmura la marquise à demi-voix.
— Elle était là il n'y a qu'un instant, répondit Emmanuel.
— Faites-la prévenir, continua la marquise sur le même ton.
— Le marquis d'Auray! annonça alors le domestique.
Chacun s'écarta de manière à démasquer la porte, et tous les yeux se tournèrent du côté où ce nouveau personnage devait apparaître. Cette curiosité ne tarda point à être satisfaite; le marquis s'avança presque aussitôt, soutenu par deux domestiques.
C'était un vieillard dont la figure, malgré les traces de souffrances qui l'avaient sillonnée, conservait encore l'aspect de noblesse et de dignité qui en avait fait un des hommes les plus distingués de la cour. Ses grands yeux caves et fiévreux se promenaient sur toute l'assemblée avec une expression étrange d'étonnement. Il avait son costume de maître de camp, portait l'ordre du Saint-Esprit au cou, et celui de Saint-Louis à la boutonnière. Il s'avança lentement, sans prononcer une parole. Les deux valets le conduisirent, au milieu d'un profond silence, vers un fauteuil sur lequel il s'assit; après quoi ils se retirèrent. La marquise se plaça à sa droite. Le notaire tira le contrat du portefeuille et le lut à haute voix. Le marquis et la marquise reconnaissaient cinq cent mille francs à Lectoure, et constituaient en dot la même somme à Marguerite.
Pendant toute cette lecture, la marquise, malgré son apparente impassibilité, avait donné quelques marques d'inquiétude.
Enfin, comme le notaire reposait le contrat sur la table, Emmanuel rentra et se rapprocha de sa mère:
— Et Marguerite? dit la marquise.
— Elle me suit, répondit Emmanuel.
— Madame! murmura Marguerite entrouvrant la porte et en joignant les mains.
La marquise fit semblant de ne pas l'entendre, et montrant du doigt la plume:
— À vous, monsieur le baron, dit-elle.
Lectoure s'approcha de la table, prit la plume et signa.
— Madame! dit une seconde fois Marguerite d'une voix suppliante et en faisant un pas vers sa mère.
— Passez la plume à votre fiancée, monsieur de Lectoure, dit la marquise.
Le baron fit le tour de la table et s'approcha de Marguerite.
— Madame! dit une troisième fois celle-ci avec un accent de voix si plein de larmes, qu'il retentit jusqu'au fond de tous les coeurs, et que le marquis lui-même leva la tête.
— Signez, dit la marquise en indiquant du doigt le contrat de mariage.
— Oh! mon père! mon père! s'écria Marguerite en se jetant aux pieds du marquis.
— Que faites-vous? dit la marquise s'appuyant sur le bras du fauteuil de son mari et se penchant devant lui. Êtes-vous folle, mademoiselle?
— Mon père! mon père! dit Marguerite entourant le marquis de ses bras; mon père, prenez pitié de moi!… mon père, sauvez votre fille!
— Marguerite! murmura la marquise avec un accent terrible de menace.
— Madame, répondit celle-ci, je ne puis m'adresser à vous. Laissez-moi donc implorer mon père. À moins, continua-t-elle en montrant le notaire avec un geste ferme et décidé, que vous n'aimiez mieux que j'invoque la loi!
— Allons, dit la marquise en se relevant et avec un accent d'amère ironie, c'est une scène de famille, et ces sortes de choses, fort attendrissantes pour les grands-parents sont en général assez fastidieuses aux étrangers. Messieurs, vous trouverez des rafraîchissements dans les chambres voisines. Mon fils, faites les honneurs. Monsieur le baron, pardonnez…
Emmanuel et Lectoure s'inclinèrent en silence et se retirèrent, suivis de toute l'assemblée. La marquise demeura immobile jusqu'à ce que le dernier assistant fût éloigné, puis elle alla fermer les portes, et revenant près du marquis que Marguerite tenait toujours embrassé:
— Maintenant, dit-elle, qu'il n'y a plus ici que ceux qui ont le droit de vous donner des ordres, signez ou sortez, mademoiselle!
— Par pitié, madame, par pitié! dit Marguerite, n'exigez pas de moi cette infamie!
— Ne m'avez-vous pas entendu? dit la marquise donnant à sa voix un accent impératif auquel il semblait impossible que l'on pût résister, et faut-il que je le répète? Signez ou sortez!
— Oh! mon père! mon père! s'écria Marguerite; grâce pour moi! grâce! Non, non, il ne sera pas dit que, depuis dix ans que je n'ai vu mon père, on m'arrachera de ses bras au moment où je le revois! et cela sans qu'il m'ait reconnue, sans qu'il m'ait embrassée! Mon père!… c'est moi… c'est votre fille!…
— Qu'est-ce que cette voix qui m'implore? murmura le marquis. Qu'est-ce que cette enfant qui m'appelle son père?
— Cette voix, dit la marquise saisissant le bras de sa fille, c'est une voix qui s'élève contre les droits de la nature! Cette enfant, c'est une fille rebelle!
— Mon père, s'écria Marguerite, regardez-moi!… sauvez-moi!… défendez-moi!… je suis Marguerite!
— Marguerite?… Marguerite?… balbutia le marquis; j'ai eu autrefois un enfant de ce nom.
— C'est moi!… c'est moi!… reprit Marguerite; c'est moi qui suis votre enfant! c'est moi qui suis votre fille!
— Il n'y a d'enfants que ceux qui obéissent! dit la marquise. Obéissez, et vous aurez le droit de dire que vous êtes notre fille.
— Oh! à vous, mon père!… Oui, à vous, je suis prête à obéir. Mais vous ne l'ordonnez pas, vous!… Vous ne voulez pas que je sois malheureuse!… malheureuse à désespérer!… malheureuse à mourir!
— Viens! viens! dit le marquis, la retenant et la pressant à son tour dans ses bras. Oh! c'est une sensation inconnue et délicieuse que celle que j'éprouve! Et maintenant… attends!… attends!… Il porta la main à son front. Il me semble que je me souviens!
— Monsieur, s'écria la marquise, dites-lui qu'elle doit obéir, que Dieu maudit les enfants rebelles; dites-lui cela plutôt que de l'encourager dans son impiété!
Le marquis releva lentement la tête et fixa ses yeux ardents sur sa femme; puis d'une voix lente:
— Prenez garde, madame, lui dit-il, prenez garde! Ne vous ai-je pas dis que je commençais à me souvenir? Puis laissant retomber son front sur celui de Marguerite, de manière à ce que ses cheveux blancs se mêlassent aux cheveux noirs de la jeune fille: Parle! parle! continua-t-il. Qu'as-tu, mon enfant? dis-moi cela.
— Oh! je suis bien malheureuse!
— Tout le monde est donc malheureux ici! s'écria le marquis. Cheveux noirs et cheveux blancs!… enfant et vieillard!… Oh! moi aussi, moi aussi… je suis bien malheureux, va!
— Monsieur, remontez dans votre appartement! il le faut, dit la marquise.
— Oui, pour que je me retrouve encore face à face avec vous! enfermé comme un prisonnier!… C'est bon quand je suis fou, madame!
— Oui, oui, mon père, vous avez raison. Il y a bien assez longtemps que ma mère se dévoue. Il est temps que ce soit votre fille. Mon père, prenez-moi, je ne vous quitterai ni jour ni nuit. Vous n'aurez qu'à faire un geste, qu'à dire une parole: je vous servirai à genoux!…
— Oh! tu n'aurais pas le courage de le faire!
— Si, mon père; si! je le ferai. Aussi vrai que je suis votre fille!
La marquise se tordit les bras d'impatience.
— Si tu es ma fille, reprit le marquis, pourquoi, depuis dix ans, ne t'ai-je pas vue?
— Parce qu'on m'a dit que vous ne vouliez pas me voir, mon père; parce qu'on m'a dit que vous ne m'aimiez pas.
— On t'a dit que je ne voulais pas te voir, figure d'ange! s'écria le marquis lui prenant la tête entre les mains et la regardant avec amour; on t'a dit cela! on t'a dit qu'un pauvre damné ne voulait pas du ciel! Eh! qui donc a dit qu'un père ne voulait pas voir sa fille? qui donc a osé dire à un enfant: «Enfant, ton père ne t'aime pas!»
— Moi, dit la marquise en essayant une dernière fois d'arracher Marguerite des bras de son père.
— Vous! interrompit le marquis; c'est vous! Mais vous avez donc reçu la mission fatale de me tromper dans toutes mes affections! Il faut donc que toutes mes douleurs prennent leur source en vous! il faut donc que vous brisiez aujourd'hui le coeur du père comme vous avez brisé il y a vingt ans le coeur de l'époux!
— Vous délirez, monsieur, dit la marquise, lâchant sa fille et passant à la droite du marquis. Taisez-vous, taisez-vous!
— Non, madame, non, je ne délire pas! répondit le marquis; non!… non!… dites plutôt… dites, et ce sera la vérité, dites que je suis entre un ange qui veut me rappeler à la raison et un démon qui veut me rendre à la folie! non! je ne suis plus insensé!… faut-il que je vous le prouve? Il se souleva en appuyant les mains sur les bras de son fauteuil. Faut-il que je vous parle de lettres? d'adultère? de duel?
— Je vous dis, répondit la marquise en lui saisissant le bras, je vous dis que vous êtes plus abandonné de Dieu que jamais, lorsque vous dites de pareilles choses, sans songer aux oreilles qui nous écoutent!… Baissez les yeux, monsieur; regardez qui est là, et osez dire que vous n'êtes pas fou!
— Vous avez raison, dit le marquis en retombant sur son fauteuil. Elle a raison, ta mère, continua-t-il en s'adressant à Marguerite; c'est moi qui suis un insensé; et il faut croire, non à ce que je dis, mais à ce qu'elle dit, elle. Ta mère! c'est le dévouement, c'est la vertu. Aussi, elle n'a ni insomnie, ni remords, ni délire. Que veut-elle, ta mère?
— Mon malheur, mon père! s'écria Marguerite; mon malheur éternel!
— Et comment puis-je l'empêcher, ce malheur, moi? dit avec un accent déchirant le malheureux vieillard. Comment puis-je empêcher, moi, pauvre fou, qui crois toujours voir du sang couler d'une blessure! qui crois toujours entendre une tombe qui parle!
— Oh! vous pouvez tout! Dites un mot, et je suis sauvée! On veut me marier. Le marquis renversa la tête en arrière. Écoutez-moi donc!… On veut me marier à un homme que je n'aime pas!… comprenez-vous?… à un misérable!… et l'on vous a amené ici… dans ce fauteuil… devant cette table… vous, vous, mon père… pour signer ce contrat infâme! là… là… tenez… ce contrat que voici!
— Sans me consulter! répondit le marquis en prenant le contrat; sans me demander si je veux ou si je ne veux pas! Me croit-on mort? et si l'on me croit mort, me craint-on moins qu'un spectre?… Ce mariage ferait ton malheur, as-tu dit?
— Éternel! éternel! s'écria Marguerite.
— Eh bien! ce mariage ne se fera pas!
— J'ai engagé votre parole et la mienne, votre nom et le mien, dit la marquise avec d'autant plus de force qu'elle sentait le pouvoir lui échapper.
— Ce mariage ne se fera pas, vous dis-je, répondit le marquis d'une voix qui couvrait la sienne. C'est une chose trop terrible, continua-t-il d'un accent sombre et caverneux, qu'un mariage où une femme n'aime pas son mari! cela rend fou… Moi, la marquise m'a toujours aimé… aimé fidèlement. Ce qui me rend fou… moi, c'est autre chose.
Un éclair de joie infernale brilla dans les yeux de la marquise, car elle vit à l'exaltation des paroles du marquis et à la terreur peinte dans ses yeux que la folie était près de revenir.
— Ce contrat? continua le marquis… Et il s'apprêta à le déchirer. La marquise y porta vivement la main. Marguerite semblait suspendue par un fil entre le ciel et l'enfer.
— Ce qui me rend fou, moi, reprit le marquis, c'est une tombe qui se rouvre! c'est un spectre qui sort de terre! c'est un fantôme qui vient! qui me parle! qui me dit!…
— «Vos jours sont à moi!» murmura à l'oreille de son mari la marquise, répétant les dernières paroles de Morlaix mourant, «je pourrais les prendre.» — L'entends-tu! l'entends-tu! s'écria le marquis, tremblant affreusement et se levant comme pour fuir.
— Mon père! mon père! revenez à vous! Il n'y a pas de tombe, il n'y a pas de spectre, il n'y a pas de fantôme. Ces paroles… c'est la marquise…
— «Mais je veux que vous viviez,» continua celle-ci, achevant l'oeuvre qu'elle avait commencée, «pour me pardonner comme je vous pardonne.» — Grâce! Morlaix, grâce! cria le marquis retombant sur son fauteuil, les cheveux dressés de terreur et la sueur de l'effroi sur le front.
— Mon père! mon père!
— Vous voyez que votre père est insensé, dit la marquise triomphante. Laissez-le!…
— Oh! dit Marguerite, oh! Dieu fera un miracle, je l'espère. Mon amour, mes caresses, mes larmes, le rendront à la raison.
— Essayez! répondit froidement la marquise, abandonnant à sa fille le marquis sans volonté, sans voix et presque sans connaissance.
— Mon père!… dit Marguerite d'une voix déchirante.
Le marquis resta impassible.
— Monsieur! dit la marquise d'un ton impératif.
— Hein!… hein!… fit le marquis frissonnant.
— Mon père! mon père!… cria Marguerite en se tordant les bras et se renversant de désespoir; mon père, à moi! à moi!
— Prenez cette plume et signez, dit la marquise, lui mettant la plume à la main et la main sur le contrat. Il le faut!… je le veux!
— Oh! maintenant je suis perdue!… s'écria Marguerite, écrasée de la lutte et se sentant sans force pour la soutenir.
Mais au moment où le marquis, vaincu, allait signer; où la marquise, triomphante, se félicitait de sa victoire; où Marguerite, désespérée, était près de fuir, un incident inattendu vint changer tout à coup la face des choses. La porte du cabinet s'ouvrit, et Paul, qui avait assisté, invisible, à cette scène, apparut tout à coup.
— Madame la marquise d'Auray, dit-il, avant que ce contrat ne se signe, un mot!
— Qui m'appelle? dit la marquise, essayant de distinguer celui qui lui parlait dans l'éloignement, et par conséquent dans l'ombre.
— Je connais cette voix! s'écria le marquis, tressaillant comme si un fer rouge l'eût touché.
Paul fit trois pas et entra dans le cercle de lumière que répandait le lustre.
— Est-ce un spectre? s'écria à son tour la marquise, frappée de la ressemblance du jeune homme avec son ancien amant.
— Je connais ce visage! murmura le marquis, croyant revoir l'homme qu'il avait tué.
— Mon Dieu! mon Dieu! protégez-moi! balbutia Marguerite, à genoux et les bras vers le ciel.
— Morlaix! Morlaix! dit le marquis, se levant et marchant à Paul. Morlaix! Morlaix! pardon!… grâce!…
Et il tomba de toute sa hauteur, évanoui, sur le plancher.
— Mon père! s'écria Marguerite en se précipitant vers lui.
En ce moment un domestique entra tout effaré, et s'adressant à la marquise:
— Madame, lui dit-il, Achard fait demander le prêtre et le médecin du château. Il se meurt!
— Dites-lui, répondit la marquise, lui montrant le corps que sa fille était inutilement occupée à rappeler à la vie, dites-lui que tous deux sont retenus auprès du marquis.
Chapitre XIV Comme on l'a vu à la fin du chapitre précédent, Dieu, par une de ces combinaisons étranges de sa providence que les hommes aveugles attribuent presque toujours au hasard, rappelait à lui en même temps, pour qu'ils lui rendissent le même compte, le noble marquis d'Auray et le pauvre Achard. Nous avons vu le premier, frappé à la vue de Paul, portrait vivant de son père, comme d'un coup de foudre, tomber sans connaissance aux pieds du jeune homme, épouvanté lui-même de l'effet terrible qu'il avait produit. Quant à Achard, les circonstances, qui avaient amené son agonie en même temps que celle du marquis, ressortaient, quoique différentes, du même drame et de la même situation. La vue de Paul, sur l'un comme sur l'autre, avait causé une émotion funeste à celui-ci par l'excès de la terreur, à celui-là par l'excès de la joie. Pendant la journée qui avait précédé la signature du contrat, Achard s'était donc senti plus faible que d'habitude.
Toutefois, le soir, il n'en était pas moins sorti pour aller faire sa prière ordinaire à la tombe de son maître. De là il avait vu, avec une piété plus profonde que jamais, ce spectacle toujours nouveau et toujours splendide du soleil qui se couche dans l'Océan; il avait suivi la dégradation de sa lumière pourprée: et comme si ce flambeau du monde attirait à lui son âme, il avait senti s'éteindre ses forces avec le dernier rayon du jour; de sorte que, quand le domestique du château vint le soir, comme d'habitude, afin de prendre ses ordres, ne le rencontrant pas dans sa chambre, il s'était mis à le chercher au dehors; et comme sa promenade ordinaire était connue, il l'avait bientôt trouvé au pied du grand chêne, évanoui sur la fosse de son maître, fidèle jusqu'à la fin à cette religion de la tombe qui avait été le sentiment exclusif des dernières années de sa vie. Alors le domestique l'avait pris dans ses bras et l'avait rapporté chez lui; puis, tout effrayé de cet accident inattendu, il était accouru réclamer auprès de la marquise les derniers secours du médecin et du prêtre, que celle-ci avait refusés, sous le prétexte qu'à cette heure ils étaient aussi nécessaires au marquis qu'au vieux serviteur, et que la hiérarchie des rangs, puissante jusqu'en face de la mort, donnait à son époux le privilège d'en user le premier.
Mais cette nouvelle, annoncée à la marquise dans ce moment de paroxysme suprême où les différents intérêts et les différentes passions jetaient les acteurs de ce drame intime dont nous nous sommes fait l'historien, cette nouvelle avait été entendue de Paul.
Jugeant impossible la signature du contrat dans l'état où était le marquis, il n'avait pris que le temps de rappeler une seconde fois à Marguerite qu'elle le retrouverait chez Achard, si elle avait besoin de lui: après quoi il s'était élancé dans le parc, et s'orientant au milieu de ses allées et de ses massifs avec cette habileté du marin qui lit tout chemin au ciel, il avait retrouvé la maison et était entré tout haletant dans la chambre du vieillard au moment où celui-ci commençait à reprendre ses sens, et s'était jeté dans ses bras. Alors la joie avait rendu quelque force au vieux serviteur, sûr au moins de mourir sur le coeur d'un ami.
— Oh! c'est toi! c'est toi! s'écria le vieillard, je n'espérais pas te revoir.
— Et tu as pu penser que j'apprendrais ton état, s'écria Paul, et que je n'accourrais pas à l'instant!
— Mais je ne savais où te chercher, moi; où te faire dire que je voulais te voir une dernière fois avant de mourir.
— J'étais au château, père; j'ai tout appris et je suis accouru.
— Et comment étais-tu au château? dit le vieillard étonné.
Paul lui raconta tout.
— Providence de Dieu! murmura Achard lorsque Paul eut terminé son récit, que tes décrets sont cachés et inévitables! Toi qui au bout de vingt années ramènes le jeune homme au berceau de l'enfant, et qui tues l'assassin du père par le seul aspect du fils!
— Oui, oui, cela s'est passé ainsi, répondit Paul; et c'est cette même Providence qui me conduit à toi pour que je te sauve. Car, je le sais, ils t'ont refusé le médecin et le prêtre.
— Nous aurions dû cependant partager, en bonne justice, répondit Achard. Le marquis, puisqu'il craint la mort, n'avait qu'à garder le médecin, et à moi, qui suis las de la vie, m'envoyer le prêtre.
— Je puis monter à cheval, s'écria Paul, et avant une heure …
— Dans une heure il sera trop tard, dit le mourant d'une voix affaiblie. Un prêtre!… un prêtre seul!… Je ne demandais qu'un prêtre.
— Père, répondit Paul, je ne puis le remplacer, je le sais, dans ses fonctions sacrées; mais nous parlerons de Dieu ensemble, de sa grandeur, de sa bonté.
— Oui, mais terminons d'abord avec les choses de la terre, pour ne plus penser qu'à celles du ciel. Tu dis que, comme moi, le marquis se meurt?
— Je l'ai laissé agonisant.
— Tu sais qu'aussitôt après sa mort, les papiers renfermés dans cette armoire, et qui constatent ta naissance, t'appartiennent de droit?
— Je le sais.
— Si je meurs avant lui, si je meurs sans prêtre, à qui confier ce dépôt? Le vieillard se souleva, et lui montra sous le chevet de son lit une clef. Tu prendras cette clef: elle ouvre cette armoire; tu y trouveras une cassette. Tu es homme d'honneur, jure- moi que tu n'ouvriras cette cassette que lorsque le marquis sera mort.
— Je vous le jure! dit Paul en étendant solennellement la main vers le crucifix cloué au-dessus du chevet.
— C'est bien, répondit Achard. Maintenant je mourrai tranquille.
— Vous le pouvez, car le fils vous tient la main dans ce monde, et le père vous la tend dans le ciel.
— Crois-tu, enfant, qu'il sera content de ma fidélité?
— Jamais roi n'a été obéi pendant sa vie comme lui l'aura été après sa mort.
— Oui, murmura le vieillard d'une voix sombre, oui, je n'ai été que trop exact à suivre ses commandements. J'aurais dû ne pas souffrir ce duel, j'aurais dû me refuser à en être le témoin. Écoute, Paul: voilà ce que je voulais dire à un prêtre, car c'est la seule chose qui charge ma conscience; écoute: il y a des moments de doute où j'ai regardé ce duel solitaire comme un assassinat. Alors…alors, comprends-tu, Paul? c'est que je ne serais plus témoin, je serais complice!
— Mon père, répondit Paul, je ne sais si les lois de la terre sont toujours d'accord avec les lois du ciel, et si l'honneur selon les hommes est la vertu selon le Seigneur; je ne sais si notre Église, ennemie du sang, permet que l'offensé tente de venger lui-même son injure sur l'offenseur, et si, dans ce cas, le jugement de Dieu dirige toujours ou la balle du pistolet ou la pointe de l'épée. Ce sont là des questions qu'on décide, non pas avec le raisonnement, mais avec la conscience. Eh bien! ma conscience me dit qu'à ta place j'aurais fait ce que tu as fait. Si la conscience, qui me trompe, t'a trompé aussi, plus qu'un prêtre, j'ai, dans cette circonstance, le droit de te pardonner; et, en mon nom et en celui de mon père, je te pardonne!
— Merci! merci! s'écria le vieillard en pressant les mains du jeune homme; merci! car voilà des paroles comme il en faut à l'âme d'un mourant. Un remords est une chose terrible, vois-tu! un remords conduit à douter de Dieu. Car, une fois qu'il n'y a plus de juge, il n'y a plus de jugement.
— Écoute, dit Paul avec cet accent poétique et solennel qui lui était particulier; moi aussi j'ai souvent douté de Dieu. Car, isolé et perdu comme je l'étais dans le monde, sans famille et sans appui sur la terre, je cherchais un appui dans le Seigneur, et je demandais à tout ce qui m'entourait une preuve de son existence. Souvent je m'arrêtais au pied de l'une de ces croix qui bordent le chemin, et, les yeux fixés sur le Sauveur des hommes, je demandais en pleurant une certitude de son existence et de sa mission; je demandais que son oeil s'abaissât vers moi; je demandais qu'une goutte de sang tombât de sa blessure, ou qu'un soupir sortît de sa bouche. Le crucifix restait immobile, et je me relevais le désespoir dans le coeur en disant: «Si je savais où trouver la tombe de mon père, je l'interrogerais comme Hamlet le fantôme, et elle me répondrait peut-être!»
— Pauvre enfant!
— Alors, j'entrais dans une église, continua Paul, dans une de ces églises du Nord, tu sais, sombre, religieuse, chrétienne. Et je me sentais inondé de tristesse, mais la tristesse n'est pas la foi! Je m'approchais de l'autel, je m'agenouillais devant le tabernacle où l'on dit que Dieu habite; j'appuyais mon front contre le marbre des marches; et lorsque j'étais resté prosterné, perdu dans mon doute pendant des heures, je relevais la tête, espérant que ce Dieu que je cherchais se manifesterait enfin à moi par un rayon de sa gloire, ou par un éclair de sa puissance. Mais l'église restait sombre comme le crucifix était resté immobile, et je me précipitais sous son portique comme un insensé, en disant: «Seigneur! Seigneur! si tu existais, tu te révélerais aux hommes. Tu veux donc que les hommes doutent de toi, puisque tu peux te révéler à eux, et que tu ne le fais pas.»
— Prends garde à ce que tu me dis, Paul, s'écria le vieillard; prends garde que le doute de ton coeur n'atteigne le mien! Tu as du temps pour croire, toi, tandis que moi… je vais mourir!
— Attends, père, attends, continua Paul avec une voix douce et un visage calme, je n'ai pas fini. C'est alors que je me suis dit: «Le crucifix du chemin, l'église des villes, sont l'oeuvre de l'homme. Cherchons Dieu dans l'oeuvre de Dieu.» Dès ce moment, mon père, a commencé cette vie errante qui restera un mystère éternel entre le ciel, la mer et moi… Elle m'a égaré dans les solitudes de l'Amérique, car je pensais que plus un monde était nouveau, plus il avait dû garder empreinte la main de Dieu! Je ne m'étais pas trompé. Là, souvent, dans ces forêts vierges où le premier peut-être parmi les hommes j'avais pénétré sans autre abri que le ciel, sans autre couche que la terre, abîmé dans une seule pensée, j'ai écouté ces mille bruits divers du monde qui s'endort et de la nature qui s'éveille.
Longtemps encore je suis resté sans comprendre cette langue inconnue que forment en se mêlant ensemble le murmure des fleuves, la vapeur des lacs, le bruissement des forêts et le parfum des fleurs. Enfin peu à peu se souleva le voile qui couvrait mes yeux, et le poids qui oppressait mon coeur. Dès lors je commençai à croire que ces rumeurs du soir et ces bruits du crépuscule n'étaient qu'un hymne universel par lequel les choses créées rendaient grâces au Créateur.
— Mon Dieu! dit le mourant, joignant les mains et levant les yeux au ciel avec l'expression de la foi; mon Dieu! j'ai crié vers vous du fond de l'abîme, et vous m'avez entendu dans ma détresse! mon Dieu, je vous remercie!
— Alors, continua Paul avec une exaltation croissante, alors j'ai cherché sur l'Océan ce reste de conviction que me refusait la terre. La terre, ce n'est que l'espace; l'Océan, c'est l'immensité. L'Océan, c'est ce qu'il y a de plus grand, de plus fort et de plus puissant après Dieu! L'Océan, je l'ai entendu rugir comme un lion irrité, puis, à la voix de son maître, se coucher comme un chien soumis; je l'ai senti se dresser comme un Titan qui veut escalader le ciel, puis, sous le fouet de l'orage, je l'ai entendu se plaindre comme un enfant qui pleure. Je l'ai vu lancer des vagues au-devant de l'éclair, et essayer d'éteindre la foudre avec son écume, puis s'aplanir comme un miroir, et réfléchir jusqu'à la dernière étoile du ciel. Sur la terre, j'avais reconnu l'existence de Dieu; sur l'Océan, je reconnus son pouvoir. Dans la solitude, comme Moïse, j'avais entendu la voix du Seigneur; mais, pendant l'orage, je le vis, comme Ézéchiel, passer avec la tempête. Dès lors, mon père, dès lors, le doute fut à jamais chassé loin de moi, et, le soir du premier ouragan, je crus et je priai.
— Je crois en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, dit le vieillard d'une voix ardente de foi; et il continua ainsi le Symbole des apôtres jusqu'à sa dernière ligne. Paul l'écouta en silence et les yeux au ciel; puis, lorsque le mourant eut fini:
— Ce n'est point ainsi qu'un prêtre t'eût parlé, père, dit-il en secouant la tête; car, moi, je t'ai parlé en marin et avec une voix plus habituée à prononcer des paroles de mort que de consolation. Pardonne-moi, père, pardonne-moi.
— Tu m'as fait prier et croire comme toi, répondit le vieillard; dis-moi, qu'aurait donc fait de plus un prêtre? Ce que tu m'as dit est simple et grand: laisse-moi penser à ce que tu m'as dit.
— Écoute! dit Paul en tressaillant.
— Quoi?
— N'as-tu pas entendu?…
— Non.
— Il m'a semblé qu'une voix en détresse… m'appelait… Entends- tu? entends-tu?… C'est la voix de Marguerite…
— Va au-devant d'elle, lui dit le vieillard, j'ai besoin d'être seul.
Chapitre XV Paul s'élança dans la chambre voisine, et, comme il y mettait le pied, il entendit son nom répété une troisième fois tout auprès de l'entrée.
Courant alors à la porte, il l'ouvrit avec empressement, et, sur le seuil, il trouva Marguerite, à qui la force avait manqué pour aller plus loin, et qui était tombée à genoux.
— À moi! à moi! cria-t-elle avec l'expression de la plus profonde terreur en apercevant Paul, et en se traînant vers lui.
Paul s'élança vers Marguerite et la prit dans ses bras; elle était pâle et glacée. Il l'emporta dans la première chambre, la déposa sur un fauteuil, retourna fermer la porte, qui était restée ouverte; puis revenant près d'elle:
— Que craignez-vous? lui dit-il; qui vous poursuit, et comment venez-vous à cette heure?
— Oh! s'écria Marguerite, à toute heure du jour et de la nuit, j'aurais fui tant que la terre aurait pu me porter! J'aurais fui jusqu'à ce que je trouvasse un coeur pour y pleurer, un bras pour me défendre! J'aurais fui!… Paul! Paul! mon père est mort.
— Pauvre enfant! dit Paul en serrant la jeune fille dans ses bras. Pauvre enfant! qui s'échappe d'une maison mortuaire pour retomber dans une autre! qui laisse la mort au château et qui la retrouve dans la chaumière!
— Oui, oui, dit Marguerite, se levant, frémissante encore de terreur et se pressant contre Paul. La mort là-bas! la mort ici! Mais là-bas on meurt dans le désespoir, tandis qu'ici… ici l'on meurt tranquille. O Paul! Paul! oh! si vous aviez vu ce que j'ai vu!
— Dites-moi cela.
— Vous savez, continua la jeune fille, quelle influence terrible ont eue sur mon père votre voix et votre présence?
— Je le sais.
— On l'a emporté évanoui et sans parole dans son appartement.
— C'était à votre mère que je parlais, dit Paul; c'est lui qui a entendu: ce n'est point ma faute.
— Eh bien! vous comprenez, Paul, puisque vous avez dû tout entendre du cabinet où vous étiez. Mon père, mon pauvre père m'avait reconnue; et moi, le voyant ainsi, je n'ai pu résister à mon inquiétude; et, au risque d'irriter ma mère, je suis montée pour le voir une fois encore. La porte était fermée; je frappai doucement: il était revenu à lui, car j'entendis sa voix affaiblie demandant qui était là.
— Et votre mère? demanda Paul.
— Ma mère? dit Marguerite; elle était absente et l'avait enfermé en sortant, comme elle aurait fait d'un enfant. Mais lorsqu'il eut reconnu ma voix, lorsque je lui eus répondu que j'étais Marguerite, que j'étais sa fille, il me dit de prendre un escalier dérobé, qui, par un cabinet, montait dans sa chambre. Une minute après, j'étais à genoux devant son lit, et il me donnait sa bénédiction; car il m'a donné sa bénédiction avant de mourir, sa bénédiction paternelle, qui, je l'espère, appellera celle de Dieu.
— Oui, dit Paul, Dieu le pardonnera, sois tranquille. Pleure sur ton père, mon enfant, mais ne pleure plus sur toi, car tu es sauvée!
— Vous n'avez rien entendu encore, Paul! s'écria Marguerite; écoutez! écoutez!
— Parle.
— Voilà qu'en ce moment, comme j'étais agenouillée, comme je baisais sa main, en ce moment j'entendis les pas de ma mère; elle montait l'escalier; je reconnus sa voix, et mon père la reconnut aussi, car il m'embrassa une dernière fois, et me fit signe de fuir. J'obéis, mais j'avais la tête si perdue, si troublée, que je me trompai de porte, et qu'au lieu de prendre l'escalier par lequel j'étais venue, je me jetai dans un cabinet sans issue. Je tâtai de tous les côtés, je vis que j'étais enfermée. En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrait: je m'arrêtai, retenant mon haleine; ma mère entra avec le prêtre. Je vous le dis, Paul, elle était plus pâle que celui qui allait mourir.
— Mon Dieu! mon Dieu! murmura Paul.
— Le prêtre s'assit au chevet du lit, continua Marguerite se pressant toujours plus effrayée contre Paul. Ma mère se tint debout au pied. Comprenez-vous? J'étais là, moi, en face de ce spectacle funèbre! ne pouvant fuir! Une fille forcée d'entendre la confession de son père! n'est-ce pas affreux? dites. Je tombai à genoux, fermant les yeux pour ne pas voir, priant pour ne pas entendre; et cependant, malgré moi, oh! bien malgré moi, Paul, je vous le jure! je vis… et j'entendis… et ce que je vis et entendis ne sortira jamais de ma mémoire. Je vis mon père, retrouvant dans ses souvenirs une force fiévreuse, se soulever sur son lit, la pâleur de la mort empreinte sur son visage. Je l'entendis!… je l'entendis prononcer les mots de duel, d'adultère et d'assassinat!… et à chacun de ces mots, je vis ma mère plus pâle, toujours plus pâle, et je l'entendis, haussant la voix pour couvrir la voix du mourant, et disant au prêtre: «Ne le croyez pas! ne le croyez pas, mon père!… il ment! ou plutôt… c'est un fou, c'est un insensé! ne le croyez pas! Paul, c'était un spectacle horrible, sacrilège, impie!… Une sueur froide me passa sur le front, et je m'évanouis.»
— Justice du ciel! s'écria Paul.
— Je ne sais combien de temps je restai sans connaissance. Lorsque je revins à moi, la chambre était silencieuse comme une tombe. Ma mère et le prêtre avaient disparu, et deux cierges brûlaient près de mon père. J'ouvris la porte, Je jetai les yeux sur le lit, et il me sembla, sous le drap qui le recouvrait tout entier, voir se dessiner la forme raidie d'un cadavre. Je devinai que tout était fini! Je restai immobile, partagée entre la crainte funèbre que me causait cette vue, et le désir pieux de soulever le drap et de baiser une fois encore, avant qu'on le scellât dans le cercueil, le front vénérable de mon père. Enfin, la crainte l'emporta; une terreur glaçante, invincible, mortelle, me poussa hors de l'appartement; je descendis l'escalier, je ne sais comment, sans en toucher une marche, je crois; je traversai des chambres, des galeries, et enfin je sentis à la fraîcheur de l'air que j'étais dehors. Je courais comme une folle. Je me rappelai que vous m'aviez dit que vous seriez ici. Un instinct, dites-moi lequel, car je ne le connais pas moi-même, me poussait de ce côté. Il me semblait que j'étais poursuivie par des ombres, par des fantômes. Au détour d'une allée… étais-je insensée?… Je crois voir ma mère…tout en noir… marchant sans bruit comme un spectre. Oh! alors, alors… la terreur me donna des ailes. Je courus d'abord sans suivre de chemin; puis les forces me manquèrent, et c'est alors que vous avez entendu mes cris. Je fis encore quelques pas, et je tombai près de cette porte; si elle ne s'était pas ouverte, oh! oui, j'expirais sur la place, car j'étais tellement troublée, qu'il me semblait toujours… Silence! murmura tout à coup Marguerite; silence!… entendez-vous?
— Oui, dit Paul soufflant la lampe; oui, oui, des pas!…
Je les entends comme vous.
— Regardez… regardez!… continua Marguerite s'enveloppant dans les rideaux de la fenêtre, et y cachant Paul avec elle, regardez!… je ne m'étais pas trompée. C'était elle.