Front matter (continued 2)
Reading edition
Cependant, tout en suivant leur ligne convergente, les deux bâtiments continuaient de s'approcher l'un de l'autre. Lorsqu'ils furent à trois portées de canon à peu près:
— Monsieur Walter, dit le capitaine, je crois qu'il serait temps de commencer à intriguer notre amie. Montrons-lui le pavillon d'Écosse.
Le lieutenant fit un signe au chef de timonerie, et la nappe rouge cantonnée d'azur se leva comme une flamme à la poupe de l'Indienne; mais aucun signe n'indiqua à bord du vaisseau inconnu qu'il prît le moindre intérêt à cette manoeuvre.
— Oui, oui, murmura le capitaine, les trois léopards d'Angleterre ont si bien limé les dents et rogné les ongles du lion d'Écosse, qu'ils ne font pas attention à lui, le croyant apprivoisé parce qu'il est sans défense. Montrez-leur un autre emblème, monsieur Walter, peut-être parviendrons-nous à lui délier la langue.
— Lequel, capitaine?
— Prenez sans choisir, le hasard nous servira.
À peine cet ordre avait-il été donné, que le pavillon d'Écosse s'abaissa, et que celui de Sardaigne prit la place. Le navire resta muet.
— Allons, dit le capitaine, il parait que Sa Majesté le roi Georges est en relations de bonne amitié avec son frère de Chypre et de Jérusalem. Ne les brouillons pas en poussant plus loin la plaisanterie.
Monsieur Walter, arborez le pavillon d'Amérique, et assurez-le par un coup de canon à poudre.
La même manoeuvre qui avait été faite se renouvela: l'étendard d'azur au canton de gueules et à croix d'argent retomba sur le pont, et les étoiles des Provinces — Unies montèrent lentement vers le ciel, assurées par un coup de canon à poudre.
Ce que le capitaine avait prévu arriva: à ce symbole de rébellion, qui s'élevait insolemment dans les airs, le navire inconnu trahit son incognito en arborant le pavillon de la Grande-Bretagne. Au même moment, un nuage de fumée apparut au flanc du navire royaliste, et avant que la détonation se fît entendre, un boulet de canon, ricochant de vague en vague, était venu mourir à cent pas à peu près de l'Indienne.
— Faites battre l'appel, monsieur Walter, cria le capitaine, car vous voyez que nous avons touché juste. Allons, mes enfants, continua-t-il en s'adressant à l'équipage, hourra pour l'Amérique, et mort à l'Angleterre!
Un cri général lui répondit, et il n'avait point encore cessé, qu'on entendit alors battre la charge à bord du Drake, car tel était le nom du navire en vue; le tambour de l'Indienne lui répondit aussitôt, et chacun courut à son poste: les canonniers à leurs pièces, les officiers à leurs batteries, et les matelots chargés de la manoeuvre à la manoeuvre. Quant au capitaine, il monta immédiatement sur le capot du gaillard d'arrière, muni de son porte-voix, symbole du rang suprême, sceptre de la royauté nautique, que le commandant tient ordinairement en main au moment du combat et de la tempête.
Cependant les rôles avaient changé: c'était l'Anglais qui montrait maintenant de l'impatience, et la frégate américaine qui affectait le calme. À peine les bâtiments furent-ils à portée, qu'une bande de fumée apparut sur toute la longueur du vaisseau, qu'une détonation pareille au roulement du tonnerre se fit entendre, et que les messagers de fer envoyés pour donner la mort aux rebelles ayant, dans leur impétuosité, mal calculé la distance, vinrent mourir aux flancs de la frégate. Celle-ci, au reste comme si elle eût refusé de répondre à une attaque prématurée, continua de serrer le vent de manière à épargner le plus de chemin possible à son ennemi.
En ce moment, le capitaine se retourna pour jeter un dernier coup d'oeil sur son navire, et son regard étonné s'arrêta sur un nouveau personnage qui venait de choisir cet instant suprême et terrible pour faire son entrée en scène.
C'était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans à peine, à la figure douce et pâle, à la mise simple, mais élégante, et que le capitaine ne connaissait pas à son bord; il était appuyé contre le mât d'artimon, les bras croisés sur la poitrine, regardant avec une indifférence mélancolique ce bâtiment anglais qui s'approchait à toutes voiles. Cette tranquillité, dans un tel moment, et chez un homme qui paraissait étranger au métier des armes, frappa le capitaine; il se rappela ce prisonnier annoncé par le comte d'Auray, et amené à son bord pendant la dernière nuit qu'il avait passée au mouillage de Port-Louis.
— Qui vous a permis de monter sur le pont, monsieur? lui dit-il en adoucissant autant que possible le son de sa voix, de sorte qu'il eût été difficile de juger si ces paroles étaient une question ou un reproche.
— Personne, monsieur, répondit le prisonnier d'une voix douce et triste; mais j'ai espéré qu'en pareille circonstance vous serez peut-être moins sévère observateur des ordres qui me font votre prisonnier.
— Avez-vous oublié qu'il vous est défendu de communiquer avec l'équipage?
— Je ne viens pas communiquer avec l'équipage, monsieur; je viens voir s'il n'y a pas quelque boulet qui veuille bien de moi.
— Vous pourrez avoir trouvé bientôt ce que vous cherchez, monsieur, si vous demeurez à cette place. Ainsi, croyez-moi, restez à fond de cale.
— Est-ce un avis ou un ordre, capitaine?
— Je vous laisse libre de le prendre comme vous voudrez.
— En ce cas, répondit le jeune homme, je vous remercie; je reste.
En ce moment, une nouvelle détonation se fit entendre; mais cette fois les deux navires s'étaient tellement rapprochés, qu'ils étaient à trois quarts de portée à peine, et que l'ouragan de fer tout entier traversa la voilure de l'Indienne. Deux éclats de bois peu importants tombèrent de la mâture, et l'on entendit les plaintes et les cris étouffés de quelques hommes. Le capitaine avait en ce moment les yeux fixés sur son prisonnier; un boulet passa à deux pieds au-dessus de sa tête, échancrant le mât d'artimon, auquel il était adossé: mais, malgré cet avertissement de la mort, il resta dans la même attitude calme et tranquille, comme s'il n'eût pas senti passer sur son front l'aile de l'ange exterminateur. Le capitaine se connaissait en courage; cet essai lui suffit pour juger l'homme qu'il avait devant les yeux.
— C'est bien, monsieur, lui dit-il, demeurez où vous êtes, et quand nous en viendrons à l'abordage, si vous êtes las de rester les bras croisés, prenez quelque sabre ou quelque hache, et donnez-nous un coup de main. Pardonnez-moi maintenant de ne plus m'occuper de vous; mais j'ai autre chose à faire. Feu! messieurs, continua le capitaine, hélant avec son porte-voix à travers l'écoutille de la batterie. Feu!
— Feu! canonniers! répondit comme un écho celui à qui l'ordre était adressé.
Au même instant, l'Indienne s'ébranla depuis sa quille jusqu'à ses mâts de cacatoès: une détonation effroyable se fit entendre, un nuage de fumée s'étendit comme un voile à tribord, et se dispersa sous le vent. Le capitaine, debout sur son banc de quart, attendait avec impatience qu'il eût disparu pour juger de l'effet que la bordée avait produit à bord du vaisseau ennemi. Lorsque ses regards purent plonger à travers la vapeur, il s'aperçut que le grand mât de hune était tombé, encombrant de toiles l'arrière du Drake, et que toute la voilure du grand mât était criblée. Alors, mettant son porte-voix à sa bouche:
— Bien, enfants! cria-t-il. Maintenant, masquons tout vivement! Ils sont trop occupés à se débarrasser de leurs toiles pour nous enfiler avec leur bordée: Feu qui peut!… et cette fois passez- leur le rasoir près de la figure!
Les matelots s'empressèrent d'exécuter cet ordre; le navire tourna sa poupe avec grâce, et commença d'exécuter la manoeuvre et l'acheva, comme l'avait prévu le capitaine, sans empêchement de la part de son ennemi. Puis, la frégate frémit de nouveau comme un volcan, et, comme un volcan, vomit à la fois sa flamme et sa fumée.
Cette fois les canonniers avaient pris l'ordre du capitaine à la lettre, et la bordée tout entière avait porté en belle et dans les bas mâts. Les haubans, les étais et les drisses étaient coupés. Les deux mâts étaient encore debout; mais de tous côtés flottaient autour d'eux des haillons de voiles. Il parait qu'il était survenu au navire quelque avarie plus considérable qu'on ne pouvait en juger à cette distance, car la bordée se fit attendre un instant, et, au lieu de prendre l'Indienne de l'avant en arrière, elle la prit en biais. Elle n'en fut que plus terrible; elle avait porté tout entière dans le flanc et sur le pont, et frappé à la fois le navire et l'équipage; mais par un hasard qui semblait tenir de la magie, elle avait épargné les trois mats. Quelques cordages seulement étaient coupés, accident peu important et qui permettait au bâtiment de rester maître de sa manoeuvre. Un coup d'oeil suffit à Paul pour lui apprendre qu'il n'avait perdu que des hommes, et que la destruction avait frappé plus de chair que de bois. Il en bondit de joie. Il porta de nouveau le porte-voix à sa bouche.
— La barre à bâbord! cria-t-il, et abordons-le par la hanche de bâbord. À l'abordage, les gens de l'abordage! Une dernière bordée pour le raser comme un ponton, puis nous l'escaladerons comme une forteresse.
La frégate ennemie, au premier mouvement que fit l'Indienne, comprit la manoeuvre, et voulut la neutraliser par un mouvement pareil; mais, au moment où elle tenta de l'exécuter, un craquement terrible se fit entendre à son bord, et le grand mât, à moitié coupé par la dernière décharge de l'Indienne, trembla un instant comme un arbre déraciné, et tomba sur l'avant, couvrant le pont de sa grande voile et de ses agrès. Le capitaine Paul comprit alors ce qui avait retardé la bordée du brick.
— Maintenant il est à vous comme si on vous le donnait pour rien, enfants, cria-t-il, et vous n'avez qu'à le prendre. Une dernière décharge à portée du pistolet, et à l'abordage!
L'Indienne obéit comme un cheval dressé, et s'avança sans opposition vers son ennemi, dont la seule ressource était désormais un combat corps à corps, car ne pouvant plus manoeuvrer, ses canons lui devenaient inutiles. Le Drake se trouva donc à la merci de son adversaire, qui, en se tenant à distance, aurait pu le cribler jusqu'à ce qu'il s'enfonçât dans la mer, mais qui, dédaignant ce genre de victoire, lui envoya une dernière bordée à cinquante pas.
Puis, avant d'en avoir vu l'effet, se laissant aller sur lui, la frégate engagea ses vergues dans les vergues de son ennemi, et jeta ses grappins. Aussitôt les hunes et les passavants de l'indienne s'enflammèrent comme un if aux jours de fête, les grenades brûlantes tombèrent à bord du Drake, rapides et redoublées comme une grêle. Partout au bruit du canon succéda le pétillement de la fusillade, et au milieu de ce bruit infernal une voix se fit entendre comme celle d'un être surnaturel:
— Courage, enfants! courage! amarrez le beaupré aux sabords de son gaillard d'arrière. Bien! liez-les l'un à l'autre, comme le condamné à la potence! Feu! maintenant aux caronades réservées à l'avant!
Tous ses ordres furent exécutés ainsi que par magie: les deux navires furent garrottés l'un à l'autre comme par des liens de fer: les deux pièces placées sur l'avant, et qui n'avaient pas encore tiré, grondèrent à leur tour, balayant le pont ennemi de toute une volée de mitraille; puis un dernier cri se fit entendre, poussé d'une voix terrible:
À l'abordage!!!
Et, joignant l'exemple au précepte, le capitaine de l'Indienne jeta son porte-voix, devenu désormais inutile, couvrit sa tête de son casque, en agrafa les gourmettes sous son cou, mit entre ses dents le sabre recourbé qu'il portait à sa ceinture, et s'élança sur le beaupré pour sauter de là sur l'arrière du bâtiment ennemi. Cependant, quoique le mouvement qu'il avait fait eût suivi l'ordre qu'il avait donné avec la même rapidité que la foudre suit l'éclair, il ne toucha que le second le pont du vaisseau anglais; le premier qui y était arrivé, c'était le jeune prisonnier du mât d'artimon, qui avait jeté son habit, et qui, armé seulement d'un hachot, se présentait avant tous les autres à la mort ou à la victoire.
— Vous ignorez la discipline de mon bord, monsieur, lui dit Paul en riant, c'est moi qui dois toucher le premier tout vaisseau que j'aborde.
Je vous pardonne pour cette fois, mais n'y revenez plus.
Au même instant, par le beaupré, par les bastingages, par le bout des vergues, par les grappins, par toutes les manoeuvres qui pouvaient leur servir de conducteurs, les marins de l'Indienne tombèrent sur le pont comme des fruits mûrs tombent d'un arbre que le vent secoue.
Alors les Anglais, qui s'étaient retirés sur l'avant, démasquèrent une caronade qu'ils avaient eu le temps de retourner. Une trombe de flammes et de fer passa au travers des assaillants. Le quart de l'équipage de l'Indienne se coucha mutilé sur le pont ennemi, au milieu des cris et des malédictions… Mais plus haut que les plaintes et les blasphèmes, une voix retentit:
— Tout ce qui vit encore, en avant!
Alors il y eut une scène de confusion terrible, un combat corps à corps, un duel général: aux bordées des canons, aux pétillements des espingoles, à l'explosion des grenades, avait succédé l'arme blanche, plus silencieuse et plus sûre, chez les marins surtout qui se sont réservé à eux seuls, pour cette lutte cet héritage des géants proscrits depuis des siècles de nos champs de bataille. C'est avec des hachots qu'ils se fendent la tête: c'est avec des coutelas qu'ils s'ouvrent la poitrine; c'est avec des piques aux larges fers qu'ils se clouent aux débris de leurs mâts. De temps en temps, au milieu de ce carnage muet, un coup de pistolet se fait entendre, mais isolé et comme honteux de se mêler à une pareille boucherie. Celle que nous racontons dura un quart d'heure, avec une telle confusion, qu'il nous serait impossible de la décrire: puis, au bout de ce temps, le pavillon de l'Angleterre s'abaissa, et les marins du Drake se précipitant dans la cale par les écoutilles de la batterie, il ne resta plus sur le pont que les vainqueurs, les blessés et les morts, et au milieu d'eux le capitaine de l'Indienne, entouré de son équipage, le pied sur la poitrine du commandant ennemi, ayant à sa droite le lieutenant Walter, et à sa gauche son jeune prisonnier, dont la chemise teinte de sang annonçait la part qu'il avait prise à la victoire.
— Maintenant tout est fini, dit Paul en étendant le bras, et quiconque frappera un coup de plus aura affaire à moi! Puis tendant la main à son jeune prisonnier: Monsieur, lui dit-il, vous me raconterez ce soir votre histoire, n'est-ce pas? car il y a quelque lâche machination cachée là-dessous. On ne déporte à Cayenne que les infâmes, et vous ne pouvez être un infâme, étant si brave!
Chapitre IV Six mois après les événements que nous venons de raconter, et dans les premiers jours du printemps de 1778, une chaise de poste, dont les roues et les caisses couvertes de poussière et de boue attestaient la longue route qu'elle venait de faire, s'acheminait lentement, quoique attelée de deux vigoureux chevaux, sur la route de Vannes à Auray.
Le voyageur qu'elle conduisait, et qui était rudement secoué dans les ornières d'un chemin vicinal, était notre ancienne connaissance, le jeune comte Emmanuel, que nous avons vu ouvrir la scène sur la jetée de Port-Louis. Il arrivait de Paris en toute hâte et regagnait l'ancien château de sa famille, sur laquelle le moment est venu de donner quelques détails plus précis et plus circonstanciés.
Le comte Emmanuel d'Auray était d'une des plus anciennes maisons de la Bretagne. Un de ses aïeux avait suivi saint Louis en Terre- Sainte, et, depuis ce temps, le nom dont il était le dernier héritier s'était constamment mêlé, dans ses victoires et dans ses défaites, à l'histoire de notre monarchie: le marquis d'Auray, son père, chevalier de Saint-Louis, commandeur de Saint-Michel et grand-croix de l'ordre du Saint-Esprit, jouissait, à la cour du roi Louis XV, où il occupait le grade de maître de camp, de la haute position que lui avaient faite sa naissance, sa fortune et son mérite personnel. Cette position s'était encore augmentée, comme influence, de son mariage avec mademoiselle de Sablé, qui ne lui cédait en rien sous le rapport de la famille et du crédit; de sorte qu'une brillante carrière était ouverte à l'ambition des jeunes époux, lorsque après cinq ans de mariage le bruit se répandit tout à coup à la cour que le marquis d'Auray était devenu fou pendant un voyage dans ses terres.
On fut longtemps sans croire à cette nouvelle: enfin l'hiver arriva sans que lui ni sa femme reparussent à Versailles. Un an encore sa charge resta vacante, car le roi, espérant toujours qu'il reprendrait sa raison, refusait d'en disposer; mais un second hiver se passa sans que la marquise même revînt faire sa cour à la reine. On oublie vite en France; l'absence est une maladie de langueur à laquelle les plus grands noms succombent dans un espace plus ou moins long. Le linceul de l'indifférence s'étendit peu à peu sur cette famille, renfermée dans son vieux château comme dans une tombe, et dont on n'entendait retentir la voix ni pour solliciter ni pour se plaindre. Les généalogistes seulement avaient enregistré la naissance d'un fils et d'une fille; aucun autre enfant ne naquit de la suite de cette union; les d'Auray continuèrent donc de figurer de nom parmi la noblesse de France mais ne s'étant mêlés depuis vingt ans ni aux intrigues d'alcôve ni aux affaires politiques, n'ayant pris parti ni pour la Pompadour ni pour la Dubarry, n'ayant marqué ni dans les victoires du maréchal de Broglie ni dans les défaites du comte de Clermont, n'ayant plus enfin son écho, ils avaient été personnellement tout à fait oubliés.
Cependant le vieux nom des seigneurs d'Auray avait été prononcé deux fois à la cour, mais sans retentissement aucun: la première, lorsque le jeune comte Emmanuel avait été reçu, en 1769, au nombre des pages de Sa Majesté Louis XV; la seconde, lorsqu'il était, en sortant de pagerie, entré dans les mousquetaires du jeune roi Louis XVI. Il avait connu un baron de Lectoure, quelque peu parent de monsieur de Maurepas, qui lui voulait du bien et qui jouissait d'une assez grande influence sur le ministre. Emmanuel avait été présenté chez ce vieux courtisan, qui, ayant appris que le comte d'Auray avait une soeur, laissa tomber un jour quelques mots sur la possibilité d'une union entre les deux familles. Emmanuel, jeune, plein d'ambition, ennuyé de se débattre derrière le voile qui recouvrait son nom, avait vu dans ce mariage un moyen de reprendre à la cour la position que son père avait occupée sous le feu roi, et en avait saisi la première ouverture avec empressement. Monsieur de Lectoure, de son côté, sous prétexte de resserrer par la fraternité les liens qui l'unissaient déjà au jeune comte, y avait mis une instance d'autant plus flatteuse pour Emmanuel, que l'homme qui demandait la main de sa soeur ne l'avait jamais vue. La marquise d'Auray, de son côté, avait adopté avec joie cette combinaison qui rouvrait à son fils le chemin de la faveur, de sorte que le mariage était arrêté, sinon entre les deux jeunes gens, du moins entre les deux familles, et qu'Emmanuel, précédant le fiancé de trois ou quatre jours seulement, venait annoncer à sa mère que tout était terminé selon son désir. Quant à Marguerite, la future épouse, on s'était contenté de lui faire part de la résolution prise, sans lui demander son consentement, et à peu près comme on signifie au coupable le jugement qui le condamne à mort.
C'était donc bercé des rêves brillants de son élévation future, et caressant dans son esprit les projets d'ambition les plus élevés, que le jeune comte Emmanuel rentra au sombre château de sa famille, dont les tourelles féodales, les murailles noires, les cours herbeuses formaient un contraste si tranché avec les espérances dorées qu'il renfermait pour lui. Ce château était à une lieue et demie de toute habitation. Une de ses façades dominait cette partie de l'Océan à laquelle ses vagues, éternellement battues par la tempête, ont fait donner le nom de la mer Sauvage. L'autre s'étendait sur un parc immense, qui, abandonné depuis vingt ans aux caprices de sa végétation, était devenu une véritable forêt. Quant aux appartements, ils étaient restés continuellement fermés, à l'exception de ceux habités par la famille; et leur ameublement, renouvelé sous Louis XIV, avait conservé, grâce aux soins d'un nombreux domestique, un aspect riche et aristocratique que commençaient à perdre les meubles modernes, plus élégants, mais aussi moins grandioses, qui sortaient des ateliers de Boulle, le tapissier breveté de la cour.
Ce fut dans une de ces chambres aux grandes moulures, à la cheminée sculptée et au plafond à fresque, que le comte Emmanuel entra en descendant de voiture, si pressé d'apprendre à sa mère les heureuses nouvelles qu'il apportait, que, sans prendre le temps de changer d'habits, il jeta sur une table son chapeau, ses gants, ses pistolets de voyage, et ordonna à un vieux domestique d'aller prévenir la marquise de son arrivée, et de lui demander sa volonté pour qu'il se présentât chez elle ou qu'il l'attendit dans sa chambre; car tel était dans cette vieille famille le respect des parents, que le fils, après une absence de cinq mois, n'osait pas se présenter devant sa mère sans consulter auparavant sa convenance. Quant au marquis d'Auray, à peine ses enfants se rappelaient l'avoir vu deux ou trois fois, et presque à la dérobée, car sa folie était, disait-on, de celles que certains objets irritent, et on les avait toujours éloignés de lui avec le plus grand soin.
La marquise seule, modèle au reste des vertus conjugales, était restée auprès de lui, rendant au pauvre insensé, non seulement les devoirs d'une femme, mais les services d'un domestique. Aussi son nom était-il révéré dans les villages environnants à l'égal de celui des saintes à qui leur dévouement sur la terre a conquis une place dans le ciel.
Un instant après, le vieux serviteur rentra, annonçant que madame la marquise d'Auray préférait descendre elle-même, et priait monsieur le comte de l'attendre dans l'appartement où il se trouvait.
Presque aussitôt la porte du fond s'ouvrit, et la mère d'Emmanuel parut. C'était une femme de quarante à quarante-cinq ans, grande et pâle, mais encore belle, dont la figure calme, sévère et triste, avait une singulière expression de hauteur, de puissance et de commandement. Elle était vêtue du costume des veuves, adopté en 1760, car depuis l'époque où son mari avait perdu la raison, elle n'avait pas quitté ses robes de deuil. Ces longs vêtements noirs donnaient à sa démarche, lente et froide comme celle d'une ombre, quelque chose de solennel qui répandait sur tout ce qui entourait cette femme singulière un sentiment de crainte que l'amour filial lui-même n'avait jamais vaincu chez ses enfants. Aussi, à son aspect, Emmanuel tressaillit comme à une apparition inattendue, et se levant aussitôt, il fit trois pas au devant d'elle, mit respectueusement un genou en terre, et baisa en s'inclinant la main qu'elle lui présentait.
— Levez-vous, monsieur, lui dit la marquise, je suis heureuse de vous revoir.
Et elle prononça ces paroles d'un son de voix aussi peu ému que si son fils, qui était absent depuis cinq mois, l'eût quittée la veille seulement. Emmanuel obéit, conduisit sa mère à un grand fauteuil où elle s'assit, et il resta debout devant elle.
— J'ai reçu votre lettre, comte, lui dit-elle, et je vous fais mes compliments sur votre habileté. Vous me paraissez né pour la diplomatie, plus encore que pour la guerre, et vous devriez prier le baron de Lectoure de solliciter pour vous une ambassade à la place d'un régiment.
— Lectoure est prêt à solliciter tout ce que nous désirerons, madame, et, qui plus est, il obtiendra tout ce que nous solliciterons, tant son pouvoir est grand sur monsieur de Maurepas, et tant il est amoureux de ma soeur.
— Amoureux d'une femme qu'il n'a pas vue?
— Lectoure est un gentilhomme de sens, madame, et le portrait que je lui fais de Marguerite, peut-être aussi les renseignements qu'il a pris sur notre fortune, lui ont inspiré le désir le plus vif de devenir votre fils et de m'appeler son frère. Aussi est-ce lui qui a insisté pour que toutes les cérémonies préliminaires se fissent en son absence. Vous avez ordonné la publication des bans, madame?
— Oui.
— Après-demain donc nous pourrons signer le contrat?
— Avec l'aide de Dieu, tout sera prêt.
— Merci, madame.
— Mais, dites-moi, continua la marquise en s'appuyant sur le bras de son fauteuil et se penchant vers Emmanuel, ne vous a-t-il pas fait des questions sur ce jeune homme contre lequel il a obtenu du ministre un ordre d'exportation?
— Aucune, ma mère. Ces services sont de ceux que l'on demande sans explication et qu'on accorde de confiance; et il est convenu d'avance, entre gens qui savent vivre, qu'ils seront aussitôt oubliés que rendus.
— Donc il ne sait rien?
— Non, mais sût-il tout…
— Eh bien?
— Eh bien, madame, je le crois assez philosophe pour que cette découverte n'influât en rien sur sa détermination.
— Je m'en doutais; il est ruiné, répondit la marquise avec une indicible expression de mépris et comme si elle se parlait à elle même.
— Mais cela fût-il, madame, dit avec inquiétude Emmanuel, votre détermination resterait la même, je l'espère?
— Ne sommes-nous pas assez riches pour lui refaire une fortune s'il nous refait une position?
— Il n'y a donc que ma soeur…
— Doutez-vous qu'elle obéisse quand j'ordonnerai?
— Croyez-vous donc qu'elle ait oublié Lusignan?
— Depuis six mois, du moins, elle n'a pas osé s'en souvenir devant moi.
— Songez, ma mère, continua Emmanuel, que ce mariage est le seul moyen de relever notre famille; car je ne dois pas vous cacher une chose: mon père, malade depuis quinze ans, et depuis quinze ans éloigné de la cour, a été complètement oublié du vieux roi à sa mort et du jeune roi à son avènement au trône. Vos soins si vertueux pour le marquis ne vous ont pas permis de le quitter un instant depuis l'heure qui l'a privé de la raison; vos vertus, madame, ont été de celles que Dieu voit et récompense, mais que le monde ignore; et tandis que vous accomplissez, dans ce vieux château perdu au fond de la Bretagne, cette mission sainte et consolatrice que, dans votre sévérité, vous appelez un devoir, vos anciens amis disparaissent morts ou oublieux; si bien, madame (cela est dur à dire, lorsque comme nous on compte six cents ans d'illustration!), que lorsque j'ai reparu à la cour, à peine si notre nom, le nom de la famille d'Auray, était connu de Leurs Majestés autrement que comme un souvenir historique.
— Oui, la mémoire des rois est courte, je le sais, murmura la marquise; mais presque aussitôt, et comme se reprochant ce blasphème: j'espère, continua-t-elle, que la bénédiction de Dieu se répand toujours sur Leurs Majestés et sur la France.
— Eh! qui pourrait porter atteinte à leur bonheur? répondit Emmanuel avec cette confiance parfaite dans l'avenir, qui était à cette époque l'un des caractères distinctifs de cette folle et insoucieuse noblesse. Louis XVI, jeune et bon, Marie-Antoinette, jeune et belle, sont aimés tous deux d'un peuple brave et loyal. Le sort les a placés, Dieu merci hors d'atteinte de toute infortune.
— Personne, mon fils, répondit la marquise en secouant la tête, n'est placé, croyez-moi, au dessus des erreurs et des faiblesses humaines.
Nul coeur, si maître de lui qu'il se croie, ni si ferme qu'il soit, n'est à l'abri des passions. Et aucune tête, fut-elle couronnée, ne peut répondre qu'elle ne blanchisse, même dans une nuit. Son peuple est brave et loyal, dites-vous? La marquise se leva, s'avança lentement vers la fenêtre, et étendit d'un geste solennel la main du côté de l'Océan.
— Voyez cette mer; elle est calme et paisible, et cependant demain, cette nuit, dans une heure peut-être, le souffle de l'ouragan nous apportera les cris de détresse des malheureux qu'elle engloutira.
Quoique je sois éloignée du monde, d'étranges bruits arrivent parfois à mon oreille, portés comme par des esprits invisibles et prophétiques.
N'existe-t-il pas une secte philosophique qui a entraîné dans ses erreurs quelques hommes de nom? Ne parle-t-on pas d'un monde entier qui se détache de la mère patrie, et dont les enfants refusent de reconnaître leur père? N'est-il pas un peuple qui s'intitule nation?
N'ai-je pas entendu dire que des gens de race avaient traversé l'Océan pour offrir à des révoltés des épées que leurs ancêtres avaient l'habitude de ne tirer qu'à la voix de leurs souverains légitimes; et ne m'a-t-on pas dit encore, ou bien n'est-ce qu'un rêve de ma solitude, que le roi Louis XVI et la reine Marie- Antoinette elle-même, oubliant que les souverains sont une famille de frères, avaient autorisé ces migrations armées et donné des lettres de marque à je ne sais quel pirate?
— Tout cela est vrai, dit Emmanuel étonné.
— Dieu veille donc sur Leurs Majestés le roi et la reine de France! reprit la marquise en se retirant lentement et en laissant Emmanuel si stupéfait de ces prévisions douloureuses, qu'il la vit sortir de l'appartement sans lui adresser une parole pour qu'elle demeurât, ni sans faire un geste pour la retenir.
Emmanuel resta d'abord sérieux et pensif, couvert qu'il était, pour ainsi dire, de l'ombre projetée sur lui par le deuil de sa mère; mais bientôt son caractère insoucieux reprit le dessus, et, comme pour changer d'idées en changeant d'horizon, il quitta la fenêtre qui donnait sur la mer et alla s'appuyer à celle qui s'ouvrait sur la campagne, et de laquelle on découvrait toute la plaine qui s'étend d'Auray à Vannes. À peine y était-il depuis quelques minutes qu'il aperçut deux cavaliers qui suivaient la même route qu'il venait de faire, et paraissaient s'acheminer vers le château. Il ne put d'abord arrêter aucune opinion sur eux à cause de la distance. Mais, à mesure qu'ils approchaient, il distingua un maître et son domestique. Le premier, vêtu à la manière des jeunes élégants de cette époque, c'est-à-dire d'une petite redingote verte à brandebourgs d'or, d'une culotte de tricot blanc et de bottes à revers, coiffé d'un chapeau rond à large ganse, et portant ses cheveux noués par un flot de rubans, montait un cheval anglais de la plus grande beauté et du plus grand prix, qu'il manoeuvrait avec la grâce d'un homme qui a fait de l'équitation une étude approfondie. Il était suivi, à quelque distance, par son valet, dont la livrée aristocratique était en harmonie parfaite avec l'air de seigneurie de celui auquel il appartenait.
Emmanuel crut un instant, en les voyant se diriger si directement vers le château, que c'était le baron de Lectoure, qui, ayant avancé son voyage, venait le surprendre lui-même à son débotté; mais bientôt il reconnut son erreur, et, quoiqu'il lui semblât que ce n'était pas la première fois qu'il voyait ce cavalier, il lui fut impossible de se rappeler en quel lieu et en quelles circonstances il l'avait rencontré. Tandis qu'il cherchait dans sa mémoire à quel événement de sa vie se rattachait le souvenir vague de cet homme, les nouveaux arrivants disparurent derrière l'angle d'un mur.
Cinq minutes après, Emmanuel entendit les pas de leurs chevaux dans la cour, et presque aussitôt la porte s'ouvrit, et un domestique annonça:
Monsieur Paul!
Chapitre V Le nom, comme l'aspect de celui qu'on annonçait, éveillait à son tour dans la mémoire d'Emmanuel un souvenir confus auquel il n'avait pu encore rapporter ni date ni événement, lorsque celui que précédait le domestique apparut à la porte de l'appartement opposée à celle par laquelle était sortie la marquise. Quoique le moment fût inopportun pour une visite, et que le jeune comte, préoccupé de ses projets d'avenir, eût préféré les mûrir dans sa tête que les enfermer dans son coeur, il fut forcé, par ces obligations de convenance si sévères à cette époque entre gens comme il faut, de recevoir le nouveau venu, dont les manières au reste annonçaient un homme du monde, avec courtoisie et distinction. Après les saluts d'usage, Emmanuel fit signe à l'inconnu de prendre un fauteuil; l'inconnu s'inclina à son tour et s'assit, puis la conversation s'engagea par un lieu commun de politesse.
— Je suis enchanté de vous rencontrer, monsieur le comte, dit le nouveau venu.
— Le hasard m'a favorisé, monsieur, dit Emmanuel: une heure plus tôt vous ne me trouviez pas; j'arrive de Paris.
— Je le sais, monsieur le comte, car nous venons de faire le même chemin; je suis parti une heure après vous, et j'ai eu tout le long de la route de vos nouvelles par les postillons qui avaient eu l'honneur de vous conduire.
— Puis-je savoir, monsieur, répondit Emmanuel avec un accent dans lequel commençait à percer un certain mécontentement, à quelle circonstance je dois l'intérêt que vous paraissez prendre à ma personne?
— Cet intérêt est naturel entre anciennes connaissances, et peut- être aurais-je un droit de me plaindre qui ne soit pas réciproque.
En effet, monsieur, je crois vous avoir déjà rencontré quelque part, cependant mes souvenirs ne me servent que confusément. Soyez assez bon pour les aider.
— Si ce que vous me dites est vrai, monsieur le comte, votre mémoire est effectivement assez fugitive, car, depuis six mois, c'est la troisième fois que j'ai l'honneur d'échanger mes compliments contre les vôtres.
— Dussé-je m'exposer à un nouveau reproche, monsieur, je suis forcé d'avouer que je reste dans la même indécision à votre égard.
Veuillez donc, je vous prie, préciser les époques par des dates ou par des événements, et me rappeler dans quelles circonstances j'eus l'honneur de vous voir pour la première fois.
— La première fois, monsieur le comte, ce fut sur les grèves de Port-Louis que j'eus l'honneur de vous rencontrer. Vous désiriez, sur certaine frégate, des renseignements que je fus assez heureux de pouvoir vous transmettre. Je crois même que je vous accompagnai à bord. Cette fois, j'étais en costume d'enseigne de vaisseau de la marine royale, et vous en uniforme de mousquetaire.
— En effet, je me le rappelle, monsieur, et je fus même obligé de quitter le vaisseau sans vous adresser les remerciements que je vous devais.
— Vous êtes dans l'erreur, monsieur le comte, ces remerciements, je les ai reçus à notre seconde entrevue.
— Où cela?
— À bord du vaisseau même où je vous avais conduit, dans la cabine.
Cette fois, je portais l'uniforme de capitaine de bâtiment: habit bleu, veste et culotte rouge, bas gris, chapeau à trois cornes, et cheveux roulés. Seulement le capitaine paraissait de trente ans plus âgé que l'enseigne, et ce n'était pas sans intention que je m'étais vieilli ainsi, car peut-être n'eussiez-vous pas confié à un jeune homme un secret de l'importance de celui que vous me communiquâtes alors.
— Ce que vous me rappelez là est incroyable, monsieur, et cependant quelque chose me dit que c'est la vérité. Oui, oui, je me rappelle que dans l'ombre où vous vous teniez caché, je vis briller des yeux pareils aux vôtres. Je ne les ai point oubliés. Mais cette fois, me dites-vous, est l'avant-dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir.
Continuez, monsieur, d'aider mes souvenirs, je vous prie car je ne me rappelle pas quelle fut la dernière.
— La dernière, monsieur le comte, ce fut il y a huit jours.
… à Paris… à un assaut chez Saint-Georges, rue Chantereine. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, un gentilhomme anglais; des cheveux roux dont la poudre dissimulait à peine la couleur tranchée, un habit rouge, un pantalon collant. J'eus même l'honneur de faire des armes avec vous, monsieur le comte, et je fus assez heureux pour vous boutonner trois fois, sans que, de votre côté, vous ayez eu la chance de me toucher une seule.
Cette fois, je m'appelais Jones.
— C'est étrange! c'était bien le même regard, mais ce ne pouvait être le même homme.
— C'est que Dieu, répondit Paul, a voulu que le regard fût la seule chose qu'on ne pût déguiser: voilà pourquoi il a mis dans chaque regard une étincelle de sa flamme. Eh bien! cet aspirant, ce capitaine, cet Anglais, c'était moi.
— Et aujourd'hui, monsieur, qu'êtes-vous, s'il vous plaît? car avec un homme qui sait aussi parfaitement se déguiser, la question, vous en conviendrez, n'est pas tout à fait inutile.
— Aujourd'hui, monsieur le comte, vous le voyez, je n'ai aucun motif de me cacher: aussi je viens à vous avec le costume simple et négligé que portent les jeunes seigneurs lorsqu'ils se visitent entre eux, en voisin de campagne. Aujourd'hui je suis ce qu'il vous plaira de reconnaître en moi: Français, Anglais, Espagnol, Américain même.
Dans lequel de ces idiomes vous plaît-il que nous continuions l'entretien?
— Quoique quelques-unes de ces langues me soient aussi familières qu'à vous, monsieur, je préfère la langue française: c'est la langue des explications brèves et concises.
— Soit, monsieur le comte, répondit Paul avec une expression profonde de mélancolie; le français est aussi la langue que je préfère; j'ai vu le jour sur la terre de France, car le soleil de France est le premier qui ait réjoui mes yeux; et quoique bien souvent j'aie vu des terres plus fertiles et un soleil plus brillant, il n'y a jamais eu pour moi qu'une terre et qu'un soleil: c'est le soleil et la terre de France!
— Votre enthousiasme national, interrompit Emmanuel avec ironie, vous fait oublier, monsieur, le sujet auquel je dois l'honneur de votre visite.
— Vous avez raison, monsieur le comte, et j'y reviens. Il y a six mois donc que, vous promenant sur la grève de Port-Louis, vous vîtes dans le havre extérieur une frégate à la carène étroite, aux mâtereaux élancés, et vous vous dites: — Il faut que le capitaine de ce bâtiment ait des motifs à lui seul connus pour porter tant de toile et si peu de bois. De là naquit dans votre esprit l'idée que j'étais un flibustier, un pirate, un corsaire, que sais-je?
— M'étais-je donc trompé?
— Je crois vous avoir exprimé déjà mon admiration, monsieur, répondit Paul avec un léger accent de raillerie, pour la perspicacité avec laquelle vous pénétrez du premier coup d'oeil au fond des hommes et des choses.
— Trêve de compliments, monsieur, venons au fait.
— Dans cette persuasion, vous vous fîtes donc conduire à bord par certain enseigne, et vous trouvâtes dans la cabine d'un certain capitaine.
Vous étiez porteur d'une lettre du ministre de la marine qui ordonnait à tout officier au long cours, requis par vous, et dont le bâtiment sous pavillon français serait en partance pour le golfe du Mexique, de conduire à Cayenne le nommé Lusignan, coupable de crime d'État.
— C'est vrai.
— J'obéis à cet ordre, car j'ignorais alors que ce grand coupable que l'on déportait n'avait commis d'autre crime que d'avoir été l'amant de votre soeur.
— Monsieur! s'écria Emmanuel en se levant tout debout.
— Voilà de beaux pistolets, comte, continua négligemment Paul en jouant avec les armes qu'en descendant de voiture le comte d'Auray avait jetées sur la table.
— Et qui sont tout chargés, monsieur, répondit Emmanuel avec un accent auquel il n'y avait pas à se méprendre.
— Portent-ils justes? continua Paul avec une indifférence affectée.
— C'est une chose dont vous êtes le maître de vous assurer, monsieur, répondit Emmanuel, si vous voulez faire avec moi un tour dans le parc.
— Il est inutile de sortir pour cela, monsieur le comte, dit Paul sans paraître comprendre la proposition d'Emmanuel dans le sens provocateur qu'il avait voulu lui donner. Voici un but tout placé et à une portée convenable.
À ces mots le capitaine arma le pistolet et le dirigea par la fenêtre ouverte vers la cime d'un petit arbre. Un chardonneret se balançait sur la branche la plus élevée, faisant entendre son chant joyeux et perçant; le coup partit, et le pauvre oiseau, coupé en deux, tomba au pied de l'arbre. Paul reposa froidement le pistolet sur la table.
— Vous aviez raison, monsieur le comte, lui dit-il, ce sont de bonnes armes, et je vous conseille de ne pas vous en défaire.
— Vous venez de m'en donner une étrange preuve, monsieur, répondit Emmanuel, et je suis forcé d'avouer que vous avez la main sûre.
— Que voulez-vous, comte, reprit Paul avec cet accent mélancolique qui lui était particulier, pendant ces longs jours de calme, lorsque aucun souffle de vent ne passe sur ce miroir de Dieu qu'on appelle l'Océan, nous autres marins, nous sommes forcés de chercher des distractions qui viennent au-devant de vous sur la terre.
Alors nous exerçons notre adresse sur les goélands qui se bercent mollement au sommet d'une vague; sur les margats qui se précipitent du ciel pour saisir à la surface de l'eau les poissons imprudents qui y montent, et sur les hirondelles fatiguées d'un long voyage qui se posent au sommet de nos vergues. Voilà, monsieur le comte, comment nous arrivons à une certaine force dans des exercices qui paraissent d'abord si étrangers à notre profession.
— Continuez, monsieur, et si la chose est possible, revenons à notre sujet.
— C'était un bon et brave jeune homme que ce Lusignan! Il me raconta son histoire; comment, fils d'un ancien ami de votre père, mort sans fortune, il avait été adopté par lui un an ou deux avant l'accident inconnu qui le priva de sa raison; comment, élevé avec vous, il vous inspira, dès les premières années, à vous la haine, à votre soeur l'affection. Il me dit cette longue adolescence développée dans la même solitude, et comment lui et votre soeur ne s'apercevaient de leur isolement au milieu du monde que lorsqu'ils n'étaient point ensemble! Il me raconta tous les détails de leurs amours juvéniles, et comment, un jour, Marguerite lui dit les paroles de la jeune fille de Vérone: «Je serai à toi ou à la tombe.» — Et elle n'a que trop bien tenu parole!
— Oui, n'est-ce pas? Et vous appelez cela de la honte et du déshonneur, vous autres gens vertueux, quand une pauvre enfant, perdue par son innocence même, cède à l'âge, à l'entraînement, à l'amour! Votre mère, que des devoirs éloignaient de sa fille et rapprochaient de son mari (car je sais les vertus de votre mère, monsieur, comme je sais les faiblesses de votre soeur; c'est une femme sévère, plus sévère que ne devait l'être une créature humaine qui n'a sur les autres que l'avantage de n'avoir jamais failli), votre mère, dis-je, entendit une nuit des cris mal étouffés; elle entra dans la chambre de votre soeur, marcha, pâle et muette, vers son lit, arracha froidement de ses bras un enfant qui venait de naître, et sortit avec lui, sans adresser un reproche à sa fille, mais seulement plus pâle et plus muette encore que lorsqu'elle était entrée. Quant à la pauvre Marguerite, elle ne poussa pas une plainte, elle ne jeta pas un cri: elle s'était évanouie en apercevant sa mère. Est-ce cela, monsieur le comte? suis-je bien informé, et cette terrible histoire est-elle exacte?
— Aucun détail ne vous est inconnu, je dois l'avouer, murmura Emmanuel atterré.
— C'est que ces détails, répondit Paul en ouvrant un portefeuille, sont tous consignés dans ces lettres de votre soeur, qu'au moment de prendre la place que vous lui avez faite par votre crédit au milieu des voleurs et des assassins, Lusignan m'a remises afin que je les rapportasse à celle qui les avait écrites.
— Donnez-les moi donc, monsieur! s'écria Emmanuel en étendant la main vers le portefeuille, et elles seront fidèlement rendues à celle qui a eu l'imprudence…
— De se plaindre à la seule personne qui l'aimait au monde, n'est-ce pas? interrompit Paul en retirant à lui les lettres et le portefeuille.
Imprudente jeune fille, à qui une mère arrache l'enfant de son coeur et qui a versé des larmes amères dans le sein du père de son enfant!
Imprudente soeur, qui n'ayant pas trouvé contre cette tyrannie appui dans son frère, a compromis son noble nom en signant du nom qu'elle porte des lettres qui, aux regards stupides et prévenus du monde, peuvent… Comment appelez-vous cela, vous autres?… déshonorer sa famille, n'est-ce pas?
— Alors, monsieur, répondit Emmanuel rougissant d'impatience, puisque vous connaissez si bien la portée terrible de ces papiers, accomplissez donc la mission dont vous vous êtes chargé en les remettant soit à moi, soit à ma mère, soit à ma soeur.
— C'était d'abord mon intention en débarquant à Lorient, monsieur; mais voilà dix ou douze jours à peu près qu'en entrant dans une église…
— Dans une église?
— Oui, monsieur.
— Et pourquoi faire?
— Pour prier.
— Ah! monsieur le capitaine Paul croit en Dieu!
— Si je n'y croyais pas, monsieur le comte, qui donc invoquerais- je pendant la tempête?
— Et dans cette église, enfin?…
— Dans cette église, monsieur, j'ai entendu un prêtre annoncer le prochain mariage de noble demoiselle Marguerite d'Auray avec très haut et très puissant seigneur le baron de Lectoure. Je m'informai aussitôt de vous; j'appris que vous étiez à Paris: j'étais forcé d'y aller moi-même pour rendre compte de ma mission au roi.
— Au roi!
— Oui, monsieur, au roi Louis XVI, à Sa Majesté… elle-même… Je partis, me promettant de revenir aussitôt que vous; je vous rencontrai chez Saint-Georges; j'appris votre départ prochain, j'arrangeai le mien sur le vôtre, afin que nous arrivassions ici en même temps à peu près, et… me voilà devant vous, monsieur, avec une résolution toute différente de celle que j'avais, il y a trois semaines, en abordant en Bretagne.
— Et quelle est cette résolution nouvelle, monsieur? Voyons, car il faut en finir!
— Eh bien! j'ai pensé que, puisque tout le monde, et même sa mère, oubliait le pauvre orphelin, il fallait que je m'en souvinsse, moi! Dans la position où vous êtes, monsieur, et avec le désir que vous avez de vous allier au baron de Lectoure (lequel, dans votre esprit, est le seul qui puisse réaliser vos projets d'ambition), ces lettres valent bien cent mille francs, n'est-ce pas? et c'est une bien légère brèche faite aux deux cent mille livres de rente qui composent votre fortune.
— Mais qui me prouvera que ces cent mille francs…
— Vous avez raison, monsieur; aussi est-ce en échange d'un contrat de rente au nom du jeune Hector de Lusignan que je remettrai ces lettres.
— Et ce sera tout, monsieur?
— Je vous demanderai encore l'abandon de l'enfant, que je ferai élever, grâce à sa petite fortune, loin de la mère qui l'a oublié, et loin du père que vous avez fait bannir.
— C'est bien, monsieur. Si j'avais su que c'était pour une si faible somme et un si mince intérêt que vous étiez venu, je n'aurais pas pris une si grande inquiétude. Cependant vous permettrez que j'en parle à ma mère.
— Monsieur le comte? dit un domestique ouvrant la porte.
— Je n'y suis pour personne; laissez-moi, répondit Emmanuel avec impatience.
— C'est la soeur de monsieur le comte qui demande à le voir.
— Qu'elle revienne plus tard.
— C'est à l'instant même qu'elle désire…
— Ne vous gênez pas pour moi, interrompit Paul.
— Mais ma soeur ne peut vous voir, monsieur. Vous comprenez qu'il est important que ma soeur ne vous voie pas.
— À merveille! mais comme il est important aussi que je ne quitte pas ce château sans avoir terminé l'affaire qui m'y amène, permettez que j'entre dans ce cabinet.
— Parfaitement, monsieur, dit Emmanuel ouvrant lui-même la porte.
Mais hâtez-vous, je vous prie.
Paul entra dans le cabinet. Emmanuel referma vivement la porte sur lui, et à peine la porte était-elle refermée, que Marguerite parut.
Chapitre VI Marguerite d'Auray, dont nos lecteurs ont appris l'histoire en assistant à la conversation du capitaine et du comte Emmanuel, était une de ces beautés frêles et pâles qui portent empreint sur toute leur personne le cachet aristocratique de leur naissance. Au premier coup d'oeil on devinait tout ce qu'il y avait de race dans la souplesse moelleuse de sa taille, dans la blancheur mate de sa peau, et dans le modelé de ses mains effilées, aux ongles roses; et transparent. Il était évident que ses pieds, si petits que tous deux eussent tenu dans la trace d'un pas de femme ordinaire, n'avaient jamais marché que sur les tapis d'un salon ou sur la pelouse fleurie d'un parc. Il y avait dans sa démarche, si gracieuse qu'elle fût, quelque chose de hautain et de fier qui rappelait le portrait de famille; enfin l'on sentait que son âme, capable de tous les sacrifices inspirés, pouvait devenir rebelle à toutes les tyrannies imposées; que le dévouement était dans son coeur une vertu instinctive, tandis que l'obéissance n'était dans son esprit qu'un devoir d'éducation: de sorte que le vent d'orage qui soufflait sur elle la courbait comme un lis et non comme un roseau.
Cependant, lorsqu'elle parut à la porte, ses traits offraient l'expression d'un découragement si complet, ses joues avaient conservé la trace de larmes si brûlantes, tout son corps pliait sous le poids d'un malheur si désespéré, qu'Emmanuel comprit qu'elle avait dû rassembler toutes ses forces pour conserver l'apparence du calme. En l'apercevant elle fit un effort sur elle- même, et une réaction visible s'opéra: ce fut donc avec une certaine fermeté nerveuse qu'elle s'approcha du fauteuil où il était assis. Puis, voyant que la figure de son frère conservait l'expression d'impatience qu'elle avait prise lorsqu'il avait été interrompu, elle s'arrêta, et ces deux enfants de la même mère, à qui la société n'avait pas encore fait des droits pareils, se regardèrent comme des étrangers, l'un avec les yeux de l'ambition, l'autre avec ceux de la crainte. Peu à peu, toutefois, Marguerite reprit courage.
— Enfin vous voilà, Emmanuel, lui dit-elle; j'attendais votre retour comme l'aveugle attend la lumière. Et, cependant, à la manière dont vous accueillez votre soeur, il est facile de voir qu'elle a eu tort de compter sur vous.
— Si ma soeur est redevenue ce qu'elle aurait toujours dû être, répondit Emmanuel, c'est-à-dire fille soumise et respectueuse, elle aura, pendant mon absence, compris ce qu'exigeaient d'elle son rang et sa position; elle aura oublié les événements passés comme des choses qui ne devaient pas arriver, et que, par conséquent, elle ne doit pas se rappeler, et elle se sera préparée au nouvel avenir qui s'ouvre devant elle. Si c'est ainsi qu'elle se présente à moi, mes bras lui sont ouverts, et ma soeur est toujours ma soeur.
— Écoutez bien mes paroles, répondit Marguerite, et prenez-les surtout comme une justification pour moi, et non comme un reproche contre les autres. Si ma mère (Dieu me garde de l'accuser, car de saints devoirs l'éloignaient de nous), si ma mère, dis-je, avait été pour moi ce que sont toutes les mères, je lui eusse constamment ouvert mon coeur comme un livre. Aux premiers mots qu'y eût tracés une main étrangère elle m'eût prévenue du danger, et je l'eusse fui. Si j'avais été élevée au milieu du monde, au lieu d'avoir grandi comme une pauvre fleur sauvage à l'ombre de ce vieux château, j'aurais connu dès mon enfance ce rang et cette position que vous me rappelez aujourd'hui, et je ne me serais probablement pas écartée des convenances qu'ils prescrivent et des devoirs qu'ils imposent. Enfin si, jetée au milieu de ces femmes du monde à l'esprit enjoué, au coeur frivole, que je vous ai souvent entendu vanter, mais que je ne connais pas, j'avais commis les mêmes fautes que j'ai commises par amour, oui, je le comprends, j'aurais pu oublier le passé, semer à sa surface de nouveaux souvenirs, comme on plante des fleurs sur une tombe; puis, oubliant la place où elles étaient nées, me faire avec ces fleurs un bouquet de bal et une couronne de fiancée. Mais malheureusement il n'en est point ainsi, Emmanuel. On m'a dit de prendre garde lorsqu'il n'était plus temps d'éviter le danger; on m'a rappelé mon rang et ma position lorsque j'en étais déjà déchue, et l'on vient demander à mon coeur de se tourner vers les joies de l'avenir lorsqu'il est abîmé dans les larmes du passé.
— Et la conclusion de tout ceci? dit amèrement Emmanuel.
— La conclusion, dit Marguerite, c'est toi seul, Emmanuel, qui peux la faire, sinon heureuse, du moins loyale. Je n'ai point de recours en mon père, hélas! je ne sais pas même s'il reconnaîtrait sa fille. Je n'ai pas d'espérance en ma mère: son seul regard me glace, sa seule parole me tue. Il n'y avait donc que toi que je pusse venir trouver, et à qui je pusse dire: — Mon frère, tu es le chef de la maison, c'est à toi maintenant que chacun de nous répond de son honneur. J'ai failli par ignorance, et j'ai été punie de ma faute comme d'un crime; n'est-ce pas assez?
— Après, après? murmura Emmanuel avec impatience; voyons, que demandes-tu?
— Je demande, mon frère, puisque toute union a été jugée impossible avec celui-là à qui seule je pouvais m'unir, je demande qu'on mesure le supplice à mes forces. Ma mère (Dieu lui pardonne!) m'a enlevé mon enfant comme si jamais elle n'avait été mère! et mon enfant sera élevé loin de moi dans l'oubli et l'obscurité. Toi, Emmanuel, tu t'es chargé du père, comme ma mère s'était chargée de l'enfant, et tu as été plus cruel pour lui qu'il n'appartenait, je ne dirai pas à un homme de l'être envers un homme, mais à un juge envers un coupable.
Quant à moi, voilà que, tous deux réunis, vous voulez m'imposer un martyre plus douloureux encore que celui qui conduit au ciel. Eh bien! Je demande, Emmanuel, au nom de notre enfance écoulée dans le même berceau, de notre jeunesse abritée sous le même toit, au nom du titre de frère et de soeur que la nature nous a donné et que nous portons, je demande qu'un couvent s'ouvre pour moi et se referme sur moi; et dans ce couvent, Emmanuel, je te le jure, chaque jour, agenouillée devant Dieu, le front contre la pierre, courbée sous ma faute, je demanderai au Seigneur, pour toute récompense de mes larmes, pour mon père la raison, pour ma mère le bonheur, et pour toi, Emmanuel, les honneurs, la gloire, la fortune. Je te le jure, voilà ce que je ferai.
— Oui, et l'on dira de par le monde que j'avais une soeur que j'ai sacrifiée à ma fortune, et dont j'ai hérité pendant qu'elle vivait encore! Allons donc! tu es folle!
— Écoute, Emmanuel, dit Marguerite s'appuyant au dossier de la chaise qui se trouvait près d'elle.
— Eh bien? répondit Emmanuel.
— Lorsque tu as donné une parole, tu la tiens, n'est-ce pas?
— Je suis gentilhomme.
— Eh bien! regarde ce bracelet…
— Je le vois à merveille; après?
— Il est fermé par une clef; la clef qui l'ouvre est à une bague, et cette bague, je l'ai donnée avec ma parole que je ne me croirais dégagée de ma promesse que lorsqu'elle me serait rapportée et remise.
— Et celui qui en a la clef?
Grâce à toi et à ma mère, Emmanuel, il est trop loin d'ici pour que nous la lui fassions redemander: il est à Cayenne.
— Je ne te donne pas deux mois de mariage, répondit Emmanuel avec un sourire d'ironie, pour que ce bracelet te gêne au point que tu sois la première à vouloir t'en débarrasser.
— Je croyais t'avoir dit qu'il était scellé à mon bras.
— Tu sais ce qu'on fait quand on a perdu une clef et qu'on ne peut rentrer chez soi? on envoie chercher le serrurier.
— Eh bien! pour moi, Emmanuel, répondit Marguerite en élevant la voix et en étendant le bras avec un geste ferme et solennel, ce sera le bourreau qu'on enverra chercher, car on coupera cette main avant que je ne la donne à un autre.
— Silence! silence! dit Emmanuel en se levant, et en regardant avec inquiétude vers la porte du cabinet.
— Et maintenant tout est dit, ajouta Marguerite. Je n'avais d'espoir qu'en toi, Emmanuel, car, quoique tu ne comprennes aucun sentiment profond, tu n'es pas méchant. Je suis venue en larmes, - - regarde si je mens! — te dire: — Mon frère, ce mariage c'est le malheur, c'est le désespoir de ma vie; j'aime mieux le couvent, j'aime mieux la misère, j'aime mieux la mort! Et tu ne m'as pas écoutée, ou, si tu m'as écoutée, tu ne m'as pas comprise. Eh bien! je m'adresserai à cet homme, je ferai un appel à son honneur, à sa délicatesse. Si cela ne suffit pas, je lui raconterai tout: mon amour pour un autre, ma faiblesse, ma faute, mon crime; je lui dirai que j'ai un enfant, car quoique l'on me l'ait enlevé, quoique je ne l'aie pas revu, quoique j'ignore où il est, mon enfant existe. Un enfant ne meurt pas ainsi sans que sa mort retentisse au coeur de sa mère. Enfin je lui dirai, s'il le faut, je lui dirai que j'en aime un autre, que je ne puis l'aimer, lui, et que je ne l'aimerai jamais.
— Eh bien! dis-lui tout cela, s'écria Emmanuel, impatient de tant d'insistance, et le soir nous signerons le contrat; et le lendemain tu seras baronne de Lectoure.
— Et alors, répondit Marguerite, alors je serai véritablement la femme la plus malheureuse qu'il y ait au monde, car j'aurai un frère pour lequel je n'aurai plus d'amour, et un mari pour lequel je n'aurai plus d'estime! Adieu, Emmanuel; crois-moi, ce contrat n'est pas encore signé!
À ces mots, Marguerite sortit avec ce désespoir lent et profond à l'expression duquel il n'y a point a se méprendre. Aussi Emmanuel, convaincu que c'était, non pas comme il l'avait cru, une victoire remportée, mais une lutte à soutenir, la regarda-t-il s'éloigner avec une inquiétude qui n'était pas exempte d'attendrissement. Au bout d'un instant de silence et d'immobilité, il se retourna, et aperçut derrière lui le capitaine Paul, qu'il avait complètement oublié, et qui se tenait debout à la porte du cabinet. Aussitôt, songeant de quelle nécessité était pour lui dans une telle circonstance, la possession des papiers qu'était venu lui offrir le capitaine Paul, il s'assit vivement à une table, prit une plume et du papier, et se tournant vers lui:
— Maintenant, monsieur, lui dit-il, nous voilà seuls, et rien n'empêche plus que nous terminions l'affaire… Dans quels termes désirez-vous que la promesse soit rédigée? Dictez, je suis prêt à écrire.
— C'est inutile, monsieur, répondit froidement le capitaine.
— Et pourquoi?
— J'ai changé d'avis.
— Comment cela? dit Emmanuel en se levant effrayé des conséquences qu'il entrevoyait dans ces paroles auxquelles il était loin de s'attendre.
— Je donnerai, répondit Paul avec le calme de la résolution prise, les cent mille livres à l'enfant, et je trouverai un mari à votre soeur.
— Mais qui êtes-vous donc, s'écria Emmanuel en faisant un pas vers lui, qui êtes-vous donc, monsieur, pour disposer ainsi d'une jeune fille qui est ma soeur, et qui ne vous a jamais vu, et qui ne vous connaît pas?
— Qui je suis? répondit Paul en souriant. Sur mon honneur, je ne suis pas plus avancé que vous sur ce point, car ma naissance est un secret qui ne doit m'être révélé que lorsque j'aurai vingt-cinq ans.
— Et vous les aurez?…
— Ce soir, monsieur. Je me mets à votre disposition à compter de demain pour tous les renseignements que vous aurez à me demander.
À ces mots, Paul s'inclina.
— Je vous laisse sortir, monsieur; dit Emmanuel; mais vous comprenez que c'est à la condition de vous revoir.
— J'allais vous faire cette condition, monsieur, répondit Paul, et je vous remercie de m'avoir prévenu.
À ces mots, il salua une seconde fois Emmanuel, et sortit de l'appartement.
À la porte du château, Paul retrouva son domestique et son cheval, et reprit la route de Port-Louis. Arrivé hors de la vue du château, il descendit de sa monture, et s'achemina vers une petite maison de pécheur bâtie sur la grève. À la porte de cette maison, assis sur un banc, et revêtu d'un costume de matelot, était un jeune homme tellement absorbé dans ses pensées, qu'il n'entendit pas Paul s'approcher de lui. Le capitaine lui posa la main sur l'épaule; le jeune homme tressaillit, le regarda, et pâlit affreusement, quoique le visage ouvert et joyeux de Paul indiquât qu'il était loin d'être porteur d'une mauvaise nouvelle.
— Eh bien! lui dit Paul, je l'ai vue.
— Qui cela? murmura le jeune homme.
— Marguerite, pardieu!
— Après?
— Elle est charmante!
— Je ne te demande pas cela, mon Dieu!
— Elle t'aime toujours.
— Oh, mon Dieu!!! s'écria le jeune homme en se jetant dans ses bras et en éclatant en sanglots.
Chapitre VII Quoique nos lecteurs doivent comprendre facilement, après ce que nous venons de leur raconter, ce qui s'était passé pendant les six mois où nous avons perdu de vue nos héros, quelques détails sont cependant nécessaires pour l'intelligence parfaite des nouveaux événements qui vont s'accomplir.
Le soir même du combat que, malgré notre ignorance en marine, nous avons tenté de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Lusignan avait raconté à Paul l'histoire de sa vie toute entière: elle était simple et peu accidentée; l'amour en avait été le principal événement, et, après en avoir fait toute la joie, il en faisait toute la douleur.
L'existence libre et aventureuse de Paul, sa position en dehors de toutes les exigences, son caprice au-dessus de toutes les lois, ses habitudes de royauté à bord, lui avaient inspiré un sentiment trop juste du droit naturel pour qu'il suivît à l'égard de Lusignan l'ordre qui lui avait été donné. D'ailleurs, quoique à l'ancre sous le pavillon français, Paul, comme nous l'avons vu, appartenait à la marine américaine, dont il avait adopté la cause avec enthousiasme. Il continua donc sa croisière dans la Manche, mais, ne trouvant rien à faire sur l'Océan, il débarqua à White- Haven, petit port du comté de Cumberland, à la tête d'une vingtaine d'hommes parmi lesquels était Lusignan, s'empara du fort, encloua les canons, et ne se remit en mer qu'après avoir brûlé des vaisseaux marchands qui étaient dans la rade. De là il avait fait voile pour les côtes d'Écosse, dans le but d'enlever le comte de Selkirk, et de l'emmener en otage aux États-unis; mais ce projet avait échoué par une circonstance imprévue, ce seigneur étant alors à Londres.
Dans cette entreprise comme dans l'autre, Lusignan l'avait secondé avec le courage que nous lui avons vu déployer dans le combat de l'Indienne contre le Drake; de sorte que, plus que jamais, Paul s'était félicité du hasard qui l'avait choisi pour s'opposer à une injustice.
Mais ce n'était pas le tout que d'avoir sauvé Lusignan de la déportation: il fallait lui rendre l'honneur; et, pour notre jeune aventurier, dans lequel nos lecteurs ont sans doute reconnu le fameux corsaire Paul Jones, c'était chose plus facile que pour tout autre; car, ayant reçu des lettres de marque du roi Louis XVI pour courir sus aux Anglais, il devait revenir à Versailles rendre compte de sa croisière.
Paul choisit le port de Lorient, y vint jeter une seconda fois l'ancre, afin d'être à portée du château d'Auray. La première réponse qu'obtinrent les jeunes gens aux questions qu'ils firent fut la nouvelle du mariage de Marguerite d'Auray et de monsieur de Lectoure.
Lusignan se crut oublié, et, dans son premier mouvement de désespoir, il voulait, au risque de tomber aux mains de ses persécuteurs, revoir encore une fois Marguerite, ne fût-ce que pour lui reprocher son ingratitude; mais Paul, plus calme et moins crédule, lui fit donner sa parole de ne point mettre pied à terre avant qu'il eût reçu de ses nouvelles; puis, s'étant assuré que le mariage ne pouvait pas avoir lieu avant quinze jours, il partit pour Paris, et fut reçu par le roi, qui lui donna une épée avec une poignée d'or, et le décora de l'ordre du Mérite militaire. Paul avait profité de cette bienveillance pour raconter au roi Louis XVI l'aventure de Lusignan, et avait obtenu, non seulement sa grâce, mais encore, en récompense de ses services, le titre de gouverneur de la Guadeloupe. Tous ces soins ne lui avaient pas fait perdre de vue Emmanuel. Prévenu du départ de ce dernier, il était parti de Paris, et ayant fait dire à Lusignan de l'attendre, il était arrivé à Auray une heure après le jeune comte. Nous avons vu ensuite comment il avait été détrompé sur le compte de Marguerite. Comment il avait assisté à la scène où celle-ci avait inutilement supplié son frère de prendre pitié d'elle, et de ne pas la forcer d'épouser le baron de Lectoure, et comment enfin, en sortant du château, il avait rejoint au bord de la mer Lusignan, qui l'y attendait, prévenu par une lettre qu'il lui avait écrite la veille.
Les deux jeunes gens restèrent ensemble jusqu'au moment où le jour commença à tomber. Alors Paul, qui, comme il l'avait dit à Emmanuel, avait une révélation personnelle à entendre, quitta son ami, et reprit à pied le chemin d'Auray. Cette fois, il n'entra point au château, et, longeant les murs du parc, il se dirigea vers une grille qui donnait entrée dans leur enceinte, et qui s'ouvrait sur un bois appartenant au domaine d'Auray.
Cependant, une heure à peu près avant que Paul quittât la cabane du pêcheur où il avait retrouvé Lusignan, une autre personne le précédait vers celui à qui il allait demander la révélation de sa naissance; cette autre personne, c'était la marquise d'Auray, la hautaine héritière du nom de Sablé, que nous avons vue apparaître une seule fois dans ce récit pour y dessiner sa figure pale et sévère. Elle était vêtue de son même costume noir; seulement elle avait jeté sur son front un long voile de deuil qui l'enveloppait des pieds à la tête. Du reste, le but que cherchait, avec l'hésitation de l'ignorance, notre brave et insoucieux capitaine, lui était familier, à elle: c'était une espèce de maison de garde située à quelques pas de l'entrée du parc, et habitée par un vieillard auprès duquel la marquise d'Auray accomplissait depuis vingt ans une de ces oeuvres de bienfaisance laborieuse et continue qui lui avaient valu, dans une partie de la Basse- Bretagne, la réputation de sainteté rigide dont elle jouissait. Ces soins à la vieillesse étaient rendus, il est vrai, avec ce même visage sombre et solennel que nous lui avons vu, et que ne venaient jamais éclairer les douces émotions de la pitié; mais ils n'en étaient pas moins rendus, et chacun le savait, avec une exactitude qui remplaçait l'abandon et le charme de la bienfaisance par la ponctualité du devoir.
La figure de la marquise d'Auray était plus grave encore que de coutume, lorsqu'elle traversa lentement le parc de son château pour se rendre à cette petite garderie qu'habitait, à ce que l'on disait, un vieux serviteur de sa famille. La porte en était ouverte comme pour laisser pénétrer dans l'intérieur de la chambre les derniers rayons du soleil couchant, si doux au mois de mai, et si réchauffants pour les vieillards. Cependant elle était vide. La marquise d'Auray entra, regarda autour d'elle, et, comme si elle eût été certaine que celui qu'elle y venait chercher ne pouvait tarder longtemps, elle résolut de l'attendre. Elle s'assit, mais hors de l'atteinte des rayons du soleil, pareille à ces statues sculptées sur les tombes, et qui ne sont à l'aise qu'à l'ombre mortuaire de leurs humides caveaux.
Elle était là depuis une demi-heure à peu près, immobile et plongée dans ses réflexions, lorsqu'elle vit, entre elle et le jour mourant, apparaître une ombre sur la porte; elle leva lentement les yeux, et se trouva en face de celui qu'elle attendait. Tous deux tressaillirent, comme s'ils se rencontraient par hasard, et comme s'ils n'avaient pas l'habitude de se voir chaque jour.
— C'est vous, Achard, dit la marquise rompant le silence la première.
Je vous attends depuis une demi heure. Où donc étiez-vous?
Si madame la marquise avait voulu faire cinquante pas de plus, elle m'aurait trouvé sous le grand chêne, à la lisière de la forêt.
— Vous savez que je ne vais jamais de ce côté, répondit la marquise avec un frissonnement visible.
— Et vous avez tort, madame; il y a quelqu'un au ciel qui a droit à nos prières communes, et qui s'étonne peut-être de n'entendre que celles du vieil Achard.
— Et qui vous dit que je ne prie pas de mon côté? dit la marquise avec une certaine agitation fébrile. Croyez-vous que les morts exigent que l'on soit sans cesse agenouillé sur leurs tombes?
— Non, répondit le vieillard avec un sentiment de profonde tristesse; non, je ne crois pas les morts si exigeants, madame; mais je crois que, si quelque chose de nous rit encore sur la terre, ce quelque chose tressaille au bruit des pas de ceux que nous avons aimé pendant notre vie.
— Mais, dit la marquise d'une voix basse et creuse, si cet amour fut un amour coupable!
— Si coupable qu'il ait été, madame, répondit le vieillard, baissant sa voix à l'unisson de celle de la marquise, croyez-vous que le sang et les pleurs ne l'aient pas expié? Dieu fut alors, croyez-moi, un juge trop sévère pour n'être pas aujourd'hui un père indulgent.
— Oui, Dieu a pardonné peut-être, murmura la marquise, mais si le monde savait ce que Dieu sait, pardonnerait-il comme Dieu?
— Le monde! s'écria le vieillard, le monde!… Oui, voilà le grand mot sorti de votre bouche! Le monde!… c'est à lui, c'est à ce fantôme que vous avez tout sacrifié, madame: sentiment d'amante, sentiment d'épouse, sentiment de mère, bonheur personnel, bonheur d'autrui!…
Le monde! c'est la crainte du monde qui vous a habillée de ce vêtement de deuil derrière lequel vous avez espéré lui cacher vos remords! et vous avez eu raison, car vous êtes parvenue à le tromper, et il a pris vos remords pour des vertus!
La marquise releva la tête avec inquiétude, et écarta les plis de son voile pour regarder celui qui lui tenait cet étrange discours; puis, après un instant de silence, n'ayant rien pu démêler sur la figure calme du vieillard:
— Vous me parlez, lui dit-elle, avec une amertume qui me ferait croire que vous avez personnellement quelque chose à me reprocher. Ai-je manqué à quelques-unes de mes promesses, les gens qui vous servent par mes ordres n'ont-ils pas pour vous le respect et l'obéissance que je leur recommande? Vous savez que, s'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire un mot.
— Pardonnez-moi, madame, c'est de la tristesse et non de l'amertume; c'est l'effet de l'isolement et de la vieillesse. Vous devez savoir, vous, ce que c'est que des peines qu'on ne peut communiquer! Ce que c'est que des larmes qui ne doivent pas sortir, et qui retombent, goutte à goutte, sur le coeur! Non, je n'ai à me plaindre de personne, madame. Depuis que, par un sentiment dont je vous suis reconnaissant sans chercher à l'approfondir, vous vous êtes chargée de veiller vous-même à ce qu'il ne me manquât rien, vous n'avez pas un seul jour oublié votre promesse, et, comme le vieux prophète, j'ai même parfois vu venir un ange pour messager!
— Oui, répondit la marquise, je sais que Marguerite accompagne souvent le domestique chargé de votre service, et j'ai vu avec plaisir les soins qu'elle vous rendait et l'amitié qu'elle avait pour vous.
— Mais, à mon tour, je n'ai pas manqué non plus à mes promesses, je l'espère. Depuis vingt ans, j'ai vécu loin des hommes, j'ai écarté tout être vivant de cette maison, tant je craignais pour vous le délire de mes veilles et l'indiscrétion de mes nuits.
— Certes, certes, et le secret heureusement a été bien gardé, dit la marquise en posant la main sur le bras d'Achard; mais ce n'est pour moi qu'un motif de plus pour ne point perdre en un jour le fruit de vingt années plus sombres, plus isolées, plus terribles encore que les vôtres!
— Oui, je comprends: vous avez tressailli plus d'une fois en songeant tout à coup qu'il y avait, de par le monde, un homme qui viendrait peut-être un jour me demander ce secret, et qu'à cet homme je n'avais le droit de rien taire. Ah! vous frissonnez à cette seule idée, n'est-ce pas? Rassurez-vous. Cet homme s'est sauvé, enfant encore, du collège où nous le faisions élever en Écosse, et depuis dix ans nul n'en a entendu parler. Enfant voué à l'obscurité, il a été au-devant de son destin; il est perdu maintenant par le vaste monde, sans que personne sache où il est: perdu, pauvre unité sans nom, parmi ces millions d'hommes qui naissent, souffrent et meurent sur la surface du globe. Il aura perdu la lettre de son père, il aura égaré le signe à l'aide duquel je dois le reconnaître; ou mieux encore, peut-être n'existe-t-il plus!
— Vous êtes cruel, Achard, répondit la marquise, de dire une pareille chose à une mère! Vous ne connaissez pas tout ce que le coeur d'une femme renferme en lui de secrets bizarres et de contradictions étranges! Car, enfin, ne puis-je donc être tranquille si mon enfant n'est mort? Voyons, mon vieil ami, ce secret qu'il a ignoré vingt-cinq ans devient-il, à vingt cinq ans, si nécessaire à son existence qu'il ne puisse vivre si ce secret ne lui est révélé? Croyez-moi, Achard, pour lui-même, mieux vaut qu'il ignore comme il l'a fait jusque aujourd'hui. Jusque aujourd'hui, je suis sûre qu'il a été heureux. Vieillard, ne change pas son existence; ne lui mets pas au coeur des pensées qui peuvent le pousser à une action mauvaise, Non, dis-lui, au lieu de ce que tu as à lui dire, dis-lui que sa mère est allée rejoindre son père au ciel, et plût à Dieu que cela fût! mais qu'en mourant (car je veux le voir, quoique tu en dises; je veux, ne fût-ce qu'une fois, le presser contre mon coeur), qu'en mourant, ai-je dit, sa mère l'a légué à son amie la marquise d'Auray, dans laquelle il retrouvera une seconde mère.
— Je vous comprends, madame, dit Achard en souriant. Ce n'est pas la première fois que vous ouvrez cette voie où vous voulez m'égarer. Seulement, aujourd'hui, madame, vous abordez plus franchement la question, et, si vous l'osiez, n'est-ce pas, ou si vous me connaissiez moins, vous m'offririez quelque récompense pour me déterminer à trahir les dernières volontés de celui qui dort si près de nous?
La marquise fit un mouvement pour l'interrompre.
— Écoutez, madame, reprit le vieillard en étendant la main, et que la chose reste dans votre esprit comme irrévocable et sainte. Aussi fidèle que j'ai été aux promesses faites à madame la comtesse d'Auray, aussi fidèle serai-je à celles faites au comte de Morlaix. Le jour où son fils, où votre fils viendra me présenter le gage de reconnaissance et réclamer son secret, je le lui dirai, madame. Quant aux papiers qui le constatent, vous savez qu'ils ne doivent lui être remis qu'après la mort du marquis d'Auray. Le secret est là. Le vieillard montra son coeur. Nul pouvoir humain n'a pu le forcer d'en sortir avant le temps, nul pouvoir humain ne pourra l'empêcher d'en sortir, le temps venu. Les papiers sont là, dans cette armoire dont la clé ne me quitte jamais, et il n'y a qu'un vol ou un assassinat qui me les puisse enlever.
— Mais, dit la marquise en se soulevant à demi, appuyée sur les bras de son fauteuil, vous pouvez mourir avant mon mari, vieillard; car, s'il est plus malade vous, vous êtes plus âgé que lui, et alors que deviendront ces papiers?
— Le prêtre qui m'assistera à mes derniers moments les recevra sous le sceau de la confession.
— C'est cela, dit la marquise en se levant; et ainsi la chaîne de mes craintes se prolongera jusqu'à ma mort! et le dernier anneau en sera pour l'éternité scellé à mon cercueil! Il y a dans le monde un homme, un seul peut-être, qui est inébranlable comme un rocher; et il faut que Dieu le place sur ma route, non seulement comme un remords, mais encore comme une vengeance! Et il faut qu'un orage me pousse sur lui jusqu'à ce que je me brise!… Tu tiens mon secret entre tes mains, vieillard; c'est bien! fais-en ce que tu voudras! tu es le maître, et moi je suis l'esclave! Adieu!
À ces mots, la marquise sortit et reprit le chemin du château.
Chapitre VIII — Oui, dit le vieillard en regardant s'éloigner la marquise; oui, je sais que vous avez un coeur de bronze, madame; insensible à toute espèce de crainte, hormis celle que Dieu vous a mise dans l'âme pour remplacer le remords. Mais celle-là suffit, n'est-ce pas? et c'est acheter bien cher une réputation de vertu que la payer le prix que vous la vend votre éternelle terreur! Il est vrai que celle de la marquise d'Auray est si bien établie que, si la vérité sortait de terre ou descendait du ciel, elle serait traitée de calomnie! Enfin, Dieu veut ce qu'il veut, et ce qu'il fait est écrit longtemps d'avance dans sa sagesse.
— Bien pensé, dit une voix jeune et sonore, répondant à la maxime religieuse que la résignation du vieillard venait de laisser échapper.
Sur ma parole, mon père, vous parlez comme l'Ecclésiaste!
Achard se retourna et aperçut Paul, qui était arrivé comme la marquise s'éloignait, si préoccupée de la scène que nous venons de raconter, qu'elle n'avait pas aperçu le jeune capitaine.
Celui-ci s'approchait à son tour voyant le vieillard seul, lorsqu'il entendit les derniers mots auxquels il répondit avec sa bonne humeur habituelle.
Achard, étonné de cette apparition inattendue, le regarda comme pour le prier de répéter.
— Je dis, continua Paul, qu'il y a plus de grandeur dans la résignation qui plie que dans la philosophie qui doute. C'est une maxime de nos quakers que, pour mon bonheur éternel, j'aurais voulu avoir moins souvent à la bouche et plus souvent dans le coeur.
— Pardon, monsieur, dit le vieillard en voyant notre aventurier qui le regardait, immobile, un pied posé sur le seuil de sa porte; mais puis je savoir qui vous êtes?
— Pour le moment, répondit Paul, donnant comme d'habitude l'essor à sa poétique et insoucieuse gaieté, je suis un enfant de la république de Platon, ayant le genre humain pour frère, le monde pour patrie, et ne possédant sur la terre que la place que je m'y suis faite moi-même.
— Et que cherchez-vous? continua le vieillard, souriant malgré lui à cet air de joyeuse humeur répandu sur tout le visage du jeune homme.
— Je cherche, répondit Paul, à trois lieues de Lorient, à cinq cents pas du château d'Auray, une maisonnette qui ressemble diablement à celle-ci, et dans laquelle je dois trouver un vieillard qui pourrait bien être vous.
— Et comment se nomme ce vieillard?
— Louis Achard.
— C'est moi-même.
— Alors que la bénédiction du ciel descende sur vos cheveux blancs! dit Paul d'une voix qui, changeant aussitôt d'accent, prit celui du sentiment et du respect; car voici une lettre que je crois de mon père, et qui dit que vous êtes un honnête homme.
— Cette lettre ne renferme-t-elle rien? s'écria le vieillard les yeux étincelants, et faisant un pas pour se rapprocher du jeune capitaine.
— Si fait, répondit celui-ci l'ouvrant et en tirant un sequin de Venise brisé par le milieu; quelque chose comme la moitié d'une pièce d'or dont j'ai un morceau et dont vous devez avoir l'autre.
Achard tendit machinalement la main en regardant le jeune homme.
— Oui, oui, dit le vieillard, et à chaque parole ses yeux se mouillaient de plus en plus de larmes; oui, c'est bien cela, et plus encore, c'est la ressemblance extraordinaire… Il ouvrit ses bras. Enfant… ô mon Dieu! mon Dieu!
— Qu'avez-vous? s'écria Paul étendant à son tour les bras pour soutenir le vieillard qui faiblissait sous le poids de son émotion.
— Oh! ne comprenez-vous pas, répondit celui-ci, ne comprenez-vous pas que vous êtes le portrait vivant de votre père, et que votre père, je l'aimais à lui donner mon sang, ma vie, comme je le ferais maintenant pour toi, si tu me les demandais, jeune homme!
— Alors embrasse-moi, mon vieil ami dit Paul en prenant le vieillard dans ses bras, car la chaîne des sentiments n'est pas rompue, crois-moi, entre la tombe du père et le berceau du fils. Quel qu'ait été mon père, s'il ne faut, pour lui ressembler, qu'une conscience sans reproche, un courage à toute épreuve et une mémoire qui se souvienne toujours du bienfait, quoiqu'elle oublie parfois l'injure, tu l'as dit, je suis son portrait vivant, et plus encore par l'âme que par le visage.
— Oui, il avait tout cela, votre père, répondit lentement le vieillard en scellant dans ses bras l'enfant qui lui revenait, et en le regardant tendrement à travers ses larmes: oui, il avait la même fierté dans la voix, la même flamme dans les yeux, la même noblesse dans le coeur.
Mais pourquoi ne t'ai-je pas revu plus tôt, jeune homme? Il y a eu dans ma vie des heures bien sombres que tu eusses éclairées par ta présence.
— Pourquoi?… parce que cette lettre me disait de venir te trouver quand j'aurais vingt-cinq ans; et que je les ai eus il n'y a pas longtemps: il y a une heure.
Le vieillard baissa la tête d'un air pensif et garda un instant le silence, abîmé dans le souvenir du passé.
— Déjà, dit-il en relevant enfin la tête, il y a déjà vingt-cinq ans! et il me semble, mon Dieu! que ce fut hier que vous naquîtes dans cette maison, que vous ouvrîtes les yeux dans cette chambre!
Et le vieillard étendait la main vers une porte qui donnait dans un autre appartement.
Paul à son tour parut réfléchir; puis regardant autour de lui pour renforcer par la vue des objets qui s'offraient à ses yeux les souvenirs qui se présentaient en foule à sa mémoire.
— Dans cette chaumière? dans cette chambre? répéta-t-il; et je les ai habitées jusqu'à l'âge de cinq ans, n'est-ce pas?…
— Oui, murmura le vieillard comme tremblant de l'arracher aux sensations qui commençaient à s'emparer de lui.
— Eh bien! continua Paul en appuyant ses deux mains sur ses yeux pour concentrer tous ses souvenirs, laisse-moi un instant regarder à mon tour dans le passé, car je me rappelle une chambre que je croyais avoir vue en rêve. Si c'est celle-là… Écoute!… Oh! c'est étrange comme tout me revient.
— Parle, mon enfant, parle! dit le vieillard.
— Si c'est celle-là, il doit y avoir à droite… en entrant … au fond… un lit… avec des tentures vertes?
— Oui.
— Un crucifix au chevet de ce lit?
— Oui.
— Une armoire en face, où il y avait des livres… une grande Bible, entre autres… avec des gravures allemandes?
— La voilà, dit le vieillard montrant le livre saint ouvert sur un prie Dieu.
— Oh! c'est elle! c'est elle! s'écria Paul en appuyant ses lèvres contre les feuillets.
— Oh! brave coeur! brave coeur! murmura le vieillard.
Merci, mon Dieu, merci!
— Puis, dit Paul en se relevant, dans cette chambre, une fenêtre d'où l'on distinguait la mer, et sur la mer, trois îles?
— Oui, celles d'Houat, d'Hoedic et de Belle-Isle-en-Mer.
— C'est donc bien cela! s'écria Paul en s'élançant vers la chambre; puis, voyant que le vieillard voulait l'y suivre: Non, non, lui dit-il en l'arrêtant, seul… laisse-moi y entrer seul. J'ai besoin d'y être seul. Et il entra, refermant la porte derrière lui.
Alors il s'arrêta un instant saisi de ce saint respect qui entoure les souvenirs d'enfance. La chambre était bien telle qu'il l'avait décrite, car la religion dévouée du vieux serviteur l'avait conservée pure de tout changement. Paul, chez qui un regard étranger eût sans doute arrêté la manifestation des sentiments qu'il éprouvait, certain d'être seul, s'y abandonna tout entier: il s'avança lentement et les mains croisées vers le crucifix d'ivoire, et, se laissant tomber à genoux comme il avait l'habitude de le faire soir et matin autrefois, il essaya de se rappeler une de ces naïves prières où l'enfant, sur le seuil de la vie encore, prie Dieu pour ceux qui lui en ont ouvert les portes. Que d'événements s'étaient succédés entre ces deux agenouillements, répétés à vingt ans de distance! Quels horizons variés et imprévus avaient succédé à ces horizons que caresse d'un si doux regard le soleil riant de nos jeunes années! Comme le vent capricieux qui soufflait dans les voiles de son vaisseau l'avait, en l'éloignant des passions privées, poussé au milieu des passions politiques!
Et voilà que croyant, insoucieux jeune homme, avoir oublié tout ce qui existait sur la terre, il se souvenait de tout! voilà que sa vie, libre et puissante comme l'Océan qui la berçait, allait se rattacher à des liens inconnus jusqu'alors qui la retiendraient peut-être en tel ou tel lieu, comme un vaisseau à l'ancre qui appelle le vent et que le vent appelle, et qui cependant se sent enchaîné, esclave captif de la veille, à qui la liberté passée rend plus amère encore sa servitude à venir! Paul s'abîma longtemps dans ces pensées, puis se releva lentement et alla s'accouder à la fenêtre. La nuit était calme et belle, la lune brillait au ciel et argentait le sommet des vagues. Les trois îles apparaissaient à l'horizon, bleuâtres comme des vapeurs flottant sur l'Océan.
Il se rappela combien de fois, dans sa jeunesse, il s'était appuyé à la même place, regardant le même spectacle, suivant des yeux quelque barque à la voile blanche, qui glissait silencieusement sur la mer, comme l'aile d'un oiseau de nuit. Alors son coeur se gonfla de souvenirs doux et tendres; il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et des larmes muettes coulèrent le long de ses joues. En ce moment il sentit qu'on lui prenait la main: c'était le vieillard; il voulut cacher son émotion; mais, se repentant aussitôt de ne pas oser être homme, il se retourna de son côté, et lui montra franchement son visage tout mouillé de larmes.
— Tu pleures, enfant! dit le vieillard.
— Oui, je pleure, répondit Paul, et pourquoi le cacherais-je? oui, regarde-moi. J'ai cependant vu de terribles choses dans ma vie! J'ai vu l'ouragan faire tourbillonner mon vaisseau au sommet des vagues et au fond des abîmes, et j'ai senti qu'il ne pesait pas plus à l'aile de la tempête qu'une feuille sèche à la brise du soir! J'ai vu les hommes tomber autour de moi comme les épis mûrs sous la faucille du moissonneur. J'ai entendu les cris de détresse et de mort de ceux dont la veille j'avais partagé le repas! Pour aller recevoir leur dernier soupir, j'ai marché à travers une grêle de boulets et de balles, sur un plancher où je glissais à chaque pas dans le sang! Eh bien! mon âme est restée calme; mes yeux ne se sont pas mouillés. Mais cette chambre, vois-tu, cette chambre dont j'avais si saintement gardé le souvenir, cette chambre où j'ai reçu les premières caresses d'un père que je ne reverrai plus, et les derniers baisers d'une mère qui ne voudra peut-être plus me revoir; cette chambre, c'est quelque chose de sacré comme un berceau et comme une tombe. Je ne puis la reconnaître sans me laisser aller à mes émotions: il faut que je pleure, ou j'étoufferais!
Le vieillard le serra dans ses bras, Paul posa la tête sur son épaule, et, pendant un instant, on n'entendit que ses sanglots. Enfin le vieux serviteur reprit:
— Oui, tu as raison: cette chambre, c'est à la fois un berceau et une tombe; car c'est là que tu es né; il étendit le bras, et c'est là que tu as reçu les derniers adieux de ton père, continua-t-il en désignant du geste l'angle parallèle de l'appartement.
— Il est donc mort? dit Paul.
— Il est mort.
— Tu me diras comment.
— Je vous dirai tout!
— Dans un instant, ajouta Paul en cherchant de la main une chaise et en s'asseyant. Maintenant, je n'ai pas la force de t'écouter. Laisse-moi me remettre. Il appuya son coude sur la croisée, posa sa tête sur sa main, et jeta de nouveau les yeux sur la mer. La belle chose qu'une nuit de l'Océan lorsque la lune l'éclaire, comme elle le fait à cette heure! continua-t-il avec cet accent doux et mélancolique qui lui était habituel. Cela est calme comme Dieu; cela est grand comme l'éternité. Je ne crois pas qu'un homme qui a souvent étudié ce spectacle craigne de mourir. Mon père est mort avec courage, n'est-ce pas?
— Oh! certes! répondit Achard avec fierté.
— Cela devait être ainsi, continua Paul. Je me le rappelle, mon père, quoique je n'eusse que quatre ans lorsque je le vis pour la dernière fois.
— C'était un beau jeune homme comme vous, dit Achard regardant Paul avec tristesse; et justement de votre âge.
— Comment l'appelait-on?
— Le comte de Morlaix.
— Ainsi, moi aussi, je suis d'une noble et vieille famille! Moi aussi, j'ai mes armoiries et mon blason, comme tous ces jeunes seigneurs insolents qui me demandaient mes parchemins quand je leur montrais mes blessures!
— Attends, jeune homme, attends! ne te laisse pas prendre ainsi à l'orgueil car je ne t'ai pas dit encore le nom de celle à qui tu dois le jour, et tu ignores le terrible secret de ta naissance.
— Eh bien! soit! Je n'en entendrai pas moins avec respect et recueillement le nom de ma mère. Comment s'appelait ma mère?
— La marquise d'Auray, répondit lentement et comme à regret le vieillard.
— Que dis-tu là? s'écria Paul en se levant d'un seul bond et en lui saisissant les mains.
— La vérité, répondit-il avec tristesse.
— Alors, Emmanuel est mon frère! Alors, Marguerite est ma soeur!
— Les connaissez-vous donc déjà? s'écria à son tour le vieux serviteur étonné.
— Oh! tu avais bien raison, vieillard, dit le jeune marin en retombant sur sa chaise. Dieu veut ce qu'il veut, et ce qu'il fait est écrit longtemps d'avance dans sa sagesse.
Il y eut un moment de silence, et enfin Paul, relevant la tête, fixa des yeux résolus sur le vieillard, — Et maintenant, lui dit- il, je suis prêt à tout entendre.
Tu peux parler.
Chapitre IX Le vieillard se recueillit un instant, puis il commença.
— Ils étaient fiancés l'un à l'autre. Je ne sais quelle haine mortelle divisa tout à coup leurs familles et les sépara. Le comte de Morlaix, le coeur brisé, ne put rester en France. Il partit pour Saint-Domingue, où son père possédait une habitation. Je l'accompagnai, car le marquis de Morlaix avait toute confiance en moi: j'étais le fils de celle qui l'avait nourri; j'avais reçu la même éducation que lui; il m'appelait son frère, et moi seul me souvenais de la distance que la nature avait mise entre nous. Le marquis se reposa sur moi du soin de veiller sur son fils, car je l'aimais de tout l'amour d'un père. Nous restâmes deux ans sous le ciel des tropiques. Pendant deux ans, votre père, perdu dans les solitudes de cette île magnifique, voyageur sans projet et sans but; chasseur à la course ardente et infatigable, essaya de guérir les douleurs de l'âme par les fatigues du corps. Mais, loin de réussir, on eût dit que son coeur s'allumait encore à ce soleil ardent.
Enfin, après deux ans de combats et de lutte, son amour insensé l'emporta: il fallait qu'il la revît ou qu'il mourût. Je cédai; nous partîmes. Jamais traversée ne fut plus belle et plus heureuse: la mer et le ciel nous souriaient: c'était à croire aux présages heureux. Six semaines après notre départ du Port-au- Prince, nous débarquions au Havre.
Mademoiselle de Sablé était mariée; le marquis d'Auray était à Versailles, remplissant près du roi Louis XV les devoirs de sa charge, et sa femme, trop souffrante pour le suivre, était restée dans ce vieux château d'Auray dont vous voyez d'ici les tourelles.
— Oui, oui, murmura Paul, je le connais; c'est bien: continuez.
— Quant à moi, reprit le vieillard, pendant notre voyage, un de mes oncles, ancien serviteur de la maison d'Auray, était mort et m'avait laissé cette petite maison et les terres qui en font partie.
J'en pris possession. Quant à votre père, il m'avait quitté à Vannes en me disant qu'il partait pour Paris, et, depuis un an que j'habitais cette maison, je ne l'avais pas revu.
Une nuit (il y a aujourd'hui vingt-cinq ans de cette nuit) on frappa à ma porte; j'allai ouvrir: votre père parut, portant dans ses bras une femme dont le visage était voilé; il entra dans cette chambre et la déposa sur ce lit; puis, revenant dans l'autre pièce où je l'attendais muet et immobile d'étonnement: Louis, me dit-il en me mettant la main sur l'épaule et en me regardant en homme qui implore, quoiqu'il sache qu'il a le droit de commander; Louis, tu peux faire plus que me sauver la vie et l'honneur, tu peux sauver la vie et l'honneur à celle que j'aime; monte à cheval, cours à la ville, et dans une heure sois ici avec un médecin. Il me parlait avec cette voix brève et puissante qui indique qu'il n'y a pas un instant à perdre: j'obéis. Le jour commençait à paraître lorsque nous revînmes. Le docteur fut introduit par le comte de Morlaix dans cette chambre, dont la porte se referma sur eux, ils y restèrent toute la journée; vers les cinq heures du soir, le médecin partit, et, la nuit venue, votre père sortit de la chambre à son tour, emportant de nouveau entre ses bras, et toujours voilée, cette femme mystérieuse qu'il avait apportée la veille. Je rentrai derrière eux dans la chambre, et je vous y trouvai; vous veniez de naître.
— Et comment sûtes-vous que cette femme était la marquise d'Auray? interrompit Paul, comme s'il cherchait à douter encore.
— Oh! répondit le vieillard, d'une manière aussi terrible qu'inattendue: j'avais offert au comte de Morlaix de vous garder avec moi; il avait accepté cette offre, et de temps en temps il venait passer une heure auprès de vous.
— Seul? demanda Paul avec anxiété.
— Toujours, répondit Achard. Seulement j'avais la permission de me promener avec vous dans le parc; alors il arrivait parfois que la marquise apparaissait au détour de quelque allée, comme si le hasard l'y eût conduite; elle vous faisait signe d'aller à elle, et elle vous embrassait comme un enfant étranger que l'on a plaisir à voir parce qu'il est beau. Quatre ans se passèrent ainsi; puis, une nuit, on frappa de nouveau à cette porte: c'était encore votre père. Il était plus calme, mais plus sombre peut-être que la première fois. «Louis, me dit-il, je me bats demain au point du jour avec le marquis d'Auray; c'est un duel à mort et qui n'aura de témoin que toi seul; la chose est convenue. Donne-moi donc l'hospitalité pour cette nuit et tout ce qu'il me faut pour écrire.» Il s'assit devant cette table, sur cette chaise où vous êtes. Paul se leva et continua de s'appuyer sur la chaise sans s'y asseoir davantage. Il veilla toute la nuit. Au point du jour, il entra dans ma chambre et me trouva debout. Je ne m'étais point couché. Quant à vous, pauvre enfant insoucieux encore des passions et des misères humaines, vous dormiez dans votre berceau.