CHAPITRE V LES BARBICHETS
Reading edition
Les missionnaires sont des apôtres qu’on envoie chez les sauvages pour les catéchiser. Vincent de Paul, les paroisses qu’il avait sous les yeux étant en friche, traita la France en pays de mission. Il institua une compagnie de prêtres, qui s’en allaient, le cœur en feu, les pieds dans de gros souliers, évangéliser les troupeaux sans pasteurs. Comme leur père, on les aimait ; car ils portaient comme lui une grande pitié dans leur regard et la barbiche au menton. On les appela quelque temps les barbichets.
Mais point ne suffit de s’occuper en passant des brebis d’une paroisse, et puis de s’en aller. Il faut laisser sur place un bon berger. Où le prendre ?
Ayant créé les missions, Vincent s’inquiéta de faire de bons prêtres. La plupart des clercs de son temps, il en savait quelque chose, recevaient le sacrement de l’ordre sans l’ombre de préparation spirituelle : il institua une Retraite des Ordinands, qui devint bientôt fameuse. Le clergé connaissait mal ses devoirs : il entreprit de les lui apprendre dans des causeries qu’il fit lui-même chaque semaine, les Conférences des Mardis. Enfin il fut l’un des créateurs d’une institution dont on imagine mal qu’on ait pu se passer jusque-là, les Séminaires.
Ainsi l’œuvre apostolique de cet homme de Dieu a été double : il s’est occupé à la fois des fidèles et du clergé. Encore n’a-t-il si passionnément tendu les bras vers les pauvres ouailles de Folleville et autres lieux qu’à cause de la défaillance des prêtres. Et c’est pourquoi ce chapitre, où nous traiterons de l’œuvre évangélique de saint Vincent, qui précéda et commanda son œuvre charitable, il faut l’ouvrir par un tableau exact des mœurs du clergé français au temps de Richelieu.
L’époque n’était point médiocre. Il n’est pas certain que la vie soit plus belle aujourd’hui, où les vices et les vertus se sont mis, comme le reste, à un niveau moyen. Il y a plus d’ordre dans la société que sous Louis XIII, plus de sagesse apparente, mais moins de grandeur. Si, dans ses parties basses, l’humanité d’alors s’embourbait de façon assez dégoûtante, nous verrons qu’à sa tête rayonnaient des hommes et des femmes d’une trempe extraordinaire.
Sur les vices, on peut être bref. On a tout dit avec quelques textes, qui courent partout. L’un des plus fameux est d’un évêque inconnu, cité par Abelly. Ce prélat aurait écrit à M. Vincent qu’aidé de ses grands vicaires, il travaillait de son mieux au bien de son diocèse ; « mais, disait-il, c’est avec peu de succès, pour le grand et inexplicable nombre de prêtres ignorants et vicieux qui composent mon clergé, qui ne peuvent se corriger, ni par paroles, ni par exemples. J’ai horreur quand je pense que dans mon diocèse il y a presque sept mille prêtres ivrognes ou impudiques qui montent tous les jours à l’autel et qui n’ont aucune vocation. » Sept mille prêtres : voilà un bien gros chiffre. Condamner l’Église de France sur un témoignage pareil, incertain comme un propos rapporté, serait téméraire. Il y a malheureusement d’autres documents. Au moment où Vincent s’apprêtait à recevoir, avec la hâte que nous savons, la prêtrise, l’évêque de Gap, dans ses Représentations à l’assemblée provinciale d’Aix, qu’on peut consulter aux Archives des Hautes-Alpes, osait écrire que de trois cent cinquante paroisses dont son diocèse est composé, « il n’y en a pas cinquante auxquelles le service divin soit célébré ou qui le puisse estre pour l’extrême pauvreté des églises. »
Un lecteur d’aujourd’hui a peine à imaginer ce que peut être une église à l’abandon. Il n’y a pas bien longtemps, un religieux français, le Père Doncœur, conduisant une troupe de jeunes garçons en pèlerinage au pays de François d’Assise, trouva, aux confins de la Toscane et de l’Ombrie, un temple comme devaient être ceux de France au lendemain des guerres de religion. « Le vieux curé, nous dit-il, m’accueille avec tendresse dans la sacristie la plus souillée que j’aie vue et m’offre un calice désargenté que je ne sais vraiment par quel bord saisir. Quant à l’autel, de toute la guerre je n’ai touché pareille lingerie… Des vieux sordides, qui partout ailleurs s’appelleraient des mendiants, sont assis dans les stalles et crachent. Quand se découvre le pauvre ciboire, les particole que je dois distribuer à la communion me trouvent interdit… Est-il possible, Seigneur, que Votre Majesté accepte cette humiliation ?… Je bois à la communion un vinaigre brûlant, et les garçons reçoivent avec un amour qui m’émeut les misérables hosties où la splendeur éternelle se voile. Quel mystère ! »[4] Ce mystère-là, nos pères, au dire de Vincent lui-même, le trouvaient tout naturel. Il écrivait à l’un de ses prêtres, envoyé par lui en Pologne : « J’ai rougi de confusion, comme vous, voyant ce que l’on vous a dit de la saleté et désordre des églises de France et des irrévérences qu’on y fait… C’est un grand mal, dont on ne s’avise pas assez, pour ce que l’on y est accoutumé. » Songez qu’un jour le doyen de Saint-Germain l’Auxerrois dut requérir que « défenses soient faites aux chanoines de se laisser suivre dans le chœur par leurs chiens ». Vincent, un an avant sa mort, c’est-à-dire après que lui et d’autres ont lutté pendant un demi-siècle contre les vices du clergé, est encore obligé d’écrire à Louis Dupont, supérieur de la Mission à Tréguier : « Une chose à laquelle vous devez tendre particulièrement est de détruire ce mauvais esprit de la boisson, qui est une source de désordre parmi les ecclésiastiques. » Dans un entretien à ses missionnaires, il a dit un jour : « La semaine passée, il se fit une assemblée d’évêques pour remédier à l’ivrognerie des prêtres d’une certaine province. » Le fait est qu’on voyait des curés officier en bégayant et titubant. Ils se présentaient à l’autel le visage mal rasé, les vêtements sales. Car ils étaient pauvres, et ce n’est pas un péché ; c’est une excuse peut-être. Il y avait des évêques grands seigneurs, abondamment pourvus de tout, et des évêques crottés. Dans le bas clergé, presque tous étaient crottés. Encore si leur âme était nette ! Nous avons vu qu’à Châtillon-les-Dombes Vincent avait trouvé des prêtres débauchés. Il dut les contraindre à chasser de leurs maisons les femmes et filles suspectes ; il empêcha ces malheureux de percevoir de l’argent pour les confessions, et mit ordre à certaines orgies, qu’on appelait le Royaume et qui se faisaient dans le clocher.
Naturellement, de pareils ecclésiastiques n’aimaient point leur état et n’en portaient guère l’habit. Camus, évêque de Belley, parlant à d’autres évêques, s’écriait : « Avons-nous pudeur de paraître, par notre tonsure… les sacrés esclaves du Rédempteur ? Pour les habits, c’est de même… Je parle à vous, messieurs les prélats, que dis-je ? mais à moi-même qui prêche. Que faisons-nous avec ces habits laïques ; où sont nos soutanes, nos camails violets ? » Nous savons que beaucoup de ces évêques distribuaient le sacrement de l’Ordre à des clercs indignes ou trop jeunes. En 1614, Zamet, évêque de Langres, comptait dans son diocèse deux cents clercs promus avant l’âge légitime. On n’apprenait pas aux futurs prêtres à officier, à conférer les sacrements. Nous en avons vu qui ne savaient pas les paroles de l’absolution. Vincent, dans une conférence du 23 mai 1659, raconte qu’au temps de sa jeunesse, chacun disait la messe à sa façon : « Aucuns commençaient par le Pater noster ; d’autres prenaient la chasuble entre leurs mains et disaient l’Introïbo, et puis ils mettaient sur eux cette chasuble. J’étais une fois à Saint-Germain en Laye, où je remarquai sept ou huit prêtres qui dirent tous la messe différemment… C’était une variété digne de larmes. » Abelly, qu’il faut bien citer quoiqu’on n’ait pas toujours avec lui les garanties qu’on voudrait, dit avoir trouvé une lettre d’un évêque écrivant à Vincent : « Excepté le chanoine théologal de mon église, je ne sache point aucun prêtre parmi tous ceux de mon diocèse qui puisse s’acquitter d’aucune charge ecclésiastique. » Et cela, qui nous étonne, n’étonnait pas Vincent. Il disait, au cours d’une conférence du 5 août 1659 : « Défunt le bon M. Bourdoise a été le premier à qui Dieu a inspiré de faire un séminaire pour y apprendre toutes les rubriques. Avant lui, on ne savait ce que c’était… Un homme, après sa théologie, après sa philosophie, après de moindres études, après un peu de latin, s’en allait dans une cure et y administrait les sacrements à sa mode. » Et il ajoute, ce grand saint toujours humble : « Pour dire la vérité, je ne sais, messieurs, si plusieurs d’entre nous se trouvaient obligés de baptiser, s’ils n’y seraient pas beaucoup empêchés. Je demandai l’autre jour à quelqu’un de la Compagnie comme il se comporterait en un certain rencontre. Je vous assure, monsieur, me dit-il, que je ne sais comme je m’y prendrais. » Et voici, pour finir, un texte touchant et bien authentique. Il est de la sœur Mathurine Guérin, qui écrivait de Belle-Isle, le 20 août 1660, à son supérieur général, M. Vincent. Elle voudrait que son très honoré Père lui donnât un bon conseil, car elle ne sait à qui ses sœurs, elle-même et leurs malades pourraient bien se confesser. Parlant des prêtres qui sont en l’île, elle dit : « Il y en a deux, dont l’un confesse nos malades, que l’on m’a dit n’avoir point permission de pas un évêque de confesser. C’est un prêtre qui m’a donné cet avis, ce semble, par charité, disant que nos malades n’étaient pas en sûreté entre ses mains. J’ai dit cela à quelques-uns de ces messieurs ; et s’est trouvé que ces bons prêtres ne savaient montrer qu’ils aient ce pouvoir légitime. Pour cela, monsieur, la plus grande part des personnes qui sont ici ont scrupule ; et pour nous, si nous savions aussi bien faire de ne pas nous confesser que de le faire à des personnes soupçonnées de n’avoir pas pouvoir de nous absoudre, nous attendrions votre avis à ce sujet. » Voyez comme elle est indulgente et prudente, la pauvre fille. Ces messieurs, ces bons prêtres, qui ne sont peut-être pas tout à fait en règle avec les lois de l’Église et que pourtant elle ne voudrait offenser, il va bien falloir qu’elle révèle finalement que ce sont des gredins. Mais elle le fera si doucement ! On voit bien qu’elle a l’habitude. « Quant à ce qui est de nos pauvres, dit-elle, cela m’a un peu mise en peine, d’autant que, ne voulant pas scandaliser celui qui leur administre les sacrements, je me sens obligée au silence, joint qu’il y en a peu en ce lieu où il n’y ait quelque chose qui fait parler le monde. » Des prêtres qui font parler le monde ! Oh ! elle ne voulait pas savoir ces vilaines choses. Si elle les a ouïes, ce n’est pas pour s’en « être informée, mais, monsieur, vous savez que l’on sait le mal trop tôt. » Elle ajoute tranquillement : « Il y a seulement un prêtre dans l’île en bonne réputation. » Et sans doute s’en contenterait-elle, mais « il est à deux lieues d’ici. »
De cela et du reste nous concluerons que l’abbé Bourdoise avait probablement raison quand il disait que ce qui se faisait de plus mal parmi ses contemporains se faisait par les ecclésiastiques. Ce pauvre clergé, il faut pourtant avoir un peu pitié de lui. Les coups de bâton que peut-être il a mérités, l’histoire nous apprend qu’il les a trop souvent reçus à plein dos. Et quelquefois les bons payaient pour les mauvais. M. Olier, curé de Saint-Sulpice, signalait à Vincent, en 1643, un gros scandale : « C’est un curé, écrivait-il, qui, auprès de Paris, a été battu et meurtri à coups de bâton par le seigneur de son village, en présence de ses paroissiens et à la porte de son église, avec le plus d’ignominie et de confusion qui se puisse pour l’état ecclésiastique. » Et il supplie le saint d’intervenir auprès de la reine en faveur des prêtres des campagnes qui « n’ont pas de bouche pour se plaindre, et semblent n’avoir que des épaules pour souffrir. »
Du troupeau confié à ces malheureux pasteurs, il n’y a rien à dire après Mme de Sévigné, qui a jugé celui d’alors et de tous les temps dans une lettre du 21 juin 1680 à sa fille : « Tous les vices et toutes les vertus jetés pêle-mêle dans le fond de ces provinces, car je trouve des âmes de paysans plus droites que des lignes, aimant la vertu comme naturellement les chevaux trottent. » A cela près que si les chevaux font naturellement quelque chose, c’est de galoper.
Aux bergers de telles brebis, que manquait-il ? De la science sans doute, et jusqu’à la connaissance des éléments mêmes de leur ministère, mais, par-dessus tout, ce qui fait qu’un prêtre est un prêtre : la sainteté. Et voici que justement va se lever une pléïade d’hommes de génie qui leur enseigneront à devenir des saints et, parmi eux, Vincent, qui leur dira, mais surtout leur montrera comment on fait.
Le plus fameux de ces hommes apostoliques, c’est Bérulle. Nous l’avons déjà rencontré tandis qu’il commençait d’exercer son ascendant sur un jeune prêtre égaré dans la maison de la reine Margot. On voudrait avoir la preuve que c’est lui qui convertit Vincent. Ceux qui l’ont dit sans le savoir n’ont pas réfléchi qu’à l’égard de celui qui l’aurait vraiment pris par la main pour le ramener dans les voies de Dieu, le « grand affectif » que nous savons eût éprouvé une reconnaissance dont il nous resterait des témoignages. Ceux-ci manquent. Bérulle a d’ailleurs agi sur Vincent comme sur tous ceux qui l’ont approché. Ils ont pourvu, l’un et l’autre, à la même tâche, et c’est Bérulle qui a commencé. L’abbé Brémond a consacré à celui-ci et d’ailleurs à tous ceux qui travaillaient alors à « relever l’état de prêtrise » des pages précieuses aux hommes cultivés, soucieux de mieux connaître le siècle de Louis XIV dans sa splendeur[5]. Ce Bérulle, en fondant l’Oratoire le 11 novembre 1611, avait dit à ses prêtres : « Nous sommes rassemblés pour reprendre notre héritage. » Et l’abbé Brémond, commentant cette parole, écrit très justement : « Le clergé séculier, se désintéressant peu à peu du plus noble de ses privilèges, sa vocation à la sainteté, avait en quelque manière cédé ce droit d’aînesse au clergé régulier, aux ordres de saint Benoît, de saint Dominique, de saint François et de saint Ignace. » Écoutez Bérulle : « Hélas !… la malignité du monde, dans lequel nous vivons, nous a dégradés de cette dignité. Elle est passée en mains étrangères… » Il veut dire celles des moines. Et, se tournant vers les prélats et les prêtres, il les convie à reprendre « ce qui leur appartient du privilège de leur sacerdoce, à rentrer dans leurs droits, à jouir de leur succession légitime, pour avoir le Fils de Dieu en partage. »
Il ne crée pas un ordre nouveau, mais il groupe autour de lui des prêtres pour les sanctifier. A ces disciples, qui vont l’écouter avec ferveur et feront école au point que tout ce qu’il y a de noble dans le clergé de France est encore aujourd’hui sous leur splendide influence, il enseignera que l’état de prêtrise « requiert une liaison particulière à Jésus-Christ. » L’oratorien, dit-il, et nous verrons que cela deviendra vrai de beaucoup d’autres et notamment du sulpicien et du prêtre de la Mission de saint Vincent, doit « tendre continuellement à la perfection, et à une très grande liaison d’honneur, d’amour et de dépendance à Jésus-Christ. » Il a senti que l’heure était venue de donner aux prêtres l’idée de leur grandeur. Il les veut plus beaux encore, plus près de Dieu, que ceux qui se sont enfermés dans des couvents. Dans les autres familles religieuses, on possède assurément toutes les vertus, mais on se rend éminent et singulier « en l’exercice et la profession de quelqu’une entre les autres, qui de la pauvreté comme les capucins, qui de la solitude comme les chartreux, qui de l’obéissance comme les jésuites. » A l’Oratoire, point de ces signes particuliers, mais on fera mieux ce qui est essentiel : « Aimer et honorer intimement et singulièrement Jésus-Christ. »
Quand nous considérerons Vincent en prières, Vincent accédant doucement aux sommets de la sainteté, nous parlerons encore de ce Bérulle, dont le génie a renouvelé la piété de nos prêtres. « Ce que notre très honoré Père, écrit l’ancien curé de Clichy, Bourgoing, qui fut le troisième supérieur de l’Oratoire, a renouvelé en l’Église, autant que Dieu lui en a donné le moyen, c’est l’esprit de religion, le culte suprême d’adoration et de révérence dû à Dieu. » Dans le troupeau, il suffit qu’on aime Dieu pour sa bonté ou qu’on le craigne pour sa justice ; qu’on fasse le bien pour gagner le ciel et qu’on redoute le péché à cause de l’enfer ; mais cette religion-là est indigne des prêtres. « Ici, nous dit ce même Bourgoing, c’est-à-dire à l’école de Bérulle, nous sommes enseignés à être vrais chrétiens, à être religieux de la primitive religion que nous professons au baptême ; nous apprenons à adorer les grandeurs et les perfections divines, les desseins, les volontés, les jugements de Dieu et les mystères de son Fils. » Un enseignement pareil, jetant le prêtre aux pieds du Créateur alors qu’on avait auparavant accepté avec complaisance l’idée d’un Dieu familier, d’un Dieu utile, souffrant pour nos péchés, s’offrant en récompense à nos mérites, ce redressement soudain d’une religion qui devenait trop commode et qu’on porte d’un coup d’aile à des sommets brûlants, c’est bien la marque d’un siècle où les esprits, les cœurs, avides de grandeur, se complairont à la gloire du Roi-Soleil ; c’est bien aussi la leçon dont se devait repaître avec une volupté singulière l’âme dévorante d’un Vincent, qui avait soif et faim de Dieu, et à qui Bérulle est venu dire : « Mon fils, vous n’avez autre chose à faire qu’à l’adorer. »
Malheureusement les hommes sont hommes, et vint un temps où Bérulle, le grand Bérulle, tira, il faut bien dire les choses comme elles sont, dans le dos du plus saint de ses disciples. Vincent fondait alors, au collège des Bons-Enfants, sa compagnie des prêtres de la Mission. Bérulle eût-il voulu que Vincent entrât à l’Oratoire ? Le dépit de n’avoir pas fait cette recrue le porta-t-il à juger vaine la création d’une nouvelle société de prêtres ? Il se montra hostile aux projets de cet autre novateur. Et l’on a de lui une lettre au Père Bertin, à Rome, où, parlant de la Mission, il écrit : « Le dessein que vous mandez être en ceux qui sollicitent l’affaire des missions par voies diverses et, à mon avis, obliques, le doivent rendre suspect et nous obliger à sortir hors de la retenue et simplicité en laquelle j’estime à propos de demeurer dans la conduite des affaires de Dieu. »
Laissons cela, qui est inévitable. Quand Olier fondera le séminaire de Vaugirard en 1641, Vincent aura à son tour quelque souci de voir une maison s’élever aux côtés de la sienne. Parlant alors d’un « fort bon ecclésiastique » qui désirait entrer dans sa compagnie de la Mission, il écrit que « si nous ne le prenons, il s’en ira se mettre au séminaire que commencent messieurs les abbés Olier, de Foix, Brandon et quelques autres à Vaugirard. » Mais il ajoute aussitôt, pour rassurer son correspondant et sans doute un peu lui-même : « Vous pouvez penser en quel esprit je vous dis ceci, en vous disant que je prie Dieu tous les jours plusieurs fois qu’il les bénisse et augmente, et qu’il nous anéantisse si nous ne le servons pas selon le dessein qu’il a sur nous. Hélas ! monsieur, qu’il nous importera peu quand nous serons au ciel, s’il plaît à Dieu me faire la grâce d’y aller, par qui Notre-Seigneur sera glorifié, pourvu qu’il le soit ! Oh ! certes, il n’y a point là de meum et tuum. »
Je pense qu’au contraire il y avait là des personnalités puissantes, ayant chacune son tempérament, sa méthode, son but et sa maison. Splendide rivalité, bienfaisante à l’Église et aux hommes, mais rivalité quand même. Ce sont d’ailleurs les différences entre ces hommes de génie qu’il faut noter, si on veut restituer à chacun sa vraie figure. Entre Bérulle et Vincent, il y avait d’abord une différence de but. Tous deux voulaient que le clergé s’améliorât et tous deux l’ont sanctifié, l’un par son enseignement, l’autre par son action ; mais le premier, parce qu’il était un docteur, a tendu à faire des prêtres éminents, à assembler autour de lui une élite de savants et de saints, tandis que le second, qui était un apôtre, voulait d’humbles mais dignes pasteurs pour les paroisses. Surtout il y avait entre ces deux hommes une extrême différence de tempérament. Le premier, chef d’école d’une incomparable grandeur, a magnifiquement inspiré ses disciples. Il n’a parfaitement réussi à conduire ni eux ni lui-même. Fait cardinal et ministre par Richelieu, il n’a pas été, dans ces postes éminents, égal à ce qu’on attendait de lui. Et son Oratoire, pépinière de prêtres illustres, n’a pas eu la carrière des fondations de Vincent de Paul, qui voyait mieux et plus loin.
Il est d’ailleurs curieux à observer, ce personnage de Vincent, au milieu des hommes de rare distinction, de haute culture, de spiritualité raffinée, qui présidaient alors avec lui, fils de la terre, aux destinées de l’Église de France. Voici Condren, successeur de Bérulle à l’Oratoire. C’est un beau gentilhomme, souple de corps, brave et charmant. Il se donne à Dieu et se met totalement à l’école bérullienne. Il n’a pas voulu, lui non plus, se faire religieux, mais entrer dans la phalange des prêtres, qu’il voit « dans une obligation temporelle et éternelle d’être les saints du Seigneur. » Lui aussi est à Dieu avant d’être aux âmes. Et c’est un être d’une prodigieuse culture. Il a retenu tous les vers qu’il a lus. Il voue à Cicéron un culte qui étonne un peu, car il va jusqu’à professer que « pour atteindre aux plus hauts sommets de la théologie naturelle, on ne saurait prendre d’autre guide. » Mais il demandait à Dieu, cet homme instruit, la grâce de préférer l’oraison à l’étude. « Tout prêtre, disait-il, doit être un homme d’oraison, mais un prêtre de l’Oratoire doit être un homme d’une oraison continuelle. » Il avait une manière toute personnelle de s’adonner dans sa jeunesse à son penchant pour la prière, la méditation ou la lecture de saint Thomas. Bon chasseur, il préférait, nous dit son biographe Amelote, « la chasse à l’arquebuse à toute autre, parce qu’elle lui donnait plus de liberté et le dégageait davantage de toute compagnie. » Il s’en allait au loin, seul avec ses pensées, pendant cinq heures ; au retour, adroit comme un jeune dieu, il emplissait en un instant son carnier.
Une fois au moins, ce séraphique Condren a vu plus juste que Vincent. Ils se connaissaient l’un l’autre et s’honoraient grandement, quoique si totalement dépareillés. Condren a fait sa retraite d’ordinand à Saint-Lazare. Il a retrouvé Vincent aux conférences des mardis, et, nous le verrons tout à l’heure, à la compagnie du Saint-Sacrement. Ils se sont même rencontrés auprès de Saint-Cyran, qu’ils ont imprudemment aimé tous les deux. Mais voici que le jeune abbé Olier, qui sera bientôt une des gloires de l’Église, quitte la direction de Vincent, dont il était le pénitent depuis trois ans, pour passer sous celle de Condren. Ce sont des choses qui arrivent et dont on ne doit pas s’émouvoir. Cependant le motif est curieux. Vincent voulait que ce prêtre d’une immense valeur devînt évêque de Langres. En cela il poursuivait sa tâche : de bons évêques, de bons prêtres partout ; il les formait et les plaçait. Cette fois, il échoua, et ce fut parce que les conditions posées par le prélat démissionnaire n’agréèrent pas au postulant. Cet échec paraît avoir réjoui Condren. Un sujet pareil, pensait-il, mieux valait qu’il se consacrât à former lui-même de saints candidats à l’épiscopat. Il le loua de n’aller pas à Langres, le prit sous sa conduite, apportant d’ailleurs à ce mystique un aliment exquis, que le puissant et positif Vincent ne lui eût pas voulu donner ; et l’admirable carrière du fondateur du séminaire de Saint-Sulpice, c’est sans doute l’exemple de saint Vincent qui l’a d’abord suscitée, mais c’est Condren qui l’a fixée.
Notre grand homme s’est probablement trompé ce jour-là : une fois n’est pas coutume. Il avait d’ordinaire, sur ces êtres exceptionnels, l’enviable supériorité du bon sens. Avec tout leur génie, ils ne le dépassaient pas. Car s’il ne tendait pas continuellement comme eux son esprit vers les plus hautes spéculations, il les suivait tout de même avec aisance et délectation dans ces régions splendides. On était alors au début du siècle de la conversation. Tout permet de croire qu’il fut un causeur disert, curieux et agréable. C’est en conversant beaucoup entre eux que les hommes arrivent peu à peu à se lier d’amitié. Il n’y eut pas vraiment d’amitié humaine entre Vincent et les prêtres fameux que nous venons de nommer : ils n’avaient pas le temps, ces docteurs et ces apôtres, de jouir les uns des autres. Mais un bavard s’étant un jour trouvé sur son chemin, un grand mystique, très ardemment épris de Dieu, d’ailleurs un peu fou et qui devait mal tourner, Vincent fut si bien de taille à disserter avec ce savant, ce chercheur de quintessence, qu’ils en devinrent amis. La liaison du grand saint avec ce janséniste de Saint-Cyran a fait un peu scandale : nous allons en reparler. Retenons qu’en fait saint Vincent, qui aimait à se dire un lourdaud, vécut et régna parmi des hommes d’une culture apparemment très supérieure à la sienne et que pourtant le jour où François de Sales eut à choisir parmi ces hommes un prêtre dont l’âme exquise et forte pût diriger après lui sa fille de prédilection, Jeanne de Chantal, ce n’est pas Bérulle, mais Vincent qu’il désigna.
Le secret de Vincent, c’est qu’il mettait du feu dans les âmes, même dans les âmes déjà toutes brûlantes d’un Condren ou d’un Olier. En 1636, le jeune Olier, écrivant aux prêtres de la conférence des mardis, ses condisciples, leur rend compte d’une mission qu’il prêche aux environs de Brioude, aux confins de l’Auvergne. Là, il n’est plus qu’un élève de M. Vincent ; il vient de mettre en pratique les leçons de ce maître ; il a fait l’humble tâche commandée ; il l’a faite dans l’exaltation et son cœur déborde. Écoutez-le. Il explique que le peuple vient en foule au confessionnal : « Mais cela, messieurs, écrit-il, avec tels mouvements de grâce que de tous côtés il était aisé de savoir où les prêtres confessaient, les pénitents, par leurs soupirs et leurs sanglots, se faisant entendre de toutes parts. Il nous fallait être parfois douze ou treize prêtres pour subvenir à l’ardeur de ce zèle. On voyait les fidèles, depuis la pointe du jour au milieu de la chaleur, qui était extraordinaire, jusqu’à la dernière prédication, sans boire ni manger… Parfois, il fallait faire deux heures et plus de catéchisme, d’où ils sortaient aussi affamés qu’en y entrant. » Admirez cette formule, qui fait penser à ce mot célèbre du Père Desmares, s’écriant, après une conversation avec l’éblouissant professeur de sainteté qu’était Condren : « Je suis plein, plein jusqu’à la gorge. » Olier, quant à lui, n’arrivait pas à rassasier le peuple de Brioude. « Cela, dit-il, nous laissait tout confus. » Et c’était du haut de la chaire qu’il fallait qu’il fît le catéchisme, comme les autres instructions, « n’y ayant point de place dans l’église, les environs du cimetière étant tout emplis, les portes bouchées et les fenêtres toutes chargées de peuple. » Et il exhorte les prêtres qui écoutent, le mardi, les paroles de Vincent, à se vouer à l’œuvre essentielle, « savoir l’instruction et la conversion totale des peuples. » Il ajoute : « Messieurs, ne refusez pas ce secours à Jésus… Vous avez heureusement commencé et vos premiers exploits m’ont chassé de Paris. Continuez en ces divins emplois, étant vrai que, dessus la terre, il n’y a rien de semblable. »
C’était bien l’avis de Vincent. Mais sans doute Olier, emporté par son zèle apostolique, ébloui par un premier contact avec le peuple des campagnes, exagère-t-il un peu quand il dit en terminant : « Paris, Paris, tu arrêtes du monde, qui convertirait plusieurs mondes… » Il était bon, alors comme aujourd’hui, qu’il restât du monde à Paris ; c’est à Paris que devra bien se fixer Olier lui-même ; c’est là que Vincent a nourri son âme ; c’est là que Bérulle et Condren, nous l’allons voir, ont agi sur lui au point que, sans eux, il n’eût pas été le grand saint que nous aimons.
Un trait étonne dans le caractère de saint Vincent de Paul. Ses biographes l’ont signalé sans l’expliquer. L’histoire de sa jeunesse nous a montré un garçon ambitieux, allant au fait, courant les routes, hardi, rapide et débrouillard. Sa carrière entière est celle d’un homme de décision. Nous le verrons diriger tous ceux qui se sont mis sous sa conduite avec une autorité et une sûreté qui confondent. Dans tous ses entretiens, dans toutes ses conférences à Saint-Lazare ou chez les Filles de la Charité, ce qu’on voit surtout, ce qu’on voit presque uniquement, c’est un chef, qui écoute les avis, place en bon ordre les éléments de décision, et tout à coup juge. Sa fonction naturelle est là. Il juge comme il respire.
Et cependant, s’il est un article de foi quand on parle de cet homme, c’est que, doué de toutes les autres vertus et qualités imaginables, il manquait d’une seule : l’esprit d’initiative. Et non seulement on dit, mais on prouve, d’ailleurs aisément, que c’était un timide. Les institutions, les œuvres, qu’il a créées, ce n’est pas lui qui les a voulues ; les circonstances lui ont vraiment commandé sa tâche. Il n’a fait que suivre un chemin où le poussa pas à pas son destin. Non seulement sa carrière a été conduite par les événements et point par lui, mais il a publiquement et constamment professé que c’était mieux ainsi et il a recommandé aux autres cette méthode d’abandon absolu à la Providence. Sa carrière apostolique, dont nous allons voir le lent et sûr développement au cours de ce chapitre, nous savons déjà que c’est un incident fortuit, suivi d’un sermon heureux, qui l’a engagée. De même pour sa carrière charitable, née du sermon de Châtillon. De même pour toutes les grandes œuvres de sa vie, toutes ses fondations fameuses, dont nous verrons, en les étudiant une à une, qu’il n’a voulu délibérément aucune.
Il y aurait bien une explication. C’était un paysan de génie, mais tout de même un paysan, c’est-à-dire un être sous le destin, craignant l’orage, professant que, n’étant pas maître des saisons, le sage fait son travail quotidien et n’engage pas l’avenir. Mais c’est une explication détestable. Car toutes ses œuvres, il les a bâties à chaux et à sable, et elles ont défié le temps. Il voyait plus loin que personne. Au surplus, son héritage entier est harmonieux, logique, complet, évidemment fils de sa tête et de son cœur. Il n’a fait que ce qu’il a voulu et comme il l’a voulu. Sa paternité est certaine et splendide.
Non, il n’était pas timide. Son tempérament était au contraire audacieux, ami de la grandeur et de tous les risques qu’on court à la chercher. Il a pourtant fait figure d’un timide. Aurait-il donc mis un masque sur son visage ? Non pas. Mais il a peut-être fait violence à sa nature. Il s’est peut-être imposé une manière d’être qu’il a jugée meilleure. Sa timidité n’aurait pas été un artifice, mais tout de même une timidité artificielle. Reste alors à savoir à quelle discipline il a obéi, en vue de quoi il s’est imposé toute sa vie une aussi extraordinaire contrainte.
On nous dit toujours qu’il a été un disciple de Bérulle. Regardons Bérulle d’un peu près et Condren aussi, qui fut encore plus bérullien que son maître. « Toute sa doctrine, écrit le P. Bernard Lamy, parlant du fondateur de l’Oratoire, se réduit à n’agir que par l’esprit de Jésus-Christ. Il nous a enseigné par plusieurs écrits comment nous pouvons faire toutes nos actions dans les dispositions de Jésus-Christ adorant son père. » Si vous ne comprenez pas bien, passons à Condren. « Il est toujours le même, nous dit l’abbé Brémond, aussi peu pressé de passer de l’intention aux actes, que s’il avait l’éternité devant lui… C’est la tranquillité du croyant, qui sait que l’histoire se fait presque sans nous, et qu’il est à peine besoin que l’homme s’agite pour que Dieu continue dans le Christ à se réconcilier le monde. » Mais, direz-vous, voilà une bien vieille doctrine ; c’est celle de tous les saints. D’autres que les oratoriens et leurs disciples l’ont souvent formulée. Ainsi Fénelon, qui l’a fait excellemment dans son Explication des articles d’Ivry : « Dieu est toujours auteur de tous bons conseils. La grâce nous donne sans cesse en chaque moment une lumière… Cette lumière prévient bien plus fortement les âmes qui la reçoivent sans y mettre rien du leur, c’est-à-dire qui y coopèrent avec une fidélité tranquille, que celles qui y coopèrent avec l’inquiétude et l’empressement d’un amour intéressé. Les âmes simples et désappropriées d’elles-mêmes par le pur amour, sans être attachées à leur propre prudence, sont plus prudentes que les autres dans leur simplicité. On n’est jamais si sage que quand on ne l’est plus à ses propres yeux, et qu’on l’est sans intérêt propre. On a moins de prévoyance et d’arrangement éloignés, suivant ce que dit Jésus-Christ : « A chaque jour suffit son mal. »
Ici, nous reconnaissons, à la lettre, toutes les conceptions de saint Vincent de Paul, celles-là mêmes qui lui valent aujourd’hui sa réputation de timidité. Il ne faisait point de projets, se fiant à Dieu pour le guider. Cette philosophie-là, on trouve beaucoup de très saintes gens pour la professer. S’y soumettre jusqu’à broyer son naturel, c’est une autre affaire. Si Vincent, parmi tant de disciplines qui s’offraient à son héroïsme, a choisi celle-là, s’est acharné à y plier sa volonté, a réussi ce tour de force de rester maître d’une vie magnifique en s’asservissant totalement à Dieu, c’est sans doute qu’il jugeait essentiel, dans son effort vers la sainteté, cet anéantissement absolu de son être en la Providence.
Et s’il jugeait ainsi, c’est que Bérulle avait passé par là. Car la doctrine de la soumission entière à Dieu, du don parfait de soi, est éternelle, c’est entendu ; mais Bérulle, si l’on ose dire, l’a remise à la mode. Elle est le terme nécessaire de tout son enseignement. On adore Dieu ; on fait oraison continuellement ; on se pénètre de la grandeur divine ; on s’anéantit devant le Maître adorable ; on lui voue tout son être, ses facultés, cœur, esprit, volonté. Vincent de Paul timide, Vincent dépourvu de hardiesse et d’initiative, c’est une légende. Vincent organisateur, Vincent constructeur, Vincent audacieux, mais se contraignant à attendre toujours, avant d’agir, le bon plaisir de Dieu : voilà la vérité.
Vérité bien importante, car elle permet seule de comprendre un homme dont le caractère, sans cette explication, paraîtrait étrange et serait un peu inquiétant. L’humilité, dont nous avons parlé au chapitre précédent, la timidité, que nous rencontrons maintenant, sont des vertus toutes naturelles aux âmes simples. Quand des hommes de génie s’en emparent, on a toujours peur qu’elles ne soient, pour ces ambitieux, que des commodités supplémentaires. On les voit si humbles et pourtant si forts, si détachés de tout et cependant si heureux dans leurs grandes entreprises ! Humainement, ils sont inexplicables. On comprend qu’au temps où il vivait, Molière ait pu écrire son Tartufe, dont le type ne se rencontre plus ou guère autour de nous. Il y avait de faux dévots, mais aussi de grands saints, qui réussissaient cette merveille de décupler encore leurs puissantes facultés en cherchant avec avidité la volonté de Dieu avant la leur.
Il arrivait alors à ces hommes sublimes d’écrire des lettres comme celle-ci, dont on ne sait s’il faut admirer davantage la prudence ou la grandeur. S’adressant à Philippe Le Vacher, missionnaire apostolique à Alger, Vincent lui mande : « Nous avons grand sujet de remercier Dieu du zèle qu’il vous donne pour le salut des pauvres esclaves ; mais ce zèle-là n’est pas bon, s’il n’est discret. Il semble que vous entreprenez trop du commencement, comme de vouloir faire mission dans les bagnes, de vous y vouloir retirer et d’introduire parmi ces pauvres gens de nouvelles pratiques de dévotion. C’est pourquoi je vous prie de suivre l’usage de nos prêtres défunts qui vous ont devancé. On gâte souvent les bonnes œuvres pour aller trop vite, pour ce que l’on agit selon ses inclinations, qui emportent l’esprit et la raison, et font penser que le bien que l’on voit à faire est faisable et de saison ; ce qui n’est pas et on le reconnaît dans la suite par le mauvais succès. Le bien que Dieu veut se fait quasi de lui-même, sans qu’on y pense ; c’est comme cela que notre congrégation a pris naissance, que les exercices des missions et des ordinands ont commencé, que la compagnie des Filles de la Charité a été faite, que celle des Dames pour l’assistance des pauvres de l’Hôtel-Dieu de Paris et des malades des paroisses s’est établie, que l’on a pris soin des enfants trouvés et qu’enfin toutes les œuvres dont nous nous trouvons à présent chargés ont été mises au jour. Et rien de tout cela n’a été entrepris avec dessein de notre part ; mais Dieu, qui voulait être servi en telles occasions, les a lui-même suscitées insensiblement ; et s’il s’est servi de nous, nous ne savions pourtant où cela allait. C’est pourquoi nous le laissons faire, bien loin de nous empresser dans le progrès, non plus que dans le commencement de ces œuvres. Mon Dieu, monsieur, que je souhaite que vous modériez votre ardeur et pesiez mûrement les choses au poids du sanctuaire devant que de les résoudre ! Soyez plutôt pâtissant qu’agissant ; et ainsi Dieu fera par vous seul ce que tous les hommes ensemble ne sauraient faire sans lui. » Il est certain que Dieu, par Vincent seul, a fait des choses, devant lesquelles, nous autres, si fiers de nos initiatives humaines, n’avons qu’à baisser la tête avec humilité.
Quoi qu’il en soit, Vincent de Paul a trouvé, pour le guider vers la sainteté, d’incomparables maîtres. Il a fait aussi de moins heureuses rencontres ; et, dans cette rapide revue des hommes qui rayonnaient sur l’Église tandis que lui-même entrait dans la carrière, voici le moment de parler du célèbre Jean Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran. L’amitié que lui porta Vincent a fait un peu scandale, nous l’avons dit. Il faut pourtant savoir que ces deux hommes, du même âge, presque du même pays, nés tous deux en 1681, l’un près de Dax, l’autre à Bayonne, se rencontrèrent d’abord chez Bérulle, en un temps où le futur apôtre du jansénisme était encore un prêtre indiscuté. Sur le degré de leur intimité il y a des témoignages d’inégale valeur, mais on peut croire Vincent lui-même et aussi Saint-Cyran si, au cours d’interrogatoires dont nous parlerons tout à l’heure ou dans des documents authentiques publiés par M. Coste, ils nous révèlent qu’au début de leurs relations, en 1622, ils mettaient leur bourse en commun, se recevaient l’un l’autre à dîner, se donnaient réciproquement des conseils et se rendaient toutes sortes de services. Barcos, neveu de Saint-Cyran, est un informateur un peu suspect. Il a beaucoup joué, pour défendre la mémoire de son oncle, de l’amitié du saint, donnant par exemple à penser que plusieurs événements heureux dans la carrière de Vincent furent déterminés ou facilités par son oncle. Saint-Cyran aurait agi auprès du général des galères pour qu’il se décidât à donner au fondateur de la Mission le collège des Bons-Enfants ; il aurait également aidé son ami à obtenir la bulle d’approbation de la nouvelle compagnie. Tout cela est possible ; ce n’est pas sûr. Plus certaine est l’heureuse intervention de Saint-Cyran auprès des juges de Vincent dans le procès intenté à celui-ci par les religieux de Saint-Victor, qui voulaient lui ravir le prieuré de Saint-Lazare. Et de même il paraît hors de doute que le jour où Saint-Cyran dut quitter sa chambre du cloître Notre-Dame, il songea d’abord à passer l’hiver chez Vincent de Paul ; pour des raisons d’ordre intérieur, celui-ci préféra qu’il n’en fût pas ainsi.
Un jour vint où Vincent, qui avait entendu, mais accueilli avec l’indulgence d’un compagnon charitable et fidèle, un certain nombre de propos fâcheux, commença d’espacer les visites. Duverger se flattait, par exemple, d’exiger de ceux qui se confessaient à lui trois ou quatre mois de pénitence pour mériter l’absolution. Le relâchement de l’Église à cet égard et en toutes matières le scandalisait. « Il me dit un jour, écrivait Vincent beaucoup plus tard, que le dessein de Dieu était de ruiner l’Église présente et que ceux qui s’employaient pour la soutenir faisaient contre son dessein ; et comme je lui dis que c’était le prétexte que prenaient pour l’ordinaire les hérésiarques comme Calvin, il me répondit que Calvin n’avait pas mal fait en tout ce qu’il avait entrepris, mais qu’il s’était mal défendu. » Il professait aussi, en présence de Vincent, que le concile de Trente n’avait pas formulé la vraie doctrine catholique et que ses décisions n’étaient point valables, qu’enfin les vœux qu’on demandait aux religieux, au lieu de les conduire vers la perfection, les en éloignaient.
Apprenant, au mois d’octobre 1637, que Saint-Cyran quitterait bientôt Paris pour se rendre auprès de son ami, l’évêque de Poitiers, Vincent l’alla voir, moins pour lui faire ses adieux que pour lui donner un grave avertissement. Saint-Cyran se montra si ému, que Vincent jugea meilleur de ne pas insister, s’excusa même et offrit à son interlocuteur un cheval pour son voyage.
Arrivé à Poitiers, Saint-Cyran laissa passer le temps nécessaire, ce sont ses propres termes, « pour évaporer la chaleur » qui lui était montée à la tête, et écrivit une lettre peu brillante à son ami. Il faut savoir que, peu auparavant, il avait été très vivement pris à partie par Zamet, l’évêque de Langres, par l’abbé de Prières et par des Pères de l’Oratoire et de la compagnie de Jésus. « Il m’est seulement resté, écrit-il à Vincent, cette admiration dans l’âme, que vous, qui faites profession d’être si doux et si retenu partout, ayez pris sujet d’un soulèvement qui s’est fait contre moi par une simple cabale et pour des intérêts assez connus, de me dire des choses que vous n’eussiez osé penser auparavant ; et qu’ainsi, au lieu que je devais attendre de la consolation de vous, vous ayez pris de là une hardiesse extraordinaire, contre votre inclination et coutume, de vous joindre aux autres pour m’accabler, ajoutant cela de plus aux excès des autres, que vous avez entrepris de me le venir dire à moi-même dans mon propre logis, ce que nul des autres n’avait osé faire. » Cela dit, il se garde de discuter les points suspects : il y en avait quatre. Il s’abrite, et cela lui suffit, derrière le témoignage de hautes personnalités dont il fait maintenant bien plus de cas que de Vincent. Car la lettre est aigre-douce. Il ne dit pas, mais laisse entendre à son correspondant qu’il ne le trouve plus très intelligent. « Il n’y a aucun de ces messieurs les prélats qui hantent chez vous, ajoute-t-il, avec qui je ne demeure d’accord. » Il ne va cependant pas leur dénoncer la sottise de leur ami commun. « Je n’ai aucun dessein, dit-il, de vous troubler dans l’honneur qu’ils vous rendent et dans le repos dont vous jouissez dans leur entretien et conversation. » On n’est pas plus aimable. Il entre alors dans une discussion peu élégante sur les services qu’il a rendus à son correspondant et, parlant justement des deux magistrats, dont l’un est l’avocat-général Bignon, auprès de qui il a eu l’occasion d’agir au profit de Vincent, il déclare tout net que s’il faisait part à ces messieurs des reproches qu’on a osé lui adresser, « ils s’en riraient ». Il ajoute : « Ils apaiseraient ainsi, sans mot dire, toute la colère que j’en aurais eue. J’ai grand sujet, monsieur, de vous le pardonner, et de vous dire en mon cœur une partie des paroles que le Fils de Dieu dit à ceux qui le maltraitaient. » Ce qu’ayant lu, Vincent jugea qu’il n’y avait, pour l’heure, qu’à laisser cet orgueilleux tranquille. Il n’écrivit point ; mais, indulgent quand même, il l’alla voir comme un malade, quand il le sut de retour à Paris.
Peu après, le 15 mai 1638, l’affaire se corse. Richelieu fait enfermer Saint-Cyran à Vincennes. On fouille la maison du prisonnier, d’où l’on emporte des charretées de papiers. Dans ces papiers, les enquêteurs trouvent le brouillon de la lettre à Vincent. Richelieu la lit, se frotte les mains : il tient un incomparable témoin, qui va l’aider, sans doute, à confondre le mauvais prêtre. Convoqué chez Laubardemont, qui n’a pas encore conquis sa triste renommée, Cinq-Mars ne devant tomber que quatre ans plus tard dans ses mains, mais qui va, pour le moins, se mêler là de ce qui ne le regarde pas, Vincent récuse ce juge laïque. Cela étonne Richelieu, et l’intéresse. Il connaissait et estimait Vincent. Ce témoin récalcitrant, il l’entendra donc lui-même. Il l’appelle, le reçoit, écoute ses réponses et, c’est tout ce que nous savons de l’entrevue, congédie le bonhomme en se grattant la tête.
Il faut pourtant que se poursuive l’enquête. Jacques Lescot, confesseur du cardinal et délégué de l’archevêque de Paris, est désigné pour recevoir les dépositions, celle de Vincent comprise ; et ce dernier comparaît devant lui le 31 mars et les 1er et 2 avril 1639. Ce qu’il a dit devant ce juge, il l’aurait lui-même consigné dans un procès-verbal qu’on a longtemps considéré comme apocryphe, alors que M. Coste le tient aujourd’hui, après mûr examen, pour la copie, peut-être exacte, d’un document authentique. Les jansénistes, qui détenaient l’original, n’ont jamais permis qu’on le confrontât avec le texte offert par eux à la curiosité publique. Cette dernière pièce, trop longue pour que nous la donnions ici, est donc suspecte. Vincent y déclare avoir eu, pendant quinze ans ou environ, grande communication avec l’accusé, en qui il aurait reconnu « un des plus hommes de bien » qu’il ait jamais vus. Il se peut que Vincent ait dit cela, car ce pauvre Saint-Cyran était tout de même un très digne homme, d’une extrême piété, et ses familiers, ses disciples, tous ceux qui frayaient avec lui, l’aimaient et le respectaient fort. Le saint voulait sauver son malheureux ami, tombé sous la griffe du cardinal. Qui l’en blâmerait, alors qu’il ne croyait pas encore à sa nocivité ? Il n’avait d’inquiétude que pour le pécheur, pas pour l’Église ; et ce pécheur, il l’aimait. Ajoutez qu’il avait l’âme haute, que les grands de ce monde ne l’intimidaient guère et qu’il ne se souciait certainement pas de rendre compte à Richelieu et à ses hommes de ses conversations particulières avec un tiers. Mais ce fils de paysans, si malin qu’il fût, on a peine à croire qu’il ait fait, à la lettre, certaines réponses, un peu retorses, inscrites dans le texte qu’on nous présente. Certes il a très fermement et joliment conduit la défense de son ami. Par exemple, sur la demande de Jacques Lescot « s’il n’avait pas ouï dire à l’accusé que le Pape et la plupart des évêques ne font pas la vraie Église, étant dépourvus de la vocation et de l’esprit de la grâce », voici ce qu’on trouve au procès-verbal : « Je réponds ne lui avoir jamais ouï dire ce qui est contenu dans ladite demande, si ce n’est une fois seulement, que plusieurs évêques étaient enfants de la cour et n’avaient point de vocation. Jamais néanmoins, je n’ai vu personne plus estimer l’épiscopat que lui, ni quelques évêques, comme feu M. de Comminges. Il avait grande estime aussi de feu François de Sales, évêque de Genève, et l’appelait Bienheureux. »
Et il continue : « Enquis si je ne lui ai pas ouï dire que le concile de Trente a changé et altéré la doctrine de l’Église, et n’est pas un concile légitime, je réponds ne lui avoir jamais ouï dire cela ; oui bien qu’il y avait eu des brigues dans ledit concile. »
Et cela est fort élégant et courageux. Mais d’autres réponses gênent un peu par leur extrême, leur trop grande finesse. Il s’agissait, il est vrai, que Richelieu ne coupât pas la tête de Saint-Cyran, et le cas valait bien qu’un saint commît l’un de ses seuls péchés. Nous avons vu que Vincent a dénoncé plus tard avec indignation le propos de Saint-Cyran lui disant que le dessein de Dieu était de ruiner l’Église présente. Or, à l’interrogatoire, voici sa réponse sur ce point : Il déclare « lui avoir ouï dire une fois ces paroles, que Dieu détruit son Église, et aussi, que selon cela, il semble que ceux qui la soutiennent fassent contre son intention. » C’est très clair. Il ne l’a dit qu’une fois, mais il l’a dit. « Et d’abord cette proposition me fit peine », ajoute Vincent. Mais il a pensé ensuite, le fin personnage, qu’un Pape avait tenu un jour un propos à peu près semblable et voilà de quoi le rassurer lui-même, et les juges. Saint-Cyran a sans doute parlé dans le même sens que le Pape Clément VIII pleurant parce que « tandis que l’Église s’étendait aux Indes, il lui semblait qu’elle se détruisait de deçà. » Voilà qui est bien subtil et l’on pense involontairement à Escobar. Non, il n’est pas facile de croire que Vincent ait écrit cela, ou bien il se moquait, ce qui ne lui arrivait pas souvent, quoiqu’il eût dans l’esprit de quoi y exceller. Ce qu’il a fait, en tout cas, c’est d’opposer aux propos malencontreux de son ami le témoignage de sa vie incontestablement édifiante. Saint-Cyran a pu dire que c’était aller contre les vues de Dieu que de soutenir son Église, mais ce sont là des mots. Il faut voir les faits, « les actions de la vie dudit sieur de Saint-Cyran, qui étaient la plupart pour le soutien de l’Église. »
Bref, qu’on ne juge pas ce subtil et charitable plaidoyer sur certains de ses détails, mais en son ensemble. Vincent a défendu là son ami avec une sûreté et une souplesse extrêmes. Il l’a défendu et sauvé.
Quatre ans plus tard, Saint-Cyran, à peine rendu à la liberté par Louis XIII, était frappé d’apoplexie et mourait. Vincent, toujours fidèle, avait été le voir à sa sortie de prison ; il alla prier dans la chambre du mort et jeter de l’eau bénite sur son corps ; contrairement à ce qu’on a dit, il n’assista pas aux obsèques, mais il fit toutes sortes de condoléances à Barcos, le neveu du défunt, obtint pour lui l’abbaye de son oncle et se donna la joie d’annoncer lui-même au nouvel abbé de Saint-Cyran l’avantageuse affaire.
Et voilà clos le premier épisode, un peu confus, mais touchant, d’une aventure qui va devenir dramatique. Le drame, le voici. Vincent, si obstinément enclin à la pitié pour son malheureux ami vivant, tout à coup se met à accabler la mémoire du mort. Non seulement il frappe, mais il le fait avec la force, la sûreté, l’implacable autorité d’un justicier. Ses coups portent si juste et si loin que Saint-Cyran d’abord et tout Port-Royal ensuite, n’ont jamais trouvé un adversaire plus redoutable. L’abbé Brémond n’a pas hésité à écrire « que si l’on avait laissé au saint, et à lui seul, la conduite de l’affaire, cette fronde religieuse n’aurait pas duré plus longtemps que l’autre. » Rien n’est plus exact. Reste alors à expliquer trois choses : pourquoi Vincent a été si indulgent d’abord, pourquoi si dur à la fin, surtout comment il a pu se mettre dans le cas de se déjuger à ce point. Il est important de répondre à cette triple question, car on a bientôt dit que, dans cette affaire, il a manqué de flair au début, de calme ensuite. « C’est qu’il l’avait échappé belle, et il l’a senti ! » soupirent, en hochant la tête, ceux qui lisent un peu vite. Lisons lentement et lisons tout.
Il a été très indulgent tant que vivait son ami, parce que son âme charitable l’a porté, dans ce cas comme toujours, à la pitié. Il ne voulait pas qu’on bousculât les pécheurs, mais qu’on fît doucement leur conquête. Il avait certainement pris ombrage de certains propos de Saint-Cyran, de quatre au moins. Mais la brutalité de Richelieu lui a déplu. Il ne croyait pas que cette recette-là fût bonne contre les hérétiques, encore moins contre ceux qui n’étaient qu’imprudents et peut-être un peu fous. Sur ce trait de son caractère, sur cette ligne de conduite qu’il garda toute sa vie, on trouve, dans sa correspondance et ses entretiens, des quantités de textes, qui sont formels et concordants. L’un des plus curieux est une lettre à Abelly, plus tard son historien, à ce moment vicaire général à Bayonne. Son évêque avait prié celui-ci de demander conseil au saint sur la conduite à tenir vis-à-vis de certains religieux, qu’il s’agissait de ramener à l’obéissance et à la sagesse. « Hélas ! monsieur, lui répond Vincent, que vous faites confus le fils d’un pauvre laboureur, qui a gardé les brebis et les pourceaux, qui est encore dans l’ignorance et dans le vice, de lui demander ses avis ! Je vous obéirai néanmoins dans le sentiment de ce pauvre âne qui a d’autres fois parlé par l’obéissance qu’il devait à celui qui lui commandait, à condition que, comme l’on ne fait point état de ce que disent les fols pour ce qu’ils disent, qu’aussi mondit seigneur ni vous n’aurez aucun égard à ce que je vous dirai, sinon autant que mondit Seigneur le trouvera rapportant à ses meilleurs avis et aux vôtres. » J’ai cité ce début parce qu’il est charmant et drôle. On peut dire qu’on est un sot, quand on est assez malin pour le tourner ainsi. Il explique alors que, pour les religieux, on ferait bien de les traiter comme faisait Notre-Seigneur avec ceux de son temps, en leur donnant d’abord l’exemple. Parlant ici comme eût fait Bérulle, il ajoute : « Car un prêtre doit être plus parfait qu’un religieux comme tel, et beaucoup plus un évêque. » Il continue : « Et après leur avoir parlé par exemple un temps notable (Notre-Seigneur leur parla ce langage trente ans durant) après cela il leur parla doucement et charitablement et enfin fermement, sans pourtant user contre eux de suspension, d’interdiction, d’excommunication et sans les priver de leur exercice… » Et plus loin : « L’on fera bien des règlements ; l’on usera de censures ; l’on privera de confesser, de prêcher et de quêter ; mais pour tout cela l’on ne s’amendera jamais ; et jamais l’empire de Jésus-Christ ne s’étendra ni conservera dans les âmes par là. » Ce qui suit est magnifique : « Dieu, dit-il, a d’autres fois armé le ciel et la terre contre l’homme. Hélas ! qu’y a-t-il avancé ? Et n’a-t-il pas fallu enfin qu’il se soit abaissé et humilié devant l’homme pour lui faire agréer le doux joug de son empire et de sa conduite ? Et ce qu’un Dieu n’a pu faire avec toute sa puissance, comment le fera un prélat avec la sienne ? » Et l’on a dit que cet homme-là n’avait pas d’éloquence !
Avec les huguenots, même politique. Il écrit le 22 mars 1638 à Lambert aux Couteaux, prêtre de la Mission, à Richelieu : « M. l’avocat du roi de Loudun m’a dit que le procédé de la Mission est excellent à l’égard des hérétiques, en ce qu’elle établit les vérités divines, sans disputer des points controversés, et que les huguenots sont ravis de cela. Qu’on continue donc, s’il vous plaît. » A Guillaume Gallais, supérieur à Sedan, il donne ainsi ses ordres : « Lorsque le roi vous envoya à Sedan, ce fut à condition de ne jamais disputer contre les hérétiques, ni en chaire, ni en particulier, sachant que cela sert de peu et que bien souvent on fait plus de bruit que de fruit. La bonne vie et la bonne odeur des vertus chrétiennes mises en pratique attirent les dévoyés au droit chemin et y confirment les catholiques… Que si vous désirez parler de quelques points de controverse, ne le faites point, si l’évangile du jour ne vous y porte ; et alors vous pourrez soutenir et prouver les vérités que les hérétiques combattent, et même répondre à leurs raisons, sans néanmoins les nommer, ni parler d’eux. » Et quant aux jansénistes, il ne veut pas non plus qu’on se querelle avec ceux-là : « Faut-il que les missionnaires prêchent contre les opinions du temps, écrit-il, qu’ils s’entretiennent, qu’ils disputent, attaquent et défendent à cor et à cri les anciennes opinions ? Ah ! Jésus, monsieur, nenni ! Voilà comme nous en usons : jamais nous ne disputons de ces matières, jamais nous n’en prêchons… Quoi donc, me direz-vous, défendez-vous qu’on dispute sur ces matières ? Je réponds que oui. »
Il disait cela, mais faisait, quant à lui, dans le même temps, tout le contraire. Et voici qui nous mène au point tragique. Saint-Cyran est mort le 11 octobre 1643. La première mention formelle d’hostilité de Vincent aux doctrines du temps, c’est-à-dire aux idées introduites en France par son défunt ami, nous ne la trouvons, dans les écrits qui nous restent de lui, que trois ans plus tard, à la date du 4 septembre 1646. Il écrit ce jour-là à Mazarin, lui signale qu’on va élire en Sorbonne un professeur de théologie, que les jansénistes « font grand’brigue pour en faire élire un de leur parti », que ceux « de l’opinion commune » ont jeté les yeux sur un homme sûr, M. Le Maître, mais qu’un prélat offrant à celui-ci une condition beaucoup plus avantageuse, il faudrait surenchérir tout de suite. « Ce qui fait, monseigneur, que ces messieurs du bon parti ont désiré que je propose à Votre Éminence si elle aura agréable de lui assurer présentement douze cents livres en pension sur quelque bénéfice, ou de lui donner parole qu’elle le fera dans quelque temps. » Le 7, Mazarin lui répondait, le louant du soin qu’il prenait de rompre la brigue des jansénistes et promettant tout ce qu’on lui demandait.
Pourquoi Vincent, qui s’était tu jusqu’alors, s’est-il chargé d’une telle commission ? Car il s’était vraiment tu auparavant, laissant même les prêtres de sa propre congrégation dans l’ignorance de la position qu’ils devaient prendre. Songez que l’un d’eux, et non des moindres, car il était des deux ou trois premiers dans sa confiance, Jean Dehorgny, pouvait lui écrire deux ans plus tard, en 1648, son étonnement d’apprendre que la congrégation, en la personne de son chef, venait de prendre parti contre les opinions du temps. Ce prêtre obéissant et pieux estimait d’ailleurs que Vincent avait mal fait et le lui disait tout bonnement. Heureuse affaire pour nous, car elle nous a valu deux lettres incomparables du saint, deux lettres où il donne les raisons de sa nouvelle conduite. La première raison, qui étonne d’abord, la voici : « C’est celle de mon emploi au conseil des choses ecclésiastiques, dans lequel chacun s’est déclaré contre : la reine, Mgr le cardinal, M. le chancelier et M. le pénitencier. Jugez de là si j’ai pu demeurer neutre. » Pour une fois, il s’exprime assez mal, et donnerait à penser qu’il s’est mis, ayant affaire à de tels personnages, à leur remorque. Voyons donc ce qui s’est passé. Saint Vincent ne se mêle pas de ce qui ne le regarde pas. Il craint les initiatives inopportunes. Il attend. Voilà, nous l’avons vu, la position que son respect des vues de la Providence, sa sagesse foncière aussi, lui commandent toujours, à l’encontre d’ailleurs de son tempérament, qui est fougueux, et nous le verrons bien. A la mort du roi, en 1643, Anne d’Autriche avait institué, pour le règlement des affaires ecclésiastiques, un conseil de conscience, qu’elle présidait. En faisaient partie un tout petit nombre seulement de personnes considérables : Mazarin, Pierre Seguier, le grand pénitencier, qui était alors Jacques Charton, les évêques de Beauvais et de Lisieux et M. Vincent. Quand arriva-t-il à ce conseil de délibérer sur le jansénisme naissant ? Nous ne le savons pas au juste. Mais le jour où la question y fut apportée, Vincent aurait trahi l’Église en demeurant dans sa réserve habituelle. Sans doute avait-il eu raison de se taire jusque-là. A cette minute, chargé de graves responsabilités dans la conduite des affaires ecclésiastiques, il trouvait devant lui un nouveau devoir, et bien plus haut. Il s’y plia aussitôt. Entendons-nous bien. Il jugea qu’il devait de tout son pouvoir enrayer le mal, et d’abord il semble qu’il ait voulu s’instruire personnellement de tous les éléments du débat. « Je vous avoue, monsieur, écrit-il à Dehorgny, que j’ai fait quelque petite étude touchant ces questions et que c’est le sujet ordinaire de mes chétives oraisons. » Mais plus que jamais il recommande à qui l’approche de ne pas intervenir dans une aussi fâcheuse querelle. Lui seul, parce que le rang qu’il a pris peu à peu lui en fait maintenant une obligation, lui seul en parle. Mais qu’on se taise ! Et pourquoi cela ? Par charité peut-être, mais aussi parce qu’il est un chef et n’aime pas les bavards. Il sait que les erreurs, c’est en les combattant à coups de langue qu’on les propage. L’affaire est grave et difficile : elle n’est pas du ressort de la foule. La foule, on veille sur elle, on la conduit doucement, on ne la mêle pas à des disputes où elle n’entend rien. On peut aimer les hommes de toute son âme et n’avoir pas un tempérament de parlementaire. Le calvinisme, le jansénisme, ce sont de grandes parlotes. Vincent les redoute et passe à tous ses fidèles la consigne du silence. S’il parle, quant à lui, ses paroles sont des sentences, donc des actes. Une seule fois, elles ont ressemblé à un gémissement. C’était en 1647. Écrivant à ce même Dehorgny, qui va d’ailleurs dans les mois suivants se laisser prendre pour un temps aux fallacieuses doctrines, il lui dit : « Je crains bien fort que Dieu permette l’anéantissement de l’Église en Europe, à cause de nos mœurs corrompues, de tant de diverses et étranges opinions que nous voyons s’élever de tous côtés, et du peu de progrès que font ceux qui s’emploient pour tâcher de remédier à tous ces maux-là. Les opinions nouvelles font un tel ravage qu’il semble que la moitié du monde soit là-dedans. »
Et voici que ce Dehorgny va sombrer à son tour. Alors tombent coup sur coup sur le pauvre, sur l’heureux homme, les deux lettres splendides. Rien n’a jamais été écrit de plus sage, de plus dur, de plus éclatant contre le jansénisme. Elles sont du 25 juin et du 10 septembre 1648 et figurent, à leur place, dans l’édition critique de M. Coste. On voudrait avoir la place de les reproduire ici. La deuxième, la plus belle, porte principalement sur l’ouvrage d’Antoine Arnauld, qui faisait alors grand bruit, De la fréquente communion. On sait que les jansénistes ne trouvaient jamais qu’on fût digne de communier. Saint Vincent ayant discuté point à point cette opinion, s’échauffe peu à peu et arrive, en ses dernières lignes, aux sommets de l’éloquence : « Pour moi, écrit-il, j’avoue franchement que, si je faisais autant état du livre de M. Arnauld que vous en faites, non seulement je renoncerais pour toujours à la sainte messe et à la communion, par esprit d’humilité, mais même j’aurais de l’horreur du sacrement, étant véritable qu’il le représente, à l’égard de ceux qui communient avec les dispositions ordinaires que l’Église approuve, comme un piège de Satan et comme un venin qui empoisonne les âmes, et qu’il ne traite tous ceux qui en approchent en cet état de rien moins que de chiens, de pourceaux et d’antéchrists. » Il va maintenant passer à l’ironie, et à la plus cinglante : « Se trouvera-t-il homme sur la terre qui eût si bonne opinion de sa vertu qu’il se croie en état de pouvoir communier dignement ? Cela n’appartient qu’à M. Arnauld, qui, après avoir mis ces dispositions à un si haut point qu’un saint Paul eût appréhendé de communier, ne laisse pas de se vanter par plusieurs fois dans son apologie qu’il dit la messe tous les jours. » Là-dessus, il s’emporte et s’écrie : « Comme cet auteur éloigne tout le monde de la communion, il ne tiendra pas à lui que toutes les églises ne demeurent sans messes, parce qu’ayant vu ce que dit le vénérable Bède, que ceux qui laissent de célébrer le saint sacrifice sans quelque légitime empêchement, privent la Sainte Trinité de louange et de gloire, les anges de réjouissance, les pécheurs de pardon, les justes de secours et de grâces, les âmes qui sont en purgatoire de rafraîchissement, l’Église des faveurs spirituelles de Jésus-Christ, et eux-mêmes de médecine et de remède, il ne fait point de scrupules d’appliquer tous ces effets admirables aux mérites d’un prêtre qui se retire de l’autel par esprit de pénitence ;… il parle même plus avantageusement de cette pénitence que du sacrifice de la messe. Or, qui ne voit que ce discours est très puissant pour persuader à tous les prêtres de négliger de dire la messe, puisqu’on gagne autant sans la dire qu’en la disant et qu’on peut dire même, selon les maximes de M. Arnauld, qu’on gagne davantage ? Car, comme il relève l’éloignement de la communion beaucoup au-dessus de la communion, il faut aussi qu’il estime beaucoup plus excellent l’éloignement de la messe que la messe même. » Il ajoute alors que cette nouvelle discipline, qui consiste à s’éloigner de Dieu par pénitence, est assurément la plus dure, selon les Pères eux-mêmes, puisqu’elle prive de la béatitude, mais aussi « la plus aisée selon les hommes, parce que tout le monde en est susceptible. » Ce dernier mot est charmant, plein de finesse et de psychologie. Mais il ne va pas clore sa lettre sur ce ton. Il entend parler en maître. Il a jeté toute sa réponse avec tant de hâte qu’il n’a pas eu, dit-il, « le loisir de la relire. » Et il ajoute : « Je m’en vas en ce moment célébrer la sainte messe afin qu’il plaise à Dieu de vous faire connaître les vérités que je vous dis, pour lesquelles je suis prêt de donner ma vie. J’aurais beaucoup d’autres choses à vous dire sur ce sujet. Je prie Notre-Seigneur qu’il vous les dise lui-même. Je vous prie de ne pas faire réponse sur ce sujet, si vous persévérez dans de telles opinions. » Dehorgny lui fit réponse, Dieu merci, et resta fidèle à son admirable chef.
Longtemps Vincent n’intervint ainsi que dans sa propre maison. Mais le voici qui grandit tous les jours et devient, nous le verrons au cours de ce livre, une sorte de grand aumônier de France. En 1651, le moment paraît venu de solliciter du Saint-Siège une condamnation formelle des doctrines nouvelles. Le supérieur de la Mission se découvre alors tout à fait. Il écrit tour à tour à tous les évêques sur lesquels il a de l’influence, leur demandant de signer un appel collectif au Saint-Père. Il leur en envoie le texte et les presse. S’ils hésitent, il les secoue, les bouscule. On a de lui une extraordinaire lettre de rappel aux évêques d’Alet et de Pamiers, Nicolas Pavillon et Étienne Caulet. Tous les deux refusaient leur signature. Il commence par leur donner un bon point. Il a lu leurs explications avec le respect qu’il doit à leur vertu et à leur dignité, et y a « vu beaucoup de pensées dignes du rang » qu’ils tiennent l’un et l’autre dans l’Église. Car il parle aux évêques avec déférence, mais en maître cependant. Il le peut ; il n’y a pas d’homme plus fin, plus habile à nuancer sa pensée, à choisir ses mots. A ceux-là et, plus tard, au doyen de Senlis, qui menaçait de s’en tenir aux doctrines du temps et qui, comme eux, finit, en effet, par s’y fixer, il parle avec une autorité souveraine. Voici un passage de la lettre qu’il écrivait à ce dernier le 2 août 1657 : « D’attendre que Dieu envoie un ange pour vous éclairer davantage, il ne le fera pas ; il vous renvoie à l’Église, et l’Église assemblée à Trente vous renvoie au Saint-Siège… D’attendre que le même saint Augustin revienne s’expliquer lui-même, Notre-Seigneur nous dit que, si l’on ne croit pas aux Écritures, on croira encore moins à ce que les morts ressuscités nous diront. Et s’il était possible que ce saint revînt, il se soumettrait encore, comme il a fait autrefois, au Souverain Pontife. D’attendre, d’un autre côté, qu’un grand docteur et très homme de bien vous marque ce que vous avez à faire, où en trouverez-vous un en qui ces deux qualités se rencontrent mieux qu’en celui à qui je parle ? » Est-il possible d’être plus pressant et généreux à la fois ? Nous sommes au siècle de la politesse et de la force. A Pavillon et Caulet, qu’il vient d’accabler de raisons sans réplique, il n’hésite pas à dire, et l’on ne sait si c’est malice ou charité, qu’il y aurait encore bien d’autres arguments, « que vous savez mieux que moi, qui voudrais les apprendre de vous. »
Bref il veut avoir raison. Il s’agit d’une hérésie qui se lève. Entre l’erreur et la vérité, on ne transige pas, on ne temporise pas : on choisit. Des prélats ont proposé qu’on interdît aux deux parties de dogmatiser. Cela ne servirait qu’à donner pied à l’erreur. Se voyant traiter de pair avec la vérité, elle prendrait ce temps pour « se provigner » alors qu’il faut tout de suite « la déraciner ». Il est dur pour la secte, qu’il appelle « un petit monstre », dur pour Port-Royal, qui est « une boutique », dur pour Saint-Cyran, « qui non seulement, écrit-il à l’évêque de Luçon, n’avait pas disposition de se soumettre aux décisions du Pape, mais même ne croyait pas aux conciles ; je le sais, monseigneur, pour l’avoir fort pratiqué. »
Mais, même dans ses emportements, il demeure égal à lui-même, pensant à tout, ayant mille sollicitudes pour les hommes qu’il emploie. Il a fait du succès des démarches à Rome son affaire personnelle. Alors il veille sur les messagers que ses amis et lui-même ont envoyés là-bas : « Ne vous pressez pas, s’il vous plaît, leur écrit-il, et n’allez point pendant la chaleur du jour ; Notre-Seigneur aura fort agréable que, pour le mieux servir, vous ménagiez vos forces. »
Et toujours il est sage et circonspect. A Chars, où il a installé des Filles de la Charité, elles sont aux prises avec un curé janséniste, qui leur mène la vie dure. On voit cela d’ici. Les pauvres femmes se sont énervées. Elles font porter l’affaire au conseil que préside M. Vincent. Il attend, comme à son ordinaire, que chacune ait parlé, et juge. On enverra là-bas une sœur qui examinera les choses sur place. Car, dit-il, « il ne faut pas que nos sœurs aient aucun différend avec messieurs les curés ;… c’est pour cela, mes chères sœurs, que nous devons choisir une sœur de grande prudence : premièrement, pour connaître le tort de nos sœurs, car il est bien à croire qu’il y en a de leur part ; et puis il sera bon de nous donner avis de ce qui serait extraordinaire, pour y donner ordre. » Les sœurs trop nerveuses furent admonestées sans doute, mais à l’affaire elle-même il fut, comme promis, « donné ordre », et radicalement. Quelques jours plus tard, la supérieure générale, Louise de Marillac, notifiait en ces termes à M. Pouvot, curé de Chars, la décision prise de lui retirer les sœurs : « M. Vincent a trouvé bon que nous en usions ainsi à cause de la difficulté qu’ont nos sœurs de s’accommoder à votre conduite, et que vous, monsieur, témoignez que vous n’avez pas agréable le service qu’elles ont tâché de rendre aux pauvres. J’écris à notre sœur Clémence qu’elle remette les meubles entre les mains de messieurs les administrateurs de l’hôpital. Je suis cependant et serai toute ma vie… » Toute sa vie évidemment, elle sera une sainte et généreuse femme, mais qui saura conduire sa barque, sous le regard vigilant d’un fameux pilote. Ce jour-là le pilote tenait d’ailleurs la barre lui-même, car la lettre à M. Pouvot, nous n’en avons pas l’original, mais la minute, écrite tout entière de la main puissante de M. Vincent.
L’Église lui paraissant en péril, on comprend que ce bon pilote n’ait pas hésité à sortir à la fin de sa réserve et à agir. Cependant nous avons posé trois questions, et la dernière est encore à résoudre. Il est naturel que Vincent ait pris, à l’égard du jansénisme, des attitudes différentes selon les circonstances. Mais il a porté, ce qui est assez grave et d’abord inexplicable, des jugements contradictoires sur Saint-Cyran vivant et sur Saint-Cyran mort. Il le couvrait et il l’a accablé, exactement sur les mêmes faits. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’avait, tandis qu’il frayait avec lui, rien compris à cet homme, dont il excusait alors des propos qu’il devait plus tard qualifier d’abominables et de perfides. « Moi, qui l’ai fort pratiqué… » disait-il. Et c’étaient des paroles du temps de leur amitié qu’il dénonçait avec indignation, des paroles d’un confident. On ne comprend pas très bien.
Il faut pourtant comprendre. Que disait Vincent, du vivant de Saint-Cyran ? Qu’il parlait étourdiment, mais n’était pas dangereux. Qu’a-t-il dit du même après sa mort ? Qu’en ses paroles couvait une abominable hérésie. Tel que nous le connaissons, il a dû, non seulement dire la vérité, mais voir juste dans les deux cas. Alors ce ne serait pas lui, ce serait Saint-Cyran qui aurait changé. Vraiment, est-ce possible ?
Mais oui ; l’explication, c’est justement que Saint-Cyran a changé. S’il avait vécu, il serait demeuré inoffensif. Il n’avait pas l’étoffe d’un chef d’école. Il aurait échoué, et d’avance Vincent, qui voyait cela, le prenait en pitié.
Mais il est mort ; et ce que sa pauvre tête brûlante n’aurait pu faire, son cadavre l’a réussi. Nous savons comment ses fidèles se partagèrent ses ossements, avec quelle frénésie ils usèrent d’un mort qui, tout de même, s’en était allé sans avoir rompu avec l’Église. Il est devenu chef de secte sans le savoir, mais il l’est devenu ; le poison qu’il portait en lui ne serait jamais sorti, mais un coup d’apoplexie a mis le malheureux homme à terre, et des fanatiques, en dispersant ses cendres, ont jeté son venin à tous les vents. Alors, son pitoyable ami, il fallut bien que Vincent le prît enfin au sérieux, et qu’il dénonçât comme perfides des paroles qui n’étaient vraiment qu’aventureuses et n’auraient jamais fait tort à personne, sans ce petit anévrisme rompu.
Notez que je ne prétends pas établir d’abord que Saint-Cyran était un pauvre homme, et tirer de là que Vincent, l’ayant bien jugé, était intelligent. Ce débat-là nous mènerait loin. Je sais que Vincent était très intelligent ; je pense alors que Saint-Cyran, dont cet esprit avisé n’a pas pris les lubies au sérieux, ne devait pas être bien redoutable. Je ne plaide pas pour Vincent. Je requiers incidemment contre l’autre. Aux historiens de ce dernier, à ceux qui voudraient réviser Sainte-Beuve et qui feront bien alors de s’inspirer de l’abbé Brémond, à ceux-là de peser l’argument. Je le crois capital, mais voilà tout.
L’Église de France au temps de saint Vincent était donc en plein mouvement. Beaucoup de vices, et de grandes vertus. Un clergé ignorant et débauché, mais à sa tête une poignée de gens d’élite. Entre ceux-ci, les inévitables désaccords qui naissent des différences de tempérament ; les uns savent, d’autres point, penser et obéir à la fois. On n’en finirait pas de nommer les prélats, les religieux, les curés, grands et petits, qui ont été au temps de saint Vincent de Paul les bons ouvriers de la même tâche apostolique. Nous les trouverons et les saluerons un à un au cours de ce récit. Les femmes aussi, car nous entrons dans un siècle de gloire féminine. Les femmes règnent, et les mœurs grandissent aussitôt, parce que ces souveraines imposent le respect des choses du cœur. Il y a de belles pécheresses, mais aussi beaucoup de grandes mystiques : et comme elles sont filles de France, c’est-à-dire ménagères et de bon conseil, elles vont exercer une influence à la fois douce et fortifiante sur les grands personnages et les saints de leur entourage. Auprès de Vincent de Paul, voici Jeanne de Chantal, Louise de Marillac, la duchesse d’Aiguillon, Geneviève Goussault, Marie de Polaillon, Madeleine de Lamoignon et, dans la seule maison des Gondi, la scrupuleuse et touchante Marguerite de Silly, épouse d’Emmanuel, puis la marquise de Maignelay, sœur du même, enfin Antoinette d’Orléans, veuve de Charles, le frère aîné du général des galères. Celle-là, dont les biographes de Vincent ne parlent jamais, parce qu’elle s’était cachée dans un cloître et qu’on ne la voyait pas rue des Petits-Champs, il est probable que le parfum de son âme héroïque et si humble hantait pourtant la maison où, pendant douze ans, vécut le serviteur de Dieu. Elle ne voulait pas qu’on la fît abbesse, et le Pape s’en mêlant, elle eut l’audace, la petite sainte, de réunir les docteurs de la ville pour savoir s’il entrait vraiment dans les attributions du chef de l’Église de l’empêcher de prier dans son coin[6].
Sachant comme il était entouré, nous allons maintenant regarder Vincent. Nous l’avons laissé au lendemain du sermon de Folleville. C’est en 1617. Il a 36 ans. Toutes les terres de Mme de Gondi sont à la disposition de ce pêcheur d’hommes, et il va commencer sa vie ardente de missionnaire. Si ardente, que désormais toute autre occupation lui paraît vaine et lui devient odieuse. Alors il se sauve, s’en va prêcher en Bresse. Il inaugure là sa carrière charitable ; et quand, après quelques mois, il se retrouve dans la maison des Gondi, il deviendra l’apôtre et le bienfaiteur à la fois des paysans que Mme la générale le conviera à visiter. Ses progrès dans la hiérarchie ecclésiastique ou religieuse seront d’ailleurs lents. Pendant huit années encore, c’est-à-dire jusqu’en 1625 où sera instituée sa compagnie des prêtres de la Mission, il ne sera qu’un homme de bonne volonté, un ouvrier à la tâche, faisant de son mieux, mais hors cadre, si l’on peut dire. Il est bien curé de Clichy, mais si peu. Pendant un temps, il sera titulaire de deux cures à la fois, ayant pris aussi celle de Châtillon. Il n’est plus abbé de Saint-Léonard de Chaulmes : il a résigné cela en 1616, après avoir reçu, par les soins des Gondi, un autre bénéfice ; on l’avait fait en 1615 chanoine d’Écouis. Il y avait là, non loin des Andelys, une collégiale où l’on semble s’être fort réjoui de la nomination de ce « M. de Paoul », à qui l’on avait donné la charge de trésorier. Malheureusement le trésorier ne parut qu’une fois, pour offrir, selon l’usage, un repas à ces messieurs du chapître. D’où protestation des intéressés, car l’absence de ce « de Paoul » et de deux autres titulaires qu’on ne voyait jamais non plus pourrait bien entraîner « la ruine entière de ladite église et fondation. » Emmanuel de Gondi sans doute arrangea l’affaire. Deux fois encore dans sa carrière, Vincent recevra des titres, sinon des avantages. En 1624, il est pourvu du prieuré de Saint-Nicolas de Grosse-Sauve, dans le diocèse de Langres. On ne sait pas du tout comment il se défit de cet honneur ; en 1626, en tout cas, c’était fini. Il fut enfin nommé, en 1643, vicaire général de l’abbé de Saint-Ouen, à Rouen. Ledit abbé était alors en prison, quoiqu’il portât un grand nom, celui de Richelieu. La fâcheuse vacance, le conseil de Conscience jugea qu’il fallait momentanément y pourvoir et Vincent rendit le service de prêter son nom quelque temps. Ce ne fut donc pas une « affaire ». On a d’ailleurs de lui trop de textes durs pour les bénéfices et leurs titulaires. « Nous ne pouvons souffrir personne parmi nous, écrivait-il en 1658, qui prétende aux bénéfices, et encore moins ceux qui y veulent entrer par cette voie, qui est odieuse. »
Vincent n’est donc, chez les Gondi, qu’une sorte de volontaire pour les missions. Mais voici coup sur coup deux événements qui vont le grandir. Le 8 février 1619, il est nommé par le roi aumônier général des galères, « avec les mêmes honneurs et droits dont jouissent les autres officiers de la marine du Levant. » Le brevet porte que « Sa Majesté, ayant compassion desdits forçats et désirant qu’ils profitent spirituellement de leurs peines corporelles, a accordé et fait don de ladite charge d’aumônier réal à Monsieur Vincent de Paul. » C’est une grande étape dans sa vie. Des hommes pareils brisent les cadres ordinaires. Il leur faut des emplois à leur mesure et qu’on crée pour eux, à moins qu’eux-mêmes ne les forgent de leurs mains, ce que Vincent commencera de faire un peu plus tard. Nous parlerons à loisir, quand nous étudierons son œuvre charitable, de sa compassion pour les galériens et de tout ce qu’il fit pour ces pauvres diables. Retenons que le général des galères a su promouvoir ce prêtre de 38 ans, d’un seul coup, à un rang considérable. La charge d’aumônier de prison n’a jamais été très enviée ; ici l’horreur, le dégoût qu’inspirait le seul nom de galérien donnaient à la fonction nouvelle une majesté tragique ; et puis l’élu devenait le premier auxiliaire spirituel d’un immense personnage dans l’État, le chef de la marine, et de quelle somptueuse et féerique marine ! L’autre événement est de 1622. Au mois de décembre 1618, revenant de Montmirail où il a fait pendant trois mois œuvre évangélique et charitable, Vincent s’est rencontré à Paris avec François de Sales. Dès le premier contact, les deux saints se sont reconnus. Et quatre ans plus tard l’aumônier des galériens sera fait, à la prière de l’évêque de Genève, supérieur de la Visitation. C’était, là aussi, une promotion capitale. Il est toujours chez les Gondi, toujours courant les routes et prêchant, et le voici pourvu, à la tête d’un ordre de la plus haute spiritualité, d’un poste difficile et précieux, encore ennobli et embaumé par les vertus, les ardeurs et le mystique abandon de Jeanne de Chantal. Ce curé de campagne fait son chemin et sans doute est-il voué à de bien plus grands honneurs encore. Une seule chose l’intéresse cependant : le secours qu’attendent de lui les pauvres gens des campagnes ; et, sans trêve, il prêche des missions, fonde des charités, se donnant jusqu’à satiété la seule joie qui compte, celle de répandre de la lumière et du bonheur autour de soi.
Il a bien fallu qu’il trouvât d’autres prêtres pour le seconder dans une tâche pareille. Il les prenait où il pouvait, et Mme de Gondi, le voyant faire, songeait que l’œuvre était belle, mais que ce seul homme avec des auxiliaires d’occasion n’y suffirait pas. Alors elle décida de consacrer une somme importante à une fondation pour une compagnie de prêtres qui s’engageraient à évangéliser à perpétuité le peuple des campagnes. Elle dit son projet à Vincent, qui, pendant sept années, toujours courant, s’enquit comme il put, mais sans succès, d’un homme ou d’un établissement qui acceptassent la somme avec la charge. A la fin, les Gondi s’avisèrent qu’on cherchait sans doute un peu loin ce qu’on avait sous la main. Ils comprenaient au bout de sept fois douze mois que le bénéficiaire de la fondation ne pouvait être que Vincent lui-même avec des auxiliaires de son choix, mais il fallait les loger ensemble dans une maison qu’on leur donnerait. Alors le général des galères alla trouver l’archevêque de Paris, son frère. Le principal d’un collège de la rive gauche venait justement de faire connaître qu’il céderait volontiers sa place contre une pension de 200 livres. La pension fut promise sur-le-champ et, le 1er mars 1624, Vincent de Paul était nommé principal du collège des Bons-Enfants. Il y a encore une rue des Bons-Enfants à Paris, mais c’est en souvenir d’un autre collège du même nom, celui du quartier Saint-Honoré, sur la rive droite. L’établissement qu’on donnait à Vincent se trouvait au flanc de la montagne Sainte-Geneviève, du côté du fleuve, à l’emplacement actuel du 2 de la rue des Écoles, à l’angle de la rue du Cardinal-Lemoine. Comme il y a quinze ans rue de Seine, voilà Vincent logé tout contre des remparts, le long des fossés Saint-Bernard. A Saint-Germain, il était hors la ville ; cette fois c’est dans Paris, proche la porte Saint-Victor, sur la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet, qu’il va s’installer. Entendons-nous. Mme de Gondi ne veut pas perdre son directeur et Vincent continuera de loger chez elle. Ce sont les autres qui occuperont en son nom le vieux collège. Quels autres ? Antoine Portail d’abord ; ensuite ce prêtre dont nous avons déjà parlé, qui recevait pour sa peine cinquante écus par an ; et puis ce fut tout pendant les deux premières années.
Antoine Portail, M. Vincent l’avait rencontré pour la première fois en Sorbonne, au temps où ses fonctions chez la reine Margot lui laissaient des loisirs. C’était un jeune clerc natif de Beaucaire, qui étudiait alors la théologie et qui, dès le premier regard, fut conquis par ce grand bonhomme de prêtre, cet aumônier d’une princesse galante, ce gascon si attachant, si fin sous sa rude figure. On a dit que Portail avait suivi Vincent à Clichy. C’est peu probable : il avait alors 21 ans. Il ne se mit sans doute à son service qu’après avoir reçu la prêtrise, c’est-à-dire en 1622. Celui-ci l’envoya d’abord chez les galériens, puis l’employa aux missions. Le pauvre homme n’osait monter en chaire. Sans doute confessait-il et faisait-il le catéchisme ; il officiait aussi, visitait les malades, administrait les sacrements, bref pourvoyait à mille travaux, mais c’est seulement en juin 1630, au cours d’une mission à Croissy en l’Ile de France, qu’il fit pour la première fois un vrai sermon. Vincent l’en loua fort dans une lettre qu’on a conservée. « Vous avez commencé tard, lui écrivait-il. Ainsi fit saint Charles. Je vous souhaite part à son esprit. » Il paraît qu’en effet saint Charles Borromée avait le « trac », et plutôt que de se hisser dans la boîte de chêne d’où l’on est assailli par des regards qui convergent de tous les coins du temple, il haranguait les fidèles du plus loin qu’il pouvait, des marches de l’autel. Avec un tel collaborateur et le prêtre à gages, on voit la belle part qui restait à Vincent. Portail devait rester aux côtés de son admirable chef toute sa vie. Ils moururent tous les deux en 1660, mais Portail d’abord. Le maître fermait ainsi les yeux du serviteur et s’en allait le dernier, comme il convient.
La comtesse de Joigny — c’est le titre qu’on donnait le plus communément à Mme de Gondi — avait offert 45.000 livres. C’est avec le revenu de cette somme qu’il fallait vivre et faire des missions gratuites aux quatre coins de France. Les bâtiments où s’installèrent les collaborateurs de Vincent étaient incommodes et délabrés. Saint Louis avait légué au vieux collège 60 livres de rente et l’on avait instruit là de tout temps de jeunes garçons, dont plusieurs bénéficiaient de bourses transférées ensuite au collège de Clermont, devenu le lycée Louis-le-Grand. Au temps où Vincent en prit possession, l’établissement occupait une superficie d’environ 4.000 mètres, avec jardins, cours, préaux, une pauvre chapelle, quelques appartements à l’abandon et, tout autour, deux ou trois maisons branlantes. Pour tirer du cadeau qu’on lui faisait un bon parti, il eût fallu que Vincent prît des serviteurs. Il s’en garda bien et nous savons déjà que quand ses deux compagnons s’en allaient au travail, ils confiaient au voisin la clef de la maison vide.
C’est seulement après un an de ce régime que fut passé, en bonne forme, entre le général des galères et la comtesse de Joigny, sa femme, d’une part, et Vincent de Paul d’autre part, le contrat de fondation. Il est du 17 août 1625. Quelques-uns de ses termes sont d’une grande beauté. C’est évidemment Vincent qui a lui-même rédigé cet émouvant papier-là. Le style est juridique et vieillot, mais pour dire de bien belles choses, que cette forme rend plus savoureuses. Les époux fondateurs déclarent en commençant qu’ayant plu à Dieu « pourvoir, par sa miséricorde infinie, aux nécessités spirituelles de ceux qui habitent dans les villes de ce royaume par quantité de docteurs et religieux, qui les prêchent, catéchisent, excitent et conservent en l’esprit de dévotion, il ne reste que ce pauvre peuple de la campagne, qui seul demeure comme abandonné. » A quoi il leur semble qu’on pourrait remédier « par la pieuse association de quelques ecclésiastiques de doctrine, piété et capacité connues, qui voulussent renoncer tant aux conditions desdites villes qu’à tous bénéfices, charges et dignités de l’Église, pour, sous le bon plaisir des prélats, chacun en l’étendue de son diocèse, s’appliquer entièrement et purement au salut du pauvre peuple, allant de village en village, aux dépens de leur bourse commune, prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces pauvres gens et les porter à faire tous une bonne confession générale de toute leur vie passée, sans en prendre aucune rétribution en quelque sorte ou manière que ce soit, afin de distribuer gratuitement les dons qu’ils ont reçus de la main libérale de Dieu. »
Voilà le but. Il est clair et touchant. Il s’agit d’aller vers ceux qui sont à l’abandon et de renoncer, pour cette œuvre de charité, à tout honneur, avantage ou bénéfice. Le document trace en quelques lignes tout le règlement de la communauté nouvelle. Vincent, sans doute, n’a pas écrit cette page importante à la hâte ; le fait est qu’il l’a si bien conçue et rédigée qu’aujourd’hui encore les prêtres de la Mission pourraient, sans rien changer ou guère, à leur façon de vivre, s’en tenir à la lettre de ce premier règlement-là. Tout l’essentiel était prévu : vie en commun sous l’autorité de Vincent et, après lui, d’un supérieur élu à la pluralité des voix pour trois ans ou « pour tel autre temps » qu’on jugera convenable ; point de charges, bénéfices ou dignités ecclésiastiques : le supérieur peut tout au plus accepter une cure pour un missionnaire, si on le lui demande expressément et que celui-ci ait servi dans la compagnie au moins pendant huit ans ; on fait les missions gratis ; défense de prêcher ou d’administrer les sacrements dans les lieux où il y a un archevêché, un évêché ou un établissement religieux ; mission de cinq ans en cinq ans dans toutes les terres des Gondi ; assistance spirituelle aux forçats ; après un mois de travaux dans les campagnes, on se repose, on se recueille pendant trois ou quatre jours, puis on consacre une douzaine d’autres jours à la préparation de la campagne suivante ; en juillet, en août et septembre, les paysans sont occupés aux champs et on les laisse tranquilles ; pendant ce temps on s’adonne à l’étude, on fait le catéchisme aux enfants, on aide çà et là les curés qui ont besoin de renfort.
Deux mois après avoir signé cet acte, dans lequel, bien entendu, elle n’avait pas omis de fixer en sa propre maison de la rue Pavée la résidence du nouveau supérieur, ce qui était tout de même un peu fort, Mme de Gondi rendait l’âme. Le général des galères trouva dans le testament de la défunte, avec de nouvelles libéralités pour Vincent, le vœu ardent que son mari et ses fils ne permissent jamais au saint homme de s’en aller. Emmanuel de Gondi trouva une solution, qui fut de partir lui-même. Il décida d’entrer à l’Oratoire, dispersa ses fils et ferma sa belle maison, ce dont fut bien aise le principal des Bons-Enfants, qui courut retrouver aux fossés Saint-Bernard Antoine Portail et son compagnon.
Car c’étaient toujours ces deux-là seulement qui constituaient avec lui la compagnie nouvelle. Encore arriva-t-il que le prêtre loué ne renouvela pas son bail. Heureusement nos trois apôtres, qu’on avait beaucoup vus en Picardie, avaient fait dans cette province deux conquêtes, et Vincent vit venir à lui fort à propos, dans l’été de 1636, François du Coudray et Jean de la Salle, prêtres du diocèse d’Amiens. L’archevêque de Paris venait, le 24 avril, de donner son agrément à la fondation des Gondi. Il était temps qu’elle prît corps et que la communauté se recrutât. Entre Vincent, Portail et les deux nouveaux venus, un acte notarié fut passé le 4 septembre, par lequel ces quatre serviteurs de Dieu se liaient à jamais les uns aux autres. Restait à obtenir l’agrément du roi, qui fut donné, en fort bons termes, par lettres patentes datées de mai 1627, et celui du pape ; mais c’est ici que les choses manquèrent de se gâter.
Vincent, avant de se tourner vers Rome, s’était mis en règle de toutes façons. Il avait résigné sa cure de Clichy, résigné Écouis, résigné Saint-Nicolas de Grosse-Sauve, abandonné à ses frères et sœurs tous ses biens, notamment une créance qu’il avait sur eux et une métairie ; enfin, le 8 septembre 1627, il avait, au profit de la congrégation de la Mission, dûment autorisée par Louis XIII à posséder, renoncé à ses droits personnels sur le collège des Bons-Enfants, qui, biens et charges, passait de ses mains au fonds commun.
En juin 1628, il adressa au pape une supplique et se fit fortement appuyer par le nonce et par le roi. Le 22 août, la supplique était rejetée par la Propagande, en séance plénière, le pape présent. L’échec était cuisant. Tout ce que Rome était disposée à permettre, c’était une société de vingt à vingt-cinq prêtres, qui ne serait ni congrégation, ni confrérie, qui travaillerait en France seulement et sous la direction des ordinaires. Avant de connaître le fâcheux résultat, Vincent, qui avait légèrement retouché sa supplique, en avait envoyé un second exemplaire au Saint-Siège : d’où nouvel examen et nouvel échec, aussi radical. « La Sacrée Congrégation a jugé que la demande devait être complètement rejetée » : voilà tout ce qui fut répondu au saint homme.
C’était un timide, nous dit-on. Vous allez voir si, dans l’orage, il était solide sur ses jarrets. A Rome, quartier général de l’Église, on décide ; et, comme dans tous les états majors, comme auprès de tous les chefs, c’est aux intéressés d’apporter les éléments sur lesquels le commandement prononcera. Cette vérité-là, qui est élémentaire, échappe à beaucoup de gens. On oublie que pour avoir raison, même au Vatican, il ne suffit pas en effet d’avoir raison : il faut le faire savoir, éclairer les juges, contrebattre les faux rapports, bref se mêler, soi-même ou par des mandataires présents et agissants, de son affaire, de ses affaires. C’est vrai pour les intérêts d’état ; ce l’est aussi pour ceux des particuliers. Vincent, aux heures graves, consultait la Providence ; mais il se consultait aussi lui-même, sachant qu’il faut quelquefois gagner, en se débrouillant, la complicité de Dieu. Il aurait pu conclure avec nonchalance qu’évidemment ses projets n’avaient point l’agrément du Très-Haut, puisque son représentant sur la terre n’y prenait pas garde. Il n’eut pas un instant cette idée-là. Tout venait d’une erreur, non du pape, mais de lui, Vincent. Il avait omis l’essentiel, qui était d’envoyer là-bas un homme sûr, bien à lui, capable de déjouer n’importe quelles manœuvres et de parler haut, car c’est ainsi seulement qu’on est entendu. C’est du Coudray qui fut choisi pour ce rôle, où, sans doute, il excella, car, le 12 janvier de l’an 1633, date vraie, ou de 1632, en style romain, le Saint-Père, par sa bulle Salvatoris Nostri accordait tout ce qu’on lui demandait.