CHAPITRE V LES BARBICHETS (continued 2)
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Vincent avait envoyé à son délégué des instructions fermes comme du bon acier : « Vous devez faire entendre, lui écrivait-il un jour, que le pauvre peuple se damne, faute de savoir les choses nécessaires à son salut et faute de se confesser. Que si Sa Sainteté savait cette nécessité, elle n’aurait point de repos qu’elle n’eût fait son possible pour y mettre ordre. » Voilà la part du sentiment. Et voici les ordres précis : « Pour ce faire, il faut vivre en congrégation et observer cinq choses comme fondamentales de ce dessein. » Il les énumère brièvement et nous n’en relèverons qu’une, la dernière : « 5o, que le supérieur de la compagnie ait l’entière direction d’icelle. » Voilà qui est parler. Il conclut sur un ton cavalier, j’entends celui d’un homme en plein mouvement, dont les ordres sont rapides, sûrs, jetés dans l’allégresse : « Ces cinq maximes, dit-il, doivent être comme fondamentales de cette congrégation. Notez que l’avis de M. Duval est qu’il ne faut point que l’on change rien du tout au dessein dont je vous envoie les mémoires. Baste pour les paroles ! mais pour la substance, il faut qu’elle demeure entière ;… tenez-y donc ferme et faites entendre qu’il y a de longues années que l’on pense à cela et qu’on en a l’expérience. »
Ce Duval, qu’il invoque, nous allons le rencontrer tout à l’heure dans une autre affaire au moins aussi grave. C’était un célèbre docteur en Sorbonne, très digne prêtre et de bon conseil. Car Vincent connaissait toutes les bonnes adresses. Il avait demandé à Bérulle des leçons de sainteté ; la sagesse, c’était à des théologiens patentés de la lui fournir. La Sorbonne lui était familière, car je n’ai pas dit encore que, vers 1623, tout en courant les terres des Gondi, il avait trouvé moyen, en ses jours de répit, de conquérir le titre de licencié en droit canon de l’Université de Paris. Est-ce à cette occasion qu’il remarqua André Duval ou fut remarqué par celui-ci ? Le fait est que vers le temps où il fondait la Mission, il était devenu le pénitent de cet homme de science et de jugement.
Il fut bien aise de l’avoir auprès de lui dans l’affaire du prieuré de Saint-Lazare. Ce que je vais raconter se passait au moment même des débats avec Rome. Il y avait alors à Paris, sur la paroisse Saint-Laurent, au lieu même où se trouve pour quelque temps encore la prison des femmes, dite de Saint-Lazare, une ancienne maladrerie ou léproserie, vaste enclos de plus de 40 hectares. On cultivait le blé, l’orge, la luzerne dans ces champs aujourd’hui traversés, en croix de Saint-André, par le boulevard Magenta et la rue Lafayette. Pour se faire une idée de l’importance du domaine, il faut tracer un quadrilatère entre le boulevard de la Chapelle au nord, la rue de Paradis au sud, le faubourg Saint-Denis à l’est, le faubourg Poissonnière à l’ouest. On englobe ainsi toute la gare du Nord et ses annexes, l’hôpital Lariboisière, la prison que nous savons et, bien au milieu, une église paroissiale de construction moderne, à laquelle il était inévitable, après ce que nous allons apprendre, qu’on donnât saint Vincent de Paul pour patron. Au XVIIe siècle, ce prieuré comprenait un premier groupe de petites habitations situées le long de la rue actuelle du faubourg Saint-Denis ; chacune avait son jardin ; tout au bout, vers le nord, une petite chapelle : c’étaient les maisons et la chapelle des lépreux. Au sud, entre la rue de Chabrol et la rue de Paradis, s’élevaient une église avec son cloître, une maison pour les chanoines de Saint-Victor, maîtres de ces lieux, une prison, une maison de force pour aliénés, des communs, des cours, des jardins. Il n’y avait, vers 1630, aucun lépreux dans les locaux du nord. Dans ceux du sud étaient enfermés trois ou quatre pauvres fous et quelques débauchés impénitents. Quant aux chanoines, ils étaient huit ou neuf, vivant en communauté. Ces messieurs s’entendaient si mal avec Adrien Lebon, leur prieur, que celui-ci, dégoûté, cherchait à troquer le bénéfice contre un autre. C’était un bon homme, pas intelligent ni agréable, mais d’intentions honnêtes. Ayant ouï parler de M. Vincent qui commençait, nous verrons pourquoi tout à l’heure, de se trouver à l’étroit aux Bons-Enfants, il eut l’idée que son prieuré conviendrait à souhait à ce prêtre entreprenant. Il l’alla donc trouver et prit avec lui, pour cette démarche importante, le curé de Saint-Laurent, qui s’appelait M. de Lestocq. L’offre généreuse de ces messieurs « effraya, disent les historiens, l’humilité du saint. » Il refusa. Adrien Lebon rentra chez lui, mais, six mois plus tard, fit une nouvelle démarche, encore suivie d’un échec. Enfin, après six autres mois d’attente, il obtint, sur des instances devenues plus vives, que Vincent consulterait M. Duval. Naturellement Duval fut d’avis que son pénitent prît Saint-Lazare ; et peu de jours après, les barbichets, supérieur en tête, devenaient les « lazaristes » qu’ils sont restés. Cette histoire, telle qu’on la présente, ne doit pas être très vraie. On nous assure que Vincent, à la pensée qu’on lui offrait un pareil domaine, se mit à trembler, et l’on se hâte d’ajouter que c’était de peur et de modestie. Je crois plutôt que c’était de joie. Il est certain que son second mouvement fut, par trois fois, de refuser. Mais trois fois, voyant entrer dans sa maison cet Adrien Lebon, flanqué du curé de Saint-Laurent, il eut un tressaillement qu’on n’a aucune peine à lui pardonner, même s’il trahissait son plaisir humain devant le destin propice. Il était homme, ce grand saint, et tout rempli de magnifiques ambitions. Pourquoi n’en pas convenir et ne pas le voir comme il était ? Il s’est montré bien plus franc lui-même que tous ses historiens, quand, un jour de 1656, apprenant qu’on proposait à ses frères de la région de Chartres un prieuré où ils seraient à merveille, il écrivit à l’un des intéressés : « Le bienfait proposé me semble si grand, que je me trouve au même état où je me trouvais lorsque feu M. le prieur de Saint-Lazare me vint offrir cette maison ici ; j’avais les sens interdits comme un homme surpris au bruit du canon qu’on tire proche de lui sans qu’il y pense ; il reste comme étourdi de ce coup imprévu et moi je demeurai sans parole, si fort étonné d’une telle proposition que lui-même, s’en apercevant, me dit : « Quoi ! vous tremblez ! » Oui, mon cher frère, celle dont vous venez de m’écrire a fait quasi le même effet en moi, et je n’ose y arrêter ma pensée, lorsque j’ai dans l’esprit la vue de notre indignité, sinon pour admirer la bonté de M. le prieur de Saint-Martin d’avoir jeté les yeux sur une petite compagnie naissante et chétive comme la nôtre. » En somme, il est enchanté. Il l’était aussi pour Saint-Lazare. On ne tremble pas ainsi par humilité : on tremble de plaisir. C’était trop de bonheur, voilà la vérité. Adrien Lebon n’avait pas beaucoup de malice, mais le curé qui l’accompagnait en possédait probablement pour deux. Ils tinrent bon, parce qu’ils avaient senti, dès le premier contact, que l’affaire aboutirait.
Et quand il eut le morceau, Vincent, dont la poigne était robuste, ne le lâcha pas. Nous n’allons pas raconter ici les difficultés qu’on lui fit de toutes parts. Il dut plaider, se défendre : il fit vivement face à tout, obtint, un à un, tous les titres qui devaient assurer à jamais la jouissance des lieux à sa communauté ; et sans doute André Duval lui fut-il en toutes ces occasions d’un admirable secours ; mais tout de même cette campagne-là, c’est lui-même et pas un autre qui, tambour battant, l’a conduite. Une poule sur sa couvée n’a pas l’œil plus vif, les membres plus tendus, la respiration plus haletante. S’il hésitait quelquefois, le saint homme, à faire les pas en avant qui devaient peu à peu le conduire à la grandeur, ce n’était pas qu’il redoutât aucune aventure, mais il avait peur de lui-même, qui, la bride lâchée, ne se posséderait plus. Il s’imposait alors un frein brutal. Sa timidité, c’était le bât de force qu’on met aux chevaux trop nerveux.
Mais pourquoi quitter les Bons-Enfants pour les grandes bâtisses de Saint-Lazare ? Disons tout de suite que Vincent garda les deux : il en avait besoin. Comme toujours, c’était un événement fortuit qui avait tout à coup empli et fait déborder sa maison. Voyageant en 1628 avec Potier, l’évêque de Beauvais, homme de grande valeur, qui devait aller un jour jusqu’à disputer le pouvoir à Mazarin, Vincent vit son compagnon s’assoupir, puis se réveiller tout à coup. C’est d’Abelly que nous tenons l’histoire, mais désormais ce témoin-là nous sera moins suspect, car il va nous raconter des choses qu’il a vues lui-même ou dont il a vraiment pu contrôler l’exactitude. Potier se réveilla donc ou plutôt ouvrit les yeux et dit à son voisin qu’il n’avait pas dormi, « mais qu’il venait de penser quel serait le moyen le plus court et le plus assuré pour bien dresser et préparer les prétendants aux saints ordres ; et qu’il lui avait semblé que ce serait de les faire venir chez lui et de les y retenir quelques jours pendant lesquels on leur ferait faire quelques exercices convenables pour les informer des choses qu’ils devaient savoir et des vertus qu’ils devaient pratiquer. » — « Cette pensée vient de Dieu. » lui répondit Vincent. Et tous deux, dans le fond du carrosse épiscopal, bâtirent sur-le-champ des projets. Le prélat chargea le missionnaire, qu’il savait débrouillard, de tracer un programme, de choisir les sujets des entretiens, et le pria de revenir à Beauvais quinze ou vingt jours avant l’ordination de septembre. A la date fixée, Vincent arriva, escorté de deux docteurs en Sorbonne, Louis Messier et Jérôme Duchesne. L’évêque prononça le discours d’ouverture et les trois autres haranguèrent tour à tour les ordinands, puis on exerça les futurs prêtres aux cérémonies, à l’administration des sacrements et, comme en toute retraite, on termina par la confession générale. Comme toujours aussi quand M. Vincent était là, c’est à lui que tout le monde voulut dire ses péchés, tout le monde y compris l’un des prédicateurs, Jérôme Duchesne.
Bien désagréable pour la modestie du saint homme, ce dernier détail, mais fort heureux pour le clergé de ce temps-là ; car ce qui avait si bien réussi à Beauvais, l’évêque jugea que, sous la conduite du même apôtre merveilleux, on le devait tenter ailleurs, et d’abord à Paris. Potier en parla à Jean-François de Gondi, qui, connaissant Vincent mieux que personne, acquiesça, mais pas tout de suite. C’est seulement le 21 février 1631, que cet archevêque publia un mandement prescrivant à tous les clercs de son diocèse qui voudraient recevoir les ordres sacrés, de se présenter au collège des Bons-Enfants « quinze jours auparavant pour être interrogés et instruits gratuitement de leurs obligations et des fonctions de leurs ordres. » Dès ce jour, tous les ordinands de Paris passèrent en les mains de M. Vincent, ou, quand il était absent, en celles de ses missionnaires. La retraite durait onze jours. C’est peu de temps pour rendre égales à leur redoutable dignité des âmes destinées au sacerdoce, mais c’était beaucoup plus qu’on n’avait jamais fait. Donnadieu, évêque de Comminges, s’était auparavant montré un prélat plein de zèle en exigeant que les ordinands de son diocèse vinssent, la veille de l’ordination à trois heures, entendre un sermon et fissent ensuite une confession générale. Il faut croire d’ailleurs que la soumission de ces messieurs à cette double obligation ne rassurait le prudent prélat qu’à demi, car il envoyait dans la nuit des visiteurs aux lieux où les clercs étaient logés ; et l’on ne rayait pas pour jamais, on ajournait seulement à la prochaine ordination, ceux qu’on prenait en train de faire la fête. On croit rêver. C’est à tout cela qu’il fallait mettre fin. Vincent avait senti le premier jour l’importance de l’institution. Il avait eu quelque mérite à se donner de toute son âme à la retraite initiale, celle de Beauvais, l’ayant prêchée en ce mois de septembre 1628, où, de Rome, on lui mandait que le pape ne voulait point reconnaître sa compagnie de la Mission. Les forts ne sont jamais plus ardents qu’aux heures où tout paraît les abandonner. Celui-là, nous dirions aujourd’hui qu’il avait « de l’estomac ». Il tint contre la tempête. Chargé d’instruire et de sanctifier les ordinands de Paris, il pourvut si bien à toutes choses, que des diocèses environnants des quantités de clercs accoururent, voulant entendre la voix de ce prêtre, tout à coup célèbre. Il y avait au début six réunions par an, tantôt aux Bons-Enfants, tantôt à Saint-Lazare. C’était chaque fois une centaine de retraitants qu’il fallait loger, nourrir, entretenir pendant près de deux semaines. Vincent ne suffisait pas à tout, certes. Il faisait appel à des prédicateurs du dehors ou à ses prêtres ; mais on ne prêchait point sans avoir pris connaissance d’un manuscrit intitulé Entretiens des Ordinands ; on trouvait là des indications, auxquelles il fallait se soumettre, sur le sujet, l’ordre, le plan des conférences et des leçons. Les frais étaient couverts par ces générosités féminines qui jamais ne manquèrent à Vincent. Nous verrons comme il avait touché le cœur des femmes par son œuvre charitable. Quand elles virent cet ami des pauvres s’adonner à la tâche principale, le relèvement du clergé, elles accoururent. La présidente de Herse se chargea de tous les frais des réunions pendant cinq ans ; Anne d’Autriche, que ses dames d’honneur avaient conduite un jour aux exercices, s’engagea pour les cinq années suivantes ; la marquise de Maignelay, sœur des Gondi, donna par testament dix-huit mille livres pour la nourriture des ordinands. Bientôt, à l’exemple de celui de Paris, d’autres archevêques, d’autres évêques prescrivirent de semblables retraites dans leurs diocèses, et l’on s’adressait à Vincent pour qu’il donnât ses instructions ou prêtât ses missionnaires. Ce que devait être la maison de Saint-Lazare les jours de retraite, on ne peut pas facilement s’en faire l’idée, car rien ne subsiste des bâtiments d’alors. Il est bien probable que tout cela n’était pas très confortable et qu’on avait dû, pour tant de monde, créer des installations de fortune. Mais l’ordre régnait, soyons-en sûrs, le silence aussi, et la bonne humeur ; car le maître était là, qui veillait à tout, à la gaîté comme au reste. Il voulait qu’on fût heureux sous son toit. Quand les ordinands arrivaient le premier soir, il exigeait qu’un de ses prêtres fût toujours à la porte pour les attendre et les conduire à leur chambre. Lui-même, nous dit-on, allait parfois au-devant d’eux, prenait leur petit paquet, les précédait dans les couloirs une chandelle à la main, s’arrêtait pour leur montrer les marches de l’escalier afin qu’ils y prissent garde et les quittait poliment, avec un bon sourire et son salut.
Le résultat fut considérable. « Il faut que vous sachiez, écrivait le saint à son fidèle du Coudray en 1633, qu’il a plu à la bonté de Dieu de donner une bénédiction toute particulière, et qui n’est pas imaginable, aux exercices de nos ordinands ; tous ceux qui y ont passé, ou la plupart, mènent une vie telle que doit être celle de bons et parfaits ecclésiastiques. Il y en a même plusieurs qui sont considérables par leur naissance ou par les autres qualités que Dieu a mises en eux, lesquels vivent aussi réglés chez eux que nous vivons chez nous, et sont autant et même plus intérieurs que plusieurs d’entre nous, n’y eût-il que moi-même. Ils ont leur temps réglé, font oraison mentale, célèbrent la sainte messe, font les examens de conscience tous les jours, comme nous ; ils s’appliquent à visiter les hôpitaux et les prisons, où ils catéchisent, prêchent, confessent, comme aussi dans les collèges, avec des bénédictions très particulières de Dieu. Entre plusieurs autres, il y en a douze ou quinze dans Paris qui vivent de la sorte et qui sont personnes de condition ; ce qui commence à être connu du public. »
En somme, il est ravi. Imaginez ce qu’il pouvait ressentir au fond de lui. Ce qu’il avait rêvé s’accomplissait. La tâche immense, l’œuvre souveraine, Dieu avait permis sa réalisation ; et l’ouvrier, c’était lui, le paysan de Pouy. C’est très beau, l’humilité. Mais cette vertu-là, comme la bravoure, est bien plus noble quand on a dans le cœur le péché contraire prêt à sortir et qu’il faut tout le temps étouffer. Etre brave, c’est avoir grand’peur et dompter la bête qui tremble. Vincent humble, c’est un Vincent gonflé de joie pour tant de succès qu’il doit à son génie et qui vont le griser ; alors il se hâte vers Dieu, entre en oraison, regarde le Maître avec amour ; et sa joie demeure, mais purifiée. Oui, Dieu seul a tout conduit, et Vincent n’est qu’un pauvre homme, un pauvre homme illuminé de bonheur.
Ces douze à quinze ecclésiastiques, gens de condition, qui mènent publiquement dans Paris une vie si édifiante, ce sont, bien entendu, des gens qui ont passé par la retraite des ordinands. Ils sont restés fidèles aux leçons du maître étourdissant qui, un jour, a passé dans leur vie. Ils ont pris coutume de se rencontrer entre eux pour s’entretenir dans la piété. Mais d’avoir entendu pendant si peu de temps l’homme qui a su embraser leurs âmes, ne leur suffit point. Ils délèguent l’un d’eux pour demander au saint de les employer selon son plaisir. On bâtissait alors rue Saint-Antoine, non loin de la Bastille, la charmante église de la Visitation de Sainte-Marie, un bijou que nous devons à François Mansart. C’est aujourd’hui un temple protestant. Vincent était, comme nous savons, le supérieur des Visitandines, qui faisaient cette construction. Il répondit aux douze prêtres zélés qu’ils feraient une œuvre excellente en prêchant la mission aux maçons et charpentiers occupés à cette église. Ils s’adonnaient de leur mieux à ce travail, quand Vincent leur fit la surprise d’une visite. L’un d’eux lui avait, dans l’intervalle, suggéré de faire une sorte de compagnie de ses anciens ordinands afin de garder le contact avec eux. Il venait au chantier faire part à tous les autres de cette idée, qui naturellement les enchanta. Le 11 juin 1633, une première réunion avait lieu à Saint-Lazare. Dans une seconde, du 9 juillet, on acheva de se mettre d’accord sur ce qu’il fallait faire, plus exactement de se soumettre aux vues du maître, et le 16 du même mois avait lieu la première conférence des mardis.
Cette institution-là complétait et couronnait la précédente. Il ne s’agissait pas, comme on pourrait croire, d’entendre chaque mardi une harangue de M. Vincent. C’était une sorte de société qu’on formait entre prêtres attentifs à s’améliorer ; le moyen était cette réunion hebdomadaire, où ils traitaient entre eux, sous la direction du saint ou de son délégué, d’un sujet fixé la semaine précédente. Le but, Vincent l’a ainsi défini : s’exciter et s’affectionner à l’exercice des vertus. D’autres avaient bien imaginé de réunir des prêtres pour disputer de questions de doctrine. Il nous explique lui-même qu’il a voulu tout autre chose, qu’on n’avait pas encore vu jusque-là, « et pour le moins, dit-il, je ne l’ai point vu ni ouï dire ». Il veut qu’on traite des motifs d’acquérir les vertus sacerdotales, de leur nature, des actes qu’elles inspirent, des moyens de s’y entraîner et entretenir et enfin des obligations de l’état ecclésiastique, tant envers Dieu qu’envers le prochain. Il n’oublie jamais le prochain. Il n’oublie pas non plus de rappeler souvent à ses missionnaires que d’avoir entrepris une pareille tâche est un grand honneur. Il en est fier, c’est visible. Mais trop intelligent pour faire un orgueilleux, il a trouvé un autre sentiment, plus joli, pour rassasier son âme gourmande. « Il faut, dit-il, que j’avoue par ma propre expérience qu’il n’y a rien de si touchant, rien qui m’attendrisse tant, rien de tout ce que j’entends, que je lis ou que je vois, qui me pénètre à l’égal de ces conférences. » Il s’enivre, mais c’est du bonheur qu’il fait aux autres.
Les prêtres des conférences des mardis s’engageaient à certaines règles de vie : lever de bon matin, lecture de l’office et d’ouvrages spirituels, oraisons, œuvres charitables, examens de conscience, retraites périodiques. En somme, ils devaient vivre, chacun chez soi, selon l’idéal que Vincent proposait dans sa propre maison à ses missionnaires. Il voulait un clergé à son image. Et c’est bien l’ascendant de sa personne et de ses vertus qui a réussi cette merveille : tout ce qu’il y a eu d’éminent, de docte, de pieux dans le diocèse pendant un siècle et demi uni en une sorte de confrérie où chacun rivalisait d’élan dans l’ordre spirituel et dans celui de la charité. On ne fait pas deux fois une expérience pareille. Des institutions comme celle-là, on ne les fabrique pas par décret. Elles sont l’œuvre d’un homme ; il vaut mieux dire : d’un cœur. C’est parce qu’il les fascinait, que tous ces prêtres du clergé de Paris, le plus indépendant du monde, l’un des plus savants et des plus saints, mais le moins discipliné et qui s’en flattait, qui, je crois bien, s’en flatte encore, c’est parce qu’il y avait à Saint-Lazare un aimant irrésistible, que ces hommes à la tête de fer couraient à lui. Après sa mort, l’élan était pris ; et puis son cœur était resté dans la maison et c’est à lui qu’on venait encore, qu’on vint jusqu’aux jours de malheur, jusqu’en 1792. Du vivant de Vincent, plus de deux cent cinquante ecclésiastiques fréquentaient régulièrement les réunions du mardi. Un jour Richelieu voulut savoir ce qui se passait là. Il fit venir le supérieur de la Mission, l’interrogea et fut si ravi de ce qu’il entendit, qu’il pria le saint de lui donner incontinent la liste de ses auditeurs, avec l’indication de ceux qu’il jugeait le plus qualifiés pour l’épiscopat. Peu après, tous les candidats proposés étaient pourvus d’évêchés. A la mort du cardinal, Louis XIII demanda à M. Vincent de lui rendre le même service, à quoi celui-ci consentit, à condition que le secret fût rigoureusement gardé ; car il avait institué ses conférences des mardis pour faire des saints, pas pour assembler des intrigants. Vingt-deux évêques furent ainsi nommés sur la désignation de celui qui continuait de se dire un prêtre ignorant et indigne, bon tout au plus à faire la mission de village en village.
Les titres impérissables de Vincent à l’amitié du clergé français, les voilà donc. Il a, le premier, veillé sur les clercs à la veille de leur ordination ; il a, le premier, imaginé et réussi l’entreprise de tenir en haleine et de guider vers la sainteté tous les prêtres d’un diocèse. A-t-il aussi, comme on le dit quelquefois, fondé les premiers séminaires français ? Non. Il a été l’un des ouvriers, pas le seul, ni le premier. Vers 1636, il avait ouvert aux Bons-Enfants un petit séminaire, c’est-à-dire une école pour les enfants qu’on destinait au sacerdoce. Le résultat fut pitoyable. Dans ce temps-là, on arrivait au sacerdoce en menant la vie d’étudiant, et les jeunes gens, dès les classes de grammaire finies, s’échappaient des maisons sévères où on prétendait les enfermer. Vincent continua néanmoins de veiller sur la pépinière qu’il avait instituée ; mais il avait une autre idée en tête ; il voulait de grands séminaires diocésains, où l’on ne recevrait que des garçons d’au moins vingt ans, déjà clercs, et se destinant sérieusement à la prêtrise. Ayant fait part de ses vues à Richelieu, celui-ci lui offrit mille écus et, le 9 février 1642, aux Bons-Enfants on recevait, pour y être logés, nourris et préparés gratuitement au sacerdoce, les douze premiers séminaristes, — les douze premiers dans cette maison ; car, cette année-là justement, Olier ouvrait son séminaire de Vaugirard, les Oratoriens créaient celui de Saint-Magloire à Paris et deux autres à Rouen et à Toulouse ; quant à l’abbé Bourdoise, il venait, l’année précédente, de transformer en établissement diocésain le séminaire paroissial qu’il avait ouvert en 1627 à Saint-Nicolas-du-Chardonnet.
Cet étonnant abbé Bourdoise, on ne peut tout de même pas le nommer sans s’arrêter un instant pour le saluer. Il était d’une naissance si pauvre, nous dit Vincent, « qu’il n’avait pu faire ses études que par le secours des écoliers qui lui donnaient quelques morceaux de pain ; et même quand on en jetait à quelque chien, la faim l’obligeait à courir devant pour le prendre. » Bourdoise, qui n’avait pas les yeux dans sa poche, ressentit un tel dégoût des mœurs qu’il voyait au clergé de son temps, qu’il consacra sa vie à essayer de former des prêtres honorables. Il commença avant Vincent ; et son entrain, sa passion de bien faire étaient tels, qu’il créa vraiment une œuvre vigoureuse. Plus de cinq cents prêtres, assurent ses historiens, passèrent par ses mains entre 1631 et 1644. Il avait une sorte de génie turbulent, et l’histoire de l’Église d’alors est remplie de son nom, mais on le trouvait tout de même un peu remuant et agressif. Il s’est donné autant de mal que Vincent de Paul et a fait plus de bruit, pour un moindre succès. C’est qu’il avait le tempérament d’un fanatique et l’autre une âme évangélique, et ce n’est pas du tout la même chose. Il faut d’ailleurs l’honorer pour ses intentions, pour le grand bien qu’il a fait, pour son courage aussi, car c’était un curé batailleur, sorte d’hommes qu’on n’est pas forcé d’aimer, mais devant lesquels il faut quelquefois tirer son chapeau.
Saint Vincent fut d’ailleurs amené, peu d’années plus tard, à fonder un curieux établissement, une sorte de séminaire où il ne recevait que des prêtres déjà ordonnés. Le chapitre de Notre-Dame convint que ceux-ci viendraient chaque matin, à heure fixe, dire leur messe à la cathédrale ; et Vincent, avec le prix des honoraires, les logeait, les nourrissait, veillait à leur dignité de vie et à leur perfectionnement. Pour les loger aux Bons-Enfants, il dut envoyer les clercs et les jeunes séminaristes qui faisaient là leurs humanités dans une annexe de Saint-Lazare, qui prit le nom de séminaire Saint-Charles. A Saint-Lazare aussi furent internés en 1637, puis relâchés, puis recueillis et bouclés de nouveau un certain nombre de ces ecclésiastiques fâcheux qui vivaient alors à Paris, nous l’avons déjà dit, dans des conditions scandaleuses, logés en des quartiers mal famés, sachant à peine célébrer, se tenant mal à l’autel, allant mendier d’église en église des honoraires de messes et demandant sans vergogne la charité aux passants. A la fin ces divers services et spécialement l’affluence des ordinands contraignirent le supérieur de la Mission à édifier quelque part en son enclos de nouveaux bâtiments ayant vingt-trois mètres de façade, neuf de profondeur et quatre étages. La duchesse d’Aiguillon avait donné pour cela dix mille livres. C’était trop sans doute, car Vincent, qui fait part de la bonne nouvelle à un de ses prêtres, ajoute, en propriétaire satisfait : « Et nous faisons entourer nos terres de murailles. »
Quoiqu’il en soit, tant à Paris que dans les autres diocèses de France, Vincent, ses prêtres de la Mission, et les évêques formés par lui prirent une part ardente à l’établissement des séminaires. Il y a peut-être un peu de mélancolie dans le document qu’on va lire, mais il a son prix, parce qu’il nous montre le grand saint attentif à ses émules, à des émules quelquefois plus heureux. Il écrit à Guillaume Desdames à Varsovie, en juin 1660, bien peu de semaines avant sa mort : « Quelques prêtres de Normandie conduits par le Père Eudes, de qui je pense que vous avez ouï parler, sont venus faire une mission dans Paris avec une bénédiction admirable. La cour des Quinze-Vingt est bien grande, mais elle était trop petite pour contenir le monde qui venait aux prédications. En même temps un grand nombre d’ecclésiastiques sont sortis de Paris pour aller travailler en d’autres villes ; les uns sont allés à Châteaudun et les autres à Dreux ; et tous ont fait des fruits qui ne se peuvent exprimer ; et à tout cela nous n’avons pas de part, parce que notre partage est le pauvre peuple des champs. Nous avons seulement la consolation de voir que nos petites fonctions ont paru si belles et si utiles, qu’elles ont donné de l’émulation à d’autres pour s’y appliquer comme nous et avec plus de grâce que nous, non seulement au fait des missions, mais encore des séminaires, qui se multiplient beaucoup en France. »
Je pense que nul ne m’en voudra de découvrir quelquefois, derrière ce très grand saint, un pauvre homme fait comme nous. Il admire et bénit le succès des autres, mais il rappelle que c’est lui qui a commencé, et cela le console. Voilà un verbe qui le trahit un peu. Peut-être ne le prenait-il pas tout à fait au sens que je lui donne. Une consolation, en langage ecclésiastique, c’est une joie, rien autre chose. Sans doute ; mais ici elle était un peu mêlée d’amertume.
La preuve, c’est que, deux lignes plus bas, il raconte, avec une parfaite malice, que d’autres n’ont pas réussi. Il avait à Rome un établissement de la Mission et le Saint-Père envoyait là les ordinands de la ville éternelle. « Il s’est même trouvé, écrit-il, une compagnie à Rome, qui, voyant que le Pape envoyait les ordinands aux pauvres prêtres de la Mission, comme on fait à Paris, a demandé qu’on les lui envoyât à elle, s’offrant de leur faire faire les exercices ; ce qu’elle aurait fait sans doute avec succès si Sa Sainteté l’avait jugé à propos. » Ce dernier bout de phrase est exquis. Il ajoute bien doucement : « Il y a sujet de louer Dieu du zèle qu’il excite en plusieurs pour l’avancement de sa gloire et le salut des âmes. » Il pensait à la fois que ces rivaux-là, le Saint-Père les avait très opportunément écartés et que c’étaient des religieux bien estimables ; car il y a place dans un grand cœur pour plusieurs sentiments en même temps ; le sien était brûlant et toute impureté s’y consumait aussitôt ; mais la tête était prompte et maligne et voilà pourquoi, ces humaines contradictions en lui, il les a exprimées ce jour-là, et si finement.
Cette maison de Rome nous ramène aux barbichets, que nous avons laissés depuis leur entrée à Saint-Lazare et qui, pendant que leur père poursuivait sa splendide carrière, s’appliquaient à la leur, bien modeste, mais si utile. Pour Vincent lui-même, d’ailleurs, les missions étaient toujours la grande, la principale affaire. Un curé du Dauphiné l’ayant pressé d’abandonner cette œuvre pour se donner tout entier à celle des séminaires, il écrivait : « Ayant plu à Dieu donner une approbation universelle aux missions, en sorte que partout chacun commence à y prendre goût et plusieurs à y travailler, et la miséricorde de Dieu les accompagnant de ses bénédictions, il me semble qu’il faudrait quasi un ange du ciel pour nous persuader que c’est la volonté de Dieu qu’on abandonne cet œuvre pour en prendre un autre qu’on a déjà entrepris en divers endroits et qui n’a point réussi. »
A la mort de Vincent, la Mission avait trois résidences à Paris : Saint-Lazare, le séminaire Saint-Charles, qui était une dépendance de l’établissement principal, et les Bons-Enfants, devenus un séminaire placé plus tard sous le vocable de Saint-Firmin. En province, il y avait vingt maisons.
Pour mesurer l’œuvre à ses résultats, il faut regarder ceux-ci au moment où la tourmente révolutionnaire les brisa, en 1792. Les Lazaristes dirigeaient alors cinquante-deux grands séminaires et huit petits. A Paris, la résidence générale était habitée en temps normal par quatre cents personnes environ, parmi lesquelles quatre-vingts frères coadjuteurs. La tendresse de Vincent pour ces humbles auxiliaires était vraiment une jolie chose. « Je pense, disait-il, que ce qui trouble les Ordres par les frères vient de ce qu’on les tient trop bas. » Il les haranguait souvent, pour leur dire leurs devoirs, mais aussi leurs privilèges. « Vous savez, leur expliquait-il, l’histoire du frère Gilles ; elle est assez triviale. Il témoignait à saint Bonaventure un grand désir d’aimer Dieu. Oh ! si j’étais savant, disait-il, oh ! si j’étais prêtre comme vous, j’aimerais bien Dieu ! Et ce saint docteur lui ayant dit que, tout frère qu’il était, sans étude et sans ordre, il pouvait autant aimer Dieu que les plus savants constitués en dignité, et qu’une pauvre femmelette le pouvait pareillement, — Quoi ! dit-il, un pauvre ignorant comme moi peut être aussi amateur de Dieu que Bonaventure ! — Oui. — Alors ce frère, conclut Vincent, fut transporté de joie. » Et il leur expliquait que l’amour des pauvres gens « comme celui de Notre-Seigneur, s’exerce dans la souffrance, dans les humiliations, dans le travail et dans la conformité au bon plaisir de Dieu. Le nôtre, ajoutait-il, si nous en avons, en quoi paraît-il ? Que faisons-nous qui approche de ces marques de véritable amour ? » Ces pauvres frères, il fallait bien qu’il leur donnât du courage, car la maison, toujours pleine, était lourde. On donnait à Saint-Lazare, outre les retraites d’ordinands et les conférences des mardis, toutes sortes de retraites, ecclésiastiques ou laïques, individuelles ou collectives. Pour entretenir une maison pareille et subvenir aux missions, toujours gratuites, il fallait beaucoup d’argent. Songez que Vincent n’admettait même pas que ses prêtres, allant aux champs, fussent traités par les curés, surtout par des curés riches. Et non seulement de grandes ressources étaient nécessaires pour Saint-Lazare, mais pour toutes les autres résidences. On n’installait une maison en province que si la fondation indispensable était d’abord assurée. Vincent trouvait d’ailleurs toujours à point nommé le bienfaiteur dont il avait besoin, plus souvent la bienfaitrice. La duchesse d’Aiguillon, par exemple, pourvut à l’entretien de la maison de Richelieu et donna pour celle de Rome une somme considérable. C’est elle qui fit attribuer à la congrégation de la Mission les consulats d’Alger et de Tunis. C’était une femme extraordinaire, digne de ces temps prodigieux. Nièce du grand cardinal et veuve à dix-huit ans, elle avait tenté d’entrer au carmel ; mais Richelieu, qui ne l’entendait pas ainsi, obtint que le pape lui interdît le cloître ; il la fit duchesse et l’installa près de lui dans les dépendances du Petit-Luxembourg. Elle disposait d’immenses revenus et, par son oncle, d’une influence considérable. De telles créatures se faisaient naturellement les auxiliaires ardentes du serviteur de Dieu.
Cependant celui-ci, poursuivant sa tâche, portait maintenant son regard au delà de la France. Il se souvenait de Rome au temps de sa jeunesse et savait que, là-bas aussi, le peuple était à l’abandon, et le clergé, pour une bonne part, dans l’ignorance et le désordre. Alors il conçut le projet hardi de fonder un établissement de sa compagnie dans la Ville Éternelle. Le succès fut complet, puisque nous savons déjà que les ordinands, d’ordre du Saint-Père, y suivirent bientôt des retraites comme à Paris. Après Rome, la Mission s’installa à Gênes, puis en Corse. Ici nous allons nous arrêter. Étienne Blatiron, supérieur de Gênes, s’étant rendu un jour en une petite vallée corse, du nom de Niolo, avec quelques autres prêtres, pour y prêcher la mission, fit à Vincent un compte-rendu si remarquable de son voyage, que celui-ci en envoya copie à tous ses prêtres et que nous-mêmes allons en lire une page, qui est une merveille. Alors on comprendra vraiment ce qu’étaient les missions, quand des fils de saint Vincent les prêchaient.
Blatiron commence ainsi : « Niolo est une vallée d’environ trois lieues de long et une demi-lieue de large, entourée de montagnes, dont les accès et les chemins pour y aborder sont les plus difficiles que j’aie jamais vus, soit dans les monts pyrénéens ou dans la Savoie ; ce qui fait que ce lieu là est comme un refuge de tous les bandits et mauvais garnements de l’île, qui, ayant cette retraite, exercent impunément leurs brigandages et leurs meurtres, sans crainte des officiers de la justice. »
Dans ce charmant pays, voilà donc nos missionnaires en campagne. Blatiron explique ce qu’ils ont fait pour ramener à Dieu tout ce beau monde, régulariser les mariages, séparer les concubinaires et les incestueux, faire faire pénitence publique aux excommuniés, remettre en le cœur de tous l’amour de Dieu et celui du prochain. C’est que justement tous ces Corses n’ont pas accoutumé de s’aimer les uns les autres, et, sur cet article, la tâche sera dure.
« Le plus fort de notre travail, écrit Blatiron, fut notre emploi pour les réconciliations ; et je puis dire que hoc opus, hic labor, parce que la plus grande partie de ce peuple vivait dans l’inimitié. Nous fûmes quinze jours sans y pouvoir rien gagner, sinon qu’un jeune homme pardonna à un autre qui lui avait donné un coup de pistolet dans la tête. Tous les autres demeuraient inflexibles dans leurs mauvaises dispositions, sans se laisser émouvoir par aucune chose que nous leur pussions dire ; ce qui n’empêcha pas pourtant que le concours du peuple ne fût toujours fort grand aux prédications, que nous continuions, tous les jours, matin et soir. Tous les hommes venaient armés à la prédication, l’épée au côté et le fusil sur l’épaule, qui est leur équipage ordinaire. Mais les bandits et autres criminels, outre ces armes, avaient encore deux pistolets et deux ou trois dagues à la ceinture. Et tous ces gens-là étaient tellement préoccupés de haine et de désir de vengeance que tout ce qu’on pouvait dire pour les guérir de cette étrange passion ne faisait aucune impression sur leurs esprits ; plusieurs même d’entre eux, lorsque l’on parlait du pardon des ennemis, quittaient la prédication, de sorte que nous étions tous fort en peine, et moi encore plus que tous les autres, comme étant plus particulièrement obligé de traiter ces accommodements.
« Enfin la veille de la communion générale, comme j’achevais la prédication, après avoir exhorté derechef le peuple à pardonner, Dieu m’inspira de prendre en mains le crucifix que je portais sur moi, et de leur dire que ceux qui voudraient pardonner vinssent le baiser ; et sur cela, je les y conviais de la part de Notre-Seigneur, qui leur tendait les bras, disant que ceux qui baiseraient ce crucifix donneraient une marque qu’ils voulaient pardonner et qu’ils étaient prêts de se réconcilier avec leurs ennemis. A ces paroles, ils commencèrent à s’entre-regarder les uns les autres ; mais, comme je vis que personne ne venait, je fis semblant de me vouloir retirer et je cachais le crucifix, me plaignant de la dureté de leurs cœurs et leur disant qu’ils ne méritaient pas la grâce, ni la bénédiction que Notre-Seigneur leur offrait. Sur cela, un religieux de la réforme de Saint-François, s’étant levé, commença de crier : « O Niolo, O Niolo, tu veux donc être maudit de Dieu ! Tu ne veux pas recevoir la grâce qu’il t’envoie par le moyen de ces missionnaires, qui sont venus de si loin pour ton salut ! » Pendant que ce bon religieux proférait ces paroles et autres semblables, voilà qu’un curé, de qui le neveu avait été tué, et le meurtrier était présent à cette prédication, vient se prosterner en terre et demande à baiser le crucifix et en même temps dit à haute voix : « Qu’un tel s’approche (c’était le meurtrier de son neveu) et que je l’embrasse. » Ce qu’ayant fait, un autre prêtre en fit de même à l’égard de quelques-uns de ses ennemis qui étaient présents ; et ces deux furent suivis d’une grande multitude d’autres ; de façon que pendant l’espace d’une heure et demie, on ne vit autre chose que réconciliations et embrassements ; et pour une plus grande sûreté, les choses les plus importantes se mettaient par écrit, et le notaire en faisait un acte public.
« Le lendemain, qui fut le jour de la communion, il se fit une réconciliation générale, et le peuple, après avoir demandé pardon à Dieu, le demanda aussi à leurs curés, et les curés réciproquement au peuple, et le tout se passa avec beaucoup d’édification. Après quoi, je demandai s’il restait encore quelqu’un qui ne se fût point réconcilié avec ses ennemis ; et incontinent se leva un des curés, qui dit que oui, et commença d’en appeler plusieurs par leurs noms, lesquels, s’approchant, adorèrent le Très Saint Sacrement qui était exposé, et sans aucune résistance ni difficulté s’embrassèrent cordialement les uns les autres. O Seigneur, quelle édification à la terre et quelle joie au ciel de voir des pères et des mères, qui, pour l’amour de Dieu, pardonnaient la mort de leurs enfants ; les femmes, de leurs maris ; les enfants, de leurs pères ; les frères et les parents, de leurs plus proches ; et enfin de voir tant de personnes s’embrasser et pleurer sur leurs ennemis ! Dans les autres pays, c’est chose assez ordinaire de voir pleurer les pénitents aux pieds des confesseurs ; mais en Corse, c’est un petit miracle.
« Le lendemain de la communion, nous reçûmes lettre qu’il fallait nous rendre à la Bastide, où une galère envoyée exprès par le sénat de Gênes nous attendait. Nous tardâmes néanmoins encore deux jours, qui furent employés fort utilement à faire quelques accommodements qui restaient et le mardi se fit une prédication de la persévérance, où il y eut un si grand concours de peuple, qu’il fallut prêcher hors de l’église. Là se renouvelèrent les promesses et protestations de vouloir mener une vie vraiment chrétienne et y persévérer jusques à la mort ; et les curés promirent hautement d’enseigner le catéchisme et de se rendre plus soigneux de leur devoir.
« La pluie qui survint à la fin de la prédication nous empêcha de partir ce jour-là ; et le soir je m’en allai en un lieu distant d’une petite lieue, pour parler à deux personnes qui n’avaient point voulu assister à aucune prédication, de peur d’être obligés de pardonner à leurs ennemis qui avaient tué leur frère. Et toutefois ayant été priés par leur curé de suspendre au moins l’effet de leur vengeance jusqu’à ce qu’ils m’eussent parlé, ils le firent ; et il plût à Notre-Seigneur de leur toucher le cœur par sa grâce, en sorte qu’ils pardonnèrent la mort de ce frère. Et le mercredi matin, après les avoir confessés et communiés, nous partîmes tous ensemble et fûmes accompagnés de plusieurs ecclésiastiques et autres principaux du lieu, lesquels, en signe de réjouissance et pour une marque de leur reconnaissance pour les petits services que nous leur avions rendus, tirèrent quantité de coups de leurs fusils et autres armes à feu à notre embarquement. »
Qu’ajouter à cela ? Il importe peu que nous énumérions tous les établissements qu’ont fondés hors de France et jusqu’en Barbarie, à Madagascar, en Chine ou dans les Amériques, Vincent et ses successeurs. Nous savons maintenant l’essentiel : l’âme du plus ardent des saints de France avait embrasé celle de ses disciples et ceux-ci s’en allaient jetant des flammes et purifiant quiconque approchait d’eux.
Des prêtres zélés haranguant avec succès le pauvre peuple des campagnes et même celui des villes, on avait vu cela avant Vincent, on l’a vu depuis, on le verra encore. Tout le secret de ces apôtres de passage est dans la qualité de leur éloquence. Ce sont habituellement des hommes simples, un peu exaltés, et leur défaut est rarement celui que redoutait surtout Vincent : la rhétorique et les pompes oratoires. Mais le souci de frapper les esprits et d’agir sur les cœurs les conduit quelquefois à user de procédés un peu gros. Il existe, à l’usage de telles prédications tout un magasin d’anecdotes invraisemblables mais édifiantes, d’arguments impressionnants quoique fragiles, d’appels à diverses passions salutaires, y compris la peur. Les missionnaires qui usent de ces moyens et cependant opèrent des conversions sont portés à croire à l’excellence de la méthode ; et parce que ce sont des justes qui font de leur mieux, on scandaliserait peut-être en les critiquant ; nous les louerons donc, mais davantage celui qui, au XVIIe siècle, avait porté d’un seul coup à la perfection un art bien difficile. Vincent voulait aussi éveiller les intelligences aux vérités dont Dieu, en l’accueillant parmi ses prêtres, l’avait fait le messager. Mais parce que c’étaient des vérités toutes simples, quoique grandes et hautes entre toutes, sa méthode était de les exposer avec beaucoup de clarté, en usant des mots de la langue familière, comme on explique le catéchisme, ou l’histoire, ou les éléments de n’importe quelle science, à des enfants. Il pensait avec raison que les sophistes, les rhéteurs, les esprits forts et le diable même sont tout de suite démontés devant des raisons toutes nues. Si on les habille, la bataille commence autour des oripeaux et l’on n’en finit plus. Dans l’ordre du sentiment, il connaissait mieux que personne la nécessité d’ébranler les cœurs après avoir donné à l’esprit la nourriture essentielle ; mais il avait sa recette personnelle pour émouvoir. C’était toujours la même, et il avait pu la passer à ses prêtres de la Mission. Il parlait de Dieu, de Dieu seul, de Dieu toujours. Ce sujet magnifique, il le traitait avec piété, mais une piété si fervente que son amour pour le Maître adorable, sa charité pour le misérable troupeau sous la houlette divine, il les communiquait à tous ceux qui entendaient sa voix si honnête, et voyaient la lumière de son visage, le sourire de ses lèvres, la tendresse de son regard, les grands gestes de ses mains compatissantes.
La piété, voilà son beau secret. Il a passé sa vie à la recommander à ses prêtres ; il a compté sur elle seule pour régénérer le peuple des campagnes auquel il s’adressait, pour rendre aussi le clergé à ses devoirs.
Méthode souveraine, mais à condition qu’on ait du génie. Il est très vrai que le génie est une longue patience ; car beaucoup d’hommes seraient intelligents, mais ils sont frivoles. Vincent, comme tous les saints, a aimé Dieu avec un entêtement génial. Il a répété pendant cinquante ans les mêmes choses splendides et touchantes. Il se disait un pauvre radoteur et c’est de cette humilité qu’était faite, il le savait bien, sa grandeur.
Pour mettre à la chaleur du sien le cœur de ses prêtres, il a fait jusqu’à sa mort une incroyable dépense d’énergie, de talent et d’amour. Il faudrait lire, l’un après l’autre, tous ses entretiens à ses missionnaires ; on en a déjà trouvé ici, on en trouvera dans la suite de ce livre, quelques beaux passages, mais ce sont des étincelles çà et là, quand il s’agit d’un torrent de feu. Pour clore ce long chapitre, voici un texte très court et fort simple. Je le choisis à dessein parce que, suivant une expression chère à Vincent, il est sans faste ; mais quel charme et comme ils étaient heureux, ceux qui, de sa bouche, ont entendu ces paroles caressantes et si sages : « Vous souvient-il de cette belle lecture de table qu’on nous fit hier ? Elle nous disait que Dieu cache aux humbles les trésors des grâces qu’il a mises en eux. Et ces jours passés, un d’entre nous me demandait ce que c’était que la simplicité. Il ne connaît pas cette vertu, et cependant il la possède ; il ne croit pas l’avoir, et c’est néanmoins une âme des plus candides de la compagnie… S’il plaisait à Dieu nous rendre bien intérieurs et recueillis, nous pourrions espérer que Dieu se servirait de nous, tout chétifs que nous sommes, pour faire quelque bien, non seulement à l’égard du peuple, mais encore et principalement à l’égard des ecclésiastiques. Quand vous ne diriez mot, si vous êtes bien occupés de Dieu, vous toucherez les cœurs de votre seule présence. MM. les abbés de Chandenier et ces autres messieurs qui viennent de faire la mission à Metz en Lorraine avec grande bénédiction, allaient deux à deux, en surplis, du logis à l’église et de l’église au logis, sans dire mot, et avec une si grande récollection que ceux qui les voyaient admiraient leur modestie, n’en ayant jamais vu de pareille. Leur modestie donc était une prédication muette, mais si efficace qu’elle a peut-être autant et plus contribué, à ce qu’on m’a dit, au succès de la mission, que tout le reste. Les serviteurs de Dieu ont des espèces qui les distinguent des hommes charnels : c’est une certaine composition extérieure, humble, recolligée et dévote, qui procède de la grâce qu’ils ont au-dedans, laquelle porte ses opérations en l’âme de ceux qui les considèrent. Il y a des personnes céans si remplies de Dieu, que je ne les regarde jamais sans en être touché. Les peintres, dans les images des saints, nous les représentent environnés de rayons ; c’est que les justes qui vivent saintement sur la terre répandent une certaine lumière au dehors, qui n’est propre qu’à eux. »
N’est-ce point charmant ? Un autre jour, il a dit mieux encore. Il parlait d’un frère qui venait de mourir et dont chacun pensait grand bien. La cloche étant près de sonner, il dut abréger. « Ah ! s’écria-t-il, si les vertus pouvaient se voir comme on voit les plantes qui poussent de la terre ! »
Ne soyons pas surpris que, l’entendant parler ainsi tous les jours, ses missionnaires aient cultivé de belles vertus dans leurs âmes, pour lui donner la joie de les regarder pousser.