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La souris japonaise

I (continued 2)

Reading edition

Ma mère se redressa, du milieu de ses coussins, et s’empara d’un flacon qu’elle porta à ses narines.

— Oui, je sais, fit-elle laconiquement.

Je me jetai à genoux devant la chaise longue. Je saisis un des plis du peignoir qui embaumait la lavande et je me cachai le visage, le cœur battant à rompre. Là, était mon salut. Elle savait.

— Maman, balbutiai-je retenant mes sanglots, je ne peux pas, je ne veux pas épouser ce monstre. Plaidez ma cause auprès de mon père, car elle l’a odieusement trompé en m’attribuant une paternité… de fantaisie. Je suis même persuadé qu’elle n’est pas enceinte et qu’elle abuse de la… naïveté de mon père. Il est toujours dans des histoires criminelles et il a tellement la coutume de voir les coupables… où ils ne sont pas.

— Non, votre père est absolument certain de la culpabilité de cette fille.

Ma mère disait : cette fille. Il me semblait, de plus en plus, que le ciel de ses yeux lointains s’ouvrait pour moi.

— Maman, ma chère maman, ma belle maman que j’aime ! Il faut que je vous dise tout parce que je suis un bien vilain petit garçon. Je ne veux pas surprendre votre estime, ce ne serait pas loyal. Cette fille et moi… Ah ! maman ne me regardez pas, nous avons joué à des jeux… des jeux inconvenants. Que voulez-vous, je n’aurais jamais osé vous salir l’imagination en vous avertissant de ces choses que vous ne pouviez pas deviner, vous, si bien élevée, si sage. Ma pauvre maman, c’est à ce piège-là que je suis pris… est-ce que vous me comprenez ?

— Oui, je crois. Et vous vous rencontrez deux en présence du même enfant sans savoir lequel des deux doit être le père.

— Si, maman. Je sais très bien. Ce n’est pas moi. C’est l’autre !

Ma mère eut un geste effrayé. Elle leva son bras blanc qui sortit tout entier de la manche large de son peignoir.

— Dieu seul peut connaître tous les secrets de la nature, Henri.

— Puisque vous ne me mettez pas à la porte, maman, il faut que vous ayez le courage de m’écouter encore…

En me redressant pour chercher ses yeux, je fus effaré de constater leur profondeur. C’était le néant, un ciel tout entier, vide ! Elle avait l’air à la fois si douloureusement meurtrie et si absolument en dehors de la question que je fus transporté d’une admiration qui confinait à l’horreur. Non seulement elle ne comprenait pas, mais j’avais la certitude qu’elle ne comprendrait jamais.

— Maman, murmurai-je, promenant machinalement mes lèvres brûlantes de fièvre sur ses ongles polis, dois-je continuer ?

— Non, Henri, parce que toutes les explications ne peuvent empêcher le fait brutal : Lucienne est enceinte et a le droit d’exiger qu’on lui rende l’honneur qu’elle a perdu.

— Pourquoi, alors, moi et pas l’autre ?

— Parce que l’autre est déjà marié.

— Alors, vous le connaissez, l’autre ?

— Oui.

Il y eut un silence de mort.

Cette fois nous nous regardions en communiant dans la même horreur, dans le même dégoût de toute l’humanité.

— Maman, je ne peux cependant pas accepter la responsabilité de ce qu’il m’est impossible d’avoir créé il y a trois mois, quand mes relations avec ma cousine ont cessé depuis un an. Est-ce que je vous mentirais, à vous que je vois si épouvantée de ce que je vous explique ? Sur votre honneur à vous, maman, et je n’ai rien de plus cher en ce moment même, je vous jure que je dis la vérité.

Ma mère était retombée sur ses coussins comme une morte. Elle était évanouie, pâle, si terriblement privée de toute apparence de la vie qu’elle m’affola et je bondis vers un timbre.

— Clara, dis-je à voix basse, ma mère vient de s’évanouir, je ne sais pas comment m’y prendre pour la soigner.

— Ah ! monsieur Henri, ce n’est pas gentil à vous de lui augmenter son chagrin. Madame est malheureuse depuis si longtemps !… Voilà que ça déborde.

Pendant que la bonne la frictionnait et lui jetait des gouttes d’eau sur le visage, moi, je mordais mon mouchoir pour ne pas pleurer. Je ne pensais même plus à Armand de Sembleuse. Je ne trouvais aucune issue à l’impasse dans laquelle nous nous rencontrions face à face, ma pauvre mère et moi. Or, une chose me permettait de respirer un peu : ce n’était pas moi, ni mes confidences, qui l’avais mise dans cet état, cela j’en demeurais certain. Alors, quoi ?

Clara se retira sur les pointes en me faisant signe qu’il ne serait pas nécessaire de mentionner son intervention.

— Henri ! soupira ma mère en ouvrant les yeux et en me tendant les mains, aide-moi à me lever. Je ne suis pas bien du tout. N’appelle personne. Je désire marcher un peu et… réfléchir à ce que tu viens de m’apprendre. Je te crois incapable de me mentir.

Elle s’appuya sur mon épaule et se fit pesante, s’abandonnant à ma seule force.

— Tu n’es déjà pas si bien portant, mon pauvre petit. Vois-tu, nous deux, nous ne sommes pas du tout faits pour ces sortes d’aventures. Nous ne comprendrons jamais rien à leurs passions. Enfin, c’est ainsi. Il faut sortir de là. Ta cousine nous menace d’un scandale qui me tuera si on le laisse éclater. Veux-tu lire sa dernière lettre ?

Elle fouilla dans un tiroir et me donna un papier. Je lus ceci :

« Ma chère tante,

« Tout ce qui s’est passé est de votre faute. Vous ne m’avez jamais aimée que pour ma fortune que vous désiriez donner à votre fils. S’il ne m’épouse pas, je dirai tout. Et on verra qui de moi ou de la famille respectable a raison.

Lucienne. »

— Ma chère maman, il faut vous moquer de cette atrocité-là, parce que le scandale dont elle vous menace ne peut atteindre qu’un garçon de vingt et un ans. Si Lucienne était pauvre, ce serait beaucoup plus délicat mais elle est riche, plus riche que nous… donc, elle n’est pas très à plaindre. Quant au monsieur marié faisant partie de nos relations, je m’en charge. Ce ne serait pas la peine de savoir tirer l’épée grâce à mon précepteur si je n’en venais pas à bout. Dites-moi le nom du personnage, on s’expliquera correctement. Je n’ai pas envie de crier sa paternité sur les toits, pas plus, je pense, que je n’ai envie de l’endosser. Et même si on me l’attribuait, tant pis ! Je serai le mauvais sujet, le séducteur tant qu’on voudra. Qu’est-ce que ça peut te faire ma petite maman jolie, puisque tu sais que je ne te mens pas ?

Je la serrai dans mes bras. Je constatai, malgré moi, que son corps était plus souple et plus léger que celui de ma cousine. Cette femme-là ne vivait plus que par l’effort constant d’une volonté de fer, une miraculeuse volonté d’orgueil. Je me sentais si proche d’elle, si sincèrement son fils que je lui dis en l’embrassant furieusement, ivre d’une soudaine colère passionnée :

— On est nous deux, maman, contre le monstre. Il a pu me salir. Il ne vous salira pas parce que je vous défendrai, entendez-vous ! Allons ! Dis-moi son nom… et je te jure bien que ce n’est pas la jalousie qui me pousse à te le demander. Quant à Lucienne, elle ne m’épousera pas… ce sera sa punition. Maman ? Maman ! Qu’avez-vous ? Ah ! vos yeux, vos yeux qui deviennent noirs.

Je glissai à genoux devant elle entourant ses jambes tremblantes de mes bras ; je la tenais ainsi comme une grande poupée qui va s’abattre parce qu’elle n’a plus aucun ressort pour lui donner l’allure mondaine de la belle dame en visite.

— Henri, souffla-t-elle, regardant le tapis comme on regarde le fond d’un trou, d’une crevasse où l’on va glisser, Henri, cet homme-là, c’est ton père.

J’eus la respiration coupée, puis j’éclatai d’un rire nerveux qui ne se calma que par un frisson d’agonie.

Nous nous taisions, moi couché à ses pieds, elle renversée sur sa chaise longue. Je me souviens que j’entendais mon cœur battre comme on entend le balancier d’une horloge. Je ne pensais plus. Ce fut elle qui revint à la vie normale en me disant :

— Il va falloir paraître au déjeuner où il y aura l’abbé de Sembleuse et peut-être le secrétaire du tribunal. Henri, je dois finir ma toilette. Va-t’en !

— Que m’ordonnez-vous, mère ?

— Je ne t’ordonne rien.

— Voulez-vous que j’aille étrangler Lucienne ?

— Un crime n’efface pas un crime.

— Est-ce vous, ou mon père, qui désirez me voir l’épouser, c’est-à-dire effacer toute possibilité de scandale ?

— Quand j’ai su, quand elle m’a dit que vous étiez tous les deux coupables, j’ai inspiré à ton père l’idée d’une union qui ne peut guère être heureuse mais qui, en effet, effacerait tout. Elle avait prévu, d’ailleurs, ton refus, puisqu’elle aurait alors exigé que ton père divorçât. Le pauvre homme a été entraîné par une fille experte, dépravée toute jeune et qui ne recule devant aucun moyen. C’est un peu ton œuvre, Henri, ce monstre-là.

— Mon père vous a-t-il avoué…

— Oui, je l’ai vu pleurer de honte à la place même où tu pleures. Ce sont les plus forts qui sont souvent les plus faibles, qui résistent le moins.

Je me relevai lentement.

— Je ne pleure pas, maman, je ne pleurerai plus jamais, quoique je ne tienne pas à passer pour le plus fort. Je m’incline devant votre affreux chagrin, car vous aimez toujours mon père.

Je pris sa main glacée et je la baisai froidement. Il ne pouvait plus y avoir entre nous aucun contact nous vivifiant. Nous avions vécu la seule minute de passion filiale ou maternelle que nous devions vivre et elle suffisait pour une éternité de douleurs.

— Puis-je obtenir l’adresse nouvelle de ma cousine, maman ? Mon père me l’a refusée.

— Que prétends-tu faire ? Une scène ? C’est si dangereux… et dans son état tout est à craindre, Henri ! Voici cette adresse.

— J’irai, accompagné par Armand de Sembleuse qui a été, une fois, son confesseur et j’obéirai à mon père, je demanderai, aussi correctement qu’il me sera possible de le faire, la main du monstre. Seulement je quitterai cette maison pour toujours dès le soir de mes noces. Adieu, maman, ne paraissez pas à ce déjeuner, vous avez les yeux très rouges.

J’eus le courage de sortir sans même entendre ses remerciements éperdus. J’éprouvais, pour elle, comme le vertige d’une chute.

… Armand de Sembleuse m’attendait, au fond du jardin, devant une haute muraille tapissée de lierre noir.

— Tu comprends, lui disais-je allant et venant comme un animal en cage qui cherche une issue, je suis en face de ce mur et il faut que je passe… ou que je me brise. Tu vas venir avec moi pour m’empêcher de la tuer. Est-ce que tu te doutais de cela, toi, l’autre monstre ? Toi qui t’accuses de me pervertir ?

Il me buvait des yeux, les bras croisés. Il eut une pensée grotesque :

— Et si je disais que l’enfant est du cocher de la maison, que je l’ai vu, car, ça aussi, c’est le possible.

— Nous serions simplement trois et ça n’empêcherait rien, répliquai-je avec un rire sec. C’est très drôle, cette histoire et la famille est, décidément, une bien belle invention ! Je suis dans le piège et il me faut y rester, sinon ma mère en mourra.

— Je t’accompagnerai, soit, Henri. Je crois que je deviens fou.

Le déjeuner eut lieu très naturellement. Mon père avait l’air préoccupé et moi j’exagérais ma gaieté, une gaieté infernale, m’étourdissant à relancer Armand sur le terrain d’une controverse religieuse qui ne nous intéressait pas. Maman écoutait, impassible, poudrée, fardée légèrement, souriante et prenant soin du secrétaire du tribunal qui, gras et sot, tonnait contre un article d’une feuille locale, que personne, du reste, n’avait lu.

Vers trois heures, l’heure des visites en province, je commandai le coupé. Je cherchai des gants assortis à mon costume gris, le dernier. Armand, dans ma chambre, me tendait des gants blancs qu’il avait gardés d’une soirée parisienne.

— Non, pas ceux-là ! des gris perle, je ne veux pas de ceux-là ! criai-je comme quelqu’un qu’on égorge.

— Henri, supplia-t-il, laisse-moi monter ce calvaire, je ferai ce qu’il faudra, mais tu ne peux pas te mettre à la merci de cette femme ? Réfléchis ? C’est épouvantable.

— C’est digne de moi ! râlai-je. N’est-ce pas moi qui l’ai dépravée… Ah ! qui donc m’achèvera ? Armand, souviens-toi de la nuit de Venise. Pourquoi sommes-nous revenus ?

Dans le coupé, je me mis à lui parler très bas, le brûlant de mon souffle.

— Tu prieras pour moi le jour de la cérémonie, hein ? J’épouse la jeune fille innocente et je suis même sûr d’avoir des enfants. De toute la liberté de ma jeunesse il me restera le souvenir de notre voyage. A peine quelques mois de pleine beauté. Ensuite, lié pour toute une existence à cette créature qui ne divorcera pas et ne me trompera pas ! J’aurai beau ne pas la toucher, elle sera ma femme. On le saura, je le saurai… et qu’inventera-t-elle de plus pour me river à ma chaîne, dis ? Armand, ta mission auprès de moi se termine à ce mariage. Où nous retrouverons-nous ? Est-ce que mon cœur ne va pas enfin se briser dans ce dernier combat avec mon orgueil ? Il fallait briser ma mère… Je suis un lâche, je n’ai pas pu…

— Henri, mon Henri bien-aimé, tu as fait très noblement ton devoir. Je t’admire et je te supplie de ne pas t’exaspérer. Il est encore temps. Veux-tu que je m’efforce de la fléchir, de lui inspirer le renoncement ? Je vais donner l’ordre de retourner. Tu m’attendras. Mon Dieu !…

Je me mordais les poings et il fut obligé de m’arracher les lambeaux de mes gants que je mangeais.

Le coupé s’arrêta devant une petite maison basse du bout de la ville. Il y avait une grille et un jardin derrière, tout ruché de buis. Une religieuse arriva, pleine de déférence pour ce prêtre mondain qu’on appelait M. l’abbé de Sembleuse en y mettant le ton du respect, malgré sa jeunesse : « Il est si beau, prétendaient les vieilles dévotes, qu’il n’a pas l’air en vrai ! »

Puis, la religieuse rougit jusqu’à la coiffe en apprenant qu’elle recevait un fils de famille qui venait demander une riche héritière en mariage. Aucune substitution de démarches ne restait possible. Nous devenions des gens très bien. Quant au père noble…

— Mon père n’est pas venu lui-même, Lucienne, parce qu’il a pensé que nous suffirions tous les trois pour fixer des dates.

La porte se referma et la scène changea. Je cessai de sourire.

Ma cousine était vêtue, de nouveau, en pensionnaire, robe sombre et coiffure chaste. Elle avait les traits tirés, la taille un peu alourdie, les cernures de ses yeux très accusées.

— Vous consentez ? fit-elle, debout, très maîtresse d’elle-même, sans daigner jeter un regard à mon précepteur.

— Madame, lui répondis-je tranquillement, je consens à vous offrir mon nom et ma liberté en échange de la vie de ma mère, voilà tout. Maintenant, écoutez-moi bien et ne revenons jamais là-dessus. Nous quitterons la maison de mes parents dès le mariage célébré. En outre, je ne serai jamais ni votre amant ni votre mari. Je suis un anormal, incapable d’aimer une femme et vous savez pourquoi. Vous êtes même la seule à l’avoir deviné. A ces conditions, nous nous entendrons le mieux du monde. On peut, je crois, vivre en bonne intelligence quand on est deux monstres de pareille envergure. J’appartiens à qui vous savez et je fais le serment devant lui de me conduire vis-à-vis de vous comme tout homme doit le faire avec la… femme de son père. Moi je n’ai pas encore le goût de l’inceste ! Notre notaire vous signifiera mes volontés au sujet de votre fortune. Je désire me marier sous le régime de la séparation de corps et de biens. Maintenant j’espère que votre enfant sera beau. Ne l’ayant pas fait, je serai peut-être capable de l’élever mieux que je ne l’ai été moi-même, surtout s’il me ressemble, ce à quoi je m’attends. (Puis je me tournai vers Armand qui avait fermé les yeux comme frappé au visage par mes paroles.) Viens-tu, Armand, la messe est dite !

Ce tutoiement qu’elle n’avait encore jamais surpris entre nous, lui fit l’effet d’une gifle. Elle poussa un cri sourd, voulut se précipiter sur ce prêtre immobile et muet, le mauvais ange, mais il ouvrit les yeux… elle recula.

Il n’avait pas proféré une syllabe.

Nous sortîmes. Il me tenait par un bras, redoutant de me voir tomber.

— Je t’ai un peu compromis, mon pauvre Armand, murmurai-je une fois dans le coupé. Me le pardonnes-tu ?

— Ne t’ai-je pas tout pardonné… depuis la nuit de Venise, dit-il en me regardant comme s’il était encore là-bas, au balcon de ce vieux palais, devant la mort du soleil, de notre soleil !

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