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La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5

TOME IX (continued 3)

Reading edition

Salvato comprit que c'était le moment. Il écarta du coude le second pénitent qui était à sa gauche, renversa le soldat qui faisait la file à sa hauteur, et en criant: «Gare les buffles!» et, comme s'il cherchait seulement à fuir le danger, il bondit sur les marches de l'église, et s'appuya à la porte, qu'il frappa du talon.

La porte s'ouvrit, comme, dans une féerie bien machinée, s'ouvre une trappe anglaise, et, avant que l'on eût eu le temps de voir par où il avait disparu, elle se referma sur lui.

Michele avait voulu suivre Salvato; mais un bras de fer l'avait arrêté. C'était celui du vieux pêcheur Basso Tomeo, le père d'Assunta.

XCV COMMENT ON MOURAIT À NAPLES EN 1799

Quatre hommes armés jusqu'aux dents attendaient Salvato dans l'intérieur de l'église.

L'un d'eux lui ouvrit les bras. Salvato se jeta sur son coeur en criant:

--Mon père!

--Et maintenant, dit celui-ci, pas un instant à perdre! Viens! viens!

--Mais fit Salvato résistant, ne pouvons-nous pas sauver mes compagnons?

--N'y songeons même pas, dit Joseph Palmieri, ne songeons qu'à Luisa.

--Ah! oui, s'écria Salvato. Luisa! sauvons Luisa!

D'ailleurs, Salvato eût voulu résister, que la chose lui eût été impossible: au bruit des crosses de fusil contre la porte de l'église, Joseph Palmieri entraînait, avec la force d'un géant, son fils vers la sortie qui donne dans la rue des Chiarettieri-al-Pendino.

A cette sortie, quatre chevaux tout sellés, ayant chacun une carabine à l'arçon, attendaient leurs cavaliers, guidés par deux paysans des Abruzzes.

--Voici mon cheval, dit Joseph Palmieri en sautant en selle; et voilà le tien, ajouta-t-il en montrant un second cheval à son fils.

Salvato était, lui aussi, en selle avant que son père eût achevé la phrase.

--Suis-moi! lui cria Joseph.

Et il s'élança le premier par le largo del Elmo, par le vico Grande, par la strada Egiziaca à Forcella.

Salvato le suivit; les deux autres hommes galopèrent derrière Salvato.

Cinq minutes après, ils sortaient de Naples par la porte de Nola, prenaient la route de Saint-Corme, se jetaient à gauche par un sentier à travers les marais, gagnaient au-dessus de Capodichino la route de Casoria, laissaient Sant'Antonio à leur gauche, Acerra à leur droite, et, distançant, grâce à l'excellence de leurs chevaux, les deux hommes qui leur servaient d'escorte, ils s'enfonçaient dans la vallée des Fourches-Caudines.

Maintenant, pour ceux de nos lecteurs qui veulent l'explication de tout, nous donnerons cette explication en deux mots.

Joseph Palmieri, dans un court voyage qu'il avait fait à Molise, avait trouvé une douzaine d'hommes dévoués, qu'il avait ramenés avec lui à Naples.

Un de ses anciens amis, agrégé à la corporation des bianchi, s'était chargé, sous le prétexte d'assister Salvato comme pénitent, de faire savoir au condamné ce qui se tramait pour son salut.

Un des paysans de Joseph Palmieri avait barré la rue avec une charrette de bois.

L'autre attendait le passage du cortége avec une charrette attelée de deux buffles, tenant presque toute la largeur de la rue.

Le cortége, passé, le paysan avait laissé tomber dans l'oreille de chacun du ses buffles un morceau d'amadou allumé.

Les buffles étaient entrés en fureur et s'étaient élancés en mugissant dans la rue, renversant tout ce qu'ils rencontraient devant eux.

De là le désordre dont Salvato avait profité.

Ce désordre ne s'était point calmé à la disparition de Salvato.

Nous avons dit que Michele avait été tenté de suivre celui-ci, mais avait été arrêté par le vieux pêcheur Basso Tomeo, qui avait juré de le disputer au bourreau.

Et, en effet, une lutte s'était établie non-seulement entre les lazzaroni, qui voulaient mettre Michele en pièces, attendu qu'il avait déshonoré leur respectable corps en portant l'uniforme français, mais encore entre eux et Michele, qui, à tout prendre, aimait encore mieux être pendu que mis en pièces.

Les soldats de l'escorte étaient venus en aide à Michele et étaient parvenus à le tirer des mains de ses anciens camarades, mais dans un déplorable état.

Les lazzaroni ont la main leste, et il avaient eu le temps d'allonger à Michele deux ou trois coups de couteau.

Il en résulta que, comme le pauvre diable ne pouvait plus marcher, on s'empara de la charrette qui barrait la rue pour lui faire faire le reste du chemin.

Quant à Salvato, on s'était bien aperçu de sa fuite, puisque cette fuite avait été hâtée par les coups de crosse de fusil donnés par les soldats dans la porte de l'église; mais cette porte était trop solide pour être enfoncée: il fallait faire le tour de l'église et même de la rue par la strada del Pendino. On le fit, mais cela dura un quart d'heure, et, quand on arriva à la sortie de l'église, Salvato était hors de Naples, et, par conséquent, hors de danger.

Aucun des autres condamnés n'avait fait le moindre mouvement pour fuir.

Salvato disparu, Michele couché dans sa charrette, le cortége funèbre reprit donc sa marche vers le lieu de l'exécution, c'est-à-dire vers la place du Vieux-Marché.

Mais, pour donner plus grande satisfaction au peuple, on lui fit faire un grand détour par la rue Francesca, de manière à le faire déboucher sur le quai.

Les lazzaroni avaient reconnu Éléonor Pimentel, et, en dansant aux deux côtés du cortége, qu'ils accompagnaient avec des huées et des gestes obscènes, ils chantaient:

La signora Dianora, Che cantava neoppa lo triato, Mo alballa muzzo a lo mercato. Viva, viva lo papa santo, Che a marmato i cannoncini, Per dustruggere i giacobini! Viva la força e maestro Donato! Sant'Antonio sia lodato!

Ce qui voulait dire:

La signora Dianora, Qui chantait sur le théâtre, Maintenant danse au milieu du marché. Vive, vive le saint pape, Qui a envoyé de petits canons Pour détruire les jacobins! Vive la potence et maître Donato! Et que saint Antoine soit loué!

Ce fut au milieu de ces cris, de ces huées, de ces bouffonneries, de ces insultes, que les condamnés débouchèrent sur le quai, suivirent la strada Nuova, et atteignirent la rue des Soupirs-de-l'Abîme, d'où ils aperçurent les instruments du supplice, dressés au centre du Vieux-Marché.

Il y avait six gibets et un échafaud.

Un des gibets s'élevait au-dessus des autres à la hauteur de dix pieds.

Une pensée obscène l'avait fait dresser pour Éléonor Pimentel.

Comme on le voit, le roi de Naples était plein d'attention pour ses bons lazzaroni.

Au coin du vico della Conciaria, un homme, hideux de mutilation, avec une balafre lui fendant le visage en deux et lui crevant un oeil, avec une main dont les doigts étaient coupés, avec une jambe de bois par laquelle il avait remplacé sa jambe brisée, attendait le cortége, au-devant duquel sa faiblesse ne lui avait pas permis d'aller.

C'était le beccaïo.

Il avait appris le jugement et la condamnation de Salvato et avait fait un effort, tout mal guéri qu'il était, pour avoir le plaisir de le voir pendre.

--Où est-il, le jacobin? où est-il, le misérable? où est-il, le brigand? s'écria-t-il en essayant de franchir la haie des soldats.

Michele reconnut sa voix, et, tout mourant qu'il était, il se souleva dans sa charrette, et, avec un éclat de rire:

--Si c'est pour voir pendre le général Salvato que tu t'es dérangé, beccaïo, tu as perdu ta peine: il est sauvé!

--Sauvé? s'écria le beccaïo; sauvé? Impossible!

--Demande plutôt à ces messieurs, et vois la longue mine qu'ils font. Mais il y a encore une chance: c'est que tu te mettes à courir après lui. Tu as de bonnes jambes, tu le rattraperas.

Le beccaïo poussa un hurlement de rage: une fois encore, sa vengeance lui échappait.

--Place! crièrent les soldats en le repoussant à coups de crosse.

Et le cortège passa.

On arriva au pied des gibets. Là, un huissier attendait les condamnés pour leur lire la sentence.

La sentence fut lue au milieu des rires, des huées, des insultes et des chants.

La sentence lue, le bourreau s'avança vers le groupe des condamnés.

On n'avait point fixé l'ordre dans lequel les patients devaient être exécutés.

En voyant venir à eux le bourreau, Cirillo et Manthonnet firent un pas en avant.

--Lequel des deux dois-je pendre le premier? demanda maître Donato.

Manthonnet se baissa, ramassa deux pailles d'inégale grandeur et donna le choix à Cirillo.

Cirillo tira la plus longue.

--J'ai gagné, dit Manthonnet.

Et il se livra à maître Donato.

La corde au cou, il cria:

--O peuple, qui aujourd'hui nous insultes, un jour, tu vengeras ceux qui sont morts pour la patrie!

Maître Donato le poussa hors de l'échelle, et son corps se balança dans le vide.

C'était le tour de Cirillo.

Il essaya, une fois monté sur l'échelle, de prononcer quelques paroles; mais le bourreau ne lui en laissa pas le temps, et, aux acclamations des lazzaroni, son corps se balança près de celui de Manthonnet.

Éléonor Pimentel s'avança.

--Ce n'est pas encore ton tour, lui dit brutalement le bourreau.

Elle fit un pas arrière et vit que l'on apportait Michele.

Mais, au pied de la potence, celui-ci dit:

--Laissez-moi essayer de monter tout seul à l'échelle, mes amis, ou sinon, on croira que c'est la peur qui m'ôte la force, et non mes blessures.

Et, sans être soutenu, il monta les degrés de l'échelle jusqu'à ce que maître Donato lui eût dit:

--Assez!

Alors, il s'arrêta, et, comme il avait la corde passée d'avance autour du cou, le bourreau n'eut qu'un coup de genou à lui donner pour en finir avec lui.

Au moment où il fut lancé dans le vide, il murmura le nom de «Nanno!...» Le reste de la phrase, si, toutefois, il y avait une phrase, fut étranglé par le noeud coulant.

Chacune de ces exécutions était saluée par des hourras frénétiques et des cris furieux.

Mais l'exécution que l'on attendait avec la plus grande impatience, c'était évidemment celle d'Éléonor Pimentel.

Son tour était enfin arrivé; car maître Donato devait en finir avec les gibets avant de passer à la guillotine.

L'huissier dit quelques mots tout bas à maître Donato, qui s'approcha d'Éléonor.

L'héroïne avait repris son calme, un instant troublé par la vue de cette potence plus haute que les autres, vue qui avait, non pas brisé son courage, mais alarmé sa pudeur.

--Madame, lui dit le bourreau d'un autre ton que celui dont il venait de lui parler cinq minutes auparavant, je suis chargé de vous dire que, si vous demandez la vie, il vous sera accordé un sursis pendant lequel votre requête sera envoyée au roi Ferdinand, qui peut-être, dans sa clémence, daignera y faire droit.

--Demandez la vie! demandez la vie! répétèrent autour d'elle les pénitents qui l'avaient assistée, elle et ses compagnons.

Elle sourit à cette marque de sympathie.

--Et, si je demande autre chose que la vie, me l'accordera-t-on?

--Peut-être, répliqua maître Donato.

--En ce cas, dit-elle, donnez-moi un caleçon.

--Bravo! cria Hector Caraffa, une Spartiate n'eût pas mieux dit!

Le bourreau regarda l'huissier; on avait espéré une lâcheté de la femme: on avait tiré une sublime réponse de l'héroïne.

L'huissier fit un signe.

Maître Donato laissa tomber sa main immonde sur l'épaule nue de Léonora et l'attira vers le gibet le plus élevé.

Arrivée au pied de la potence, elle en mesura des yeux la hauteur.

Puis, se tournant vers le cercle de spectateurs qui enveloppait de tous côtés l'instrument du supplice:

--Au nom de la pudeur, dit-elle, n'y a-t-il pas quelque mère de famille qui me donne un moyen d'échapper à cette infamie?

Une femme lui jeta l'épingle d'argent avec laquelle elle attachait ses cheveux.

Léonora poussa un cri de joie, et, à la hauteur du genou, à l'aide de cette épingle d'argent, attachant l'un à l'autre le devant et le derrière de sa robe, elle improvisa le caleçon qu'elle avait inutilement demandé.

Puis elle gravit d'un pied ferme les degrés de l'échelle en disant les quatre premiers vers de la Marseillaise napolitaine, qu'elle avait chantée, le jour où l'on apprit la chute d'Altamura, sur le théâtre Saint-Charles.

Avant que le quatrième vers fût achevé, cette âme héroïque était remontée au ciel.

Les gibets étaient remplis, moins un: c'était celui qui était destiné à Salvato. Il ne restait plus personne à pendre, mais il restait quelqu'un à guillotiner.

C'était le comte de Ruvo.

--Enfin, dit-il lorsqu'il vit que maître Donato et ses aides en avaient fini avec le dernier cadavre, j'espère que c'est à mon tour, hein?

--Oh! sois tranquille, dit maître Donato, je ne te ferai pas attendre.

--Ah! ah! il paraît que, si je demande une faveur, cette faveur ne me sera pas accordée?

--Qui sait? demande toujours.

--Eh bien, je désire être guillotiné à l'envers, afin de voir tomber le fer qui me tranchera la gorge.

Maître Donato regarda l'huissier: l'huissier fit signe qu'il ne voyait aucun empêchement à l'accomplissement de ce désir.

--Il sera fait comme tu le veux, répondit le bourreau.

Alors, Hector Caraffa monta lestement les degrés de l'échafaud, et, arrivé sur la plate-forme, il se coucha de lui-même sur la planche, le dos à terre, la face au ciel.

On le lia ainsi; puis on le poussa sous le couperet.

Et, comme le bourreau, étonné peut-être de cet indomptable courage, tardait un instant à remplir son terrible office:

--Taglia dunque, per Dio! lui cria le patient. (Coupe donc, pardieu!)

Et, sur cet ordre, le fatal couperet tomba et la tête d'Hector Caraffa roula sur l'échafaud.

Détournons les yeux de ce hideux champ de carnage que l'on appelle Naples, et reportons-les sur un autre point du royaume.

XCVI LA GOELETTE the Runner

Trois mois s'étaient écoulés depuis les événements que nous venons de raconter. Beaucoup de choses étaient changées à Naples, qu'avait abandonnée la flotte anglaise, et d'où le cardinal Ruffo était parti après avoir licencié son armée et résigné ses pouvoirs pour aller à Venise, comme simple cardinal, donner, au conclave, un successeur à Pie VI.

Un des principaux changements avait été la nomination du prince de Cassero-Statella comme vice-roi de Naples, et celle du marquis Malaspina comme sous-secrétaire intime.

La restauration du roi Ferdinand étant désormais assurée, les récompenses furent distribuées.

Il était impossible de faire pour Nelson plus que l'on n'avait fait: il avait l'épée de Philippe V, il était duc de Bronte, il avait de son duché soixante-quinze mille livres de rente.

Le cardinal Ruffo eut une rente viagère de quinze mille ducats (soixante-cinq mille francs), à prendre sur le revenu de San-Georgia la Malara, fief du prince de la Riccia, passé au gouvernement par défaut d'héritiers.

Le duc de Baranello, frère aîné du cardinal, eut l'abbaye de Sainte-Sophie de Bénévent, une des plus riches du royaume.

François Ruffo, que son frère avait nommé inspecteur de la guerre,--le même que nous avons vu envoyer à la cour de Palerme par Nelson, moitié comme messager, moitié comme otage,--eut une pension viagère de trois mille ducats.

Le général Micheroux fut fait maréchal et eut un poste de confiance dans la diplomatie.

De Cesare, le faux duc de Calabre, eut trois mille ducats de rente, et fut fait général.

Fra-Diavolo fut fait colonel et nommé duc de Cassano.

Enfin, Pronio, Mammone et Sciarpa furent nommés colonels et barons, avec des pensions et des terres, et furent décorés de l'ordre de Saint-Georges Constantinien.

En outre pour récompenser les services nouveaux, on créa un nouvel ordre qui reçut le nom d'ordre de Saint-Ferdinand et du Mérite, avec cette légende: Fidei et Merito.

Nelson en fut le premier dignitaire: en sa qualité d'hérétique, on ne pouvait lui donner l'ordre de Saint-Janvier, le premier de l'État.

Enfin, après avoir récompensé tout le monde, Ferdinand pensa qu'il était juste qu'il se récompensât lui-même.

Il fit venir de Rome Canova et lui commanda,--la chose est véritablement si étrange, que nous hésitons à la dire, de peur de n'être pas cru,--et lui commanda sa propre statue en Minerve!

Pendant soixante ans, on a pu voir le grotesque et colossal chef-d'oeuvre dans une niche placée au dessus des premières marches du grand escalier du musée Borbonico, où il serait encore, si, à l'époque de ma nomination de directeur honoraire des beaux-arts, je ne l'eusse fait enlever de ce poste, non point parce qu'il était une reproduction ridicule de Ferdinand, mais parce que c'était une tache au génie du plus grand sculpteur de l'Italie, et une preuve du degré d'abaissement auquel peut descendre le ciseau d'un artiste qui, s'il eût eu quelque respect de lui-même, n'eût point consenti à prostituer son talent à l'exécution d'une pareille caricature.

Puis enfin, comme la monarchie napolitaine était dans une veine heureuse, la belle et mélancolique archiduchesse que nous avons vue sur la galère royale, à peine accouchée de cette petite fille que nous avons dit devoir être un jour la duchesse de Berry, était, vers le mois de février ou de mars 1800 devenue enceinte de nouveau, et, malgré tous les événements que nous avons racontés et qui eussent pu influer sur sa grossesse, avait, au contraire, mené le plus heureusement du monde cette grossesse à son neuvième mois; de sorte que l'on n'attendait que son accouchement, surtout si elle accouchait d'un prince, pour faire à Palerme une série de fêtes dignes de la double circonstance qui en serait le motif.

Une autre femme aussi attendait, non pas dans un palais, non pas au milieu de la soie et du velours, mais sur la paille d'un cachot un accouchement fatal et mortel; car à cet accouchement elle ne devait pas survivre.

Cette autre femme, c'était la malheureuse Luisa Molina San-Felice, qui, ainsi que nous l'avons entendu, déclarée enceinte par son mari, avait été, par ordre du roi Ferdinand, acharné dans sa vengeance, conduite à Palerme et soumise à un conseil de médecins qui avait reconnu la grossesse.

Mais le roi avait cru, lui si peu pitoyable cependant, à une conjuration de la pitié; il avait appelé son propre chirurgien, Antonio Villari, et, sous les peines les plus sévères, il lui avait ordonné de lui dire la vérité sur l'état de la prisonnière.

Antonio Villari reconnut comme les autres la grossesse et l'affirma au roi sur son âme et sa conscience.

Alors, le roi s'informa minutieusement de quelle époque à peu près datait la grossesse, afin de savoir à quelle époque, la mère étant délivrée, on pourrait l'abandonner au bourreau.

Par bonheur, elle était jugée et condamnée, et, le jour même où l'enfant qui la protégeait serait arraché de ses flancs, elle pourrait être exécutée, sans délai ni retard.

Ferdinand avait attaché son propre médecin, Antonio Villari, au service de la prisonnière, et il devait être non-seulement le premier, mais le seul, afin que nul ne contre-carrât ses projets de vengeance, prévenu de l'accouchement.

Les deux accouchements, celui de la princesse qui devait donner un héritier au trône et celui de la condamnée qui devait donner une victime au bourreau, devaient se suivre à quelques semaines de distance; seulement, celui de la princesse devait précéder celui de la condamnée.

C'était sur cette circonstance que le chevalier San-Felice avait fondé son dernier espoir.

En effet, après avoir accompli sa miséricordieuse mission à Naples; après avoir, par sa déclaration au tribunal et par son respect pour la prisonnière, sauvegardé l'honneur de la femme, il était revenu à Palerme reprendre, chez le duc de Calabre, qui habitait le palais sénatorial, sa place accoutumée.

Le jour même de son arrivée, comme il hésitait à se présenter devant le prince, celui-ci l'avait fait appeler, et, lui tendant sa main, que le chevalier avait baisée:

--Mon cher San-Felice, lui dit-il, vous m'avez demandé la permission d'aller à Naples, et, sans vous demander ce que vous aviez à y faire, cette permission, je vous l'ai accordée. Maintenant, beaucoup de bruits différents, vrais ou faux, se sont répandus sur la cause de votre voyage: j'attends de vous, non comme prince, mais comme ami, d'être mis au courant par vous de ce que vous y avez fait. J'ai une grande considération pour vous, vous le savez, et, le jour où j'aurai pu vous rendre un grand service, sans avoir cru m'acquitter de ce que je vous dois, je serai le plus heureux homme du monde.

Le chevalier avait voulu mettre un genou en terre; mais le prince l'en avait empêché, l'avait pris dans ses bras et serré contre son coeur.

Alors, le chevalier lui avait tout raconté: son amitié avec le prince Caramanico, la promesse qu'il lui avait faite à son lit de mort, son mariage avec Luisa; enfin, il lui avait tout dit, excepté les confessions de Luisa; de sorte qu'aux yeux du prince, la paternité du chevalier ne fit aucun doute. Le chevalier finit par protester de l'innocence politique de Luisa et par demander sa grâce au prince.

Celui-ci réfléchit un instant. Il connaissait le caractère cruel et vindicatif de son père; il savait quel serment celui-ci avait fait, et combien il lui serait difficile de le faire revenir sur ce serment.

Mais tout à coup une idée lumineuse lui traversa le cerveau.

--Attends-moi ici, lui dit-il: c'est bien le moins que, dans une affaire de cette importance, je consulte la princesse; en outre, elle est de bon conseil.

Et il entra dans la chambre à coucher de sa femme.

Cinq minutes après, la porte se rouvrit, et, le prince, passant la tête par l'ouverture, appela à lui le chevalier.

Au moment où la porte de la chambre à coucher de la princesse se refermait sur San-Felice, une petite goëlette, qu'à la hauteur et à la flexibilité de ses mâts, on pouvait reconnaître de construction américaine, doublait le mont Pellegrino, suivait la longue jetée du château du Môle, terminée par la batterie, s'enfonçait dans la rade, et, naviguant, avec la même facilité que le ferait de nos jours un bateau à vapeur, entre les vaisseaux de guerre anglais et les bâtiments de commerce de tous les pays qui encombraient le port de Palerme, allait jeter l'ancre à une demi-encablure du château de Castel-Lamare, transformé depuis longtemps en prison d'État.

Si le signe auquel nous avons dit qu'on pouvait reconnaître la nationalité de ce petit bâtiment n'eût point été suffisant à des yeux peu exercés, le drapeau qui se déployait à la corne de son grand mât, et sur lequel flottaient les étoiles d'Amérique, eût affirmé qu'il avait été construit sur le continent découvert par Christophe Colomb, et que, tout frêle qu'il était, il avait audacieusement et heureusement traversé l'Atlantique, comme un vaisseau à trois ponts ou une frégate de haut bord.

Son nom, écrit en lettres d'or à l'arrière, the Runner, c'est-à-dire le Coureur, indiquait qu'il avait reçu un nom selon son mérite, non selon le caprice de son propriétaire.

A peine l'ancre fut-elle jetée et eut-elle mordu le fond, que l'on vit le canot de la Santé s'approcher du Runner avec toutes les formalités et précautions habituelles et que les questions et les réponses d'usage s'échangèrent.

--Ohé! de la goëlette! cria-t-on, d'où venez-vous?

--De Malte.

--En droiture?

--Non: nous avons touché à Marsala.

--Voyons votre patente.

Le capitaine, qui répondait à toutes ces questions en italien, mais avec un accent yankee très-prononcé, tendit le papier demandé, qu'on lui prit des mains avec une pincette, et qui, après avoir été lu, lui fut rendu de la même façon.

--C'est bien, dit l'employé; vous pouvez descendre en canot et venir à la Santé avec nous.

Le capitaine descendit en canot; quatre rameurs s'affolèrent après lui, et, escorté par la barque sanitaire, il traversa toute la rade pour aller joindre, de l'autre côté du port, le bâtiment appelé la Salute.

XCVII LES NOUVELLES QU'APPORTAIT LA GOELETTE the Runner

Le soir même du jour où nous avons vu le chevalier San-Felice entrer dans la chambre à coucher de la duchesse de Calabre, et le capitaine de la goëlette the Runner se rendre à la Salute, toute la famille royale des Deux-Siciles était réunie dans cette même salle du palais où nous avons vu Ferdinand jouer au reversis avec le président Cardillo, Emma Lyonna faire tête avec des poignées d'or au banquier du pharaon, et la reine, retirée dans un coin avec les jeunes princesses, broder la bannière que le fidèle et intelligent Lamarra devait porter au cardinal Ruffo.

Rien n'était changé: le roi jouait toujours au reversis; le président Cardillo arrachait toujours ses boutons; Emma Lyonna couvrait toujours d'or la table, tout en causant bas avec Nelson, appuyé à son fauteuil, et la reine et les jeunes princesses brodaient non plus un labarum de combat pour le cardinal, mais une bannière d'actions de grâce pour sainte Rosalie, douce vierge dont on essayait de souiller le nom en la faisant protectrice de ce trône, en train de se raffermir dans le sang.

Seulement, depuis le jour où nous avons introduit nos lecteurs dans cette même salle, les choses étaient bien changées. D'exilé et vaincu qu'était Ferdinand, il était redevenu, grâce à Ruffo, conquérant et vainqueur. Aussi rien n'eût-il altéré le calme de cet auguste visage que Canova, nous l'avons dit, était occupé à faire jaillir en Minerve, non pas du cerveau de Jupiter, mais d'un magnifique bloc de marbre de Carrare, si quelques numéros du Moniteur républicain, arrivés de France, n'eussent jeté leur ombre sur cette nouvelle ère dans laquelle entrait la royauté sicilienne.

Les Russes avaient été battus à Zurich par Masséna, et les Anglais à Almaker par Brune. Les Anglais avaient été forcés de se rembarquer, et Souvorov, laissant dix mille Russes sur le champ de bataille, n'avait échappé qu'en traversant un précipice, au fond duquel coulait la Reuss, sur deux sapins liés avec les ceintures de ses officiers, et qu'en repoussant dans l'abîme, une fois passé, le pont sur lequel il venait de le franchir.

Ferdinand s'était donné quelques minutes de plaisir au milieu de l'ennui que lui causaient ces nouvelles, en raillant Nelson sur le rembarquement des Anglais, et Baillie sur la fuite de SOUVOROV.

Il n'y avait rien à dire à un homme qui, en pareille circonstance, s'était si cruellement et si gaiement, tout à la fois, raillé lui-même.

Aussi, Nelson s'était contenté de se mordre les lèvres, et Baillie, qui était Irlandais, mais d'origine française, ne s'était pas trop désespéré de l'échec arrivé aux troupes du tzar Paul Ier.

Il est vrai que cela ne changeait rien aux affaires qui intéressaient directement Ferdinand, c'est-à-dire aux affaires d'Italie. L'Autriche était, grâce à ses victoires de Kokack en Allemagne, de Magnano en Italie, de la Trebbia et de Novi, l'Autriche était au pied des Alpes, et le Var, notre frontière antique, était menacé.

Il est vrai encore que Rome et le territoire romain étaient reconquis par Burckard et Pronio, les deux lieutenants de Sa Majesté Sicilienne, et qu'en vertu du traité signé entre le général Burckard, commandant des troupes napolitaines, le commodore Troubridge, commandant des troupes britanniques, et le général Garnier, commandant des troupes françaises, il devait, en se retirant avec les honneurs de la guerre, avoir abandonné les États romains le 4 octobre.

Il y avait dans tout cela, comme disait le roi Ferdinand, à boire et à manger. Puis, avec son insouciance napolitaine, il jetait en l'air, quitte à ce qu'il lui retombât sur le nez, le fameux proverbe que les Napolitains appliquent plus souvent encore au moral qu'au physique:

--Bon! tout ce qui n'étrangle pas engraisse.

Sa Majesté, assez peu inquiète des événements qui se passaient en Suisse et en Hollande, et fort rassurée sur ceux qui s'étaient accomplis, s'accomplissaient et devaient s'accomplir en Italie, faisait donc sa partie de reversis, raillant, tout à la fois, Cardillo, son adversaire, et Nelson et Baillie, ses alliés, lorsque le prince royal entra dans le salon, salua le roi, salua la reine, et, cherchant des yeux le prince de Castelcicala, resté à Palerme, près du roi, et nommé ministre des affaires étrangères, à cause de son dévouement, alla droit à lui et entama vivement avec Son Excellence une conversation à voix basse.

Au bout de cinq minutes, le prince de Castelcicala traversa le salon dans toute sa longueur, alla droit, à son tour, à la reine, et lui dit tout bas quelques mots qui lui firent vivement redresser la tête.

--Prévenez Nelson, dit la reine, et venez me rejoindre avec le prince de Calabre dans le cabinet à côté.

Et, se levant, elle entra, en effet, dans un cabinet attenant au grand salon.

Quelques secondes après, le prince de Castelcicala introduisait le prince, et Nelson entrait lui-même derrière eux, et refermait la porte sur lui.

--Venez donc ici, François, dit la reine, et racontez-nous d'où vous tenez toute cette belle histoire que vient de me dire Castelcicala.

--Madame, dit le prince en s'inclinant avec ce respect mêlé de crainte qu'il avait toujours eu pour sa mère, dont il ne se sentait pas aimé, madame, un de mes hommes, un homme sur lequel je puis compter, se trouvant par hasard aujourd'hui, vers deux heures de l'après-midi, à la police, a entendu dire que le capitaine d'un petit bâtiment américain qui est entré aujourd'hui dans le port, poussé, en sortant de Malte par un coup de vent du côté du cap Bon, avait rencontré deux bâtiments de guerre français, sur l'un desquels il avait tout lieu de croire que se trouvait le général Bonaparte.

Nelson, voyant l'attention que chacun portait au récit du prince François, se le fit traduire en anglais par le ministre des affaires étrangères, et se contenta de hausser les épaules.

--Et vous n'avez pas, en face d'une nouvelle de cette sorte, si vague qu'elle fût, cherché à voir ce capitaine, à vous informer par vous-même de ce qu'il y avait de réel dans ce bruit? Vraiment, François, vous êtes d'une insouciance impardonnable!

Le prince s'inclina.

--Madame, dit-il, ce n'était point à moi, qui ne suis rien dans le gouvernement, d'essayer de pénétrer des secrets de cette importance; mais j'ai envoyé la personne même qui avait recueilli ces rumeurs à bord de la goëlette américaine, lui ordonnant de s'informer à la source même, et, si ce capitaine lui paraissait digne de quelque créance, de l'amener au palais.

--Eh bien? demanda impatiemment la reine.

--Eh bien, madame, le capitaine attend dans le salon rouge.

--Castelcicala, dit la reine, allez! et amenez-le ici par les corridors, afin qu'il ne traverse pas le salon.

Il se fit un profond silence parmi les trois personnes qui se tenaient dans l'attente; puis, au bout d'une minute, la porte de dégagement se rouvrit et donna passage à un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, portant un uniforme de fantaisie.

--Le capitaine Skinner, dit le prince de Castelcicala en introduisant le touriste américain.

Le capitaine Skinner était, comme nous l'avons dit, un homme ayant déjà passé le midi de la vie, de taille un peu au-dessus de la moyenne, admirablement pris dans sa taille, d'une figure grave mais sympathique, avec des cheveux grisonnant à peine, rejetés en arrière comme si le vent de la tempête, en lui soufflant au visage, les avait inclinés ainsi. Il portait le devant du visage sans barbe; mais d'épais favoris s'enfonçaient dans sa cravate de fine batiste et d'une irréprochable blancheur.

Il s'inclina respectueusement devant la reine et devant le duc de Calabre, et salua Nelson comme il eût fait d'un personnage ordinaire; ce qui indiquait qu'il ne le connaissait point ou ne voulait point le connaître.

--Monsieur, lui dit la reine, on m'assure que vous êtes porteur de nouvelles importantes; cela vous explique pourquoi j'ai désiré que vous prissiez la peine de passer au palais. Nous avons tous le plus grand intérêt à connaître ces nouvelles. Et, pour que vous sachiez devant qui vous allez parler, je suis la reine Marie-Caroline; voici mon fils, M. le duc de Calabre; voici mon ministre des affaires étrangères, M. le prince de Castelcicala; enfin, voici mon ami, mon soutien, mon sauveur, milord Nelson, duc de Bronte, baron du Nil.

Le capitaine Skinner semblait chercher des yeux une cinquième personne, quand tout à coup la porte du cabinet donnant sur le salon s'ouvrit, et le roi parut.

C'était évidemment cette cinquième personne que cherchait des yeux le capitaine Skinner.

--Madonna! s'écria le roi s'adressant à Caroline, savez-vous les nouvelles qui se répandent dans Palerme, ma chère maîtresse?

--Je ne le sais pas encore, monsieur, répondit la reine; mais je vais le savoir, car voici monsieur qui les a apportées et qui me les va donner.

--Ah! ah! fit le roi.

--- J'attends que Leurs Majestés veuillent bien me faire l'honneur de m'interroger, dit le capitaine Skinner, et je me tiens à leurs ordres.

--On dit, monsieur, demanda la reine, que vous pouvez nous donner des nouvelles du général Bonaparte?

Un sourire passa sur les lèvres de l'Américain.

--Et de sûres, oui, madame; car il y a trois jours que je l'ai rencontré en mer.

--En mer? répéta la reine.

--Que dit monsieur? demanda Nelson.

Le prince de Castelcicala traduisit en anglais la réponse du capitaine américain.

--A quelle hauteur? demanda Nelson.

--Entre la Sicile et le cap Bon, répondit en excellent anglais le capitaine Skinner, ayant la Pantellerie à bâbord.

--Alors, demanda Nelson, vers le 37e degré de latitude nord?

--Vers le 37e degré de latitude nord et par le 9e degré et vingt minutes de longitude est.

Le prince de Castelcicala traduisit au fur et à mesure au roi ce qui se disait. Pour la reine et pour le duc de Calabre, une traduction était inutile: ils parlaient tous deux anglais.

--Impossible, dit Nelson. Sir Sidney Smith bloque le port d'Alexandrie, et il n'aurait pas laissé passer deux bâtiments français se rendant en France.

--Bon! dit le roi, qui ne manquait jamais de donner son coup de dent à Nelson, vous avez bien laissé passer toute la flotte française, se rendant à Alexandrie!

--C'était pour mieux l'anéantir à Aboukir, répondit Nelson.

--Eh bien, dit le roi, courez donc après les deux bâtiments qu'a vus le capitaine Skinner, et anéantissez-les!

--Le capitaine voudrait-il nous dire, demanda le duc de Calabre en faisant un double signe de respect à son père et à sa mère comme pour s'excuser d'oser prendre la parole devant eux, par quelles circonstances il se trouvait dans ces parages, et quelles causes lui font croire qu'un des deux bâtiments français qu'il a rencontrés était monté par le général Bonaparte?

--Volontiers, Altesse, répondit le capitaine en s'inclinant. J'étais parti de Malte pour aller passer au détroit de Messine, quand j'ai été pris par un coup de vent de nord-est, à une lieue au sud du cap Passaro. J'ai laissé courir à l'abri de la Sicile jusqu'à l'île de Maritimo, et laissé porter avec le même vent sur le cap Bon, filant grand largue.

--Et là? demanda le duc.

--Là, je me suis trouvé en vue de deux bâtiments que j'ai reconnus pour français et qui m'ont reconnu pour américain. D'ailleurs, un coup de canon avait assuré leur pavillon et m'avait invité à déployer le mien. L'un d'eux m'a fait signe d'approcher, et, quand j'ai été à portée de la voix, un homme en costume d'officier général m'a crié:

--Ohé! de la goëlette! avez-vous vu des bâtiments anglais?

»--Aucun, général, ai-je répondu.

»--Que fait la flotte de l'amiral Nelson?

»--Une partie bloque Malte, l'autre est dans le port de Palerme.

»--Où allez-vous?

»--A Palerme.

»--Eh bien, si vous y voyez l'amiral, dites-lui que je vais prendre en Italie la revanche d'Aboukir.

»Et le bâtiment a continué sa route.

»--Savez-vous comment se nomme le général qui vous a interrogé? m'a demandé mon second, qui s'était tenu près de moi pendant l'interrogatoire. Eh bien, c'est le général Bonaparte!

On traduisit tout le récit du capitaine américain à Nelson, tandis que le roi, la reine et le duc de Calabre se regardaient, inquiets.

--Et, demanda Nelson, vous ne savez pas les noms de ces deux bâtiments?

--Je les ai approchés de si près, répondit le capitaine, que j'ai pu les lire: l'un s'appelle le Muiron, l'autre le Carrère.

--Que veulent dire ces noms? demanda en allemand la reine au duc de Calabre. Je ne comprends pas leur signification.

--Ce sont deux noms d'homme, madame, répondit le capitaine Skinner en allemand, et en parlant cette langue aussi purement que les deux autres dans lesquelles il s'était déjà exprimé.

--Ces diables d'Américains! dit en français la reine, ils parlent toutes les langues.

--Cela nous est nécessaire, madame, répondit en bon français le capitaine Skinner. Un peuple de marchands doit connaître toutes les langues dans lesquelles on peut demander le prix d'une balle de coton.

--Eh bien, milord Nelson, demanda le roi, que dites-vous de la nouvelle?

--Je dis qu'elle est grave, sire, mais qu'il ne faut pas s'en inquiéter outre mesure. Lord Keith croise entre la Corse et la Sardaigne, et, vous le savez, la mer et les vents sont pour l'Angleterre.

--Je vous remercie, monsieur, des renseignements que vous avez bien voulu me donner, dit la reine. Comptez-vous faire un long séjour à Palerme?

--Je suis un touriste voyageant pour mon plaisir, madame, répondit le capitaine, et, à moins de désirs contraires de la part de Votre Majesté, vers la fin de la semaine prochaine, j'espère mettre à la voile.

--Où vous trouverait-on, capitaine, si l'on avait besoin de nouveaux renseignements?

--A mon bord. J'ai jeté l'ancre en face du fort de Castellamare, et, à moins d'ordres contraires, la place m'étant commode, je resterai où je suis.

--François, dit la reine à son fils, vous veillerez à ce que le capitaine ne soit pas dérangé de la place qu'il a choisie. Il faut qu'on sache où le retrouver à la minute, si par hasard on a besoin de lui.

Le prince s'inclina.

--Eh bien, milord Nelson, demanda le roi, à votre avis, qu'y a-t-il à faire, maintenant?

--Sire, il y a votre partie de reversis à reprendre, comme si rien d'extraordinaire n'était arrivé. En supposant que le général Bonaparte aborde en France, ce n'est qu'un homme de plus.

--Si vous n'eussiez pas été à Aboukir, milord, dit Skinner, ce n'était qu'un homme de moins; mais il est probable que, grâce à cet homme de moins, la flotte française était sauvée.

Et, sur ces paroles, qui contenaient tout à la fois un compliment et une menace, le capitaine américain embrassa d'un salut les augustes personnages qui l'avaient appelé, et se retira.

Et, selon le conseil que lui avait donné Nelson, le roi alla reprendre sa place à la table où l'attendait impatiemment le président Cardillo, et où l'attendaient patiemment, comme il convient à des courtisans bien dressés, le duc d'Ascoli et le marquis Cirillo.

Ceux-ci étaient trop bien formés à l'étiquette des cours pour se permettre d'interroger le roi; mais le président Cardillo était moins rigide observateur du décorum que ces deux messieurs.

--Eh bien, sire, cela valait-il la peine d'interrompre notre partie, dit-il, et de nous laisser le bec dans l'eau pendant un quart d'heure?

--Ah! par ma foi! non, dit le roi, à ce que prétend l'amiral Nelson, du moins. Bonaparte a quitté l'Égypte, a passé, sans être vu, à travers la flotte de Sydney Smith. Il était, il y a quatre jours, à la hauteur du cap Bon. Il passera à travers la flotte de milord Keith, comme il a passé à travers celle de sir Sydney Smith, et, dans trois semaines, il sera à Paris. A vous de battre les cartes, président,--en attendant que Bonaparte batte les Autrichiens!

Et, sur ce bon mot, dont il parut enchanté, le roi reprit sa partie, comme si, en effet, ce qu'il venait d'apprendre ne valait point la peine de l'interrompre.

XCVIII LA FEMME ET LE MARI

On se rappelle comment le prince de Calabre avait eu vent des nouvelles qu'il venait d'apporter à sa mère.

Un homme à lui, se trouvant à la police, avait entendu répéter quelques paroles dites en l'air par le capitaine Skinner au directeur de la Salute.

Le capitaine avait-il dit ces paroles avec intention ou au hasard? C'est ce que lui seul eût pu expliquer.

Cet homme à lui, dont parlait le duc de Calabre, n'était autre que le chevalier San-Felice, qui, avec une recommandation du prince, allait demander au préfet de police une autorisation de pénétrer jusqu'à la malheureuse prisonnière.

Cette autorisation, il l'avait obtenue, mais en promettant la plus entière discrétion, la prisonnière étant recommandée à la sévérité du préfet par le roi lui-même.

Aussi était-ce pendant l'obscurité, entre dix et onze heures, que le chevalier devait être introduit dans la prison de sa femme.

En rentrant au palais sénatorial, qu'habitait, comme nous l'avons dit, le prince royal, le chevalier raconta à Son Altesse ce qu'il avait entendu répéter à la police des propos tenus par un officier américain sur la rencontre que celui-ci aurait faite en mer du général Bonaparte.

Le prince avait la vue longue, et il avait à l'instant même deviné les conséquences d'un pareil retour. Aussi la nouvelle lui avait-elle paru des plus importantes, et, pour en vérifier le degré de vérité, il avait prié le chevalier San-Felice de se faire conduire à l'instant même à bord du bâtiment américain.

San-Felice eût dans tous les temps obéi au prince avec la rapidité du dévouement; mais, ce jour même, le prince l'avait comblé de bontés, et il regrettait de n'avoir, pour lui rendre service, qu'un ordre si simple à exécuter.

Le chevalier, le cas échéant, était chargé de ramener au prince le capitaine américain.

Il s'était donc, à l'instant même, rendu sur le port et, serrant soigneusement dans son portefeuille son ordre d'entrer dans la prison, il avait pris une de ces barques qui font des courses dans la rade et avait invité, avec sa douceur ordinaire, les mariniers qui la montaient à le conduire à la goëlette américaine.

Si vulgaire et si fréquent que soit l'événement, l'entrée d'un navire dans un port est toujours un événement. Aussi à peine le chevalier San-Felice eût-il annoncé le but de sa course, que les mariniers, secondant ses désirs, mirent le cap sur le petit bâtiment, dont les deux mâts, gracieusement penchés en arrière, juraient par leur hauteur avec l'exiguïté de sa coque.

Une garde assez sévère se faisait à bord de la goëlette; car à peine le matelot de quart eut-il aperçu la barque et jugé qu'elle se dirigeait vers le petit bâtiment, que le capitaine, rentré depuis une heure à peine de la Salute, fut prévenu de l'incident et monta rapidement sur le pont, suivi de son lieutenant, jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans. Mais à peine eurent-ils jeté un coup d'oeil rapide sur la barque, qu'avec l'accent de l'étonnement et de l'inquiétude, ils échangèrent quelques paroles, et que le jeune homme disparut par l'escalier qui conduisait au salon.

Le capitaine attendit seul.

Le chevalier San-Felice, quoiqu'il n'y eût que deux marches à franchir pour monter sur le pont, crut devoir demander en anglais, au capitaine, la permission d'entrer à son bord. Mais celui-ci répondit par un cri de surprise, l'attira à lui et l'entraîna tout étonné sur une petite plate-forme située à l'arrière, entourée d'une balustrade de cuivre et formant tillac.

Le chevalier ne savait que penser de cette réception, qui, au reste, n'avait rien d'hostile, et il regarda l'Américain d'un oeil interrogateur.

Mais, alors, celui-ci, en excellent italien:

--Je vous remercie de ne pas me reconnaître, chevalier, lui dit-il; cela prouve que mon déguisement est bon, quoique l'oeil d'un ami soit souvent moins perçant que celui d'un ennemi.

Le chevalier continuait de regarder le capitaine, tâchant de rassembler ses souvenirs, mais ne se rappelant pas où il avait pu voir cette physionomie loyale et vigoureuse.

--Je vais entrer dans votre vie, monsieur, lui dit le faux Américain, par un triste mais noble souvenir. J'étais au tribunal de Monte-Oliveto le jour où vous êtes venu sauver la vie à votre femme. C'est moi qui vous ai suivi et abordé au sortir du tribunal. Je portais alors l'habit d'un moine bénédictin.

San-Felice fit un pas en arrière et pâlit légèrement.

--Alors, murmura-t-il, vous êtes le père?

--Oui. Vous souvenez-vous de ce que vous me dîtes lorsque je vous fis cette demi-confidence?

--Je vous dis: «Faisons tout ce que nous pourrons pour la sauver.»

--Et aujourd'hui?

--Oh! aujourd'hui, de tout coeur, je vous répète la même chose.

--Eh bien, moi, dit le faux Américain, je suis ici pour cela.

--Et moi, dit le chevalier, j'ai l'espoir d'y réussir cette nuit.

--Voudrez-vous me tenir au courant de vos tentatives?

--Je vous le promets.

--Maintenant, qui vous conduit vers moi, puisque vous ne m'avez pas reconnu?

--L'ordre du prince royal. Le bruit s'est répandu que vous apportiez des nouvelles très-graves, et le prince m'envoie à vous avec l'intention de vous conduire au roi. Répugnez-vous à être présenté à Sa Majesté.

--Je ne répugne à rien de ce qui peut servir vos projets et ne demande pas mieux que de détourner les regards de la police du véritable but qui m'amène ici.--Au reste, je doute qu'elle reconnaisse, sous ce costume et dans cette condition le frère Joseph, chirurgien du couvent du Mont-Cassin. Et reconnût-elle le frère Joseph, chirurgien du Mont-Cassin, qu'elle serait à cent lieues de se douter de ce qu'il vient faire à Palerme.

--Écoutez-moi donc, alors.

--J'écoute.

--Tandis qu'avec le prince royal, vous irez au palais, et tandis que le roi vous y recevra, moi, avec une permission de la police, je pénétrerai jusqu'auprès de la prisonnière. Je vais lui faire part d'un projet arrêté aujourd'hui entre le duc, la duchesse de Calabre et moi. Si notre projet réussit, et je vous dirai ce soir quel est ce projet, vous n'avez plus rien à faire: la malheureuse est sauvée et l'exil remplace pour elle la peine capitale. Or, l'exil pour elle, c'est le bonheur: que Dieu lui donne donc l'exil! Si notre projet échoue, elle n'aura plus, je vous le déclare, d'espoir qu'en vous. Ce moment venu, vous me direz ce que vous désirez de moi. Coopération active ou simples prières, vous avez le droit de tout exiger. J'ai déjà fait le sacrifice de mon bonheur au sien: je suis prêt à faire le sacrifice de ma vie à la sienne.

--Oh! oui, nous savons cela: vous êtes l'ange du dévouement.

--Je fais ce que je dois, et c'est dans cette ville même que j'ai pris l'engagement que je remplis aujourd'hui. Maintenant, vous sortirez du palais à la même heure à peu près où je sortirai de la prison; le premier libre attendra l'autre à la place des Quatre-Cantons.

--C'est convenu.

--Alors, venez.

--Un ordre à donner, et je suis à vous.

On comprend le sentiment de délicatesse qui avait éloigné Salvato au moment où le chevalier était monté; mais son père, jugeant de quelles angoisses il devait être agité, voulait, en s'éloignant de la goëlette, lui dire ce qu'il ne savait que très-superficiellement, c'est-à-dire les conditions dans lesquelles les choses se trouvaient.

Donc, tout était pour le mieux: Luisa était prisonnière mais vivante, et le chevalier San-Felice, le duc et la duchesse de Calabre conspiraient pour elle.

Il était impossible qu'avec de pareilles protections, on ne parvint pas à la sauver.

D'ailleurs, si l'on échouait, il serait là, lui, pour tenter, avec son père, quelque coup désespéré dans le genre de celui qui l'avait sauvé lui-même.

Joseph Palmieri remonta: le chevalier l'attendait dans le canot qui l'avait amené. Le faux capitaine donna, en effet, très-haut quelques ordres en américain, et prit place près du chevalier.

Nous avons vu comment les choses s'étaient passées au palais, et quelles nouvelles apportait le propriétaire de la goëlette; il nous reste à voir maintenant ce qui, pendant ce temps-là, s'était passé dans la prison, et quel était le projet qui avait été arrêté entre le chevalier et ses deux puissants protecteurs, le duc et la duchesse de Calabre.

À dix heures précises, le chevalier frappait à la porte de la forteresse.

Ce mot de forteresse indique que la prison dans laquelle était renfermée la malheureuse Luisa était plus qu'une prison ordinaire: c'était un donjon d'État.

Ce fut donc au gouverneur que le chevalier fut conduit.

En général, les militaires sont exempts de ces petites passions qui, dans les prisons civiles, se mettent au service des haines de la puissance. Le colonel qui remplissait la charge de gouverneur reçut et salua poliment le chevalier, prit connaissance de l'autorisation qu'il avait de communiquer avec la prisonnière, fit appeler le geôlier en chef et lui ordonna de conduire le chevalier à la chambre de la personne qu'il avait la permission de visiter.

Puis, remarquant que la permission avait été délivrée sur la demande du prince et reconnaissant San-Felice pour être un des familiers du palais:

--Je prie Votre Excellence, dit-il en prenant congé du chevalier, de mettre mes respects et mes hommages aux pieds de Son Altesse royale.

Le chevalier, touché de rencontrer cette courtoisie là où il craignait de se heurter à quelque brutalité, promit non-seulement de s'acquitter de la commission, mais encore de dire à Son Altesse royale combien le gouverneur avait eu d'égards à sa recommandation.

De son côté, le geôlier en chef, voyant la courtoisie avec laquelle le gouverneur parlait au chevalier, jugea que le chevalier était un très-grand personnage, et se hâta de le conduire avec toute sorte de saluts à la chambre de Luisa, située au second étage d'une des tours.

Au fur et à mesure qu'il montait, le chevalier sentait sa poitrine s'oppresser. Comme nous l'avons dit, il n'avait pas revu Luisa depuis la séance du tribunal, et ce n'était point sans une profonde émotion qu'il allait se trouver en face d'elle. Aussi, en arrivant à la porte de la chambre, et, au moment où le geôlier allait mettre la clef dans la serrure, il lui posa la main sur l'épaule en murmurant:

--Par grâce, mon ami, un instant!

Le geôlier s'arrêta. Le chevalier s'appuya contre la muraille, les jambes lui manquaient.

Mais les sens des prisonniers acquièrent, dans le silence, dans la solitude et dans la nuit, une acuité toute particulière. Luisa avait entendu des pas dans l'escalier, et avait reconnu que ces pas s'arrêtaient à sa porte.

Or, ce n'était pas l'heure, à laquelle on avait l'habitude d'entrer dans sa prison. Inquiète, elle était descendue de son lit, où elle s'était jetée tout habillée; l'oreille tendue, les bras allongés, elle s'était rapprochée de la porte dans l'espoir de saisir quelque bruit qui lui permît de deviner dans quel but on venait la visiter au tiers de la nuit.

Elle savait que, jusqu'à l'heure de son accouchement, sa vie était sauvegardée par l'ange protecteur qu'elle portait dans son sein; mais elle comptait les jours avec terreur; elle allait accomplir son septième mois.

Pendant que le chevalier, appuyé à la muraille extérieure, et la main sur sa poitrine, tâchait de calmer les battements de son coeur, elle, de l'autre côté de la porte, écoutait donc, haletante et pleine d'angoisses.

Le chevalier comprit qu'il ne pouvait rester ainsi éternellement. Il fit un appel à ses forces, et, d'une voix assez ferme:

--Ouvrez maintenant, mon ami, dit-il au geôlier.

Ces paroles étaient à peine prononcées qu'il lui sembla, de l'autre côté de la porte, entendre un faible cri: mais ce cri, si c'en était un, fut immédiatement étouffé par le grincement de la clef dans la serrure.

La porte s'ouvrit; le chevalier s'arrêta sur le seuil.

A deux pas, dans l'intérieur de la chambre, baignée tout entière par un rayon de la lune qui passait à travers la fenêtre grillée, mais sans vitres, Luisa était agenouillée, blanche, les cheveux épars, les mains allongées sur ses genoux et pareille à la Madeleine de Canova.

Elle avait, à travers la porte, reconnu la voix de son mari, et elle l'attendait dans l'attitude où la femme adultère attendait le Christ.

Le chevalier, à son tour, poussa un cri, la souleva entre ses bras, et, à demi évanouie, l'emporta sur son lit.

Le geôlier referma la porte en disant:

--Quand Votre Excellence entendra sonner onze heures...

--C'est bien, lui répondit San-Felice ne lui donnant pas le temps d'achever sa phrase.

La chambre demeura sans autre lumière que le rayon de lune qui, suivant le mouvement de la nocturne planète, se rapprochait lentement des deux époux. Nous eussions dû dire: de ce père et de cette fille. Rien n'était plus paternel, en effet, que ce baiser dont Luciano couvrait le front pâle de Luisa; rien n'était plus filial que cette étreinte dont les bras tremblants de Luisa serraient Luciano.

Ni l'un ni l'autre ne disaient une parole: on entendait seulement des sanglots étouffés.

Le chevalier comprenait que la honte n'était pas la seule cause des sanglots de Luisa. Elle n'avait pas revu Salvato, elle avait entendu prononcer sa condamnation, elle ne savait pas ce qu'il était devenu.

Elle n'osait faire une question, et, par un sentiment d'exquise délicatesse, le chevalier n'osait répondre à sa pensée.

En ce moment, les angoisses de la mère se traduisaient par un mouvement si violent de l'enfant, que Luisa poussa un cri.

Le chevalier l'avait senti, et un frisson avait passé par tous ses membres; mais, de sa voix douce:

--Tranquillise-toi, innocente créature, dit-il: ton père vit, il est libre et ne court aucun danger.

--Oh! Luciano! Luciano! s'écria Luisa en se laissant glisser aux pieds de San-Felice.

--Mais, continua vivement le chevalier, je suis venu pour autre chose: je suis venu pour parler de toi, avec toi, mon enfant chéri.

--De moi?

--Oui, nous voulons te sauver, ma fille bien-aimée.

Luisa secoua la tête en signe qu'elle croyait la chose impossible.

--Je le sais, répondit San-Felice répondant à sa pensée, le roi t'a condamnée; mais nous avons un moyen d'obtenir ta grâce.

--Ma grâce! un moyen! répéta Luisa; vous connaissez un moyen d'obtenir ma grâce?

Et elle secoua la tête une seconde fois.

--Oui, reprit San-Felice, et ce moyen, je vais te le dire. La princesse est grosse.

--Heureuse mère! s'écria Luisa, elle n'attend pas avec terreur le jour où elle embrassera son enfant!

Et elle se renversa en arrière, sanglotant et se tordant les bras.

--Attends, attends, dit le chevalier, et prie pour sa délivrance: le jour de sa délivrance sera celui de ta liberté.

--Je vous écoute, dit Luisa ramenant sa tête en avant et la laissant tomber sur la poitrine de son mari.

--Tu sais, continua San-Felice, que, quand la, princesse royale de Naples accouche d'un garçon, elle a droit à trois grâces, qui ne lui sont jamais refusées?

--Oui, je sais cela.

--Eh bien, le jour où la princesse royale accouchera, au lieu de trois grâces, elle n'en demandera qu'une, et cette grâce sera la tienne.

--Mais dit Luisa, si elle accouche d'une fille?

--D'une fille! d'une fille! s'écria San-Felice, à la pensée duquel cette alternative ne s'était pas présentée. C'est impossible! Dieu ne le permettra pas!

--Dieu a bien permis que je fusse injustement condamnée, dit Luisa avec un douloureux sourire.

--C'est une épreuve! s'écria le chevalier, et nous sommes sur une terre d'épreuves.

--Ainsi, c'est votre seul espoir? demanda Luisa.

--Hélas! oui, répondit San-Felice; mais n'importe! Tiens (il tira un papier de sa poche), voici une supplique rédigée par le duc de Calabre, écrite par sa femme, signe-la, et fions-nous en Dieu.

--Mais je n'ai ni plume ni encre.

--J'en ai, moi, répondit le chevalier.

Et, tirant un encrier de sa poche, il y trempa une plume; puis, soutenant Luisa, il la conduisit près de la fenêtre, pour que, éclairée par le rayon de la lune, elle pût signer.

Luisa signa.

--Là! dit-il en relevant la tête, je vais te laisser cette plume, cette encre et un cahier de papier; tu trouveras bien moyen de les cacher quelque part: ils peuvent t'être utiles.

--Oh! oui, oui, donnez, mon ami! dit Luisa. Oh! comme vous êtes bon et comme vous pensez à tout! Mais qu'avez-vous, et que regardez-vous?

En effet, les regards du chevalier s'étaient, à travers les doubles barreaux de la fenêtre, fixés sur la partie du port que l'on pouvait apercevoir par l'ouverture.

A trente ou quarante mètres du pied de la tour, se balançait la goëlette du capitaine Skinner.

--Miracle du ciel! murmura le chevalier. Allons! je commence à croire que c'est lui qui est destiné à te sauver.

Un homme se promenait de long en large sur le pont, et, de temps en temps, jetait un regard avide sur le fort, comme s'il eût voulu en sonder les murailles.

En ce moment, la clef grinça dans la serrure: onze heures sonnaient.

Le chevalier prit la tête de Luisa entre ses deux mains et dirigea son regard vers le pont du petit bâtiment.

--Vois-tu cet homme? lui dit-il à voix basse.

--Oui, je le vois. Eh bien, après?

--Eh bien, Luisa, cet homme, c'est lui.

--Qui, lui? demanda la jeune femme toute frissonnante.

--Celui qui te sauvera si je ne te sauve pas, moi. Mais (il lui prit la tête et lui baisa passionnément le front et les yeux) je te sauverai! je te sauverai! je te sauverai!

Et il s'élança hors de la prison, dont la porte se referma sans que Luisa s'en aperçût.

Toute son âme était passée dans ses yeux, et ses yeux dévoraient de leur regard cet homme qui se promenait sur le pont de la goëlette.

XCIX PETITS ÉVÉNEMENTS GROUPÉS AUTOUR DES GRANDS

Si la scène se fût passée de jour, au lieu de se passer dans la nuit, le chevalier se fût précipité par les escaliers, sans s'inquiéter du geôlier en chef, et en continuant de s'écrier: «Je la sauverai!» Mais le corridor était dans l'obscurité la plus complète, n'ayant pas même le rayon de lune qui éclairait la prison de Luisa.

Force lui fut d'attendre le guichetier et sa lanterne.

Celui-ci le reconduisit avec les mêmes marques d'attention dont il l'avait comblé à son arrivée. Aussi, arrivé dans la cour, le chevalier mit-il la main à sa poche et, en tirant les quelques pièces d'or qu'elle contenait, les offrit-il au geôlier.

Celui-ci les prit et les pesa d'un air mélancolique dans sa main en secouant la tête.

--Mon ami, dit San-Felice, c'est bien peu, je le sais; mais je me souviendrai de toi, sois tranquille; seulement, c'est à la condition que tu auras toute sorte d'égards pour la pauvre femme qui est ta prisonnière.

--Je ne me plains pas de ce que Votre Excellence me donne, tant s'en faut! répondit-il. Mais, si Son Excellence voulait, elle pourrait, d'un mot, faire plus pour moi que je ne pourrai jamais faire pour elle.

--Et que puis-je faire pour toi? demanda San-Felice.

--J'ai un fils, Excellence, et, depuis un an, je sollicite sans pouvoir l'obtenir, son admission comme geôlier dans la forteresse. S'il y était, je le chargerais spécialement du service de la dame en question, dont je ne peux pas m'occuper, n'ayant que la surveillance générale.

--Je ne demande pas mieux, dit San-Felice, qui pensa tout de suite au parti qu'il pouvait tirer de ce protecteur de bas étage. Et de qui dépend sa nomination?

--Sa nomination dépend du chef de la police.

--T'es-tu déjà adressé à lui?

--Oui; mais, vous comprenez, Excellence, il faudrait pouvoir... (et il fit le geste d'un homme qui compte de l'argent), et je ne suis pas riche.

--C'est bien: tu feras une demande et tu me l'adresseras.

--Excellence, dit le geôlier en chef en tirant un papier de sa poche, pendant que vous étiez dans la chambre de la prisonnière, j'ai rédigé ma demande, pensant que vous seriez assez bon pour vous en charger.

--Je m'en charge, en effet, mon ami, dit le chevalier, et il ne dépendra pas de moi que tu n'obtiennes ce que tu désires. Si tu as besoin de moi, viens chez Son Altesse royale le duc de Calabre et demande le chevalier San-Felice.

Et, mettant la pétition dans sa poche, le chevalier prit congé de son protégé, sortit de la forteresse et se dirigea vers la place des Quatre-Cantons, où, on se le rappelle, il avait rendez-vous avec le faux capitaine américain.

Celui-ci l'attendait, et, en l'apercevant, marcha droit à lui.

Tous deux s'abordèrent en s'interrogeant.

Joseph Palmieri raconta sa visite au roi, se félicita de la façon dont il avait été reçu et surtout de la certitude où il était maintenant de pouvoir rester à son mouillage, c'est-à-dire dans le voisinage du fort.

De son côté, le chevalier lui fit part de son projet, et, pour qu'il s'en rendît bien compte, lui donna à lire la demande en grâce rédigée par le duc de Calabre.

Joseph Palmieri s'approcha de la lampe d'une madone et lut; dans sa distraction, le chevalier s'était trompé et lui avait donné à lire la supplique du geôlier en chef, au lieu de la demande en grâce du duc.

Mais Joseph Palmieri n'était pas homme à laisser passer à portée de sa main une circonstance qui pût lui être utile sans mettre la main dessus. Il commença par prendre l'adresse du futur geôlier: Tonino Monti, via della Salute, nº 7; et, rendant la supplique au chevalier:

--Vous vous êtes trompé de papier, lui dit-il.

Le chevalier fouilla à sa poche et y trouva, en effet, le placet qu'il avait cru donner et en place duquel il avait donné la supplique du geôlier en chef.

Joseph Palmieri la lut avec plus d'attention encore que la première.

--Oui, sans doute, dit-il, si Ferdinand a un coeur, il y a une chance; mais je doute qu'il en ait un.

Et il remit la demande en grâce au chevalier.

--A quelle époque, demanda-t-il, comptez-vous sur l'accouchement de la princesse?

--Mais elle attend sa délivrance du jour au lendemain.

--Attendons comme elle, dit Palmieri. Mais, si le roi refuse, ou si elle accouche d'une fille?...

--Alors, vous recevrez cette même supplique déchirée en morceaux, ce qui voudra dire que vous pouvez agir à votre tour, attendu que, de notre coté, il n'y aura plus d'espoir; ou sinon ce seul mot: SAUVÉE! vous dira tout ce que vous aurez besoin de savoir. Seulement, vous me donnez votre parole de ne rien tenter d'ici là?

--Je vous la donne; seulement, vous me permettrez de m'informer topographiquement de la chambre qu'occupe la prisonnière dans la forteresse?

Le chevalier saisit la main de son interlocuteur, en la lui serrant avec un mouvement de fiévreuse énergie.

--La jeunesse est puissante devant le Seigneur, dit-il. La fenêtre de la prisonnière donne directement sur la goëlette le Runner.

Et il s'éloigna rapidement en cachant son visage dans son manteau.

Le chevalier ne s'était pas trompé, et, cette fois encore, les sympathiques effluves de la jeunesse avaient divisé leurs courants magnétiques. A peine le chevalier avait-il quitté la chambre de Luisa, après lui avoir fait remarquer cet homme, qui, à une demi-encablure du pied de la forteresse, se promenait pensif sur le pont de la goëlette, que Salvato--car c'était bien Salvato lui-même--crut entendre passer dans l'air son nom emporté par la brise de la nuit.

Il leva la tête, ne vit rien et crut s'être trompé.

Mais le même son frappa une seconde fois son oreille.

Ses yeux se fixèrent alors sur l'ouverture sombre qui se dessinait dans la muraille grise, et, à travers les barreaux de cette ouverture, il crut voir s'agiter une main et un mouchoir.

Le cri correspondant à celui qui sortait du coeur de la prisonnière s'élança du sien, et les ondes de l'air frémirent de nouveau, agitées par ces deux syllabes: «Luisa!»

Le mouchoir se détacha de la main, flotta un instant dans l'air et tomba au pied de la muraille.

Salvato eut la prudence d'attendre un instant, de regarder autour de lui si personne n'avait vu ce qui venait de se passer, et, s'étant assuré que tout était bien resté entre lui et la prisonnière, sans prévenir aucun des hommes de l'équipage, il mit le youyou à, la mer, et, comme un pêcheur qui tend ses ligues, il s'approcha de la plage.

Un espace de terrain d'une dizaine de mètres séparait le quai du pied du mur de la prison, et le bonheur voulut qu'aucune sentinelle n'y fût placée.

Salvato amarra son canot au rivage, ne fit qu'un bond, se trouva au pied de la muraille, ramassa le mouchoir et revint au canot.

A peine y avait-il repris sa place, qu'il entendit le pas mesuré d'une patrouille; mais, au lieu de s'éloigner du quai, ce qui eût pu donner des soupçons, il enfonça le mouchoir dans sa poitrine et resta dans le canot, faisant avec sa ligne ce mouvement de haut en bas que fait un homme qui pêche à la palangre.

La patrouille parut au pied de la tour; le sergent qui la commandait se détacha des rangs et s'approcha du canot.

--Que fais-tu là? demanda-t-il à Salvato, vêtu en simple marin.

Celui-ci lui fit répéter la question une seconde fois, comme s'il n'eût pas compris; puis:

--Vous le voyez bien, répondit Salvato avec un accent anglais très-prononcé, je pêche.

Quoique détestés par les Siciliens, les Anglais devaient à la présence de Nelson certains égards que l'on n'accordait point aux individus des autres nations.

--Il est défendu d'amarrer des bateaux au quai, répondit le chef de la patrouille, et il y a de la place dans le port pour pêcher sans venir pêcher ici. Au large donc, l'ami!

Salvato fit entendre un grognement de mauvaise humeur, tira du fond de la mer sa palangre, à laquelle il eut la chance de trouver pendu un calamaris, et rama vers la goëlette.

--Bon! dit le sergent en rejoignant sa patrouille, voilà qui le changera de son boeuf salé.

Et, enchanté de la plaisanterie, il disparut un instant sous une voûte dont il explora la profondeur sombre, reparut et continua sa ronde de nuit en longeant les murs extérieurs de la forteresse.

Quant à Salvato, il s'était déjà plongé dans l'intérieur de la goëlette, baisant le mouchoir marqué d'une L, d'une S et d'une F.

Un des quatre coins était noué; il y porta vivement la main et sentit un papier.

Sur le papier étaient écrits ces mots:

«Je t'ai reconnu, je te vois, je t'aime! Voici mon premier moment de joie depuis que je t'ai quitté.

»Mon Dieu, pardonnez-moi si c'est parce que j'espère en lui que j'espère en vous!

»Ta LUISA.»

Salvato remonta sur le pont; ses yeux se reportèrent immédiatement vers l'ouverture.

La main blanche se dessinait toujours sur les barreaux sombres.

Salvato secoua le mouchoir, le baisa, et son nom passa de nouveau à son oreille avec la brise de la nuit.

Mais, comme il eût été imprudent, par une nuit aussi claire, de continuer un semblable échange de signes, Salvato s'assit et demeura immobile, tandis qu'à travers le double barreau, son oeil, habitué aux ténèbres, pouvait encore distinguer la blanche apparition, vers laquelle ne le guidait plus la main imprudente.

Quelques instants après, on entendit le bruit d'une double rame qui battait la mer, et l'on vit, à travers le labyrinthe de bâtiments qui couvraient le port, s'avancer une barque qui s'arrêta au pied du petit escalier de la goëlette.

C'était Joseph Palmieri qui rentrait à bord.

--Bonne nouvelle! s'écria en anglais Salvato, s'élançant dans les bras de son père. Elle est là, là, à cette fenêtre! Voilà son mouchoir et une lettre d'elle!

Joseph Palmieri sourit d'un ineffable sourire et murmura:

--O pauvre chevalier! tu avais bien raison de dire: «La jeunesse est puissante devant Dieu!»

C LA NAISSANCE D'UN PRINCE ROYAL

Quelques jours après les événements que nous venons de raconter, le roi chassait la caille à tir, escorté de son fidèle Jupiter, dans les jardins de la Bagaria et sur le versant septentrional des collines qui s'élèvent à quelque distance de la plage.

Il avait avec lui les deux plus fidèles compagnons de ces sortes de plaisirs, excellents tireurs comme lui, sir William Hamilton et le président Cardillo.

La chasse était splendide: c'était le retour des cailles.

Les cailles, comme tout chasseur sait, ont par an deux passages. Dans le premier, aux mois d'avril et de mai, elles vont du midi au nord; à cette époque, elles sont maigres et sans saveur. Dans le second, qui a lieu au mois de septembre et d'octobre, elles sont, au contraire, grasses et succulentes, surtout en Sicile, leur première étape pour regagner l'Afrique.

Le roi Ferdinand s'amusait donc,--nous ne dirons pas comme un roi, nous savons trop bien que, tout roi qu'il était, il ne s'était pas toujours amusé, mais comme un chasseur qui nage dans le gibier.

Il avait tiré cinquante coups et tué cinquante pièces, et il offrait de parier qu'il irait ainsi jusqu'à la centaine, sans en manquer une seule.

Tout à coup, on vit venir un cavalier courant à toute bride; et, guidé par les coups de fusil, à la distance de cinq cents pas à peu près des chasseurs, il arrêta son cheval, se dressa sur ses étriers pour voir lequel des trois était le roi, et, l'ayant reconnu, il vint droit à lui.

Ce cavalier était un messager que le duc de Calabre envoyait au roi, son père, pour lui annoncer que la duchesse était prise des premières douleurs, et, le prier, selon les lois de l'étiquette, d'assister à l'accouchement.

--Bon! fit le roi, tu dis les premières douleurs?

--Oui, sire.

--En ce cas, j'ai bien une heure ou deux devant moi. Antonio Villari est-il là?

--Oui, sire, et deux autres médecins avec lui.

--Alors, tu vois bien: je n'y puis rien faire. Tout beau, Jupiter! Je vais encore tuer quelques cailles. Retourne à Palerme, et dis au prince que je te suis.

Et il alla à Jupiter, qui, sur la recommandation de son maître, tenait l'arrêt aussi ferme que s'il eût été changé en pierre.

La caille partit, le roi la tua.

--Cinquante et une, Cardillo! dit-il.

--Pardieu! dit le président, de mauvaise humeur de n'en être qu'à la trentaine, avec un chien comme le vôtre, ce n'est pas malin. Je ne sais même pas comment Votre Majesté se donne la peine de brûler de la poudre et de semer du plomb. A sa place, je prendrais le gibier à la main.

Le domestique qui suivait le roi, lui passait, pendant ce temps, un autre fusil tout chargé.

--Eh bien, dit le roi au messager, tu n'es pas encore parti?

--J'attendais pour savoir si le roi n'avait pas d'autres ordres à me donner.

--Tu diras à mon fils que j'en suis à ma cinquante et unième caille, et que Cardillo n'est encore qu'à sa trentième.

Le messager repartit au galop, et la chasse continua.

Le roi, en une heure, tua vingt-cinq autres cailles.

Il changeait son fusil déchargé contre un fusil chargé, lorsqu'il vit revenir le même messager à fond de train.

--Eh bien, lui cria-t-il, tu viens me dire que la duchesse est accouchée?

--Non, sire; je viens, au contraire, dire à Votre Majesté qu'elle souffre beaucoup.

--Que veut-elle que j'y fasse?

--Votre Majesté sait qu'en pareille circonstance sa présence est commandée par le cérémonial. Il peut arriver un malheur.

--Eh bien, demanda le président, qu'y a-t-il?

--Il y a que cela ne va pas tout seul, à ce qu'il paraît, répondit Ferdinand.

--De sorte que nous allons quitter la chasse au milieu de la journée? Au reste, que Votre Majesté la quitte si elle veut, je reste: je ne m'en retournerai que quand j'aurai mes cent pièces.

--Ah! dit Ferdinand, une idée! Retourne vite à Palerme et ordonne de sonner toutes les cloches.

--Et je puis dire à Son Altesse royale...?

--Tu peux lui dire que j'y suis aussitôt que toi. As-tu vu nos chevaux?

--Ils sont à la grille de la Bagaria, sire.

--Eh bien, dis-leur, en passant, de se rapprocher.

Le messager repartit au galop.

Un quart d'heure après, toutes les cloches de Palerme étaient en branle.

--Ah! dit le roi, voilà qui doit lui faire du bien. Et il continua sa chasse.

Il en était à sa quatre-vingt-dixième caille, sans en avoir manqué une seule.

--Voulez-vous parier que j'irai jusqu'à la centaine, sans un faux coup, Cardillo?

--Ce n'est pas la peine.

--Pourquoi cela?

--Parce que voilà le messager qui revient.

--Diable! dit Ferdinand. Tout beau, Jupiter! Je vais toujours tuer ma quatre-vingt-onzième, en attendant.

La caille partit, le roi la tua.

Lorsqu'il se retourna, le messager était près de lui.

--Eh bien, lui demanda Ferdinand, les cloches l'ont-elles soulagée?

--Non, sire: les médecins ont des craintes.

--Les médecins ont des craintes! répéta Ferdinand en se grattant l'oreille. C'est grave, alors?

--Très-grave, sire.

--En ce cas, qu'on expose le saint sacrement.

--Sire, je ferai observer à Votre Majesté que les médecins disent que votre présence est urgente.

--Urgente! urgente! répéta Ferdinand avec impatience; je n'y ferai pas plus que le bon Dieu!

--Sire, le cheval de Votre Majesté est là.

--Je le vois bien, pardieu! Va, va, mon garçon; et, si le saint sacrement n'y fait rien, j'irai moi-même.

Et il ajouta à voix basse:

--Quand j'aurai tué mes cent cailles, bien entendu.

Au bout d'un quart d'heure, le roi avait tué ces cent cailles. Sir William l'avait suivi de près et en avait tué quatre-vingt-sept. Le président Cardillo était de dix en arrière sur sir William et de vingt-trois sur le roi: aussi était-il furieux.

Les cloches sonnaient toujours à grande volée, ce qui prouvait qu'il n'y avait pas de nouveau.

--Alla malora! dit le roi avec un soupir, il paraît qu'elle s'entête à ne rien finir que je ne sois là. Allons-y donc. On a bien raison de dire: «Ce que femme veut, Dieu le veut.»

Et, sautant à cheval:

--Vous êtes libres d'aller jusqu'à vos cent cailles, dit-il aux deux autres chasseurs. Moi, je retourne à Palerme.

--En ce cas, dit sir William, je suis Votre Majesté: ma charge m'oblige à ne pas vous quitter dans un pareil moment.

--C'est bien, allez, dit Cardillo; moi, je reste.

Le roi et sir William mirent leurs montures au galop.

Au moment où ils entraient dans la ville, le carillon des cloches cessa.

--Ah! ah! dit le roi, il paraît que c'est fini. Maintenant, reste à savoir si c'est un garçon ou une fille.

On passa devant une église: tous les cierges étaient allumés, le saint sacrement était exposé sur l'autel, l'église était pleine de gens qui priaient.

On entendit le bruit des pétards et l'on vit l'air sillonné par les fusées.

--Bien! dit le roi, voilà qui est de bon augure.

Le roi vit de loin venir le même messager; il tenait son chapeau en l'air et criait: «Vive le roi!» Tout le monde courait après lui ou s'élançait au-devant de lui. C'était miracle qu'il n'écrasât personne.

Du plus loin qu'il aperçut le roi:

--Un prince, sire! un prince! cria-t-il.

--Eh bien, dit le roi à sir William, quand j'aurais été là, je n'y aurais rien ajouté.

Les cris du peuple annoncèrent l'arrivée de Ferdinand au palais.

Tout le monde était dans la joie, et le roi était attendu avec la plus grande impatience.

Le duc et la duchesse de Calabre avaient pris à coeur la cause de la San-Felice, non pour elle, qu'ils ne connaissaient pas, l'ayant vue à peine, mais pour son mari.

Le pauvre chevalier, plus mort que vif, plus agité surtout que si c'était son propre sort qui allait se débattre, était à genoux dans un cabinet attenant à la chambre à coucher, et priait.

C'est qu'il connaissait le roi, et qu'il savait qu'il avait beaucoup à craindre et peu à espérer.

La jeune mère était dans son lit. Elle n'avait aucun doute, elle: qui pourrait refuser quelque chose à ce bel enfant qu'elle venait de mettre au monde avec tant de douleurs? Ce serait une impiété!

Ne serait-il pas roi un jour? n'était-il pas d'heureux augure qu'il entrât dans la vie par la porte de la clémence et en balbutiant le mot Grâce!

On avait eu le temps, son grand-père n'étant pas encore là au moment de sa naissance, de lui faire sa toilette et de lui passer une magnifique robe de dentelles.

Il avait les cheveux blonds des princes autrichiens, des yeux bleus étonnés qui regardaient sans voir, la peau fraîche comme une rose et blanche comme du satin.

La mère le tenait couché près d'elle, ne se lassant pas de l'embrasser. Elle lui avait glissé, dans les plis de la robe qui recouvrait ses langes royaux, la supplique de la malheureuse San-Felice.

On entendit dans la rue, se rapprochant du palais sénatorial, les cris de «Vive le roi!»

Le prince pâlit: il lui sembla, à lui si craintif devant son père, qu'il allait commettre un crime de lèse-majesté.

La princesse fut plus courageuse que lui.

--O François, dit-elle, nous ne pouvons cependant pas abandonner cette pauvre femme!

San-Felice, qui entendit ces mots, ouvrit la porte de l'alcôve, et par cette porte passa sa tête pâle et effarée.

--O mon prince! dit-il avec le ton du reproche.

--J'ai promis, je tiendrai, dit François. J'entends les pas du roi: ne te montre pas, ou tu perds tout.

San-Felice referma la porte du cabinet au moment où le roi ouvrait celle de la chambre à coucher.

--Eh bien, eh bien, dit-il en entrant, tout est donc fini, et de la bonne façon, grâce à Dieu! Je te fais mon compliment, François.

--Et à moi, sire? demanda l'accouchée.

--A vous, je vous le ferai quand j'aurai vu l'enfant.

--Sire, vous savez que j'ai droit à trois faveurs, dit la princesse, comme ayant donné un héritier au royaume?

--Et on vous les accordera, si c'est un beau mâle.

--Oh! sire, c'est un ange!

Et elle prit l'enfant à son côté et le présenta au roi.

--Ah! par ma foi, dit le roi en le lui prenant des mains et en se retournant vers son fils, je n'aurais pas mieux fait, moi qui m'en pique.

Il y eut un moment de silence; toutes les respirations étaient arrêtées, tous les coeurs cessaient de battre.

On attendait que le roi vît le placet.

--Oh! oh! qu'a-t-il donc sous le bras?

--Sire, dit Marie-Clémentine, au lieu des trois faveurs que l'on accorde d'habitude à la princesse royale qui donne un héritier à la couronne, je n'en demande qu'une.

Et sa voix, en prononçant ces paroles, était si tremblante, que le roi la regardait avec étonnement.

--Diable! ma chère fille, dit le roi, il paraît que c'est bien difficile, ce que vous désirez?

Et, couchant l'enfant dans le pli de son bras gauche, il prit le papier de la main droite et le déplia lentement en regardant le prince François, qui pâlit, et la princesse Marie-Clémentine, qui se laissa retomber sur son oreiller.

Le roi commença de lire; mais, dès les premiers mots, son sourcil se fronça et l'expression de son visage devint sinistre.

--Oh! dit-il avant même d'avoir tourné la page, si c'était cela que vous aviez à me demander, monsieur mon fils, et vous, madame ma belle-fille, vous avez perdu votre peine. Cette femme est condamnée, cette femme mourra.

--Sire! balbutia le prince.

--Dieu lui-même voudrait la sauver, que j'entrerais en lutte contre Dieu!

--Sire, au nom de cet enfant!

--Tenez! s'écria le roi, reprenez-le, votre enfant! le voilà, je vous le rends.

Et, le rejetant violemment sur le lit, il sortit en criant:

--Jamais! jamais!

La princesse Marie-Clémentine poussa un gémissement et prit dans ses bras son enfant qui pleurait.

--Oh! pauvre innocent! dit-elle, cela te portera malheur...

Le prince tomba sur une chaise sans avoir la force de prononcer une parole.

Le chevalier poussa la porte du cabinet, et, plus pâle qu'un mort, il vint ramasser la supplique qui était tombée à terre.

--O mon ami! dit le prince en lui tendant la main, tu le vois, il n'y a pas de notre faute.

Mais lui, sans paraître voir ni entendre le prince, sortit en déchirant la supplique et en disant:

--C'est véritablement un monstre que cet homme!

CI TONINO MONTI

A l'instant même où le roi s'élançait, furieux, hors de la chambre de la princesse royale, et où San-Felice le suivait en déchirant la supplique, le capitaine Skinner discutait dans sa cabine le prix de son engagement avec un grand et beau garçon de vingt-cinq ans, qui était venu s'offrir à lui pour faire partie de l'équipage de la goëlette.

Quand nous disons s'offrir à lui, la chose pourrait être dite d'une façon plus exacte. La veille, un de ses meilleurs matelots, qui exerçait à bord le poste de contre-maître et qui était né à Palerme, chargé par le capitaine Skinner de recruter quelques hommes pour renforcer son équipage, avait vu, à la porte de la maison nº 7 de la rue della Salute, un beau jeune homme coiffé d'un bonnet de pêcheur et portant un caleçon relevé jusqu'au-dessus du genou, lequel laissait voir une jambe vigoureuse et fine tout à la fois.

Il s'était arrêté un instant devant lui et l'avait regardé avec une attention et une persistance qui lui avaient valu, en patois sicilien, cette question:

--Que me veux-tu?

--Rien, avait répondu le contre-maître dans le même patois. Je te regarde et je me dis, à part moi, que c'est une honte.

--Qu'est-ce qui est une honte?

--Qu'un grand et fort gaillard comme toi, qui ferait un si beau matelot, soit destiné à faire un si mauvais geôlier.

--Qui t'a dit cela? demanda le jeune homme.

--Que t'importe, du moment que je le sais!

Le jeune homme haussa les épaules.

--Que veux-tu! dit-il, l'état de pêcheur ne nourrit pas son homme, et l'état de geôlier rapporte deux carlins par jour.

--Bon! deux carlins par jour! dit le contre-maître en faisant claquer ses doigts: belle rétribution pour un si triste métier! Moi, je suis à bord d'un bâtiment où les mousses ont deux carlins, les novices quatre, et les matelots huit.

--Tu gagnes huit carlins par jour, toi? demanda le jeune pêcheur.

--Moi? J'en gagne douze: je suis contre-maître.

--Peste! dit le pêcheur, quel commerce fait donc ton capitaine, pour payer ses hommes ce prix-là?

--Il ne fait aucun commerce, il se promène.

--Il est donc riche?

--Il est millionnaire.

--Bon état, et qui vaut encore mieux que celui de matelot à huit carlins.

--Lequel, cependant, vaut mieux que celui de geôlier à deux.

--Je ne dis pas; mais c'est mon père qui s'est coiffé de cette idée-là. Il veut absolument que je lui succède comme geôlier en chef.

--Ce qui lui vaut?

--Six carlins par jour.

Le contre-maître se mit à rire.

--Au fait, dit-il, voilà un riche avenir! Et tu es décidé?

--Ah! je n'ai pas la vocation. Mais, ajouta-t-il avec l'insouciance des hommes du Midi, il faut bien faire quelque chose.

--Ce n'est pas amusant de se lever la nuit, de faire des rondes dans les corridors, d'entrer dans les cachots, de voir de malheureux prisonniers qui pleurent!

--Bah! on s'y habitue. Est-ce qu'il n'y a pas partout des gens qui pleurent!

--Ah! je vois ce que c'est, dit le contre-maître: tu es amoureux, et tu ne veux pas quitter Palerme.

--Amoureux! j'ai eu deux maîtresses dans ma vie, et l'une m'a quitté pour un officier anglais, l'autre pour un chanoine de Sainte-Rosalie.

--Alors, libre comme l'air?

--Libre comme l'air. Et, si tu as un bon poste à m'offrir, comme je ne suis pas encore nommé geôlier, que j'attends depuis trois ans ma nomination, fais tes offres.

--Un bon poste?... Je n'en ai pas d'autre que celui de matelot à bord de mon bâtiment.

--Et quel est ton bâtiment?

--Le Runner.

--Ah! ah! vous êtes de l'équipage américain?

--Eh bien, as-tu quelque chose contre les Américains?

--Ils sont hérétiques.

--Celui-là est catholique comme toi et moi.

--Et tu t'engages à me faire recevoir à bord?

--J'en parlerai au capitaine.

--Et j'aurai huit carlins par jour comme les autres?

--Oui.

--Fait-on la pagnote, ou est-on nourri?

--On est nourri.

--Convenablement?

--On a le café et le petit verre de rhum le matin; à midi, la soupe, un morceau de boeuf ou de mouton rôti, du poisson, si l'on en a pincé, et, le soir, du macaroni.

--Je voudrais voir cela.

--Il ne tient qu'à toi. Il est onze heures et demie, on dîne à midi; je t'invite à dîner avec nous.

--Et le capitaine?

--Le capitaine? Est-ce qu'il fera attention à toi!

--Ah! ma foi, dit le jeune homme, j'accepte; j'allais dîner avec un morceau de baccala.

--Pouah! fit le contre-maître: il y a un chien à bord, il n'en veut pas.

--Madonna! dit le jeune homme, il y a beaucoup de chrétiens alors qui ne demanderaient pas mieux que d'être chiens à bord de ton bâtiment.

Et, passant son bras sous celui du contre-maître, il suivit le quai jusqu'à la Marina.

A la Marina, il y avait un canot amarré, près du débarcadère. Il était gardé par un seul matelot; mais le contre-maître fit entendre un roulement de son sifflet, et trois autres matelots accoururent et sautèrent dans la barque, où le contre-maître et le jeune pêcheur descendirent à leur tour.

--Au Runner! et vivement! leur dit en mauvais anglais le contre-maître en prenant place au gouvernail.

Les matelots se roidirent sur leurs rames, et la légère embarcation glissa sur l'eau.

Dix minutes après, elle abordait l'escalier de bâbord du Runner.

Le contre-maître avait dit la vérité: ni le capitaine ni son second ne parurent remarquer l'arrivée d'un étranger à bord. On se mit à table, et, comme la pêche avait été bonne et qu'un des matelots, Provençal de naissance, avait fait une bouillabaisse, le repas fut encore plus soigné que le contre-maître ne l'avait annoncé.

Nous devons avouer que les trois plats qui se succédèrent, arrosés d'une demi-bouteille de vin de Calabre parurent produire une sensation favorable sur l'esprit de l'invité.

Au dessert, le capitaine parut sur le pont, accompagné de son second, et, en se promenant, se dirigea vers l'avant du petit bâtiment.

A l'approche du capitaine, les matelots se levèrent, et, comme le capitaine leur faisait signe de la main de se rasseoir:

--Pardon, mon capitaine, dit le contre-maître, mais j'ai une prière à vous faire.

--Et que veux-tu? demanda le capitaine Skinner en riant. Voyons, parle, mon brave Giovanni.

--Ce n'est pas moi, capitaine, c'est un de mes compatriotes que j'ai racolé par les rues de Palerme, et que j'ai invité à dîner avec nous.

--Ah! ah! Et où est-il, ton compatriote?

--Le voilà, capitaine.

--Que demande-t-il?

--Une grande faveur, capitaine.

--Laquelle?

--Celle de boire à votre santé.

--C'est chose accordée, dit le capitaine, et tout le bénéfice en sera pour moi.

--Hourra pour le capitaine! crièrent les matelots d'une seule voix.

Skinner salua de la tête.

--Et comment s'appelle ton compatriote? demanda-t-il.

--Ma foi, dit Giovanni, je n'en sais rien.

--Je m'appelle votre serviteur, Excellence, répondit le jeune homme, et voudrais bien que vous me répondissiez que vous vous appelez mon maître.

--Ah! ah! tu as de l'esprit, garçon!

--Vous croyez, Excellence?

--J'en suis sûr.

--Depuis que ma mère me le disait quand j'étais tout petit, personne cependant ne s'en est aperçu.

--Mais enfin tu as encore un autre nom que celui de mon serviteur?

--J'en ai deux autres, Excellence.

--Lesquels?

--Tonino Monti.

--Attends donc, attends donc, dit le capitaine comme s'il cherchait à rappeler ses souvenirs, il me semble que je te connais.

Le jeune homme secoua dubitativement la tête.

--Cela m'étonnerait bien, dit-il.

--Je me rappelle... Oui, c'est cela. N'es-tu pas le fils du geôlier en chef du fort de Castellamare?

--Ma foi, oui. Eh bien, il faut que vous soyez sorcier pour avoir deviné cela...

--Je ne suis pas sorcier, mais je suis l'ami de quelqu'un qui sollicite pour toi le poste de geôlier, je suis l'ami du chevalier San-Felice.

--Et qui ne l'obtiendra pas, naturellement.

--Bon! et pourquoi ne l'obtiendrait-il pas? Le chevalier est non-seulement le bibliothécaire, mais encore l'ami du duc de Calabre.

--Oui; mais il est le mari de la prisonnière si chaudement recommandée par Sa Majesté, et qui ne vit que par grâce. Si le chevalier avait eu quelqu'un d'influent, il aurait commencé par obtenir la vie de sa femme.

--C'est justement parce qu'on lui a refusé ou qu'on lui refusera probablement une grande faveur que l'on sera charmé de lui en accorder une petite.

--Que Dieu me fasse la grâce de ne pas vous entendre!

--Et pourquoi cela?

--Parce qu'il m'arrangerait mieux de vous servir que de servir le roi Ferdinand.

--Je ne veux cependant pas, je te le déclare, répliqua en riant le capitaine Skinner, lui faire concurrence.

--Oh! vous ne lui ferez pas concurrence, capitaine: je donne ma démission avant d'être nommé.

--Ah! capitaine, dit Giovanni, acceptez-la. Tonino est un bon garçon. Pêcheur d'enfance, ça fera un excellent marin. Je réponds de lui. Nous serons tous contents de le voir porter sur le rôle de l'équipage.

--Oh! oui, oui! s'écrièrent tous les matelots.

--Capitaine, dit Tonino, la main sur sa poitrine, foi de Sicilien, si Votre Excellence m'accorde ma demande, vous serez content de moi.

--Écoute, mon ami, répondit le capitaine, je ne demande pas mieux, car tu me parais un bon garçon. Mais je ne veux pas qu'on dise que je suis un racoleur, et qu'on m'accuse de t'avoir engagé pendant que tu étais ivre. Amuse-toi avec tes compagnons tant qu'il te plaira; mais rentre ce soir chez toi. Réfléchis cette nuit, demain toute la journée, et, demain au soir, si tu es toujours dans les mêmes intentions, reviens, et nous terminerons.

--Vive le capitaine! cria Tonino.

--Vive le capitaine! répéta tout l'équipage.

--Voilà quatre piastres, dit Skinner: allez à terre, mangez-les, buvez-les, cela ne me regarde pas; mais que tout le monde, ce soir, soit ici, et qu'il n'y ait pas trace du vin que l'on aura bu. Allez.

--Mais la goëlette, capitaine? demanda Giovanni.

--Laisse deux hommes à bord.

--Bon, capitaine! c'est à qui ne voudra pas rester.

--Vous tirerez au sort, et chacune des victimes recevra une piastre pour consolation.

On tira au sort, et les deux matelots qui tombèrent reçurent chacun une piastre.

Le soir, à neuf heures, tout le monde était rentré, et, comme l'avait recommandé le capitaine, on était gai, mais voilà tout.

Le capitaine passa la revue de son équipage, comme il avait l'habitude de le faire tous les soirs, et fit à Giovanni, mais pour lui seul, le signe de le suivre dans son cabinet.

Dix minutes après, excepté les matelots du premier quart de nuit, tout le monde était couché à bord.

Giovanni se glissa dans la cabine du capitaine, qui attendait avec son second. Tous deux paraissaient impatients.

--Eh bien? lui demanda Skinner.

--Eh bien, capitaine, il est à nous.

--Tu en es sûr?

--Comme si je le voyais déjà couché sur le rôle.

--Et tu crois que demain...?

--Demain, à six heures du soir, aussi vrai que je m'appelle Giovanni Capriolo, il aura signé.

--Dieu le veuille! murmura le second: ce sera déjà la moitié de notre affaire faite.

Et, en effet, le lendemain, comme l'avait promis Giovanni, et comme nous l'avons dit dans les premières lignes de ce chapitre, après avoir débattu pour la forme le chiffre des appointements, sur sa demande expresse consignée dans l'engagement, Tonino Monti, libre et majeur, s'engageait pour trois ans comme matelot à bord du Runner, et recevait d'avance trois mois d'appointements, se soumettant à toute la rigueur de la loi, s'il manquait à sa parole.

CII LE GEOLIER EN CHEF

Au moment où le nouvel enrôlé venait d'opposer--avec quelque difficulté d'exécution, mais lisiblement néanmoins,--sa signature au bas de l'engagement, un matelot entrait dans la cabine, tenant à la main une enveloppe contenant des papiers qu'un messager venait d'apporter de la part du chevalier San-Felice, avec recommandation expresse de ne les remettre qu'au capitaine Skinner lui-même.

Dès midi, le bruit s'était répandu dans Palerme que la duchesse de Calabre était atteinte des douleurs de l'enfantement. Les propriétaires de la goëlette étaient trop intéressés à cet événement pour n'être point des premiers à en être instruits; puis le son des cloches, puis l'exposition du saint sacrement leur avaient appris les craintes de la cour; enfin, les pétards, les fusées et les illuminations les avaient mis au courant de l'heureux résultat auquel ils portaient un si vif intérêt, puisque la vie de la prisonnière y était en quelque sorte attachée.

Le capitaine Skinner comprit donc à l'instant que l'enveloppe contenait, quelle qu'elle fût, la décision du roi.

Il fit un signe à Salvato, qui jeta un coup d'oeil sur l'engagement, dit à Tonino que tout était bien ainsi, prit l'engagement et le mit dans sa poche.

Tonino, enchanté de faire enfin légalement partie de l'équipage du Runner, remonta sur le pont.

Salvato et son père, restés seuls, s'empressèrent de briser le cachet: l'enveloppe contenait la supplique de Luisa déchirée en huit ou dix morceaux.

On le sait, cette réponse seule était significative; elle disait clairement: «Le roi a été impitoyable.»

Mais à ces fragments déchirés étaient joints deux autres papiers intacts.

Le premier, que Salvato ouvrit, était de l'écriture du chevalier.

Il contenait ce qui suit:

«J'allais vous envoyer ces papiers déchirés sans aucun commentaire,--car, ainsi que la chose était convenue entre nous, ils signifiaient que la princesse avait échoué, et que, de notre côté, il n'y avait plus d'espoir,--quand j'ai reçu du directeur de la police la nomination, sollicitée par moi, de Tonino Monti au poste de geôlier adjoint. Y a-t-il dans cette nomination un moyen de salut? Je n'en sais rien et n'essaye même pas de le chercher, tant ma tête est perdue; mais vous, vous êtes des hommes de ressource et d'imagination, vous avez des moyens de fuite qui me manquent, des hommes d'exécution que je n'ai pas et que je ne saurais où trouver. Cherchez, imaginez, inventez, jetez-vous, s'il le faut, dans l'insensé, dans l'impossible; mais sauvez-la!

»Moi, je ne puis que la pleurer.

»Ci-joint le brevet de Tonino Monti.»

La nouvelle était terrible; mais ni Salvato ni son père n'avaient jamais compté sur la clémence royale. Le désappointement de ce côté-là était donc loin de produire l'effet qu'il avait produit sur le chevalier San-Felice.

Les deux hommes se regardèrent avec tristesse, mais non avec désespoir. Il y avait plus: il leur semblait que cette nomination de Tonino Monti était une compensation à l'échec annoncé par la supplique déchirée.

Comme on l'a vu, eux aussi avaient compté sur cet accident, et, en s'emparant à tout hasard de Tonino, avaient pris leurs mesures en conséquence.

Leurs projets étaient bien vagues encore, ou plutôt ils n'avaient pas encore de projets. Ils étaient là, l'oeil au guet, l'oreille avide, le bras tendu, prêts à saisir l'occasion si l'occasion se présentait. Il leur avait semblé voir une lueur quelconque dans l'accaparement de Tonino; cette lueur s'augmentait de sa nomination. Eh bien, à la lueur de ce crépuscule, ils allaient chercher à donner un corps à ce rêve, jusque-là fugitif, insaisissable.

Il était sept heures du soir. A huit, ils paraissaient avoir pris une résolution; car l'avis fut donné à tout l'équipage qu'on devait lever l'ancre dans l'après-midi du lendemain.

Tonino fut autorisé à aller, dans la soirée même ou le lendemain dans la journée, prendre congé de son père. Mais il déclara qu'il craignait tellement la colère du bonhomme, que, loin d'aller prendre congé de lui, il se sauverait à fond de cale s'il le voyait venir du côté du bâtiment.

Il paraît que Salvato et son père ne pouvaient rien désirer de mieux que cet effroi de Tonino; car ils échangèrent un signe de satisfaction.

Maintenant, nous allons raconter les événements tels qu'ils se passèrent, sans essayer de leur donner d'autre explication que celle des faits.

Le lendemain, vers cinq heures du soir, par un temps nuageux et sombre, la goëlette le Runner commença de faire ses préparatifs pour lever l'ancre.

Pendant cette opération, soit maladresse de l'équipage, soit défaut dans la chaîne, un anneau se rompit et l'ancre resta au fond.

Cet accident arrive parfois, et, quand l'ancre n'est point restée à une trop grande profondeur, des plongeurs descendent au fond de l'eau dans laquelle a échoué le cabestan.

Malgré l'accident arrivé à l'ancre, on ne continua pas moins d'appareiller; seulement, il fut convenu que, l'ancre n'étant qu'à trois brasses de profondeur, un canot resterait avec huit hommes et le contre-maître Giovanni pour repêcher l'ancre, et que la goëlette attendrait en croisant à l'entrée du port.

Pour se faire visible dans une nuit sans lune, elle devait porter trois feux de couleurs différentes.

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