TOME IX (continued 2)
Reading edition
--Un instant, quelques heures. Diable! comme il faut être positif avec toi.
Luisa lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa tendrement.
--Tu es homme, tu es fort, tu es un chêne, dit-elle; moi, je suis un roseau. Si tu t'éloignes de moi, je plie à tout vent. Que veux-tu! ton amour est le dévouement, le mien n'est que l'égoïsme.
Salvato la serra contre son coeur, et, malgré lui, ses nerfs de fer tressaillirent si violemment, que Luisa le regarda étonnée.
En ce moment, la porte s'ouvrit: on apportait l'habit de vivandière promis à Luisa.
Salvato profita de cet incident pour changer le cours des pensées de Luisa. Il lui montra en riant les diverses pièces du costume qu'elle devait revêtir, et la toilette commença.
Il était visible, à la sérénité du front de Luisa, que ses soupçons d'un instant étaient effacés. Elle était charmante dans sa jupe courte à revers rouges, et avec son chapeau orné de la cocarde tricolore.
Salvato ne se lassait pas de la regarder et de lui dire. «Je t'aime! je t'aime! je t'aime!»
Elle souriait, et son sourire était plus éloquent que toutes les paroles.
L'heure passa comme une seconde.
Le tambour battit. Ce tambour annonçait que les grenadiers anglais prenaient possession de la porte du fort.
Salvato tressaillit malgré lui; une légère pâleur envahit son visage.
Il jeta un regard sur la cour où était la garnison sous les armes.
--Il est temps de descendre, dit-il à Luisa, et de prendre notre place dans les rangs.
Tous deux descendirent; mais, sur le seuil, Salvato s'était arrêté, et, une dernière fois, en soupirant et en embrassant la chambre d'un regard, avait pressé Luisa contre son coeur.
Là aussi, ils avaient été heureux.
Par ces mots: Les sujets de Sa Majesté Sicilienne seront consignés aux alliés, on avait entendu les otages qui avaient été confiés à Mejean. Ces otages, au nombre de cinq, étaient déjà dans la cour et formaient un groupe à part.
Mejean fit signe à Salvato d'aller se joindre à eux et à Luisa de se mettre en serre-file.
Il la plaça le plus près de lui possible, afin de pouvoir, en cas de besoin, lui porter la plus immédiate protection.
Il n'y avait rien à dire: le colonel Mejean exécutait ses engagements avec la plus scrupuleuse régularité.
Les tambours battirent: le cri «Marche!» retentit.
Les rangs s'ouvrirent, les otages prirent leurs places.
Les tambours débouchèrent par la porte du fort toute l'armée russe, anglaise et napolitaine attendait à l'extérieur.
En avant de cette armée, les trois officiers supérieurs, le duc della Salandra, le capitaine Troubridge et le capitaine Baillie formaient un groupe.
Pour faire honneur à la garnison, ils tenaient d'une main leur chapeau, de l'autre leur épée nue.
Arrivé à l'endroit indiqué, le colonel Mejean fit entendre le mot «Halte!»
Les soldats s'arrêtèrent, les otages sortirent des rangs.
Puis, comme il était dit dans la capitulation, les soldats déposèrent leurs armes; les officiers gardèrent leur épée, qu'ils remirent au fourreau.
Alors, le colonel Mejean s'avança vers le groupe des officiers alliés et dit:
--Messieurs, en vertu de l'article 6 de la capitulation, j'ai l'honneur de vous remettre les otages qui étaient enfermés dans le fort.
--Nous reconnaissons les avoir reçus, dit le duc della Salandra.
Puis, jetant les yeux sur le groupe qui s'avançait:
--Mais, dit-il, nous ne comptions que sur cinq, et il sont six.
--Le sixième n'est point un otage, dit Salvato; le sixième est un ennemi.
Puis, comme les regards des trois officiers étaient fixés sur lui, tandis que le colonel Mejean, ayant à son tour remis son épée au fourreau, allait reprendre son rang à la tête de la garnison:
--Je suis, continua le jeune homme d'une voix haute et fière, je suis Salvato Palmieri, sujet napolitain, mais général au service de la France.
Luisa, qui avait suivi toute la scène, avec le regard d'une amante, jeta un cri.
--Il se perd, dit Mejean. Pourquoi a-t-il parlé? Il était si simple de ne rien dire!
--Mais, s'il se perd, s'écria Luisa, je dois, je veux me perdre avec lui! Salvato! mon Salvato! attends-moi!
Et, s'élançant hors des rangs, en écartant le colonel Mejean, qui lui barrait le passage, elle se jeta dans les bras du jeune homme en criant:
--Et moi, je suis Luisa San-Felice! Tout avec lui! la vie ou la mort!
--Messieurs, vous l'entendez, dit Salvato. Nous n'avons plus qu'une grâce à vous demander, c'est, pour le peu de temps que nous avons à vivre, de ne point nous séparer.
Le duc della Salandra se retourna vers les deux autres officiers, comme pour les consulter.
Ceux-ci regardaient les deux jeunes gens avec une certaine compassion.
--Vous savez, dit le duc, qu'il y a des instructions toutes particulières du roi qui ordonnent de condamner à mort la San-Felice.
--Mais elles ne défendent point de la condamner à mort avec son amant, fit observer Troubridge.
--Non.
--Eh bien, faisons pour eux ce qui dépend de nous: donnons-leur cette dernière satisfaction.
--Le duc della Salandra fit un signe: quatre soldats napolitains sortirent des rangs.
--Conduisez ces deux prisonniers au Château-Neuf, dit-il: vous en répondez sur votre tête.
--Est-il permis à madame de quitter ce déguisement et de reprendre ses habits? demanda Salvato.
--Et où sont ses habits? demanda le duc.
--Dans sa chambre du château Saint-Elme.
--Jurez-vous que ce n'est pas un prétexte que vous prenez pour essayer de fuir?
--Je vous jure que madame et moi, dans un quart d'heure, viendrons nous remettre entre vos mains.
--Allez! nous nous fions à votre parole.
Les deux hommes se saluèrent, et Salvato et Luisa rentrèrent dans le fort.
En rouvrant la porte de cette chambre, qu'elle croyait avoir quittée pour la liberté, l'amour et le bonheur, et où elle rentrait prisonnière et condamnée, Luisa se laissa tomber dans un fauteuil et éclata en sanglots.
Salvato se mit à genoux devant elle.
--Luisa, lui dit-il, Dieu m'est témoin que j'ai fait tout au monde pour te sauver. Tu as toujours refusé de me quitter; tu as dit: «Vivre ou mourir ensemble!» Nous avons vécu, nous avons été heureux ensemble; en quelques mois, nous avons épuisé plus de joie que la moitié des créatures humaines n'en éprouvent dans toute leur vie. Aujourd'hui, que l'heure de l'épreuve est venue, manqueras-tu de courage? Pauvre enfant! as-tu trop présumé de tes forces? Chère âme, t'es-tu mal jugée?
Luisa souleva sa tête cachée dans la poitrine de Salvato, secoua ses longs cheveux qui lui retombaient sur le visage, et le regarda à travers ses larmes.
--Pardonne-moi un moment de faiblesse, Salvato, lui dit-elle; tu vois que je n'ai pas peur de la mort, puisque c'est moi qui l'ai cherchée quand j'ai vu que tu m'avais trompée et que tu voulais mourir sans moi, mon bien-aimé. Tu as vu si j'ai hésité et si le cri qui devait nous réunir s'est fait attendre.
--Chère Luisa!
--Mais, en revoyant cette chambre, en songeant aux douces heures que nous y avons passées, en songeant que les portes d'un cachot vont s'ouvrir pour nous, en songeant que nous allons peut-être, éloignés l'un de l'autre, marcher à la mort séparés, oh! oui, mon coeur s'est brisé. Mais, à ta voix, regarde! les larmes tarissent, le sourire revient sur mes lèvres. Tant que la vie battra dans nos veines, nous nous aimerons, et, tant que nous nous aimerons, nous serons heureux. Vienne la mort! si la mort est l'éternité, la mort sera pour nous l'éternel amour.
--Ah! je reconnais ma Luisa, dit Salvato.
Puis, se levant et passant son bras autour de la taille de Luisa, tandis que de sa bouche il effleurait ses lèvres:
--Debout, lui dit-il, debout, Romaine! debout, Aria! Nous leur avons promis d'être de retour dans un quart d'heure: ne les faisons pas attendre une seconde.
Luisa avait repris son courage. Elle dépouilla rapidement son costume de vivandière et revêtit ses anciens habits; puis, avec la majesté d'une reine, avec ce pas que Virgile donne à la mère d'Énée et qui révèle les déesses, elle descendit l'escalier, traversa la cour, et, appuyée au bras de Salvato, sortit de la forteresse et marcha droit aux trois chefs de l'armée alliée.
--Messieurs, leur dit-elle avec une grâce suprême et avec les accents les plus mélodieux de sa voix, recevez, à la fois, les remercîments d'une femme et les bénédictions d'une mourante,--car, je vous l'ai déjà dit, je suis condamnée d'avance,--pour avoir permis que nous ne fussions point séparés! Et, si vous pouvez faire que nous soyons enfermés ensemble, que nous marchions au supplice ensemble, que nous montions au même échafaud, cette bénédiction, je la renouvellerai sous la hache du bourreau.
Salvato détacha son épée et la tendit à Baillie et à Troubridge, qui se reculèrent,--puis au duc della Salandra.
--Je la prends, parce je suis forcé de la prendre, monsieur, dit celui-ci; mais Dieu m'est témoin que j'aimerais mieux vous la laisser. Je dirai plus, monsieur: je suis un soldat et non un gendarme, et, comme je n'ai aucun ordre relativement à vous...
Il regarda les deux officiers, qui firent signe au duc qu'ils le laissaient absolument le maître.
--En me rendant la liberté, dit Salvato, qui comprit ce que voulaient dire et les paroles interrompues et le signe qui achevait la pensée du duc della Salandra,--en me rendant la liberté, la rendez-vous à madame?
--Impossible, monsieur! dit le duc: madame est nominativement désignée par le roi; madame doit être jugée. De toute mon âme, je désire qu'elle ne soit pas condamnée.
Salvato salua.
--Ce qu'elle a fait pour moi, je le fais pour elle; nos deux destinées sont inséparables dans la vie comme dans la mort.
Et Salvato déposa un baiser sur le front de celle à laquelle il venait de se fiancer pour l'éternité.
--Madame, dit le duc della Salandra, j'ai fait approcher une voiture, vous n'aurez pas l'ennui de traverser les rues de Naples entre quatre soldats.
Luisa fit un signe de remercîment.
Tous deux, précédés des quatre soldats, descendirent la route du Petraïo jusqu'au vico de Santa-Maria-Apparente. Là, une voiture les attendait au milieu d'une grande foule de curieux rassemblés.
Au premier rang de cette foule, était un moine de l'ordre de Saint-Benoît.
Au moment où Salvato passa devant lui, le moine leva son capuchon.
Salvato tressaillit.
--Qu'as-tu? lui demanda Luisa.
--Mon père! lui murmura Salvato à l'oreille; rien n'est perdu!
XC LA FOSSE DU CROCODILE
Si vous demandez à voir, au Château-Neuf, le cachot qui porte le nom de Fosse du crocodile, le concierge vous montrera d'abord le squelette du gigantesque saurien qui lui a donné son nom, et que la tradition prétend avoir été pris dans cette fosse; puis il vous fera passer sous la porte au-dessus de laquelle il s'étend, puis il vous conduira à une porte étroite qui donne sur un escalier de vingt-deux degrés et qui mène à une troisième porte de chêne massif, garnie de fer, laquelle s'ouvre enfin sur une profonde et obscure caverne.
Au milieu de ce sépulcre, oeuvre impie, creusé par la main des hommes pour ensevelir les cadavres vivants de leurs semblables, on se heurte à une masse de granit, sur laquelle on n'a d'autre prise que la barre de fer qui la traverse. Cette masse de granit ferme l'orifice d'un puits qui communique avec la mer. Dans les jours d'orage, la vague tourmentée et bondissante lance son écume à travers les interstices de la pierre mal jointe au pavé; l'eau salée envahit alors la caverne et poursuit le prisonnier jusque dans les angles les plus éloignés de sa prison.
Par cette bouche de l'abîme, dit la lugubre légende, sortant du vaste sein de la mer, apparaissait autrefois l'immonde reptile qui a donné son nom à cette fosse.
Presque toujours, il trouvait dans le cachot une proie humaine, et, après l'avoir dévorée, il se replongeait au gouffre.
Là, dit encore le bruit populaire, furent jetés par les Espagnols la femme et les quatre enfants de Masaniello, ce roi des lazzaroni, qui entreprit de délivrer Naples, et qui eut le vertige du pouvoir, ni plus ni moins qu'un Caligula ou un Néron.
Le peuple avait dévoré le père et le mari; le crocodile, qui a bien quelque ressemblance avec le peuple, dévora la mère et les enfants.
Ce fut dans ce cachot que le commandant du Château-Neuf ordonna de conduire Salvato et Luisa.
A la lueur d'une lampe pendue au plafond, les deux amants virent plusieurs prisonniers qui, à leur entrée, s'interrompirent dans leur conversation et jetèrent sur eux des regards inquiets. Mais, plus habitués aux demi-ténèbres de ce cachot, les yeux des prisonniers reconnurent les nouveaux venus, et un cri, tout à la fois de joie et de compassion, les accueillit. Un homme se jeta aux pieds de Luisa, une femme se jeta à son cou; trois prisonniers entourèrent Salvato et se saisirent de ses mains; et tous ne formèrent bientôt plus qu'un groupe, dans les accents confus duquel il eût été difficile de distinguer s'il y avait plus de contentement que de douleur.
L'homme qui s'était jeté aux pieds de Luisa était Michele; la femme qui s'était jetée à son cou était Éléonor Pimentel; les trois prisonniers qui avaient entouré Salvato étaient Dominique Cirillo, Manthonnet et Velasco.
--Ah! pauvre chère petite soeur! s'écria le premier Michele; qui nous eût dit que la sorcière Nanno prédisait si juste et devinait si vrai?
Luisa ne put s'empêcher de frissonner, et, avec un sourire mélancolique, elle passa la main sur son cou si frêle et si délicat, et secoua la tête comme pour dire qu'il ne donnerait pas grand'peine au boureau.
Hélas! elle se trompait, même dans cette dernière espérance.
Le désordre causé parmi les prisonniers par l'arrivée de Salvato et de Luisa n'était pas encore calmé, lorsque la porte se rouvrit de nouveau et que l'on vit apparaître sur le sombre seuil un homme de haute taille, vêtu du costume de général républicain, déjà porté par Manthonnet.
--Diable! dit-il en entrant, je suis tenté de dire, comme Jugurtha: «Les étuves de Rome ne sont pas chaudes.»
--Hector Caraffa! s'écrièrent deux ou trois voix.
--Dominique Cirillo! Velasco! Manthonnet! Salvato! Dans tous les cas, il y a meilleure compagnie ici que dans la prison Mamertine. Mesdames, votre serviteur! Comment donc! la signora Pimentel! la signora San-Felice! mais tout est réuni ici: la science, le courage, la poésie, l'amour, la musique. Nous n'aurons pas le temps de nous ennuyer.
--Je ne crois pas qu'on nous le laisse, dit Cirillo de sa voix douce et triste.
--Mais d'où venez-vous donc, mon cher Hector? demanda Manthonnet. Je vous croyais bien loin de nous, en sûreté derrière les murs de Pescara.
--J'y étais en effet, dit Hector. Mais vous avez capitulé, le cardinal Ruffo m'a envoyé un double de votre capitulation, et m'a écrit d'en faire autant que vous autres; l'abbé Pronio m'écrivait, en même temps, de me rendre aux mêmes conditions, me promettant non-seulement la vie sauve, mais encore l'autorisation de me rendre en France. Je ne me suis pas cru déshonoré de faire ce que vous aviez fait; j'ai signé et livré la ville, comme vous avez livré les forts. Le lendemain, l'abbé est venu à moi, l'oreille basse et ne sachant comment m'annoncer la nouvelle. La nouvelle n'était pas bonne, en effet. Le roi lui avait écrit qu'ayant traité avec moi sans pouvoir, il eût à me remettre à lui pieds et poings liés, ou sinon sa tête lui répondait de la mienne. Pronio tenait à sa tête, quoiqu'elle ne fût pas belle; il m'a fait lier les pieds, il m'a fait lier les poings et m'a envoyé à Naples dans une charrette comme on envoie un veau au marché. Ce n'est qu'a l'intérieur du Château-Neuf, et quand la porte en a été refermée sur moi, qu'on m'a débarrassé de mes cordes et que l'on m'a conduit ici. Voilà toute mon histoire. A votre tour de conter les vôtres.
Chacun raconta la sienne, à commencer par Salvato et Luisa. Nous la connaissons. Nous connaissons aussi celles de Cirillo, de Velasco, de Manthonnet, de Pimentel. Ils étaient descendus dans les felouques, sur la foi des traités, et Nelson les avait retenus prisonniers.
--A propos, dit Ettore Caraffa quand chacun eut fait son récit, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer: Nicolino est sauvé.
Une joyeuse exclamation s'échappa de toutes les bouches, et l'on demanda des détails.
On se rappelle que, prévenu par le cardinal Ruffo, Salvato avait chargé à son tour Nicolino de prévenir l'amiral que sa vie était menacée; Nicolino était arrivé à la ferme où était caché son oncle une heure après que celui-ci avait été arrêté. Il avait appris la trahison du fermier, n'en avait point demandé davantage et était allé rejoindre Ettore Caraffa.
Ettore Caraffa l'avait reçu à Pescara, où il avait pris part à la défense de la ville pendant les derniers jours; mais, lorsqu'il s'était agi de se rendre et de se livrer à l'abbé Pronio, Nicolino n'avait pas eu confiance, avait revêtu un habit de paysan et avait gagné la montagne. Des six conjurés que nous avons vus au château de la reine Jeanne au commencement de notre récit, c'était le seul qui ne fût point tombé aux mains de la réaction.
Cette bonne nouvelle avait, en effet, fort réjoui les prisonniers; puis, comme nous l'avons dit, ils éprouvaient, au milieu de leur tristesse, une grande joie d'être réunis. Selon toute probabilité, ils seraient jugés et exécutés ensemble. Les girondins avaient joui du même bonheur, et l'on sait qu'ils l'avaient mis à profit.
On apporta le souper pour tous, et des matelas pour les nouveaux venus. Tout en mangeant, Cirillo mit ses trois nouveaux compagnons au courant des us et coutumes de la prison, qu'ils habitaient déjà depuis treize jours et treize nuits.
Les prisons étaient combles: le roi, nous l'avons vu dans une de ses lettres, avouait huit mille prisonniers.
Chacun de ces cercles de l'enfer, qui aurait eu besoin d'un Dante pour être bien décrit, avait ses démons spéciaux chargés de tourmenter les damnés.
Ils devaient rendre les chaînes plus pesantes, irriter la soif, prolonger les jeûnes, enlever la lumière, souiller les aliments, et, tout en faisant de la vie un cruel supplice, empêcher les prisonniers de mourir.
Et, en effet, on devait penser que, soumis à de pareilles tortures précédant des supplices infamants, le suicide serait invoqué par les prisonniers comme un ange libérateur.
Trois ou quatre fois pendant la nuit, on entrait dans les cachots sous prétexte de perquisition, et l'on réveillait ceux qui pouvaient dormir. Tout était défendu, non-seulement les couteaux et les fourchettes, mais encore les verres, sous prétexte qu'avec un fragment de verre, on pouvait s'ouvrir les veines;--les draps et les serviettes, sous prétexte qu'en les découpant et en les tressant, on pouvait s'en servir comme de cordes ou même en faire des échelles.
L'histoire a conservé le nom de trois de ces tourmenteurs.
L'un était un Suisse nommé Duece, qui donnait pour excuse de sa cruauté une famille nombreuse qu'il avait à nourrir.
L'autre était un colonel de Gambs, un Allemand qui avait été sous les ordres de Mack et avait fui comme lui.
Enfin, le troisième, notre ancienne connaissance, Scipion Lamarra, le porte-enseigne de la reine, que celle-ci avait si chaudement recommandé au cardinal, et qui avait fait honneur à sa royale protectrice en arrêtant, par trahison, Caracciolo, et en le conduisant à bord du Foudroyant.
Mais il était convenu entre les prisonniers qu'ils ne donneraient pas à leurs bourreaux le plaisir du spectacle de leurs souffrances. S'ils venaient le jour, ils continuaient leur conversation, changeant de place, voilà tout, selon l'ordre des visiteurs; tandis que Velasco, charmant musicien, auquel on avait permis d'emporter sa guitare, accompagnait leurs perquisitions de ses airs les plus gais et de ses chants les plus joyeux. Si c'était la nuit, chacun se levait sans plaintes ni murmures,--et c'était vite fait, attendu que chacun, n'ayant que son matelas, se jetait dessus tout habillé.
Pendant ce temps, on transformait, avec toute la célérité possible, le couvent de Monte-Olivetto en tribunal. Ce couvent avait été fondé en 1411, par Cuzella d'Origlia, favori du roi Ladislas; le Tasse y avait trouvé un asile et fait une halte entre la folie et la prison: les prévenus devaient y faire une halte entre la prison et la mort.
La halte était courte, et la mort ne se faisait point attendre. La junte d'État agissait selon le code sicilien, c'est-à-dire en vertu de l'antique procédure des barons siciliens rebelles. On prenait, pour l'appliquer, une loi du code de Roger, et l'on oubliait que Roger, moins jaloux de ses prérogatives que ne l'était le roi Ferdinand, n'avait point déclaré qu'un roi ne traitait point avec ses sujets rebelles, mais, au contraire, après avoir signé un traité avec les habitants de Bari et de Trani, qui s'étaient révoltés contre lui, l'avait ponctuellement exécuté.
Cette procédure, qui ressemblait fort à celle de la chambre obscure, était terrible, en ce qu'elle ne présentait aucune sécurité aux prévenus. Les dénonciations et les espionnages étaient admis comme preuves, et les dénonciateurs et les espions comme témoins. Si le juge le jugeait utile, la torture accourait en aide à la vengeance, pour laquelle elle était encore un soutien, accusateurs et défenseurs étaient tous les hommes de la junte, c'est-à-dire les hommes du roi. Ni les uns ni les autres n'étaient les hommes des accusés. En outre, les accusateurs à charge, entendus secrètement et sans confrontation avec les accusés, n'avaient point pour contre-poids les témoins à décharge, qui, n'étant appelés ni publiquement ni secrètement, laissaient le prévenu tout entier sous le poids de son accusation et à la merci de ses juges. La sentence, remise alors à la conscience de ceux qui étaient chargés de se prononcer, demeurait sous le funeste arbitrage de la haine royale, sans appel, sans sursis, sans recours. Le gibet était dressé à la porte du tribunal; la sentence était prononcée dans la nuit, publiée le lendemain, et, le jour suivant, exécutée. Vingt-quatre heures de chapelle, puis l'échafaud.
Pour ceux à qui Sa Majesté faisait grâce, restait la fosse de Favignana, c'est-à-dire une tombe.
Avant d'arriver en Sicile, le voyageur qui va d'orient en occident, voit s'élancer, du sein de la mer, entre Marsala et Trapani, un écueil surmonté d'un fort, c'est-à-dire l'Agusa des Romains, île fatale qui était déjà une prison du temps des empereurs païens. Un escalier, creusé dans la pierre, conduit de son sommet à une caverne placée au niveau de la mer. Une lumière funèbre y pénètre, sans que jamais cette lumière soit réchauffée par un rayon de soleil. Enfin, de sa voûte tombe une eau glacée, pluie éternelle qui ronge le granit le plus dur, qui tue l'homme le plus robuste.
Cette fosse, cette tombe, ce sépulcre, c'était la clémence du roi de Naples!
Revenons à notre récit.
Nous avons vu--le soir où le beccaïo, tenant Salvato prisonnier, alla chercher, jusque dans son bouge, le bourreau pour le pendre,--nous avons vu que maître Danato était en train de supputer les gains qu'allaient lui procurer les nombreuses exécutions qu'il ne pouvait manquer de faire.
Sur ces gains était basée la dot de trois cent ducats qu'il promettait à sa fille, le jour où elle épouserait Giovanni, le fils aîné du vieux Basso Tomeo.
Aussi maître Donato avait-il manifesté une joie qui n'avait de comparable que celle du vieux Basso Tomeo, quand il avait vu, à la suite de la rupture des traités, les prisons s'emplir de prévenus, et avait appris de la bouche du roi lui-même, qu'il ne serait fait aucune grâce aux rebelles.
Il y avait huit mille prisonniers: en cotant au plus bas, c'était au moins quatre mille exécutions.
Quatre mille exécutions à dix ducats de prime par exécution, c'étaient quarante mille ducats; quarante mille ducats, c'étaient deux cent mille francs.
Aussi maître Donato et son compère le pêcheur Basso Tomeo étaient-ils, dans les premiers jours de juillet, assis à la même table où nous les avons vus déjà, vidant un fiasco de vin de Capri, extra qu'ils avaient cru pouvoir se permettre, vu la circonstance, supputant sur leurs doigts ce que pouvait donner le minimum des exécutions.
Ce minimum, à leur grande satisfaction à tous deux, ne pouvait s'élever à moins de trente à quarante mille ducats.
En faveur de ce chiffre, et si on l'atteignait, maître Donato promettait d'élever la dot jusqu'au chiffre de six cents ducats.
Maître Donato en était à cette concession, et peut-être, grâce à la bonne humeur que lui donnait cette perspective de potence et d'échafaud, qui s'étendait à perte de vue, comme l'allée des Sphinx, à Thèbes, allait-il en faire quelque autre encore, lorsque la porte s'ouvrit et qu'un huissier de la Vicaria, perdu dans la pénombre, demanda:
--Maître Donato?
--Avance à l'ordre! répondit celui-ci ignorant à qui il avait affaire, et porté qu'il était à la gaieté par les calculs qu'il avait faits et le vin qu'il avait bu.
--Avancez à l'ordre vous-même! répondit l'huissier d'une voix impérative; car ce n'est pas moi qui ai un ordre à recevoir de vous, c'est vous qui avez un ordre à recevoir de moi.
--Ouais! dit le père Basso Tomeo! qui avait l'habitude de voir dans les ténèbres, il me semble que je vois briller une chaîne d'argent sur un habit noir.
--Huissier de la Vicaria, répéta la voix, de la part du procureur fiscal. Cela vous regarde, si vous le faites attendre.
--Allez vite, allez vite, compère! dit Basso Tomeo. Il paraît que ça va chauffer.
Et il se mit à chanter la tarentelle qui commence par ce vers poétique:
Polichinelle a trois cochons...
--Voilà! cria maître Donato en se levant vivement de la table et en courant à la porte. Vous l'avez dit, Excellence, monseigneur Guidobaldi n'est point fait pour attendre.
Et, sans prendre le temps de mettre son chapeau, maître Donato suivit l'huissier de la Vicaria.
Le trajet est court de la rue des Soupirs-de-l'Abîme à la Vicaria.
La Vicaria est l'ancien castel Capuano. Pendant la révolution napolitaine, elle joua le rôle qu'avait joué la Conciergerie dans la révolution française: elle servit de halte aux condamnés entre le jugement et la mort.
C'était là que les patients, pour nous servir de l'expression consacrée à Naples, étaient mis en chapelle.
Cette chapelle, qui n'est autre chose que la succursale de la prison, n'avait pas servi depuis les exécutions d'Emmanuele de Deo, de Galiani et de Vitagliano.
Le procureur fiscal Guidobaldi la visitait, l'examinait et y faisait faire des réparations.
Il devait s'assurer des serrures, des verrous et des anneaux scellés dans le plancher, et reconnaître s'ils étaient d'une solidité à toute épreuve.
Se trouvant là, il avait pensé à faire d'une pierre deux coups et à envoyer chercher le bourreau.
Nous avons, avec une espèce de respect religieux, pendant notre séjour à Naples, visité cette chapelle, où tout, excepté le tableau enlevé du grand autel, est dans le même état qu'alors.
Elle s'élève au centre de la prison. On y arrive en traversant trois ou quatre grilles de fer.
On monte deux gradins avant d'entrer dans la vraie chapelle, c'est-à-dire dans la chambre où est l'autel. Cette chambre prend sa lumière par une fenêtre basse percée au niveau du parquet et grillée d'un double barreau.
De cette chambre, on arrive, en descendant quatre ou cinq degrés, dans une autre.
C'est dans celle-là que les condamnés passaient les dernières vingt-quatre heures de la vie.
De gros anneaux de fer scellés dans le plancher indiquent la place où les condamnés, couchés sur des matelas, faisaient leur veille d'agonie. Leur chaîne correspondait à ces anneaux.
Sur l'une des faces de la muraille existait alors, et existe encore aujourd'hui, une grande fresque représentant Jésus en croix et Marie agenouillée à ses pieds.
Derrière cette chambre, et en communication avec elle, se trouve un petit cabinet qui a une entrée à part.
C'est dans ce petit cabinet, et par son entrée particulière, que sont introduits les pénitents blancs qui se chargent d'accompagner, d'encourager, de soutenir les condamnés au moment de leur mort.
Il y a dans cette confrérie, dont les membres s'appellent bianchi, des prêtres et des laïques. Les prêtres écoutent la confession, donnent l'absolution et le viatique, c'est-à-dire les derniers sacrements, moins l'extrême-onction.
L'extrême-onction étant réservée aux malades, et les condamnés n'étant point malades, mais destinés à périr par accident, ne peuvent recevoir l'extrême-onction, qui est le sacrement de l'agonie.
Entrés dans ce cabinet, où ils revêtent cette longue robe blanche qui leur a fait donner le nom de bianchi, les pénitents n'abandonnent plus le condamné que quand son corps est déposé dans la fosse.
Ils se tiennent près de lui pendant tout l'intervalle qui sépare la prison de l'échafaud. Sur l'échafaud, ils lui mettent la main sur l'épaule, afin de donner au patient tout le loisir de s'épancher en eux, et le bourreau ne peut le toucher que lorsqu'ils lèvent la main et disent:
--Cet homme vous appartient.
C'était vers cette dernière étape placée sur la route de la mort, que l'huissier de la Vicaria conduisait maître Donato.
Celui-ci entra à la Vicaria, prit l'escalier à gauche, qui conduisait à la prison, longea tout un corridor bordé de cachots, franchit deux grilles, monta un escalier, traversa une troisième grille et se trouva à la porte de la chapelle.
Il entra. La première pièce, c'est-à-dire celle de la chapelle, était vide. Il passa dans la seconde et vit le procureur fiscal qui faisait assurer la porte des bianchi, avec deux serrures et trois verrous.
Il se tint debout au bas de l'escalier, et attendit respectueusement que le procureur fiscal s'aperçût de sa présence et lui adressât la parole.
Au bout d'un instant, le procureur fiscal se retourna et découvrit celui qu'il avait envoyé chercher.
--Ah! c'est vous, maître Donato, lui dit-il.
--Prêt à exécuter vos ordres, Excellence, répondit l'exécuteur.
--Vous savez que nous allons avoir pas mal d'exécutions à faire?
--Je sais cela, répondit maître Donato avec une grimace qu'il avait l'intention de faire passer pour un sourire.
--C'est pourquoi j'ai désiré qu'avant de commencer, nous nous entendions bien sur le chiffre de vos gages.
--Ah! c'est bien simple, Excellence, répondit maître Donato d'un air détaché. J'ai six cents ducats de fixe et dix ducats de prime par exécution.
--C'est bien simple! Peste! comme vous y allez, mon maître. Je ne trouve pas cela simple du tout, moi.
--Pourquoi? demanda maître Donato avec un commencement d'inquiétude.
--Parce que, supposé qu'il y ait quatre mille exécutions à dix ducats l'une, cela fait tout bonnement quarante mille ducats, sans compter les appointements fixes, c'est-à-dire à peu près le double de ce que gagne tout le tribunal, depuis le greffier jusqu'au président.
--C'est vrai, fit maître Donato; mais je fais, à moi seul, la besogne qu'ils font tous ensemble, et ma besogne est plus dure: ils condamnent; moi, j'exécute.
Le procureur fiscal, qui était en train de s'assurer qu'un anneau était bien scellé dans le parquet, se dressa, leva ses lunettes jusque sur son front et regarda maître Donato.
--Ah! ah! dit-il, c'est votre opinion, maître Donato. Mais il y a une différence, cependant, entre vous et les juges: c'est que les juges sont inamovibles, et que vous pouvez être destitué, vous.
--Moi? Et pourquoi serais-je destitué? Ai-je jamais refusé de faire mon devoir?
--On vous accuse d'être tiède pour la bonne cause.
--Ah! par exemple! moi qui me suis tenu les bras croisés tout le temps de la soi-disant République.
--Parce qu'elle a été assez bête pour ne pas vous décroiser les bras. En tout cas, sachez une chose: c'est qu'il y a vingt-quatre dénonciations contre vous, et plus de douze cents demandes pour vous remplacer.
--Ah! sainte madone del Carmine, que me dites-vous là, Excellence!
--Et sans augmentation, sans prime, à appointements fixes.
--Mais, Excellence, songez donc au travail que je vais avoir.
--Cela compensera le temps où tu es resté sans rien faire.
--Mais Votre Excellence veut donc la ruine d'un pauvre père de famille?
--Ta ruine! Pourquoi penses-tu que je veuille ta ruine? Est-ce qu'il doit m'en revenir quelque chose? D'ailleurs, un homme n'est pas ruiné, ce me semble, avec huit cents ducats d'appointements.
--D'abord, reprit vivement maître Donato, je n'en ai que six cents.
--La magnificence de la junte ajoute, en raison des circonstances, deux cents ducats à tes gages.
--Ah! monsieur le procureur fiscal, vous savez bien que ce n'est pas raisonnable.
--Je ne sais pas si c'est raisonnable, dit Guidobaldi, qui commençait à se fatiguer de la discussion; mais je sais que c'est à prendre ou à laisser.
--Mais songez donc, Excellence...
--Tu refuses?
--Mais non! mais non! s'écria maître Donato; seulement, je fais observer à Votre Excellence que j'ai une fille à marier, que nos enfants, à nous, sont de défaite difficile, et que j'avais compté sur le retour de notre bien-aimé roi pour doter ma pauvre Marina.
--Elle est jolie, ta fille?...
--C'est la plus belle fille de Naples.
--Eh bien, la junte fera un sacrifice: il y aura un ducat par chaque exécution pour la dot de ta fille. Seulement, elle viendra toucher elle même.
--Où?
--Chez moi.
--Ce sera un grand honneur, Excellence; mais n'importe!
--N'importe quoi?
--Je suis un homme ruiné, voilà tout.
Et, en poussant des soupirs à émouvoir tout autre qu'un procureur fiscal, maître Donato sortit de la Vicaria et regagna sa maison, où l'attendaient Basso Tomeo et Marina, le premier dans l'impatience, la seconde dans l'inquiétude.
La nouvelle, mauvaise pour maître Donato, était bonne pour Marina et pour Basso Tomeo, de sorte que, comme la plupart des nouvelles de ce monde, en vertu de la loi philosophique de compensation, elle apporta la douleur aux uns et la joie aux autres.
XCI LES EXÉCUTIONS
Le roi quitta Naples ou plutôt la pointe du Pausilippe,--car, ainsi que nous l'avons dit, il n'avait point osé descendre à Naples une seule fois pendant les vingt-huit jours qu'il était resté dans le golfe,--le roi, disons-nous, quitta la pointe du Pausilippe le 6 août, vers midi.
Comme on peut le voir par la lettre suivante, adressée au cardinal, la traversée fut bonne, et aucun cadavre, comme celui de Caracciolo, ne vint plus se dresser devant son bâtiment.
Voici la lettre du roi:
«Palerme, 6 août 1799.
»Mon éminentissime, je ne veux point tarder un moment à vous faire connaître mon heureuse arrivée à Palerme, après le plus heureux voyage du monde, attendu que, mardi matin, à onze heures, nous étions à la pointe du Pausilippe, et qu'aujourd'hui, à deux heures, nous avons jeté l'ancre dans le port de Palerme, avec une charmante brise et une mer comme un lac. J'ai revu toute ma famille en parfaite santé, et j'ai été reçu comme vous pouvez le croire. Donnez-moi, de votre côté, de bonnes nouvelles de nos affaires. Soignez-vous, et croyez-moi toujours votre même affectionné,
»FERDINAND B.»
Mais le roi n'avait pas voulu partir sans avoir vu manoeuvrer la junte et officier le bourreau. Le 6 août, c'est-à-dire le jour où il partit, les supplices avaient commencé depuis longtemps, et déjà sept victimes avaient été sacrifiées sur l'autel de la vengeance.
Consignons ici les noms de ces sept premiers martyrs, et disons où ils furent exécutés.
A la porte Capuana:
6 juillet.--Dominico Perla. 7 juillet.--Antonio Tramaglia. 8 juillet.--Giuseppe Lotella. 13 juillet.--Michelangelo Ciccone. 14 juillet.--Nicola Carlomagno.
Au Vieux-Marché:
20 juillet.--Andrea Vitagliano.
Dans le château del Carmine:
3 août.--Gaetano Rossi.
Je n'ai trouvé trace de Dominico Perla que dans la liste des suppliciés. J'ai vainement cherché qui il était et le crime qu'il avait commis. Son nom, dernière ingratitude du sort, n'est pas même inscrit dans le livre des Martyrs de la liberté italienne d'Otto Vanucci.
Sur le second, c'est-à-dire sur Tramaglia, nous avons trouvé cette simple mention: «Antonio Tramaglia, officier.»
Le troisième, Giuseppe Lotella, était un pauvre traiteur établi près du théâtre des Florentins.
Le quatrième, Michelangelo Ciccone, est une ancienne connaissance à nous: on se rappelle, en effet, le prêtre patriote que Dominico Cirillo envoya chercher pour recevoir la confession du sbire. Il s'était, comme nous croyons l'avoir dit, rendu célèbre par sa prédication libérale au grand air. Il avait fait dresser des chaires près de tous les arbres de la liberté, et, un crucifix à la main, parlant au nom du premier martyr de cette liberté dont il devait être martyr à son tour, il racontait à la foule les ténébreuses horreurs du despotisme et les splendides triomphes de la liberté,--appuyant surtout ses prédications sur ce que le Christ et les apôtres avaient toujours professé la liberté et l'égalité.
Le cinquième, Nicola Carlomagno, avait été commissaire de la République. Monté sur l'échafaud, et tandis que l'on préparait la corde qui devait l'étrangler, il jeta un dernier regard sur la foule qui l'entourait, et, la voyant compacte et joyeuse:
--Peuple stupide! s'écria-t-il à haute voix, tu te réjouis aujourd'hui de ma mort; mais viendra un jour où tu la pleureras avec des larmes amères; car mon sang retombera sur vos têtes à tous, et, si vous avez le bonheur d'être morts, sur celles de vos enfants!
André Vitagliano, le sixième, était un beau et charmant jeune homme de vingt-huit ans, qu'il ne faut pas confondre avec cet autre martyr de la liberté qui mourut, quatre ans auparavant, sur le même échafaud qu'Emmanuele de Deo et Galiani.
En sortant de sa prison pour aller au supplice, il dit au geôlier en lui donnant le peu d'argent qu'il avait sur lui:
--Je te recommande mes compagnons: ce sont des hommes, et, comme, toi aussi, tu es un homme, peut-être, un jour, seras-tu aussi malheureux qu'ils le sont.
Et il marcha souriant au supplice, monta souriant sur l'échafaud, et mourut en souriant.
Le septième, Gaetano Rossi, était officier; mais, comme il fut exécuté dans l'intérieur du fort del Carmine, aucun détail n'a pu être recueilli sur sa mort.
Dans une seule bibliothèque, on pourrait trouver des détails curieux sur les morts ignorées: c'est dans les archives de la confrérie des bianchi, qui, ainsi que nous l'avons dit, accompagnent les condamnés à l'échafaud; mais cette confrérie, entièrement dévouée à la dynastie déchue, nous a refusé tout renseignement.
Ces premières têtes tombées, ou ces premiers corps suspendus au gibet, Naples resta onze jours sans exécution. Peut-être attendait-on des nouvelles de France.
Nos affaires n'étaient point totalement désespérées en Italie. Championnet, comme nous l'avons dit, à la suite de la révolution du 20 prairial, avait été remis à la tête de l'armée des Alpes et avait obtenu un brillant succès. Or, le nom de Championnet était un épouvantail pour Naples, et on l'avait vu arriver si rapidement de Civita-Castellana à Capoue, que l'on croyait qu'il lui faudrait à peine le double de temps pour arriver de Turin à Naples.
Quelques voix commençaient à prononcer le nom de Bonaparte.
La reine elle-même, dans une de ses lettres, et nous croyons avoir cité cette lettre, disait, à propos de la flotte française qui menaçait la Sicile, que, sans aucun doute, cette flotte avait pour but d'aller chercher Bonaparte en Égypte. La reine avait vu juste. Non-seulement le Directoire pensait au retour de Bonaparte, mais encore son frère Joseph lui écrivait pour lui dire la situation de nos armées en Italie et presser son retour en France.
Cette lettre avait été portée à Bonaparte, au siége de Saint-Jean-d'Acre, par un Grec nommé Barbaki, auquel on avait promis trente mille francs s'il remettait cette lettre à Bonaparte en personne. Or, Bonaparte recevait cette lettre, qui lui donnait la première idée de son retour en France, au mois de mai 1799, c'est-à-dire au moment même où avait lieu la marche réactionnaire du cardinal.
Toutes ces circonstances, jointes à ce que l'absence du roi avait rendu quelque pouvoir au cardinal, faisaient faire une halte à la mort. Il en coûtait surtout au cardinal de laisser exécuter des hommes qu'il reconnaissait être garantis par sa capitulation, et, au nombre de ces hommes, ce fort parmi les forts, ce rude capitaine que nous avons vu, une échelle sur l'épaule, l'épée entre les dents, la bannière de l'indépendance à la main, escalader les murs de la cité qui était un fief de sa famille, Hector Caraffa, enfin, qu'il avait, par une lettre de sa main, invité lui-même à se rendre.
Mais, pendant cette trêve entre les bourreaux et les condamnés, le cardinal reçut du roi la lettre suivante, que nous reproduisons dans toute sa naïveté.
«Palerme, 10 août 1799.
»Mon éminentissime, j'ai reçu votre lettre, qui m'a fort réjoui par tout ce qu'elle me dit de la tranquillité et du repos dont on jouit à Naples. J'approuve que vous n'ayez pas permis à Fra-Diavolo d'entrer à Gaete comme il le désirait; mais, tout en convenant avec vous que ce n'est qu'un chef de brigands, je n'en reconnais pas moins que nous lui avons de grandes obligations. Il faut donc continuer de s'en servir et prendre bien garde de le dégoûter. Mais, en même temps, il faut le convaincre de la nécessité d'imposer, à lui d'abord, et ensuite à ses hommes, le frein de la discipline, s'il veut acquérir un nouveau mérite à mes yeux.
»Passons à autre chose.
»Lorsque Pronio prit Pescara, il expédia un adjudant pour me donner avis qu'il avait en son pouvoir, et bien gardé, le célèbre comte de Ruvo, auquel il avait promis la vie, ce qui n'était pas en son pouvoir. Je lui renvoyai immédiatement le même adjudant avec ordre d'envoyer ledit Ruvo à Naples, en répondant de lui vie pour vie. Faites-moi savoir si Pronio a exécuté mes ordres.
»Tenez-vous en bonne santé, et croyez-moi toujours votre même affectionné,
»FERDINAND B.»
N'est-ce pas une chose curieuse et qui mérite la publicité que cette lettre d'un roi qui recommande, dans un de ses paragraphes, de récompenser un brigand, et, dans un autre, de punir un grand citoyen!
Mais plus curieux encore est ce post-scriptum:
«En rentrant à la maison, je reçois beaucoup de lettres de Naples par deux bâtiments qui en arrivent. J'apprends par ces lettres qu'il y a eu du bruit au Vieux-Marché, parce qu'il ne s'y est plus fait d'exécutions, et, sur ce point, ni de vous, ni du gouvernement, je ne reçois aucune nouvelle, quoique ce soit votre devoir de m'en donner.
»La junte d'État ne doit point hésiter dans ses opérations ni faire des rapports vagues et généraux. Il faut, quand les rapports sont faits, ordonner de les vérifier dans les vingt-quatre heures, frapper les chefs surtout, et, sans cérémonie aucune, les pendre. On m'avait promis des justices pour lundi: j'espère qu'on ne les a pas remises à un autre jour. Si vous laissez entrevoir que vous avez peur, vous êtes frits.»
Siete friti: la chose est en toutes lettres, et il est impossible de la traduire autrement.
Que vous semble-t-il du «Vous êtes frits!» C'est peu royal, n'est-ce pas? mais c'est expressif.
Après une pareille recommandation, il n'y avait plus moyen de différer. Ces lettres reçues le 10 août au soir, furent transmises immédiatement à la junte d'État.
Comme Hector Caraffa était particulièrement nommé dans la lettre royale, on résolut de commencer par lui et par sa fournée, c'est-à-dire par ses compagnons de captivité.
En conséquence, le lendemain 11, à la visite de midi, présidée par le Suisse Duece, l'ordre fut donné de rouler les matelas et de les entasser dans un coin.
--Ah! ah! dit Hector Caraffa à Manthonnet, il paraît que c'est pour ce soir.
Salvato passa son bras autour de la taille de Luisa et l'embrassa au front.
Luisa, sans répondre, laissa tomber sa tête sur l'épaule de son amant.
--Pauvre femme! murmura Éléonor, la mort lui sera cruelle: elle aime!
Luisa lui tendit la main.
--Enfin, dit Cirillo, nous allons donc connaître ce grand secret discuté depuis Socrate jusqu'à nous, à savoir si l'homme a une âme.
--Pourquoi pas? dit Velasco. Ma guitare en a bien une.
Et il tira de son instrument quelques accords mélancoliques.
--Oui, elle a une âme quand tu la touches, dit Manthonnet: ta main, c'est sa vie; retire ta main de dessus elle, l'instrument sera mort et l'âme envolée.
--Malheureux! qui n'y croit pas, dit Éléonor Pimentel en levant au ciel ses grands yeux espagnols. J'y crois, moi.
--Ah! vous êtes poëte, dit Cirillo, tandis que, moi, je suis médecin.
Salvato entraîna Luisa dans un angle de la prison, s'assit sur une pierre et la fit asseoir sur son genou.
--Écoute, ma bien-aimée, lui dit-il, pour la première fois nous allons parler gravement et sérieusement du danger que nous courons. Ce soir, nous serons conduits au tribunal; cette nuit, nous serons condamnés; demain, nous passerons la journée en chapelle; après-demain, nous serons exécutés.
Salvato sentit tout le corps de Luisa frissonner entre ses bras.
--Nous mourrons ensemble, dit-elle avec un soupir.
--Pauvre chère créature! c'est ton amour qui parle; mais, chez toi, la nature se révolte à l'idée de la mort.
--Ami, au lieu de m'encourager, vas-tu m'affaiblir?
--Oui; car je veux obtenir de toi une chose, c'est que tu ne meures pas.
--Tu veux obtenir de moi que je ne meure pas? Dépend-il donc de moi de vivre ou de mourir?
--Tu n'as qu'un mot à dire pour échapper à la mort, momentanément, du moins.
--Et toi, vivrais-tu?
--Tu sais qu'en te montrant cet homme vêtu d'un costume de moine, je t'ai dit: «Mon père! tout n'est pas perdu.»
--Oui. Et tu espères qu'il pourra te sauver?
--Un père fait des miracles pour sauver son enfant, et mon père est une tête puissante, un coeur courageux, un esprit résolu. Mon père risquera sa vie, non pas une fois, mais dix fois, pour sauver la mienne.
--S'il te sauve, il me sauvera avec toi.
--Et si l'on nous sépare?
Luisa jeta un cri.
--Crois-tu donc qu'ils seront assez inhumains pour nous séparer? demanda-t-elle.
--Il faut tout prévoir, dit Salvato, même le cas où mon père ne pourrait sauver que l'un de nous.
--Qu'il te sauve, alors.
Salvato sourit en haussant doucement les épaules.
--Tu sais bien qu'en ce cas, dit-il, je n'accepterais pas son secours; mais...
--Mais quoi? Achève.
--Mais si, de ton côté, tout en restant prisonnière, tu ne courais plus danger de mort, il y a cent à parier contre un que mon père et moi te sauverions à ton tour.
--Mon ami, mon cerveau se brise à chercher où tu veux en venir. Dis-moi tout de suite ce que tu as à me dire, ou je deviendrai folle.
--Calme-toi, appuie-toi sur mon coeur et écoute.
Luisa leva ses grands yeux interrogateurs sur son amant.
--J'écoute, dit-elle.
--Tu es enceinte, Luisa...
Luisa tressaillit une seconde fois.
--Oh! mon pauvre enfant! murmura-t-elle, qu'a-t-il fait, lui, pour mourir avec moi?
--Eh bien, au lieu de mourir, il faut qu'il vive, et qu'en vivant, il sauve sa mère.
--Que faire pour cela? Je ne te comprends p«s, Salvato.
--La femme enceinte est sacrée pour la mort, et la loi ne peut frapper la mère que lorsqu'elle ne frappe plus l'enfant.
--Que dis-tu?
--La vérité. Attends le jugement, et, si, comme nous devons nous y attendre d'après ce que m'a dit le cardinal Ruffo, tu es condamnée d'avance, au moment où le juge prononcera ta sentence, déclare ta grossesse, et cette seule déclaration te donne un sursis de sept mois.
Luisa regarda tristement Salvato.
--Ami, dit-elle, est-ce toi, l'homme inébranlable dans l'honneur, qui me donnes le conseil de me déshonorer publiquement?
--Je te donne le conseil de vivre, peu m'importe par quel moyen, pourvu que tu vives! Comprends-tu?
Luisa continua du même ton, et comme si elle n'eût point entendu:
--Tout le monde sait mon mari absent depuis plus de six mois, et j'irais dire hautement, quand on me condamnera injustement, pour un crime que je n'ai pas commis: «Je suis une femme infidèle, une épouse adultère.» Oh! je mourrais de honte, mon ami. Tu vois bien que mieux vaut mourir sur l'échafaud.
--Mais lui?
--Qui, lui?
--Lui, notre enfant! As-tu le droit de le condamner à mort?
--Dieu m'est témoin, mon ami, que, si, nous eussions vécu, que si, au sortir de mes entrailles déchirées, j'eusse entendu son premier vagissement, senti son haleine, baisé ses lèvres;--Dieu m'est témoin que j'eusse porté avec orgueil la honte de ma maternité; mais, toi mort demain, moi morte dans sept mois,--car il faut toujours que je meure!--le pauvre enfant sera non-seulement orphelin, mais flétri de la tache éternelle de sa naissance. Un geôlier impitoyable le jettera au coin d'une borne: il y mourra de faim, il y mourra de froid, il y sera écrasé sous les pieds des chevaux. Non, Salvato, qu'il disparaisse avec nous, et, si l'âme est immortelle, comme le croit Léonor et comme je l'espère aussi, nous nous présenterons à Dieu chargés du poids de nos fautes, mais conduisant avec nous l'ange qui nous les fera pardonner.
--Luisa! Luisa! s'écria Salvato, pense! réfléchis!
--Et lui! lui, là-bas, lui si bon, lui si noble, si grand, lorsque, sachant que j'ai eu le courage de le tromper, il apprendrait que je n'ai pas eu le courage de mourir; lorsque tout le monde autour de lui connaîtrait à quel prix j'ai racheté ma vie, sous quel fardeau de honte ne courberait-il pas le front! Oh! rien que de penser à cela, continua Luisa en se levant, mon ami, je me sens forte comme une Spartiate, et, si l'échafaud était là, j'y monterais en souriant!
Salvato se laissa glisser à ses genoux et lui baisa passionnément la main.
--J'ai fait ce que je devais faire, lui dit-il; je te remercie de faire ce que tu dois!
XCII LE TRIBUNAL DE MONTE-OLIVETO
Hector Caraffa ne s'était point trompé. A neuf heures du soir, on entendit les pas alourdis d'une troupe armée dans l'escalier qui conduisait au cachot des prisonniers; la porte s'ouvrit, et l'on vit dans la pénombre reluire les fusils des soldats.
Les geôliers entrèrent; ils portaient des chaînes qu'ils jetèrent sur le pavé du cachot et qui, en tombant, rendirent un son lugubre.
Le sang du noble comte de Ruvo se révolta.
--Des chaînes! des chaînes! s'écria-t-il; ce n'est point pour nous, je présume?
--Bon! Et pour qui donc voulez-vous que ce soit? demanda en goguenardant un des geôliers.
Hector fit un geste de menace, chercha autour de lui un objet quelconque dont il pût se faire une arme, et, n'en trouvant point, il pesa du regard le rocher qui couvrait l'orifice du puits, et, comme Ajax, fut près de le soulever.
Cirillo l'arrêta.
--Ami, lui dit-il, la cicatrice la plus honorable, après celle que le fer de l'ennemi laisse au bras d'un héros, c'est celle que laissent au bras d'un patriote les chaînes d'un tyran. Voici mon bras; où sont nos chaînes?
Et le noble vieillard tendit ses deux bras.
Lorsque la porte s'était ouverte, Velasco, selon son habitude, jouait de la guitare et chantait, en s'accompagnant, une gaie chanson napolitaine. Les geôliers étaient entrés, ils avaient jeté leurs chaînes sur le pavé, et Velasco ne s'était pas interrompu.
Hector Caraffa regarda tour à tour Dominique Cirillo et l'imperturbable chanteur.
--Je suis honteux, dit-il; car je crois, en vérité, qu'il y a ici deux hommes qui sont plus braves que moi.
Et il tendit les bras à son tour.
Puis vint celui de Manthonnet.
Puis Salvato s'approcha. Pendant qu'on l'enchaînait, Éléonor Pimentel et Michele, qui n'avaient pas perdu de vue Luisa pendant tout le temps qu'elle avait parlé à part avec son amant, soutenaient la jeune femme, tout près de tomber.
Salvato enchaîné, Michele poussa un soupir, plutôt causé par le chagrin de quitter sa soeur que par la honte du traitement qu'il subissait, et s'approcha du geôlier.
Velasco continuait de chanter sans que l'on pût reconnaître la moindre altération dans sa voix.
Un geôlier vint à lui: il fit signe qu'on lui laissât finir son couplet, et, le couplet fini, brisa sa guitare et tendit les bras.
On ne jugea point à propos d'enchaîner les femmes.
Une portion des soldats remontèrent l'escalier, afin de laisser entre eux et leurs compagnons une place que prirent les prisonniers, car on ne pouvait monter que deux de front par l'étroite échelle; puis le reste du détachement se mit à leur suite, et l'on arriva dans la cour.
Là, les soldats se placèrent sur deux rangs enfermant entre eux les prisonniers.
D'autres soldats, placés en serre-file et portant des torches, éclairaient la marche funèbre.
On parcourut ainsi, au milieu des insultes des lazzaroni, toute la rue Medina; on passa devant la maison des deux Backer, où redoublèrent les injures, la San-Felice ayant été reconnue; puis on prit la strada Monte-Oliveto, au bout de laquelle, sur le largo du même nom, s'ouvrait la porte du couvent transformé en tribunal.
Les juges, disons mieux, les bourreaux, siégeaient au second étage.
La grande salle, celle du réfectoire, avait été transformée en chambre de justice.
Tendue de noir, elle n'avait d'autre ornement que des trophées de drapeaux aux armes des Bourbons de Naples et d'Espagne, et un immense Christ placé au-dessus de la tête du président, symbole de douleur, non d'équité, et qui semblait être là pour prouver que la justice humaine avait toujours été égarée, soit par la haine, soit par l'abjection, soit par la crainte.
On fit passer les prisonniers par un couloir obscur longeant le prétoire; ils pouvaient entendre les rugissements de la foule qui les attendait.
--Peuple immonde! murmura Hector Caraffa; sacrifiez-vous donc pour lui!
--Ce n'est pas pour lui seulement que nous nous sacrifions, répondit Cirillo; c'est pour l'humanité tout entière. Le sang des martyrs est un terrible dissolvant pour les trônes!
On ouvrit la porte qui conduisait à l'estrade préparée pour les prévenus. Un flot de lumière, une bouffée de chaleur, une tempête de cris, arrivèrent jusqu'à eux.
Hector Caraffa, qui marchait le premier, s'arrêta comme suffoqué.
--Entre là comme à Andria, dit Cirillo.
Et l'intrépide capitaine apparut le premier sur l'estrade.
Chacun de ses compagnons fut accueilli, comme il l'avait été lui-même, par des cris et des huées.
A la vue des femmes, les cris et les huées redoublèrent.
Salvato, voyant plier Luisa comme un roseau, lui passa son bras autour de la taille et la soutint.
Puis il embrassa toute la salle d'un regard.
Au premier rang des spectateurs, appuyé à la balustrade qui séparait le public des juges, était un moine bénédictin.
Au moment ou les yeux de Salvato se fixèrent sur lui, il leva son capuchon.
--Mon père! murmura tout bas Salvato à l'oreille de Luisa.
Et Luisa se releva sous un rayon d'espoir, comme un beau lis sous un rayon de soleil.
Les yeux des autres prévenus, qui n'avaient personne à chercher dans la salle, se portèrent sur le tribunal.
Il se composait de sept juges, y compris le président, assis dans un hémicycle, en souvenir probablement de l'aréopage athénien.
Les défenseurs et le procureur des accusés, dernière raillerie d'un semblant de justice, étaient adossés à l'estrade des accusés, avec lesquels ils n'avaient pas même été mis en communication.
Un seul des conseillers manquait: don Vicenzo Speciale, le juge du roi.
On savait si bien qu'il parlait au nom de Sa Majesté Sicilienne, que, quoique simple conseiller de nom, il était le véritable président du tribunal.
Il est vrai qu'il y avait un homme qui luttait de zèle avec lui: c'était l'homme qui avait réduit les gages du bourreau, le procureur fiscal Guidobaldi.
Les prévenus s'assirent.
Quoique les fenêtres de la salle du tribunal, située au second étage, fussent ouvertes, les nombreux spectateurs et les nombreuses lumières rendaient l'atmosphère presque impossible à respirer.
--Par le Christ! dit Hector Caraffa, on voit bien que nous sommes dans l'antichambre de l'enfer; on étouffe ici!
Guidobaldi se retourna vivement vers lui.
--Tu étoufferas bien autrement, lui dit-il, quand la corde te serrera la gorge!
--Oh! monsieur, répondit Hector Caraffa, on voit bien que vous n'avez pas l'honneur de me connaître. On ne pend pas un homme de mon nom; on lui coupe le cou, et, alors, au lieu de ne pas respirer assez, il respire trop.
En ce moment, un frémissement qui ressemblait à de la terreur parcourut la salle: la porte du cabinet des délibérations venait de s'ouvrir, et Speciale entrait.
C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, aux traits fortement accusés, aux cheveux plats et tombant le long de ses tempes, aux yeux noirs, petits, vifs, haineux, s'arrêtant avec une fixité qui devenait douloureuse pour celui sur lequel ils s'arrêtaient; un nez en bec de corbin s'abaissait sur des lèvres minces et sur un menton s'avançant presque de la longueur du nez.
Cette tête se maintenait droite, malgré la bosse bien visible, qui, par derrière, soulevait la longue robe noire du conseiller. Il eût été grotesque s'il ne se fût rendu terrible.
--J'ai toujours remarqué, dit Cirillo à Hector Caraffa à demi-voix, et cependant assez haut pour être entendu, que les hommes laids étaient méchants, les contrefaits pires. Et voilà, dit-il en montrant du doigt Speciale, voilà qui vient encore à l'appui de ma remarque.
Speciale entendit ces paroles, fit tourner sa tête comme sur un pivot et chercha des yeux celui qui les avait prononcées.
--Tournez-vous davantage, monsieur le juge, lui dit Michele, votre bosse nous empêche de voir.
Et il éclata de rire, enchanté d'avoir mêlé son mot à la conversation.
Cet éclat de rire eut dans la salle un écho homérique.
Si cela continuait, la séance promettait d'être amusante pour les spectateurs.
Speciale devint livide; mais, presque aussitôt, le rouge lui monta au visage comme s'il allait avoir un coup de sang.
D'une seule enjambée, il franchit la distance qui le séparait de son fauteuil, et y tomba assis en grinçant des dents avec rage.
--Voyons, dit-il, et procédons vivement. Comte de Ruvo, vos noms, prénoms, qualité, âge et profession?
--Mes noms? répondit celui à qui la question était adressée, Ettore Caraffa, comte de Ruvo, des princes d'Andria. Mon âge? Trente-deux ans. Ma profession? Patriote.
--Qu'avez-vous fait pendant la soi-disant République?
--Vous pouvez prendre la chose de plus haut et me demander ce que j'ai fait sous la monarchie?
--Inutile.
--Ce n'est pas mon avis, et je vais vous le dire: j'ai conspiré, j'ai été mis au château Saint-Elme par cet immonde Vanni, qui ne se doutait pas, en se coupant la gorge, que l'on pouvait trouver pire que lui; je me suis sauvé; j'ai rejoint le brave et illustre Championnet; je l'ai aidé, avec mon ami Salvato, que voilà, à battre le général Mack à Civita-Castellana.
--Donc, interrompit Speciale, vous avez servi contre votre pays?
--Contre mon pays, non; contre le roi Ferdinand, oui. Mon pays est Naples, et la preuve que Naples n'a pas été d'avis que j'avais servi contre mon pays, c'est qu'elle m'a prié de la servir encore avec le grade de général.
--Ce que vous avez accepté?
--De grand coeur.
--Messieurs, dit Speciale, j'espère que nous ne prendrons pas même la peine de délibérer sur le châtiment à infliger à ce traître, à ce renégat.
Ruvo se leva, ou plutôt bondit sur ses pieds.
--Ah! misérable, dit-il en secouant ses fers et en se penchant vers Speciale, ce sont ces chaînes qui te donnent le courage de m'insulter! Si j'étais libre, tu me parlerais autrement.
--A mort! dit Speciale; et, comme tu as le droit, en ta qualité de prince, d'avoir la tête tranchée, tu l'auras, mais par la guillotine.
--Amen! dit Hector se rasseyant avec la plus grande insouciance et tournant le dos au tribunal.
--A toi, Cirillo! dit Speciale. Tes noms, ton âge, ta qualité?
--Dominique Cirillo, répondit d'une voix calme celui qui était interrogé. J'ai soixante ans. Sous la monarchie, j'ai été médecin; sous la République, représentant du peuple.
--Et devant moi, aujourd'hui, qu'es-tu?
--Devant toi, lâche! je suis un héros.
--A mort! hurla Speciale.
--A mort!... répéta comme un écho funèbre le tribunal.
--Passons. A toi, là-bas! à toi, qui portes l'uniforme de général de la soi-disant République!
--A moi? dirent, en même temps, Manthonnet et Salvato.
--Non, à toi qui as été ministre de la guerre. Vite, tes noms!...
Manthonnet l'interrompit.
--Gabriel Manthonnet, quarante-deux ans.
--Qu'as-tu fait sous la République?
--De grandes choses, mais pas assez grandes encore, puisque nous avons fini par capituler.
--Qu'as-tu à dire pour ta défense --J'ai capitulé.
--Ce n'est point assez.
--C'est fâcheux; mais je n'ai pas d'autre réponse à faire à ceux qui foulent aux pieds la loi sainte des traités.
--A mort!
--A mort! répéta le tribunal.
--Et toi, Michele le Fou! continua Speciale. Qu'as-tu fait sous la République?
--Je suis devenu sage, répondit Michele.
--As-tu quelque chose à dire pour ta défense?
--Ce serait inutile.
--Pourquoi?
--Parce que la sorcière Nanno m'a prédit que je serais colonel, puis pendu. J'ai été colonel; il me reste à être pendu. Tout ce que je pourrais dire ne m'en empêcherait pas. Ainsi donc, ne vous gênez pas pour chanter votre refrain: «A mort!»
--A mort! répéta Speciale. A vous maintenant, continua-t-il en montrant du doigt la Pimentel.
Elle se leva, belle, calme et grave comme une matrone antique.
--Moi? dit-elle. Je me nomme Leonora Fonseca Pimentel; je suis âgée de trente-deux ans.
--Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
--Rien; mais j'ai beaucoup à dire pour mon accusation, puisque, aujourd'hui, ce sont les héros que l'on accuse et les lâches que l'on récompense.
--Dites alors, puisqu'il vous plaît de vous accuser vous-même.
--J'ai la première crié aux Napolitains: «Vous êtes libres!» j'ai publié un journal dans lequel j'ai dévoilé les parjures, les lâchetés, les crimes des tyrans; j'ai dit, sur le théâtre San-Carlo, l'Hymne à la Liberté, de Monti; j'ai...
--Assez, interrompit Speciale; vous continuerez votre panégyrique en marchant à la potence.
Leonora se rassit, calme, comme elle s'était levée.
--A toi, l'homme à la guitare! dit Speciale, s'adressant à Velasco; car on m'a dit que tu passais ton temps à jouer de la guitare dans ta prison.
--Est-ce un crime de lèse-majesté?
--Non; et, si tu n'avais fait que cela, quoique ce soit le plaisir d'un fainéant, tu ne serais point ici. Mais, puisque tu y es, fais-moi le plaisir de nous dire tes noms, prénoms, âge, qualité.
--Et s'il ne me plaît point de vous répondre?
--Cela ne m'empêchera pas de t'envoyer à la mort.
--Bon! dit Velasco, j'irai bien sans que tu m'y envoies.
Et, d'un seul bond, d'un bond de jaguar, il sauta par-dessus l'estrade et tomba au milieu du prétoire. Alors, sans qu'on eût le temps de l'arrêter, sans que l'on pût même deviner son intention, il s'élança vers la fenêtre en faisant tournoyer ses chaînes et en criant:
--Place! place!
Chacun s'écarta devant lui. Il bondit sur le rebord de la croisée, mais n'y demeura qu'un instant. Toute la salle poussa un cri de terreur: il venait de plonger dans le vide. Puis, presque aussitôt, on entendit la chute d'un corps pesant qui s'écrasait sur le pavé.
Velasco était allé, comme il l'avait dit, à la mort, sans que Speciale l'y envoyât: il s'était brisé le crâne.
Il se fit un instant de silence pénible dans cette salle si bruyante. Juges, accusés, spectateurs frissonnaient. Luisa se jeta entre les bras de son amant.
--Faut-il lever la séance? demanda le président.
--Pourquoi cela? dit Speciale. Vous l'eussiez condamné à mort: il s'est donné la mort lui-même; justice est faite. Répondez, monsieur le Français, continua-t-il en s'adressant à Salvato, et dites comment il se fait que vous comparaissiez devant nous.
--Je comparais devant vous, dit Salvato, parce que je suis, non pas Français, mais Napolitain. Je me nomme Salvato Palmieri: j'ai vingt-six ans; j'adore la liberté, je déteste la tyrannie. C'est moi que la reine a voulu faire assassiner par son sbire Pasquale de Simone; c'est moi qui ai eu l'audace, en me défendant contre six assassins, d'en tuer deux et d'en blesser deux. J'ai mérité la mort: condamnez-moi.
--Allons, dit Speciale, il ne faut pas refuser à ce digne patriote ce qu'il demande: la mort!
--La mort! répéta le tribunal.
Luisa s'attendait à ce résultat, et cependant elle laissa échapper un soupir qui ressemblait à un gémissement.
Le moine bénédictin leva son capuchon et échangea un regard rapide avec Salvato.
--La! maintenant, dit Speciale, au tour de la signora, et ce sera fini. Allons, quoique nous la sachions aussi bien que vous, contez-nous votre petite affaire. Nom, prénoms, âge et qualité, et, ensuite, nous passerons aux Backer.
--Levez-vous, Luisa, et appuyez-vous à mon épaule, dit tout bas Salvato.
Luisa se leva et prit le point d'appui qui lui était offert.
En la voyant si jeune, si belle, si modeste, les spectateurs laissèrent échapper un murmure d'admiration et de pitié.
--Huissier, dit Speciale, faites faire silence.
--Silence! cria l'huissier.
--Parlez, dit Salvato.
--Je me nomme Luisa Molina San-Felice, dit la jeune femme d'une voix douce et tremblante; j'ai vingt-trois ans; je suis innocente du crime dont on m'accuse, mais je ne demande pas mieux que de mourir.
--Alors, dit Speciale, impatient des marques de sympathie que de tous côtés on donnait à l'accusée; alors, vous prétendez que ce n'est pas vous qui avez dénoncé les banquiers Backer?
--Elle le prétend d'autant plus justement, dit Michele, que la personne qui les a dénoncés, c'est moi; celui qui a été chez le général Championnet, c'est moi; celui qui a donné le conseil d'interroger Giovannina, c'est moi. Elle n'est pour rien dans tout cela, pauvre petite soeur! Aussi, vous pouvez bien la renvoyer tranquillement, elle, et lui demander des prières, comme à une sainte qu'elle est.
--Tais-toi, Michele, tais-toi!... murmura Luisa.
--Parle, au contraire, parle, Michele! dit Salvato.
--Et je puis d'autant mieux parler, dit le lazzarone, qu'à cette heure où je suis condamné, il ne m'en reviendra ni plus ni moins. Pendu pour pendu, autant dire la vérité. Ce sont les mensonges qui étranglent les honnêtes gens, et non la corde. Eh bien, je disais donc que la Madone du pied de la Grotte, sa voisine, n'est pas plus pure qu'elle. Elle revenait tout exprès de Paestum pour les prévenir, ces pauvres Backer, quand elle les a rencontrés aux mains des soldats qui les conduisaient au Château-Neuf; et, avant de mourir, le fils lui a écrit pour lui dire qu'il savait bien que ce n'était point elle, mais que c'était moi qui étais la cause de sa mort. Donne la lettre, petite soeur, donne-la! Ces messieurs la liront; ils sont trop justes pour te condamner si tu es innocente.
--Je ne l'ai point, murmura la San-Felice: je ne sais ce que j'en ai fait.
--Je l'ai, moi, dit vivement Salvato; fouille dans cette poche, Luisa, et donne-la.
--Tu le veux, Salvato! murmura Luisa.
Puis, plus bas encore.
--Et s'il allaient faire grâce!
--Plût au ciel!
--Mais toi?
--Mon père est là.
Luisa prit la lettre dans la poche de Salvato et la tendit au juge.
--Messieurs, dit Speciale, cette lettre fût-elle de la main de Backer, vous ne lui accorderiez, je l'espère bien, que la confiance qu'elle mérite. Vous savez que Backer fils était l'amant de cette femme.
--L'amant? s'écria Salvato. Oh! misérable! ne touche pas cette immaculée, même avec tes paroles!
--Amoureux de moi, voulez-vous dire, monsieur?
--Et amoureux jusqu'à la folie, car il n'y a qu'un fou qui puisse confier à une femme le secret d'une conspiration.
--Lisez la lettre, dit Salvato en se levant, et tout haut.
--Oui, tout haut! tout haut! cria l'auditoire.
Speciale fut donc forcé d'obéir à cette voix publique, et lut la lettre que nous connaissons, et par laquelle André Backer, comme preuve de sa confiance envers Luisa, et de sa conviction qu'elle n'était pour rien dans la dénonciation du complot royaliste, donnait à la jeune femme la mission de distribuer une somme de quatre cent mille ducats aux victimes de la guerre civile.
Les juges se regardèrent: il n'y avait pas moyen de condamner sur un fait aussi complètement démenti, où la victime absolvait et où le coupable se dénonçait lui-même.
Cependant, l'ordre du roi était positif: il fallait condamner, et condamner à mort.
Mais Speciale n'était point homme à demeurer embarrassé pour si peu.
--C'est bien, dit-il, le tribunal abandonne ce chef d'accusation.
Un murmure favorable accueillit ces paroles.
--Mais, continua Speciale, vous êtes accusée d'un autre crime, non moins grave.
--Lequel? demandèrent en même temps Luisa et Salvato.
--Vous êtes accusée d'avoir donné asile à un homme qui venait à Naples pour conspirer contre le gouvernement, de l'avoir gardé six semaines chez vous, et de ne l'avoir laissé sortir que pour aller combattre les troupes du roi légitime.
Luisa, pour toute réponse, baissa la tête et regarda tendrement Salvato.
--Ah bien, en voilà une bonne! dit Michele. Est-ce qu'elle pouvait le laisser mourir à sa porte, sans secours? est-ce que la première loi de l'Évangile n'est pas de secourir notre prochain?
--Les traîtres, interrompit Speciale, ne sont le prochain de personne.
Puis, comme il était pressé d'en finir avec cette affaire, à laquelle plus qu'il n'eût voulu s'attachait l'intérêt public:
--Ainsi, dit-il, vous avouez avoir reçu, caché, soigné un conspirateur, qui n'est sorti de chez vous que pour aller rejoindre les Français et les jacobins?
--Je l'avoue, dit Luisa.
--Cela suffit. C'est de la trahison, le crime est capital. A mort!
--A mort! répéta sourdement le tribunal.
Un long et douloureux murmure s'éleva de l'auditoire. Luisa San-Felice, calme et la main sur son coeur, se tourna vers les spectateurs pour les remercier; mais, tout à coup, elle s'arrêta, immobile et l'oeil fixe.
--Qu'as-tu? lui demanda Salvato.
--Là, là, vois-tu? dit-elle sans faire aucun geste et en se penchant en avant. Lui! lui! lui!
Salvato se pencha à son tour du côté que lui indiquait Luisa et vit un homme de cinquante-cinq à soixante ans, vêtu de noir avec élégance, portant la croix de Malte brodée sur son habit. Il s'avançait lentement vers le tribunal, à travers la foule qui s'écartait devant lui.
Il ouvrit la balustrade qui séparait le public de la junte, s'avança jusqu'au milieu du prétoire, et, s'adressant aux juges, qui le regardaient avec étonnement:
--Vous venez de condamner cette femme à mort, dit-il; mais je viens vous dire que votre jugement ne peut recevoir son exécution.
--Et pourquoi cela? demanda Speciale.
--Parce qu'elle est enceinte, répondit-il.
--Et comment le savez-vous?
--Je suis son mari, le chevalier San-Felice.
Il y eut un cri de joie dans l'auditoire, un cri d'admiration sur l'estrade des prévenus. Speciale pâlit en sentant que sa proie lui échappait. Les juges, inquiets, se regardèrent.
--Luciano! Luciano! murmura Luisa en tendant les mains vers le chevalier, tandis que de grosses larmes d'attendrissement coulaient de ses yeux.
Le chevalier s'avança vers l'estrade: les soldats s'écartèrent d'eux-mêmes.
Il prit la main de sa femme et la baisa tendrement.
--Ah! tu avais bien raison, Luisa, dit tout bas Salvato: cet homme est un ange, et je suis honteux d'être si peu de chose près de lui.
--Conduisez les condamnés à la Vicaria, dit Speciale; et, ajouta-il, remmenez cette femme au Château-Neuf.
La porte qui avait donné passage aux prévenus s'ouvrit pour laisser sortir les condamnés; mais, avant de quitter l'estrade, Salvato eut encore le temps d'échanger un dernier regard avec son père.
XCIII EN CHAPELLE
Selon l'ordre donné par Speciale, les condamnés furent conduits à la Vicaria, et Luisa ramenée au Château-Neuf.
Toutefois, les deux amants, trouvant dans les soldats plus de pitié que dans les juges, eurent le loisir de se faire leurs adieux et d'échanger un dernier baiser.
Plein de confiance dans son père, Salvato affirma, à son amie qu'il avait bonne espérance, et que, cette espérance, il ne la perdrait même pas au pied de l'échafaud.
Luisa ne répondait que par ses larmes.
Enfin, à la porte, il fallut se séparer.
Les condamnés prirent par la calata Trinita-Maggiore, par la strada Trinita et par le vico Stoto; après quoi, la rue des Tribunaux les conduisit tout droit à la Vicaria.
Luisa, au contraire, redescendit la strada Monte-Oliveto, la strada Medina et rentra au Château-Neuf, où, en vertu d'une recommandation du prince François, apportée par un homme inconnu, elle fut enfermée dans une chambre particulière.
Nous n'essayerons pas de peindre la situation dans laquelle on la laissa: c'est à nos lecteurs de s'en faire une idée.
Quant aux condamnés, ils s'acheminaient, comme nous l'avons dit, vers la Vicaria, jusqu'à la porte de laquelle leur firent cortége ceux qui avaient assisté à la séance du jugement.
Il faut en excepter, cependant le chevalier San-Felice et le moine, qui s'étaient rapprochés l'un de l'autre, courant ensemble, au premier angle de la strada della Guercia, c'est-à-dire à l'angle du vico du même nom.
La porte de la Vicaria était constamment ouverte; elle recevait du tribunal les condamnés, les gardait douze, quatorze, quinze heures, puis les rejetait à l'échafaud.
La cour était pleine de soldats. Le soir, on étendait pour eux des matelas sous les arcades, et ils y couchaient, enveloppés dans leur capote ou dans leur manteau. D'ailleurs, on était aux jours les plus chauds de l'année.
Les condamnés rentrèrent vers deux heures du matin, et furent conduits directement en chapelle.
Ils étaient évidemment attendus: la chambre où se trouvait l'autel était éclairée avec des cierges; l'autre, avec une lampe suspendue au plafond.
A terre étaient six matelas.
Une escouade de geôliers attendaient dans cette chambre.
Les soldats s'arrêtèrent sur la porte, prêts à faire feu si, au moment où l'on ôterait les chaînes aux condamnés, quelque rébellion se manifestait parmi eux.
Ce n'était point à craindre. Arrivé à ce point, chacun d'eux se sentait non-seulement sous le regard curieux des contemporains, mais encore sous le regard impartial de la postérité, et nul n'était assez ennemi de sa renommée pour obscurcir, par quelque imprudente colère, la sérénité de sa mort.
Ils se laissèrent donc, avec la même tranquillité que s'il s'agissait d'autres qu'eux, détacher les chaînes qui leur liaient les mains et mettre aux pieds celles qui les scellaient au parquet.
L'anneau était assez près du lit et la chaîne assez longue pour que le condamné pût se coucher.
Levé, il ne pouvait pas s'écarter du lit de plus d'un pas.
En dix minutes, la double opération fut faite: les geôliers se retirèrent les premiers, les soldats ensuite.
Puis la porte, avec ses triples verrous et ses doubles barres, se referma sur eux.
--Mes amis, dit Cirillo, dès que le dernier grincement des portes fut éteint, laissez-moi, comme médecin, vous donner un conseil.
--Ah! pardieu! dit en riant le comte de Ruvo, il sera le bienvenu, attendu que je me sens bien malade; si malade, que je ne passerai pas trois heures de l'après-midi.
--Aussi, mon cher comte, répliqua Cirillo, ai-je dit un conseil et non pas une ordonnance.
--Oh! alors, je retire mon observation: prenons que je n'ai rien dit.
--Je parie, fit à son tour Salvato, que je devine le conseil que vous alliez nous donner, mon cher Hippocrate: vous alliez nous conseiller de dormir, n'est-ce pas?
--Justement: le sommeil, c'est la force, et, quoique nous soyons hommes, l'heure venue, nous aurons besoin de notre force, et de toute notre force.
--Comment, mon cher Cirillo, dit Manthonnet, vous qui êtes un homme de précaution, comment ne vous êtes-vous pas, dans la prévision de cette heure, prémuni d'une certaine poudre ou d'une liqueur quelconque qui nous dispense de danser au bout d'une corde, en face de ces imbéciles de lazzaroni, la gigue ridicule dont nous sommes menacés!
--J'y ai pensé; mais, égoïste que je suis, ne me doutant pas que nous dussions mourir de compagnie, je n'y ai pensé que pour moi seul. Cette bague, comme celle d'Annibal, renferme la mort de celui qui la porte.
--Ah! dit Caraffa, je comprends maintenant pourquoi vous nous conseillez de dormir: vous vous seriez endormi avec nous, mais vous ne vous seriez pas réveillé.
--Tu te trompes, Hector. Je suis parfaitement décidé à mourir comme vous et avec vous, et, s'il y a quelqu'un qui ait mal dormi et qui, au moment de faire le grand voyage, se sente quelque faiblesse, cette bague est à lui.
--Diable! fit Michele, c'est tentant.
--La veux-tu, pauvre enfant du peuple, qui n'as pas comme nous, pour t'aider à mourir, la ressource de la science et de la philosophie? demanda Cirillo.
--Merci, merci, docteur! dit Michele; ce serait du poison perdu.
--Pourquoi cela?
--Mais parce que la vieille Nanno m'a prédit que je serais pendu, et que rien ne peut m'empêcher d'être pendu. Faites donc votre cadeau à quelqu'un qui soit libre de mourir à sa façon --J'accepte, docteur, dit la Pimentel; j'espère ne pas m'en servir; mais je suis femme, et, au moment suprême, je puis avoir un moment de faiblesse. Si ce malheur m'arrive, vous me pardonnerez, n'est-ce pas?
--La voici; mais vous avez tort de douter de vous-même, dit Cirillo: je réponds de vous.
--N'importe! fit Éléonor en tendant la main, donnez toujours.
Le matelas du docteur était trop éloigné de celui d'Éléonor Pimentel pour que Cirillo passât l'anneau de la main à la main; mais il le donna au prisonnier le plus proche de lui, qui le fit passer à son voisin, lequel le remit à Éléonor.
--On dit, fit celle-ci, que, lorsqu'on apporta à Cléopâtre l'aspic couché dans un panier de figues, elle commença par caresser le reptile en disant: «Sois la bienvenue, hideuse petite bête! tu me sembles belle, à moi, car tu es la liberté.» Toi aussi, tu es la liberté, ô bague précieuse, et je te baise comme une soeur.
Salvato, ainsi qu'on l'a vu, n'avait point pris part à la conversation. Il se tenait assis sur son lit, les coudes posés sur ses genoux, sa tête dans ses mains.
Hector Caraffa le regardait avec inquiétude. De son matelas, il pouvait atteindre jusqu'à lui.
--Dors-tu ou rêves-tu? demanda-t-il.
Salvato tira de ses mains sa tête parfaitement calme, et qui n'était triste que parce que la tristesse était le caractère de cette physionomie.
--Non, dit-il, je réfléchis.
--A quoi?
--A un cas de conscience.
--Ah! dit en riant Manthonnet, quel malheur que le cardinal Ruffo ne soit pas là!
--Ce n'est pas à lui que je m'adresserais; car, ce cas de conscience, vous seul pouvez le résoudre.
--Ah! pardieu! s'écria Hector Caraffa, je ne me doutais point que l'on m'enfermât ici pour faire partie d'un concile.
--Cirillo, notre maître en philosophie, en science, en honneur surtout, a dit tout à l'heure: «J'ai du poison, mais je n'en ai que pour moi seul; donc, je ne m'en servirai pas.»
--Le voulez-vous? dit vivement Éléonor. Je ne serais pas fâchée de vous le rendre, il me brûle les mains.
--Non, merci; c'est une simple question qu'il me reste à vous poser. Vous ne voulez pas mourir seul, mon cher Cirillo, d'une mort douce et tranquille, tandis que vos compagnons mourraient d'une mort cruelle et infamante?
--C'est vrai. Condamné en même temps qu'eux, il m'a semblé que je devais mourir avec eux et comme eux.
--Maintenant, si, au lieu de la possibilité de mourir, vous aviez la certitude de vivre?
--J'eusse refusé la vie par les mêmes raisons qui m'ont fait repousser la mort.
--Vous pensez tous comme Cirillo?
--Tous, répondirent d'une seule voix les quatre hommes.
Éléonor Pimentel écoutait avec une avidité croissante.
--Mais, continua Salvato, si votre salut pouvait amener le salut d'un autre, d'un être faible et innocent, qui, pour se soustraire à la mort, ne compte que sur vous, n'espère qu'en vous, et qui mourrait sans vous?
--Oh! alors, s'écria vivement Éléonor Pimentel, ce serait notre devoir d'accepter.
--Vous parlez en femme, Éléonor.
--Et nous parlons en hommes, nous, reprit Cirillo, et, comme elle, nous vous disons: «Salvato, ce serait notre devoir d'accepter.»
--C'est votre avis, Ruvo? demanda le jeune homme.
--Oui.
--C'est votre avis, Manthonnet?
--Oui.
--C'est votre avis, Michele?
--Oh! oui, cent fois oui!
Et, se penchant du côté de Salvato:
--Au nom de la Madone, monsieur Salvato, sauvez-vous et sauvez-la! Ah! si je pouvais être sûr qu'elle ne mourra point, j'irais à la potence en dansant, et je crierais: «Vive la Madone!» la corde au cou.
--C'est bien, dit Salvato, je sais ce que je voulais savoir; merci.
Et tout rentra dans le silence.
La lampe seule, qui avait épuisé son huile, pétilla un instant, jeta de petits éclairs, et lentement s'éteignit.
Bientôt une lueur grisâtre, annonçant le jour qui devait être le dernier jour des condamnés, transparut tristement à travers les barreaux.
--Voilà l'emblème de la mort: la lampe s'éteint, la nuit se fait, puis vient le crépuscule.
--Êtes-vous bien sûr du crépuscule? demanda Cirillo.
A huit heures du matin, ceux des condamnés qui dormaient furent éveillés par le bruit que fit, en s'ouvrant, la porte de la première chambre, c'est-à-dire celle où était l'autel.
Les geôliers entrèrent dans la chambre des condamnés, et leur chef dit à haute voix:
--La messe des morts!
--A quoi bon la messe? dit Manthonnet. Croit-on que nous ne sachions pas bien mourir sans cela?
--Nos bourreaux veulent mettre le bon Dieu de leur côté, répondit Ettore Caraffa.
--Je ne vois nulle part que la messe soit instituée par l'Évangile, fit, à son tour, Cirillo, et l'Évangile est ma seule foi.
--C'est bien, dit la même voix impérative: ne détachez que ceux qui voudront assister à l'office divin.
--Détachez-moi, dit Salvato.
Éléonor Pimentel et Michele firent la même demande.
On les détacha tous trois.
Ils passèrent dans la chambre à côté. Le prêtre était à l'autel: des soldats gardaient la porte, et l'on voyait briller dans le corridor les baïonnettes indiquant que le détachement était nombreux et que, par conséquent, les précautions étaient prises.
Salvato ne s'était fait détacher que pour ne pas laisser échapper une occasion de se mettre en communication avec son père ou les agents de son père qui auraient entrepris de le sauver.
Éléonor avait demandé à entendre la messe parce que, femme et poëte, son esprit la portait à participer au mystère divin.
Michele, parce que, Napolitain et Lazzarone, il était convaincu que, sans messe, il n'y avait pas de bonne mort.
Salvato se tint debout, près de la porte de communication des deux chambres; mais il eut beau interroger des yeux les assistants et plonger son regard dans le corridor, il ne vit rien qui pût lui faire soupçonner que l'on s'occupât de son salut.
Éléonor prit une chaise et s'inclina, appuyée sur le dossier.
Michele s'agenouilla sur les marches mêmes de l'autel.
Michele représentait la foi absolue; Éléonor, l'espérance; Salvato, le doute.
Salvato écouta la messe avec distraction; Éléonor avec recueillement; Michele avec extase.
Il n'avait été que quatre mois patriote et colonel, il avait été toute sa vie lazzarone.
La messe finie, le prêtre demanda:
--Qui veut communier?
--Moi! s'écria Michele.
Éléonor s'inclina sans répondre; Salvato secoua la tête en signe de dénégation.
Michele s'approcha du prêtre, se confessa à voix basse et communia.
Puis tous trois furent réintégrés dans la seconde chambre, où on leur apporta à déjeuner, ainsi qu'à leurs compagnons.
--Pour quelle heure? demanda, Cirillo aux geôliers qui apportaient le repas.
L'un d'eux s'approcha de lui.
--Je crois que c'est pour quatre heures, monsieur Cirillo, lui dit-il.
--Ah! lui dit le docteur, tu me reconnais?
--Vous avez, l'année dernière, guéri ma femme d'une fluxion de poitrine!
--Et elle va bien depuis ce temps?
--Oui, Excellence.
Puis, à voix basse:
--Je vous souhaiterais, ajouta-t-il en poussant un soupir, d'aussi longs jours que ceux qu'elle a probablement à vivre.
--Mon ami, lui répondit Cirillo, les jours de l'homme sont comptés; seulement, Dieu est moins sévère que Sa Majesté le roi Ferdinand: Dieu, parfois, fait grâce; le roi Ferdinand, jamais! Tu dis que c'est pour quatre heures?
--Je le crois, répondit le geôlier; mais, comme vous êtes beaucoup, ça avancera, peut-être d'une heure, afin qu'on ait le temps.
Cirillo tira sa montre.
--Dix heures et demie, dit-il.
Puis, comme il allait la remettre à son gousset:
--Bon! dit-il, j'allais oublier de la remonter. Ce n'est point une raison qu'elle s'arrête parce que je m'arrêterai.
Et il remonta tranquillement sa montre.
--Y a-t-il quelques-uns des condamnés qui désirent recevoir les secours de la religion? demanda le prêtre en apparaissant sur le seuil de la porte.
--Non, répondirent d'une seule voix Cirillo, Ettore Caraffa et Manthonnet.
--Comme vous voudrez, répondit le prêtre; c'est une affaire entre Dieu et vous.
--Je crois, mon père, répondit Cirillo qu'il serait plus juste de dire entre Dieu et le roi Ferdinand.
XCIV LA PORTE SANT'AGOSTINO-ALLA-ZECCA
Vers trois heures et demie, les condamnés entendirent s'ouvrir la porte extérieure du cabinet des bianchi, dont ils étaient séparés par une forte cloison et par une porte garnie de bandes de fer, de cadenas et de verrous; puis, un bruit de pas et le chuchotement de plusieurs voix.
Cirillo tira sa montre.
--Trois heures et demie, dit-il: mon brave homme de geôlier ne s'est pas trompé.
--Michele! dit Salvato au lazzarone, qui, depuis qu'il avait communié, se tenait absorbé dans sa prière.
Michele tressaillit, et, sur un signe de Salvato, s'approcha de lui autant que le permettait la longueur de sa chaîne.
--Excellence? demanda-t-il.
--Tâche de ne pas t'éloigner de moi, et, s'il arrive quelque événement inattendu, profites-en.
Michele secoua la tête.
--Oh! Excellence, murmura-t-il, Nanno a dit que je serais pendu, je dois être pendu; cela ne peut se passer autrement.
--Bah! qui sait? dit Salvato.
On entendit s'ouvrir la porte opposée à celle qui donnait dans le cabinet des bianchi, c'est-à-dire celle de la chapelle, et un homme parut sur le seuil de la chambre des condamnés, tandis que le bruit des crosses de fusil que les soldats posaient à terre arrivait jusqu'à eux.
Il n'y avait point à se tromper à l'aspect de cet homme: c'était le bourreau.
Il compta les patients.
--Six ducats de prime seulement! murmura-t-il avec un soupir. Et quand je songe que, de ce seul coup, soixante ducats me devaient revenir... Enfin, n'y pensons plus!
Le procureur fiscal Guidobaldi entra, précédé d'un huissier tenant l'arrêt de la junte.
--Détachez les condamnés, dit le procureur fiscal.
Les geôliers obéirent.
--A genoux pour entendre votre arrêt! dit Guidobaldi.
--Avec votre permission, monsieur le procureur fiscal, dit Hector Caraffa, nous aimerions mieux l'entendre debout.
Le ton de raillerie avec lequel étaient prononcées ces paroles fit grincer les dents du juge.
--A genoux, debout, assis, peu importe de quelle façon vous l'entendrez, pourvu que vous l'entendiez et que l'arrêt s'exécute! Greffier, lisez l'arrêt.
L'arrêt condamnait Dominique Cirillo, Gabriel Manthonnet, Salvato Palmieri, Michele il Pazzo et Leonora Pimentel à être pendus, et Hector Caraffa à avoir la tête tranchée.
--C'est bien cela, dit Hector, et il n'y a rien à reprendre au jugement.
--Alors, dit en raillant Guidobaldi, on peut l'exécuter?
--Quand vous voudrez. Je suis prêt pour mon compte, et je présume que mes amis sont prêts comme moi.
--Oui, répondirent les condamnés d'une seule voix.
--Je dois cependant te dire une chose, à toi, Dominique Cirillo, dit Guidobaldi avec un effort qui prouvait ce que cette chose lui coûtait à dire.
--Laquelle? demanda Cirillo.
--Demande ta grâce au roi, et peut-être, comme tu as été son médecin, te l'accordera-t-il. En tout cas, cette demande faite, j'ai ordre d'accorder un sursis.
Tous les regards se fixèrent sur Cirillo.
Mais lui, avec sa voix douce, avec son visage calme, avec ses lèvres souriantes, répondit:
--C'est inutilement qu'on cherche à flétrir ma réputation par une bassesse. Je refuse d'entrer dans cette honteuse voie de salut qui m'est offerte. J'ai été condamné avec des amis qui me sont chers; je veux mourir avec eux. J'attends mon repos de la mort, et je ne ferai rien pour la fuir et pour demeurer une heure de plus dans un monde où règnent l'adultère, le parjure et la perversité.
Léonor saisit la main de Cirillo, et, après l'avoir baisée, brisa sur le plancher le flacon d'opium qu'elle avait reçu de lui.
--Qu'est-ce que cela? demanda Guidobaldi en voyant la liqueur se répandre sur les dalles.
--Un poison qui, en dix minutes, m'eût mise hors de tes atteintes, misérable! répondit-elle.
--Et pourquoi renonces-tu à ce poison?
--Parce que ce serait, il me semble, une lâcheté, du moment que Cirillo ne veut pas nous abandonner, d'abandonner Cirillo.
--Bien, ma fille! s'écria Cirillo. Je ne dirai pas: «Tu es digne de moi!» je dirai: «Tu es digne de toi-même!»
Léonor sourit, et, l'oeil au ciel, la main étendue, le sourire à la bouche:
Forsan hæc olim meminisse juvabit!
dit-elle.
--Voyons, dit Guidobaldi impatienté, est-ce fini, et personne n'a-t-il plus rien à demander?
--Personne n'a rien demandé, d'abord, dit le comte de Ruvo.
--Et personne ne demandera rien, dit Manthonnet, si ce n'est que nous finissions cette comédie de fausse clémence le plus tôt possible.
--Geôlier, ouvrez la porte aux bianchi, dit le procureur fiscal.
La porte du cabinet s'ouvrit, et les bianchi parurent, revêtus de leur longues robes blanches.
Ils étaient douze, deux par chaque condamné.
La porte du cabinet se referma derrière eux.
Un pénitent s'approcha de Salvato, lui prit la main, et fit, en la prenant, le signe maçonnique.
Salvato lui rendit le même signe, sans que son visage trahit la moindre émotion.
--Vous êtes prêt? demanda le pénitent.
--Oui, répondit Salvato.
La réponse ayant un double sens, personne ne la remarqua.
Quant à Salvato, il ne reconnaissait pas la voix; mais le signe maçonnique lui apprenait qu'il avait affaire à un ami.
Il échangea un regard avec Michele.
--Rappelle-toi ce que je t'ai dit, Michele, fit Salvato.
--Oui, Excellence, répondit le lazzarone.
--Lequel de vous s'appelle Michele? demanda un pénitent.
--Moi, dit vivement Michele croyant qu'il allait apprendre quelque bonne nouvelle.
Le pénitent s'approcha de lui.
--Vous avez une mère? lui demanda-t-il.
--Oui, répondit Michele avec un soupir, et c'est le plus fort de ma peine, pauvre femme! Mais comment savez-vous cela?
--Une pauvre vieille m'a arrêté au moment où j'entrais à la Vicaria.
»--Excellence, m'a-t-elle dit, j'ai une prière à vous faire.
»--Laquelle? ai-je demandé.
»--Je voudrais savoir si vous faites partie des pénitents qui conduisent les condamnés à l'échafaud.
»--Oui.
»--Eh bien, l'un d'eux s'appelle Michele Marino; mais il est plus connu sous le nom de Michele il Pazzo.
»--N'est-ce pas, lui ai-je demandé, celui qui a été colonel sous la soi-disant République?
»--Oui, le malheureux enfant, répondit-elle, c'est bien lui!
»--Eh bien, après?
»--Eh bien, comme un brave chrétien que vous êtes, vous l'avertirez de tourner, en sortant de la Vicaria, la tête à gauche; je serai sur la pierre des Banqueroutiers pour le voir une dernière fois et lui donner ma bénédiction.»
--Merci, Excellence, dit Michele. C'est un fait que la pauvre chère femme m'aime de tout son coeur. Je lui ai bien fait de la peine toute ma vie; mais, aujourd'hui, c'est la dernière que je lui ferai!
Puis, en essuyant une larme:
--Voulez-vous me faire l'honneur de m'assister? demanda-t-il au pénitent.
--Volontiers, répondit celui-ci.
--Allons, Michele, dit Salvato, ne nous faisons pas attendre.
--Me voilà, monsieur Salvato, me voilà!
Et Michele se mit à la suite de Salvato.
Les condamnés sortirent de la salle où ils avaient été mis en chapelle, traversèrent la chambre où la messe leur avait été dite, et commencèrent d'entrer dans le corridor, le bourreau en tête.
Ils marchaient dans la disposition qui, sans doute, était celle dans laquelle ils devaient être exécutés:
Cirillo d'abord, puis Manthonnet, puis Michele, puis Éléonor Pimentel, puis Ettore Caraffa.
Chacun des condamnés marchait entre deux bianchi.
A la porte de la prison donnant dans la cour s'étendait une double file de soldats, allant de cette première porte à la seconde, qui débouchait sur la place de la Vicaria.
Cette place était encombrée de peuple.
A l'aspect des condamnés, une formidable rumeur s'éleva de la foule:
--A mort, les jacobins! à mort!
Il était évident que, sans la double file de soldats qui les protégeait, ils n'eussent point fait cinq pas dans la rue sans être mis en pièces.
Des couteaux brillaient dans toutes les mains, des menaces dans tous les yeux.
--Appuyez-vous sur mon épaule, dit à Salvato le pénitent qui marchait à sa droite et qui s'était fait connaître à lui pour maçon.
--Croyez-vous donc que j'aie besoin d'être soutenu? lui demanda en souriant Salvato.
--Non; mais j'ai des instructions à vous donner.
On avait fait une quinzaine de pas hors de la Vicaria, et l'on se trouvait en face de la colonne qui surmonte la pierre dite des Banqueroutiers, parce que c'était en s'asseyant, le derrière nu, sur cette pierre que les banqueroutiers du moyen âge se déclaraient en faillite.
--Halte! dit le pénitent qui était à la gauche de Michele.
Dans ces sortes de marches funèbres, les pénitents jouissent d'une autorité que personne ne songe à leur contester.
Maître Donato s'arrêta le premier, et, derrière lui, s'arrêtèrent pénitents, soldats, condamnés.
--Jeune homme, dit à Michele le pénitent qui avait crié: «Halte!» fais tes adieux à ta mère!Femme, ajouta-t-il-en s'adressant à la vieille, donne la dernière bénédiction à ton fils!
La vieille descendit de la pierre sur laquelle elle était montée, et Michele se jeta dans ses bras.
Pendant quelques secondes, ni l'un ni l'autre ne purent parler.
Le pénitent qui était à la droite de Salvato en profita pour lui dire:
--Dans le vico Sant'Agostino-alla-Zecca, au moment où nous arriverons en face de l'église, il y aura un tumulte. Montez sur les marches de l'église et appuyez-vous contre la porte en la frappant du talon.
--Le pénitent qui est à ma gauche est-il des nôtres?
--Non. Faites semblant de vous occuper de Michele.
Salvato se retourna vers le groupe que formaient Michele et sa mère.
Michele venait de relever la tête et regardait autour de lui.
--Et elle, demanda-t-il, elle n'est pas avec vous?
--Qui, elle?
--Assunta.
--Ses frères et son père l'ont enfermée au couvent de l'Annonciata, où elle pleure et se désespère, et ils ont juré que, s'ils pouvaient t'arracher aux mains des soldats, le bourreau n'aurait pas le plaisir de te pendre, attendu qu'ils auraient celui de te mettre en pièces. Giovanni a même ajouté: «Ça me coûtera un ducat, mais n'importe!»
--Ma mère, vous lui direz que je lui en voulais de m'avoir abandonné, mais qu'à cette heure, où je sais qu'il n'y a pas de sa faute, je lui pardonne.
--Allons, dit le pénitent, il faut se quitter.
Michele se mit à genoux devant sa mère, qui lui posa les deux mains sur la tête et le bénit mentalement; car la pauvre femme, étouffée par les sanglots, ne pouvait plus proférer une seule parole.
Le pénitent prit la vieille femme par-dessous les bras et l'assit sur la pierre, où elle resta comme une masse inerte, la tête appuyée sur ses deux genoux.
--Marchons, dit Michele.
Et, de lui-même, il reprit son rang.
Le pauvre garçon n'était ni un esprit fort comme Ruvo, ni un philosophe comme Cirillo, ni un coeur de bronze comme Manthonnet, ni un poëte comme Pimentel: c'était un enfant du peuple, accessible à tous les sentiments et ne sachant ni les réprimer ni les cacher.
Il marchait la jambe ferme, la tête droite, mais les joues humides de larmes.
On suivit un instant la strada dei Tribunali; puis on prit à gauche le vico delle Lite; on traversa la rue Forcella, et l'on entra dans le vico Sant'Agostino-alla-Zecca.
Un homme se tenait à l'entrée de cette rue avec une charrette attelée de deux buffles.
Il sembla à Salvato que le pénitent qui était à sa droite avait échangé un signe avec le charretier.
--Tenez-vous prêt.
--A quoi?
--A ce que je vous ai dit.
Salvato se retourna et vit que l'homme aux buffles suivait le cortège avec sa charrette.
Un peu en avant de l'estrade del Pendino, la rue était barrée par une voiture de bois dont l'essieu était cassé.
L'homme dételait ses chevaux, afin de décharger la voiture.
Cinq ou six soldats se portèrent en avant en criant: «Place! place!» et en essayant, en effet, de débarrasser la rue.
On était en face de l'église de Sant'Agostino-alla-Zecca.
Tout à coup, des mugissements horribles se firent entendre, et, comme s'ils étaient atteints de folie, les buffles, les yeux sanglants, la langue pendante, soufflant le feu par les naseaux, traînant après eux la charrette avec un bruit pareil à celui du tonnerre, se ruèrent sur le cortège, foulant aux pieds, écrasant contre les maisons le peuple dont la rue était encombrée et l'arrière-garde des soldats, qui voulaient vainement les arrêter de leurs baïonnettes.