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La San-Felice, Tome 03

TOME III (continued 3)

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Ces officiers étaient couverts de croix de tous les pays, de cordons de toutes les couleurs; leurs uniformes étincelaient de broderies d'or; sur leurs chapeaux à trois cornes ondoyaient ces panaches tant aimés des peuples méridionaux. Ils s'élançaient rapidement d'un bout à l'autre de la place, sous prétexte de porter des ordres, mais en réalité pour faire admirer leur bonne mine et la grâce avec laquelle ils manoeuvraient leurs chevaux. A toutes les fenêtres donnant sur la place, à toutes celles d'où la vue pouvait y pénétrer, des femmes en grande toilette, ombragées par les drapeaux blancs des Bourbons et les drapeaux rouges de l'Angleterre, les saluaient en agitant leurs mouchoirs. Les cris de «Vive le roi! vive l'Angleterre! vive Nelson! mort aux Français!» s'élevaient comme des bouffées de menaces, comme des rafales de tempête, au milieu de la houle humaine dont les vagues venaient battre les digues qu'elles menaçaient à tout moment de renverser. Ces cris, partis du fond de la rue, montaient de fenêtre en fenêtre, comme ces serpents de flamme qui vont allumer les feux d'artifice jusqu'aux derniers étages, et allaient mourir sur les terrasses couvertes de spectateurs.

Tout cet état-major galopant sur la place, tout ce peuple entassé dans les rues, toutes ces dames agitant leurs mouchoirs, tous ces spectateurs encombrant les terrasses, tout cela attendait le roi Ferdinand, allant se mettre à la tête de son armée pour marcher de sa personne contre les Français.

Depuis huit jours déjà, la guerre était hautement décidée; les prêtres prêchaient dans les églises, les moines tonnaient sur les places et dans les carrefours, montés sur les bornes ou sur des tréteaux; les proclamations de Ferdinand couvraient toutes les murailles. Elles déclaraient que le roi avait fait tout ce qu'il avait pu pour conserver l'amitié des Français, mais que l'honneur napolitain était outragé par l'occupation de Malte, fief du royaume de Sicile, qu'il ne pouvait tolérer l'envahissement des États du pape, qu'il aimait comme son antique allié, et qu'il respectait comme chef de l'Église, et qu'en conséquence il faisait marcher son armée pour restituer Rome à son légitime souverain.

Puis, s'adressant directement au peuple, il lui disait:

«Si j'avais pu obtenir cet avantage par tout autre sacrifice, je n'eusse point hésité à le faire; mais quel espoir de succès y eût-il eu après tant de funestes exemples qui vous sont tous bien connus? Plein de confiance dans la bonté du Dieu des armées, qui guidera mes pas et dirigera mes opérations, je pars à la tête des courageux défenseurs de la patrie. Je vais avec la plus grande joie braver tous les dangers pour l'amour de mes compatriotes, de mes frères et de mes enfants; car je vous ai toujours considérés comme tels. Soyez fidèles à Dieu, obéissez aux ordres de ma bien-aimée compagne, que je charge du soin de gouverner en mon absence. Je vous recommande de la respecter et de la chérir comme une mère. Je vous laisse aussi mes enfants, continuait-il, qui ne doivent pas vous être moins chers qu'à moi. Quels que soient les événements, souvenez-vous que vous êtes Napolitains, que, pour être brave, il suffit de le vouloir et qu'il vaut mieux mourir glorieusement pour la cause de Dieu et pour celle de son pays, que de vivre dans une fatale oppression. Que le ciel répande sur vous ses bénédictions! Tel est le voeu de celui qui, tant qu'il vivra, conservera pour vous les tendres sentiments d'un souverain et d'un père.»

C'était la première fois que le roi de Naples s'adressait directement à son peuple, lui parlait de son amour pour lui, lui vantait sa paternité, en appelait à son courage et lui confiait sa femme et ses enfants. Depuis la bataille de Velletri, qui avait été gagnée en 1744 par les Espagnols sur les Allemands, et qui avait assuré le trône à Charles III, les Napolitains n'avaient entendu le canon que les jours de grandes fêtes; ce qui n'empêchait point que, dans leur orgueil national, il ne se crussent les premiers soldats du monde.

Quant à Ferdinand, il n'avait jamais eu l'occasion de prouver ni son courage ni ses talents militaires; donc, on ne pouvait l'accuser d'avance ni d'incapacité ni de faiblesse. Lui seul savait que penser de lui-même, et il s'en était expliqué en présence de Mack, comme on l'a vu, avec son cynisme ordinaire.

Or, c'était déjà un grand progrès social qu'ayant à prendre une décision aussi grave que celle de la guerre, ayant à combattre un ennemi aussi dangereux que l'étaient les Français, il s'adressât à son peuple pour se justifier bien ou mal, devant ses sujets, de cette nécessité dans laquelle il s'était mis de les faire tuer.

Il est vrai que, sans compter l'aide de l'Autriche, de laquelle, après la lettre qu'il avait reçue, il ne faisait aucun doute, il comptait sur une division du côté du Piémont. Une dépêche particulière avait été écrite par le prince Belmonte au chevalier Priocca, ministre du roi de Sardaigne. Si nous n'avions pas le texte de cette dépêche sous les yeux, et si, par conséquent, nous n'étions pas certain de son authenticité, nous hésiterions à la reproduire, tant le droit des nations, tant la morale divine et humaine nous y semblent outrageusement violés.

La voici:

«Monsieur le chevalier,

»Nous savons que, dans le conseil de Sa Majesté le roi de Sardaigne, plusieurs ministres circonspects, pour ne pas dire timides, frémissent à l'idée de parjure et de meurtre, comme si le dernier traité d'alliance entre la France et la Sardaigne était un acte politique de nature à être respecté! N'a-t-il pas été dicté par la force oppressive du vainqueur? n'a-t-il pas été accepté sous l'empire de la nécessité? De pareils traités ne sont que des injustices du plus fort à l'égard de l'opprimé, qui, en les violant, s'en dégage à la première occasion que lui offre la faveur de la fortune.

»Quoi! en présence de votre roi prisonnier dans sa capitale, entouré de baïonnettes ennemies, vous appelleriez parjure ne point tenir les promesses arrachées par la nécessité, désapprouvées par la conscience? Vous appelleriez assassinat l'extermination de vos tyrans? La faiblesse des opprimés ne pourra donc jamais espérer aucun secours légitime contre la force qui les opprime?

»Les bataillons français, pleins de confiance et de sécurité dans la paix, sont disséminés dans le Piémont; excitez le patriotisme du peuple jusqu'à l'enthousiasme et la fureur, de sorte que tout Piémontais aspire à l'honneur d'abattre un ennemi de la patrie; ces meurtres partiels profiteront plus au Piémont que des victoires remportées sur le champ de bataille, et jamais la postérité équitable ne donnera le nom de trahison à des actes énergiques de tout un peuple qui passe sur le cadavre de ses oppresseurs pour reconquérir sa liberté. Nos braves Napolitains, sous la conduite du général Mack, donneront les premiers le signal de mort contre l'ennemi des trônes et des peuples, et peut-être seront-ils déjà en marche quand cette lettre vous parviendra.»

Toutes ces excitations avaient soulevé dans le peuple napolitain, si facile à porter aux extrêmes, un enthousiasme qui tenait du délire. Ce roi qui, second Godefroy de Bouillon, entreprenait la guerre sainte, ce champion de l'Église qui volait au secours des autels abattus, de la religion profanée, c'était l'exemple de la chrétienté, c'était l'idole de Naples, et quiconque se fût hasardé dans cette foule, vêtu d'un pantalon ou coiffé à la Titus, eût couru le risque de la vie; aussi tous ceux qui pouvaient être soupçonnés de jacobinisme, c'est-à-dire de désirer le progrès, de désirer l'instruction, de regarder enfin la France comme l'initiatrice des peuples à la civilisation; aussi ceux-là étaient-ils prudemment enfermés chez eux et se gardaient-ils bien de se mêler à cette foule.

Et cependant, si bien disposée qu'elle fût, elle n'en commençait pas moins à s'impatienter,—car c'était la même qui injurie saint Janvier lorsqu'il tarde à faire son miracle,—et le roi, dont la présence était annoncée pour neuf heures, n'avait point encore paru, quoique toutes les horloges de toutes les églises de Naples eussent sonné dix heures et demie; or, on savait cela, le roi n'avait point l'habitude de se faire attendre; à ses rendez-vous de chasse, il arrivait toujours le premier; au théâtre, quoiqu'il sût parfaitement que le rideau ne se lèverait point avant qu'il fût dans la salle, il arrivait toujours pour le lever du rideau, que trois ou quatre fois à peine dans sa vie, il avait retardé; quant à manger son macaroni, divertissement qu'il savait être impatiemment attendu de tout le parterre, jamais il ne dépassait le moment où le Temps, qui sert d'horloge à Saint-Charles, marquait dix heures avec la pointe de sa faux. D'où venait donc ce peu d'empressement de se rendre aux désirs d'un peuple auquel, dans ses proclamations, il dispensait tant d'amour? C'est que ce roi entreprenait une aventure bien autrement hasardeuse que celle de courre le cerf, le daim ou le sanglier, d'affronter à Saint-Charles deux actes d'opéra et trois actes de ballet; le roi jouait un jeu qu'il n'avait point joué encore et auquel il avait la conscience de son peu d'habileté; il ne se hâtait donc point de relever ses cartes.

Enfin les tambours battirent aux champs, les quatre musiques disposées aux quatre angles de la place éclatèrent toutes les quatre en même temps, les fenêtres de la façade du palais donnant sur le balcon s'ouvrirent, et les balcons furent envahis, celui du milieu par la reine, le prince royal, la princesse de Calabre, les princes et les princesses de la famille royale, sir William et lady Hamilton, et par Nelson, Troubridge et Ball, enfin par les sept ministres. Les autres balcons furent occupés par les dames d'honneur, les chevaliers d'honneur, les chambellans de service et tous ceux qui de près ou de loin tenaient à la cour; et, en même temps, au milieu de cris frénétiques, de hourras assourdissants, le roi lui-même, dans l'encadrement de la grande porte du palais, parut à cheval, escorté par les princes de Saxe et de Philipsthal, et suivi de son aide de camp de confiance, le marquis Malaspina, que nous avons déjà entrevu près de lui sur la galère capitane et de son ami particulier le duc d'Ascoli,—dont la connaissance pour nous date du même jour,—ami sans lequel le roi avait déclaré ne vouloir point partir, et qui, quoi qu'il n'eût aucun grade dans l'armée, avait consenti avec joie à suivre son souverain.

Le roi, à cheval, regagnait une partie des avantages qu'il perdait à pied; d'ailleurs, il était, avec le duc de Rocca-Romana, le meilleur cavalier de son royaume, et, quoiqu'il se tint un peu courbé, il avait beaucoup plus de grâce à cet exercice qu'à aucun autre.

Cependant, avant même d'avoir dépassé la grande porte, soit hasard, soit présage, son cheval, ordinairement sûr et doux, fit un écart qui eût désarçonné tout autre écuyer, puis, refusant d'entrer dans la place, se cabra au point qu'il manqua de se renverser sur son cavalier; mais le roi lui rendit la main, lui enfonça les éperons dans le ventre, et, d'un seul bond, comme s'il eût eu quelque obstacle invisible à franchir, le cheval se trouva sur la place.

—Mauvais augure! dit au duc d'Ascoli le marquis Malaspina, homme d'esprit et frondeur enragé; un Romain rentrerait chez lui.

Mais le roi, qui avait assez des préjugés modernes, auxquels il faisait une large part, sans songer à ceux de l'antiquité, que d'ailleurs il ne connaissait point, le sourire sur les lèvres, et tout fier de montrer son habileté à une pareille galerie, s'élança au milieu du cercle que les généraux avaient formé pour le recevoir; il était vêtu d'un brillant uniforme de feld-maréchal autrichien, couvert de broderies et de cordons; sur son chapeau flottait un panache rival pour la blancheur et le volume de celui de son aïeul Henri IV à Ivry, et que l'armée devait suivre, non pas comme celui du vainqueur de Mayenne sur la route de l'honneur et de la victoire, mais sur celle de la défaite et de la honte.

A la vue du roi, nous l'avons dit, les cris, les hourras, les acclamations avaient retenti et grandi comme un tonnerre. Le roi, tout fier de son triomphe, eut sans doute alors un moment confiance en lui-même; il fit pivoter son cheval pour faire face à la reine, et la salua en levant son chapeau.

Alors, tous les balcons du palais s'animèrent à leur tour; des cris s'en échappèrent, les mouchoirs volèrent en l'air, les enfants tendirent les bras au roi, la foule se joignit à cette démonstration, qui devint universelle et à laquelle se mêlèrent les vaisseaux de la rade en se pavoisant et les canons des forts en multipliant les salves de l'artillerie.

En même temps, par la pente de l'arsenal, montèrent, avec un bruit retentissant et guerrier, vingt-cinq pièces de canon avec leurs fourgons et leurs artilleurs; ces vingt-cinq pièces de canon étaient destinées au corps d'armée du centre, c'est-à-dire à celui à la tête duquel devaient marcher le roi et le général Mack; enfin venait le trésor de l'armée, enfermé dans des voitures de fer.

Onze heures sonnèrent à l'église Saint Ferdinand.

C'était l'heure du départ, ou plutôt on était en retard d'une heure: l'heure du départ était dix heures.

Le roi voulut finir par un coup de théâtre.

—Mes enfants! cria-t-il en étendant les bras vers le balcon où étaient, avec les jeunes princesses, les jeunes princes Léopold et Albert.

Ceux-ci étaient les deux derniers fils du roi: l'un âgé de neuf ans, Léopold, qui fut depuis le prince de Salerne, favori de la reine; Albert, le favori du roi, âgé de six ans, et dont les jours étaient déjà comptés.

Les deux enfants, en s'entendant appeler par le roi, disparurent du balcon, descendirent avec leurs professeurs, et, leur échappant dans les escaliers, s'élancèrent par la grande porte, s'aventurant, avec l'insoucieux courage de la jeunesse, au milieu des chevaux encombrant la place, et coururent au roi.

Le roi les prit tour à tour, et, les soulevant de terre, les embrassa.

Puis il les montra au peuple en criant d'une voix forte et qui fut entendue des premiers rangs et, par les premiers, communiquée aux derniers:

—Je vous les recommande, mes amis; c'est, après la reine, ce que j'ai de plus précieux au monde.

Et, rendant les enfants à leurs précepteurs, il ajouta en tirant son épée avec ce même geste qu'il avait trouvé si ridicule lorsque Mack avait tiré la sienne:

—Et moi, moi, je vais vaincre ou mourir pour vous!

A ces paroles, l'émotion monta à son comble; les jeunes princesses pleurèrent, la reine porta son mouchoir à ses yeux, le duc de Calabre leva les mains au ciel, comme pour appeler la bénédiction de Dieu sur la tête de son père, les professeurs prirent les jeunes princes dans leurs bras, les emportèrent malgré leurs cris, et la foule éclata en hourras et en sanglots.

L'effet désiré était produit; demeurer plus longtemps, c'était l'amoindrir; les trompettes donnèrent le signal du départ et se mirent en marche. Un petit corps de cavalerie, stationnant largo San-Ferdinando, se rangea à leur suite et fit tête de colonne; le roi s'avança immédiatement après, au milieu d'un grand espace vide, saluant le peuple, qui répondait par les cris de «Vive Ferdinand IV! Vive Pie VI! Mort aux Français!»

Mack et tout l'état-major venaient après le roi; après l'état-major, tout ce formidable appareil que nous avons dit, suivi lui-même d'un petit corps de cavalerie comme celui qui marchait en tête.

Avant de quitter tout à fait la place du Château, le roi se retourna une dernière fois pour saluer la reine et dire adieu à ses enfants.

Puis il s'engouffra dans la longue rue de Tolède, qui, par largo Mercatello, Port'Alba et largo delle Pigne, devait le conduire sur la route de Capoue, où la suite du roi allait faire sa première station, tandis que le roi ferait, à Caserte, ses adieux réels à sa femme et à ses enfants et une dernière visite à ses kangourous. Ce que le roi regrettait le plus à Naples, c'était sa crèche, qu'il laissait inachevée.

Hors de la ville, une voiture l'attendait; il y monta avec le duc d'Ascoli, le général Mack, le marquis Malaspina, et tous quatre allèrent tranquillement attendre à Caserte, où devaient, deux heures après, les rejoindre la reine, la famille royale et les intimes de la cour, le départ du lendemain, qui devait être la véritable entrée en campagne.

XLVIII

QUELQUES PAGES D'HISTOIRE

Quoique nous n'ayons nullement l'intention de nous faire l'historien de cette campagne, force nous est de suivre le roi Ferdinand dans sa marche triomphale au moins jusqu'à Rome, et de recueillir les événements les plus importants de cette marche.

L'armée du roi de Sicile avait déjà, depuis plus d'un mois, pris ses positions de cantonnement; elle était divisée en trois corps: 22,000 hommes campaient à San-Germano, 16,000 dans les Abruzzes, 8,000 dans la plaine de Sessa, sans compter 6,000 hommes à Gaete, prêts à se mettre en marche, comme arrière-garde, au premier pas que les trois premiers corps feraient en avant, et 8,000 prêts à faire voile pour Livourne sous les ordres du général Naselli. Le premier corps devait marcher sous les ordres du roi en personne, le second sous ceux du général Micheroux, le troisième sous ceux du général de Damas.

Mack, nous l'avons dit, conduisait le premier corps.

C'étaient donc cinquante-deux mille hommes, sans compter le corps de Naselli, qui marchaient contre Championnet et ses neuf ou dix mille hommes.

Après trois ou quatre jours passés au camp de San-Germano, pendant lesquels la reine et Emma Lyonna, habillées toutes deux en amazones et montant de fringants chevaux pour faire admirer leur adresse, passèrent la revue du premier corps d'armée, et, par tous les moyens possibles, bonnes paroles et gracieux sourires aux officiers, double paye et distribution de vin aux soldats, exaltèrent de leur mieux l'enthousiasme de l'armée, on se quitta en augurant la victoire; et, tandis que la reine, Emma Lyonna, sir William Hamilton, Horace Nelson et les ambassadeurs et les barons invités à ces fêtes guerrières regagnaient Caserte, l'armée, à un signal donné, se mit en marche le même jour, à la même heure, sur trois points différents.

Nous avons vu les ordres donnés par le général Macdonald au nom du général Championnet, le jour où nous avons introduit nos lecteurs au palais Corsini et où nous les avons fait assister aux arrivées successives de l'ambassadeur français et du comte de Ruvo; ces ordres, on se le rappelle, étaient d'abandonner toutes les places et toutes les positions à l'approche des Napolitains; on ne sera donc point étonné de voir, devant l'agression du roi Ferdinand, toute l'armée française se mettre en retraite.

Le général Micheroux, formant l'aile droite avec dix mille soldats, traversa le Tronto, poussa devant lui la faible garnison française d'Ascoli, et, par la voie Émilienne, prit la direction de Porto-de-Fermo; le général de Damas, formant l'aile gauche, suivit la voie Appienne, et le roi, conduisant le centre, partit de San-Germano et, ainsi que l'avait arrêté Mack dans son plan de campagne, marcha sur Rome par la route de Ceperano et Frosinone.

Le corps d'armée du roi arriva à Ceperano vers neuf heures du matin, et le roi fit halte dans la maison du syndic pour déjeuner. Le déjeuner fini, le général Mack, à qui le roi, depuis le départ de San-Germano, faisait l'honneur de l'admettre à sa table, demanda la permission d'appeler près de lui son aide de camp, le major Riescach.

C'était un jeune Autrichien de vingt-six à vingt-huit ans, ayant reçu une excellente éducation, parlant le français comme sa langue maternelle, et très-distingué sous son élégant uniforme. Il se rendit immédiatement aux ordres de son général.

Le jeune officier salua respectueusement le roi d'abord, puis son général, et attendit les ordres qu'il était venu recevoir.

—Sire, dit Mack, il est dans les usages de la guerre, et surtout parmi les gens comme il faut, que l'on prévienne l'ennemi que l'on va attaquer; je crois donc de mon devoir de prévenir le général républicain que nous venons de traverser la frontière.

—Vous dites que c'est dans les usages de la guerre? fit le roi.

—Oui, sire.

—Alors, prévenez, général, prévenez.

—D'ailleurs, en apprenant que nous marchons contre lui avec des forces imposantes, peut-être cédera-t-il la place.

—Ah! dit le roi, voilà qui serait tout à fait galant de sa part.

—Votre Majesté permet donc?

—Je le crois bien, pardieu! que je permets.

Mack fit tourner sa chaise sur un pied, et, appuyant son coude sur la table:

—Major Ulrich, dit-il, mettez-vous à ce bureau et écrivez.

Le major prit une plume.

—Écrivez, continua Mack, de votre plus belle écriture; car il est possible que le général républicain auquel elle est adressée ne sache pas lire très-couramment; ces messieurs ne sont pas forts, généralement parlant, continua Mack en riant du joli mot qu'il venait de faire, et je ne veux pas, s'il s'obstine à rester, qu'il puisse dire qu'il ne m'a pas compris.

—Si c'est au général Championnet, monsieur le baron, répliqua le jeune homme, que cette lettre est adressée, je ne crois pas que Votre Excellence ait rien de pareil à craindre. J'ai entendu dire que c'était un des hommes les plus lettrés de l'armée française; je ne m'en tiens pas moins prêt à exécuter les ordres de Votre Excellence.

—Et c'est ce que vous avez de mieux à faire, répliqua Mack un peu blessé de l'observation du jeune homme, et en faisant un signe impératif de la tête.

Le major s'apprêta à écrire.

—Votre Majesté me laisse libre dans ma rédaction? demanda au roi le général Mack.

—Parfaitement, parfaitement, répondit le roi, attendu que, si j'écrivais moi-même à votre citoyen général, si lettré qu'il soit, je crois qu'il aurait de la peine à s'en tirer.

—Écrivez, monsieur, dit Mack.

Et il dicta la lettre ou plutôt l'ultimatum suivant, qui n'est rapporté dans aucune histoire, que nous copions sur le double officiel envoyé à la reine, et qui est un modèle d'impertinence et d'orgueil:

«Monsieur le général,

»Je vous déclare que l'armée sicilienne, que j'ai l'honneur de commander sous les ordres du roi en personne, vient de traverser la frontière pour se mettre en possession des États romains, révolutionnés et usurpés depuis la paix de Campo-Formio, révolution et usurpation qui n'ont point été reconnues par Sa Majesté Sicilienne, ni par son auguste allié l'empereur et roi; je demande donc que, sans le moindre délai, vous fassiez évacuer dans la république cisalpine les troupes françaises qui se trouvent dans les États romains, et que vous en fassiez autant de toutes les places qu'elles occupent. Les généraux commandant les diverses colonnes des troupes de Sa Majesté Sicilienne ont l'ordre le plus positif de ne point commencer les hostilités là où les troupes françaises se retireront sur ma signification, mais d'employer la force au cas où elles résisteraient.

»Je vous déclare, en outre, citoyen général, que je regarderai comme un acte d'hostilité que les troupes françaises mettent le pied sur le territoire du grand-duc de Toscane. J'attends votre réponse sans le moindre retard et vous prie de me renvoyer le major Reiscach, que je vous expédie, quatre heures après avoir reçu ma lettre. La réponse devra être positive et catégorique. Quant à la demande d'évacuer les États romains et de ne point mettre le pied dans le grand-duché de Toscane, une réponse négative sera considérée comme une déclaration de guerre de votre part, et Sa Majesté Sicilienne saura soutenir, l'épée à la main, les justes demandes que je vous adresse en son nom.

»J'ai l'honneur, etc.»

—C'est fait, mon général, dit le jeune officier.

—Le roi n'a point d'observations à faire? demanda Mack à Ferdinand.

—C'est vous qui signez, n'est-ce pas? dit le roi.

—Sans doute, sire.

—Eh bien, alors!...

Et il acheva le sens suspendu de sa phrase par un mouvement d'épaules qui voulait dire: «Faites comme vous l'entendrez.»

—D'ailleurs, dit Mack, c'est ainsi que nous autres, gens de nom et de race, devons parler à ces sans-culottes de républicains.

Et, prenant la plume des mains du major, il signa; puis, la lui rendant:

—Maintenant, dit-il, mettez l'adresse.

—Voulez-vous la dicter comme le reste de la lettre, monsieur? demanda le jeune officier.

—Comment! vous ne savez pas écrire une adresse à présent?

—Je ne sais si je dois dire monsieur le général ou citoyen général.

—Mettez citoyen, dit Mack; pourquoi donner à ces gens-là un autre titre que celui qu'ils prennent?

Le jeune homme écrivit l'adresse, cacheta la lettre et se leva.

—Maintenant, monsieur, dit Mack, vous allez monter à cheval et porter cette lettre le plus rapidement possible au général français. Je lui donne, comme vous l'avez vu, quatre heures pour prendre une décision. Vous pouvez attendre sa décision pendant quatre heures, mais pas une minute de plus. Quant à nous, nous continuerons de marcher; il est probable qu'à votre retour, vous nous trouverez entre Anagni et Valmonte.

Le jeune homme s'inclina devant le général, salua profondément le roi, et partit pour accomplir sa mission.

Aux avant-postes français, qu'il rencontra à Frosinone, il fut arrêté; mais, lorsqu'il eut décliné ses titres au général Duchesne, qui dirigeait la retraite sur ce point, et montré la dépêche qu'il était chargé de remettre à Championnet, le général ordonna de le laisser passer. Cet obstacle franchi, le messager continua son chemin vers Rome, où il arriva le lendemain vers neuf heures et demie du matin.

A la porte San-Giovanni, il lui fut fait quelques nouvelles difficultés; mais, sa dépêche exhibée, l'officier français qui avait la garde de cette porte, demanda au jeune major s'il connaissait Rome, et, sur sa réponse négative, il lui donna un soldat pour le conduire au palais du général.

Championnet venait de faire une promenade sur les remparts ou plutôt autour des remparts, avec son aide de camp Thiébaut, celui de tous ses officiers qu'il aimait le mieux après Salvato, et le général du génie Éblé, arrivé seulement depuis deux jours, lorsqu'à la porte du palais Corsini, il trouva un paysan qui l'attendait; ce paysan, par son costume, semblait appartenir à l'ancienne province du Samnium.

Le général descendit de cheval et s'approcha de lui, comprenant à première vue que c'était à lui que cet homme avait affaire. Thiébaut voulut retenir Championnet, car les assassinats de Basseville et de Duphot étaient encore présents à sa mémoire; mais le général écarta son aide de camp et s'avança vers le paysan.

—D'où viens-tu? demanda-t-il.

—Du Midi, répondit le Samnite.

—As-tu un mot de reconnaissance?

—J'en ai deux: Napoli et Roma.

—Ton message est-il verbal ou écrit?

—Écrit.

Et il lui présenta une lettre.

—Toujours de la même personne?

—Je ne sais pas.

—Y a-t-il une réponse?

—Non.

Championnet ouvrit la lettre; elle avait cinq jours de date; il lut:

«Le mieux se soutient; le blessé s'est levé hier pour la première fois et a fait plusieurs tours dans sa chambre, appuyé au bras de sa soeur de charité. A moins d'imprudence grave, on peut répondre de sa vie.»

—Ah! bravo! s'écria Championnet.

Et, reportant les yeux sur la lettre, il continua:

«Un des nôtres a été trahi; on croit qu'il est enfermé au fort Saint-Elme; mais, s'il y a à craindre pour lui, il n'y a point à craindre pour nous: c'est un garçon de coeur qui se ferait plutôt hacher en morceaux que de rien dire.

»Le roi et l'armée sont, dit-on, partis hier de San-Germano; l'armée se compose de 52,000 hommes, dont 30,000 marchent sous les ordres du roi; 12,000, sous les ordres de Micheroux; 10,000, sous les ordres de Damas, sans compter 8,000 qui partent de Gaete, conduits par le général Naselli, et escortés par Nelson et une partie de l'escadre anglaise, pour débarquer en Toscane.

»L'armée traîne avec elle un parc de cent canons et est abondamment pourvue de tout.

Liberté, égalité, fraternité.

»P.-S.—Le mot d'ordre du prochain messager sera Saint-Ange et Saint-Elme.»

Championnet chercha des yeux le paysan, il avait disparu; alors, passant la lettre au général Éblé en lui faisant signe de la tête d'entrer au palais:

—Tenez, Éblé, lui dit-il, lisez ceci; il y a, comme on dit chez nous, à boire et à manger.

Puis, à son aide de camp Thiébaut:

—Le principal, dit-il, est que notre ami Salvato Palmieri va de mieux en mieux: et celui qui m'écrit, et que je soupçonne fort d'être un médecin, me répond maintenant de sa vie. Au reste, ils me paraissent bien organisés là-bas, c'est la troisième lettre que je reçois par des messagers différents, qui, chaque fois, changent de mot d'ordre et n'attendent point la réponse.

Se tournant alors vers le général Éblé:

—Eh bien, Éblé, que dites-vous de cela? lui demanda-t-il.

—Je dis, répondit celui-ci en entrant le premier dans la grande salle que nous connaissons pour y avoir déjà vu Championnet discutant avec Macdonald sur la grandeur et la décadence des Romains, je dis que cinquante-deux mille hommes et cent pièces de canon, c'est un joli chiffre. Et vous, combien avez-vous de canons?

—Neuf.

—Et d'hommes?

—Onze ou douze mille, et encore le Directoire choisit-il justement ce moment-ci pour m'en demander trois mille afin de renforcer la garnison de Corfou.

—Mais, mon général, dit Thiébaut, il me semble que, dans les circonstances où nous nous trouvons et qu'ignore le Directoire, vous pouvez vous refuser à obéir à un pareil ordre.

—Peuh! fit Championnet. Ne croyez-vous pas, Éblé, que, dans une bonne position fortifiée par vous, neuf ou dix mille Français ne puissent pas tenir tête à cinquante-deux mille Napolitains, surtout commandés par le général baron Mack?

—Oh! général, dit en riant Éblé, je sais que rien ne vous est impossible; et, d'ailleurs, je les connais mieux que vous, les Napolitains.

—Et où avez-vous fait leur connaissance? Il y a un demi-siècle, Toulon excepté, et vous n'y étiez pas, que l'on n'a entendu leur canon.

—Lorsque je n'étais que lieutenant, répliqua Éblé, il y a douze ans de cela, j'ai été amené à Naples avec Augereau, qui n'était que sergent, et M. le colonel de Pommereuil, qui, lui, est resté colonel, par M. le baron de Salis.

—Et que diable veniez-vous faire à Naples?

—Nous venions, par ordre de la reine et de Sa Seigneurie sir John Acton, organiser l'armée à la française.

—C'est une mauvaise nouvelle que vous me donnez là, Éblé; si j'ai affaire à une armée organisée par vous et par Augereau, les choses n'iront pas si facilement que je le croyais. Le prince Eugène disait, en apprenant qu'on envoyait une armée contre lui, dans son incertitude du général qui la commandait: «Si c'est Villeroy, je le battrai; si c'est Beaufort, nous nous battrons; si c'est Catinat, il me battra.» Je pourrais bien en dire autant.

—Oh! tranquillisez-vous sur ce point! Je ne sais quelle querelle survint alors entre M. de Salis et la reine, mais le fait est qu'après un mois de séjour, nous avons été mis tous à la porte et remplacés par des instructeurs autrichiens.

—Mais vous êtes resté à Naples, avez-vous dit, un mois?

—Un mois ou six semaines, je ne me rappelle plus bien.

—Alors, je suis tranquille, et je comprends pourquoi le Directoire vous envoie à moi; vous n'aurez point perdu votre temps pendant ce mois-là.

—Non, j'ai étudié la ville et ses abords.

—Je n'ose encore dire que cela nous servira, mais qui sait?

—En attendant, Thiébaut, continua le général, comme l'ennemi peut être ici dans trois ou quatre jours, attendu qu'il n'entre pas dans mon plan de m'opposer à sa marche, donnez l'ordre que l'on tire le canon d'alarme au fort Saint-Ange, que l'on batte la générale par toute la ville, et que la garnison, sous les ordres du général Mathieu Maurice, se rassemble place du Peuple.

—J'y vais, mon général.

L'aide de camp sortit sans donner aucun signe d'étonnement et avec cette obéissance passive qui caractérise les officiers destinés à commander plus tard; mais il rentra presque aussitôt.

—Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Championnet.

—Mon général, répondit le jeune homme, un aide de camp du général Mack arrive de San-Germano et demande à être introduit près de vous; il est porteur, dit-il, d'une dépêche importante.

—Qu'il entre, dit Championnet, qu'il entre! il ne faut jamais faire attendre nos amis et encore moins nos ennemis.

Le jeune homme entra; il avait entendu les dernières paroles du général, et, le sourire sur les lèvres, saluant avec beaucoup de grâce et de courtoisie, tandis que Thiébaut transmettait à l'officier de service les trois ordres que venait de lui donner Championnet:

—Vos amis se sont toujours trouvés bien et vos ennemis se sont souvent trouvés mal de l'application de cette maxime, général, dit-il; ne me traitez donc pas en ennemi.

Championnet s'avança au-devant de lui, et, lui tendant la main:

—Sous mon toit, monsieur, il n'y a plus d'ennemi, il n'y a que des hôtes, répliqua le général; soyez donc le bienvenu, dussiez-vous m'apporter la guerre dans un pan de votre manteau.

Le jeune homme salua de nouveau et remit au commandant en chef la dépêche de Mack.

—Si ce n'est point la guerre, dit-il, c'est au moins quelque chose qui y ressemble beaucoup.

Championnet décacheta la lettre, la lut sans qu'un seul mouvement de son visage décelât l'impression qu'il en ressentait; quant au messager, sachant ce que contenait cette dépêche, puisque c'était lui qui l'avait écrite, mais n'en approuvant ni la forme ni le fond, il suivait avec anxiété les yeux du général passant d'une ligne à l'autre. Arrivé à la dernière ligne, Championnet sourit et mit la dépêche dans sa poche.

—Monsieur, dit-il s'adressant au jeune messager, l'honorable général Mack me dit que vous avez quatre heures à passer avec moi, je l'en remercie, et, je vous préviens que je ne vous fais pas grâce d'une minute.

Il tira sa montre.

—Il est dix heures un quart du matin; à deux heures un quart de l'après-midi, vous serez libre. Thiébaut, dit-il à son aide de camp, qui venait de rentrer après avoir transmis les ordres du général, faites mettre un couvert de plus, monsieur nous fait l'honneur de déjeuner avec nous.

—Général, balbutia le jeune officier étonné, plus qu'étonné, embarrassé de cette politesse à l'endroit d'un homme qui apportait une lettre si peu polie, je ne sais vraiment...

—Si vous devez accepter le déjeuner de pauvres diables manquant de tout, quand vous quittez une table royale somptueusement servie? dit Championnet en riant. Acceptez, major, acceptez. On ne meurt pas, fût-on Alcibiade en personne, pour avoir une fois par hasard mangé le brouet noir de Lycurgue.

—Général, répliqua l'aide de camp, laissez-moi alors vous remercier doublement de l'invitation et des conditions dans lesquelles elle est faite; peut-être vais-je partager le repas d'un Spartiate; mais un Français seul pouvait avoir la courtoisie de m'y faire asseoir.

—Général, dit Thiébaut en rentrant, le déjeuner est servi.

XLIX

LA DIPLOMATIE DU GÉNÉRAL CHAMPIONNET

Championnet invita le major Ulrich à passer le premier dans la salle à manger, et lui désigna sa place entre le général Éblé et lui.

Le déjeuner, sans être celui d'un Sybarite, n'était pas tout à fait celui d'un Spartiate: il tenait le milieu entre les deux; grâce à la cave de Sa Sainteté Pie VI, les vins étaient ce qu'il y avait de mieux.

Au moment où l'on se mettait à table, un coup de canon retentit, puis un second, puis un troisième.

Le jeune homme tressaillit au premier coup, écouta le second, parut indifférent au troisième.

Il ne fit aucune question.

—Vous entendez, major? dit Championnet voyant que son hôte gardait le silence.

—Oui, j'entends, général; mais j'avoue que je ne comprends pas.

—C'est le canon d'alarme.

Presque en même temps, la générale commença de battre.

—Et ce tambour? demanda en souriant l'officier autrichien.

—C'est la générale.

—Je m'en doutais!

—Dame, vous comprenez bien qu'après une lettre comme celle que le général Mack m'a fait l'honneur de m'écrire... Je présume que vous la connaissez, la lettre?

—C'est moi qui l'ai écrite.

—Vous avez une fort belle écriture, major.

—Mais c'est le général Mack qui l'a dictée.

—Le général Mack a un fort beau style.

—Mais comment se fait-il...? continua le jeune major entendant le canon qui continuait de tirer et la générale qui continuait de battre. Je ne vous ai entendu donner aucun ordre! vos tambours et vos canons m'ont-ils donc reconnu, ou sont-ils sorciers?

—Nos canons, surtout, auraient bon besoin de l'être, car vous savez ou vous ne savez pas que nous n'en avons que neuf; vous voyez que ce n'est pas trop pour répondre à votre parc d'artillerie de cent pièces. Une seconde côtelette, major?

—Volontiers, général.

—Non, mes canons ne tirent pas tout seuls et mes tambours ne battent pas d'eux-mêmes; j'avais déjà donné des ordres avant d'avoir eu l'honneur de vous voir.

—Alors, vous étiez prévenu de notre marche?

—Oh! j'ai un démon familier comme Socrate; je savais que le roi et le général Mack étaient partis, il y a six jours, c'est-à-dire lundi dernier, de San-Germano avec 30,000 hommes; Micheroux, d'Aquila, avec 12,000, et de Damas, de Sessa, avec 10,000;—sans compter le général Naselli et ses 8,000 hommes, qui, escortés par l'illustre amiral Nelson, doivent débarquer à cette heure à Livourne, afin de nous couper la retraite en Toscane. Oh! c'est un grand stratégiste que le général Mack, toute l'Europe sait cela; or, vous comprenez, comme je n'ai en tout que 12,000 hommes, dont le Directoire me prend 3,000 pour renforcer la garnison de Corfou... Et à propos, fit Championnet, Thiébaut, avez-vous donné l'ordre que ces 3,000 hommes se rendent à Ancône pour s'y embarquer?

—Non, mon général, répondit Thiébaut; car, sachant que nous n'avions, comme vous dites en effet, que 12,000 hommes en tout, j'ai hésité à diminuer encore vos forces de ces 3,000 hommes.

—Bon! dit en souriant avec sa sérénité ordinaire le général Championnet, vous avez oublié, Thiébaut, que les Spartiates n'étaient que trois cents: on est toujours assez pour mourir. Donnez l'ordre, mon cher Thiébaut, et qu'ils partent à l'instant même.

Thiébaut se leva et sortit.

—Prenez donc une aile de ce poulet, major, dit Championnet; vous ne mangez pas. Scipion, qui est à la fois mon intendant, mon valet de chambre et mon cuisinier, croira que vous trouvez sa cuisine mauvaise, et il en mourra de chagrin.

Le jeune homme, qui, en effet, s'était interrompu pour écouter le général, se remit à manger, mais évidemment troublé de cette grande sérénité de Championnet, qu'il commençait à prendre pour un piége.

—Éblé, continua le général, aussitôt après le déjeuner, et tandis que nous passerons avec le major de Riescach la revue de la garnison de Rome, vous prendrez les devants et vous vous tiendrez prêt à faire sauter le pont de Tivoli sur le Teverone et le pont de Borghetto sur le Tibre, dès que les troupes françaises auront traversé cette rivière et ce fleuve.

—Oui, général, répondit simplement Éblé.

Le jeune major regarda Championnet.

—Un verre de ce vin d'Albano, major, dit Championnet; c'est de la cave de Sa Sainteté, et les amateurs l'ont trouvé bon.

—Alors, général, dit Riescach buvant son vin à petits coups, vous nous abandonnez Rome?

—Vous êtes un homme de guerre trop expérimenté, mon cher major, répondit Championnet, pour ne pas savoir que l'on ne défend pas, en 1799, sous le citoyen Barras, une ville fortifiée en 274 par l'empereur Aurélien. Si le général Mack venait à moi, avec les flèches des Parthes, les frondes des Baléares, ou même avec ces fameux béliers d'Antoine qui avaient soixante et quinze pieds de long, je m'y risquerais; mais, contre les cent pièces de canon du général Mack, ce serait une folie.

Thiébaut rentra.

—Vos ordres sont exécutés, général, dit-il.

Championnet le remercia d'un signe de tête.

—Cependant, continua le général Championnet, je n'abandonne pas Rome tout à fait; non, Thiébaut s'enfermera dans le château Saint-Ange avec cinq cents hommes; n'est-ce pas Thiébaut?

—Si vous l'ordonnez, mon général, certainement.

—Et sous aucun prétexte, vous ne vous rendrez.

—Sous aucun prétexte, vous pouvez être tranquille.

—Vous choisirez vous-même vos hommes; vous en trouverez bien cinq cents qui se feront tuer pour l'honneur de la France?

—Ce ne sera point difficile.

—D'ailleurs, nous partons aujourd'hui. Je vous demande pardon, major, de parler ainsi de toutes nos petites affaires devant vous; mais vous êtes du métier, vous savez ce que c'est.—Nous partons aujourd'hui. Je vous demande de tenir vingt jours seulement, Thiébaut; au bout de vingt jours, je serai de retour à Rome.

—Oh! ne vous gênez pas, mon général, prenez vingt jours, prenez-en vingt-cinq, prenez-en trente.

—Je n'en ai besoin que de vingt, et même je vous engage ma parole d'honneur, Thiébaut, qu'avant vingt jours, je viens vous délivrer.—Éblé, continua le général, vous viendrez me rejoindre à Civita-Castellana: c'est là que je me concentrerai, la position est belle; cependant, il sera utile de faire quelques ouvrages avancés.—Vous m'excusez toujours, n'est-ce pas, mon cher major?

—Général, je vous répéterai ce que vous disait tout à l'heure mon collègue Thiébaut, ne vous gênez pas pour moi.

—Vous le voyez, je suis de ces joueurs qui mettent cartes sur table; vous avez soixante mille hommes, cents pièces de canon, des munitions à n'en savoir que faire; j'ai moi,—à moins que Joubert ne m'envoie les trois mille hommes que je lui ai demandés,—neuf mille hommes, quinze mille coups de canon à tirer et deux millions de cartouches en tout. Avec une pareille infériorité, vous comprenez qu'il importe de prendre ses précautions.

Et, comme, en l'écoutant, le jeune homme laissait refroidir son café:

—Buvez votre café chaud, major, lui dit-il; Scipion a un grand amour-propre pour son café, et il recommande toujours de le boire bouillant.

—Il est en effet excellent, dit le major.

—Alors, videz votre tasse, mon jeune ami; car, si vous le voulez bien, nous allons monter à cheval pour aller passer la revue de la garnison, dans laquelle, du même coup, Thiébaut choisira ses cinq cents hommes.

Le major Riescach acheva son café jusqu'à la dernière goutte, se leva et fit signe en s'inclinant qu'il était prêt.

Scipion s'avança.

—Il paraît que nous partons, mon général? demanda-t-il.

—Eh! oui, mon cher Scipion! tu le sais, dans notre diable de métier, on n'est jamais sûr de rien.

—Alors, mon général, il faut faire les malles, emballer les livres, serrer les cartes et les plans?

—Non pas; laisse chaque chose comme elle est, nous retrouverons tout cela à notre retour.—Mon cher major, continua Championnet en bouclant son sabre, je crois que le général Mack fera très-bien de loger dans ce palais; il y trouvera une bibliothèque et des cartes excellentes; vous lui recommanderez mes livres et mes plans, j'y tiens beaucoup; c'est, comme mon palais, un prêt que je lui fais et que je mets sous votre sauvegarde. La chose lui sera d'autant plus commode qu'en face de nous, comme vous voyez, s'élève l'immense palais Farnèse, où, selon toute probabilité, logera le roi. De fenêtre à fenêtre, Sa Majesté et son général en chef pourront télégraphier.

—Si le général habite ce palais, répondit le major, je puis vous répondre que tout ce qui vous aura appartenu, lui sera sacré.

—Scipion, dit le général, un uniforme de rechange et six chemises dans un portemanteau; vous pouvez le faire boucler tout de suite derrière ma selle: la revue passée, nous nous mettons immédiatement en marche.

Cinq minutes après, les ordres de Championnet étaient exécutés, et quatre ou cinq chevaux attendaient leurs cavaliers à la porte du palais Corsini.

Le jeune major chercha des yeux le sien, mais inutilement; le palefrenier du général lui présenta un beau cheval frais, avec des fontes garnies de leurs armes. Ulrich de Riescach interrogea du regard Championnet.

—Votre cheval était fatigué, monsieur, dit le général; donnez-lui le temps de se reposer, on vous l'amènera plus frais à la place du Peuple.

Le major salua en signe de remercîment, et se mit en selle; Éblé et Thiébaut en firent autant; une petite escorte parmi laquelle brillait notre ancien ami le brigadier Martin, encore tout fier d'être venu en poste d'Itri à Rome, dans la voiture d'un ambassadeur, suivait à quelques pas le général; Scipion, que les soins du ménage retenaient, devait rejoindre plus tard.

Le palais Corsini—où, soit dit en passant, mourut Christine de Suède—est situé sur la rive droite du Tibre: en étendant la main, celui qui l'habite peut toucher, de l'autre côté de la via Lungara, la gracieuse bâtisse de la Farnesina, immortalisée par Raphaël. C'était du colossal palais Farnèse et du charmant bijou qui n'en est qu'une dépendance que Ferdinand avait fait venir tous ses chefs-d'oeuvre de l'antiquité et du moyen âge dont nous lui avons vu faire au château de Caserte les honneurs au jeune banquier André Backer.

La petite troupe prit, en remontant, la rive droite du Tibre, la via Lungara; le major Ulrich marchait d'un côté de Championnet; le général Éblé, marchait de l'autre; le colonel Thiébaut, un peu en arrière, servait de trait d'union entre le groupe principal et la petite escorte.

On fit quelques pas en silence; puis Championnet prit la parole.

—Ce qu'il y a de merveilleux, dit-il, sur cette terre romaine, c'est que, quelque part que l'on mette le pied, on marche sur l'histoire antique ou sur celle du moyen âge. Tenez, ajouta-t-il en étendant la main dans la direction opposée au Tibre, là, au sommet de cette colline, est Saint-Onuphre, où mourut le Tasse. Il y mourut emporté par la fièvre, au moment où Clément VIII venait de l'appeler à Rome pour l'y faire couronner solennellement. Dix ans après, le même Clément VIII, le seul homme que Sixte-Quint, disait-il, eût trouvé à Rome, faisait enfermer là, à notre droite, dans la prison Savella, la fameuse Béatrice Cenci; c'est dans cette prison, et la veille de sa mort, que Guido Reni fit le beau portrait d'elle que vous pourrez, dans quatre ou cinq jours, quand vous serez installés à Rome, aller voir au palais Colonna. Sur la rive du Tibre opposée au fort Saint-Ange, je vous montrerai les restes de la prison de Tordinone, où étaient enfermés ses frères. Elle fut, par une miséricorde particulière de Sa Sainteté, condamnée à avoir la tête tranchée seulement, tandis que son frère Jacques fut, avant d'être conduit à l'échafaud, au pied duquel il devait se rencontrer avec sa soeur, promené par toute la ville dans la même charrette que le bourreau, qui, pendant toute cette promenade, lui arrachait la chair de la poitrine avec des tenailles, et tout cela pour venger la mort d'un infâme qui avait tué deux de ses fils, violé sa fille, et qui n'échappait lui-même à la justice qu'en arrosant ses juges d'une pluie d'or? Un instant Clément VIII eut l'idée de faire grâce de la vie au moins à cette famille Cenci, dont le seul crime était d'avoir fait l'office du bourreau; mais, par malheur pour Béatrice, vers le même temps, le prince de Santa-Croce tua sa mère, espèce de Messaline qui déshonorait par ses amours avec des laquais le nom paternel; le pape s'effraya de voir plus de moralité dans les enfants que dans les pères, plus de justice dans les assassins que dans les juges, et les têtes des deux frères, de la soeur et de la belle-mère tombèrent toutes quatre sur le même échafaud. Vous pouvez voir d'ici, par cette échappée, de l'autre côté du Tibre, la place où il était dressé. La tradition veut que Clément VIII ait assisté à l'exécution d'une fenêtre du château Saint-Ange, où il était venu par cette longue galerie couverte que vous voyez à notre gauche, et qui fut construite par Alexandre VI pour donner à son successeur, en cas de siége ou de révolution, la facilité de quitter le Vatican et de se réfugier au château Saint-Ange. Il l'utilisa lui-même plus d'une fois, à ce que l'on assure, pour visiter les cardinaux qu'il emprisonnait dans le tombeau d'Adrien et qu'il étranglait, selon la tradition des Caligula et des Néron, après leur avoir fait faire un testament en sa faveur.

—Vous êtes un admirable cicérone, général, et je regrette bien, au lieu de quatre heures, dont plus de deux sont malheureusement déjà écoulées, de n'avoir point quatre jours à passer avec vous.

—Quatre jours seraient trop peu pour ce merveilleux pays; après quatre jours, vous demanderiez quatre mois; après quatre mois, quatre ans. La vie d'un homme tout entière ne suffirait pas à dresser la liste des souvenirs que renferme la ville si justement nommée la ville éternelle. Tenez, par exemple, voyez ces restes d'arches contre lesquelles se brise le fleuve, voyez ces vestiges qui se rattachent aux deux côtés de la rive: là était le pont Triomphal, là ont successivement passé, venant du temple de Mars, qui était situé où est aujourd'hui Saint-Pierre, Paul-Émile, vainqueur de Persée; Pompée, vainqueur de Tigrane, roi d'Arménie; d'Artocès, roi d'Ibérie; d'Orosès, roi d'Albanie; de Darius, roi de Médie; d'Areta, roi de Nabatée; d'Antiochus, roi de Comagène et des pirates. Il avait pris mille châteaux forts, neuf cents villes, huit cents vaisseaux, fondé ou repeuplé neuf villes; ce fut à la suite de ce triomphe qu'il bâtit, avec une portion de sa part de butin, ce beau temple à Minerve qui décorait la place des Septa-Julia, près de l'aqueduc de la Virgo, et sur le frontispice duquel il avait fait mettre en lettres de bronze cette inscription: «Pompée le Grand, imperator, après avoir terminé une guerre de trente ans, défait, mis en fuite, tué ou forcé à se rendre douze millions cent quatre-vingt mille hommes, coulé à fond ou pris huit cent quarante-six vaisseaux, reçu à composition mille cinq cent trente-huit villes ou châteaux, soumis tout le pays depuis le lac Moeris, jusqu'à la mer Rouge, acquitte le voeu qu'il a fait à Minerve.» Et, sur ce même pont, après lui, passèrent Jules César, Auguste, Tibère. Par bonheur, il est tombé, poursuivit avec un sourire mélancolique le général républicain, car nous aurions sans doute l'orgueil d'y passer, nous aussi, à notre tour: et que sommes-nous pour fouler les traces de pareils hommes?

Les réflexions qui assiégeaient la tête de Championnet, éteignirent la voix sur ses lèvres et il garda un silence que n'osa interrompre le jeune officier, depuis le pont Triomphal, qu'il laissait à sa droite, jusqu'au pont Saint-Ange, qu'il se mit à traverser pour passer sur la rive gauche du Tibre.

Au milieu du pont, cependant, au risque d'être indiscret:

—N'est-ce point le tombeau d'Adrien que nous laissons derrière nous? lui demanda le major.

Championnet regarda autour de lui comme s'il sortait d'un rêve.

—Oui, dit-il, et le pont sur lequel nous sommes fut sans doute bâti pour y conduire; Bernin l'a restauré et y a répandu ses coquetteries ordinaires. C'est dans ce monument que s'enfermera Thiébaut, et ce ne sera pas le premier siége qu'il aura soutenu.

Tenez, voici la place que vous avez entrevue de loin, où furent décapitées Béatrice et sa famille. En appuyant à gauche, nous pouvons marcher sur l'emplacement même du Tordinone; sur cette petite place où nous arrivons est l'auberge de l'Ours, avec son enseigne telle qu'elle était au temps où y logea Montaigne, ce grand sceptique qui prit pour devise ces trois mots: Que sais-je? C'était le dernier mot du génie humain après six mille ans; dans six mille ans viendra un autre sceptique qui dira: Peut-être!

—Et vous, général, demanda le major, que dites-vous?

—Je dis que c'est le dernier des gouvernements que celui,—regardez à votre gauche—que celui qui laisse se faire de pareils déserts, presque au coeur d'une ville. Tenez, tous ces marais qu'habite huit mois de l'année la mal'aria, ils sont au roi que vous servez; c'est l'héritage des Farnèse. Paul III ne se doutait pas, en léguant ces immenses terrains à son fils le duc de Parme, qu'il lui léguait la fièvre. Dites donc à votre roi Ferdinand qu'il serait non pas seulement d'un héritier pieux, mais d'un chrétien; de faire assainir et de cultiver ces champs, qui l'en récompenseraient par d'abondantes moissons. Un pont bâti ici, tenez, suffirait à un quartier nouveau; la ville enjamberait le fleuve, des maisons s'élèveraient dans tout cet espace vide du château Saint-Ange à la place du Peuple, et la vie en chasserait la mort; mais, pour cela, il faudrait un gouvernement qui s'occupât du bien-être de ses sujets; il faudrait ce grand bienfait que vous venez combattre, vous homme instruit et intelligent cependant; il faudrait la liberté. Elle viendra un jour, non pas temporaire et accidentelle comme celle que nous apportons, mais fille immortelle du progrès et du temps. Tenez, en attendant, c'est de la ruelle qui longe cette église, l'église Saint-Jérôme, qu'une nuit, vers deux heures du matin, sortirent quatre hommes à pied et un homme à cheval, l'homme à cheval portait, en travers de la croupe de sa monture, un cadavre dont les pieds pendaient d'un côté et la tête de l'autre.

»—Ne voyez-vous rien? demanda l'homme à cheval.

»Deux regardèrent du côté du château Saint-Ange, deux du côté de la place du Peuple.

»—Rien, dirent-ils.

»Alors, le cavalier s'avança jusqu'au bord de la rivière et, là, fit pivoter son cheval de manière que la croupe fût tournée du côté de l'eau. Deux hommes prirent le cadavre, un par la tête, l'autre par les pieds, le balancèrent trois fois, et, à la troisième, le lancèrent au fleuve.

»Au bruit que produisit le cadavre en tombant à l'eau:

»—C'est fait? demanda le cavalier.

»—Oui, monseigneur, répondirent les hommes.

»Le cavalier se retourna.

»—Et qui flotte ainsi sur l'eau? demanda-t-il.

»—Monseigneur, répondit un des hommes, c'est son manteau.

»Un autre ramassa des pierres, courut le long de la rive en suivant le courant du fleuve et en jetant des pierres dans ce manteau, jusqu'à ce qu'il eût disparu.

»—Tout va bien, dit alors le cavalier.

»Et il donna une bourse aux hommes, mit son cheval au galop et disparut.

»Le mort était le duc de Candie; le cavalier, c'était César Borgia. Jaloux de sa soeur Lucrèce, César Borgia venait de tuer son frère, le duc de Candie... Par bonheur, continua Championnet, nous voilà arrivés. Le hasard, mon cher, vengeur des rois et de la papauté, vous gardait cette histoire pour la dernière; ce n'était pas la moins curieuse, vous le voyez.

Et, en effet, le groupe que nous venons de suivre, depuis le palais Corsini jusqu'à l'extrémité de Ripetta, débouchait sur la place du Peuple, où était rangée en bataille la garnison de Rome.

Cette garnison se composait de trois mille hommes, à peu près: deux tiers français, une tiers polonais.

En apercevant le général, trois mille voix, par un élan spontané, crièrent:

—Vive la République!

Le général s'avança jusqu'au centre de la première ligne et fit signe qu'il voulait parler. Les cris cessèrent.

—Mes amis, dit le général, je suis forcé de quitter Rome; mais je ne l'abandonne pas. J'y laisse le colonel Thiébaut; il occupera le fort Saint-Ange avec cinq cents hommes; j'ai engagé ma parole de venir le délivrer dans l'espace de vingt jours; vous y engagez-vous avec moi?

—Oui, oui, oui, crièrent trois mille voix.

—Sur l'honneur? dit Championnet.

—Sur l'honneur! répétèrent les trois mille voix.

—Maintenant, continua Championnet, choisissez parmi vous cinq cents hommes prêts à s'ensevelir sous les ruines du château Saint-Ange, plutôt que de se rendre.

—Tous, tous! nous sommes prêts tous! crièrent ceux à qui l'on faisait cet appel.

—Sergents, dit Championnet, sortez des rangs et choisissez quinze hommes par compagnie.

Au bout de dix minutes, quatre cent quatre-vingts hommes se trouvèrent tirés à part et réunis.

—Amis, leur dit Championnet, c'est vous qui garderez les drapeaux des deux régiments, et c'est nous qui viendrons les reprendre. Que les porte-drapeaux passent dans les rangs des hommes du fort Saint-Ange.

Les porte-drapeaux obéirent, aux cris frénétiques de «Vive Championnet! vive la République!»

—Colonel Thiébaut, continua Championnet, jurez et faites jurer à vos hommes que vous vous ferez tuer jusqu'au dernier, plutôt que de vous rendre.

Tous les bras s'étendirent, toutes les voix crièrent:

—Nous le jurons!

Championnet s'avança vers son aide de camp.

—Embrassez-moi, Thiébaut, lui dit-il; si j'avais un fils, c'est à lui que je donnerais la glorieuse mission que je vous confie.

Le général et son aide de camp s'embrassèrent au milieu des hourras, des cris et des vivats de la garnison.

Deux heures sonnèrent à l'église Sainte-Marie-du-Peuple.

—Major Riescach, dit Championnet au jeune messager, les quatre heures sont écoulées et, à mon grand regret, je n'ai plus le droit de vous retenir.

Le major regarda du côté de Ripetta.

—Attendez vous quelque chose, monsieur? lui demanda Championnet.

—Je suis monté sur un de vos chevaux, général.

—J'espère que vous me ferez l'honneur de l'accepter, monsieur, en souvenir des moments trop courts que nous venons de passer ensemble.

—Ne pas accepter le cadeau que vous me faites, général, ou même hésiter à l'accepter, ce serait me montrer moins courtois que vous. Merci du plus profond de mon coeur.

Il s'inclina, la main sur la poitrine.

—Et, maintenant, que dois-je reporter au général Mack?

—Ce que vous avez vu et entendu, monsieur, et vous ajouterez ceci, que, le jour où j'ai quitté Paris et pris congé des membres du Directoire, le citoyen Barras m'a mis la main sur l'épaule et m'a dit: «Si la guerre éclate, en récompense de vos services, vous serez le premier des généraux républicains chargé par la République de détrôner un roi.»

—Et vous avez répondu?

—J'ai répondu: «Les intentions de la République seront remplies, j'y engage ma parole;» et, comme je n'ai jamais manqué à ma parole d'honneur, dites au roi Ferdinand de se bien tenir.

—Je le lui dirai, monsieur, répondit le jeune homme; car, avec un chef comme vous et des hommes comme ceux-là, tout est possible. Et maintenant, général, veuillez m'indiquer mon chemin.

—Brigadier Martin, dit Championnet, prenez quatre hommes et conduisez M. le major Ulrich de Riescach jusqu'à la porte San-Giovanni; vous nous rejoindrez sur la route de la Storta.

Les deux hommes se saluèrent une dernière fois; le major, guidé par le brigadier Martin et escorté par ses quatre dragons, s'enfonça au grand trot dans la via del Babuino. Le colonel Thiébaut et ses cinq cents hommes regagnèrent par Ripetta le château Saint-Ange, où ils se renfermèrent, et le reste de la garnison, Championnet et son état-major en tête, sortit de Rome, tambours battants, par la porte del Popolo.

L

FERDINAND A ROME

Comme l'avait prévu le général Mack, son envoyé le rejoignit un peu au-dessus de Valmontone.

Le général n'entendit rien de tout ce que lui raconta le major de Riescach, sinon que les Français avaient évacué Rome; il courut chez le roi et lui annonça que sur sa sommation, les Français s'étaient mis immédiatement en retraite; que, par conséquent, le lendemain, il entrerait à Rome et, dans huit jours, serait en pleine possession des États romains.

Le roi ordonna de doubler l'étape, et, le même soir on vint coucher à Valmontone.

Le lendemain, on se remit en marche, on fit halte à Albano vers midi. De la colline, on planait sur Rome, et, au delà de Rome, la vue s'étendait jusqu'à Ostia. Mais il était impossible que l'armée entrât à Rome le même jour. Il fut convenu qu'elle partirait vers trois heurs de l'après-midi, qu'elle camperait à moitié chemin, et que, le lendemain, à neuf heures du matin, le roi Ferdinand ferait son entrée solennelle par la porte San-Giovanni, et irait directement à San-Carlo entendre la messe d'actions de grâces.

En effet, à trois heures, on partit d'Albano, Mack à cheval et en tête de l'armée, le roi et le duc d'Ascoli dans une voiture escortée de tout l'état-major particulier de Sa Majesté; on laissa à gauche, au-dessous de la colline d'Albano, c'est-à-dire à l'endroit où eut lieu, mil huit cent cinquante ans auparavant, la querelle de Clodius et de Milon, la via Appia, dans laquelle on avait fait des fouilles et qui était abandonnée aux antiquaires, et l'on s'arrêta vers sept heures à deux lieues à peu près de Rome.

Le roi soupait sous une tente magnifique, divisée en trois compartiments, avec le général Mack et le duc d'Ascoli, le marquis Malaspina et les plus favorisés parmi la petite cour qui l'avait suivi, lorsqu'on vint lui annoncer les députés.

Ces députés se composaient de deux des cardinaux qui n'avaient point adhéré au gouvernement républicain, des autorités qui avaient été renversées par ce gouvernement et de quelques-uns de ces martyrs comme les réactions en voient toujours accourir au-devant d'elles.

Ils venaient prendre les ordres du roi pour la cérémonie du lendemain.

Le roi était radieux; lui aussi, comme les Paul-Émile, comme les Pompée, comme les Césars, dont Championnet, trois jours auparavant, parlait au major Riescach, lui aussi allait avoir son triomphe.

Il n'était donc point si difficile d'être un triomphateur que la chose lui avait paru d'abord.

Quel effet allait faire à Caserte, et surtout au Môle, au Marché-Vieux et à Marinella, le récit de ce triomphe, et comme ces bons lazzaroni allaient être fiers quand ils sauraient que leur roi avait triomphé!

Il avait donc vaincu, et sans tirer un seul coup de canon, cette terrible république française, jusque-là réputée invincible! Décidément, le général Mack, qui lui avait prédit tout cela, était un grand homme!

Il résolut, en conséquence, d'écrire le même soir à la reine et de lui expédier un courrier pour lui annoncer cette bonne nouvelle, et, toute chose arrêtée pour le lendemain, les députés congédiés après avoir eu l'honneur de baiser la main au roi, Sa Majesté prit la plume et écrivit:

«Ma chère maîtresse,

»Tout se succède au gré de nos désirs; en moins de cinq jours, je suis arrivé aux portes de Rome, où je fais demain mon entrée solennelle. Tout a fui devant nos armes victorieuses, et, demain soir, du palais Farnèse, j'écrirai au souverain pontife qu'il peut, si tel est son bon plaisir, venir célébrer avec nous à Rome la fête de la Nativité.

»Ah! si je pouvais transporter ici ma crèche et la lui faire voir!

»Le messager que je vous envoie pour vous porter ces bonnes nouvelles est mon courrier ordinaire Ferrari. Permettez-lui, pour sa récompense, de dîner avec mon pauvre Jupiter, qui doit bien s'ennuyer de moi. Répondez-moi par la même voie; rassurez-moi sur votre chère santé et sur celle de mes enfants bien-aimés, à qui, grâce à vous et à notre illustre général Mack, j'espère léguer un trône non-seulement prospère, mais glorieux.

»Les fatigues de la campagne n'ont pas été si grandes que je le craignais. Il est vrai que, jusqu'à présent, j'ai pu faire presque toutes les étapes en voiture et ne monter à cheval que pour mon agrément.

»Un seul point noir reste encore à l'horizon: en quittant Rome, le général républicain a laissé cinq cents hommes et un colonel au château Saint-Ange; dans quel but? Je ne m'en rends point parfaitement compte, mais je ne m'en inquiète pas autrement: notre illustre ami le général Mack m'assurant qu'ils se rendront à la première sommation.

»Au revoir bientôt, ma chère maîtresse, soit que vous veniez, pour que la fête soit complète, célébrer la Nativité avec nous à Rome, soit que, tout étant pacifié et Sa Sainteté étant rétablie sur son trône, je rentre glorieusement dans mes États.

»Recevez, chère maîtresse et épouse, pour les partager avec mes enfants bien-aimés, les embrassements de votre tendre mari et père.

»FERDINAND.»

»P.-S.—J'espère qu'il n'est rien arrivé de fâcheux à mes kangourous et que je les retrouverai tout aussi bien portants que je les ai laissés. A propos, transmettez mes plus affectueux souvenirs à sir William et à lady Hamilton; quant au héros du Nil, il doit encore être à Livourne; où qu'il soit, faites-lui part de nos triomphes.»

Il y avait longtemps que Ferdinand n'avait écrit une si longue lettre; mais il était dans un moment d'enthousiasme, ce qui explique sa prolixité; il la relut, fut satisfait de sa rédaction, regretta de n'avoir pensé à sir William et à lady Hamilton qu'après avoir pensé à ses kangourous, mais ne jugea point que, pour cette petite faute de mémoire, ce fût la peine de recommencer une lettre si bien venue; en conséquence, il la cacheta et fit appeler Ferrari, qui, complétement remis de sa chute, arriva, selon sa coutume, tout botté, et promit que la lettre serait remise entre les mains de la reine, avant le lendemain cinq heures du soir.

Après quoi, la table de jeu étant dressée, le roi se mit à faire son whist avec le duc d'Ascoli, le marquis Malaspina et le duc de Circello, gagna mille ducats, se coucha radieux et rêva qu'il faisait son entrée, non pas à Rome, mais à Paris, non pas dans la capitale des États romains, mais dans la capitale de la France, et que, son manteau royal porté par les cinq directeurs, il entrait dans les Tuileries, désertes depuis le 10 août, ayant une couronne de lauriers sur la tête, comme César, et tenant, comme Charlemagne, le globe d'une main et l'épée de l'autre!

Le jour vint dissiper les illusions de la nuit; mais ce qui en restait suffisait pour satisfaire l'amour-propre d'un homme à qui l'idée d'être conquérant était venue à l'âge de cinquante ans.

Il n'entrait point encore à Paris, mais il entrait déjà à Rome.

L'entrée fut splendide; le roi Ferdinand, à cheval, vêtu de son uniforme de feld-maréchal autrichien, couvert de broderies, portant à son cou et sur sa poitrine tous ses ordres personnels et tous ses ordres de famille, était attendu à la porte San-Giovanni, d'abord par l'ancien sénateur, qui, accompagné des magistrats du municipe, lui présenta à genoux les clefs de Rome sur un plat d'argent; autour des sénateurs et des magistrats du municipe étaient tous les cardinaux restés fidèles à Pie VI; de là, en suivant un itinéraire marqué d'avance par des jonchées de fleurs et de feuillages, le roi devait se rendre à l'église San-Carlo, où se chantait le Te Deum, et, de l'église San-Carlo, au palais Farnèse, situé, comme nous l'avons dit, de l'autre côté du Tibre, en face du palais Corsini, que venait de quitter Championnet.

Au moment où le roi prit les clefs de Rome, les chants éclatèrent. Cent jeunes filles habillées de blanc marchèrent en tête du cortége, portant des corbeilles de joncs dorés, pleines de feuilles de roses, qu'elles jetaient en l'air comme au jour de la Fête-Dieu. Les corbeilles vides étaient aussitôt remplacées par des corbeilles pleines, afin qu'il n'y eût point d'interruption dans la pluie odoriférante; et, comme derrière les jeunes filles marchaient à reculons de jeunes enfants de choeur, balançant des encensoirs, on avançait entre une double haie formée par la population de Rome et des environs, vêtue de ses habits de fête, au milieu d'une pluie de fleurs et d'une atmosphère embaumée.

Une admirable musique militaire—et celle de Naples est renommée entre toutes—jouait les airs les plus gais de Cimarosa, de Pergolèse et de Paesiello; puis venait, au milieu d'un grand espace vide, le roi seul, dans l'isolement emblématique de la majesté souveraine; derrière le roi marchait Mack et tout son état-major; puis, derrière Mack, une masse de trente mille hommes de troupes, vingt mille d'infanterie, dix mille de cavalerie, habillés à neuf, magnifiques d'aspect, s'avançant avec un ensemble remarquable, grâce aux nombreuses manoeuvres faites dans les camps, et suivis de cinquante pièces d'artillerie nouvellement fondues, de leur caissons et de leurs fourgons nouvellement peints; tout cela resplendissant au soleil d'une de ces magnifiques journées de novembre que l'automne méridional fait luire entre un jour de brouillard et un jour de pluie, comme un dernier adieu à l'été, comme un premier salut à l'hiver.

Nous avons dit que l'itinéraire était tracé d'avance: on commença donc par traverser ce que l'on pourrait appeler le désert de Saint-Jean-de-Latran, les pelouses et les allées solitaires conduisant à Santa-Croce in-Gerusalemme et à Sainte-Marie-Majeure, et l'on s'avança directement vers la vieille basilique dont Henri IV fut le bienfaiteur et dont, en sa qualité de petit-fils de Henri IV, Ferdinand était chanoine. Sur les degrés de l'église, au bas desquels le roi fut reçu à cheval et encensé au milieu des chants de joie et des cantiques d'actions de grâces, était groupé tout le clergé latéranien. Les chants terminés, le roi descendit de cheval et, sur de magnifiques tapis, gagna à pied la Scala santa, cet escalier sacré, transporté de Jérusalem à Rome, qui faisait partie de la maison de Pilate, que Jésus se rendant au prétoire toucha de ses pieds nus et sanglants, et que les fidèles ne montent plus qu'à genoux.

Le roi en baisa la première marche, et, au moment où ses lèvres touchaient le marbre saint, la musique éclata en fanfares joyeuses, et cent mille voix firent entendre une immense acclamation.

Le roi demeura à genoux le temps de dire sa prière, se releva, se signa, monta à cheval, traversa la grande place de Saint-Jean, mesura des yeux le magnifique obélisque élevé à Thèbes par Thoutmasis II, respecté par Cambyse, qui renversa et mutila tous les autres, enlevé par Constantin et déterré dans le grand Cirque; suivit la longue rue de Saint-Jean-de-Latran, toute bordée de monastères et qui descend en pente douce jusqu'au Colisée; prit ce fameux quartier des Carènes où Pompée avait sa maison; presqu'en ligne droite, gagna la place Trajane, dont la colonne était enterrée jusqu'au-dessus de sa base; de là, par un angle droit, arriva au Corso, et, sur la place de Venise, qui, à l'autre extrémité de la même rue, fait pendant à la place du Peuple, descendit à la place Colonna, et enfin suivit le Corso jusqu'à la vaste église San-Carlo, y fut reçu par tout le clergé sous son gigantesque portail, descendit de cheval pour la seconde fois, entra dans l'église, et, sous le dais qui lui était préparé, entendit le Te Deum.

Puis, le Te Deum chanté, il sortit de l'église, remonta à cheval, et, toujours précédé, suivi, accompagné du même cortége, il continua de descendre le Corso jusqu'à la place du Peuple, longea le cours du Tibre, et, dans le sens inverse où l'avait longé Championnet pour sortir de Rome, prit la via della Scroffa, où est Saint-Louis-des-Français, la grande place Navone, le forum Agonal des Romains, et, de là, en quelques instants, par la façade du palais Braschi, opposée à celle où se trouve Pasquino, il gagna le Campo-dei-Fiori et le palais Farnèse, but de sa longue course, terme de son triomphe.

Tout l'état-major put entrer dans cette magnifique cour, chef-d'oeuvre des trois plus grands architectes qui aient existé, San-Gallo, Vignole et Michel-Ange; tandis qu'entre les deux fontaines qui ornent la façade du palais et qui coulent dans les plus larges coupes de granit que l'on connaisse, on mettait, autant pour l'honneur que pour la défense, quatre pièces de canon en batterie.

Un dîner de deux cents couverts était servi dans la grande galerie peinte par Annibal et Augustin Carrache, et leurs élèves. Les deux frères y travaillèrent huit ans et reçurent pour salaire cinq cents écus d'or, c'est-à-dire trois mille francs de notre monnaie.

Rome entière semblait s'être donné rendez-vous sur la place du palais Farnèse. Malgré les sentinelles, le peuple envahit la cour, l'escalier, les antichambres et pénétra jusqu'aux portes de la galerie; les cris de «Vive le roi!» poussés sans interruption, forcèrent trois fois Ferdinand à quitter la table et à se montrer à la fenêtre.

Aussi, fou de joie, se croyant le rival de ces héros dont, un instant, sur la voie sacrée, il avait foulé la trace, ne voulut-il point attendre au lendemain pour donner au pape Pie VI avis de son entrée à Rome, et, oubliant que, prisonnier des Français, il n'était pas tout à fait libre de ses actions, la tête échauffée par le vin et le coeur bondissant d'orgueil, il passa, aussitôt le café pris, dans un cabinet de travail, et lui écrivit la lettre suivante:

A Sa Sainteté le pape Pie VI, premier vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

«Prince des apôtres, roi des rois,

»Votre Sainteté apprendra sans doute avec la plus grande satisfaction, qu'aidé de Notre-Seigneur Jésus-Christ et sous l'auguste protection du bienheureux saint Janvier, aujourd'hui même, avec mon armée, je suis entré sans résistance et en triomphateur dans la capitale du monde chrétien. Les Français ont fui, épouvantés à la vue de la croix et au simple éclat de mes armes. Votre Sainteté peut donc reprendre sa suprême et paternelle puissance, que je couvrirai de mon armée. Qu'elle abandonne donc sa trop modeste demeure de la Chartreuse, et que, sur les ailes des chérubins, comme notre sainte vierge de Lorette, elle vienne et descende au Vatican pour le purifier par sa présence sacrée. Votre Sainteté pourra célébrer à Saint-Pierre le divin office le jour de la naissance de Notre Sauveur.»

Le soir, le roi parcourut en voiture, au milieu des cris de «Vive le roi Ferdinand! vive Sa Sainteté Pie VI!» les principales rues de Rome et les places Navone, d'Espagne et de Venise; il s'arrêta un instant au théâtre Argentina, où l'on devait chanter une cantate en son honneur; puis, de là, pour voir Rome tout enflammée, il monta sur les plus hautes rampes du mont Pincio.

La ville était illuminée a giorno, depuis la porte San-Giovanni jusqu'au Vatican, et depuis la place du Peuple jusqu'à la pyramide de Cestus. Un seul monument, surmonté du drapeau tricolore et pareil à une protestation solennelle et menaçante de la France contre l'occupation de Rome, restait obscur au milieu de tous ces rayonnements, muet au milieu de toutes ces clameurs.

C'était le château Saint-Ange.

Sa masse sombre et silencieuse avait quelque chose de formidable et d'effrayant; car le seul cri qui, de quart d'heure en quart d'heure, sortait de son silence était celui de «Sentinelles, prenez garde à vous!» Et la seule lumière que l'on vit luire dans les ténèbres était la mèche allumée des artilleurs, debout près de leurs canons.

LI

LE FORT SAINT-ANGE PARLE

En passant place du Peuple, pour monter au Pincio, le roi avait pu voir cette intéressante partie de la population, composée de femmes et d'enfants, danser autour d'un bûcher qui s'élevait au milieu de la place; à la vue du prince, les danseurs s'arrêtèrent pour crier à tue-tête: «Vive le roi Ferdinand! vive Pie VI!»

Le roi s'arrêta de son côté, demanda ce que faisaient là ces braves gens et quel était ce feu auquel ils se chauffaient.

On lui répondit que ce feu était celui d'un bûcher fait avec l'arbre de la Liberté planté, dix-huit mois auparavant, par les consuls de la république romaine.

Ce dévouement aux bons principes toucha Ferdinand, qui, tirant de sa poche une poignée de monnaie de toute espèce, la jeta au milieu de la foule en criant:

—Bravo! mes amis! amusez-vous!

Les femmes et les enfants se ruèrent sur les carlins, les ducats et les piastres du roi Ferdinand; il en résulta une effroyable mêlée dans laquelle les femmes battaient les enfants, les enfants égratignaient les femmes; il y eut, en somme, force cris, beaucoup de pleurs et peu de mal.

Place Navone, il vit un second bûcher.

Il fit la même question et reçut la même réponse.

Le roi fouilla, non plus dans sa poche, mais dans celle du duc d'Ascoli, y prit une seconde poignée de monnaie, et, comme, cette fois, il y avait mélange d'hommes et de femmes, il la jeta aux danseurs et aux danseuses.

Cette fois, nous l'avons dit, il n'y avait pas que des femmes et des enfants, il y avait des hommes; le sexe fort se crut sur l'argent des droits plus positifs que le sexe faible; les amants et les maris des femmes battues tirèrent leurs couteaux; un des danseurs fut blessé et porté à l'hôpital.

Place Colonna, même événement eut lieu; seulement, cette fois, il se termina à la gloire de la morale publique; au moment où les couteaux allaient entrer en jeu, un citoyen passa, son chapeau rabattu sur les yeux et enveloppé d'un grand manteau; un chien aboya contre lui, un enfant cria au jacobin; les cris de l'enfant et les aboiements du chien attirèrent l'attention des combattants, qui, sans écouter les observations du citoyen au manteau dissimulateur et au chapeau rabattu, le poussèrent dans le bûcher, où il périt misérablement au milieu des hurlements de joie de la populace.

Tout à coup, un des brûleurs fut éclairé d'une idée lumineuse: ces arbres de la Liberté que l'on abattait et dont on faisait du charbon et de la cendre, n'avaient pas poussé là tout seuls; on les y avait plantés; ceux qui les y avait plantés étaient plus coupables que les pauvres arbres qui s'étaient laissé planter à contre-coeur peut-être; il s'agissait donc de faire une fois par hasard une justice équitable et de s'en prendre aux planteurs et non aux arbres.

Or, qui les avait plantés?

C'étaient, comme nous l'avons dit à propos de la place du Peuple, les deux consuls de la république romaine, MM. Mattei, de Valmontone, et Zaccalone, de Piperno.

Ces deux noms, depuis un an, étaient bénis et révérés de la population, à laquelle ces deux magistrats, véritables libéraux, avaient consacré leur temps, leur intelligence et leur fortune; mais le peuple, au jour de la réaction, pardonne plus facilement à celui qui l'a persécuté qu'à celui qui s'est dévoué pour lui, et, d'ordinaire, ses premiers défenseurs deviennent ses premiers martyrs. «Les révolutions sont comme Saturne, a dit Vergniaud, elles dévorent leurs enfants.»

Un homme que Zaccalone avait forcé d'envoyer à l'école son fils, jeune Romain jaloux de la liberté individuelle, émit donc la proposition de réserver un des arbres de la Liberté pour y pendre les deux consuls. La proposition fut naturellement adoptée à l'unanimité; il ne s'agissait, pour la mettre à exécution, que de réserver un arbre à titre de potence et de mettre la main sur les deux consuls.

On pensa au peuplier de la place de la Rotonde, qui n'était pas encore abattu, et, comme justement les deux magistrats demeuraient, l'un via della Maddalena, l'autre via Pie-di-Marmo, on regarda ce voisinage comme un hasard providentiel.

On courut droit à leurs maisons; mais, heureusement, les deux magistrats avaient sans doute des idées exactes sur la somme de reconnaissance que l'on doit attendre des peuples à la délivrance desquels on a contribué: tous deux avaient quitté Rome.

Mais un ferblantier, dont la boutique attenait à la maison de Mattei, et à qui Mattei avait prêté deux cents écus pour l'empêcher de faire faillite, et un marchand d'herbes à qui Zaccalone avait envoyé son propre médecin pour soigner sa femme d'une fièvre pernicieuse, déclarèrent qu'ils avaient des notions à peu près certaines sur l'endroit où s'étaient réfugiés les deux coupables, et offrirent de les livrer.

L'offre fut reçue avec enthousiasme, et, pour n'avoir point fait une course inutile, la foule commença de piller les maisons des deux absents et d'en jeter les meubles par les fenêtres.

Parmi les meubles, il y avait chez chacun d'eux une magnifique pendule de bronze doré, l'une représentant le sacrifice d'Abrahan, et l'autre Agar et Ismaël perdus dans le désert, portant chacune cette inscription qui prouvait qu'elle venait de la même source:

Aux Consuls de la république romaine, les israélites reconnaissants!

Et, en effet, les deux consuls avaient fait rendre un décret par lequel les juifs redevenaient des hommes comme les autres et participaient aux droits de citoyen.

Cela fit penser aux malheureux juifs, auxquels on ne pensait point, et auxquels on n'eût probablement pas pensé s'ils n'eussent point eu le tort d'être reconnaissants.

Le cri «Au Ghetto! au Ghetto!» retentit, et l'on se précipita vers ce quartier des juifs.

Lors de la proclamation du décret par lequel la république romaine les faisait remonter au rang de citoyens, les malheureux juifs s'étaient empressés d'enlever les barrières qui les séparaient du reste de la société et s'étaient répandus dans la ville, où quelques-uns s'étaient empressés de louer des appartements et d'ouvrir des magasins; mais, aussitôt le départ de Championnet, se sentant abandonnés et sans protecteurs, ils s'étaient de nouveau réfugiés dans leurs quartiers, dont à la hâte ils avaient rétabli les portes et les barrières, non plus pour se séparer du monde, mais pour opposer un obstacle à leurs ennemis.

Il y eut donc, non point résistance volontaire à la foule, mais opposition matérielle à son envahissement.

Alors, cette même foule, toujours féconde en moyens expéditifs et ingénieux, eut l'idée, non point d'enfoncer les portes et les barrières du Ghetto, mais de jeter par-dessus son enceinte des brandons allumés au bûcher voisin.

Les brandons se succédèrent avec rapidité; puis les perfectionneurs—il y en a partout—les enduisirent de poix et de térébenthine. Bientôt le Ghetto présenta l'aspect d'une ville bombardée, et, au bout d'une demi-heure, les assiégeants eurent la satisfaction de voir en plusieurs endroits des flammes qui dénonçaient cinq ou six incendies.

Au bout d'une heure de siége, le Ghetto était tout en feu.

Alors, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et, avec des cris de terreur, toute cette malheureuse population, surprise au milieu de son sommeil, hommes, femmes, enfants à demi nus, se précipitèrent par les portes comme un torrent qui brise ses digues, et se répandirent, ou plutôt essayèrent de se répandre par la ville.

C'était là que la populace l'attendait, chacun mit la main sur son juif et s'en fit un cruel amusement; le répertoire tout entier des tortures fut épuisé sur ces malheureux: les uns furent forcés de marcher pieds nus sur des charbons ardents en portant un porc entre leurs bras; les autres furent pendus par-dessous les aisselles, entre deux chiens pendus eux-mêmes par les pattes de derrière et qui, enragés de douleur et de colère, les criblaient de morsures; un autre enfin, dépouillé de ses vêtements jusqu'à la ceinture avec un chat attaché sur le dos, fut promené par la ville, battu de verges comme le Christ; seulement, les verges frappaient à la fois l'homme et l'animal, et, de ses dents et de ses griffes, l'animal déchirait l'homme; enfin d'autres, plus heureux, furent jetés au Tibre et noyés purement et simplement.

Ces amusements durèrent non-seulement pendant toute la nuit, mais encore pendant les journées du lendemain et du surlendemain, et se présentèrent sous tant d'aspects différents, que le roi finit par demander quels étaient les hommes que l'on martyrisait ainsi.

Il lui fut répondu que c'étaient des juifs qui avaient eu l'imprudence de se considérer, après le décret de la République, comme des hommes ordinaires, et qui, en conséquence, avaient logé des chrétiens chez eux, avaient acheté des propriétés, étaient sortis du Ghetto, s'étaient installés dans la ville, avaient vendu des livres, s'étaient fait soigner par des médecins catholiques et avaient enterré leurs morts aux flambeaux.

Le roi Ferdinand eut peine à croire à tant d'abominations; mais enfin, on lui mit sous les yeux le décret de la République qui rendait aux juifs leurs droits de citoyens: il fut bien obligé d'y croire.

Il demanda quels étaient les hommes assez abandonnés de Dieu pour avoir fait rendre un pareil décret, et on lui nomma les consuls Mattei et Zaccalone.

—Mais voilà les hommes qu'il faudrait punir, plutôt que ceux qu'ils ont émancipés, s'écria le roi conservant son gros bons sens jusque dans ses préjugés.

On lui répondit que l'on y avait déjà songé, que l'on était à la recherche des coupables et que deux citoyens s'étaient chargés de les livrer.

—C'est bien, dit le roi; s'ils les livrent, il y aura cinq cents ducats pour chacun d'eux, et les deux consuls seront pendus.

Le bruit de la libéralité du roi se répandit et doubla l'enthousiasme; la foule se demanda ce qu'elle pouvait offrir à un roi si bon et qui secondait si bien ses désirs; on délibéra sur ce point important, et l'on résolut, puisque le roi se chargeait de faire pendre les consuls par un vrai bourreau et par de vraies potences, d'abattre le dernier arbre de la Liberté qu'on avait conservé à cette intention, et d'en faire des bûches, pour que le roi eût la satisfaction de se chauffer avec du bois révolutionnaire.

En conséquence, on lui en apporta toute une charretée qu'il paya généreusement mille ducats.

L'idée lui parut si heureuse, qu'il mit les deux plus grosses bûches à part et qu'il les envoya à la reine avec la lettre suivante:

«Ma chère épouse,

»Vous savez mon heureuse entrée à Rome, sans que j'aie rencontré le moindre obstacle sur ma route; les Français se sont évanouis comme une fumée. Restent bien les cinq cents jacobins du fort Saint-Ange; mais ceux-là se tiennent si tranquilles, que je crois qu'ils ne demandent qu'une chose, c'est de se faire oublier.

»Mack part demain avec vingt-cinq mille hommes pour combattre les Français; il ralliera en route le corps d'armée de Micheroux, ce qui lui fera trente-huit ou quarante mille soldats, et ne présentera le combat aux Français qu'avec la chance sûre de les écraser.

»Nous sommes ici en fêtes continuelles. Croirez-vous que ces misérables jacobins avaient émancipé les juifs! Depuis trois jours, le peuple romain leur donne la chasse dans les rues de Rome, ni plus ni moins que je la donne à mes daims dans la forêt de Persano et à mes sangliers dans les bois d'Asproni; mais on me promet mieux encore que cela: il paraît que l'on est sur la trace des deux consuls de la soi-disant république romaine. J'ai mis la tête de chacun d'eux à prix à cinq cents ducats. Je crois qu'il est d'un bon exemple qu'ils soient pendus, et, si on les pend, je ménage à la garnison du château Saint-Ange la surprise d'assister à leur exécution.

»Je vous envoie, pour brûler à votre nuit de Noël, deux grosses bûches tirées de l'arbre de la Liberté de la place de la Rotonde; chauffez-vous bien, vous et tous les enfants, et pensez en vous chauffant à votre époux et à votre père, qui vous aime.

»Je rends demain un édit pour remettre un peu de bon ordre parmi tous ces juifs, les faire rentrer dans leur Ghetto et les soumettre à une sage discipline. Je vous enverrai copie de cet édit aussitôt qu'il sera rendu.

»Annoncez à Naples les faveurs dont me comble la bonté divine; faites chanter un Te Deum par notre archevêque Capece Zurlo, que je suppose fort d'être entaché de jacobinisme; ce sera sa punition; ordonnez des fêtes publiques et invitez Vanni à presser l'affaire de ce damné Nicolino Caracciolo.

»Je vous tiendrai au courant des succès de notre illustre général Mack au fur et à mesure que je les apprendrai moi-même.

»Conservez-vous en bonne santé et croyez en l'affection sincère et éternelle de votre écolier et époux.

FERDINAND B.

»P.-S.—Présentez bien mes respects à Mesdames. Pour être un peu ridicules, ces bonnes princesses n'en sont pas moins les augustes filles du roi Louis XV. Vous pourriez autoriser Airola à faire une petite paye à ces sept Corses qui leur ont servi de gardes du corps et qui leur sont recommandés par le comte de Narbonne, lequel a été, je crois, un des derniers ministres de votre chère soeur Marie-Antoinette; cela leur ferait plaisir et ne nous engagerait à rien.»

Le lendemain, en effet, Ferdinand, comme il l'écrivait à Caroline, rendait ce décret qui n'était que la remise en vigueur de l'édit aboli par la soi-disant république romaine.

Notre conscience d'historien ne nous permet point de changer une syllabe à ce décret; c'est, au reste, la loi encore en vigueur à Rome aujourd'hui:

«ARTICLE PREMIER. Aucun israélite résidant soit à Rome, soit dans les États romains, ne pourra plus loger ni nourrir de chrétiens, ni recevoir de chrétiens à son service, sous peine d'être puni d'après les décrets pontificaux.

»ART. 2. Tous les israélites de Rome et des États pontificaux devront vendre, dans le délai de trois mois, leurs biens meubles et immeubles; autrement, il seront vendus à l'encan.

»ART. 3. Aucun israélite ne pourra demeurer à Rome, ni dans quelque ville que ce soit des États pontificaux, sans l'autorisation du gouvernement; en cas de contravention, les coupables seront ramenés dans leurs ghetti respectifs.

»ART. 4. Aucun israélite ne pourra passer la nuit loin de son ghetto.

»ART. 5. Aucun israélite ne pourra entretenir de relations d'amitié avec un chrétien.

»ART. 6. Les israélites ne pourront faire le commerce des ornements sacrés, ni de quelque livre que ce soit, sous peine de cent écus d'amende et de sept ans de prison.

»ART. 7. Tout médecin catholique, appelé par un juif, devra d'abord le convertir; si le malade s'y refuse, il l'abandonnera sans secours; en agissant contre cet arrêt, le médecin s'exposera à toute la rigueur du saint-office.

»ART. 8 et dernier. Les israélites, en donnant la sépulture à leurs morts, ne pourront faire aucune cérémonie et ne pourront se servir de flambeaux, sous peine de confiscation.

»La présente mesure sera communiquée aux ghetti et publiée dans les synagogues.»

Le lendemain du jour où ce décret fut rendu et affiché, le général Mack prit congé du roi, laissant cinq mille hommes à la garde de Rome, et sortit par la porte du Peuple, dans le but, comme l'avait écrit Ferdinand à son auguste épouse, de poursuivre Championnet et de le combattre partout où il le rencontrerait.

Au moment même où son arrière-garde se mettait en marche, un cortége, qui ne manquait pas de caractère, entrait à Rome par l'extrémité opposée, c'est-à-dire par la porte San-Giovanni.

Quatre gendarmes napolitains à cheval, portant à leurs schakos la cocarde rouge et blanche, précédaient deux hommes liés l'un à l'autre par le bras; ces deux hommes étaient coiffés de bonnets de coton blanc et étaient vêtus de ces houppelandes de couleur incertaine comme en portent les malades dans les hôpitaux; ils étaient montés à poil nu sur deux ânes, et chaque âne était conduit par un homme du peuple qui, armé d'un gros bâton, menaçait et insultait les prisonniers.

Ces prisonniers étaient les deux consuls de la république romaine, Mattei et Zaccalone, et les deux hommes du peuple qui conduisaient les ânes sur lesquels ils étaient montés, étaient le ferblantier et le fruitier qui avaient promis de les livrer.

Ils tenaient parole, comme on le voit.

Les deux malheureux fugitifs, croyant être en sûreté dans un hôpital que Mattei avait fondé à Valmontone, sa ville natale, s'y étaient réfugiés, et, pour mieux s'y cacher, avaient revêtu l'uniforme des malades. Dénoncés par un infirmier qui devait sa place à Mattei, ils y avaient été pris, et on les amenait à Rome pour qu'ils subissent leur jugement.

A peine eurent-ils franchi la porte San-Giovanni et eurent-ils été reconnus, que la foule, avec cet instinct fatal qui la porte à détruire ce qu'elle a élevé et à honnir ce qu'elle a glorifié, commença par insulter les prisonniers, par leur jeter de la boue, puis des pierres, puis cria: «A mort!» puis essaya de mettre ses menaces à exécution; il fallut que les quatre gendarmes napolitains expliquassent bien catégoriquement à toute cette multitude qu'on ne ramenait les consuls à Rome que pour les pendre, et que cette opération s'exécuterait le lendemain sous les yeux du roi Ferdinand, par la main du bourreau, place Saint-Ange, lieu ordinaire des exécutions, et cela, à la plus grande honte de la garnison française. Cette promesse calma la foule, qui, ne voulant pas être désagréable au roi Ferdinand, consentit à attendre jusqu'au lendemain, mais se dédommagea de ce retard en huant les deux consuls et en continuant de leur jeter de la boue et des pierres.

Eux, comme des hommes résignés, attendaient, muets, tristes, mais calmes, n'essayant ni de hâter ni d'éloigner la mort, comprenant que tout était fini pour eux et que, s'ils échappaient aux griffes du lion populaire, c'était pour tomber dans celles du tigre royal.

Ils courbaient donc la tête et attendaient.

Un poëte de circonstance—ces poëtes-là ne manquent jamais, ni aux triomphes ni aux chutes,—avait improvisé les quatres vers suivants, qu'il avait immédiatement distribués et que la populace chantait sur un air improvisé comme la poésie:

Largo, o romano populo! all'asinino ingresso,

Qual fecero non Cesare, non Scipione istesso.

Di questo democratico e augusto onore e degno

Ce que nous essayerons, nous, de traduire ainsi dans notre humble prose:

«Place, ô peuple romain! à l'entrée asinaire que ne firent ni César ni Scipion lui-même. De cet auguste et démocratique honneur était digne celui qui gouverna un jour, comme consul, le royaume des tyrans impies.»

Les prisonniers traversèrent ainsi les trois quarts de Rome et furent conduits aux Carcere-Nuove, où immédiatement ils furent mis en chapelle.

Une multitude immense s'attroupa à la porte de la prison, et, pour qu'elle ne l'enfonçât point, il fallut lui promettre que, le lendemain, à midi, l'exécution aurait lieu sur la place du château Saint-Ange, et que, pour preuve de cette promesse, elle pourrait, dès le lendemain, au point du jour, voir le bourreau et ses aides dresser l'échafaud.

Deux heures après, des placards, affichés par toute la ville, annonçaient l'exécution pour le lendemain à midi.

Cette promesse fit passer une bonne nuit aux Romains.

Selon l'engagement pris, dès sept heures du matin, l'échafaud se dressait sur la place du château Saint-Ange, juste en face de la via Papale, entre l'arc de Gratien et Valentinien et le Tibre.

C'était, comme nous l'avons dit, le lieu ordinaire des exécutions, et, pour plus de commodité dans ces fêtes funèbres, la maison du bourreau s'élevait à quelques pas de là en retour sur le quai, en face de l'emplacement de l'ancienne prison Tordinone.

Elle y demeura jusqu'en 1848, époque à laquelle elle fut démolie, lorsque Rome proclama la république qui devait durer moins longtemps encore que celle de 1798.

En même temps que les charpentiers de la mort bâtissaient l'échafaud et dressaient les potences, au milieu des lazzi du peuple, qui trouve toujours de l'esprit à dépenser pour ces sortes d'occasions, on ornait un balcon de riches draperies, et ce travail avait le privilége de partager, avec celui de l'échafaud, l'attention de la multitude; en effet, le balcon, c'était la loge d'où le roi devait assister au spectacle.

Un immense concours de peuple arrivait des deux extrémités opposées de Rome par la rive gauche du Tibre, venant de la place du Peuple et du Transtevère, tandis que, par la grande rue Papale et par toutes les petites rues adjacentes, les autres régions dégorgeaient leurs populations sur la place Saint-Ange, qui se trouva bientôt encombrée de telle façon, qu'il fallut mettre une garde autour de l'échafaud pour que les charpentiers pussent continuer leur travail.

Seule, la rive droite, où est bâti le tombeau d'Adrien, était déserte; le terrible château, qui est à Rome ce que la Bastille était à Paris et ce que le fort Saint-Elme est à Naples, quoique muet et paraissant inhabité, inspirait une assez grande terreur pour que personne ne s'aventurât sur le pont qui y conduit et ne risquât de passer au pied de ses murailles. En effet, le drapeau tricolore qui le dominait semblait dire à toute cette populace, ivre de sanglantes orgies: «Prends garde à ce que tu fais, la France est là!»

Mais, comme pas un soldat français ne paraissait sur les murailles, comme les ouvertures de la forteresse étaient fermées avec soin, on s'habitua peu à peu à cette menace silencieuse, comme des enfants s'habituent à la présence d'un lion endormi.

A onze heures, on fit sortir les deux condamnés de leur prison, on les fit remonter sur leurs ânes; on leur mit une corde au cou, et les deux aides du bourreau prirent chacun un bout de la corde, tandis que le bourreau lui-même marchait devant; ils étaient accompagnés par cette confrérie de pénitents qui assistaient les patients sur l'échafaud, et suivis d'une immense affluence de peuple; ils furent ainsi, toujours vêtus de leur costume d'hôpital, conduits à l'église San-Giovanni, devant la façade de laquelle on les fit descendre de leurs ânes, et, sur ses degrés, pieds nus et à genoux, ils firent amende honorable.

Le roi, se rendant du palais Farnèse à la place de l'exécution, passa par la via Julia au moment où les aides du bourreau forçaient les deux condamnés, en les tirant par leurs cordes, de se mettre à genoux. Autrefois, en pareille circonstance, la présence royale était le salut du condamné; tout était changé: aujourd'hui, au contraire, la présence royale assurait leur exécution.

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