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La San-Felice, Tome 03

TOME III (continued 2)

Reading edition

En ce moment, Acton rentra: un regard que la reine échangea avec lui, lui indiqua que tout marchait au gré de son désir.

Elle emmena Emma dans un coin, et, après lui avoir parlé quelque temps tout bas:

—Mesdames, dit-elle, je viens d'obtenir de ma bonne lady Hamilton qu'elle nous donnerait ce soir un échantillon de tous ses talents, c'est-à-dire qu'elle nous chanterait quelque ballade de son pays ou quelque chant de l'antiquité, qu'elle nous jouerait une scène de Shakspeare, et qu'elle nous danserait son pas du châle, qu'elle n'a encore dansé que pour moi et devant moi.

Il n'y eut dans le salon qu'un cri de curiosité et de joie.

—Mais, dit Emma, Votre Majesté sait que c'est à une condition...

—Laquelle? demandèrent les dames, encore plus empressées dans leurs désirs que les hommes.

—Laquelle? répétèrent les hommes après elles.

—La reine, dit Emma, vient de me faire observer que, par un singulier hasard, excepté celui de la reine, le nom de baptême des huit dames qui sont réunies dans ce salon commence par un E.

—Tiens, c'est vrai! dirent les dames en se regardant.

—Eh bien, si je fais ce que l'on demande, je veux que l'on fasse aussi ce que je demanderai.

—Mesdames, dit la reine, vous conviendrez que c'est trop juste.

—Eh bien, que voulez-vous? Voyons, dites, milady! s'écrièrent plusieurs voix.

—Je désire, dit Emma, garder un précieux souvenir de cette soirée; Sa Majesté va écrire son nom Carolina sur un morceau de papier, et chaque lettre de ce nom auguste et chéri deviendra l'initiale d'un vers écrit par chacune de nous, moi la première, à la plus grande gloire de Sa Majesté; chacune de nous signera son vers, bon ou mauvais, et j'espère bien que, le mien aidant, il y en aura plus de mauvais que de bons; puis, en souvenir de cette soirée pendant laquelle j'aurai eu l'honneur de me trouver avec la plus belle reine du monde et les plus nobles dames de Naples et de la Sicile, je prendrai ce précieux et poétique autographe pour mon album.

—Accordé, dit la reine, et de grand coeur.

Et la reine, s'approchant d'une table, écrivit en travers d'une feuille de papier le nom Carolina.

—Mais Votre Majesté, s'écrièrent les dames mises en demeure de faire des vers à la minute, mais nous ne sommes pas poëtes, nous.

—Vous invoquerez Apollon, dit la reine, et vous le deviendrez.

Il n'y avait pas moyen de reculer: d'ailleurs, Emma s'approchant de la table comme elle avait dit qu'elle le ferait, écrivit en face de la première lettre du nom de la reine, c'est-à-dire en face du C, le premier vers de l'acrostiche et signa: Emma Hamilton.

Les autres dames se résignèrent, et les unes après les autres s'approchèrent de la table, prirent la plume, écrivirent un vers et signèrent leur nom.

Lorsque la dernière, la marquise de San-Clemente, eut signé le sien, la reine prit vivement le papier. Le concours des huit muses avait donné le résultat suivant.

La reine lut tout haut:

C'est par trop abuser de la grandeur suprême, Emma Hamilton. Ayant le sceptre en main, au front le diadème, Emilia Cariati. Réunissant déjà de si riches tributs, Eleonora San-Marco. O reine! de vouloir qu'en un instant Phébus, Elisabetta Termoli. Lorsque le mont Vésuve est si loin du Parnasse, Elisa Tursi. Initie au bel art de Pétrarque et du Tasse Eufrasia d'Altavilla. Nos coeurs, qui n'ont jamais pour vous jusqu'à ce jour Eugenia de Policastro. Aspiré qu'à lutter de respect et d'amour. Elena San-Clemente.

—Voyez donc, dit la reine, tandis que les hommes s'émerveillaient sur les mérites de l'acrostiche et que les dames s'étonnaient elles-mêmes d'avoir si bien fait, voyez donc, général Acton, comme la marquise de San-Clemente a une charmante écriture.

Le général Acton s'approcha d'une bougie, s'écartant en même temps du groupe comme s'il eût voulu relire l'acrostiche, compara l'écriture de la lettre avec celle du huitième vers, et, rendant avec un sourire le précieux et terrible autographe à Caroline:

—Charmante, en effet, dit-il.

XLII

LES VERS SAPHIQUES

La double louange de la reine et du capitaine général Acton à l'égard de l'écriture de la marquise de San-Clemente, passa sans que personne, pas même celle qui était l'objet de cette louange, eût l'idée d'y attacher l'importance qu'elle avait en réalité.

La reine s'empara de l'acrostiche, promettant à Emma de le lui rendre le lendemain, et, comme cette première glace qui fait la froideur du commencement de toute soirée était brisée, chacun se mêla dans cette charmante confusion que la reine savait créer dans son intimité, par l'art qu'elle avait de faire oublier toute gêne en bannissant toute étiquette.

La conversation devint flottante; les lèvres ne laissèrent plus tomber, mais lancèrent les paroles; le rire montra ses dents blanches; hommes et femmes se croisèrent; chacun alla, selon sa sympathie, chercher l'esprit ou la beauté, et, au milieu de ce doux bruissement qui semble un ramage d'oiseaux, on sentit s'attiédir et s'imprégner des émanations parfumées de la jeunesse cette atmosphère, dont tant de fraîches haleines et tant de doux parfums faisaient une espèce de philtre invisible, insaisissable, enivrant, composé d'amour, de désirs et de volupté.

Dans ces sortes de réunions, non-seulement Caroline oubliait qu'elle était reine, mais encore parfois ne se souvenait point assez qu'elle était femme; une espèce de flamme électrique s'allumait dans ses yeux, sa narine se dilatait, son sein gonflé imitait, en se levant et en s'abaissant, le mouvement onduleux de la vague, sa voix devenait rauque et saccadée, et un rugissement de panthère ou de bacchante sortant de cette belle bouche n'eût étonné personne.

Elle vint à Emma, et, mettant sur son épaule nue, sa main nue, qui sembla une main de corail rose sur une épaule d'albâtre:

—Eh bien, lui demanda-t-elle, avez-vous oublié, ma belle lady, que vous ne vous appartenez point ce soir? Vous nous avez promis des miracles, et nous avons hâte de vous applaudir.

Emma, tout au contraire de la reine, semblait noyée dans une molle langueur; son cou n'avait plus la force de supporter sa tête, qui s'inclinait tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, et quelquefois, comme dans un spasme de volupté, se renversait en arrière; ses yeux, à moitié fermés, cachaient ses prunelles sous les longs cils de ses paupières; sa bouche, à moitié ouverte, laissait sous les lèvres pourprées voir ses dents d'émail; les boucles noires de ses cheveux tranchaient avec la mate blancheur de sa poitrine.

Elle ne vit point, mais sentit la main de la reine se poser sur son épaule; un frisson passa par tout son corps.

—Que désirez-vous de moi, chère reine? fit-elle languissamment et avec un mouvement de tête d'une grâce suprême. Je suis prête à vous obéir. Voulez-vous la scène du balcon de Roméo? Mais, vous le savez, pour jouer cette scène, il faut être deux, et je n'ai pas de Roméo.

—Non, non, dit la reine en riant, pas de scène d'amour; tu les rendrais tous fous, et qui sait si tu ne me rendrais pas folle aussi, moi? Non, quelque chose qui les effraye, au contraire. Juliette au balcon! non pas! Le monologue de Juliette, voilà tout ce que je te permets ce soir.

—Soit; donnez-moi un grand châle blanc, ma reine, et faites-moi faire de la place.

La reine prit, sur un canapé, un grand châle de crêpe de Chine blanc qu'elle avait sans doute jeté là avec intention, le donna à Emma, et, d'un geste dans lequel elle redevenait reine, ordonna à tout le monde de s'écarter.

En une seconde, Emma se trouva isolée au milieu du salon.

—Madame, il faut que vous soyez assez bonne pour expliquer la situation. D'ailleurs, cela détournera un instant l'attention de moi, et j'ai besoin de cette petite supercherie pour faire mon effet.

—Vous connaissez tous la chronique véronaise des Montaigus et des Capulets, n'est-ce pas? dit la reine. On veut faire épouser à Juliette le comte Pâris, qu'elle n'aime pas, tandis que c'est le pauvre banni Roméo qu'elle aime. Frère Laurence, qui l'a mariée à son amant, lui a donné un narcotique qui la fera passer pour morte; on la déposera dans le tombeau des Capulets, et, là, Laurence viendra la chercher et la conduira à Mantoue, où l'attend Roméo. Sa mère et sa nourrice viennent de sortir de sa chambre, la laissant seule après lui avoir signifié que, le lendemain, au point du jour, elle épouserait le comte Pâris.

A peine la reine avait-elle achevé cet exposé qui avait attiré tous les yeux sur elle, qu'un douloureux soupir les ramena sur Emma Lyonna; il ne lui avait fallu que quelques secondes pour se draper dans l'immense châle, de manière à ne rien laisser voir de son premier costume; sa tête était cachée dans ses mains, elle les laissa glisser lentement de haut en bas, releva en même temps et laissa voir peu à peu son visage pâle, empreint de la plus profonde douleur et dans lequel il était impossible de retrouver aucun reste de cette langueur suave que nous avons essayé de peindre; c'était, au contraire, l'angoisse arrivée à son paroxysme, la terreur montant à son apogée.

Elle tourna lentement sur elle-même, comme pour suivre des yeux sa mère et sa nourrice, même au delà de la vue, et, d'une voix dont chaque vibration pénétrait au fond du coeur, le bras étendu comme pour donner au monde un congé éternel: «Adieu!» dit-elle,

Adieu! Le Seigneur sait quand nous nous reverrons. La terreur, sous mon front, agite son vertige, Et mon sang suspendu dans mes veines se fige! Si je les rappelais pour calmer mon effroi? Nourrice! Signora!... Pauvre folle, tais-toi! Qu'ont à faire en ces lieux, ta mère ou ta nourrice? Il faut que sans témoins la chose s'accomplisse; A moi, breuvage sombre!—et, si tu faillissais, Demain je serais donc au comte?... Non, je sais Un moyen d'échapper au terrible anathème: Poignard, dernier recours, espérance suprême, Repose à mes côtés. Si c'était un poison... Que le moine en mes mains eût mis par trahison, Tremblant qu'on découvrît mon premier mariage! Mais non, chacun le tient pour un saint personnage, Et, d'ailleurs, c'est l'ami de mon cher Roméo! Qu'ai-je à craindre? Mais, si, déposée au tombeau, J'allais sous mon linceul dans la sombre demeure, Seule au milieu des morts, m'éveiller avant l'heure Où doit, mon Roméo, venir me délivrer! Cet air, que nul vivant ne saurait respirer, Assiégeant à la fois ma bouche et ma narine, De miasmes mortels gonflerait ma poitrine, Me suffoquant avant que, vainqueur du trépas, Mon bien-aimé ne pût m'emporter dans ses bras, Ou même, si je vis, pour mon oeil quel spectacle! Ce caveau n'est-il pas l'antique réceptacle Où dorment les débris des aïeux trépassés Depuis plus de mille ans, l'un sur l'autre entassés? Où Tybald le dernier, étendu sur sa couche, M'attend livide et froid, la menace à la bouche? Puis, quand sonne minuit, grand Dieu! ne dit-on pas Qu'éveillés par l'airain, les hôtes du trépas Pour s'enlacer, hideux, dans leurs rondes funèbres, Se lèvent en heurtant leurs os dans les ténèbres, Et poussent dans la nuit de ces cris émouvants Qui font fuir la raison du cerveau des vivants? Oh! si je m'éveillais sous les arcades sombres, Justement à cette heure où revivent les ombres; Si, se traînant vers moi dans le sépulcre obscur, Ces spectres me souillaient de leur contact impur, Et, m'entraînant aux jeux que la lumière abhorre, Me laissaient insensée au lever de l'aurore! Je sens en y songeant ma raison s'échapper. Oh! fuis! fuis! Roméo, je vois, pour te frapper, Tybald qui lentement dans l'ombre se soulève. A sa main décharnée étincelle son glaive; Il veut, montrant du doigt son flanc ensanglanté, Sur sa tombe te faire asseoir à son côté. Arrête, meurtrier! au nom du ciel! arrête! (Portant le flacon à ses lèvres.) Roméo, c'est à toi que boit ta Juliette!

Et, faisant le geste d'avaler le narcotique, elle s'affaissa sur elle-même, et tomba étendue sur le tapis du salon, où elle resta inerte et sans mouvement.

L'illusion fut si grande, qu'oubliant que ce qu'il voyait s'accomplir n'était qu'un jeu, Nelson, le rude marin, plus familier avec les tempêtes de l'Océan qu'avec les feintes de l'art, poussa un cri, s'élança vers Emma, et, de son bras unique, la souleva de terre, comme il eût fait d'un enfant.

Il en fut récompensé: en rouvrant les yeux, le premier sourire d'Emma fut pour lui. Alors seulement, il comprit son erreur, et se retira confus dans un angle du salon.

La reine lui succéda et chacun entoura la fausse Juliette.

Jamais la magie de l'art, poussée à ce point peut-être, n'était parvenue au delà. Quoique exprimés dans une langue étrangère, aucun des sentiments qui avaient agité le coeur de l'amante de Roméo, n'avait échappé à ses spectateurs; la douleur, quand, sa mère et sa nourrice parties, elle se trouve seule avec la menace de devenir la femme du comte Pâris; le doute, quand, examinant le breuvage, elle craint que ce ne soit un poison; la résolution, quand, prenant un poignard, elle décide d'en appeler au fer, c'est-à-dire à la mort, dans l'extrémité où elle se trouve; l'angoisse, quand elle craint d'être oubliée vivante dans le tombeau de sa famille et d'être forcée par les spectres de se mêler à leur danse impie; enfin sa terreur quand elle croit voir Tybald, enseveli de la veille, se soulever tout sanglant pour frapper Roméo, toutes ces impressions diverses, elle les avait rendues avec une telle magie et une telle vérité, qu'elle les avait fait passer dans l'âme des assistants, pour lesquels, grâce à la magie de son art, la fiction était devenue une réalité.

Les émotions soulevées par ce spectacle, dont la noble compagnie, complétement étrangère aux mystères de la poésie du Nord, n'avait pas même l'idée, furent quelque temps à se calmer. Au silence de la stupéfaction succédèrent les applaudissements de l'enthousiasme; puis vinrent les éloges et les flatteries charmantes qui caressent si doucement l'amour-propre des artistes. Emma, née pour briller sur la scène littéraire, mais poussée par son irrésistible fortune sur la scène politique, redevenait à chaque occasion la comédienne ardente et passionnée, prête à faire passer dans la vie réelle ces créations de la vie factice que l'on appelle Juliette, lady Macbeth ou Cléopâtre. Alors, elle jetait à son rêve évanoui tous les soupirs de son coeur et demandait si les triomphes dramatiques de mistress Siddons et de mademoiselle Raucourt ne valaient pas mieux que les apothéoses royales de lady Hamilton. Alors, il se faisait en elle, au milieu des louanges des assistants, des applaudissement des spectateurs, des caresses même de la reine, une profonde tristesse, et, si elle s'y laissait aller, elle tombait dans une de ces mélancolies qui, chez elle, étaient encore une séduction; mais la reine, qui pensait avec raison que ces mélancolies n'étaient point exemptes de regrets et même de remords, la poussait vite vers quelque nouveau triomphe, dans l'enivrement duquel elle détournait les yeux du passé pour ne plus regarder que dans l'avenir.

Aussi, la prenant par le bras et la secouant fortement, comme on fait pour tirer une somnambule du sommeil magnétique:

—Allons, lui dit-elle, pas de ces rêveries! tu sais bien que je ne les aime pas. Chante ou danse! Je te l'ai déjà dit, tu n'es point à toi ce soir, tu es à nous; chante ou danse!

—Avec la permission de Votre Majesté, dit Emma, je vais chanter. Je ne joue jamais cette scène sans conserver pendant quelque temps un tremblement nerveux qui m'ôte toute force physique; au contraire, ce tremblement sert ma voix. Quel morceau Votre Majesté désire-t-elle que je chante? Je suis à ses ordres.

—Chante-leur quelque chose de ce manuscrit de Sappho que l'on vient de retrouver à Herculanum. Ne m'as-tu pas dit que tu avais fait la musique de plusieurs de ces poésies?

—D'une seule, madame; mais...

—Mais quoi? demanda la reine.

—Cette musique, faite pour nous dans l'intimité, sur un hymne étrange..., dit Emma à voix basse.

—A la femme aimée, n'est-ce pas?

Emma sourit et regarda la reine avec une singulière expression de lascivité.

—Justement! dit la reine, chante celle-là, je le veux.

Puis, laissant Emma tout étourdie de l'accent avec lequel elle avait dit: Je le veux, elle appela le duc de Rocca-Romana, qu'on assurait avoir été l'objet d'un de ces caprices tendres et passagers auxquels la Sémiramis du Midi était aussi sujette que la Sémiramis du Nord, et, le faisant asseoir près d'elle sur le même canapé, elle commença avec lui une conversation qui, pour se passer à voix basse, n'en paraissait pas moins animée.

Emma jeta un regard sur la reine, sortit vivement du salon, et, un instant après, rentra coiffée d'une branche de laurier, les épaules couvertes d'un manteau rouge et portant dans son bras arrondi cette lyre lesbienne que nulle femme n'a osé toucher depuis que la muse de Mitylène l'a laissée échapper de ses mains en s'élançant du haut du rocher de Leucade.

Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines; à peine la reconnut-on. Ce n'était plus la douce et poétique Juliette; une flamme plus dévorante que celle que Vénus vengeresse alluma dans les yeux de Phèdre jaillissait de sa prunelle; elle s'avança d'un pas rapide et qui avait quelque chose de viril, répandant autour d'elle un parfum inconnu; toutes les ardeurs impures de l'antiquité, celle de Myrrha pour son père, celle de Pasiphaé pour le taureau crétois, semblaient avoir étendu leur fard impudique sur son visage; c'était la vierge révoltée contre l'amour, sublime d'impudeur dans sa coupable rébellion; elle s'arrêta devant la reine, et, avec une passion qui fit sonner les cordes de la lyre, comme si elles étaient d'airain, elle se laissa tomber sur un fauteuil et chanta sur une stridente mélopée les paroles suivantes:

Assis à tes côtés, celui-là qui soupire, Écoutant de ta voix les sons mélodieux, Celui-là qui te voit, ô rage! lui sourire, Celui-là, je le dis, il est l'égal des dieux! Dès que je t'aperçois, la voix manque à ma lèvre, Ma langue se dessèche et veut en vain parler. Dans mes tempes en feu j'entends battre la fièvre, Et me sens tout ensemble et transir et brûler. Plus pâle que la fleur qui se soutient à peine, Quand le Lion brûlant la sécha tout un jour, Je tremble, je pâlis, je reste hors d'haleine, Et meurs, sans expirer, de désir et d'amour.

Avec la dernière vibration de ses cordes la lyre glissa des genoux de la poétesse sur le tapis et sa tête se renversa sur son fauteuil.

La reine, qui, dès la seconde strophe, avait écarté d'elle Rocca-Romana, s'élança avant même que le dernier vers fût fini et souleva dans ses bras Emma, dont la tête retomba inerte sur son épaule comme si elle était évanouie.

Cette fois, on fut un instant sans savoir si l'on devait applaudir; mais la pudeur fut vite terrassée dans un combat où toute idée morale devait succomber sous l'ardente exaltation des sens. Hommes et femmes entourèrent Emma; ce fut à qui obtiendrait un regard, un mot d'elle, à qui toucherait sa main, ses cheveux, ses vêtements. Nelson était là comme les autres, plus tremblant que les autres, car il était plus amoureux; la reine prit la couronne de laurier sur la tête d'Emma et la posa sur celle de Nelson.

Lui, l'arracha comme si elle eût brûlé ses tempes, et l'appuya sur son coeur.

En ce moment, la reine sentit une main qui la prenait par le poignet; elle se retourna: c'était Acton.

—Venez, lui dit-il, sans perdre un instant; Dieu fait pour nous plus que nous ne pouvions espérer.

—Mesdames, dit-elle, en mon absence,—car pour quelques instants je suis forcée de m'absenter,—en mon absence, c'est Emma qui est reine; je vous laisse, en place de la puissance, le génie et la beauté.

Puis, à l'oreille de Nelson:

—Dites-lui de danser pour vous le pas du châle qu'elle devait danser pour moi. Elle le dansera.

Et elle suivit Acton, laissant Emma enivrée d'orgueil, et Nelson fou d'amour.

XLIII

DIEU DISPOSE

La reine suivit Acton; car elle comprenait qu'en effet il devait se passer quelque chose de grave pour qu'il se fût permis de l'appeler si impérativement hors du salon.

Arrivée au corridor, elle voulut l'interroger; mais il se contenta de lui répondre:

—Par grâce, madame, venez vite! nous n'avons pas un instant à perdre; dans quelques minutes, vous saurez tout.

Acton prit un petit escalier de service qui conduisait à la pharmacie du château. C'était dans cette pharmacie que les médecins et les chirurgiens du roi, Vairo, Troja, Cottugno, trouvaient un assortiment assez complet de médicaments pour porter les premiers soins aux malades ou aux blessés dans les indispositions ou les accidents, quels qu'ils fussent, pour lesquels ils étaient appelés.

La reine devina où la conduisait Acton.

—Il n'est rien arrivé à aucun de mes enfants? demanda-t-elle.

—Non, madame, rassurez-vous, dit Acton; et, si nous avons une expérience à faire, nous pourrons la faire, du moins, in anima vili.

Acton ouvrit la porte; la reine entra et jeta un coup d'oeil rapide dans la chambre.

Un homme évanoui était couché sur un lit.

Elle s'approcha avec plus de curiosité que de crainte.

—Ferrari! dit-elle.

Puis, se retournant vers Acton, l'oeil dilaté:

—Est-il mort? demanda-t-elle du ton dont elle eût dit: «L'avez-vous tué?»

—Non, madame, répondit Acton, il n'est qu'évanoui.

La reine le regarda; son regard demandait une explication.

—Mon Dieu, madame, dit Acton, c'est la chose la plus simple du monde. J'ai envoyé, comme nous en sommes convenus, mon secrétaire prévenir le maître de poste de Capoue qu'il eût à dire au courrier Ferrari, à son passage, que le roi l'attendait à Caserte; il le lui a dit, Ferrari n'a pris que le temps de changer de cheval; seulement, en arrivant sous la grande porte du château, il a tourné trop court, gêné par les voitures de nos visiteurs; son cheval s'est abattu des quatre pieds, la tête du cavalier a porté contre une borne, on l'a ramassé évanoui, et je l'ai fait apporter ici en disant qu'il était inutile d'aller chercher un médecin et que je le soignerais moi-même.

—Mais, alors, dit la reine saisissant la pensée d'Acton, il n'est plus besoin d'essayer de le séduire, d'acheter son silence; nous n'avons plus à craindre qu'il ne parle, et, pourvu qu'il reste évanoui assez longtemps pour que nous puissions ouvrir la lettre, la lire et la recacheter, c'est tout ce qu'il faut; seulement, vous comprenez, Acton, il ne faut pas qu'il se réveille tandis que nous serons à l'oeuvre.

—J'y ai pourvu avant l'arrivée de Votre Majesté, ayant pensé à tout ce qu'elle pense.

—Et comment?

—J'ai fait prendre à ce malheureux vingt gouttes de laudanum de Sydenham.

—Vingt gouttes, dit la reine. Est-ce assez pour un homme habitué au vin et aux liqueurs fortes comme doit être ce courrier?

—Peut-être avez-vous raison, madame, et peut-on lui en donner dix gouttes de plus.

Et, versant dix gouttes d'une liqueur jaunâtre dans une petite cuiller, il les introduisit dans la gorge du malade.

—Et vous croyez, demanda la reine, que moyennant ce narcotique, il ne reprendra point ses sens?

—Point assez pour se rendre compte de ce qui se passera autour de lui.

—Mais, dit la reine, je ne lui vois point de sacoche.

—Comme c'est l'homme de confiance du roi, dit Acton, le roi n'use point avec lui des précautions ordinaires; et, quand il s'agit d'une simple dépêche, il la porte et en rapporte la réponse dans une poche de cuir pratiquée à l'intérieur de sa veste.

—Voyons, dit-la reine sans hésitation aucune.

Acton ouvrit la veste, fouilla dans la poche de cuir et en tira une lettre cachetée du cachet particulier de l'empereur d'Autriche, c'est-à-dire, comme l'avait prévu Acton, d'une tête de Marc-Aurèle.

—Tout va bien, dit Acton.

La reine voulut lui prendre la lettre des mains pour la décacheter.

—Oh! non, non, dit Acton, pas ainsi.

Et, tirant la lettre à lui, il la plaça à une certaine hauteur au-dessus de la bougie, le cachet s'amollit peu à peu, un des quatre angles se souleva.

La reine passa la main sur son front.

—Qu'allons-nous lire? dit-elle.

Acton tira la lettre de son enveloppe, et, en s'inclinant, la présenta à la reine.

La reine l'ouvrit et lut tout haut:

«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.

»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré,

»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme elle m'a écrit de la sienne.

»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, est que nous ne devons commencer la guerre contre la France que quand nous aurons réuni toutes nos chances de succès, et une des chances sur lesquelles il m'est permis de compter, c'est la coopération des 40,000 hommes de troupes russes conduites par le feld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner le commandement en chef de nos armées; or, ces 40,000 hommes ne seront ici qu'à la fin de mars. Temporisez donc, mon très-excellent frère, cousin et oncle, retardez par tous les moyens possibles l'ouverture des hostilités; je ne crois pas que la France soit plus que nous désireuse de faire la guerre; profitez de ses dispositions pacifiques; donnez quelque raison bonne ou mauvaise de ce qui s'est passé, et, au mois d'avril, nous entrerons en campagne avec tous nos moyens.

»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait dans sa sainte et digne garde.

»FRANÇOIS.»

—Voilà tout autre chose que ce que nous attendions, dit la reine.

—Pas moi, madame, répliqua Acton; je n'ai jamais cru que Sa Majesté l'empereur entrât en campagne avant le printemps prochain.

—Que faire?

—J'attends les ordres de Votre Majesté.

—Vous connaissez, général, mes raisons de vouloir une guerre immédiate.

—Votre Majesté prend-elle la responsabilité?

—Quelle responsabilité voulez-vous que je prenne avec une pareille lettre?

—La lettre de l'empereur sera ce que nous pouvons désirer qu'elle soit.

—Que voulez-vous dire?

—Le papier est un agent passif et on lui fait dire ce que l'on veut; toute la question est de calculer s'il vaut mieux faire la guerre tout de suite ou plus tard, attaquer que d'attendre que l'on nous attaque.

—Il n'y a pas de discussion là-dessus, il me semble; nous connaissons l'état dans lequel est l'armée française, elle ne saurait nous résister aujourd'hui; si nous lui donnons le temps de s'organiser, c'est nous qui ne lui résisterons pas.

—Et, avec cette lettre-là, vous croyez impossible que le roi se mette en campagne?

—Lui! il sera trop content de trouver un prétexte pour ne pas bouger de Naples.

—Alors, madame, je ne connais qu'un moyen, dit Acton d'une voix résolue.

—Lequel?

—C'est de faire dire à la lettre le contraire de ce qu'elle dit.

La reine saisit le bras d'Acton.

—Est-ce possible? demanda-t-elle en le regardant fixement.

—Rien de plus facile.

—Expliquez-moi cela... Attendez!

—Quoi?

—N'avez-vous pas entendu cet homme se plaindre?

—Qu'importe!

—Il se soulève sur son lit.

—Mais pour retomber, voyez.

Et, en effet, le malheureux Ferrari retomba sur son lit en poussant un gémissement.

—Vous disiez? reprit la reine.

—Je dis que le papier est épais, sans teinte, écrit sur une seule page.

—Eh bien?

—Eh bien, on peut, à l'aide d'un acide, enlever l'écriture en ne laissant de la main de l'empereur que les trois dernières lignes et sa signature, et substituer la recommandation d'ouvrir sans retard les hostilités à celle de ne les commencer qu'au mois d'avril.

—C'est grave, ce que vous me proposez là, général.

—Aussi ai-je dit qu'à la reine seule appartenait de prendre une pareille responsabilité.

La reine réfléchit un instant, son front se plissa, ses sourcils se froncèrent, son oeil s'endurcit, sa main se crispa.

—C'est bien, dit-elle, je la prends.

Acton la regarda.

—Je vous ai dit que je la prenais. A l'oeuvre!

Acton s'approcha du lit du blessé, lui tâta le pouls, et, retournant vers la reine:

—Avant deux heures, il ne reviendra pas à lui, dit-il.

—Avez-vous besoin de quelque chose? demanda la reine en voyant Acton regarder autour de lui.

—Je voudrais un réchaud, du feu et un fer à repasser.

—On sait que vous êtes ici près du blessé?

—Oui.

—Sonnez alors, et demandez les objets dont vous avez besoin.

—Mais on ne sait point que Votre Majesté y est?

—C'est vrai, dit la reine.

Et elle se cacha derrière le rideau de la fenêtre.

Acton sonna; ce ne fut point un domestique qui vint, ce fut son secrétaire.

—Ah! c'est vous, Dick? fit Acton.

—Oui, monseigneur; j'ai pensé que Votre Excellence avait besoin de choses auxquelles un domestique peut-être ne saurait point l'aider.

—Vous avez eu raison. Procurez-moi d'abord, et le plus tôt possible, un fourneau, du charbon allumé et un fer à repasser.

—Est-ce tout, monseigneur?

—Oui, pour le moment; mais vous ne vous éloignerez pas, j'aurai probablement besoin de vous.

Le jeune homme sortit pour exécuter les ordres qu'il venait de recevoir; Acton referma la porte derrière lui.

—Vous êtes sûr de ce jeune homme? demanda la reine.

—Comme de moi-même, madame.

—Vous le nommez?

—Richard Menden.

—Vous l'avez appelé Dick.

—Votre Majesté sait que c'est l'abréviation de Richard.

—C'est vrai!

Cinq minutes après, on entendit des pas dans l'escalier.

—Du moment que c'est Richard, dit Acton, il est inutile que Votre Majesté se cache; d'ailleurs, nous aurons besoin de lui tout à l'heure.

—Pour quoi faire?

—Quand il s'agira de récrire la lettre; ce n'est ni Votre Majesté ni moi qui la récrirons, attendu que le roi connaît nos écritures; il faudra donc que ce soit lui.

—C'est juste.

La reine s'assit, tournant le dos à la porte.

Le jeune homme entra avec les trois objets demandés, qu'il déposa près de la cheminée; puis il sortit sans paraître même avoir remarqué qu'une personne était dans la chambre, qu'il n'avait pas vue à sa première entrée.

Acton referma une seconde fois la porte derrière lui, apporta le fourneau près de la cheminée et mit le fer dessus; puis, ouvrant l'armoire qui contenait la pharmacie, il en tira une petite bouteille d'acide oxalique, coupa la barbe d'une plume de manière qu'elle pût lui servir à promener la liqueur sur le papier, plia la lettre de façon à préserver les trois dernières lignes et la signature impériale de tout contact avec le liquide, versa l'acide sur la lettre et l'y étendit avec la barbe de la plume.

La reine suivait l'opération avec une curiosité qui n'était pas exempte d'inquiétude, craignant qu'elle ne réussit point ou ne réussit mal; mais, à sa grande satisfaction, sous l'âcre morsure du liquide, elle vit d'abord l'encre jaunir, puis blanchir, puis disparaître.

Acton tira son mouchoir de sa poche, et, en faisant un tampon, il épongea la lettre.

Cette opération terminée, le papier était redevenu parfaitement blanc; il prit le fer, étendit la lettre sur un cahier de papier et la repassa comme on repasse un linge.

—La! maintenant, dit-il, tandis que le papier va sécher, rédigeons la réponse de Sa Majesté l'empereur d'Autriche.

Ce fut la reine qui la dicta. En voici le texte mot à mot:

»Schoenbrünn, 28 septembre 1798.

«Mon très-excellent frère, cousin, oncle, allié et confédéré,

»Rien ne pouvait m'être plus agréable que la lettre que vous m'écrivez et dans laquelle vous me promettez de vous soumettre en tout point à mon avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que l'armée française est dans l'abattement le plus complet; il en est tout autant de l'armée de la haute Italie.

»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré; je me chargerai de l'autre. A peine aurai-je appris que vous êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne avec 140,000 hommes; vous en avez de votre côté 60,000, j'attends 40,000 Russes; c'est plus qu'il n'en faut pour que le prochain traité de paix, au lieu de s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle le traité de Paris.»

—Est-ce cela? demanda la reine.

—Excellent! dit Acton.

—Alors, il ne s'agit plus que de recopier cette rédaction.

Acton s'assura que le papier était parfaitement sec, fit disparaître, à l'aide du fer, le pli préservateur, alla de nouveau à la porte et appela Dick.

Comme il l'avait prévu, le jeune homme se tenait à la portée de la voix.

—Me voici, monseigneur, dit-il.

—Venez à cette table, fit Acton, et transcrivez ce brouillon sur cette lettre en déguisant légèrement votre écriture.

Le jeune homme se mit à la table sans faire une question, sans paraître s'étonner, prit la plume comme s'il s'agissait de la chose la plus simple, exécuta l'ordre donné, et se leva, attendant de nouvelles instructions.

Acton examina le papier à la lueur des bougies: rien n'indiquait la trahison qui venait d'être commise; il réintégra la lettre dans l'enveloppe, replaça au-dessus de la flamme la cire, qui s'amollit de nouveau, laissa sur cette première couche, afin d'effacer toute trace d'ouverture de la lettre, retomber une seconde couche de cire, et appliqua dessus le cachet qu'il avait fait faire en fac-similé sur celui de l'empereur.

Après quoi, il remit la dépêche dans la poche de cuir, reboutonna la veste du courrier, et, prenant une bougie, examina pour la première fois la blessure.

Il y avait contusion violente à la tête, le cuir chevelu était fendu sur une longueur de deux pouces; mais il n'y avait aucune lésion de l'os du crâne.

—Dick, dit-il, écoutez bien mes recommandations; voici ce que vous allez faire...

Le jeune homme s'inclina.

—Vous allez envoyer chercher un médecin à Santa-Maria; pendant qu'on ira chercher le médecin, qui ne sera pas ici avant une heure, vous ferez prendre à cet homme, cuillerée par cuillerée, une décoction de café vert bouilli, la valeur d'un verre à peu près.

—Oui, Votre Excellence.

—Le médecin croira que ce sont les sels qu'il lui aura fait respirer, ou l'éther dont il lui aura frotté les tempes qui l'auront fait revenir à lui, vous le lui laisserez croire; il pansera le blessé, qui, selon son état de force ou de faiblesse, poursuivra sa route à pied ou en voiture.

—Oui, Votre Excellence.

—Le blessé, continua Acton en appuyant sur chaque mot, a été ramassé après sa chute par les gens de la maison, porté par eux sur votre ordre dans la pharmacie, soigné par vous et le médecin; il n'a vu ni moi la reine, et la reine ni moi ne l'avons vu. Vous entendez?

—Oui, Votre Excellence.

—Et maintenant, dit Acton en se retournant vers la reine, vous pouvez laisser aller les choses d'elles-mêmes et rentrer sans inquiétude au salon, tout s'exécutera comme il a été ordonné.

La reine jeta un dernier regard sur le secrétaire; elle lui trouva cet air intelligent et résolu des hommes appelés un jour à faire leur fortune.

Puis, la porte refermée:

—Vous avez là un homme précieux, général! dit-elle.

—Il n'est point à moi, il est à vous, madame, comme tout ce que je possède, répondit Acton.

Et il s'inclina en laissant passer la reine devant lui.

Lorsqu'elle rentra dans le salon, Emma Lyonna, enveloppée d'un cachemire pourpre à franges d'or, se laissait, au milieu des louanges et des applaudissements frénétiques des spectateurs, tomber sur un canapé dans tout l'abandon d'une danseuse de théâtre qui vient d'obtenir son plus beau succès; et, en effet, jamais ballerine de San-Carlo n'avait jeté son public dans un pareil enivrement; le cercle au milieu duquel elle avait commencé la danse s'était peu à peu, et par une attraction insensible, rapproché d'elle; de sorte qu'il était arrivé un moment où, chacun étant avide de la voir, de la toucher, de respirer le parfum qui émanait d'elle, non-seulement l'espace, mais l'air lui avait manqué, et, criant d'une voix étouffée: «Place! place!» elle était, dans un spasme voluptueux, venue tomber sur le canapé où la reine la retrouvait.

A la vue de la reine, la foule s'ouvrit pour la laisser pénétrer jusqu'à sa favorite.

Les louanges et les applaudissements redoublèrent; on savait que louer la grâce, le talent, la magie d'Emma, c'était la façon la plus sûre de faire sa cour à Caroline.

—D'après ce que je vois, d'après ce que j'entends, dit Caroline, il me semble qu'Emma vous a tenu sa parole. Il s'agit maintenant de la laisser reposer; d'ailleurs, il est une heure du matin, et Caserte, je vous remercie de l'avoir oublié, est à plusieurs milles de Naples.

Chacun comprit que c'était un congé bien en règle, et qu'en effet l'heure était venue de se retirer; on résuma tous les plaisirs de la soirée dans l'expression d'une dernière et suprême admiration; la reine donna sa main à baiser à trois ou quatre des plus favorisés,—le prince de Maliterno et le duc de Rocca-Romana furent de ceux-là,—retint Nelson et ses deux amis, à qui elle avait quelques mots à dire en particulier, et, appelant à elle la marquise de San-Clemente:

—Ma chère Elena, vous êtes près de moi de service après-demain.

—Demain, Votre Majesté veut dire; car, ainsi qu'elle nous l'a fait observer, il est une heure du matin; je tiens trop à cet honneur pour permettre qu'il soit retardé d'un jour.

—Je vais donc bien vous contrarier, ma chère Elena, dit la reine avec un sourire dont il eût été difficile de définir l'expression; mais imaginez-vous que la comtesse San-Marco me demande la permission, avec votre agrément bien entendu, de prendre votre place, vous priant de prendre la sienne; elle a je ne sais quelle chose importante à faire la semaine prochaine. Ne voyez-vous aucun inconvénient à cet échange?

—Aucun, madame, si ce n'est de retarder d'un jour le bonheur de vous faire ma cour.

—Eh bien, voilà qui est arrangé; vous avez toute liberté demain, ma chère marquise.

—J'en profiterai probablement pour aller à la campagne avec le marquis de San-Clemente.

—A la bonne heure, dit la reine, voilà qui est exemplaire.

Et elle salua la marquise, qui, retenue par elle, fut la dernière à lui faire sa révérence et à sortir.

La reine se trouva seule alors avec Acton, Emma, les deux officiers anglais et Nelson.

—Mon cher lord, dit-elle à Nelson, j'ai tout lieu de penser que, demain ou après-demain, le roi recevra de Vienne des nouvelles dans votre sens relativement à la guerre; car vous êtes toujours d'avis, n'est-ce pas, que plus tôt on entrera en campagne, mieux cela vaudra?

—Non-seulement je suis de cet avis, madame, mais, si cet avis est adopté, je suis prêt à vous prêter le concours de la flotte anglaise.

—Nous en profiterons, milord; mais ce n'est point cela que j'ai à vous demander pour le moment.

—Que la reine ordonne, je suis prêt à lui obéir.

—Je sais, milord, combien le roi a confiance en vous; demain, si favorable à la guerre que soit la réponse de Vienne, il hésitera encore; une lettre de Votre Seigneurie, dans le même sens que celle de l'empereur, lèverait toutes ses irrésolutions.

—Doit-elle être adressée au roi, madame?

—Non, je connais mon auguste époux, il a une répugnance invincible à suivre les avis qui lui sont donnés directement; j'aimerais donc mieux qu'ils lui vinssent d'une lettre confidentielle écrite à lady Hamilton. Écrivez collectivement à elle et à sir William; à elle comme à la meilleure amie que j'aie, à sir William comme au meilleur ami qu'ait le roi; la chose lui revenant par double ricochet aura plus d'influence.

—Votre Majesté sait, dit Nelson, que je ne suis ni un diplomate ni un homme politique; ma lettre sera celle d'un marin qui dit franchement, rudement même, ce qu'il pense, et pas autre chose.

—C'est tout ce que je vous demande, milord. D'ailleurs, vous vous en allez avec le capitaine général, vous causerez en route; comme on décidera demain sans doute quelque chose d'important dans la matinée, venez dîner au palais; le baron Mack y dîne, vous combinerez vos mouvements.

Nelson s'inclina.

—Ce sera un dîner en petit comité, continua la reine; Emma et sir William seront des nôtres. Il s'agit de pousser et de presser le roi; moi-même, je retournerais à Naples ce soir, si ma pauvre Emma n'était pas si fatiguée. Vous savez, au reste, ajouta la reine en baissant la voix, que c'est pour vous et pour vous seul, mon cher amiral, qu'elle a dit et fait toutes les belles choses que vous avez vues et entendues.

Puis, plus bas encore:

—Elle refusait obstinément, mais je lui ai dit que j'étais sûre qu'elle vous ravirait; tout son entêtement a tombé devant cette espérance.

—Oh! madame, par grâce! fit Emma.

—Voyons, ne rougissez pas et tendez votre belle main à notre héros; je lui donnerais bien la mienne, mais je suis sûre qu'il aimera mieux la vôtre; la mienne sera donc pour ces messieurs.

Et, en effet, elle tendit ses deux mains aux officiers, qui en baisèrent chacun une; tandis que Nelson, saisissant celle d'Emma avec plus de passion peut-être que ne le permettait l'étiquette royale, la portait à ses lèvres.

—Est-ce vrai, ce qu'a dit la reine, lui demanda-t-il à voix basse, que ce soit pour moi que vous avez consenti à dire des vers, à chanter et à danser ce pas qui a failli me rendre fou de jalousie?

Emma le regarda comme elle savait regarder quand elle voulait ôter à ses amants le peu de raison qui leur restait; puis, avec une expression de voix plus enivrante encore que ses yeux:

—L'ingrat, dit-elle, il le demande!

—La voiture de Son Excellence le capitaine général est prête, dit un valet de pied.

—Messieurs, dit Acton, quand vous voudrez.

Nelson et les deux officiers firent leurs révérences.

—Votre Majesté n'a pas d'ordres particuliers à me donner? dit Acton à la reine au moment où ils s'éloignaient.

—Si fait, dit la reine; à neuf heures ce soir, les trois inquisiteurs d'État dans la chambre obscure.

Acton salua et sortit; les deux officiers étaient déjà dans l'antichambre.

—Enfin! dit la reine en jetant son bras autour du cou d'Emma et en l'embrassant avec l'emportement qu'elle mettait dans toutes ses actions. J'ai cru que nous ne serions jamais seules!...

XLIV

LA CRÈCHE DU ROI FERDINAND

Le titre de ce chapitre doit paraître à peu près inintelligible à nos lecteurs; nous allons donc commencer par leur en donner l'explication.

Une des plus grandes solennités de Naples, une des plus fêtées, est la Noël,—Natale, comme on l'appelle. Trois mois d'avance, les plus pauvres familles se privent de tout, pour faire quelques économies, dont une partie passe à la loterie, dans l'espoir de gagner, et, avec ce gain, de passer gaiement la sainte nuit, et dont l'autre est mise en réserve pour le cas où la madone de la loterie,—car, à Naples, il y a des madones pour tout,—pour le cas où la madone de la loterie serait inflexible.

Ceux qui ne réussissent pas à faire des économies portent au Mont-de-Piété leurs pauvres bijoux, leurs misérables vêtements et jusqu'aux matelas de leur lit.

Ceux qui n'ont ni bijoux, ni matelas, ni vêtements à engager, volent.

On a remarqué qu'il y avait à Naples recrudescence de vols pendant le mois de décembre.

Chaque famille napolitaine, si misérable qu'elle soit, doit avoir à son souper, pendant la nuit de Noël, au moins trois plats de poisson sur sa table.

Le lendemain de la Noël, un tiers de la population de Naples est malade d'indigestion, et trente mille personnes se font saigner.

A Naples, on se fait saigner à tout propos: on se fait saigner parce qu'on a eu chaud, parce qu'on a eu froid, parce qu'il a fait sirocco, parce qu'il a fait tramontane. J'ai un petit domestique de onze ans qui, sur dix francs que je lui donne par mois, en met sept à la loterie, fait une rente d'un sou par jour à un moine qui lui donne depuis trois ans des numéros dont pas un seul n'est sorti, et garde les trente autres sous pour se faire saigner.

De temps en temps, il entre dans mon cabinet et me dit gravement:

—Monsieur, j'ai besoin de me faire saigner.

Et il se fait saigner, comme si un coup de lancette dans la veine était la chose la plus récréative du monde.

De cinquante pas en cinquante pas, on rencontre à Naples et surtout à l'époque que nous essayons de peindre, on rencontrait des boutiques de barbiers, salassatori, lesquels, comme au temps de Figaro, tiennent le rasoir d'une main et la lancette de l'autre.

Pardon de la digression, mais la saignée est un trait des moeurs napolitaines que nous ne pouvions passer sous silence.

Revenons à la Noël et surtout à ce que nous allions dire à propos de Naples.

Nous allions dire qu'un des grands amusements de Naples, à l'approche de Natale, amusement qui, chez les Napolitains de vieille roche, a persisté jusqu'à nos jours, était la composition des crèches.

En 1798, il y avait peu de grandes maisons de Naples qui n'eussent leur crèche, soit une crèche en miniature pour l'amusement des enfants, soit une crèche gigantesque pour l'édification des grandes personnes.

Le roi Ferdinand était renommé entre tous pour sa manière de faire sa crèche, et dans la plus grande salle du rez-de-chaussée du palais royal, il avait fait pratiquer un théâtre de la grandeur du Théâtre-Français pour y installer sa crèche.

C'était un des amusements dont le prince de San-Nicandro avait occupé son active jeunesse et dont il avait conservé le goût, disons mieux, le fanatisme pendant son âge mûr.

Chez les particuliers, on faisait, et l'on fait encore aujourd'hui, servir les mêmes objets dont se composent les crèches à toutes les fêtes de Noël; la seule différence était dans leur disposition; mais, chez le roi, il n'en était pas ainsi, après être restée, un mois ou deux, livrée à l'admiration des spectateurs, la crèche royale était démantibulée, et, de tous les objets qui la composaient, le roi faisait des dons à ses favoris, qui recevaient ces dons comme une précieuse marque de la faveur royale.

Les crèches des particuliers selon les fortunes coûtaient de cinq cents à dix mille et même quinze mille francs; celle du roi Ferdinand, par le concours des peintres, des sculpteurs, des architectes, des machinistes et des mécaniciens qu'il employait, coûtait jusqu'à deux ou trois cent mille francs.

Six mois d'avance, le roi s'en occupait et donnait à sa crèche tout le temps qu'il ne donnait point à la chasse et à la pêche.

La crèche de l'année 1798 devait être particulièrement belle, et le roi y avait dépensé déjà de très grosses sommes, bien qu'elle ne fût point entièrement terminée; voilà pourquoi, la veille, grâce aux dépenses faites pour les préparatifs de guerre, se trouvant à court d'argent, il avait, avec un certain côté enfantin, remarquable dans son caractère, pressé la rentrée de la part que la maison Backer et fils prenait pour son compte, dans la négociation de la lettre de change de vingt-cinq millions.

Les huit millions pesés et comptés dans la soirée, avaient été, selon la promesse d'André Backer, transportés, pendant la nuit, des caves de sa maison de banque dans celles du palais royal.

Et Ferdinand, joyeux et rayonnant, sans crainte que désormais l'argent manquât, avait envoyé chercher son ami le cardinal Ruffo, d'abord pour lui montrer sa crèche et lui demander ce qu'il en pensait, ensuite pour attendre avec lui le retour du courrier Antonio Ferrari, qui, ponctuel comme il l'était, eût dû arriver à Naples pendant la nuit, et, n'étant point arrivé pendant la nuit, ne devait pas se faire attendre plus tard que la matinée.

Il causait, en attendant, des mérites de saint Éphrem avec fra Pacifico, notre vieille connaissance, à qui sa popularité, toujours croissante, surtout depuis que deux jacobins avaient été sacrifiés à cette popularité, valait l'insigne honneur d'occuper une place dans la crèche du roi Ferdinand.

En conséquence, dans un coin de cette partie de la salle destiné, lors de l'ouverture de la crèche, à devenir le parterre, fra Pacifico et son âne Jocobino posaient devant un sculpteur, qui les moulait en terre glaise, en attendant qu'il les exécutât en bois.

Nous dirons tout à l'heure la place qui leur était assignée dans la grande composition que nous allons dérouler aux yeux de nos lecteurs.

Essayons donc, si laborieuse que soit cette tâche, de donner une idée de ce que c'était que la crèche du roi Ferdinand.

Nous avons dit qu'elle était fabriquée sur un théâtre de la grandeur et de la profondeur du Théâtre-Français, c'est-à-dire qu'elle avait de trente-quatre à trente-six pieds d'ouverture, et cinq ou six plans de la rampe au mur de fond.

L'espace entier, en largeur et en profondeur, était occupé par des sujets divers, établis sur des praticables qui allaient toujours s'élevant et qui représentaient les actes principaux de la vie de Jésus, depuis sa naissance dans la crèche au premier plan, jusqu'à son crucifiement au Calvaire au dernier plan, lequel, situé à l'extrême lointain, touchait presque aux frises.

Un chemin allait en serpentant par tout le théâtre et paraissait conduire de Bethléem au Golgotha.

Le premier et le plus important de tous ces sujets qui se présentât aux yeux, comme nous l'avons dit, était la naissance du Christ dans la grotte de Bethléem.

La grotte était divisée en deux compartiments: dans l'un, le plus grand, était la Vierge, avec l'Enfant Jésus, qu'elle tenait dans ses bras ou plutôt sur ses genoux; elle avait à sa droite l'âne, qui brayait, et à sa gauche le boeuf, qui léchait la main que l'Enfant Jésus étendait vers lui.

Dans le petit compartiment était saint Joseph en prière.

Au-dessus du grand compartiment étaient écrits ces mots:

Grotte prise au naturel à Bethléem et dans laquelle enfanta la Vierge.

Au-dessus du petit compartiment:

Caveau dans lequel se retira saint Joseph pendant l'enfantement.

La Vierge était richement vêtue de brocart d'or; elle avait sur la tête un diadème en diamants, des boucles d'oreilles et des bracelets d'émeraudes, une ceinture de pierreries et des bagues à tous les doigts.

L'Enfant Jésus avait autour de la tête une feuille d'or représentant l'auréole.

Dans le compartiment de la Vierge et de l'Enfant Jésus se trouvait le tronc d'un palmier qui traversait la voûte et allait s'épanouir au grand jour: c'était le palmier de la légende, qui, mort et desséché depuis longtemps, avait repris ses feuilles et ses fruits au moment où, dans une des douleurs de l'enfantement, la Vierge, s'aidant de lui, l'avait pris et serré entre ses bras.

Agenouillés à la porte de la crèche étaient les trois rois mages apportant des bijoux, des vases précieux, des étoffes magnifiques à l'enfant divin. Bijoux, vases et étoffes étaient réels et tirés du trésor de la couronne ou du musée Borbonico; les rois mages avaient au cou le cordon de Saint-Janvier, et un grand nombre de valets formaient leur suite; ils conduisaient par la bride six chevaux attelés à un magnifique carrosse drapé.

Cette grotte, avec ses personnages de grandeur demi-nature, se trouvait à la gauche du spectateur, c'est-à-dire du côté jardin, comme on dit en termes de coulisses.

Au côté cour, c'est-à-dire à la droite du spectateur, étaient les trois bergers guidés par l'étoile et faisant pendant aux rois; deux des trois tenaient des moutons avec des laisses de rubans; le troisième portait entre ses bras un agneau que sa mère suivait en bêlant.

Au-dessus des bergers, au second plan, était la fuite en Égypte: la Vierge, montée sur un âne, tenant le petit Enfant Jésus dans ses bras, était suivie de saint Joseph marchant derrière elle, tandis qu'au-dessus d'elle quatre anges, suspendus en l'air, la garantissaient des ardeurs du soleil en étendant au-dessus de sa tête un manteau de velours bleu à franges d'or.

Le praticable, dominant l'Adoration des bergers, représentait la montée dei Capuccini à l'Infrascata, avec la façade du couvent de Saint-Éphrem.

Le groupe destiné à faire le pendant de la fuite en Égypte, devait se composer de fra Pacifico et de son âne, représentés au naturel, comme la grotte de Bethléem; c'était pour que cette ressemblance fût parfaite et que l'homme et l'animal pussent être reconnus à la première vue, que fra Pacifico, trois jours auparavant, en passant devant largo Castello, avait reçu l'invitation d'entrer au palais, où le roi désirait lui parler. Fra Pacifico avait obéi, cherchant dans sa tête ce que pouvait lui vouloir le roi, et avait été conduit dans la salle de la crèche, où il avait appris de la bouche même de Sa Majesté le grand honneur que le roi comptait faire au couvent des capucins de Saint-Éphrem en mettant dans sa crèche le frère quêteur et son âne. Fra Pacifico avait, en conséquence, reçu l'avis que, tout le temps que dureraient les séances, il était inutile qu'il prît la peine de quêter, attendu que ce serait le maître d'hôtel du roi qui chargerait ses paniers. Depuis trois jours, les choses se passaient ainsi, à la grande satisfaction de fra Pacifico et de Jacobin, qui, dans leurs rêves d'ambition les plus exagérés, n'eussent jamais espéré être un jour admis à l'honneur de se trouver face à face avec le roi.

Aussi, fra Pacifico se retenait à grand'peine de crier: «Vive le roi!» et Jacobin, qui voyait braire son confrère de la crèche, se tenait à quatre pour n'en pas faire autant.

Les autres sujets, qui allaient toujours en s'éloignant, étaient: Jésus enseignant les docteurs, l'épisode de la Samaritaine, la pêche miraculeuse, Jésus marchant sur les eaux et soutenant le peu crédule saint Pierre, le groupe de Jésus et de la femme adultère, groupe dans lequel on pouvait remarquer une chose, c'est que, soit hasard, soit malice cynique du roi Ferdinand, la pécheresse à laquelle le Christ pardonne, avait les cheveux blonds de la reine et la lèvre avancée des princesses autrichiennes.

Le quatrième plan était occupé par le dîner chez Marthe,—dîner pendant lequel la Madeleine vint verser ses parfums sur les pieds du Christ et les essuyer avec ses cheveux,—par l'entrée triomphale de Notre-Seigneur à Jérusalem le jour des Rameaux. Des gardes du corps à l'uniforme du roi gardaient la porte de la ville et présentaient les armes à Jésus. Jérusalem offrait, en outre, ceci de remarquable qu'elle était fortifiée à la manière de Vauban et défendue par des canons; ce qui, comme on le sait, ne l'empêcha point d'être prise par Titus.

Par l'autre porte de Jérusalem, on voyait sortir Jésus, sa croix sur l'épaule, au milieu des gardes et du peuple, marchant au Calvaire, dont les stations étaient marquées par des croix.

Enfin, le Golgotha terminait la perspective à gauche du spectateur, tandis que la gauche de la crèche représentait, au même plan, la vallée de Josaphat avec les morts sortant de leurs tombeaux, dans des attitudes d'espérance ou de terreur, en attente du jugement dernier, auquel les a convoqués la trompette de l'ange qui plane au-dessus d'eux.

Dans les intervalles et sur le chemin qui, à travers les différents praticables, conduisait en serpentant de la crèche au Calvaire étaient semés des groupes auxquels l'archéologie n'avait rien à voir, des pantalons qui dansaient, des paglietti qui se disputaient, des lazzaroni qui s'en moquaient, et enfin des Polichinelles mangeant leur macaroni avec la béatitude que les Napolitains, pour lesquels le macaroni représente l'ambroisie antique, mettent à l'inglutition de cet aliment tombé de l'Olympe sur la terre.

Aucun terrain n'était perdu sur les surfaces planes. Sans s'inquiéter du mois où naquit Jésus, des moissonneurs faisaient la moisson, tandis que, sur les plans inclinés, des vignerons vendangeaient leurs vignes, ou des pasteurs faisaient paître leurs troupeaux.

Et tous ces personnages, qui montaient à près de trois cents, exécutés par d'habiles artistes, avaient la grandeur strictement mesurée au plan qu'ils devaient occuper, de sorte qu'ils aidaient à une perspective qui paraissait immense.

Le roi était en train,—tout en jetant un coup d'oeil à sa crèche, livrée au mécanicien du théâtre Saint-Charles pour la disposition de ses personnages,—de se faire raconter par fra Pacifico la légende du beccaïo, qui prenait chaque jour des proportions plus formidables. En effet, le brave égorgeur de boucs, après avoir été attaqué par un jacobin, puis par deux jacobins, puis par trois jacobins, avait fini par ne plus énumérer ses adversaires, et, s'il fallait l'en croire à cette heure, avait été attaqué, comme Falstaff, par toute une armée; seulement, il n'affirma point qu'elle fût vêtue de bougran vert.

Au milieu du récit de fra Pacifico, le cardinal Ruffo entra, mandé, comme nous l'avons dit, par le roi.

Ferdinand interrompit sa conversation avec fra Pacifico pour faire fête au cardinal, lequel, reconnaissant le moine et sachant de quel abominable crime il avait été la cause, sinon l'agent, s'éloigna de lui sous le prétexte d'admirer la crèche du roi.

Les séances de fra Pacifico étaient terminées; outre les trois charges de poisson, de légumes, de fruits, de viandes et de vin qu'il avait tirées des offices et des caves du roi et sous lesquelles Jacobin était rentré pliant au monastère, le roi ordonna qu'on lui comptât cent ducats par séance, à titre d'aumône, le congédia en lui demandant sa bénédiction, et, tandis que le moine, bénisseur digne du bénit, le coeur bondissant d'orgueil, s'éloignait sur son âne, il alla rejoindre Ruffo.

—Eh bien, mon éminentissime, lui dit-il, nous voici arrivés au 4 octobre, et pas de nouvelles de Vienne! Ferrari, contre ses habitudes, est de cinq ou six heures en retard; aussi vous ai-je envoyé chercher, convaincu qu'il ne pouvait tarder à arriver, et songeant, comme un égoïste, que je m'amuserais avec vous, tandis que je m'ennuierais en restant tout seul.

—Et vous avez d'autant mieux fait, sire, répondit Ruffo, qu'en traversant la cour, j'ai vu reconduire à l'écurie un cheval tout ruisselant d'eau, et aperçu de loin un homme que l'on soutenait sous les deux bras; cet homme montait avec peine l'escalier de votre appartement; à ses grandes bottes, à sa culotte de peau, à sa veste à brandebourgs, j'ai cru reconnaître le pauvre diable que vous attendez; peut-être lui est-il arrivé quelque malheur.

En ce moment, un valet de pied parut sur la porte.

—Sire, dit-il, le courrier Antonio Ferrari est arrivé, et attend dans votre cabinet qu'il plaise à Votre Majesté de recevoir les dépêches qu'il lui apporte.

—Mon éminentissime, dit le roi, voici notre réponse qui nous arrive.

Et, sans même s'informer près du valet de pied si Ferrari s'était blessé ou avait été blessé, Ferdinand monta rapidement par un escalier dérobé et se trouva installé dans son cabinet avec Ruffo avant le courrier, qui, retardé par sa blessure, ne marchait que lentement, et était obligé de s'arrêter de dix pas en dix pas.

Quelques secondes après, la porte du cabinet s'ouvrit, et Antonio Ferrari, toujours soutenu par les deux hommes qui l'avaient aidé à monter l'escalier, apparaissait sur le seuil, pâle et la tête enveloppée d'une bandelette ensanglantée.

XLV

PONCE PILATE

En apercevant le roi, Ferrari écarta les deux hommes qui le soutenaient, et, comme si la présence de son maître eût suffi à lui rendre ses forces, il fit seul trois pas en avant, et, tandis que les deux hommes se retiraient et refermaient la porte derrière eux, il tira de sa poche la dépêche de la main droite, la présenta au roi, tandis qu'il portait, pour saluer militairement, la gauche à son front.

—Bon! dit pour tout remercîment le roi en prenant la dépêche, voilà mon imbécile qui s'est laissé tomber.

—Sire, répondit Ferrari, Votre Majesté sait qu'il n'y a pas, dans toutes les écuries du royaume, un cheval capable de me démonter; c'est mon cheval, et non pas moi, qui s'est laissé tomber, et, quand le cheval tombe, sire, il faut que le cavalier, fût-il roi, en fasse autant.

—Et où cela t'est-il arrivé? demanda Ferdinand.

—Dans la cour du château de Caserte, sire.

—Et que diable allais-tu faire dans la cour du château de Caserte?

—Le maître de poste de Capoue m'avait dit que le roi était au château.

—C'est vrai, j'y étais, grommela le roi; mais, à sept heures du soir, je l'avais quitté, ton château de Caserte.

—Sire, dit le cardinal, qui voyait pâlir et chanceler Ferrari, si Votre Majesté veut continuer l'interrogatoire, elle doit permettre à cet homme de s'asseoir, ou sinon il va se trouver mal.

—C'est bien, dit Ferdinand. Assieds-toi, animal!

Le cardinal approcha vivement un fauteuil.

Il était temps; quelques secondes de plus, Ferrari tombait étendu sur le parquet; il tomba seulement assis.

Quand le cardinal eut fini, le roi qui le regardait tout étonné de la peine qu'il se donnait pour son courrier, le prit à part et lui dit:

—Vous avez entendu, cardinal, à Caserte?

—Oui, sire.

—Justement, à Caserte! insista le roi.

Puis, à Ferrari:

—Et comment la chose est-elle arrivée? demanda-t-il.

—Il y avait soirée chez la reine, sire, répondit le courrier. La cour était encombrée de voitures; j'ai tourné trop court et n'ai point assez soutenu mon cheval en tournant; il s'est abattu des quatre pieds et je me suis fendu la tête contre une borne.

—Hum! fit le roi.

Et, tournant et retournant la lettre dans sa main, comme s'il hésitait à l'ouvrir:

—Et cette lettre, dit-il, c'est de l'empereur?

—Oui, sire: j'avais un petit retard de deux heures, parce que l'empereur était à Schoenbrünn.

—Voyons toujours ce que m'écrit mon neveu, venez, cardinal.

—Permettez, sire, que je donne un verre d'eau à cet homme et que je lui mette à la main un flacon de sels, à moins que Votre Majesté ne lui permette de se retirer chez lui, auquel cas j'appellerais les hommes qui l'ont amené et je le ferais reconduire.

—Non pas! non pas! mon éminentissime; vous comprenez que j'ai à l'interroger.

En ce moment, on entendit gratter à la porte du cabinet donnant dans la chambre à coucher, et, derrière la porte, pousser de petits gémissements.

C'était Jupiter, qui reconnaissait Ferrari et qui, plus soucieux de son ami que Ferdinand ne l'était de son serviteur, demandait à entrer.

Ferrari, lui aussi, reconnut Jupiter et étendit machinalement le bras vers la porte.

—Veux-tu te taire, animal! cria Ferdinand en frappant du pied.

Ferrari laissa retomber son bras.

—Sire, dit Ruffo, ne permettrez-vous pas que deux amis, après s'être dit adieu au départ, se disent bonjour à l'arrivée?

Et, pensant que Jupiter tiendrait lieu au courrier de verre d'eau et de sels, il profita de ce que le roi, ayant décacheté la dépêche, était absorbé dans sa lecture, pour aller ouvrir à Jupiter la porte de la chambre à coucher.

Celui-ci, comme s'il eût deviné qu'il devait la faveur qui lui était faite à une distraction de son maître, se glissa en rampant et en passant le plus loin possible du roi vers Ferrari, et, tournant autour de son fauteuil, il se dissimula derrière le siége et celui qui y était assis, allongeant câlinement sa tête caressante entre la cuisse et la main de son père nourricier.

—Cardinal, fit le roi, mon cher cardinal!

—Me voilà, sire, répondit l'Éminence.

—Lisez donc.

Puis, au courrier, tandis que le cardinal prenait la lettre et la lisait à son tour:

—C'est l'empereur lui-même qui a écrit cette lettre? demanda-t-il.

—Je ne sais, sire, répondit le courrier; mais c'est lui-même qui me l'a remise.

—Et, puisqu'il te l'a remise, personne n'a vu cette lettre?

—J'en puis jurer, sire.

—Elle ne t'a pas quitté?

—Elle était dans ma poche au moment où je me suis évanoui, elle était dans ma poche au moment où je suis revenu à moi.

—Tu t'es donc évanoui?

—Ce n'est point ma faute, le coup a été très-violent, sire.

—Et qu'a-t-on fait de toi quand tu as été évanoui?

—On m'a porté dans la pharmacie.

—Qui cela?

—M. Richard.

—Qui est-ce, M. Richard? Je ne connais pas.

—Le secrétaire de M. Acton.

—Qui t'a pansé?

—Le médecin de Santa-Maria.

—Et personne autre?

—Je n'ai vu que lui et M. Richard, sire.

Ruffo se rapprocha du roi.

—Votre Majesté a lu? dit-il.

—Pardieu! fit le roi. Et vous?

—Moi aussi.

—Qu'en dites-vous?

—Je dis, sire, que la lettre est formelle. Les nouvelles que l'empereur reçoit de Rome sont, à ce qu'il paraît, les mêmes que les nôtres; il dit à Votre Majesté de se charger de l'armée du général Championnet; qu'il se chargera de celle du général Joubert.

—Oui, reprit le roi, et voyez: il ajoute qu'aussitôt que je serai à Rome, il passera la frontière avec cent quarante mille hommes.

—L'avis est positif.

—Le corps de la lettre, reprit Ferdinand avec défiance, n'est pas de la main de l'empereur.

—Non; mais la salutation et la signature sont autographes; peut-être Sa Majesté Impériale était-elle assez sûre de son secrétaire pour lui confier ce secret.

Le roi reprit la lettre des mains de Ruffo, la tourna et la retourna.

—Voulez-vous me montrer le cachet, sire?

—Oh! dit le roi, quant au cachet, il n'y a rien à y reprendre: c'est bien la tête de l'empereur Marc-Antoine, je l'ai reconnue.

—Marc-Aurèle, veut dire Votre Majesté.

—Marc-Antoine, Marc-Aurèle, murmura le roi, n'est-ce point la même chose?

—Pas tout à fait, sire, répliqua Ruffo en souriant; mais la question n'est point là; l'adresse est de la main de l'empereur, la signature est de la main de l'empereur; en conscience, sire, vous n'en pouvez pas demander davantage. Votre Majesté a-t-elle d'autres questions à faire à son courrier?

—Non, qu'il aille se faire panser.

Et il lui tourna le dos.

—Et voilà les hommes pour lesquels on se fait tuer! murmura Ruffo, en allant à la sonnette.

Au son du timbre, le valet de pied de service entra.

—Rappelez les deux valets de pied qui ont amené Ferrari, dit le cardinal.

—Oh! merci, Votre Éminence; j'ai repris des forces et je regagnerai bien ma chambre tout seul.

En effet, Ferrari se leva, salua le roi et s'achemina vers la porte, suivi de Jupiter.

—Ici, Jupiter! fit le roi.

Jupiter s'arrêta court, n'obéissant qu'à moitié, accompagna Ferrari des yeux jusqu'à ce que celui-ci fût dans l'antichambre, et, avec une plainte, alla se coucher sous la table du roi.

—Eh bien, idiot! que fais-tu là? demanda Ferdinand au valet de pied qui se tenait debout à la porte.

—Sire, répondit celui-ci en tressaillant, Son Excellence sir William Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, fait demander si Votre Majesté veut bien lui faire l'honneur de le recevoir.

—Pardieu! tu sais bien que je le reçois toujours.

Le valet sortit.

—Dois-je me retirer, sire? demanda le cardinal.

—Non pas; restez au contraire, mon éminentissime; la solennité avec laquelle l'audience m'est demandée indique une communication officielle, et je ne serai probablement point fâché de vous consulter sur cette communication.

La porte se rouvrit.

—Son Excellence l'ambassadeur d'Angleterre! dit le valet sans reparaître.

—Zitto! dit le roi en montrant au cardinal la lettre de l'empereur et en la mettant dans sa poche.

Le cardinal fit un geste qui correspondait à cette réponse: «Sire, la recommandation était inutile.»

Sir William Hamilton entra.

Il salua le roi, puis le cardinal.

—Soyez le bienvenu, sir William, dit le roi, d'autant mieux le bienvenu que je vous croyais à Caserte.

—J'y étais en effet, sire; mais la reine nous a fait l'honneur de nous ramener, lady Hamilton et moi, dans sa voiture.

—Ah! la reine est de retour?

—Oui, sire.

—Il y a longtemps que vous êtes arrivé?

—A l'instant même, et, ayant une communication à faire à Votre Majesté...

Le roi regarda Ruffo en clignant de l'oeil.

—Secrète? demanda-t-il.

—C'est selon, sire, reprit sir William.

—Relative à la guerre, je présume? dit le roi.

—Justement, sire, relative à la guerre.

—En ce cas, vous pouvez parler devant Son Éminence; nous nous entretenions de ce sujet au moment où l'on vous a annoncé.

Le cardinal et sir William se saluèrent, ce qu'ils ne faisaient jamais quand ils pouvaient faire autrement.

—Eh bien, fit sir William renouant la conversation, Sa Seigneurie lord Nelson est venue hier passer la soirée à Caserte, et, en partant, nous a laissé, à lady Hamilton et à moi, une lettre que je crois de mon devoir de communiquer à Votre Majesté.

—La lettre est écrite en anglais?

—Lord Nelson ne parle que cette langue; mais, si Votre Majesté le désire, j'aurai l'honneur de la lui traduire en italien.

—Lisez, sir William, dit le roi; nous écoutons.

Et, en effet, pour justifier le pluriel employé par lui, le roi fit signe à Ruffo d'écouter pendant qu'il écoutait lui-même.

A Lady Hamilton.

»Naples, 3 octobre 1798.

»Ma chère madame,

»L'intérêt que vous et sir William Hamilton avez toujours pris à Leurs Majestés Siciliennes est, depuis six ans, gravé dans mon coeur, et je puis vraiment dire que, dans toutes les occasions qui se sont offertes, et elles ont été nombreuses, je n'ai jamais cessé de manifester ma sincère sympathie pour le bonheur de ce royaume.

»En vertu de cet attachement, chère madame, je ne puis rester indifférent à ce qui s'est passé et à ce qui se passe à cette heure dans le royaume des Deux-Siciles, ni aux malheurs qui, d'après ce que je vois clairement sans être diplomate, sont prêts à s'étendre sur tout ce pays si loyal, et cela, par la pire de toutes les politiques, celle de la temporisation.

»Depuis mon arrivée dans ces mers, c'est-à-dire depuis le mois de mai passé, j'ai vu dans le peuple sicilien un peuple dévoué à son souverain, et détestant terriblement les Français et leurs principes.

Depuis mon séjour à Naples, il en a été de même, et j'y ai trouvé les Napolitains, depuis le premier jusqu'au dernier, prêts à faire la guerre aux Français, qui, comme on le sait, organisent une armée de voleurs pour piller ce royaume et abattre la monarchie.

»Et, en effet, la politique de la France n'a-t-elle pas toujours été de bercer les gouvernements dans une fausse sécurité pour les détruire ensuite? et, comme je l'ai déjà assuré, est-ce qu'on ne sait pas que Naples est le pays qu'ils veulent surtout livrer au pillage? Sachant cela, mais sachant que Sa Majesté Sicilienne a une puissante armée, prête, m'assure-t-on, à marcher sur un pays qui lui ouvre les bras, avec l'avantage de porter la guerre ailleurs, au lieu de l'attendre de pied ferme, je m'étonne que cette armée ne se soit pas mise en marche depuis un mois.

»J'ai pleine confiance que l'arrivée si heureuse du général Mack poussera le gouvernement à profiter du moment le plus favorable que la Providence lui ait accordé; car, s'il attaque ou s'il attend d'être attaqué chez lui au lieu de porter la guerre au dehors, il n'est pas besoin d'être prophète pour prédire que ces royaumes seront perdus et que la monarchie sera détruite! Or, si malheureusement le gouvernement napolitain persiste dans ce misérable et ruineux système de temporisation, je vous recommanderai, mes bons amis, de tenir vos objets les plus précieux et vos personnes prêts à être embarqués à la moindre nouvelle d'invasion. Il est de mon devoir de penser et de pourvoir à votre sûreté, et avec elle je regrette de songer que cela pourra être nécessaire à celle de l'aimable reine de Naples et de sa famille; mais le mieux serait que les paroles du grand William Pitt, comte de Chatam, entrassent dans la tête des ministres de ce pays.

»Les mesures les plus hardies sont les plus sûres.

»C'est le sincère désir de celui qui se dit,

»Chère madame,

»Votre très-humble et très-dévoué admirateur et ami,

»HORACE NELSON.»

—Est-ce tout? demanda le roi.

—Sire, répondit sir William, il y a un post-scriptum.

—Voyons le post-scriptum... A moins que...

Il fit un mouvement qui, visiblement, voulait dire: «A moins que le post-scriptum ne soit pour lady Hamilton elle seule.» Aussi, sir William, reprenant la lettre, se hâta-t-il de continuer:

«Je prie Votre Seigneurie de recevoir cette lettre comme une preuve, pour sir William Hamilton, auquel j'écris avec tout le respect qui lui est dû, de la ferme et inaltérable opinion d'un amiral anglais désireux de prouver sa fidélité envers son souverain, en faisant tout ce qui est en son pouvoir pour le bonheur de Leurs Majestés Siciliennes et de leur royaume.»

—Cette fois, c'est tout? demanda le roi.

—Oui, sire, répondit sir William.

—Cette lettre mérite d'être méditée, dit le roi.

—Elle renferme les conseils d'un véritable ami, sire, répondit sir William.

—Je crois que lord Nelson a promis d'être plus qu'un ami pour nous, mon cher sir William: il a promis d'être un allié.

—Et il remplira sa promesse... Tant que lord Nelson et sa flotte tiendront la mer Tyrrhénienne et celle de Sicile, Votre Majesté n'a point à craindre que ses côtes ne soient insultées par un seul bâtiment français; mais, sire, il croit, d'ici à six semaines ou deux mois, recevoir une autre destination; voilà pourquoi il serait utile de ne point perdre de temps.

—On dirait, en vérité, qu'ils se sont donné le mot, dit tout bas le roi au cardinal.

—Et ils se le seraient donné, répondit celui-ci en mettant sa voix au diapason de celle du roi, que cela n'en vaudrait que mieux.

—Votre avis bien sincère, sur cette guerre, cardinal?

—Je crois, sire, que, si l'empereur d'Autriche tient la promesse qu'il vous fait, que, si Nelson garde scrupuleusement vos côtes, je crois, en effet, qu'il vaudrait mieux attaquer et surprendre les Français que d'attendre qu'ils vous attaquassent et vous surprissent.

—Alors, vous voulez la guerre, cardinal?

—Je crois que, dans les conditions où se trouve Votre Majesté, le pis est d'attendre.

—Nelson veut la guerre? demanda le roi à sir William.

—Il la conseille du moins avec la chaleur d'un sincère et inaltérable dévouement.

—Vous voulez la guerre? continua le roi interrogeant sir William lui-même.

—Je répondrai, comme ambassadeur d'Angleterre, que je sais, en disant oui, seconder les désirs de mon gracieux souverain.

—Cardinal, dit le roi indiquant du doigt sa toilette de nuit, faites-moi le plaisir de verser de l'eau dans cette cuvette et de me la donner.

Le cardinal obéit sans faire la moindre observation, versa l'eau dans la cuvette et présenta la cuvette au roi.

Le roi retroussa ses manchettes et se lava les mains en les frottant avec une espèce de fureur.

—Vous voyez ce que je fais, sir William? dit-il.

—Je le vois, sire, répondit l'ambassadeur d'Angleterre, mais je ne me l'explique point parfaitement.

—Eh bien, je vais vous l'expliquer, dit le roi; je fais comme Pilate, je m'en lave les mains.

XLVI

LES INQUISITEURS D'ÉTAT

Le capitaine général Acton n'avait point oublié l'ordre que lui avait donné la reine le matin même, et il avait convoqué les inquisiteurs d'État dans la chambre obscure.

Neuf heures étaient l'heure indiquée; mais, pour faire preuve de zèle d'abord, et ensuite par inquiétude personnelle, chacun avait voulu arriver le premier; de sorte qu'à huit heures et demie, tous trois étaient réunis.

Ces trois hommes, dont les noms sont restés en exécration à Naples, et qui doivent être inscrits par l'historien sur les tables d'airain de la postérité, à côté de ceux des Laffémas et des Jeffreys, s'appelaient le prince de Castelcicala, Guidobaldi, Vanni.

Le prince de Castelcicala, le premier en grandeur, et, par conséquent, le premier en honte, était ambassadeur à Londres, lorsque la reine, ayant besoin de mettre sous la protection d'un des premiers noms de Naples ses vengeances publiques et privées, le rappela de son ambassade; il lui fallait un grand seigneur qui fût disposé à tout sacrifier à son ambition et prêt à boire toute honte pourvu qu'il trouvât au fond du verre de l'or et des faveurs: elle pensa au prince de Castelcicala; celui-ci accepta sans discussion; il avait compris qu'il y avait quelquefois plus à gagner à descendre qu'à monter, et, ayant calculé ce que pouvait attendre de la reconnaissance d'une reine l'homme qui se mettait au service de ses haines, de prince, il se faisait sbire et, d'ambassadeur, espion.

Guidobaldi n'était ni monté ni descendu en acceptant la mission qui lui était offerte: juge inique, magistrat prévaricateur, il était resté le même homme sans conscience qu'il avait toujours été; seulement, honoré de la faveur royale, membre d'une junte d'État au lieu d'être membre d'un simple tribunal, il avait opéré sur une plus large base.

Mais, si craints et si exécrés que le fussent le prince de Castelcicala et le juge Guidobaldi, ils étaient cependant moins craints et moins détestés que le procureur fiscal Vanni; celui-là, il n'y avait point encore de comparaison pour lui dans l'espèce humaine, et, si l'avenir lui réservait dans le Sicilien Speciale un hideux pendant, ce pendant était encore inconnu.—Fouquier-Tinville, me direz-vous? Non, il faut être juste pour tous, même pour les Fouquier-Tinville. Celui-ci était l'accusateur du comité de salut public; comme au sacrificateur, on lui amenait la victime et on lui disait: Tue! mais il ne l'allait point chercher; il n'était pas tout à la fois comme Vanni, espion pour la découvrir, sbire pour l'arrêter, juge pour la condamner. «Que me reproche-t-on? criait Fouquier-Tinville à ses juges, qui l'accusaient d'avoir fait tomber trois mille têtes; est-ce que je suis un homme, moi? Je suis une hache. Si vous me mettez en accusation, il faut y mettre aussi le couteau de la guillotine.»

Non, c'est dans le genre animal, c'est dans la famille des bêtes de nuit et de carnage, qu'il faut chercher l'équivalent de Vanni; il y avait en lui du loup et de l'hyène non-seulement au moral, mais encore au physique; il avait les bonds imprévus du premier lorsqu'il fallait saisir sa proie, la marche tortueuse et muette de la seconde lorsqu'il fallait s'en approcher. Il était plutôt grand que petit; son regard était sombre et concentré; son visage était couleur de cendre, et, comme ce terrible Charles d'Anjou, dont Villani nous a laissé un si magnifique portrait, il ne riait jamais et dormait peu.

La première fois qu'il vint prendre place à la première junte, dont il fit partie, il entra dans la salle des séances, le visage bouleversé par la terreur,—était-elle vraie ou fausse?—les lunettes relevées sur le front, se heurtant à tous les meubles, à la table; il vint à ses confrères, en s'écriant:

—Messieurs, messieurs, voilà deux mois que je ne dors point en voyant les dangers auxquels est exposé mon roi!

Et, comme, en toute occasion, il ne cessait de dire mon roi, le président de la junte, s'impatientant, lui répondit à son tour:

—Votre roi! Qu'entendez-vous par ces mots, qui cachent votre orgueil sous l'apparence du zèle? Pourquoi ne dites-vous pas comme nous simplement: notre roi?

Nous répondrons pour Vanni, qui ne répondit point:

—Celui qui dans un gouvernement faible et despotique dit: Mon roi, doit nécessairement l'emporter sur celui qui dit seulement: Notre roi.

Ce fut grâce au zèle de Vanni que, comme nous l'avons dit, les prisons s'emplirent de suspects; de prétendus coupables furent entassés dans des cachots infects, privés d'air, de lumière et de pain; une fois enfermé dans une de ces fosses, le prisonnier, qui souvent ignorait la cause de son arrestation, ne savait plus, non-seulement quand il serait mis en liberté, mais même en jugement. Vanni, suprême directeur de la douleur publique, cessait de s'occuper de ceux qui étaient en prison une fois qu'ils y étaient, mais s'occupait seulement de ceux qui restaient à emprisonner. Si une mère, si une femme, si un fils, si une soeur, si une amante, venaient prier Vanni pour un fils, pour un époux, pour un frère, pour un amant, la prière du suppliant ajoutait encore au délit du prisonnier; si les solliciteurs recouraient au roi, la chose était plus qu'inutile, elle devenait dangereuse, parce qu'alors, du roi, Vanni en appelait à la reine, et que, si le roi pardonnait quelquefois, la reine ne pardonnait jamais.

Vanni, tout au contraire de Guidobaldi,—et c'était cela qui le rendait plus terrible encore,—s'était fait une réputation de juge intègre mais inflexible; il réunissait à une ambition sans bornes une cruauté sans limites, et, pour le malheur de l'humanité, c'était en même temps un enthousiaste; l'affaire qui l'occupait était toujours une affaire immense, attendu qu'il la regardait au microscope de son imagination. De tels hommes sont non-seulement dangereux pour ceux qu'ils ont à juger, mais encore funestes pour ceux qui les font juges, parce que, ne sachant pas satisfaire leur ambition par des actions vraiment grandes, ils donnent une grandeur imaginaire à leur petites actions, les seules qu'ils puissent produire.

Il avait commencé à se faire cette réputation de juge intègre, mais inflexible, dans la conduite qu'il avait tenue à l'égard du prince de Tarsia. Le prince de Tarsia, avant le cardinal Ruffo, avait dirigé la fabrique de soie de San-Leucio: c'était une double erreur que le roi et le prince de Tarsia commettaient chacun de son côté, le roi en nommant le prince de Tarsia à un tel poste, le prince de Tarsia en l'acceptant. Ignorant dans une question de comptabilité, mais incapable de frauder; honnête homme lui-même, mais ne sachant pas s'entourer d'honnêtes gens, il se trouva, au bout de quelques années, dans la gestion du prince, un déficit de cent mille écus que Vanni fut chargé de liquider.

Rien n'était plus facile que cette liquidation. Le prince était riche à un million de ducats et offrait de payer; mais, si le prince payait, il n'y avait plus de bruit, il n'y avait plus de scandale, et tout le bénéfice qu'espérait Vanni de cette affaire s'évanouissait; en deux heures, la chose pouvait être terminée et le déficit comblé sans que la fortune du prince en souffrit une grave atteinte; l'affaire, grâce au liquidateur, dura dix ans; le déficit persista et le prince fut ruiné d'argent et de réputation.

Mais Vanni eut un nom qui lui valut le sanglant honneur de faire partie de la junte d'État de 1796.

Une fois nommé, Vanni se mit à crier tout haut, à tous et partout, qu'il ne garantissait pas la sûreté de ses augustes souverains si on ne lui laissait pas incarcérer vingt mille jacobins à Naples seulement.

Chaque fois qu'il voyait la reine, il s'approchait d'elle, soit par un de ces bonds inattendus qu'il partageait avec le loup, soit par cette marche oblique qu'il tenait de l'hyène, et lui disait:

—Madame, je tiens le fil d'une conspiration! Madame, je suis sur la trace d'un nouveau complot!

Et Caroline, qui se croyait entourée de complots et de conspirations, disait:

—Continuez, continuez, Vanni! servez bien votre reine, et vous serez récompensé.

Cette terreur blanche dura plus de trois ans; au bout de trois ans, l'indignation publique monta comme une marée d'équinoxe, et vint en quelque sorte battre les murs des prisons, où tant de prévenus étaient enfermés sans que jamais on eût pu prouver qu'un seul était coupable; au bout de trois ans, les instructions, faites avec l'acharnement des haines politiques, n'avaient pu constater aucun délit; Vanni recourut à une dernière espérance, se réfugia dans une dernière ressource, la torture.

Mais ce n'était point assez pour Vanni de la torture ordinaire: des traditions qui remontaient au moyen âge, époque depuis laquelle la torture n'avait point été appliquée, disaient que des esprits fermes, des corps robustes l'avaient supportée; non, il réclamait la torture extraordinaire, que les anciens législateurs autorisaient dans les cas de lèse-majesté, et demandait que les chefs du complot, c'est-à-dire le chevalier de Medici, le duc de Canzano, l'abbé Monticelli et sept ou huit autres, fussent soumis à cette torture qu'il spécifiait lui-même dans un de ces sourires fatals qui tordaient sa bouche lorsqu'il était dans l'espérance que cette faveur lui serait accordée: tormenti spietati come sopra cadaveri, c'est-à-dire des tourments pareils à ceux que l'on exercerait sur des cadavres.

La conscience des juges se révolta, et, quoique Guidobaldi et Castelcicala fussent pour la torture comme sur des cadavres, le tribunal la repoussa à l'unanimité moins leurs deux voix.

Cette unanimité était le salut des prisonniers et la chute de Vanni.

Les prisonniers furent mis en liberté, la junte fut dissoute par le dégoût public, et Vanni renversé de son fauteuil de procureur fiscal.

Ce fut alors que la reine lui tendit la main, qu'elle lui fit donner le titre de marquis, et que, de ces trois hommes qui avaient encouru l'exécration publique, elle forma son tribunal à elle, son inquisition privée, jugeant dans la solitude, frappant dans les ténèbres, non plus avec le fer du bourreau, mais avec le poignard du sbire.

Nous avons vu à l'oeuvre Pasquale de Simone; nous allons y voir Guidobaldi, Castelcicala et Vanni.

Les trois inquisiteurs d'État étaient donc réunis dans la chambre obscure; ils étaient assis, inquiets et sombres, autour de la table verte, éclairée par la lampe de bronze; l'abat-jour laissait leur visages dans l'ombre, de sorte que, d'un côté à l'autre de la table, ils ne se fussent point reconnus, s'ils n'eussent point su qui ils étaient.

Le message de la reine les troublait: un espion plus habile qu'eux avait-il découvert quelque complot?

Chacun d'eux roulait donc en silence son inquiétude dans son esprit, sans en faire part à ses compagnons, attendant avec anxiété que la porte des appartements royaux s'ouvrit et que la reine parût.

Puis, de temps en temps, chacun jetait un regard rapide et ombrageux sur le coin le plus obscur de la chambre.

C'est que, dans ce coin, presque entièrement perdu dans l'ombre, à peine visible, se tenait le sbire Pasquale de Simone.

Peut-être en savait-il plus qu'eux, car, plus qu'eux encore, il était avant dans les secrets de la reine; mais, quoiqu'ils lui donnassent des ordres, pas un des inquisiteurs d'État n'eût osé l'interroger.

Seulement, sa présence témoignait de la gravité de l'affaire.

Pasquale de Simone, aux yeux mêmes des inquisiteurs d'État, était un personnage bien plus effrayant que maître Donato.

Maître Donato, c'était le bourreau public et patenté: Pasquale de Simone, c'était le bourreau secret et mystérieux; l'un était l'exécuteur de la loi, l'autre celui du bon plaisir royal.

Que le bon plaisir royal cessât de tenir pour ses fidèles Guidobaldi, Castelcicala, Vanni, il ne pouvait les déférer à la loi: ils savaient et eussent révélé trop de choses.

Mais il pouvait les désigner à Pasquale de Simone, faire un seul geste, et, alors, tout ce qu'ils savaient, tout ce qu'ils pouvaient dire ne les protégeait plus, mais au contraire les condamnait; un coup bien appliqué entre la sixième et la septième côte gauche, tout était dit, les secrets mouraient avec l'homme, et son dernier soupir, pour celui qui passait à dix pas de l'endroit où il était frappé, n'était plus qu'une haleine du vent, plus triste, un souffle de la brise, plus mélancolique que les autres.

Neuf heures sonnèrent à cette horloge dont nous avons vu le timbre faire tressaillir la reine, la première fois qu'à sa suite nous introduisîmes le lecteur dans cette chambre, et, comme le dernier coup du marteau vibrait encore, la porte s'ouvrit et Caroline parut.

Les trois inquisiteurs d'État se levèrent d'un seul mouvement, saluèrent la reine et s'avancèrent vers elle. Elle tenait divers objets cachés sous un grand châle de cachemire rouge, jeté sur son épaule gauche plutôt en manière de manteau que de châle.

Pasquale de Simone ne bougea point; la silhouette rigide du sbire resta collée contre la muraille, comme une figure de tapisserie.

La reine prit la parole sans même laisser aux inquisiteurs d'État le temps de lui adresser leurs hommages.

—Cette fois, monsieur Vanni, dit-elle, ce n'est point vous qui tenez le fil d'un complot, ce n'est point vous qui êtes sur la trace d'une conspiration, c'est moi; mais, plus heureuse que vous qui avez trouvé les coupables sans trouver les preuves, j'ai trouvé les preuves d'abord, et, par les preuves, je vous apporte le moyens de trouver les coupables.

—Ce n'est cependant pas le zèle qui nous manque, madame, dit Vanni.

—Non, répondit la reine, puisque beaucoup même vous accusent d'en avoir trop.

—Jamais, quand il s'agit de Votre Majesté, dit le prince de Castelcicala.

—Jamais! répéta comme un écho Guidobaldi.

Pendant ce court dialogue, la reine s'était approchée de la table; elle écarta son châle et y déposa une paire de pistolets et une lettre encore légèrement teintée de sang.

Les trois inquisiteurs la regardèrent faire avec le plus grand étonnement.

—Asseyez-vous, messieurs, dit la reine. Marquis Vanni, prenez la plume et écrivez les instructions que je vais vous donner.

Les trois hommes s'assirent, et la reine, restant debout, le poing fermé et appuyé sur la table, enveloppée de son châle de pourpre comme une impératrice romaine, dicta les paroles suivantes:

—Dans la nuit du 22 au 23 septembre dernier, six hommes étaient réunis dans les ruines du château de la reine Jeanne; ils en attendaient un septième, envoyé de Rome par le général Championnet. L'homme envoyé par le général Championnet avait quitté son cheval à Pouzzoles; il y avait pris une barque, et, malgré la tempête qui menaçait, et qui, quelque temps après, éclata en effet, il s'avança par mer vers le palais en ruine où il était attendu. Au moment où la barque allait aborder, elle sombra; les deux pêcheurs qui la conduisaient périrent; le messager tomba à l'eau comme eux, mais, plus heureux qu'eux, se sauva. Les six conjurés et lui restèrent en conférence jusqu'à minuit et demi, à peu près. Le messager sortit le premier et s'achemina vers la rivière de Chiaïa; les six autres hommes quittèrent les ruines; trois remontèrent le Pausilippe, trois autres suivirent en barque le bord de la mer en descendant du côté du château de l'Oeuf. Un peu avant d'arriver à la fontaine du Lion, le messager fut assassiné...

—Assassiné! s'écria Vanni; et par qui?

—Cela ne nous regarde point, répondit la reine d'un ton glacé; nous n'avons pas à poursuivre ses assassins.

Vanni vit qu'il avait fait fausse route et se tut.

—Avant de tomber, il tua deux hommes avec les pistolets que voici, et en blessa deux avec le sabre que vous trouverez dans cette armoire. (Et la reine indiqua l'armoire où, quinze jours auparavant, elle avait enfermé le sabre et le manteau.) Le sabre, vous pourrez le voir, est de fabrique française; mais les pistolets, vous pourrez le voir aussi, sont des manufactures royales de Naples; ils sont marqués d'une N., première lettre du nom de baptême de leur propriétaire.

Pas un souffle n'interrompit la reine; on eût dit que ses trois auditeurs étaient de marbre.

—Je vous ai dit, continua-t-elle, que le sabre était de fabrique française; mais, au lieu de l'uniforme que le messager portait en arrivant et qui avait été mouillé par la pluie et par l'eau de mer, il portait une houppelande de velours vert à brandebourgs qui lui avait été prêtée par un des six conjurés. Le conjuré qui lui avait prêté cette redingote avait oublié dans la poche une lettre; c'est une lettre de femme, une lettre d'amour, adressée à un jeune homme dont le nom est Nicolino. Les N incrustées sur les pistolets prouvent qu'ils appartiennent à la même personne à laquelle est adressée la lettre, et qui, en prêtant la redingote, a prêté aussi les pistolets.

—Cette lettre, dit Castelcicala après l'avoir examinée avec soin, n'a pour toute signature qu'une initiale, un E.

—Cette lettre, dit la reine, est de la marquise Elena de San-Clemente.

Les trois inquisiteurs se regardèrent.

—Une des dames d'honneur de Votre Majesté, je crois, fit Guidobaldi.

—Une de mes dames d'honneur, oui, monsieur, répondit la reine avec un singulier sourire, qui semblait dénier à la marquise de San-Clemente la qualification de dame d'honneur que Guidobaldi lui donnait. Or, comme les amants sont encore, à ce qu'il paraît, dans leur lune de miel, j'ai donné ce matin congé à la marquise de San-Clemente, qui était de service près de moi demain, et qui sera remplacée demain par la comtesse de San-Marco. Or, écoutez bien ceci, continua la reine.

Les trois inquisiteurs se rapprochèrent de Caroline en s'allongeant sur la table et entrèrent dans le cercle de lumière versé par la lampe, de manière que leurs trois têtes, restées jusque-là dans l'ombre, se trouvèrent tout à coup éclairées.

—Or, écoutez bien ceci: il est probable que la marquise de San-Clemente, ma dame d'honneur, comme vous l'appelez, monsieur Guidobaldi, ne dira pas à son mari un mot du congé que je lui donne, et consacrera toute la journée de demain à son cher Nicolino; vous comprenez maintenant, n'est-ce pas?

Les trois hommes levèrent leurs yeux interrogateurs sur la reine; ils n'avaient point compris.

Caroline continua.

—C'est bien simple cependant, dit-elle. Pasquale de Simone entoure avec ses hommes le palais de la marquise de San-Clemente; ils la voient sortir, ils la suivent sans affectation; le rendez-vous est dans une maison tierce; ils reconnaissent le Nicolino, ils laissent aux amants tout le loisir d'être ensemble. La marquise sort probablement la première, et, quand Nicolino sort à son tour, ils arrêtent Nicolino, mais sans lui faire aucun mal... La tête de celui qui le toucherait autrement que pour le faire prisonnier, dit la reine en élevant la voix et en fronçant le sourcil, me répondrait de sa vie! Les hommes de Pasquale de Simone le prennent donc vivant, le conduisent au château Saint-Elme et le recommandent tout particulièrement au gouverneur, qui choisit pour lui un de ses cachots les plus sûrs. S'il consent à nommer ses complices, tout va bien; s'il refuse, alors, Vanni, cela vous regarde; vous n'aurez plus un tribunal stupide pour vous empêcher de donner la torture, et vous agirez comme sur un cadavre. Est-ce clair, cela, messieurs? Et, quand je me mêle de découvrir des conspirations, suis-je un bon limier?

—Tout ce que fait la reine est marqué au coin du génie, dit Vanni en s'inclinant. Votre Majesté a-t-elle d'autres ordres à nous donner?

—Aucun, répliqua la reine. Ce que le marquis Vanni vient d'écrire vous servira de règle à tous trois; après le premier interrogatoire, vous me rendrez compte. Prenez le manteau et le sabre qui se trouvent dans cette armoire, les pistolets et la lettre qui se trouvent sur cette table comme preuves de conviction, et que Dieu vous garde!

La reine fit aux trois inquisiteurs un salut de la main; tous trois saluèrent profondément et sortirent à reculons.

Lorsque la porte se fut refermée derrière eux, Caroline fit un signe à Pasquale de Simone; le sbire s'approcha au point de n'être séparé de la reine que par la largeur de la table.

—Tu as entendu? lui dit la reine en jetant sur la table une bourse pleine d'or.

—Oui, Votre Majesté, répondit le sbire en prenant la bourse et en remerciant par un salut.

—Demain, ici, à la même heure, tu te trouveras pour me rendre compte de ce qui se sera passé.

Le lendemain, à la même heure, la reine apprenait de la bouche de Pasquale que l'amant de la marquise de San-Clemente, surpris à l'improviste, avait été arrêté à trois heures de l'après-midi sans avoir pu opposer aucune résistance, conduit au château Saint-Elme et écroué.

Elle apprit, en outre, que cet amant était Nicolino Caracciolo, frère du duc de Rocca Romana et neveu de l'amiral.

—Ah! murmura-t-elle, si nous avions le bonheur que l'amiral en fût!

XLVII

LE DÉPART

Quinze jours après les événements que nous avons racontés dans le précédent chapitre, c'est-à-dire après l'arrestation de Nicolino Caracciolo, par une de ces belles journées où l'automne napolitain rivalise avec le printemps et l'été des autres pays, la population, non-seulement de Naples tout entière, mais encore des villes voisines et des villages voisins, se pressait aux abords du palais royal, encombrant d'un côté la descente du Géant, de l'autre Toledo, et, en face de la grande entrée du château, toutes les rues qui aboutissaient à cette large place avant que l'église Saint-François-de-Paul, résultat d'un voeu postérieur à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, fût bâtie; mais à toutes les extrémités des rues aboutissant à cette place, appelée aujourd'hui place du Plébiscite, un cordon de troupes empêchait le peuple d'aller plus loin.

C'est qu'au centre de la place, le général Mack paradait au milieu d'un brillant état-major composé d'officiers supérieurs parmi lesquels on distinguait le général Micheroux et le général de Damas, deux émigrés français qui avaient mis leur haine et leur épée au service de l'ennemi le plus acharné de la France; le général Naselli, qui devait commander le corps d'expédition dirigé sur la Toscane; le général Parisi, le général de Gambs et le général Fonseca, les colonels San-Filippo et Giustini, et avec eux, tenant le rang d'officiers d'ordonnance, les représentants des plus illustres familles Naples.

Notes in this chapter

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