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La rôtisserie de la Reine Pédauque

Front matter (continued 3)

Reading edition

"M'étant réveillé au petit jour, il me prit l'envie d'aller boire un coup de ce petit vin blanc, dont il vous souvient que je fis hier compliment à M. d'Astarac. Car il existe, mon fils, entre le vin blanc et le chant du coq, une sympathie qui date assurément du temps de Noé, et je suis certain que si saint Pierre, dans la sacrée nuit qu'il passa dans la cour du grand sacrificateur, avait bu un doigt de vin clairet de la Moselle, ou seulement d'Orléans, il n'aurait pas renié Jésus avant que le coq eût chanté pour la seconde fois. Mais nous ne devons en aucune manière, mon fils, regretter cette mauvaise action, car il importait que les prophéties fussent accomplies; et si ce Pierre ou Céphas n'avait pas fait, cette nuit-là, la dernière des infamies, il ne serait pas aujourd'hui le plus grand saint du paradis et la pierre angulaire de notre sainte Église, pour la confusion des honnêtes gens selon le monde qui voient les clefs de leur félicité éternelle tenues par un lâche coquin. O salutaire exemple qui, tirant l'homme hors des fallacieuses inspirations de l'honneur humain, le conduit dans les voies du salut! O savante économie de la religion! O sagesse divine, qui exalte les humbles et les misérables pour abaisser les superbes! O merveille! O mystère! A la honte éternelle des pharisiens et des gens de justice, un grossier marinier du lac de Tibériade, devenu par sa lâcheté épaisse la risée des filles de cuisine qui se chauffaient avec lui, dans la cour du grand prêtre, un rustre et un couard qui renonça son maître et sa foi devant des maritornes bien moins jolies sans doute, que la femme de chambre de madame la baillive de Séez, porte au front la triple couronne, au doigt l'anneau pontifical, est établi au dessus des princes-évêques, des rois et de l'empereur, est investi du droit de lier et de délier; le plus respectable homme, la plus honnête dame n'entreront au ciel que s'il leur en donne l'accès. Mais dites-moi, s'il vous plaît, Tournebroche, mon fils, à quel endroit de mon récit j'en étais quand j'en embrouillai le fil à ce grand saint Pierre, le prince des apôtres. Je crois pourtant que je vous parlais d'un verre de vin blanc que je bus à l'aube. Je descendis en chemise à l'office et tirai d'une certaine armoire, dont la veille je m'étais prudemment assuré la clef, une bouteille que je vidai avec plaisir. Après quoi, remontant l'escalier, je rencontrai entre les deuxième et troisième étages une petite demoiselle en pierrot, qui descendait les degrés. Elle parut très effrayée et s'enfuit au fond du corridor. Je la poursuivis, je la rejoignis, je la saisis dans mes bras et je l'embrassai par soudaine et irrésistible sympathie. Ne m'en blâmez point, mon fils; vous en eussiez fait tout autant à ma place, et peut-être davantage. C'est une jolie fille, elle ressemble à la chambrière de la baillive, avec plus de vivacité dans le regard. Elle n'osait crier. Elle me soufflait à l'oreille: "Laissez-moi, laissez-moi, vous êtes fou!" Voyez, Tournebroche, je porte encore au poignet les marques de ses ongles. Que n'ai-je gardé aussi vive sur mes lèvres l'impression du baiser qu'elle me donna!

—Quoi, monsieur l'abbé, m'écriai-je, elle vous donna un baiser?

—Soyez assuré, mon fils, me répondit mon bon maître, qu'à ma place vous en eussiez reçu un tout semblable, à la condition toutefois que vous eussiez saisi, comme j'ai fait, l'occasion. Je crois vous avoir dit que je tenais cette demoiselle étroitement embrassée. Elle essayait de fuir, elle étouffait ses cris, elle murmurait des plaintes.

—Lâchez-moi, de grâce! Voici le jour, un moment de plus et je suis perdue.

Ses craintes, sa frayeur, son péril, quel barbare n'en aurait point été touché? Je ne suis point inhumain. Je mis sa liberté au prix d'un baiser qu'elle me donna tout de suite. Croyez-m'en sur ma parole; je n'en reçus jamais de plus délicieux.

A cet endroit de son récit, mon bon maître, levant le nez pour humer une prise de tabac, vit mon trouble et ma douleur qu'il prit pour de la surprise.

—Jacques Tournebroche, reprit-il, tout ce qui me reste à dire vous surprendra bien davantage. Je laissai donc aller à regret cette jolie demoiselle; mais ma curiosité m'invita à la suivre. Je descendis l'escalier sur ses pas, je la vis traverser le vestibule, sortir par la petite porte qui donne sur les champs, du côté où le parc est le plus étendu, et courir dans l'allée. J'y courus sur ses pas. Je pensais bien qu'elle n'irait pas loin en pierrot et en bonnet de nuit. Elle prit le chemin des Mandragores. Ma curiosité en redoubla et je la suivis jusqu'au pavillon de Mosaïde. Dans ce moment, ce vilain juif parut à sa fenêtre avec sa robe et son grand bonnet, comme ces figures qu'on voit se montrer à midi dans ces vieilles horloges plus gothiques et plus ridicules que les églises où elles sont conservées, pour la joie des rustres et le profit du bedeau.

"Il me découvrit sous la feuillée, au moment même où cette jolie fille, prompte comme Galatée, se coulait dans le pavillon; en sorte que j'avais l'air de la poursuivre à la manière, façon et usage de ces satyres dont nous parlâmes un jour, en conférant les beaux endroits d'Ovide. Et mon habit ajoutait à la ressemblance, car je crois que je vous ai dit, mon fils, que j'étais en chemise. A ma vue, les yeux de Mosaïde étincelèrent. Il tira de sa sale houppelande jaune un stylet assez coquet et l'agita par la fenêtre d'un bras qui ne semblait point appesanti par la vieillesse. Cependant, il me jetait des injures bilingues. Oui, Tournebroche, mes connaissances grammaticales m'autorisent à dire qu'elles étaient bilingues et que l'espagnol ou plutôt le portugais s'y mêlait avec l'hébreu. J'enrageais de n'en point saisir le sens exact, car je n'entends point ces langues, encore que je les reconnaisse à certains sons qui y reviennent fréquemment. Mais il est vraisemblable qu'il m'accusait de vouloir suborner cette fille, que je crois être sa nièce Jahel, que M. d'Astarac, s'il vous en souvient, nous a plusieurs fois nommée; en quoi ses invectives contenaient une part de flatterie, car tel que je suis devenu, mon fils, par les progrès de l'âge et les fatigues d'une vie agitée, je ne puis plus prétendre à l'amour des jeunes pucelles. Hélas! à moins de devenir évêque, c'est un plat dont je ne goûterai plus jamais. J'y ai regret. Mais il ne faut pas s'attacher trop obstinément aux biens périssables de ce monde, et nous devons quitter ce qui nous quitte. Donc Mosaïde, maniant son stylet, tirait de sa gorge des sons rauques qui alternaient avec des glapissements aigus, de sorte que j'étais injurié et vitupéré en manière de chant ou de cantilène. Et sans me flatter, mon fils, je puis dire que je fus traité de paillard et de suborneur sur un ton solennel et cérémonieux. Quand ce Mosaïde fut au bout de ses imprécations, je m'étudiai à lui faire une riposte bilingue, comme l'attaque. Je lui répondis en latin et en français qu'il était homicide et sacrilège, ayant égorgé des petits enfants et poignardé des hosties consacrées. Le vent frais du matin, en glissant sur mes jambes, me rappelait que j'étais en chemise. J'en éprouvai quelque embarras, car il est évident, mon fils, qu'un homme qui n'a point de culotte est en mauvais état pour faire paraître les sacrées vérités, confondre l'erreur et poursuivre le crime. Toutefois, je lui fis des tableaux effroyables de ses attentats et le menaçai de la justice divine et de la justice humaine.

—Quoi! mon bon maître m'écriai-je, ce Mosaïde, qui a une si jolie nièce, égorgea des nouveau-nés et poignarda des hosties?

—Je n'en sais rien, me répondit M. Jérôme Coignard, et n'en puis rien savoir. Mais ces crimes lui appartiennent, étant ceux de sa race, et je puis les lui donner sans injure. Je poursuivais sur ce mécréant une longue suite d'aïeux scélérats. Car vous n'ignorez point ce qu'on dit des juifs et de leurs rites abominables. Il y a dans la vieille cosmographie de Münster une figure représentant des juifs mutilant un enfant, et ils y sont reconnaissables à la roue ou rouelle de drap qu'ils portent sur leurs vêtements, en signe d'infamie. Je ne crois pas pourtant que ce soit chez eux un usage domestique et quotidien. Je doute aussi que tous ces israélites soient si portés à outrager les saintes espèces. Les en accuser, c'est les croire pénétrés aussi profondément que nous de la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car on ne conçoit pas le sacrilège sans la foi, et le juif qui poignarda la sainte hostie rendit par cela même un sincère hommage à la vérité de la transsubstantiation. Ce sont là, mon fils, des fables qu'il faut laisser aux ignorants, et, si je les jetai à la face de cet horrible Mosaïde, ce fut moins par les conseils d'une saine critique que par les impérieuses suggestions du ressentiment et de la colère.

—Ah! monsieur, lui dis-je, vous pouviez vous contenter de lui reprocher le Portugais qu'il a tué par jalousie, car c'est là un meurtre véritable.

—Quoi! s'écria mon bon maître; Mosaïde a tué un chrétien. Nous avons en lui, Tournebroche, un voisin dangereux. Mais vous tirerez de cette aventure les conclusions que j'en tire moi-même. Il est certain que sa nièce est la bonne amie de M. d'Astarac, dont elle quittait assurément la chambre quand je la rencontrai dans l'escalier.

"J'ai trop de religion pour ne pas regretter qu'une si aimable personne sorte de la race qui a crucifié Jésus-Christ. Hélas! n'en doutez pas, mon fils, ce vilain Mardochée est l'oncle d'une Esther qui n'a point besoin de macérer six mois dans la myrrhe pour être digne du lit d'un roi. Le vieux corbeau spagyrique n'est point ce qui convient à une telle beauté, et je me sens enclin à m'intéresser à elle.

"Il faut que Mosaïde la cache bien secrètement, car, si elle se montrait un jour au cours ou à la comédie, elle aurait le lendemain tout le monde à ses pieds. Ne souhaitez-vous point la voir, Tournebroche?

Je répondis que je le souhaitais vivement, et nous nous renfonçâmes tous deux dans notre grec.

Ce soir-là, nous trouvant, mon bon maître et moi, dans la rue du Bac, comme il faisait chaud, M. Jérôme Coignard me dit:

—Jacques Tournebroche, mon fils, ne vous plairait-il point tirer à gauche, dans la rue de Grenelle, à la recherche d'un cabaret? Encore nous faut-il chercher un hôte qui vende du vin à deux sous le pot. Car je suis démuni d'argent et je pense, mon fils, que vous n'êtes pas mieux pourvu que moi, par l'injure de M. d'Astarac, qui fait peut-être de l'or, mais qui n'en donne point à ses secrétaires et domestiques, ainsi qu'il apparaît par votre exemple et le mien. L'état où il nous laisse est lamentable. Je n'ai pas un sou vaillant dans ma poche, et je vois qu'il faudra que je remédie par industrie et ruse à ce grand mal. Il est beau de supporter la pauvreté d'une âme égale, comme Épictète, qui y acquit une gloire impérissable. Mais c'est un exercice dont je suis las, et qui m'est devenu fastidieux par l'accoutumance. Je sens qu'il est temps que je change de vertu et que je m'instruise à posséder des richesses sans qu'elles me possèdent, ce qui est l'état le plus noble où se puisse hausser l'âme d'un philosophe. Je veux bientôt faire quelque gain, afin de montrer que ma sagesse ne se dément pas même dans la prospérité. J'en cherche les moyens, et tu m'y vois songer, Tournebroche.

Tandis que mon bon maître parlait de la sorte avec une noble élégance, nous approchions du joli hôtel où M. de la Guéritaude avait logé mam'selle Catherine. "Vous le reconnaîtrez, m'avait-elle dit, aux rosiers du balcon." Il ne faisait pas assez jour pour que je visse les roses, mais je croyais les sentir. Après avoir fait quelques pas, je la reconnus à la fenêtre, un pot à eau à la main, arrosant ses fleurs. En me reconnaissant de même dans la rue, elle rit et m'envoya un baiser. Sur quoi, une main, passant par la croisée, lui donna sur la joue un soufflet dont elle fut si étonnée qu'elle lâcha le pot à eau, qui tomba, peu s'en faut, sur la tête de mon bon maître. Puis la belle souffletée disparut et le souffleteur, paraissant à sa place à la fenêtre, se pencha sur la grille et me cria:

—Dieu soit loué, monsieur, vous n'êtes point le capucin! Je ne puis souffrir que ma maîtresse envoie des baisers à cette bête puante qui rôde sans cesse sous cette fenêtre. Cette fois du moins je n'ai point à rougir de son choix. Vous me semblez honnête homme, et je crois vous avoir déjà vu. Faites-moi l'honneur de monter. Il y a céans un souper préparé. Vous m'obligerez d'y prendre part avec M. l'abbé qui vient de recevoir une potée d'eau sur la tête et qui se secoue comme un chien mouillé. Après souper, nous jouerons aux cartes, et, quand il fera jour, nous irons nous couper la gorge. Mais ce sera civilité pure et seulement pour vous faire honneur, monsieur, car à la vérité cette fille ne vaut pas un coup d'épée. C'est une coquine que je ne veux revoir de ma vie.

Je reconnus en celui qui parlait de la sorte ce monsieur d'Anquetil, que j'avais vu naguère exciter si vivement ses gens à piquer le frère Ange au derrière. Il parlait poliment et me traitait en gentilhomme. Je sentis toute la faveur qu'il me faisait en consentant à me couper la gorge. Mon bon maître n'était pas moins sensible à tant d'urbanité. S'étant suffisamment secoué:

—Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, nous ne pouvons pas refuser une si gracieuse invitation.

Déjà deux laquais étaient descendus avec des flambeaux. Ils nous conduisirent dans une salle où un ambigu était préparé sur une table éclairée par deux candélabres d'argent. M. d'Anquetil nous pria d'y prendre place et mon bon maître noua sa serviette à son cou. Il avait déjà piqué une grive à sa fourchette quand un bruit de sanglots déchira nos oreilles.

—Ne prenez point garde à ces cris, dit M. d'Anquetil, c'est Catherine qui gémit dans la chambre où je l'ai enfermée.

—Ah! monsieur, il faut lui pardonner, répondit mon bon maître qui regardait tristement le petit oiseau au bout de sa fourchette. Les mets les plus agréables semblent amers, assaisonnés de larmes et de gémissements. Auriez-vous le coeur de laisser pleurer une femme? Faites grâce à celle-ci, je vous prie! Est-elle donc si coupable d'avoir envoyé un baiser à mon jeune disciple, qui fut son voisin et son compagnon au temps de leur médiocrité commune, alors que les charmes de cette jolie fille n'étaient encore célèbres que sous la treille du Petit Bacchus. Il n'y a rien là que d'innocent, si tant est qu'une action humaine et particulièrement l'action d'une femme puisse être jamais innocente et tout à fait nette de la tache originelle. Souffrez encore, monsieur, que je vous dise que la jalousie est un sentiment gothique, un triste reste des moeurs barbares qui ne doit point subsister dans une âme élégante et bien née.

—Monsieur l'abbé, répondit M. d'Anquetil, sur quoi jugez-vous que je suis jaloux? Je ne le suis pas. Mais je ne souffre pas qu'une femme se moque de moi.

—Nous sommes le jouet des vents, dit mon bon maître avec un soupir. Tout se rit de nous, le ciel, les astres, la pluie, les zéphires, l'ombre, la lumière et la femme. Souffrez, monsieur, que Catherine soupe avec nous. Elle est jolie, elle égayera votre table. Tout ce qu'elle a pu faire, ce baiser et le reste, ne la rend pas moins agréable à voir. Les infidélités des femmes ne gâtent point leur visage: La nature, qui se plaît à les orner, est indifférente à leurs fautes. Imitez-la, monsieur, et pardonnez à Catherine.

Je joignis mes prières à celles de mon bon maître, et M. d'Anquetil consentit à délivrer la prisonnière. Il s'approcha de la porte d'où partaient les cris, l'ouvrit et appela Catherine qui ne répondit que par le redoublement de ses plaintes.

—Messieurs, nous dit son amant, elle est là, couchée à plat ventre sur le lit, la tête dans l'oreiller et soulevant à chaque sanglot une croupe ridicule. Regardez cela. Voilà donc pourquoi nous nous donnons tant de peine et faisons tant de sottises!… Catherine, venez souper.

Mais Catherine ne bougeait point et pleurait encore. Il l'alla tirer par le bras, par la taille. Elle résistait. Il fut pressant:

—Allons! viens, mignonne.

Elle s'entêtait à ne point changer de place, tenant embrassés le lit et les matelas.

Son amant perdit patience, et cria d'une voix rude avec mille jurements:

—Lève-toi, garce!

Aussitôt elle se leva et, souriant dans les larmes, lui prit le bras et entra dans la salle à manger, avec un air de victime heureuse.

Elle s'assit entre M. d'Anquetil et moi, la tête renversée sur l'épaule de son amant et cherchant du pied mon pied sous la table.

—Messieurs, dit notre hôte, pardonnez à ma vivacité un mouvement que je ne saurais regretter, puisqu'il me donne l'honneur de vous traiter ici. Je ne puis en vérité souffrir tous les caprices de cette jolie fille, et je suis devenu très ombrageux depuis que je l'ai surprise avec son capucin.

—Mon ami, lui dit Catherine en pressant mon pied sous le sien, votre jalousie s'égare. Sachez que je n'ai de goût que pour M. Jacques.

—Elle raille, dit M. d'Anquetil.

—N'en doutez point, répondis-je. On voit qu'elle n'aime que vous.

—Sans me flatter, répliqua-t-il, je lui ai inspiré quelque attachement. Mais elle est coquette.

—A boire! dit M. l'abbé Coignard.

M. d'Anquetil passa la dame-jeanne à mon bon maître et s'écria:

—Pardi, l'abbé, vous qui êtes d'église, vous nous direz pourquoi les femmes aiment les capucins.

M. Coignard s'essuya les lèvres et dit:

—La raison en est que les capucins aiment avec humilité et ne se refusent à rien. La raison en est encore que ni la réflexion ni la politesse n'affaiblit leurs instincts naturels. Monsieur, votre vin est généreux.

—Vous me faites trop d'honneur, répondit M. d'Anquetil. C'est le vin de M. de la Guéritaude. Je lui ai pris sa maîtresse. Je puis bien lui prendre ses bouteilles.

—Rien n'est plus juste, répliqua mon bon maître. Je vois, monsieur, que vous vous élevez au-dessus des préjugés.

—Ne m'en louez pas plus qu'il ne convient, l'abbé, répondit M. d'Anquetil. Ma naissance me rend aisé ce qui serait difficile au vulgaire. Un homme du commun est forcé de mettre de la retenue dans toutes ses actions. Il est assujetti à une exacte probité; mais un gentilhomme a l'honneur de se battre pour le Roi et pour le plaisir. Cela le dispense de s'embarrasser dans des niaiseries. J'ai servi sous M. de Villars, j'ai fait la guerre de succession et j'ai risqué d'être tué sans raison à la bataille de Parme. C'est bien le moins qu'en retour je puisse rosser mes gens, frustrer mes créanciers et prendre à mes amis, s'il me plaît, leur femme ou même leur maîtresse.

—Vous parlez noblement, dit mon bon maître, et vous montrez jaloux de maintenir les prérogatives de la noblesse.

—Je n'ai point, reprit M. d'Anquetil, de ces scrupules qui intimident la foule des hommes et que je tiens bons seulement pour arrêter les timides et contenir les malheureux.

—A la bonne heure! dit mon bon maître.

—Je ne crois pas à la vertu, dit l'autre.

—Vous avez raison, dit encore mon maître. De la façon qu'est fait, l'animal humain, il ne saurait être vertueux sans quelque déformation. Voyez, par exemple, cette jolie fille qui soupe avec nous: sa petite tête, sa belle gorge, son ventre d'une merveilleuse rondeur, et le reste. En quel endroit de sa personne pourrait-elle loger un grain de vertu? Il n'y a point la place, tant tout cela est ferme, plein de suc, solide et rebondi. La vertu, comme le corbeau, niche dans les ruines. Elle habite les creux et les rides des corps. Moi-même, monsieur, qui méditai dès mon enfance les maximes austères de la religion et de la philosophie, je n'ai pu insinuer en moi quelque vertu qu'à travers les brèches faites par la souffrance et par l'âge à ma constitution. Encore me suis-je, à chaque fois, insufflé moins de vertu que d'orgueil. Aussi ai-je coutume de faire au divin Créateur du monde cette prière: "Mon Dieu, gardez-moi de la vertu, si elle m'éloigne de la sainteté." Ah! la sainteté, voilà ce qu'il est possible et nécessaire d'atteindre! Voilà notre convenable fin! Puissions-nous y parvenir un jour! En attendant, donnez-moi à boire.

—Je vous confierai, dit M. d'Anquetil, que je ne crois pas en Dieu.

—Pour le coup, dit l'abbé, je vous blâme, monsieur. Il faut croire en Dieu et dans toutes les vérités de notre sainte religion.

M. d'Anquetil se récria:

—Vous vous moquez, l'abbé, et nous prenez pour plus niais que nous ne sommes. Je ne crois, vous dis-je, ni à Dieu, ni au diable, et ne vais jamais à la messe, si ce n'est à la messe du Roi. Les sermons des prêtres ne sont que des contes de bonne femme, supportables tout au plus pour les temps où ma grand'mère vit l'abbé de Choisy rendre, habillé en femme, le pain bénit à Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il y avait peut-être de la religion en ce temps-là. Il n'y en a plus, Dieu merci!

—Par tous les saints et par tous les diables, mon ami, ne parlez pas ainsi, s'écria Catherine. Dieu existe, aussi vrai que ce pâté est sur la table, et la preuve en est que, me trouvant un certain jour de l'an passé en grande détresse et dénuement, j'allai, sur le conseil de frère Ange, brûler un cierge dans l'église des Capucins, et que le lendemain, je rencontrai à la promenade M. de la Guéritaude, qui me donna cet hôtel avec tous les meubles, et le cellier plein de ce vin que nous buvons aujourd'hui, et assez d'argent pour vivre honnêtement.

—Fi, fi! dit M. d'Anquetil, la sotte qui met Dieu dans de sales affaires, ce qui est si choquant qu'on en est blessé, même athée.

—Monsieur, dit mon bon maître, il vaut infiniment mieux compromettre Dieu dans de sales affaires, comme fait cette simple fille, que de le chasser, à votre exemple, du monde qu'il a créé. S'il n'a pas spécialement envoyé ce gros traitant à Catherine, sa créature, il a du moins permis qu'elle le rencontrât. Nous ignorons ses voies, et ce que dit cette innocente contient plus de vérité, encore qu'il s'y trouve quelque mélange et alliage de blasphème, que toutes les vaines paroles que l'impie tire glorieusement du vide de son coeur. Il n'est rien de plus détestable que ce libertinage d'esprit que la jeunesse étale aujourd'hui. Vos paroles font frémir. Y répondrai-je par des preuves tirées des livres saints et des écrits des Pères? Vous ferai-je entendre Dieu parlant aux patriarches et aux prophètes: Si locutus est Abraham et semini ejus in saecula? Déroulerai-je à vos yeux la tradition de l'Église? Invoquerai-je contre vous l'autorité des deux Testaments? Vous confondrai-je avec les miracles du Christ et sa parole aussi miraculeuse que ses actes? Non! je ne prendrai point ces saintes armes; je craindrais trop de les profaner dans ce combat, qui n'est point solennel. L'Église nous avertit, dans sa prudence, qu'il ne faut point s'exposer à ce que l'édification se tourne en scandale. C'est pourquoi je me tairai, monsieur, sur les vérités dans lesquelles je fus nourri au pied des sanctuaires. Mais, sans faire violence à la chaste modestie de mon âme et sans exposer aux profanations les sacrés mystères, je vous montrerai Dieu s'imposant à la raison des hommes; je vous le montrerai dans la philosophie des païens et jusque dans les propos des impies. Oui, monsieur, je vous ferai connaître que vous le confessez vous-même malgré vous, alors que vous prétendez qu'il n'existe pas. Car vous m'accorderez bien que, s'il y a dans le monde un ordre, cet ordre est divin et coule de la source et fontaine de tout ordre.

—Je vous l'accorde, répondit M. d'Anquetil renversé dans son fauteuil et caressant son mollet, qu'il avait beau.

—Prenez-y donc garde, reprit mon bon maître. Quand vous dites que Dieu n'existe pas, que faites-vous qu'enchaîner des pensées, ordonner des raisons et manifester en vous-même le principe de toute pensée et de toute raison, qui est Dieu? Et peut-on seulement tenter d'établir qu'il n'est pas, sans faire briller par le plus méchant raisonnement, qui est encore un raisonnement, quelque reste de l'harmonie qu'il a établie dans l'univers?

—L'abbé, répondit M. d'Anquetil, vous êtes un plaisant sophiste. On sait aujourd'hui que le monde est l'ouvrage du seul hasard, et il ne faut plus parler de providence depuis que les physiciens ont vu dans la lune, au bout de leur lunette, des grenouilles ailées.

—Eh bien, monsieur, répliqua mon bon maître, je ne suis pas fâché qu'il y ait dans la lune des grenouilles ailées; ces oiseaux marécageux sont les très dignes habitants d'un monde qui n'a pas été sanctifié par le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous ne connaissons, j'en conviens, qu'une petite partie de l'univers, et il se peut, comme le dit M. d'Astarac, qui d'ailleurs est fou, que ce monde ne soit qu'une goutte de boue dans l'infinité des mondes. Il se peut que l'astrologue Copernic n'ait pas tout à fait rêvé en enseignant que la terre n'est point mathématiquement le centre de la création. J'ai lu qu'un Italien du nom de Galilée, qui mourut misérablement, pensa comme ce Copernic; et nous voyons aujourd'hui le petit M. de Fontenelle entrer dans ces raisons. Mais ce n'est là qu'une vaine imagerie, propre seulement à troubler les esprits faibles. Qu'importe que le monde physique soit plus grand ou plus petit, et d'une forme ou d'une autre? Il suffit qu'il ne puisse être considéré que sous les caractères de l'intelligence et de la raison, pour que Dieu y soit manifeste.

"Si les méditations d'un sage peuvent vous être de quelque profit, monsieur, je vous apprendrai comment cette preuve de l'existence de Dieu, meilleure que la preuve de saint Anselme et tout à fait indépendante de celles qui résultent de la Révélation, m'apparut soudainement dans toute sa clarté. C'était à Séez, il y a vingt-cinq ans. J'étais bibliothécaire de M. l'évêque, et les fenêtres de la galerie donnaient sur une cour où je voyais tous les matins une fille de cuisine récurer les casseroles de Monseigneur. Elle était jeune, grande et robuste. Un léger duvet qui faisait une ombre sur ses lèvres donnait à son visage une grâce irritante et fière. Ses cheveux emmêlés, sa maigre poitrine, ses longs bras nus étaient dignes d'Adonis autant que de Diane, et c'était une beauté garçonnière. Je l'aimais pour cela; j'aimais ses mains fortes et rouges. Cette fille enfin m'inspirait une convoitise rude et brutale comme elle-même. Vous n'ignorez pas combien de tels sentiments sont impérieux. Je lui fis connaître les miens de ma fenêtre, par un petit nombre de gestes et de paroles. Elle me fit connaître plus brièvement encore qu'elle correspondait à mes sentiments, et me donna rendez-vous, pour la nuit prochaine, dans le grenier où elle couchait sur le foin, par l'effet des bontés de Monseigneur, dont elle lavait les écuelles. J'attendis la nuit avec impatience. Quand elle vint enfin couvrir la terre, je pris une échelle et montai dans le grenier où cette fille m'attendait. Ma première pensée fut de l'embrasser; la seconde, d'admirer cet enchaînement qui m'avait conduit dans ses bras. Car enfin, monsieur, un jeune ecclésiastique, une fille de cuisine, une échelle, une botte de foin! quelle suite, quelle ordonnance! quel concours d'harmonies préétablies, quel enchaînement d'effets et de causes! quelle preuve de l'existence de Dieu! C'est ce dont je fus étrangement frappé, et je me réjouis de pouvoir ajouter cette démonstration profane aux raisons que fournit la théologie et qui sont, d'ailleurs, amplement suffisantes.

—L'abbé, dit Catherine, ce qu'il y a de mauvais dans votre affaire, c'est que cette fille n'avait pas de poitrine. Une femme sans poitrine, c'est un lit sans oreillers. Mais ne savez-vous pas, d'Anquetil, ce qu'il convient de faire?

—Oui, dit-il, c'est de jouer à l'hombre, qui se joue à trois.

—Si vous voulez, reprit-elle. Mais je vous prie, mon ami, de faire apporter des pipes. Rien n'est plus agréable que de fumer une pipe de tabac en buvant du vin.

Un laquais apporta des cartes et les pipes que nous allumâmes. La chambre fut bientôt remplie d'une épaisse fumée au milieu de laquelle notre hôte et M. l'abbé Coignard jouaient gravement au piquet.

La chance favorisa mon bon maître, jusqu'au moment où M. d'Anquetil, croyant le voir pour la troisième fois marquer cinquante-cinq lorsqu'il n'avait que quarante, l'appela grec, vilain pipeur, chevalier de Transylvanie et lui jeta à la tête une bouteille qui se brisa sur la table qu'elle inonda de vin.

—Il faudra donc, monsieur, dit l'abbé, que vous preniez la peine de faire déboucher une autre bouteille, car nous avons grand'soif.

—Volontiers, dit M. d'Anquetil, mais sachez, l'abbé, qu'un galant homme ne marque pas les points qu'il n'a pas et ne fait sauter la carte qu'au jeu du Roi, où se trouvent toutes sortes de personnes à qui l'on ne doit rien. Partout ailleurs, c'est une vilenie. L'abbé, voulez-vous donc qu'on vous prenne pour un aventurier?

—Il est remarquable, dit mon bon maître, qu'on blâme au jeu de cartes ou de dés une pratique recommandée dans les arts de la guerre, de la politique et du négoce, où l'on s'honore de corriger les injures de la fortune. Ce n'est pas que je ne me pique de probité aux cartes. J'y suis, Dieu merci, fort exact, et vous rêviez, monsieur, quand vous avez cru voir que je marquais des points que je n'avais pas. S'il en était autrement, j'invoquerais l'exemple du bienheureux évêque de Genève, qui ne se faisait pas scrupule de tricher au jeu. Mais je ne puis me défendre de faire réflexion que les hommes sont plus délicats au jeu que dans les affaires sérieuses et qu'ils mettent la probité dans le trictrac où elle les gêne médiocrement, et ne la mettent pas dans une bataille ou dans un traité de paix, où elle serait importune. Élien, monsieur, a écrit en grec un livre des stratagèmes, qui montre à quel excès la ruse est portée chez les grands capitaines.

—L'abbé, dit M. d'Anquetil, je n'ai pas lu votre Élien, et ne le lirai de ma vie. Mais j'ai fait la guerre comme tout bon gentilhomme. J'ai servi le Roi pendant dix-huit mois. C'est l'emploi le plus noble. Je vais vous dire en quoi il consiste exactement. C'est un secret que je puis bien vous confier, puisqu'il n'y a pour l'entendre ici que vous, des bouteilles, monsieur, que je vais tuer tout à l'heure, et cette fille qui se déshabille.

—Oui, dit Catherine, je me mets en chemise, parce que j'ai trop chaud.

—Eh bien! reprit M. d'Anquetil, quoi que disent les gazettes, la guerre consiste uniquement à voler des poules et des cochons aux vilains. Les soldats en campagne ne sont occupés que de ce soin.

—Vous avez bien raison, dit mon bon maître, et l'on disait jadis en Gaule que la bonne amie du soldat était madame la Picorée. Mais je vous prie de ne pas tuer Jacques Tournebroche, mon élève.

—L'abbé, répondit M. d'Anquetil, l'honneur m'y oblige.

—Ouf! dit Catherine, en arrangeant sur sa gorge la dentelle de sa chemise, je suis mieux comme cela.

—Monsieur, poursuivit mon bon maître, Jacques Tournebroche m'est fort utile pour une traduction de Zozime le Panopolitain que j'ai entreprise. Je vous serai infiniment obligé de ne vous battre avec lui qu'après que ce grand ouvrage sera parachevé.

—Je me fiche de votre Zozime, répondit M. d'Anquetil. Je m'en fiche, vous m'entendez, l'abbé. Je m'en fiche comme le Roi de sa première maîtresse.

Et il chanta:

Pour dresser un jeune courrier Et l'affermir sur l'étrier Il lui fallait une routière Laire lan laire.

—Qu'est-ce que c'est que ce Zozime?

—Zozime, monsieur, répondit l'abbé, Zozime de Panopolis, était un savant grec qui florissait à Alexandrie au IIIe siècle de l'ère chrétienne et qui composa des traités sur l'art spagyrique.

—Que voulez-vous que cela me fasse? répondit M. d'Anquetil, et pourquoi le traduisez-vous?

Battons le fer quand il est chaud, Dit-elle, en faisant sonner haut Le nom de sultane première, Laire lan laire.

—Monsieur, dit mon bon maître, je conviens qu'il n'y a point à cela d'utilité sensible, et que le train du monde n'en sera point changé. Mais en illustrant de notes et commentaires le traité que ce Grec a composé pour sa soeur Théosébie…

Catherine interrompit le discours de mon bon maître en chantant d'une voie aiguë:

Je veux en dépit des jaloux Qu'on fasse duc mon époux, Lasse de le voir secrétaire. Laire lan laire.

—… Je contribue, poursuivit mon bon maître, au trésor de connaissances amassé par de doctes hommes, et j'apporte ma pierre au monument de la véritable histoire qui est celle des maximes et des opinions, plutôt que des guerres et des traités. Car, monsieur, la noblesse de l'homme…

Catherine reprit:

Je sais bien qu'on murmurera, Que Paris nous chansonnera; Mais tant pis pour le sot vulgaire! Laire lan laire.

Et mon bon maître disait cependant:

—… Est la pensée. Et à cet égard il n'est pas indifférent de savoir quelle idée cet Égyptien se faisait de la nature des métaux et des qualités de la matière.

M. l'abbé Jérôme Coignard but un grand coup de vin pendant que Catherine chantait encore:

Par l'épée ou par le fourreau Devenir duc est toujours beau, Il n'importe la manière. Laire lan laire.

—L'abbé, dit M. d'Anquetil, vous ne buvez pas, et de plus vous déraisonnez. J'étais, en Italie, dans la guerre de succession, sous les ordres d'un brigadier qui traduisait Polybe. Mais c'était un imbécile. Pourquoi traduire Zozime?

—Si vous voulez tout savoir, dit mon bon maître, j'y trouve quelque sensualité.

—A la bonne heure! dit M. d'Anquetil, mais en quoi M. Tournebroche, qui en ce moment caresse ma maîtresse, peut-il vous aider?

—Par la connaissance du grec, dit mon bon maître, que je lui ai donnée.

M. d'Anquetil se tournant vers moi:

—Quoi, monsieur, dit-il, vous savez le grec! Vous n'êtes donc pas gentilhomme?

—Monsieur, répondis-je, mon père est porte-bannière de la confrérie des rôtisseurs parisiens.

—Il m'est donc impossible de vous tuer, me répondit-il. Veuillez m'en excuser. Mais, l'abbé, vous ne buvez pas. Vous me trompiez. Je vous croyais un bon biberon, et j'avais envie de vous prendre pour mon aumônier quand j'aurai une maison.

Cependant, M. l'abbé Coignard buvait à même la bouteille, et Catherine, penchée à mon oreille, me disait:

—Jacques, je sens que je n'aimerai jamais que vous.

Ces paroles, venant d'une belle personne en chemise, me jetèrent dans un trouble extrême. Catherine acheva de me griser en me faisant boire dans son verre, ce qui ne fut pas remarqué dans la confusion d'un souper qui avait beaucoup échauffé toutes les têtes.

M. d'Anquetil, cassant contre la table le goulot d'un flacon, nous versa de nouvelles rasades, et, à partir de ce moment, je ne me rendis pas un compte exact de ce qui se disait et faisait autour de moi. Je vis toutefois que Catherine ayant traîtreusement versé un verre de vin dans le cou de son amant, entre la nuque et le col de l'habit, M. d'Anquetil riposta en répandant deux ou trois bouteilles sur la demoiselle en chemise, qu'il changea de la sorte en une espèce de figure mythologique, du genre humide des nymphes et des naïades. Elle en pleurait de rage et se tordait dans des convulsions.

A ce même moment nous entendîmes des coups frappés avec le marteau de la porte dans le silence de la nuit. Nous en demeurâmes soudain immobiles et muets comme des convives enchantés.

Les coups redoublèrent bientôt de force et de fréquence. Et M. d'Anquetil rompit le premier le silence en se demandant tout haut, avec d'affreux jurements, quel pouvait bien être ce fâcheux. Mon bon maître, à qui les circonstances les plus communes inspiraient souvent d'admirables maximes, se leva et dit avec onction et gravité:

—Qu'importe la main qui heurte si rudement l'huis pour un motif vulgaire et peut-être ridicule! Ne cherchons pas à la connaître, et tenons ces coups pour frappés à la porte de nos âmes endurcies et corrompues. Disons-nous, à chaque coup qui retentît: Celui-ci est pour nous avertir de nous amender et de songer à notre salut, que nous négligeons dans les plaisirs; celui-ci est pour que nous méprisions les biens de ce monde; celui-ci est pour songer à l'éternité. De la sorte, nous aurons tiré tout profit possible d'un événement d'ailleurs mince et frivole.

—Vous êtes plaisant, l'abbé, dit M. d'Anquetil; de la vigueur dont ils cognent, ils vont défoncer la porte.

Et, dans le fait, le marteau faisait des roulements de tonnerre.

—Ce sont des brigands, s'écria la fille mouillée. Jésus! nous allons être massacrés; c'est notre punition pour avoir renvoyé le petit frère. Je vous l'ai dit maintes fois, Anquetil, il arrive malheur aux maisons dont on chasse un capucin.

—La bête! répliqua d'Anquetil. Ce damné frocard lui fait croire toutes les sottises qu'il veut. Des voleurs seraient plus polis, ou tout au moins plus discrets. C'est plutôt le guet.

—Le guet! Mais c'est bien pis encore, dit Catherine.

—Bah! dit M. d'Anquetil, nous le rosserons.

Mon bon maître mit une bouteille dans l'une de ses poches par précaution et une autre bouteille dans l'autre poche, pour l'équilibre, comme dit le conte. Toute la maison tremblait sous les coups du frappeur furieux. M. d'Anquetil, en qui cet assaut réveillait les vertus militaires, s'écria:

—Je vais reconnaître l'ennemi.

Il courut en trébuchant à la fenêtre où il avait naguère souffleté largement sa maîtresse, et puis revint dans la salle à manger en éclatant de rire.

—Ah! ah! ah! s'écria-t-il, savez-vous qui frappe? C'est M. de la Guéritaude en perruque à marteau, avec deux grands laquais portant des torches ardentes.

—Ce n'est pas possible, dit Catherine, il est en ce moment couché avec sa vieille femme.

—C'est donc, dit M. d'Anquetil, son fantôme très ressemblant. Encore faut il croire que ce fantôme a pris la perruque du partisan. Un spectre même ne la saurait si bien imiter, tant elle est ridicule.

—Dites-vous bien et ne vous moquez-vous pas? demanda Catherine. Est-ce vraiment M. de la Guéritaude?

—C'est lui-même, Catherine, si j'en crois mes yeux.

—Je suis perdue, s'écria la pauvre fille. Les femmes sont bien malheureuses! On ne les laisse jamais tranquilles. Que vais-je devenir? Ne voudriez-vous pas, messieurs, vous cacher dans diverses armoires?

—Cela se pourrait faire, dit M. l'abbé Coignard; mais comment y renfermer avec nous ces bouteilles vides et pour la plupart éventrées ou tout au moins égueulées, les débris de la dame-jeanne que monsieur m'a jetée à la tête, cette nappe, ce pâté, ces assiettes, ces flambeaux et la chemise de mademoiselle qui, par l'effet du vin dont elle est trempée, ne forme plus qu'un voile transparent et rose autour de sa beauté?

—Il est vrai que cet imbécile a mouillé ma chemise, dit Catherine, et que je m'enrhume. Mais il suffirait peut-être de cacher M. d'Anquetil dans la chambre haute. Je ferai passer l'abbé pour mon oncle et monsieur Jacques pour mon frère.

—Non pas, dit M. d'Anquetil. Je vais moi-même prier M. de la Guéritaude de venir souper avec nous.

Nous le pressâmes, mon bon maître, Catherine et moi, de n'en rien faire, nous l'en suppliâmes, nous nous suspendîmes à son cou. Ce fut en vain. Il saisit un flambeau et descendit les degrés. Nous le suivîmes en tremblant. Il ouvrit la porte. M. de la Guéritaude s'y trouvait, tel qu'il nous l'avait décrit, avec sa perruque, entre deux laquais armés de torches. M. d'Anquetil le salua avec cérémonie et lui dit:

—Faites-nous la faveur de monter céans, monsieur. Vous y trouverez des personnes aimables et singulières: un Tournebroche à qui mam'selle Catherine envoie des baisers par la fenêtre et un abbé qui croit en Dieu.

Et il s'inclina profondément.

M. de la Guéritaude était une espèce de grand homme sec, peu enclin à goûter la plaisanterie. Celle de M. d'Anquetil l'irrita fort, et sa colère s'échauffa par la vue de mon bon maître, déboutonné, une bouteille à la main et deux autres dans ses poches, et par l'aspect de Catherine, en chemise humide et collante.

—Jeune homme, dit-il, avec une froide colère, à M. d'Anquetil, j'ai l'honneur de connaître monsieur votre père, avec qui je m'entretiendrai demain de la ville où le Roi vous enverra méditer la honte de vos déportements et de votre impertinence. Ce digne gentilhomme, à qui j'ai prêté de l'argent que je ne lui réclame pas, n'a rien à me refuser. Et notre bien-aimé Prince, qui se trouve précisément dans le même cas que monsieur votre père, a des bontés pour moi. C'est donc une affaire faite. J'en ai conclu, Dieu merci! de plus difficiles. Quant à cette fille, puisqu'on désespère de la ramener au bien, j'en dirai, avant midi, deux mots à M. le lieutenant de police, que je sais tout disposé à l'envoyer à l'hôpital. Je n'ai pas autre chose à vous dire. Cette maison est à moi, je l'ai payée, et je prétends y entrer.

Puis, se tournant vers ses laquais, et désignant du bout de sa canne mon bon maître et moi:

—Jetez, dit-il, ces deux ivrognes dehors.

M. Jérôme Coignard était communément d'une mansuétude exemplaire, et il avait coutume de dire qu'il devait cette douceur aux vicissitudes de la vie, la fortune l'ayant traité à la façon des cailloux que la mer polit en les roulant dans son flux et dans son reflux. Il supportait aisément les injures, tant par esprit chrétien que par philosophie. Mais ce qui l'y aidait le plus, c'était un grand mépris des hommes, dont il ne s'exceptait pas. Pourtant, cette fois, il perdit toute mesure et oublia toute prudence.

—Tais-toi, vil publicain, s'écria-t-il, en agitant sa bouteille comme une massue. Si ces coquins osent m'approcher, je leur casse la tête, pour leur apprendre à respecter mon habit, qui témoigne assez de mon sacré caractère.

A la lueur des flambeaux, luisant de sueur, rubicond, les yeux hors de la tête, l'habit ouvert et son gros ventre à demi hors de sa culotte, mon bon maître semblait un compagnon dont on ne vient pas à bout facilement. Les coquins hésitaient.

—Tirez, leur criait M. de la Guéritaude, tirez, tirez ce sac à vin! Voyez-vous pas qu'il n'y a qu'à le pousser au ruisseau, où il restera jusqu'à ce que les balayeurs le viennent jeter dans le tombereau aux ordures? Je le tirerais moi-même, sans la crainte de souiller mes habits.

Mon bon maître ressentit vivement ces injures.

—Odieux traitant, dit-il d'une voix digne de retentir dans les églises, infâme partisan, barbare maltotier, tu prétends que cette maison est tienne? Pour qu'on te croie, pour qu'on sache qu'elle est à toi, inscris donc sur la porte ce mot de l'Évangile: Aceldama, qui veut dire: Prix du sang. Alors, nous inclinant, nous laisserons entrer le maître en son logis. Larron, bandit, homicide, écris avec le charbon que je te jetterai au nez, écris de ta sale main, sur ce seuil, ton titre de propriété, écris: Prix du sang de la veuve et de l'orphelin, prix du sang du juste, Aceldama. Sinon, reste dehors et laisse-nous céans, homme de quantité.

M. de la Guéritaude qui n'avait, de sa vie, entendu rien de semblable, pensa qu'il avait affaire à un fou, comme on pouvait le croire, et, plutôt pour se défendre que pour attaquer, il leva sa grande canne. Mon bon maître, hors de lui, lança sa bouteille à la tête de M. le traitant, qui tomba de son long sur le pavé en criant: "Il m'a tué!" Et, comme il nageait dans le vin de la bouteille, il y avait apparence qu'il fût assassiné. Ses deux laquais se voulurent jeter sur le meurtrier, et l'un d'eux, qui était robuste, croyait déjà le saisir, quand M. l'abbé Coignard lui donna de la tête un si grand coup dans l'estomac que le drôle alla rouler dans le ruisseau tout contre le financier.

Il se releva pour son malheur et, s'armant d'une torche encore ardente, se jeta dans l'allée d'où lui venait son mal. Mon bon maître n'y était plus: il avait enfilé la venelle. M. d'Anquetil y était encore avec Catherine, et ce fut lui qui reçut la torche sur le front. Cette offense lui parut insupportable; il tira son épée et l'enfonça dans le ventre du malencontreux coquin, qui apprit ainsi, à ses dépens, qu'il ne faut pas s'en prendre à un gentilhomme. Cependant mon bon maître n'avait point fait vingt pas dans la rue, quand le second laquais, grand diable aux jambes de faucheux, se mit à courir après lui en criant à la garde et en hurlant: "Arrêtez-le!" Il le gagna de vitesse et nous vîmes qu'à l'angle de la rue Saint-Guillaume, il étendait déjà le bras pour le saisir par le collet. Mais mon bon maître, qui savait plus d'un tour, vira brusquement et, passant à côté de son homme, l'envoya, d'un croc-en-jambe, contre une borne où il se fendit la tête. Cela se fit tandis que nous accourions, M. d'Anquetil et moi, au secours de M. l'abbé Coignard, qu'il convenait de ne point abandonner en ce danger pressant.

—L'abbé, dit M. d'Anquetil, donnez-moi la main: vous êtes un brave homme.

—Je crois, en effet, dit mon bon maître, que j'ai été quelque peu homicide. Mais je ne suis pas assez dénaturé pour en tirer gloire. Il me suffit qu'on ne m'en fasse pas un trop véhément reproche. Ces violences ne sont point dans mes usages, et, tel que vous me voyez, monsieur, j'étais mieux fait pour enseigner les belles-lettres dans la chaire d'un collège, que pour me battre avec des laquais, au coin d'une borne.

—Oh! reprit M. d'Anquetil, ce n'est pas le pire de votre affaire. Mais je crois que vous avez assommé un fermier général.

—Est-il bien vrai? demanda l'abbé.

—Aussi vrai que j'ai poussé mon épée dans quelque tripe de cette canaille.

—En ces conjonctures, dit l'abbé, il conviendrait premièrement de demander pardon à Dieu, envers qui seul nous sommes comptables du sang répandu, secondement de hâter le pas jusqu'à la prochaine fontaine où nous nous laverons. Car il me semble que je saigne du nez.

—Vous avez raison, l'abbé, dit M. d'Anquetil, car le drôle qui maintenant crève entr'ouvert dans le ruisseau m'a fendu le front. Quelle impertinence!

—Pardonnez-lui, dit l'abbé, pour qu'il vous soit pardonné.

A l'endroit où la rue du Bac se perd dans les champs, nous trouvâmes à propos, le long d'un mur d'hôpital, un petit Triton de bronze qui lançait un jet d'eau dans une cuve de pierre. Nous nous y arrêtâmes pour nous y laver et pour boire. Car nous avions la gorge sèche.

—Qu'avons-nous fait, dit mon maître, et comment suis-je sorti de mon naturel, qui est pacifique? Il est bien vrai qu'il ne faut pas juger les hommes sur leurs actes, qui dépendent des circonstances, mais plutôt, à l'exemple de Dieu, notre père, sur leurs pensées secrètes et profondes intentions.

—Et Catherine, demandai-je, qu'est-elle devenue dans cette horrible aventure?

—Je l'ai laissée, me répondit M. d'Anquetil, soufflant dans la bouche de son financier pour le ranimer. Mais elle aura beau souffler, je connais la Guéritaude. Il est sans pitié. Il l'enverra à l'hôpital et peut-être à l'Amérique. J'en suis fâché pour elle. C'était une jolie fille. Je ne l'aimais pas; mais elle était folle de moi. Et, chose extraordinaire, me voilà sans maîtresse.

—Ne vous en inquiétez pas, dit mon bon maître. Vous en trouverez une autre qui ne sera point différente de celle-là, ou du moins ne le sera pas essentiellement. Et il me semble bien que ce que vous cherchez dans une femme est commun à toutes.

—Il est clair, dit M. d'Anquetil, que nous sommes en danger, moi d'être mis à la Bastille, et vous, l'abbé, d'être pendu avec Tournebroche, votre élève, qui pourtant n'a tué personne.

—Il n'est que trop vrai, répondit mon bon maître. Il faut songer à notre sûreté. Peut-être sera-t-il nécessaire de quitter Paris où l'on ne manquera pas de nous rechercher, et même de fuir en Hollande. Hélas! je prévois que j'y écrirai des libelles pour les filles de théâtre, de cette même main qui illustrait de notes très amples les traités alchimiques de Zozime le Panopolitain.

—Écoutez-moi, l'abbé, dit M. d'Anquetil, j'ai un ami qui nous cachera dans sa terre tout le temps qu'il faudra. Il habite, à quatre lieues de Lyon, une campagne horrible et sauvage, où l'on ne voit que des peupliers, de l'herbe et des bois. C'est là qu'il faut aller. Nous y attendrons que l'orage passe. Nous chasserons. Mais il faut trouver au plus vite une chaise de poste, ou, pour mieux dire, une berline.

—Pour cela, monsieur, dit l'abbé, j'ai votre affaire. L'hôtel du Cheval-Rouge, au rond-point des Bergères, vous fournira de bons chevaux et toutes sortes de voitures. J'en ai connu l'hôte au temps où j'étais secrétaire de madame de Saint-Ernest. Il était enclin à obliger les gens de qualité; je crois bien qu'il est mort, mais il doit avoir un fils tout semblable à lui. Avez-vous de l'argent?

—J'en ai sur moi une assez grosse somme, dit M. d'Anquetil. C'est ce dont je me réjouis; car je ne puis songer à rentrer chez moi, où les exempts ne manqueront pas de me chercher pour me conduire au Châtelet. J'ai oublié mes gens dans la maison de Catherine, et Dieu sait ce qu'ils y sont devenus; mais je m'en soucie peu. Je les battais et ne les payais pas, et pourtant, je ne suis pas sûr de leur fidélité. A quoi se fier? Allons tout de suite au rond-point des Bergères.

—Monsieur, dit l'abbé, je vais vous faire une proposition, souhaitant qu'elle vous soit agréable. Nous logeons, Tournebroche et moi, à la Croix-des-Sablons, dans un alchimique et délabré château, où il vous sera facile de passer une douzaine d'heures sans être vu. Nous allons vous y conduire et nous y attendrons que notre voiture soit prête. Il y a cela de bon que les Sablons sont peu distants du rond-point des Bergères.

M. d'Anquetil ne trouva rien à contredire à ces arrangements et nous résolûmes, devant le petit Triton, qui soufflait de l'eau dans ses grosses joues, d'aller d'abord à la Croix-des-Sablons et de prendre ensuite, à l'hôtel du Cheval-Rouge, une berline pour nous conduire à Lyon.

—Je vous confierai, messieurs, dit mon bon maître, que des trois bouteilles que je pris soin d'emporter, l'une se brisa malheureusement sur la tête de M. de la Guéritaude, l'autre se cassa dans ma poche pendant ma fuite. Elles sont toutes deux regrettables. La troisième fut préservée contre toute espérance; la voici!

Et la tirant de dessous son habit, il la posa sur la marge de la fontaine.

—Voilà qui va bien, dit M. d'Anquetil. Vous avez du vin; j'ai des dés et des cartes dans ma poche. Nous pouvons jouer.

—Il est vrai, dit mon bon maître, que c'est un grand divertissement. Un jeu de cartes, monsieur, est un livre d'aventures de l'espèce qu'on nomme romans, et il a sur les autres livres de ce genre cet avantage singulier qu'on le fait en même temps qu'on le lit, et qu'il n'est pas besoin d'avoir de l'esprit pour le faire ni de savoir ses lettres pour le lire. C'est un ouvrage merveilleux encore en ce qu'il offre un sens régulier et nouveau chaque fois qu'on en a brouillé les pages. Il est d'un tel artifice qu'on ne saurait assez l'admirer, car, de principes mathématiques, il tire mille et mille combinaisons curieuses et tant de rapports singuliers, qu'on a pu croire, faussement à la vérité, qu'on y découvrait les secrets des coeurs, le mystère des destinées et les arcanes de l'avenir. Ce que j'en dis s'applique surtout au tarot des Bohémiens, qui est le plus excellent des jeux, mais peut s'étendre au jeu de piquet. Il faut rapporter l'invention des cartes aux anciens et, pour ma part, bien que, pour tout dire, je ne connaisse aucun texte qui m'y autorise positivement, je les crois d'origine chaldéenne. Mais, sous sa forme présente, le jeu de piquet ne remonte pas au delà du roi Charles septième, s'il est vrai, comme il est dit dans une savante dissertation, qu'il me souvient d'avoir lue à Séez, que la dame de coeur représente de façon emblématique la belle Agnès Sorel et que la dame de pique n'est autre, sous le nom de Pallas, que celle Jeanne Dulys, aussi nommée Jeanne Darc, qui rétablit par sa vaillance les affaires de la monarchie, et puis fut bouillie à Rouen par les Anglais, dans une chaudière qu'on montre pour deux liards et que j'ai vue en passant par cette ville. Certains historiens prétendent toutefois que cette pucelle fut brûlée vive sur un beau bûcher. On lit, dans Nicole Gilles et dans Pasquier, que sainte Catherine et sainte Marguerite lui apparurent. Ce n'est pas Dieu, assurément, qui les lui envoya; car il n'est point une personne un peu docte et d'une piété solide qui ne sache que cette Marguerite et cette Catherine furent inventées par ces moines byzantins dont les imaginations abondantes et barbares ont tout barbouillé le martyrologe. Il y a une ridicule impiété à prétendre que Dieu fit paraître à cette Jeanne Dulys des saintes qui n'ont jamais existé. Pourtant, de vieux chroniqueurs n'ont point craint de le donner à entendre. Que n'ont-ils dit que Dieu envoya encore à cette pucelle Yseult la blonde, Mélusine, Berthe au Grand-pied et toutes les héroïnes des romans de chevalerie, dont l'existence n'est pas plus fabuleuse que celle de la vierge Catherine et de la vierge Marguerite? M. de Valois, au siècle dernier, s'élevait avec raison contre ces fables grossières qui sont aussi opposées à la religion que l'erreur est contraire à la vérité. Il serait à souhaiter qu'un religieux instruit dans l'histoire fît la distinction des saints véritables, qu'il convient de vénérer, et des saints tels que Marguerite, Luce ou Lucie, Eustache, qui sont imaginaires, et même saint Georges, sur qui j'ai des doutes.

"Si je puis un jour me retirer dans quelque belle abbaye, ornée d'une riche bibliothèque, je consacrerai à cette tâche les restes d'une vie à demi épuisée dans d'effroyables tempêtes et de fréquents naufrages. J'aspire au port et j'ai le désir et le goût du chaste repos qui convient à mon âge et à mon état.

Pendant que M. l'abbé Coignard tenait ces propos mémorables, M. d'Anquetil, sans l'entendre, assis sur le bord de la vasque, battait les cartes, et jurait comme un diable qu'on n'y voyait goutte pour faire une partie de piquet.

—Vous avez raison, monsieur, dit mon bon maître; on n'y voit pas bien clair, et j'en éprouve quelque déplaisir, moins par la considération des cartes, dont je me passe facilement, que pour l'envie que j'ai de lire quelques pages des Consolations de Boèce, dont je porte toujours un exemplaire de petit format dans la poche de mon habit, afin de l'avoir sans cesse sous la main, pour l'ouvrir au moment où je tombe dans l'infortune, comme il m'arrive aujourd'hui. Car c'est une disgrâce cruelle, monsieur, pour un homme de mon état, que d'être homicide et menacé d'être mis dans les prisons ecclésiastiques. Je sens qu'une seule page de ce livre admirable affermirait mon coeur qui s'abîme à la seule idée de l'official.

En prononçant ces mots, il se laissa choir sur l'autre bord de la vasque et si profondément, qu'il trempait dans l'eau par tout le beau milieu de son corps. Mais il n'en prenait aucun souci et ne semblait point même s'en apercevoir; tirant de sa poche son Boèce, qui y était réellement, et chaussant ses lunettes, dont il ne restait plus qu'un verre, lequel était fendu en trois endroits, il se mit à chercher dans le petit livre la page la mieux appropriée à sa situation. Il l'eût trouvée sans doute, et il y eût puisé des forces nouvelles, si le mauvais état de ses besicles, les larmes qui lui montaient aux yeux et la faible clarté qui tombait du ciel lui eussent permis de la chercher. Mais il dut bientôt confesser qu'il n'y voyait goutte, et il s'en prit à la lune qui lui montrait sa corne aiguë au bord d'un nuage. Il l'interpella vivement et l'accabla d'invectives:

—Astre obscène, polisson et libidineux, lui dit-il, tu n'es jamais las d'éclairer les turpitudes des hommes, et tu envies un rayon de ta lumière à qui cherche des maximes vertueuses!

—Aussi bien, l'abbé, dit M. d'Anquetil, puisque cette catin de lune nous donne assez de clarté pour nous conduire par les rues, et non pas pour faire un piquet, allons tout de suite à ce château que vous m'avez dit et où il faut que j'entre sans être vu.

Le conseil était bon et, après avoir bu à même le goulot tout le vin de la bouteille, nous prîmes tous trois le chemin de la Croix-des-Sablons. Je marchais en avant avec M. d'Anquetil. Mon bon maître, ralenti par toute l'eau que sa culotte avait bue, nous suivait pleurant, gémissant et dégouttant.

Le petit jour piquait déjà nos yeux fatigués, quand nous arrivâmes à la porte verte du parc des Sablons. Il ne nous fut point nécessaire de soulever le heurtoir. Depuis quelque temps, le maître du logis nous avait remis les clefs de son domaine. Il fut convenu que mon bon maître s'avancerait prudemment avec d'Anquetil dans l'ombre de l'allée et que je resterais un peu en arrière pour observer, s'il en était besoin, le fidèle Criton et les galopins de cuisine, qui pouvaient voir l'intrus. Cet arrangement, qui n'avait rien que de raisonnable, me devait coûter de longs ennuis. Car, au moment où les deux compagnons avaient déjà monté l'escalier et gagné, sans être vus, ma propre chambre, dans laquelle nous avions décidé de cacher M. d'Anquetil jusqu'au moment de fuir en poste, je gravissais à peine le second étage, où je rencontrai précisément M. d'Astarac en robe de damas rouge et tenant à la main un flambeau d'argent. Il me mit, à son habitude, la main sur l'épaule.

—Eh bien! mon fils, me dit-il, n'êtes-vous pas bien heureux d'avoir rompu tout commerce avec les femmes et, de la sorte, échappé à tous les dangers des mauvaises compagnies? Vous n'avez pas à craindre, parmi les filles augustes de l'air, ces querelles, ces rixes, ces scènes injurieuses et violentes, qui éclatent communément chez les créatures de mauvaise vie. Dans votre solitude, que charment les fées, vous goûtez une paix délicieuse.

Je crus d'abord qu'il se moquait. Mais je reconnus bientôt, à son air, qu'il n'y songeait point.

—Je vous rencontre à propos, mon fils, ajouta-t-il, et je vous serai reconnaissant d'entrer un moment avec moi dans mon atelier.

Je l'y suivis. Il ouvrit avec une clef longue pour le moins d'une aune la porte de cette maudite chambre d'où j'avais vu, naguère, sortir des lueurs infernales. Et quand nous fûmes entrés l'un et l'autre dans le laboratoire, il me pria de nourrir le feu qui languissait. Je jetai quelques morceaux de bois dans le fourneau, où cuisait je ne sais quoi, qui répandait une odeur suffocante. Pendant que, remuant coupelles et matras, il faisait sa noire cuisine, je demeurais sur un banc où je m'étais laissé choir, et je fermais malgré moi les yeux. Il me força à les rouvrir pour admirer un vaisseau de terre verte, coiffé d'un chapiteau de verre, qu'il tenait à la main.

—Mon fils, me dit-il, il faut que vous sachiez que cet appareil sublimatoire a nom aludel. Il renferme une liqueur, qu'il convient de regarder avec attention, car je vous révèle que cette liqueur n'est autre que le mercure des philosophes. Ne croyez pas qu'elle doive garder toujours cette teinte sombre. Avant qu'il soit peu de temps, elle deviendra blanche et, dans cet état, elle changera les métaux en argent. Puis, par mon art et industrie, elle tournera au rouge et acquerra la vertu de transmuer l'argent en or. Il serait sans doute avantageux pour vous qu'enfermé dans cet atelier, vous n'en bougiez point avant que ces sublimes opérations ne soient de point en point accomplies, ce qui ne peut tarder plus de deux ou trois mois. Mais ce serait peut-être imposer une trop pénible contrainte à votre jeunesse. Contentez-vous, pour cette fois, d'observer les préludes de l'oeuvre, en mettant, s'il vous plaît, force bois dans le fourneau.

Ayant ainsi parlé, il s'abîma de nouveau dans ses fioles et dans ses cornues. Cependant je songeais à la triste position où m'avaient mis ma mauvaise fortune et mon imprudence.

—Hélas! me disais-je en jetant des bûches au four, à ce moment même, les sergents nous recherchent, mon bon maître et moi; il nous faudra peut-être aller en prison et sûrement quitter ce château, où j'avais, à défaut d'argent, la table et un état honorable. Je n'oserai jamais plus reparaître devant M. d'Astarac, qui croit que j'ai passé la nuit dans les silencieuses voluptés de la magie, comme il eût mieux valu que je fisse. Hélas! je ne reverrai plus la nièce de Mosaïde, mademoiselle Jahel, qui me réveillait si agréablement la nuit dans ma chambre. Et, sans doute, elle m'oubliera. Elle en aimera, peut-être, un autre à qui elle fera les mêmes caresses qu'à moi. La seule idée de cette infidélité m'est intolérable. Mais, du train dont va le monde, je vois qu'il faut s'attendre à tout.

—Mon fils, me dit M. d'Astarac, vous ne donnez point assez de nourriture à l'athanor. Je vois que vous n'êtes pas encore suffisamment pénétré de l'excellence du feu, dont la vertu est capable de mûrir ce mercure et d'en faire le fruit merveilleux qu'il me sera bientôt donné de cueillir. Encore du bois! Le feu, mon fils, est l'élément supérieur; je vous l'ai assez dit, et je vais vous en faire paraître un exemple. Par un jour très froid de l'hiver dernier, étant allé visiter Mosaïde en son pavillon, je le trouvai assis, les pieds sur une chaufferette, et j'observai que les parcelles subtiles du feu qui s'échappaient du réchaud étaient assez puissantes pour gonfler et soulever la houppelande de ce sage; d'où je conclus que, si ce feu avait été plus ardent, Mosaïde se serait élevé sans faute dans les airs comme il est digne, en effet, d'y monter, et que, s'il était possible d'enfermer dans quelque vaisseau une assez grande quantité de ces parcelles de feu, nous pourrions, par ce moyen, naviguer sur les nuées aussi facilement que nous le faisons sur la mer, et visiter les Salamandres dans leurs demeures éthérées. C'est à quoi je songerai plus tard à loisir. Et je ne désespère point de fabriquer un de ces vaisseaux de feu. Mais revenons à l'oeuvre et mettez du bois dans le fourneau.

Il me tint quelque temps encore dans cette chambre embrasée, d'où je songeais à m'échapper au plus vite pour tâcher de rejoindre Jahel, à qui j'avais hâte d'apprendre mes malheurs. Enfin, il sortit de l'atelier et je pensai être libre. Mais il trompa encore cette espérance.

—Le temps, me dit-il, est ce matin assez doux, encore qu'un peu couvert. Ne vous plairait-il point de faire avec moi une promenade dans le parc, avant de reprendre cette version de Zozime le Panopolitain, qui vous fera grand honneur, à vous et à votre maître, si vous l'achevez tous deux comme vous l'avez commencée?

Je le suivis à regret dans le parc où il me parla en ces termes:

—Je ne suis pas fâché, mon fils, de me trouver seul avec vous, pour vous prémunir, tandis qu'il en est temps encore, contre un grand danger qui pourrait vous menacer un jour; et je me reproche même de n'avoir pas songé à vous en avertir plus tôt, car ce que j'ai à vous communiquer est d'une extrême conséquence.

En parlant de la sorte, il me conduisit dans la grande allée qui descend aux marais de la Seine et d'où l'on voit Rueil et le Mont-Valérien avec son calvaire. C'était son chemin coutumier. Aussi bien cette allée était-elle praticable, malgré quelques troncs d'arbres couchés en travers.

—Il importe, poursuivit-il, de vous faire entendre à quoi vous vous exposeriez en trahissant votre Salamandre. Je ne vous interroge point sur votre commerce avec cette personne surhumaine que j'ai été assez heureux pour vous faire connaître. Vous éprouvez vous-même, autant qu'il m'a paru, une certaine répugnance à en disserter. Et, peut-être, êtes-vous louable en cela. Si les Salamandres n'ont point sur la discrétion de leurs amants les mêmes idées que les femmes de la cour et de la ville, il n'en est pas moins vrai que le propre des belles amours est d'être ineffables et que c'est profaner un grand sentiment que de le répandre au dehors.

"Mais votre Salamandre (dont il me serait facile de savoir le nom, si j'en avais l'indiscrète curiosité) ne vous a peut-être point renseigné sur une de ses passions les plus vives, qui est la jalousie. Ce caractère est commun à toutes ses pareilles. Sachez-le bien, mon fils: les Salamandres ne se laissent pas trahir impunément. Elles tirent du parjure une vengeance terrible. Le divin Paracelse en rapporte un exemple qui suffira sans doute à vous inspirer une crainte salutaire. C'est pourquoi je veux vous le faire connaître.

"Il y avait dans la ville allemande de Staufen un philosophe spagyrique qui avait, comme vous, commerce avec une Salamandre. Il fut assez dépravé pour la tromper ignominieusement avec une femme, jolie à la vérité, mais non plus belle qu'une femme peut l'être. Un soir, comme il soupait avec sa nouvelle maîtresse et quelques amis, les convives virent briller au-dessus de leur tête une cuisse d'une forme merveilleuse. La Salamandre la montrait pour qu'on sentît bien qu'elle ne méritait pas le tort que lui faisait son amant. Après quoi la céleste indignée frappa l'infidèle d'apoplexie. Le vulgaire, qui est fait pour être abusé, crut cette mort naturelle; mais les initiés surent de quelle main le coup était parti. Je vous devais, mon fils, cet avis et cet exemple.

Ils m'étaient moins utiles que M. d'Astarac ne le pensait. En les entendant, je nourrissais d'autres sujets d'alarmes. Sans doute, mon visage trahissait mon inquiétude, car le grand cabbaliste, ayant tourné sa vue sur moi, me demanda si je ne craignais point qu'un engagement, gardé sous des peines si sévères, ne fût importun à ma jeunesse.

—Je puis vous rassurer à cet égard, ajouta-t-il. La jalousie des Salamandres n'est excitée que si on les met en rivalité avec des femmes, et c'est, à vrai dire, du ressentiment, de l'indignation, du dégoût, plus que de la jalousie véritable. Les Salamandres ont l'âme trop noble et l'intelligence trop subtile pour être envieuses l'une de l'autre et céder à un sentiment qui tient de la barbarie où l'humanité est encore à demi plongée. Au contraire, elles se font une joie de partager avec leurs compagnes les délices qu'elles goûtent au côté d'un sage, et se plaisent à amener à leur amant leurs soeurs les plus belles. Vous éprouverez bientôt qu'effectivement elles poussent la politesse au point que je dis, et il ne se passera pas un an, ni même six mois avant que votre chambre soit le rendez-vous de cinq ou six filles du jour, qui délieront devant vous à l'envi leurs ceintures étincelantes. Ne craignez pas, mon fils, de répondre à leurs caresses. Votre amie n'en prendra point d'ombrage. Et comment s'en offenserait-elle, puisqu'elle est sage? A votre tour, ne vous irritez pas mal à propos si votre Salamandre vous quitte un moment pour visiter un autre philosophe. Considérez que cette fière jalousie, que les hommes apportent dans l'union des sexes, est un sentiment sauvage, fondé sur l'illusion la plus ridicule. Il repose sur l'idée qu'on a une femme à soi quand elle s'est donnée, ce qui est un pur jeu de mots.

En me tenant ce discours, M. d'Astarac s'était engagé dans le sentier des Mandragores où déjà nous apercevions entre les feuilles le pavillon de Mosaïde, quand une voix épouvantable nous déchira les oreilles et me fit battre le coeur. Elle roulait des sons rauques accompagnés de grincements aigus et l'on s'apercevait en approchant, que ces sons étaient modulés et que chaque phrase se terminait par une sorte de mélopée très faible, qu'on ne pouvait ouïr sans frissonner.

Après avoir fait quelques pas, nous pûmes, en tendant l'oreille, saisir le sens de ces paroles étranges. La voix disait:

—Entends la malédiction dont Élisée maudit les enfants insolents et joyeux. Écoute l'anathème dont Barack frappa Méros.

"Je te condamne au nom d'Archithariel, qui est aussi nommé le seigneur des batailles, et qui tient l'épée lumineuse. Je te voue à ta perte, au nom de Sardaliphon, qui présente à son maître les fleurs agréables et les guirlandes méritoires, offertes par les enfants d'Israël.

"Sois maudit, chien! et sois anathème, pourceau!

En regardant d'où venait la voix, nous vîmes Mosaïde au seuil de sa maison, debout, les bras levés, les mains en forme de griffes avec des ongles crochus que la lumière du soleil faisait paraître tout enflammés. Coiffé de sa tiare sordide, enveloppé de sa robe éclatante qui laissait voir en s'ouvrant de maigres cuisses arquées dans une culotte en lambeaux, il semblait quelque mage mendiant, éternel et très vieux. Ses yeux luisaient. Il disait:

—Sois maudit, au nom des Globes; sois maudit, au nom des Roues; sois maudit, au nom des Bêtes mystérieuses qu'Ezéchiel a vues.

Et il étendit devant lui ses longs bras armés de griffes en répétant:

—Au nom des Globes, au nom des Roues, au nom des Bêtes mystérieuses, descends parmi ceux qui ne sont plus.

Nous fîmes quelque pas dans la futaie pour voir l'objet sur lequel Mosaïde étendait ses bras et sa colère, et ma surprise fut grande de découvrir M. Jérôme Coignard, accroché par un pan de son habit à un buisson d'épine. Le désordre de la nuit paraissait sur toute sa personne; son collet et ses chausses déchirés, ses bas souillés de boue, sa chemise ouverte, rappelaient pitoyablement nos communes mésaventures, et, qui pis est, l'enflure de son nez gâtait cet air noble et riant qui jamais ne quittait son visage.

Je courus à lui et le tirai si heureusement des épines, qu'il n'y laissa qu'un morceau de sa culotte. Et Mosaïde, n'ayant plus rien à maudire, rentra dans sa maison. Comme il n'était chaussé que de savates, je remarquai alors qu'il avait la jambe plantée au milieu du pied en sorte que le talon était presque aussi saillant par derrière que le cou-de-pied par devant. Cette disposition rendait très disgracieuse sa démarche, qui eût été noble sans cela.

—Jacques Tournebroche, mon fils, me dit mon bon maître en soupirant, il faut que ce juif soit Isaac Laquedem en personne, pour blasphémer ainsi dans toutes les langues. Il m'a voué à une mort prochaine et violente avec une grande abondance d'images et il m'a appelé cochon dans quatorze idiomes distincts, si j'ai bien compté. Je le croirais l'Antéchrist, s'il ne lui manquait plusieurs des signes auxquels cet ennemi de Dieu se doit reconnaître. Dans tous les cas, c'est un vilain juif, et jamais la roue ne s'appliqua en signe d'infamie sur l'habit d'un si enragé mécréant. Pour sa part, il mérite non point seulement la roue qu'on attachait jadis à la casaque des juifs, mais celle où l'on attache les scélérats.

Et mon bon maître, fort irrité à son tour, montrait le poing à Mosaïde disparu et l'accusait de crucifier les enfants et de dévorer la chair des nouveau-nés.

M. d'Astarac s'approcha de lui et lui toucha la poitrine avec le rubis qu'il portait au doigt.

—Il est utile, dit ce grand cabbaliste, de connaître les propriétés des pierres. Le rubis apaise les ressentiments et vous verrez bientôt M. l'abbé Coignard rentrer dans sa douceur naturelle.

Mon bon maître souriait déjà, moins par la vertu de la pierre, que par l'effet d'une philosophie qui élevait cet homme admirable au-dessus des passions humaines. Car, je dois le dire au moment même où mon récit s'obscurcit et s'attriste, M. Jérôme Coignard m'a donné des exemples de sagesse dans les circonstances où il est le plus rare d'en rencontrer.

Nous lui demandâmes le sujet de cette querelle. Mais je compris au vague de ses réponses embarrassées qu'il n'avait pas envie de satisfaire notre curiosité. Je soupçonnai tout d'abord que Jahel y était mêlée de quelque manière, sur cet indice que nous entendions le grincement de la voix de Mosaïde mêlé à celui des serrures et tous les éclats d'une dispute, dans le pavillon, entre l'oncle et la nièce. M'étant efforcé une fois encore de tirer de mon bon maître quelque éclaircissement:

—La haine des chrétiens, nous dit-il, est enracinée au coeur des juifs, et ce Mosaïde en est un exécrable exemple. J'ai cru discerner dans ces glapissements horribles quelques parties des imprécations que la synagogue vomit au siècle dernier sur un petit juif de Hollande nommé Baruch ou Bénédict, et plus connu sous le nom de Spinoza, pour avoir formé une philosophie qui a été parfaitement réfutée, presque à sa naissance, par d'excellents théologiens. Mais ce vieux Mardochée y a ajouté, ce me semble, beaucoup d'imprécations plus horribles encore, et je confesse en avoir ressenti quelque trouble. Je méditais d'échapper par la fuite à ce torrent d'injures quand, pour mon malheur, je m'embarrassai dans ces épines et y fus si bien pris par divers endroits de mon vêtement et de ma peau, que je pensai y laisser l'un et l'autre et que j'y serais encore, en de cuisantes douleurs, si Tournebroche, mon élève, ne m'en avait tiré.

—Les épines ne sont rien, dit M. d'Astarac. Mais je crains, monsieur l'abbé, que vous n'ayez marché sur la mandragore.

—Pour cela, dit l'abbé, c'est bien le moindre de mes soucis.

—Vous avez tort, reprit M. d'Astarac avec vivacité. Il suffit de poser le pied sur une mandragore pour être enveloppé dans un crime d'amour et y périr misérablement.

—Ah! monsieur, dit mon bon maître, voilà bien des périls, et je vois qu'il fallait vivre étroitement enfermé dans les murailles éloquentes de l'Astaracienne, qui est la reine des bibliothèques. Pour l'avoir quittée un moment, j'ai reçu à la tête les Bêtes d'Ézéchiel, sans compter le reste.

—Ne me donnerez-vous point des nouvelles de Zozime le Panopolitain? demanda M. d'Astarac.

—Il va, répondit mon bon maître, il va son train, encore qu'un peu languissant pour l'heure!

—Songez, monsieur l'abbé, dit le cabbaliste, que la possession des plus grands secrets est attachée à la connaissance de ces textes anciens.

—J'y songe, monsieur, avec sollicitude, dit l'abbé.

Et M. d'Astarac, sur cette assurance, nous laissant au pied du Faune qui jouait de la flûte sans souci de sa tête tombée dans l'herbe, s'élança sous les arbres à l'appel des Salamandres.

Mon bon maître me prit le bras de l'air de quelqu'un qui enfin peut parler librement:

—Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, je ne dois pas vous celer qu'une rencontre assez étrange eut lieu ce matin dans les combles du château, tandis que vous étiez retenu au premier étage par cet enragé souffleur. Car j'ai bien entendu qu'il vous pria d'assister un moment à sa cuisine, qui est moins bien odorante et chrétienne que celle de maître Léonard, votre père. Hélas! quand reverrai-je la rôtisserie de la reine Pédauque et la librairie de M. Blaizot, à l'Image Sainte-Catherine, où j'avais tant de plaisir à feuilleter les livres nouvellement arrivés d'Amsterdam et de La Haye!

—Hélas! m'écriai-je, les larmes aux yeux, quand les reverrai-je moi-même? Quand reverrai-je la rue Saint-Jacques, où je suis né, et mes chers parents, à qui la nouvelle de nos malheurs causera de cuisants chagrins? Mais daignez vous expliquer, mon bon maître, sur cette rencontre assez étrange, que vous dites qui eut lieu ce matin, et sur les événements de la présente journée.

M. Jérôme Coignard consentit à me donner tous les éclaircissements que je souhaitais. Il le fit en ces termes:

—Sachez donc, mon fils, que j'atteignis sans encombre le plus haut étage du château avec ce M. d'Anquetil, que j'aime assez, encore que rude et sans lettres. Il n'a dans l'esprit ni belles connaissances ni profondes curiosités. Mais la vivacité de la jeunesse brille agréablement en lui et l'ardeur de son sang se répand en amusantes saillies. Il connaît le monde comme il connaît les femmes, parce qu'il est dessus, et sans aucune philosophie. C'est une grande ingénuité à lui de se dire athée. Son impiété est sans malice, et vous verrez qu'elle disparaîtra d'elle-même quand tombera l'ardeur de ses sens. Dieu n'a dans cette âme d'autre ennemi que les chevaux, les cartes et les femmes. Dans l'esprit d'un vrai libertin, d'un M. Bayle, par exemple, la vérité rencontre des adversaires plus redoutables et plus malins. Mais, je vois, mon fils, que je vous fais un portrait ou caractère, et que c'est un simple récit que vous attendez de moi.

"Je vais vous satisfaire. Ayant donc atteint le plus haut étage du château avec M. d'Anquetil, je fis entrer ce jeune gentilhomme dans votre chambre et je le priai, selon la promesse que nous lui fîmes, vous et moi, devant la fontaine au Triton, d'user de cette chambre comme si elle était sienne. Il le fit volontiers, se déshabilla et, ne gardant que ses bottes, se mit dans votre lit, dont il ferma les rideaux pour n'être pas importuné par la pointe aigre du jour, et ne tarda pas à s'y endormir.

"Pour moi, mon fils, rentré dans ma chambre, bien qu'accablé de fatigue, je ne voulus goûter aucun repos avant d'avoir cherché dans le livre de Boèce un endroit approprié à mon état. Je n'en trouvai aucun qui s'y ajustât parfaitement. Et ce grand Boèce, en effet, n'eut pas lieu de méditer sur la disgrâce d'avoir cassé la tête d'un fermier général avec une bouteille de sa propre cave. Mais je recueillis çà et là, dans son admirable traité, des maximes qui ne laissaient pas de s'appliquer aux conjonctures présentes. En suite de quoi, enfonçant mon bonnet sur mes yeux et recommandant mon âme à Dieu, je m'endormis assez tranquillement. Après un temps qui me sembla bref, sans que j'eusse les moyens de le mesurer, car nos actions, mon fils, sont la seule mesure du temps, qui est, pour ainsi dire, suspendu pour nous dans le sommeil, je me sentis tiré par le bras et j'entendis une voix qui me criait aux oreilles: "Eh! l'abbé, eh! l'abbé, réveillez-vous donc!" Je crus que c'était l'exempt qui venait me prendre pour me conduire à l'official et je délibérai en moi-même s'il était expédient de lui casser la tête avec mon chandelier. Il est malheureusement trop vrai, mon fils, qu'une fois sorti du chemin de douceur et d'équité où le sage marche d'un pied ferme et prudent, l'on se voit contraint de soutenir la violence par la violence et la cruauté par la cruauté, en sorte que la conséquence d'une première faute est d'en produire de nouvelles. C'est ce qu'il faut avoir présent à l'esprit pour entendre la vie des empereurs romains, que M. Crevier a rapportée avec exactitude. Ces princes n'étaient pas nés plus mauvais que les autres hommes. Caïus, surnommé Caligula, ne manquait ni d'esprit naturel, ni de jugement, et il était capable d'amitié. Néron avait un goût inné pour la vertu, et son tempérament le portait vers tout ce qui est grand et sublime. Une première faute les jeta l'un et l'autre dans la voie scélérate qu'ils ont suivie jusqu'à leur fin misérable. C'est ce qui apparaît dans le livre de M. Crevier. J'ai connu cet habile homme alors qu'il enseignait les belles-lettres au collège de Beauvais, comme je les enseignerais aujourd'hui, si ma vie n'avait pas été traversée par mille obstacles et si la facilité naturelle de mon âme ne m'avait pas induit en diverses embûches où je tombai. M. Crevier, mon fils, était de moeurs pures; il professait une morale sévère, et je l'ouïs dire un jour qu'une femme qui a trahi la foi conjugale est capable des plus grands crimes, tels que le meurtre et l'incendie. Je vous rapporte cette maxime pour vous donner l'idée de la sainte austérité de ce prêtre. Mais je vois que je m'égare et j'ai hâte de reprendre mon récit au point où je l'ai laissé. Je croyais donc que l'exempt levait la main sur moi et je me voyais déjà dans les prisons de l'archevêque, quand je reconnus le visage et la voix de M. d'Anquetil. "L'abbé, me dit ce jeune gentilhomme, il vient de m'arriver, dans la chambre du Tournebroche, une aventure singulière. Une femme est entrée dans cette chambre pendant mon sommeil, s'est coulée dans mon lit et m'a réveillé sous une pluie de caresses, de noms tendres, de suaves murmures et d'ardents baisers. J'écartai les rideaux pour distinguer la figure de ma fortune. Je vis qu'elle était brune, l'oeil ardent, et la plus belle du monde. Mais tout aussitôt elle poussa un grand cri et s'enfuit, irritée, non pas toutefois si vite que je n'aie pu la rejoindre et la ressaisir dans le corridor où je la tins étroitement embrassée. Elle commença par se débattre et par me griffer le visage; quand je fus griffé suffisamment pour la satisfaction de son honneur, nous commençâmes à nous expliquer. Elle apprit avec plaisir que j'étais gentilhomme et non des plus pauvres. Je cessai bientôt de lui être odieux, et elle commençait de me vouloir du bien, quand un marmiton qui traversait le corridor la fit fuir sans retour.

"Autant que je puis croire, ajouta M. d'Anquetil, cette adorable fille venait pour un autre que pour moi; elle s'est trompée de porte, et sa surprise a causé son effroi. Mais je l'ai bien rassurée et, sans ce marmiton, je la gagnais tout à fait à mon amitié.—Je le confirmai dans cette supposition. Nous cherchâmes pour qui cette belle personne pouvait bien venir et nous tombâmes d'accord que c'était, comme je vous l'ai déjà dit, Tournebroche, pour ce vieux fou d'Astarac, qui l'accointe dans une chambre voisine de la vôtre et, peut-être, à votre insu, dans votre propre chambre. Ne le pensez-vous point?

—Rien n'est plus probable, répondis-je.

—Il n'en faut point douter, reprit mon bon maître. Ce sorcier se moque de nous avec ses Salamandres. Et la vérité est qu'il caresse cette jolie fille. C'est un imposteur.

Je priai mon bon maître de poursuivre son récit. Il le fit volontiers.

—J'abrège, mon fils, dit-il, le discours que me tint M. d'Anquetil. Il est d'un esprit vulgaire et bas de réciter amplement les petites circonstances. Nous devons, au contraire, nous efforcer de les renfermer en peu de mots, tendre à la concision et garder pour les instructions et exhortations morales l'abondance entraînante des paroles, qu'il convient alors de précipiter comme la neige qui descend des montagnes. Je vous aurai donc instruit suffisamment des propos de M. d'Anquetil quand je vous aurai dit qu'il m'assura trouver à cette jeune fille une beauté, un charme, un agrément extraordinaires. Il termina son discours en me demandant si je savais son nom et qui elle était. Au portrait que vous m'en faites, répondis-je, je la reconnais pour la nièce du rabbin Mosaïde, Jahel, de son nom, qu'il m'arriva d'embrasser une nuit dans ce même escalier, avec cette différence que c'était entre le deuxième étage et le premier. "J'espère, répliqua M. d'Anquetil, qu'il y a d'autres différences, car, pour ma part, je la serrai de près. Je suis fâché aussi de ce que vous me dites qu'elle est juive. Et, sans croire en Dieu, il y a en moi un certain sentiment qui la préférerait chrétienne. Mais connaît-on jamais sa naissance? Qui sait si ce n'est pas un enfant volé? Les juifs et les bohémiens en dérobent tous les jours. Et puis on ne se dit pas assez que la sainte Vierge était juive. Juive ou non, elle me plaît, je la veux et je l'aurai." Ainsi parla ce jeune insensé. Mais souffrez, mon fils, que je m'asseye sur ce banc moussu, car les travaux de cette nuit, mes combats, ma fuite, m'ont rompu les jambes.

Il s'assit et tira de sa poche sa tabatière vide, qu'il contempla tristement.

Je m'assis près de lui, dans un état où il y avait de l'agitation et de l'abattement. Ce récit me donnait un vif chagrin. Je maudissais le sort qui avait mis un brutal à ma place, dans le moment même où ma chère maîtresse venait m'y trouver avec tous les signes de la plus ardente tendresse, sans savoir que cependant je fourrais des bûches dans le poêle de l'alchimiste. L'inconstance trop probable de Jahel me déchirait le coeur, et j'eusse souhaité que du moins mon bon maître eût observé plus de discrétion devant mon rival. J'osai lui reprocher respectueusement d'avoir livré le nom de Jahel.

—Monsieur, lui dis-je, n'y avait-il pas quelque imprudence à fournir de tels indices à un seigneur si luxurieux et si violent?

Mon bon maître ne parut point m'entendre.

—Ma tabatière, dit-il, s'est malheureusement ouverte cette nuit, pendant la rixe, et le tabac qu'elle contenait ne forme plus, mêlé au vin dans ma poche, qu'une pâte dégoûtante. Je n'ose demander à Criton de m'en râper quelques feuilles, tant le visage de ce serviteur et juge paraît sévère et froid. Je souffre d'autant plus de ne pouvoir priser, que le nez me démange vivement à la suite du choc que j'y reçus cette nuit, et vous me voyez tout importuné par cet indiscret solliciteur à qui je n'ai rien à donner. Il faut supporter cette petite disgrâce d'une âme égale, en attendant que M. d'Anquetil me donne quelques grains de sa boîte. Et, pour revenir, mon fils, à ce jeune gentilhomme, il me dit expressément: "J'aime cette fille. Sachez, l'abbé, que je l'emmène en poste avec nous. Dussé-je rester ici huit jours, un mois, six mois et plus, je ne pars point sans elle." Je lui représentai les dangers que le moindre retard apportait. Mais il me répondit que ces dangers le touchaient d'autant moins qu'ils étaient grands pour nous et petits pour lui. "Vous, l'abbé, me dit-il, vous êtes dans le cas d'être pendu avec le Tournebroche; quant à moi, je risque seulement d'aller à la Bastille, où j'aurai des cartes et des filles, et d'où ma famille me tirera bientôt, car mon père intéressera à mon sort quelque duchesse ou quelque danseuse, et, bien que ma mère soit devenue dévote, elle saura se rappeler, en ma faveur, au souvenir de deux ou trois princes du sang. Aussi est-ce une chose assurée: je pars avec Jahel, ou je ne pars pas du tout. Vous êtes libre, l'abbé, de louer une chaise de poste avec le Tournebroche."

"Le cruel savait assez, mon fils, que nous n'en avions pas les moyens. J'essayai de le faire revenir sur sa détermination. Je fus pressant, onctueux et même parénétique. Ce fut en pure perte, et j'y dépensai vainement une éloquence qui, dans la chaire d'une bonne église paroissiale, m'eût valu de l'honneur et de l'argent. Hélas! il est dit, mon fils, qu'aucune de mes actions ne portera de fruits savoureux sur cette terre, et c'est pour moi que l'Ecclésiaste a écrit: Quid habet am plius homo de universo labore suo, quo laborat sub sole? Loin de le rendre plus raisonnable, mes discours fortifiaient ce jeune seigneur dans son obstination, et je ne vous celerai pas, mon fils, qu'il me marqua qu'il comptait absolument sur moi pour le succès de ses désirs, et qu'il me pressa d'aller trouver Jahel afin de la résoudre à un enlèvement par la promesse d'un trousseau en toile de Hollande, de vaisselle, de bijoux et d'une bonne rente.

—Oh! monsieur, m'écriai-je, ce monsieur d'Anquetil est d'une rare insolence. Que croyez-vous que Jahel réponde à ces propositions, quand elle les connaîtra?

—Mon fils, me répondit-il, elle les connaît à cette heure, et je crois qu'elle les agréera.

—Dans ce cas, repris-je vivement, il faut avertir Mosaïde.

—Mosaïde, répondit mon bon maître, n'est que trop averti. Vous avez entendu tantôt, proche le pavillon, les derniers éclats de sa colère.

—Quoi? monsieur, dis-je avec sensibilité, vous avez averti ce juif du déshonneur qui allait atteindre sa famille! C'est bien à vous! Souffrez que je vous embrasse. Mais alors, le courroux de Mosaïde, dont nous fûmes témoins, menaçait M. d'Anquetil, et non pas vous?

—Mon fils, reprit l'abbé avec un air de noblesse et d'honnêteté, une naturelle indulgence pour les faiblesses humaines, une obligeante douceur, l'imprudente bonté d'un coeur trop facile, portent souvent les hommes à des démarches inconsidérées et les exposent à la sévérité des vains jugements du monde. Je ne vous cacherai pas, Tournebroche, que, cédant aux instantes prières de ce jeune gentilhomme, je promis obligeamment d'aller trouver Jahel de sa part et de ne rien négliger pour la disposer à un enlèvement.

—Hélas! m'écriai-je, et vous accomplîtes, monsieur, cette fâcheuse promesse. Je ne puis vous dire à quel point cette action me blesse et m'afflige.

—Tournebroche, me répondit sévèrement mon bon maître, vous parlez comme un pharisien. Un docteur aussi aimable qu'austère a dit: "Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les actions d'autrui. En jugeant les autres, on travaille en vain; souvent on se trompe, et on pèche facilement, au lieu qu'en s'examinant et se jugeant soi-même, on s'occupe toujours avec fruit." Il est écrit: "Vous ne craindrez point le jugement des hommes", et l'apôtre saint Paul a dit: "Je ne me soucie point d'être jugé au tribunal des hommes." Et, si je confère ainsi les plus beaux textes de morale, c'est pour vous instruire, Tournebroche, et vous ramener à l'humble et douce modestie qui vous sied, et non point pour me faire innocent, quand la multitude de mes iniquités me pèse et m'accable. Il est difficile de ne point glisser dans le péché et convenable de ne point tomber dans le désespoir à chaque pas qu'on fait sur cette terre où tout participe en même temps de la malédiction originelle et de la rédemption opérée par le sang du fils de Dieu. Je ne veux point colorer mes fautes et je vous avoue que l'ambassade à laquelle je m'employai sur la prière de M. d'Anquetil procède de la chute d'Eve et qu'elle en est, pour ainsi dire, une des innombrables conséquences, au rebours du sentiment humble et douloureux que j'en conçois à présent, qui est puisé dans le désir et l'espoir de mon salut éternel. Car il faut vous représenter les hommes balancés entre la damnation et la rédemption, et vous dire que je me tiens précisément à cette heure au bon bout de l'escarpolette, après m'être trouvé ce matin au mauvais. Je vous confesse donc qu'ayant parcouru le chemin des Mandragores, d'où l'on découvre le pavillon de Mosaïde, je m'y tins caché derrière un buisson d'épines, attendant que Jahel parût à sa fenêtre. Elle s'y montra bientôt, mon fils. Je me découvris alors et lui fis signe de descendre. Elle vint me joindre derrière le buisson dans le moment où elle crut tromper la vigilance de son vieux gardien. Là, je l'instruisis à voix basse des aventures de la nuit, qu'elle ignorait encore; je lui fis part des desseins formés sur elle par l'impétueux gentilhomme, je lui représentai qu'il importait à son intérêt autant qu'à mon propre salut et au vôtre, Tournebroche, qu'elle assurât notre fuite par son départ. Je fis briller à ses yeux les promesses de M. d'Anquetil. "Si vous consentez à le suivre ce soir, lui dis-je, vous aurez une bonne rente sur l'Hôtel de Ville, un trousseau plus riche que celui d'une fille d'Opéra ou d'une abbesse de Panthémont et une belle vaisselle d'argent.—Il me prend pour une créature, dit-elle, et c'est un insolent.—Il vous aime, répondis-je. Voudriez-vous donc être vénérée?—Il me faut, reprit-elle, le pot à oille, et qu'il soit bien lourd. Vous a-t-il parlé du pot à oille? Allez, monsieur l'abbé, et dites-lui… —Que lui dirai-je?—Que je suis une honnête fille.—Et quoi encore?—Qu'il est bien audacieux!—Est-ce là tout? Jahel, songez à nous sauver!—Dites-lui encore que je ne consens à partir que moyennant un billet en bonne forme qu'il me signera ce soir au départ.—Il vous le signera. Tenez cela pour fait.—Non, l'abbé, rien n'est fait s'il ne s'engage à me donner des leçons de M. Couperin. Je veux apprendre la musique."

"Nous en étions à cet article de notre conférence, quand, par malheur, le vieillard Mosaïde nous surprit, et, sans entendre nos propos, il en devina l'esprit. Car il commença de m'appeler suborneur et de ma charger d'invectives. Jahel s'alla cacher dans sa chambre, et je demeurai seul exposé aux fureurs de ce déicide, dans l'état où vous me vîtes, et d'où vous me tirâtes, mon fils. A la vérité, l'affaire était, autant dire, conclue, l'enlèvement consenti, notre fuite assurée. Les Roues et les Bêtes d'Ezéchiel ne prévaudront pas contre le pot à oille. Je crains seulement que ce vieux Mardochée n'ait enfermé sa nièce à triple serrure.

—En effet, répondis-je sans pouvoir déguiser ma satisfaction, j'entendis un grand bruit de clefs et de verrous, dans le moment où je vous tirai du milieu des épines. Mais est-il bien vrai que Jahel ait si vite agréé des propositions qui n'étaient pas bien honnêtes et qu'il dût vous coûter de lui transmettre? J'en suis confondu. Dites-moi encore, mon bon maître, ne vous a-t-elle pas parlé de moi, n'a-t-elle pas prononcé mon nom dans un soupir, ou autrement?

—Non, mon fils, répondit M. l'abbé Coignard, elle ne l'a pas prononcé, du moins d'une façon perceptible. Je n'ai pas ouï non plus qu'elle ait murmuré celui de M. d'Astarac, son amant, qu'elle devait avoir plus présent que le vôtre. Mais ne soyez pas surpris qu'elle oublie son alchimiste. Il ne suffit pas de posséder une femme pour imprimer dans son âme une marque profonde et durable. Les âmes sont presque impénétrables les unes aux autres, et c'est ce qui vous montre le néant cruel de l'amour. Le sage doit se dire: Je ne suis rien dans ce rien qui est la créature. Espérer qu'on laissera un souvenir au coeur d'une femme, c'est vouloir fixer l'empreinte d'un anneau sur la face d'une eau courante. Aussi gardons-nous de vouloir nous établir dans ce qui passe, et attachons-nous à ce qui ne meurt pas.

—Enfin, répondis-je, cette Jahel est sous de bons verrous, et l'on peut se fier à la vigilance de son gardien.

—Mon fils, reprit mon bon maître, c'est ce soir qu'elle doit nous rejoindre au Cheval-Rouge. L'ombre est propice aux évasions, rapts, démarches furtives et actions clandestines. Il faut nous en reposer sur la ruse de cette fille. Quant à vous, ayez soin de vous trouver sur le rond-point des Bergères, entre chien et loup. Vous savez que M. d'Anquetil n'est pas patient et qu'il serait homme à partir sans vous.

Comme il me donnait cet avis, la cloche sonna le déjeuner.

—N'avez-vous point, me dit-il, une aiguille et du fil; mes vêtements sont déchirés en plusieurs endroits et je voudrais, avant de paraître à table, les rétablir, par plusieurs reprises, dans leur ancienne décence. Ma culotte surtout me donne de l'inquiétude. Elle est à ce point ruinée que, si je n'y porte un prompt secours, je sens que c'en est fait d'elle.

Je pris donc, à la table du cabbaliste, ma place accoutumée, avec cette idée affligeante, que je m'y asseyais pour la dernière fois. J'avais l'âme noire de la trahison de Jahel. Hélas! me disais-je, mon voeu le plus ardent était de fuir avec elle. Il n'y avait point d'apparence qu'il fût exaucé. Il l'est pourtant, et de la plus cruelle manière. Et j'admirais cette fois encore la sagesse de mon bien-aimé maître qui, un jour que je souhaitais trop vivement le bon succès de quelque affaire, me répondit par cette parole de la Bible: Et tribuit eis petitionem eorum. Mes chagrins et mes inquiétudes m'ôtaient tout appétit, et je ne touchais aux mets que du bout des lèvres. Cependant, mon bon maître avait gardé la grâce inaltérable de son âme. Il abondait en aimables discours, et l'on eût dit un de ces sages que le Télémaque nous montre conversant sous les ombrages des Champs-Elysées, plutôt qu'un homme poursuivi comme meurtrier et réduit à une vie errante et misérable. M. d'Astarac, s'imaginant que j'avais passé la nuit à la rôtisserie, me demanda avec obligeance des nouvelles de mes bons parents, et, comme il ne pouvait s'abstraire un moment de ses visions, il ajouta:

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