← Table of contents
La rôtisserie de la Reine Pédauque

Front matter (continued 2)

Reading edition

Tout le long d'un mois ou de six semaines, M. Coignard demeura appliqué, jours et nuits, comme il l'avait promis, à la lecture de Zozime le Panopolitain. Pendant les repas que nous prenions à la table de M. d'Astarac, l'entretien ne roulait que sur les opinions des gnostiques et sur les connaissances des anciens Égyptiens. N'étant qu'un écolier fort ignorant, je rendais peu de services à mon bon maître. Mais je m'appliquais à faire de mon mieux les recherches qu'il m'indiquait; j'y prenais quelque plaisir. Et il est vrai que nous vivions heureux et tranquilles. Vers la septième semaine, M. d'Astarac me donna congé d'aller voir mes parents à la rôtisserie. La boutique me parut étrangement rapetissée. Ma mère y était seule et triste. Elle fit un grand cri en me voyant équipé comme un prince.

—Mon Jacques, me dit-elle, je suis bien heureuse!

Et elle se mit à pleurer. Nous nous embrassâmes. Puis, s'étant essuyé les yeux avec un coin de son tablier de serpillière:

—Ton père, me dit-elle, est au Petit Bacchus. Il y va beaucoup depuis ton départ, en raison de ce que la maison lui est moins plaisante en ton absence. Il sera content de te revoir. Mais, dis-moi, mon Jacquot, es-tu satisfait de ta nouvelle condition? J'ai eu du regret de t'avoir laissé partir chez ce seigneur; même je me suis accusée en confession, à M. le troisième vicaire, d'avoir préféré le bien de ta chair à celui de ton âme et de n'avoir pas assez pensé à Dieu dans ton établissement. M. le troisième vicaire m'en a reprise avec bonté, et il m'a exhortée à suivre l'exemple des femmes fortes de l'Écriture, dont il m'a nommé plusieurs; mais ce sont là des noms que je vois bien que je ne retiendrai jamais. Il ne s'est pas expliqué tout au long, parce que c'était le samedi soir et que l'église était pleine de pénitentes.

Je rassurai ma bonne mère du mieux qu'il me fut possible, et lui représentai que M. d'Astarac me faisait travailler dans le grec, qui est la langue de l'Évangile. Cette idée lui fut agréable. Pourtant elle demeura soucieuse.

—Tu ne devinerais jamais, mon Jacquot, me dit-elle, qui m'a parlé de M. d'Astarac. C'est Cadette Saint-Avit, la servante de M. le curé de Saint-Benoît. Elle est de Gascogne, et native d'un lieu nommé Laroque-Timbaut, tout proche Sainte-Eulalie, dont M. d'Astarac est seigneur. Tu sais que Cadette Saint-Avit est ancienne, comme il convient à la servante d'un curé. Elle a connu dans sa jeunesse, au pays, les trois messieurs d'Astarac, dont l'un, qui commandait un navire, s'est noyé depuis dans la mer. C'était le plus jeune. Le cadet, étant colonel d'un régiment, s'en alla en guerre et y fut tué. L'aîné, Hercule d'Astarac, est seul survivant des trois. C'est donc celui à qui tu appartiens, pour ton bien, mon Jacques, du moins je l'espère. Il était, durant sa jeunesse, magnifique en ses habits, libéral dans ses moeurs, mais d'humeur sombre. Il se tint éloigné des emplois publics et ne se montra point jaloux d'entrer au service du Roi, comme avaient fait messieurs ses frères, qui y trouvèrent une fin honorable. Il avait coutume de dire qu'il n'y avait pas de gloire à porter une épée au côté, qu'il ne savait point de métier plus ignoble que le noble métier des armes et qu'un rebouteux de village était, à son avis, bien au-dessus d'un brigadier ou d'un maréchal de France. Tels étaient ses propos. J'avoue qu'ils ne me semblèrent ni mauvais ni malicieux, mais plutôt hardis et bizarres. Pourtant il faut bien qu'ils soient condamnables en quelque chose, puisque Cadette Saint-Avit disait que M. le curé les reprenait comme contraires à l'ordre établi par Dieu dans ce monde et opposés aux endroits de la Bible où Dieu est nommé d'un nom qui veut dire maréchal de camp. Et ce serait un grand péché. Ce M. Hercule avait tant d'éloignement pour la cour, qu'il refusa de faire le voyage de Versailles pour être présenté à Sa Majesté, selon les droits de sa naissance. Il disait: "Le roi ne vient point chez moi, je ne vais pas chez lui." Et il tombe sous le sens, mon Jacquot, que ce n'est pas là un discours naturel.

Ma bonne mère m'interrogea du regard avec inquiétude et poursuivit de la sorte:

—Ce qu'il me reste à t'apprendre, mon Jacquot, est moins croyable encore. Pourtant Cadette Saint-Avit m'en a parlé comme d'une chose certaine. Je te dirai donc que M. Hercule d'Astarac, demeuré sur ses terres, n'avait d'autres soins que de mettre dans des carafes la lumière du soleil. Cadette Saint-Avit ne sait pas comme il s'y prenait, mais ce dont elle est sûre, c'est qu'avec le temps, il se formait dans ces carafes, bien bouchées et chauffées au bain-marie, des femmes toutes petites, mais faites à ravir, et vêtues comme des princesses de théâtre… Tu ris, mon Jacquot; pourtant on ne peut pas plaisanter de ces choses, quand on en voit les conséquences. C'est un grand péché de fabriquer ainsi des créatures qui ne peuvent être baptisées et qui ne sauraient participer à la béatitude éternelle. Car tu n'imagines pas que M. d'Astarac ait porté ces marmousets au prêtre, dans leur bouteille, pour les tenir sur les fonts baptismaux. On n'aurait pas trouvé de marraine.

—Mais, chère maman, répondis-je, les poupées de M. d'Astarac n'avaient pas besoin de baptême, n'ayant pas eu de part au péché originel.

—C'est à quoi je n'avais pas songé, dit ma mère, et Cadette Saint-Avit elle-même ne m'en a rien dit, bien qu'elle soit la servante d'un curé. Malheureusement, elle quitta toute jeune la Gascogne pour venir en France, et elle n'eut plus de nouvelles de M. d'Astarac, de ses carafes et de ses marmousets. J'espère bien, mon Jacquot, qu'il a renoncé à ces oeuvres maudites, qu'on ne peut accomplir sans l'aide du démon.

Je demandai:

—Dites-moi, ma bonne mère, Cadette Saint-Avit, la servante de M. le curé, a-t-elle vu de ses yeux les dames dans les carafes?

—Non point, mon enfant. M. d'Astarac était bien trop secret pour montrer ces poupées. Mais elle en a ouï parler par un homme d'église, du nom de Fulgence, qui hantait le château et jurait avoir vu ces petites personnes sortir de leur prison de verre pour danser un menuet. Et elle n'avait en cela que plus de raison d'y croire. Car on peut douter de ce qu'on voit, mais non pas de la parole d'un honnête homme, surtout quand il est d'église. Il y a encore un malheur à ces pratiques, c'est qu'elles sont extrêmement coûteuses et l'on ne s'imagine point, m'a dit Cadette Saint-Avit, les dépenses que fit ce monsieur Hercule pour se procurer les bouteilles de diverses formes, les fourneaux et les grimoires dont il avait rempli son château. Mais il était devenu par la mort de ses frères le plus riche gentilhomme de sa province, et pendant qu'il dissipait son bien en folies, ses bonnes terres travaillaient pour lui. Cadette Saint-Avit estime que, malgré ses dépenses, il doit encore être fort riche aujourd'hui.

Sur ces mots, mon père entra dans la rôtisserie. Il m'embrassa tendrement et me confia que la maison avait perdu la moitié de son agrément par suite de mon départ et de celui de M. Jérôme Coignard, qui était honnête et jovial. Il me fit compliment de mes habits et me donna une leçon de maintien, assurant que le négoce l'avait accoutumé aux manières affables, par l'obligation continuelle où il était tenu de saluer les chalands comme des gentilshommes, alors même qu'ils appartenaient à la vile canaille. Il me donna pour précepte d'arrondir le coude et de tenir les pieds en dehors, et me conseilla, au surplus, d'aller voir Léandre, à la foire Saint-Germain, afin de m'ajuster exactement sur lui.

Nous dînâmes ensemble de bon appétit et nous nous séparâmes en versant des torrents de larmes. Je les aimais bien tous deux, et ce qui me faisait surtout pleurer, c'est que je sentais qu'en six semaines d'absence, ils m'étaient devenus à peu près étrangers. Et je crois que leur tristesse venait du même sentiment.

Quand je sortis de la rôtisserie, il faisait nuit noire. A l'angle de la rue des Écrivains, j'entendis une voix grasse et profonde qui chantait:

Si ton honneur elle est perdue, La bell', c'est qu' tu l'as bien voulu.

Et je ne tardai pas à voir, du côté d'où venait cette voix, frère Ange qui, son bissac ballant sur l'épaule, et tenant par la taille Catherine la dentellière, marchait dans l'ombre d'un pas chancelant et triomphal, faisant jaillir sous ses sandales l'eau du ruisseau en magnifiques gerbes de boue qui semblaient célébrer sa gloire crapuleuse, comme les bassins de Versailles font jouer leurs machines en l'honneur des rois. Je me rangeai contre une borne dans un coin de porte, pour qu'ils ne me vissent point. C'était prendre un soin inutile, car ils étaient assez occupés l'un de l'autre. La tête renversée sur l'épaule du moine, Catherine riait. Un rayon de lune tremblait sur ses lèvres humides et dans ses yeux comme dans l'eau des fontaines. Et je poursuivis mon chemin, l'âme irritée et le coeur serré, songeant à la taille ronde de cette belle fille, que pressait dans ses bras un sale capucin.

—Est-il possible, me dis-je, qu'une si jolie chose soit en de si laides mains? et si Catherine me dédaigne, faut-il encore qu'elle me rende ses mépris plus cruels par le goût qu'elle a de ce vilain frère Ange?

Cette préférence me semblait étonnante et j'en concevais autant de surprise que de dégoût. Mais je n'étais pas en vain l'élève de M. Jérôme Coignard. Ce maître incomparable avait formé mon esprit à la méditation. Je me représentai les Satyres qu'on voit dans les jardins ravissant des Nymphes, et fis réflexion que, si Catherine était faite comme une Nymphe, ces Satyres, tels qu'on nous les montre, étaient aussi affreux que ce capucin. J'en conclus que je ne devais pas m'étonner excessivement de ce que je venais de voir. Pourtant mon chagrin ne fut point dissipé par ma raison, sans doute parce qu'il n'y avait point sa source. Ces méditations me conduisirent, à travers les ombres de la nuit et les boues du dégel, jusqu'à la route de Saint-Germain, où je rencontrai M. l'abbé Jérôme Coignard qui, ayant soupé en ville, rentrait de nuit à la Croix-des-Sablons.

—Mon fils, me dit-il, je viens de m'entretenir de Zozime et des gnostiques à la table d'un ecclésiastique très docte, d'un autre Pereisc. Le vin était rude et la chère médiocre. Mais le nectar et l'ambroisie coulaient de tous les discours.

Mon bon maître me parla ensuite du Panopolitain avec une éloquence inconcevable. Hélas! je l'écoutai mal, songeant à cette goutte de clair de lune qui était tombée dans la nuit sur les lèvres de Catherine.

Enfin, il s'arrêta et je lui demandai sur quel fondement les Grecs avaient établi le goût des Nymphes pour les Satyres. Mon bon maître était prêt à répondre sur toutes les questions, tant son savoir avait d'étendue. Il me dit:

—Mon fils, ce goût est fondé sur une sympathie naturelle. Il est vif, bien que moins ardent que le goût des Satyres pour les Nymphes, auquel il correspond. Les poètes ont très bien observé cette distinction. A ce propos, je vous conterai une singulière aventure que j'ai lue dans un manuscrit qui faisait partie de la bibliothèque de M. l'évêque de Séez. C'était, (je le vois encore) un recueil in-folio, d'une bonne écriture du siècle dernier. Voici le fait singulier qui y est rapporté. Un gentilhomme normand et sa femme prirent part à un divertissement public, déguisés l'un en Satyre, l'autre en Nymphe. On sait, par Ovide, avec quelle ardeur les Satyres poursuivent les Nymphes. Ce gentilhomme avait lu les Métamorphoses. Il entra si bien dans l'esprit de son déguisement que, neuf mois après, sa femme lui donna un enfant qui avait le front cornu et des pieds de bouc. Nous ne savons ce qu'il advint du père, sinon que, par un sort commun à toute créature, il mourut, laissant avec son petit capripède un autre enfant plus jeune, chrétien celui-là, et de forme humaine. Ce cadet demanda à la justice que son frère fût déchu de l'héritage paternel pour cette raison qu'il n'appartenait pas à l'espèce rachetée par le sang de Jésus-Christ. Le Parlement de Normandie siégeant à Rouen lui donna gain de cause, et l'arrêt fut enregistré.

Je demandai à mon bon maître s'il était possible qu'un travestissement pût avoir un tel effet sur la nature, et que la façon d'un enfant résultât de celle d'un habit. M. l'abbé Coignard m'engagea à n'en rien croire.

—Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, qu'il vous souvienne qu'un bon esprit repousse tout ce qui est contraire à la raison, hors, en matière de foi, où il convient de croire aveuglément. Dieu merci! je n'ai jamais erré sur les dogmes de notre très sainte religion, et j'espère bien me trouver en cette disposition à l'article de la mort.

En devisant de la sorte, nous arrivâmes au château. Le toit apparaissait éclairé par une lueur rouge, au milieu des ténèbres. D'une des cheminées sortaient des étincelles qui montaient en gerbes pour retomber en pluie d'or sous une fumée épaisse dont le ciel était voilé. Nous crûmes l'un et l'autre que les flammes dévoraient l'édifice. Mon bon maître s'arrachait les cheveux et gémissait.

—Mon Zozime, mes papyrus et mes manuscrits grecs! Au secours! au secours! mon Zozime!

Courant par la grande allée, sur les flaques d'eau qui reflétaient des lueurs d'incendie, nous traversâmes le parc, enseveli dans une ombre épaisse. Il était calme et désert. Dans le château tout semblait dormir. Nous entendions le ronflement du feu, qui remplissait l'escalier obscur. Nous montâmes deux à deux les degrés, nous arrêtant par moments pour écouter d'où venait ce bruit épouvantable.

Il nous parut sortir d'un corridor du premier étage où nous n'avions jamais mis les pieds. Nous nous dirigeâmes à tâtons de ce côté, et, voyant par les fentes d'une porte close des clartés rouges, nous heurtâmes de toutes nos forces les battants. Ils cédèrent tout à coup.

M. d'Astarac, qui venait de les ouvrir, se tenait tranquille devant nous. Sa longue forme noire se dressait dans un air enflammé. Il nous demanda doucement pour quelle affaire pressante nous le cherchions à cette heure.

Il n'y avait point d'incendie, mais un feu terrible, qui sortait d'un grand fourneau à réverbère, que j'ai su depuis s'appeler athanor. Toute cette salle, assez vaste, était pleine de bouteilles de verre au long col, sur lequel serpentaient des tubes de verre à bec de canard, des cornues semblables à des visages joufflus, d'où partait un nez comme une trompe, des creusets, des matras, des coupelles, des cucurbites, et des vases de formes inconnues.

Mon bon maître dit, en s'épongeant le visage, qui luisait comme braise:

—Ah! monsieur, nous avons cru que le château flambait ainsi qu'une paille sèche. Dieu merci, la bibliothèque n'est pas brûlée. Mais je vois que vous pratiquez, monsieur, l'art spagyrique.

—Je ne vous celerai pas, répondit M. d'Astarac, que j'y ai fait de grands progrès, sans avoir trouvé toutefois le thélème qui rendra mes travaux parfaits. Au moment même où vous avez heurté cette porte, je recueillais, messieurs, l'Esprit du Monde et la Fleur du Ciel, qui est la vraie Fontaine de Jouvence. Entendez-vous un peu l'alchimie, monsieur Coignard?

L'abbé répondit qu'il en avait pris quelque teinture dans les livres, mais qu'il en tenait la pratique pour pernicieuse et contraire à la religion. M. d'Astarac sourit et dit encore:

—Vous êtes trop habile homme, monsieur Coignard, pour ne pas connaître l'Aigle volante, l'Oiseau d'Hermès, le Poulet d'Hermogène, la Tête de Corbeau, le Lion vert et le Phénix.

—J'ai ouï dire, répondit mon bon maître, que ces noms désignaient la pierre philosophale, à ses divers états. Mais je doute qu'il soit possible de transmuter les métaux.

M. d'Astarac répliqua avec beaucoup d'assurance:

—Rien ne me sera plus facile, monsieur, que de mettre fin à votre incertitude.

Il alla ouvrir un vieux bahut boiteux, adossé au mur, y prit une pièce de cuivre à l'effigie du feu roi et nous fit remarquer une tache ronde qui la traversait de part en part.

—C'est, dit-il, l'effet de la pierre qui a changé le cuivre en argent. Mais ce n'est là qu'une bagatelle.

Il retourna au bahut et en tira un saphir de la grosseur d'un oeuf, une opale d'une merveilleuse grandeur et une poignée d'émeraudes parfaitement belles.

—Voici, dit-il, quelques-uns de mes ouvrages, qui vous prouvent suffisamment que l'art spagyrique n'est pas le rêve d'un cerveau creux.

Il y avait au fond de la sébile où ces pierres étaient jetées cinq ou six petits diamants, dont M. d'Astarac ne nous parla même point. Mon bon maître lui demanda s'ils étaient aussi de sa façon. Et l'alchimiste ayant répondu que oui:

—Monsieur, dit l'abbé, je vous conseillerais de montrer ceux-là en premier lieu aux curieux, par prudence. Si vous faites paraître d'abord le saphir, l'opale et le rubis, on vous dira que le diable seul a pu produire de telles pierres, et l'on vous intentera un procès en sorcellerie. Aussi bien le diable seul pourrait vivre à l'aise sur ces fourneaux où l'on respire la flamme. Pour moi, qui y suis depuis un quart d'heure, je me sens déjà à moitié cuit.

M. d'Astarac sourit avec bienveillance et s'exprima de la sorte en nous mettant dehors:

—Bien que sachant à quoi m'en tenir sur la réalité du diable et de l'Autre, je consens volontiers à parler d'eux avec les personnes qui y croient. Le diable et l'Autre, ce sont là, comme on dit, des caractères; et l'on en peut discourir ainsi que d'Achille et de Thersite. Soyez assurés, messieurs, que, si le diable est tel qu'on le dit, il n'habite pas un élément si subtil que le feu. C'est un grand contresens que de mettre une si vilaine bête dans du soleil. Mais, comme j'avais l'honneur de le dire, monsieur Tournebroche, au capucin de madame votre mère, j'estime que les chrétiens calomnient Satan et les démons. Qu'il puisse être, en quelque monde inconnu, des êtres plus méchants encore que les hommes, c'est possible, bien que presque inconcevable. Assurément, s'ils existent, ils habitent des régions privées de lumière et, s'ils brûlent, c'est dans les glaces, qui, en effet, causent des douleurs cuisantes, non dans les flammes illustres, parmi les filles ardentes des astres. Ils souffrent, puisqu'ils sont méchants et que la méchanceté est un mal; mais ce ne peut être que d'engelures. Quant à votre Satan, messieurs, qui est en horreur à vos théologiens, je ne l'estime pas si méprisable à le juger par tout ce que vous en dites, et, s'il existait d'aventure, je le tiendrais non pour une vilaine bête, mais pour un petit Sylphe ou tout au moins pour un Gnome métallurgiste un peu moqueur et très intelligent.

Mon bon maître se boucha les oreilles et s'enfuit pour n'en point entendre davantage.

—Quelle impiété, Tournebroche, mon fils, s'écria-t-il dans l'escalier, quels blasphèmes! Avez-vous bien senti tout ce qu'il y avait de détestable dans les maximes de ce philosophe? Il pousse l'athéisme jusqu'à une sorte de frénésie joyeuse, qui m'étonne. Mais cela même le rend presque innocent. Car étant séparé de toute croyance, il ne peut déchirer la sainte Église comme ceux qui y restent attachés par quelque membre à demi tranché et saignant encore. Tels sont, mon fils, les Luthériens et les Calvinistes, qui gangrènent l'Église au point de rupture. Au contraire, les athées se damnent tout seuls, et l'on peut dîner chez eux sans péché. En sorte qu'il ne nous faut pas faire scrupule de vivre chez ce M. d'Astarac, qui ne croit ni à Dieu ni au diable. Mais avez-vous vu, Tournebroche, mon fils, qu'il se trouvait au fond de la sébile une poignée de petits diamants, dont il semble lui-même ignorer le nombre et qui me paraissent d'une assez belle eau? Je doute de l'opale et des saphirs. Quant à ces petits diamants, ils vous ont un air de vérité.

Arrivés à nos chambres hautes, nous nous souhaitâmes l'un à l'autre le bonsoir.

Nous menâmes, mon bon maître et moi, jusqu'au printemps une vie exacte et recluse. Nous travaillions toute la matinée, enfermés dans la galerie, et nous y retournions après le dîner comme au spectacle, selon l'expression même de M. Jérôme Coignard; non point, disait cet homme excellent, pour nous donner, à la mode des gentilshommes et des laquais, un spectacle scurrile, mais pour entendre les dialogues sublimes, encore que contradictoires, des auteurs anciens.

De ce train, la lecture et la traduction du Panopolitain avançaient merveilleusement. Je n'y contribuais guère. Un tel travail passait mes connaissances, et j'avais assez d'apprendre la figure que les caractères grecs ont sur le papyrus. J'aidai toutefois mon maître à consulter les auteurs qui pouvaient l'éclairer dans ses recherches, et notamment Olympiodore et Photius, qui, depuis ce temps, me sont restés familiers. Les petits services que je lui rendais me haussaient beaucoup dans ma propre estime.

Après un âpre et long hiver, j'étais en passe de devenir un savant, quand le printemps survint tout à coup, avec son galant équipage de lumière, de tendre verdure et de chants d'oiseaux. L'odeur des lilas, qui montait dans la bibliothèque, me faisait tomber en de vagues rêveries, dont mon bon maître me tirait brusquement en me disant:

—Jacquot Tournebroche, grimpez s'il vous plaît à l'échelle et dites-moi si ce coquin de Manéthon ne parle point d'un dieu Imhotep qui, par ses contradictions, me tourmente comme un diable?

Et mon bon maître s'emplissait le nez de tabac avec un air de contentement.

—Mon fils, me dit-il encore, il est remarquable que nos habits ont une grande influence sur notre état moral. Depuis que mon petit collet est taché de diverses sauces que j'y ai laissé couler, je me sens moins honnête homme. Tournebroche, maintenant que vous êtes vêtu comme un marquis, n'êtes-vous point chatouillé de l'envie d'assister à la toilette d'une fille d'Opéra et de pousser un rouleau de faux louis sur une table de pharaon; en un mot, ne vous sentez-vous point homme de qualité? Ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part, et considérez qu'il suffit de donner un bonnet à poil à un couard pour qu'il aille aussitôt se faire casser la tête au service du Roi. Tournebroche, nos sentiments sont formés de mille choses qui nous échappent par leur petitesse, et la destinée de notre âme immortelle dépend parfois d'un souffle trop léger pour courber un brin d'herbe. Nous sommes le jouet des vents. Mais passez-moi, s'il vous plaît, les Rudiments de Vossius, dont je vois les tranches rouges bâiller là, sous votre bras gauche.

Ce jour-là, après le dîner de trois heures, M. d'Astarac nous mena, mon bon maître et moi, faire un tour de promenade dans le parc. Il nous conduisit du côté occidental, qui regardait Rueil et le Mont-Valérien. C'était le plus profond et le plus désolé. Le lierre et l'herbe, tondus par les lapins, couvraient les allées, que barraient ça et là de grands troncs d'arbres morts. Les statues de marbre qui les bordaient souriaient sans rien savoir de leur ruine. Une Nymphe de sa main brisée, qu'elle approchait de ses lèvres, faisait signe à un berger d'être discret. Un jeune Faune, dont la tête gisait sur le sol, cherchait encore à porter sa flûte à sa bouche. Et tous ces êtres divins semblaient nous enseigner à mépriser l'injure du temps et de la fortune. Nous suivions le bord d'un canal où l'eau des pluies nourrissait les rainettes. Autour d'un rond-point, des vasques penchantes s'élevaient où buvaient les colombes. Parvenus à cet endroit, nous prîmes un étroit sentier pratiqué dans les taillis.

—Marchez avec précaution, nous dit M. d'Astarac. Ce sentier a ceci de dangereux, qu'il est bordé de Mandragores qui, la nuit, chantent au pied des arbres. Elles sont cachées dans la terre. Gardez-vous d'y mettre le pied: vous y prendriez le mal d'aimer ou la soif des richesses, et vous seriez perdus, car les passions qu'inspire la mandragore sont mélancoliques.

Je demandai comment il était possible d'éviter ce danger invisible. M. d'Astarac me répondit qu'on y pouvait échapper par intuitive divination, et point autrement.

—Au reste, ajouta-t-il, ce sentier est funeste.

Il conduisait tout droit à un pavillon de brique, caché sous le lierre, qui, sans doute, avait servi jadis de maison à un garde. Là finissait le parc sur les marais monotones de la Seine.

—Vous voyez ce pavillon, nous dit M. d'Astarac. Il renferme le plus savant des hommes. C'est là que Mosaïde, âgé de cent douze ans, pénètre, avec une majestueuse opiniâtreté, les arcanes de la nature. Il a laissé bien loin derrière lui Imbonatus et Bartoloni. Je voulais m'honorer, messieurs, en gardant sous mon toit le plus grand des cabbalistes après Enoch, fils de Caïn. Mais des scrupules de religion ont empêché Mosaïde de s'asseoir à ma table, qu'il tient pour chrétienne, en quoi il lui fait trop d'honneur. Vous ne sauriez concevoir à quelle violence la haine des chrétiens est portée chez ce sage. C'est à grand'peine qu'il a consenti à loger dans ce pavillon, où il vit seul avec sa nièce Jahel. Messieurs, vous ne devez pas tarder davantage à connaître Mosaïde, et je vais vous présenter tout de suite, l'un et l'autre, à cet homme divin.

Ayant ainsi parlé, M. d'Astarac nous poussa dans le pavillon et nous fit monter, par un escalier à vis, dans une chambre où se tenait, au milieu de manuscrits épars, dans un grand fauteuil à oreilles, un vieillard aux yeux vifs, au nez busqué, dont le menton fuyant laissait échapper deux maigres ruisseaux de barbe blanche. Un bonnet de velours, en forme de couronne impériale, couvrait sa tête chauve, et son corps, d'une maigreur qui n'était point humaine, s'enveloppait d'une vieille robe de soie jaune, éblouissante et sordide.

Bien que ses regards perçants fussent tournés vers nous, il ne marqua par aucun signe qu'il s'apercevait de notre venue. Son visage exprimait un entêtement douloureux, et il roulait lentement, entre ses doigts ridés, le roseau qui lui servait à écrire.

—N'attendez pas de Mosaïde des paroles vaines, nous dit M. d'Astarac. Depuis longtemps, ce sage ne s'entretient plus qu'avec les Génies et moi. Ses discours sont sublimes. Comme il ne consentira pas, sans doute, à converser avec vous, messieurs, je vous donnerai en peu de mots une idée de son mérite. Le premier, il a pénétré le sens spirituel des livres de Moïse, d'après la valeur des caractères hébraïques, laquelle dépend de l'ordre des lettres dans l'alphabet. Cet ordre avait été brouillé à partir de la onzième lettre. Mosaïde l'a rétabli, ce que n'avaient pu faire Atrabis, Philon, Avicenne, Raymond Lulle, Pic de la Mirandole, Reuchelin, Henri Morus et Robert Flydd. Mosaïde sait le nombre de l'or qui correspond à Jéhovah dans le monde des Esprits. Et vous concevez, messieurs, que cela est d'une conséquence infinie.

Mon bon maître tira sa boîte de sa poche et, nous l'ayant présentée avec civilité, huma une prise de tabac et dit:

—Ne croyez-vous pas, monsieur d'Astarac, que ces connaissances sont extrêmement propres à vous mener au diable, à l'issue de cette vie transitoire. Car enfin, ce seigneur Mosaïde erre visiblement dans l'interprétation des saintes écritures. Quand Notre Seigneur mourut sur la croix pour le salut des hommes, la synagogue sentit un bandeau descendre sur ses yeux; elle chancela comme une femme ivre, et sa couronne tomba de sa tête. Depuis lors, l'intelligence de l'Ancien Testament est renfermée dans l'Église catholique à laquelle j'appartiens malgré mes iniquités multiples.

A ces mots, Mosaïde, semblable à un dieu bouc, sourit d'une manière effrayante et dit à mon bon maître d'une voix lente, aigre et comme lointaine:

—La Mashore ne t'a pas confié ses secrets et la Mischna ne t'a pas révélé ses mystères.

—Mosaïde, reprit M. d'Astarac, interprète avec clarté, non seulement les livres de Moïse, mais celui d'Enoch, qui est bien plus considérable, et que les chrétiens ont rejeté faute de le comprendre, comme le coq de la fable arabe dédaigna la perle tombée dans son grain. Ce livre d'Enoch, monsieur l'abbé Coignard, est d'autant plus précieux qu'on y voit les premiers entretiens des filles des hommes avec les Sylphes. Car vous entendez bien que ces anges, qu'Enoch nous montre liant avec des femmes un commerce d'amour, sont des Sylphes et des Salamandres.

—Je l'entendrai, monsieur, répondit mon bon maître, pour ne pas vous contrarier. Mais par ce qui nous a été conservé du livre d'Enoch, qui est visiblement apocryphe, je soupçonne que ces anges étaient, non point des Sylphes, mais des marchands phéniciens.

—Et sur quoi, demanda M. d'Astarac, fondez-vous une opinion si singulière?

—Je la fonde, monsieur, sur ce qu'il est dit dans ce livre que les anges apprirent aux femmes l'usage des bracelets et des colliers, l'art de se peindre les sourcils et d'employer toute sorte de teintures. Il est dit encore au même livre, que les anges enseignèrent aux filles des hommes les propriétés des racines et des arbres, les enchantements, l'art d'observer les étoiles. De bonne foi, monsieur, ces anges-là n'ont-ils pas tout l'air de Tyriens ou de Sidoniens débarquant sur quelque côte à demi déserte et déballant au pied des rochers leur pacotille pour tenter les filles des tribus sauvages? Ces trafiquants leur donnaient des colliers de cuivre, des amulettes et des médicaments, contre de l'ambre, de l'encens et des pelleteries, et ils étonnaient ces belles créatures ignorantes en leur parlant des étoiles avec une connaissance acquise dans la navigation. Voilà qui est clair et je voudrais bien savoir par quel endroit M. Mosaïde y pourrait contredire.

Mosaïde garda le silence et M. d'Astarac sourit de nouveau.

—Monsieur Coignard, dit-il, vous ne raisonnez pas trop mal, dans l'ignorance où vous êtes encore de la gnose et de la cabbale. Et ce que vous dites me fait songer qu'il pouvait se trouver quelques Gnomes métallurgistes et orfèvres parmi ces Sylphes qui s'unirent d'amour aux filles des hommes. Les Gnomes, en effet, s'occupent volontiers d'orfèvrerie, et il est probable que ce furent ces ingénieux démons qui forgèrent ces bracelets que vous croyez de fabrication phénicienne. Mais vous aurez quelque désavantage, monsieur, je vous en préviens, à vous mesurer avec Mosaïde sur la connaissance des antiquités humaines. Il en a retrouvé les monuments qu'on croyait perdus et, entre autres, la colonne de Seth et les oracles de Sambéthé, fille de Noé, la plus ancienne des Sibylles.

—Oh! s'écria mon bon maître en bondissant sur le plancher poudreux d'où s'éleva un nuage de poussière, oh! que de rêveries! C'en est trop, vous vous moquez! et M. Mosaïde ne peut emmagasiner tant de folies dans sa tête, sous son grand bonnet qui ressemble à la couronne de Charlemagne. Cette colonne de Seth est une invention ridicule de ce plat Flavius Josèphe, un conte absurde qui n'avait encore trompé personne avant vous. Quant aux prédictions de Sambéthé, fille de Noé, je serais bien curieux de les connaître, et M. Mosaïde, qui paraît assez avare de ses paroles, m'obligerait en en faisant passer quelques-unes par sa bouche, car il ne lui est pas possible, je me plais à le reconnaître, de les proférer par la voie plus secrète à travers laquelle les sibylles anciennes avaient coutume de faire passer leurs mystérieuses réponses.

Mosaïde, qui ne semblait point entendre, dit tout à coup:

—La fille de Noé a parlé; Sambéthé a dit: "L'homme vain qui rit et qui raille n'entendra pas la voix qui sort du septième tabernacle; l'impie ira misérablement à sa ruine."

Sur cet oracle nous prîmes tous trois congé de Mosaïde.

Cette année-là, l'été fut radieux, d'où me vint l'envie d'aller dans les promenades. Un jour, comme j'errais sous les arbres du Cours-la-Reine, avec deux petits écus que j'avais trouvés le matin dans la pochette de ma culotte et qui étaient le premier effet par lequel mon faiseur d'or eût encore montré sa munificence, je m'assis devant la porte d'un limonadier, à une table que sa petitesse appropriait à ma solitude et à ma modestie, et là je me mis à songer à la bizarrerie de ma destinée, tandis qu'à mes côtés, des mousquetaires buvaient du vin d'Espagne avec des filles du monde. Je doutais si la Croix-des-Sablons, M. d'Astarac, Mosaïde, le papyrus de Zozime et mon bel habit n'étaient point des songes dont j'allais me réveiller, pour me retrouver en veste de basin devant la broche de la Reine Pédauque.

Je sortis de ma rêverie en me sentant tiré par la manche. Et je vis devant moi frère Ange, dont le visage disparaissait entre son capuchon et sa barbe.

—Monsieur Jacques Ménétrier, me dit-il, à voix basse, une demoiselle, qui vous veut du bien, vous attend dans son carrosse sur la chaussée, entre la rivière et la porte de la Conférence.

Le coeur me battit très fort. Effrayé et ravi de cette aventure, je me rendis tout de suite à l'endroit indiqué par le capucin, en marchant toutefois d'un pas tranquille, qui me parut le plus avantageux. Parvenu sur le quai, je vis un carrosse avec une petite main posée sur le bord de la portière.

Cette portière s'entr'ouvrit à mon approche, et je fus bien surpris de trouver dans le carrosse mam'selle Catherine en robe de satin rose, et la tête couverte d'un coqueluchon où ses cheveux blonds se jouaient dans la dentelle noire.

Je restais interdit sur le marchepied.

—Venez là, me dit-elle, et asseyez-vous près de moi. Fermez la portière, je vous prie. Il ne faut pas qu'on vous voie. Tout à l'heure en passant sur le Cours, je vous ai vu chez le limonadier. Aussitôt je vous ai fait quérir par le bon frère, que j'ai pris pour les exercices du carême et que je garde près de moi depuis ce temps, car, dans quelque condition où l'on se trouve, il faut avoir de la piété. Vous aviez très bonne mine, monsieur Jacques, devant votre petite table, l'épée en travers sur les cuisses, avec l'air chagrin d'un homme de qualité. J'ai toujours eu de l'amitié pour vous, et je ne suis pas de ces femmes qui, dans la prospérité, méprisent les amis d'autrefois.

—Eh! quoi? mam'selle Catherine, m'écriai-je, ce carrosse, ces laquais, cette robe de satin….

—Viennent, me dit-elle, des bontés de M. de la Guéritaude, qui est dans les partis, et des plus riches financiers. Il a prêté de l'argent au Roi. C'est un excellent ami que, pour tout au monde, je ne voudrais fâcher. Mais il n'est pas si aimable que vous, monsieur Jacques. Il m'a donné aussi une petite maison à Grenelle, que je vous montrerai de la cave au grenier. Monsieur Jacques, je suis bien contente de vous voir en état de faire votre fortune. Le mérite se découvre toujours. Vous verrez ma chambre à coucher, qui est copiée sur celle de mademoiselle Davilliers. Elle est tout en glaces, avec des magots. Comment va votre bonhomme de père? Entre nous, il négligeait un peu sa femme et sa rôtisserie. C'est un grand tort chez un homme de sa condition. Mais parlons de vous.

—Parlons de vous, mam'selle Catherine, dis-je enfin. Vous êtes bien jolie, et c'est grand dommage que vous aimiez les capucins. Car il faut bien vous passer les fermiers généraux.

—Oh! dit-elle, ne me reprochez point frère Ange. Je ne l'ai que pour faire mon salut, et, si je donnais un rival à M. de la Guéritaude, ce serait….

—Ce serait?

—Ne me le demandez pas, monsieur Jacques. Vous êtes un ingrat. Car vous savez que je vous ai toujours distingué. Mais vous n'y preniez pas garde.

—J'étais, au contraire, sensible à vos railleries, mam'selle Catherine. Vous me faisiez honte de ce que je n'avais pas de barbe au menton. Vous m'avez dit maintes fois que j'étais un peu niais.

—C'était vrai, monsieur Jacques, et plus vrai que vous ne pensiez. Que n'avez-vous deviné que je vous voulais du bien!

—Pourquoi, aussi, Catherine, étiez-vous jolie à faire peur? Je n'osais vous regarder. Et puis, j'ai bien vu qu'un jour vous étiez fâchée tout de bon contre moi.

—J'avais raison de l'être, monsieur Jacques. Vous m'aviez préféré cette Savoyarde en marmotte, le rebut du port Saint-Nicolas.

—Ah! croyez bien, Catherine, que ce ne fut point par goût ni par inclination, mais seulement parce qu'elle prit pour vaincre ma timidité des moyens énergiques.

—Ah! mon ami, croyez-moi, qui suis votre aînée: la timidité est un grand péché contre l'amour. Mais n'avez-vous pas vu que cette mendiante porte des bas troués et qu'elle a une dentelle de crasse et de boue haute d'une demi-aune au bas de ses jupons?

—Je l'ai vu, Catherine.

—N'avez-vous point vu, Jacques, qu'elle était mal faite, et de plus bien défaite?

—Je l'ai vu, Catherine.

—Comment alors aimâtes-vous cette guenon savoyarde, vous qui avez la peau blanche et des manières distinguées?

—Je ne le conçois pas moi-même, Catherine. Il fallut qu'à ce moment mon imagination fût pleine de vous. Et, puisque votre seule image me donna le courage et la force que vous me reprochez aujourd'hui, jugez, Catherine, de mes transports, si je vous avais pressée dans mes bras, vous-même ou seulement une fille qui vous ressemblât un peu. Car je vous aimais extrêmement.

Elle me prit les mains et soupira. Je repris d'un ton mélancolique:

—Oui, je vous aimais, Catherine, et je vous aimerais encore, sans ce moine dégoûtant.

Elle se récria:

—Quel soupçon! vous me fâchez. C'est une folie.

—Vous n'aimez donc point les capucins?

—Fi!

Ne jugeant point opportun de trop la presser sur ce sujet, je lui pris la taille; nous nous embrassâmes, nos lèvres se rencontrèrent, et je sentis tout mon être se fondre de volupté.

Après un moment de mol abandon, elle se dégagea, les joues roses, l'oeil humide, les lèvres entr'ouvertes. C'est de ce jour que je connus à quel point une femme est embellie et parée du baiser qu'on met sur sa bouche. Le mien avait fait éclore sur les joues de Catherine, des roses de la teinte la plus suave, et trempé la fleur bleue de ses yeux d'une étincelante rosée.

—Vous êtes un enfant, me dit-elle en rajustant son coqueluchon. Allez! vous ne pouvez demeurer un moment de plus. M. de la Guéritaude va venir. Il m'aime avec une impatience qui devance l'heure des rendez-vous.

Lisant alors sur mon visage la contrariété que j'en éprouvais, elle reprit avec une tendre vivacité:

—Mais écoutez-moi, Jacques: il rentre chaque soir à neuf heures chez sa vieille femme, devenue acariâtre avec l'âge, qui ne souffre plus ses infidélités depuis qu'elle est hors d'état de les lui rendre et dont la jalousie est devenue effroyable. Venez ce soir à neuf heures et demie. Je vous recevrai. Ma maison est au coin de la rue du Bac. Vous la reconnaîtrez à ses trois fenêtres par étage, et au balcon qui est couvert de roses. Vous savez que j'ai toujours aimé les fleurs. A ce soir!

Elle me repoussa d'un geste caressant, où elle semblait trahir le regret de ne point me garder, puis, un doigt sur la bouche, elle murmura encore:

—A ce soir!

Je ne sais comment il me fut possible de m'arracher des bras de Catherine. Mais il est certain que, en sautant hors du carrosse, je tombai, peu s'en faut, sur M. d'Astarac, dont la haute figure était plantée comme un arbre au bord de la chaussée. Je le saluai poliment et lui marquai ma surprise d'un si heureux hasard.

—Le hasard, me dit-il, diminue à mesure que la connaissance augmente: il est supprimé pour moi. Je savais, mon fils, que je devais vous rencontrer ici. Il faut que j'aie avec vous un entretien trop longtemps différé. Allons, s'il vous plaît, chercher la solitude et le silence qu'exigé le discours que je veux vous tenir. Ne prenez point un visage soucieux. Les mystères que je vous dévoilerai sont sublimes, à la vérité, mais aimables.

Ayant parlé ainsi, il me conduisit sur le bord de la Seine, jusqu'à l'île aux Cygnes, qui s'élevait au milieu du fleuve comme un navire de feuillage. Là, il fit signe au passeur, dont le bac nous porta dans l'île verte, fréquentée seulement par quelques invalides qui, dans les beaux jours, y jouent aux boules et vident une chopine. La nuit allumait ses premières étoiles dans le ciel et donnait une voix aux insectes de l'herbe. L'île était déserte. M. d'Astarac s'assit sur un banc de bois, à l'extrémité claire d'une allée de noyers, m'invita à prendre place à son côté, et me parla en ces termes:

—Il est trois sortes de gens, mon fils, à qui le philosophe doit cacher ses secrets. Ce sont les princes, parce qu'il serait imprudent d'ajouter à leur puissance; les ambitieux, dont il ne faut pas armer le génie impitoyable, et les débauchés, qui trouveraient dans la science cachée le moyen d'assouvir leurs mauvaises passions. Mais je puis m'ouvrir à vous, qui n'êtes ni débauché, car je compte pour rien l'erreur où tantôt vous alliez tomber dans les bras de cette fille, ni ambitieux, ayant vécu jusqu'ici content de tourner la broche paternelle. Je peux donc vous découvrir sans crainte les lois cachées de l'univers.

"Il ne faut pas croire que la vie soit bornée aux conditions étroites dans lesquelles elle se manifeste aux yeux du vulgaire. Quand ils enseignent que la création eut l'homme pour objet et pour fin, vos théologiens et vos philosophes raisonnent comme des cloportes de Versailles ou des Tuileries qui croiraient que l'humidité des caves est faite pour eux et que le reste du château n'est point habitable. Le système du monde, que le chanoine Copernic enseignait au siècle dernier, d'après Aristarque de Samos et les philosophes pythagoriciens, vous est sans doute connu, puisqu'on en a fait même des abrégés pour les petits grimauds d'école et des dialogues à l'usage des caillettes de la ville. Vous avez vu chez moi une machine qui le démontre parfaitement, au moyen d'un mouvement d'horloge.

"Levez les yeux, mon fils, et voyez sur votre tête le Chariot de David qui, traîné par Mizar et ses deux compagnes illustres, tourne autour du pôle; Arcturus, Véga de la Lyre, l'Épi de la Vierge, la Couronne d'Ariane, et sa perle charmante. Ce sont des soleils. Un seul coup d'oeil sur le monde vous fait paraître que la création tout entière est une oeuvre de feu et que la vie doit, sous ses plus belles formes, se nourrir de flammes!

"Et qu'est-ce que les planètes? Des gouttes de boue, un peu de fange et de moisissure. Contemplez le choeur auguste des étoiles, l'assemblée des soleils. Ils égalent ou surpassent le nôtre en grandeur et en puissance et, lorsque, par quelque claire nuit d'hiver, je vous aurai montré Sirius dans ma lunette, vos yeux et votre âme en seront éblouis.

"Croyez-vous, de bonne foi, que Sirius, Altaïr, Régulus, Aldébaran, tous ces soleils enfin, soient seulement des luminaires? Croyez-vous que ce vieux Phébus, qui verse incessamment dans les espaces où nous nageons ses flots démesurés de chaleur et de lumière, n'ait d'autre fonction que d'éclairer la terre et quelques autres planètes imperceptibles et dégoûtantes? Quelle chandelle! Un million de fois plus grosse que le logis!

"J'ai dû vous présenter d'abord cette idée que l'Univers est composé de soleils et que les planètes qui peuvent s'y trouver sont moins que rien. Mais je prévois que vous voulez me faire une objection, et j'y vais répondre. Les soleils, m'allez-vous dire, s'éteignent dans la suite des siècles, et deviennent aussi de la boue.

—Non pas! vous répondrai-je; car ils s'entretiennent par les comètes qu'ils attirent et qui y tombent. C'est l'habitacle de la vie véritable. Les planètes et cette terre, où nous vivons ne sont que des séjours de larves. Telles sont les vérités dont il fallait d'abord vous pénétrer.

"Maintenant que vous entendez, mon fils, que le feu est l'élément par excellence, vous concevrez mieux ce que je vais vous enseigner, qui est plus considérable que tout ce que vous avez appris jusqu'ici et même que ce que connurent jamais Érasme, Turnèbe et Scaliger. Je ne parle pas des théologiens comme Quesnel ou Bossuet, qui, entre nous, sont la lie de l'esprit humain et qui n'ont guère plus d'entendement qu'un capitaine aux gardes. Ne nous attardons point à mépriser ces cervelles comparables, pour le volume et la façon, à des oeufs de roitelet, et venons-en tout de suite à l'objet de mon discours. Tandis que les créatures formées de la terre ne dépassent point un degré de perfection qui, pour la beauté des formes, fut atteint par Antinoüs et par madame de Parabère, et auquel parvinrent seuls, pour la faculté de connaître, Démocrite et moi, les êtres formés du feu jouissent d'une sagesse et d'une intelligence dont il nous est impossible de concevoir l'étendue.

"Telle est, mon fils, la nature des enfants glorieux des soleils: ils possèdent les lois de l'univers comme nous possédons les règles du jeu d'échecs, et le cours des astres dans le ciel ne les embarrasse pas plus que ne nous trouble la marche sur le damier du roi, de la tour et du fou. Ces Génies créent des mondes dans les parties de l'espace où il ne s'en trouve point encore et les organisent à leur gré. Cela les distrait, un moment, de leur grande affaire qui est de s'unir entre eux par d'ineffables amours. Je tournais hier ma lunette sur le signe de la Vierge et j'y aperçus un tourbillon lointain de lumière. Nul doute, mon fils, que ce ne soit l'ouvrage encore informe de quelqu'un de ces êtres de feu.

"L'univers à vrai dire n'a pas d'autre origine. Loin d'être l'effet d'une volonté unique, il est le résultat des caprices sublimes d'un grand nombre de Génies qui se sont récréés en y travaillant chacun en son temps et chacun de son côté. C'est ce qui en explique la diversité, la magnificence et l'imperfection. Car la force et la clairvoyance de ces Génies, encore qu'immenses, ont des limites. Je vous tromperais si je vous disais qu'un homme, fût-il philosophe et mage, peut entrer avec eux en commerce familier. Aucun d'eux ne s'est manifesté à moi, et tout ce que je vous en dis ne m'est connu que par induction et ouï dire. Aussi quoique leur existence soit certaine, je m'avancerais trop en vous décrivant leurs moeurs et leur caractère. Il faut savoir ignorer, mon fils, et je me pique de n'avancer que des faits parfaitement observés. Laissons donc ces Génies ou plutôt ces Démiurges à leur gloire lointaine et venons-en à des êtres illustres qui nous touchent de plus près. C'est ici, mon fils, qu'il vous faut tendre l'oreille.

"En vous parlant, tout à l'heure, des planètes, si j'ai cédé à un sentiment de mépris, c'est que je considérais seulement la surface solide et l'écorce de ces petites boules ou toupies, et les animaux qui y rampent tristement. J'eusse parlé d'un autre ton, si mon esprit avait alors embrassé, avec les planètes, l'air et les vapeurs qui les enveloppent. Car l'air est un élément qui ne le cède en noblesse qu'au feu, d'où il suit que la dignité et illustration des planètes est dans l'air dont elles sont baignées. Ces nuées, ces molles vapeurs, ces souffles, ces clartés, ces ondes bleues, ces îles mouvantes de pourpre et d'or qui passent sur nos têtes, sont le séjour de peuples adorables. On les nomme les Sylphes et les Salamandres. Ce sont des créatures infiniment aimables et belles. Il nous est possible et convenable de former avec elles des unions dont les délices ne se peuvent concevoir. Les Salamandres sont telles qu'auprès d'elles la plus jolie personne de la cour ou de la ville n'est qu'une répugnante guenon. Elles se donnent volontiers aux philosophes. Vous avez sans doute ouï parler de cette merveille dont M. Descartes était accompagné dans ses voyages. Les uns disaient que c'était une fille naturelle, qu'il menait partout avec lui; les autres pensaient que c'était un automate qu'il avait fabriqué avec un art inimitable. En réalité c'était une Salamandre que cet habile homme avait prise pour sa bonne amie. Il ne s'en séparait jamais. Pendant une traversée qu'il fit dans les mers de Hollande, il la prit à bord, renfermée dans une boîte faite d'un bois précieux et garnie de satin à l'intérieur. La forme de cette boîte et les précautions avec lesquelles M. Descartes la gardait attirèrent l'attention du capitaine qui, pendant le sommeil du philosophe, souleva le couvercle et découvrit la Salamandre. Cet homme ignorant et grossier s'imagina qu'une si merveilleuse créature était l'oeuvre du diable. D'épouvanté, il la jeta à la mer. Mais vous pensez bien que cette belle personne ne s'y noya pas, et qu'il lui fut aisé de rejoindre son bon ami M. Descartes. Elle lui demeura fidèle tant qu'il vécut et quitta cette terre à sa mort pour n'y plus revenir.

"Je vous cite cet exemple, entre beaucoup d'autres, pour vous faire connaître les amours des philosophes et des Salamandres. Ces amours sont trop sublimes pour être assujetties à des contrats; et vous conviendrez que l'appareil ridicule qu'on déploie dans les mariages ne serait pas de mise en de telles unions. Il serait beau, vraiment, qu'un notaire en perruque et un gros curé y missent le nez! Ces messieurs sont propres seulement à sceller la vulgaire conjonction d'un homme et d'une femme. Les hymens des Salamandres et des sages ont des témoins plus augustes. Les peuples aériens les célèbrent dans des navires qui, portés par des souffles légers, glissent, la poupe couronnée de roses, au son des harpes, sur des ondes invisibles. Mais n'allez pas croire que pour n'être pas inscrits sur un sale registre dans une vilaine sacristie, ces engagements soient peu solides et puissent être rompus avec facilité. Ils ont pour garants les Esprits qui se jouent sur les nuées d'où jaillit l'éclair et tombe la foudre. Je vous fais là, mon fils, des révélations qui vous seront utiles, car j'ai reconnu à des indices certains, que vous étiez destiné au lit d'une Salamandre.

—Hélas! monsieur, m'écriai-je, cette destinée m'effraye, et j'ai presque autant de scrupules que ce capitaine hollandais qui jeta à la mer la bonne amie de M. Descartes. Je ne puis me défendre de penser comme lui que ces dames aériennes sont des démons. Je craindrais de perdre mon âme avec elles, car enfin, monsieur, ces mariages sont contraires à la nature et en opposition avec la loi divine. Que M. Jérôme Coignard, mon bon maître, n'est-il là pour vous entendre! Je suis bien sûr qu'il me fortifierait par de bons arguments contre les délices de vos Salamandres, monsieur, et de votre éloquence.

—L'abbé Coignard, reprit M. d'Astarac, est admirable pour traduire du grec. Mais il ne faut pas le tirer de ses livres. Il n'a point de philosophie. Quant à vous, mon fils, vous raisonnez avec l'infirmité de l'ignorance, et la faiblesse de vos raisons m'afflige. Ces unions, dites-vous, sont contraires à la nature. Qu'en savez-vous? Et quel moyen auriez-vous de le savoir? Comment est-il possible de distinguer ce qui est naturel et ce qui ne l'est pas? Connaît-on assez l'universelle Isis pour discerner ce qui la seconde de ce qui la contrarie? Mais disons mieux: rien ne la contrarie et tout la seconde, puisque rien n'existe qui n'entre dans le jeu de ses organes et qui ne suive les attitudes innombrables de son corps. D'où viendraient, je vous prie, des ennemis pour l'offenser? Rien n'agit ni contre elle ni hors d'elle, et les forces qui semblent la combattre ne sont que des mouvements de sa propre vie.

"Les ignorants seuls sont assez assurés pour décider si une action est naturelle ou non. Mais entrons un moment dans leur illusion et dans leur préjugé et feignons de reconnaître qu'on peut commettre des actes contre nature. Ces actes en seront-ils pour cela mauvais et condamnables? je m'en attends sur ce point à l'opinion vulgaire des moralistes qui représentent la vertu comme un effort sur les instincts, comme une entreprise sur les inclinations que nous portons en nous, comme une lutte enfin avec l'homme originel. De leur propre aveu, la vertu est contre nature, et ils ne peuvent dès lors condamner une action, quelle qu'elle soit, pour ce qu'elle a de commun avec la vertu.

"J'ai fait cette digression, mon fils, afin de vous représenter la légèreté pitoyable de vos raisons. Je vous offenserais en croyant qu'il vous reste encore quelques doutes sur l'innocence du commerce charnel que les hommes peuvent avoir avec les Salamandres. Apprenez donc maintenant que, loin d'être interdits par la loi religieuse, ces mariages sont ordonnés par cette loi à l'exclusion de tous autres. Je vais vous en donner des preuves manifestes.

Il s'arrêta de parler, tira sa boîte de sa poche et se mit dans le nez une prise de tabac.

La nuit était profonde. La lune versait sur le fleuve ses clartés liquides qui y tremblaient avec le reflet des lanternes. Le vol des éphémères nous enveloppait de ses tourbillons légers. La voix aiguë des insectes s'élevait dans le silence de l'univers. Une telle douceur descendait du ciel qu'il semblait qu'il se mêlât du lait à la clarté des étoiles.

M. d'Astarac reprit de la sorte:

—La Bible, mon fils, et principalement les livres de Moïse, contiennent de grandes et utiles vérités. Cette opinion paraît absurde et déraisonnable, par suite du traitement que les théologiens ont infligé à ce qu'ils appellent l'Écriture et dont ils ont fait par leurs commentaires, explications et méditations, un manuel d'erreur, une bibliothèque d'absurdités, un magasin de niaiseries, un cabinet de mensonges, une galerie de sottises, un lycée d'ignorance, un musée d'inepties et le garde-meuble enfin de la bêtise et de la méchanceté humaines. Sachez, mon fils, que ce fut à l'origine un temple rempli d'une lumière céleste.

"J'ai été assez heureux pour le rétablir dans sa splendeur première. Et la vérité m'oblige à déclarer que Mosaïde m'y a beaucoup aidé par son intelligence de la langue et de l'alphabet des Hébreux. Mais ne perdons point de vue notre principal sujet. Apprenez tout d'abord, mon fils, que le sens de la Bible est figuré et que la principale erreur des théologiens est d'avoir pris à la lettre ce qui doit être entendu en matière de symbole. Ayez cette vérité présente dans toute la suite de mon discours.

"Quand le Démiurge qu'on nomme Jéhovah et qui possède encore beaucoup d'autres noms, puisqu'on lui applique généralement tous les termes qui expriment la qualité ou la quantité, eut, je ne dis pas créé le monde, car ce serait dire une sottise, mais aménagé un petit canton de l'univers pour en faire le séjour d'Adam et d'Eve, il y avait dans l'espace des créatures subtiles, que Jéhovah n'avait point formées et qu'il n'était pas capable de former. C'était l'ouvrage de plusieurs autres Démiurges plus anciens que lui et plus habiles. Son artifice n'allait pas au delà de celui d'un potier très excellent, capable de pétrir dans l'argile des êtres en façon de pots, tels que nous sommes précisément. Ce que j'en dis n'est pas pour le déprécier, car un pareil ouvrage est encore bien au-dessus des forces humaines.

"Mais il fallait bien marquer le caractère inférieur de l'oeuvre des sept jours. Jéhovah travailla, non dans le feu qui seul donne naissance aux chefs-d'oeuvre de la vie, mais dans la boue, où il ne pouvait produire que les ouvrages d'un céramiste ingénieux. Nous ne sommes pas autre chose, mon fils, qu'une poterie animée. L'on ne peut reprocher à Jéhovah de s'être fait illusion sur la qualité de son travail. S'il le trouva bon au premier moment et dans l'ardeur de la composition, il ne tarda pas à reconnaître son erreur, et la Bible est pleine de l'expression de son mécontentement, qui alla souvent jusqu'à la mauvaise humeur et parfois jusqu'à la colère. Jamais artisan ne traita les objets de son industrie avec plus de dégoût et d'aversion. Il pensa les détruire et, dans le fait, il en noya la plus grande partie. Ce déluge, dont le souvenir a été conservé par les Juifs, par les Grecs et par les Chinois, prépara une dernière déception au malheureux Démiurge qui, reconnaissant bientôt l'inutilité et le ridicule d'une semblable violence, tomba dans un découragement et dans une apathie dont les progrès n'ont point cessé depuis Noé jusqu'à nos jours, où ils sont extrêmes. Mais je vois que je suis allé trop avant. C'est l'inconvénient de ces vastes sujets, de ne pouvoir s'y borner. Notre esprit, quand il s'y jette, ressemble à ces fils des soleils, qui passent en un seul bond d'un univers à l'autre.

"Retournons au Paradis terrestre, où le Démiurge avait placé les deux vases façonnés de sa main, Adam et Eve. Ils n'y vivaient point seuls parmi les animaux et les plantes. Les Esprits de l'air, créés par les Démiurges du feu, flottaient au-dessus d'eux et les regardaient avec une curiosité où se mêlaient la sympathie et la pitié. C'est bien ce que Jéhovah avait prévu. Hâtons-nous de le dire à sa louange, il avait compté sur les Génies du feu, auxquels nous pouvons désormais donner leurs vrais noms d'Elfes et de Salamandres, pour améliorer et parfaire ses figurines d'argile. Il s'était dit, dans sa prudence: "Mon Adam et mon Ève, opaques et scellés dans l'argile, manquent d'air et de lumière. Je n'ai pas su leur donner des ailes. Mais, en s'unissant aux Elfes et aux Salamandres, créés par un Démiurge plus puissant et plus subtil que moi, ils donneront naissance à des enfants qui procéderont des races lumineuses autant que de la race d'argile et qui auront à leur tour des enfants plus lumineux qu'eux-mêmes, jusqu'à ce qu'enfin leur postérité égale presque en beauté les fils et les filles de l'air et du feu.

"Il n'avait rien négligé, à vrai dire, pour attirer sur son Adam et sur son Ève les regards des Sylphes et des Salamandres. Il avait modelé la femme en forme d'amphore, avec une harmonie de lignes courbes qui suffirait à le faire reconnaître pour le prince des géomètres, et il parvint à racheter la grossièreté de la matière par la magnificence de la forme. Il avait sculpté Adam d'une main moins caressante, mais plus énergique, formant son corps avec tant d'ordre, selon des proportions si parfaites que, appliquées ensuite par les Grecs à l'architecture, cette ordonnance et ces mesures firent toute la beauté des temples.

"Vous voyez donc, mon fils, que Jéhovah s'était appliqué selon ses moyens à rendre ses créatures dignes des baisers aériens qu'il espérait pour elles. Je n'insiste point sur les soins qu'il prit en vue de rendre ces unions fécondes. L'économie des sexes témoigne assez de sa sagesse à cet égard. Aussi eut-il d'abord à se féliciter de sa ruse et de son adresse. J'ai dit que les Sylphes et les Salamandres regardèrent Adam et Ève avec cette curiosité, cette sympathie, cet attendrissement qui sont les premiers ingrédients de l'amour. Ils les approchèrent et se prirent aux pièges ingénieux que Jéhovah avait disposés et tendus à leur intention dans le corps et sur la panse même de ces deux amphores. Le premier homme et la première femme goûtèrent pendant des siècles les embrassements délicieux des Génies de l'air, qui les conservaient dans une jeunesse éternelle.

"Tel fut leur sort, tel serait encore le nôtre. Pourquoi fallut-il que les parents du genre humain, fatigués de ces voluptés sublimes, cherchassent l'un près de l'autre des plaisirs criminels? Mais que voulez-vous, mon fils, pétris d'argile, ils avaient le goût de la fange. Hélas! ils se connurent l'un l'autre de la manière qu'ils avaient connu les Génies.

"C'est ce que le Démiurge leur avait défendu le plus expressément. Craignant, avec raison, qu'ils n'eussent ensemble des enfants épais comme eux, terreux et lourds, il leur avait interdit, sous les peines les plus sévères, de s'approcher l'un de l'autre. Tel est le sens de cette parole d'Ève: "Pour ce qui est du fruit de l'arbre qui est au milieu du Paradis, Dieu nous a commandé de n'en point manger et de n'y point toucher, de peur que nous ne fussions en danger de mourir." Car, vous entendez bien, mon fils, que la pomme qui tenta la pitoyable Ève n'était point le fruit d'un pommier, et que c'est là une allégorie dont je vous ai révélé le sens. Bien qu'imparfait et quelquefois violent et capricieux, Jéhovah était un Démiurge trop intelligent pour se fâcher au sujet d'une pomme ou d'une grenade. Il faut être évêque ou capucin pour soutenir des imaginations aussi extravagantes. Et la preuve que la pomme était ce que j'ai dit, c'est qu'Ève fut frappée d'un châtiment assorti à sa faute. Il lui fut dit, non point: "Tu digéreras laborieusement," mais bien: "Tu enfanteras dans la douleur." Or, quel rapport peut-on établir, je vous prie, entre une pomme et un accouchement difficile? Au contraire, la peine est exactement appliquée, si la faute est telle que je vous l'ai fait connaître.

"Voilà, mon fils, la véritable explication du péché originel. Elle vous enseigne votre devoir, qui est de vous tenir éloigné des femmes. Le penchant qui vous y porte est funeste. Tous les enfants qui naissent par cette voie sont imbéciles et misérables.

—Mais, monsieur, m'écriai-je stupéfait, en saurait-il naître par une autre voie?

—Il en naît heureusement, me dit-il, un grand nombre de l'union des hommes avec les Génies de l'air. Et ceux-là sont intelligents et beaux. Ainsi naquirent les géants dont parlent Hésiode et Moïse. Ainsi naquit Pythagore, auquel la Salamandre, sa mère, avait contribué jusqu'à lui faire une cuisse d'or. Ainsi naquirent Alexandre le Grand, qu'on disait fils d'Olympias et d'un serpent, Scipion l'Africain, Aristomène de Messénie, Jules César, Porphyre, l'empereur Julien, qui rétablit le culte du feu aboli par Constantin l'Apostat, Merlin l'Enchanteur, né d'un Sylphe et d'une religieuse, fille de Charlemagne, saint Thomas d'Aquin, Paracelse et, plus récemment, M. Van Helmont.

Je promis à M. d'Astarac, puisqu'il en était ainsi, de me prêter à l'amitié d'une Salamandre, s'il s'en trouvait quelqu'une assez obligeante pour vouloir de moi. Il m'assura que j'en rencontrerais, non pas une, mais vingt ou trente, entre lesquelles je n'aurais que l'embarras de choisir. Et, moins par envie de tenter l'aventure que pour lui complaire, je demandai au philosophe comment il était possible de se mettre en communication avec ces personnes aériennes.

—Rien n'est plus facile, me répondit-il. Il suffit d'une boule de verre dont je vous expliquerai l'usage. Je garde chez moi un assez grand nombre de ces boules, et je vous donnerai bientôt, dans mon cabinet, tous les éclaircissements nécessaires. Mais c'en est assez pour aujourd'hui.

Il se leva et marcha vers le bac où le passeur nous attendait étendu sur le dos, et ronflant à la lune. Quand nous eûmes touché le bord, il s'éloigna vivement et ne tarda pas à se perdre dans la nuit.

Il me restait de ce long entretien le sentiment confus d'un rêve; l'idée de Catherine m'était plus sensible. En dépit des sublimités que je venais d'entendre, j'avais grande envie de la voir, bien que je n'eusse point soupé. Les idées du philosophe ne m'étaient point assez entré dans le sens pour que j'imaginasse rien de dégoûtant à cette jolie fille. J'étais résolu à pousser jusqu'au bout ma bonne fortune, avant d'être en possession de quelqu'une de ces belles furies de l'air qui ne veulent point de rivales terrestres. Ma crainte était qu'à une heure si avancée de la nuit, Catherine se fût lassée de m'attendre. Prenant ma course le long du fleuve et passant au galop le pont Royal, je me jetai dans la rue du Bac. J'atteignis en une minute celle de Grenelle, où j'entendis des cris mêlés au cliquetis des épées. Le bruit venait de la maison que Catherine m'avait décrite. Là, sur le pavé, s'agitaient des ombres et des lanternes, et il en sortait des voix:

—Au secours, Jésus! On m'assassine!… Sus au capucin! Hardi! piquez-le!—Jésus, Marie, assistez-moi!—Voyez le joli greluchon! Sus! sus! Piquez, coquins, piquez ferme!

Les fenêtres s'ouvraient aux maisons d'alentour pour laisser paraître des têtes en bonnets de nuit.

Soudain tout ce mouvement et tout ce bruit passa devant moi comme une chasse en forêt, et je reconnus frère Ange qui détalait d'une telle vitesse que ses sandales lui donnaient la fessée, tandis que trois grands diables de laquais, armés comme des suisses, le serrant de près, lui lardaient le cuir de la pointe de leurs hallebardes. Leur maître, un jeune gentilhomme courtaud et rougeaud, ne cessait de les encourager de la voix et du geste, comme on fait aux chiens.

—Hardi! hardi! Piquez! La bête est dure.

Comme il se trouvait près de moi:

—Ah! monsieur, lui dis-je, vous n'avez point de pitié.

—Monsieur, me dit-il, on voit bien que ce capucin n'a point caressé votre maîtresse et que vous n'avez point surpris madame, que voici, dans les bras de cette bête puante. On s'accommode de son financier, parce qu'on sait vivre. Mais un capucin ne se peut souffrir. Ardez l'effrontée!

Et il me montrait Catherine en chemise, sous la porte, les yeux brillants de larmes, échevelée, se tordant les bras, plus belle que jamais et murmurant d'une voix expirante, qui me déchirait l'âme:

—Ne le faites pas mourir! C'est frère Ange, c'est le petit frère!

Les pendards de laquais revinrent, annonçant qu'ils avaient cessé leur poursuite en apercevant le guet, mais non sans avoir enfoncé d'un demi-doigt leurs piques dans le derrière du saint homme. Les bonnets de nuit disparurent des fenêtres, qui se refermèrent, et, tandis que le jeune seigneur causait avec ses gens, je m'approchai de Catherine dont les larmes séchaient sur ses joues, au joli creux de son sourire.

—Le pauvre frère est sauvé, me dit-elle. Mais j'ai tremblé pour lui. Les hommes sont terribles. Quand ils vous aiment, ils ne veulent rien entendre.

—Catherine, lui dis-je assez piqué, ne m'avez-vous fait venir que pour assister à la querelle de vos amis? Hélas! je n'ai pas le droit d'y prendre part.

—Vous l'auriez, monsieur Jacques, me dit-elle, vous l'auriez si vous l'aviez voulu.

—Mais, lui dis-je encore, vous êtes la personne de Paris la plus entourée. Vous ne m'aviez point parlé de ce jeune gentilhomme.

—Aussi bien n'y pensais-je guère. Il est venu impromptu.

—Et il vous a surprise avec frère Ange.

—Il a cru voir ce qui n'était pas. C'est un emporté à qui l'on ne peut faire entendre raison.

Sa chemise entr'ouverte laissait voir dans la dentelle un sein, gonflé comme un beau fruit, et fleuri d'une rose naissante. Je la pris dans mes bras et couvris sa poitrine de baisers.

—Ciel! s'écria-t-elle, dans la rue! devant M. d'Anquetil, qui nous voit!

—Qui est ça, M. d'Anquetil?

—C'est le meurtrier de frère Ange, pardi! Quel autre voulez-vous que ce soit?

—Il est vrai, Catherine, qu'il n'en faut pas d'autres, vos amis sont près de vous en forces suffisantes.

—Monsieur Jacques, ne m'insultez pas, je vous prie.

—Je ne vous insulte pas, Catherine; je reconnais vos attraits, auxquels je voudrais rendre le même hommage que tant d'autres.

—Monsieur Jacques, ce que vous dites sent odieusement la rôtisserie de votre bonhomme de père.

—Vous étiez naguère bien contente, mam'selle Catherine, d'en flairer la cheminée.

—Fi! le vilain! le pied plat! Il outrage une femme!

Comme elle commençait à glapir et à s'agiter, M. d'Anquetil quitta ses gens, vint à nous, la poussa dans le logis en l'appelant friponne et dévergondée, entra derrière elle dans l'allée, et me ferma la porte au nez.

La pensée de Catherine occupa mon esprit pendant toute la semaine qui suivit cette fâcheuse aventure. Son image brillait aux feuillets des in-folios sur lesquels je me courbais, dans la bibliothèque, à côté de mon bon maître; si bien que Photius, Olympiodore, Fabricius, Vossius, ne me parlaient plus que d'une petite demoiselle en chemise de dentelle. Ces visions m'inclinaient à la paresse. Mais, indulgent à autrui comme à lui-même, M. Jérôme Coignard souriait avec bonté de mon trouble et de mes distractions.

—Jacques Tournebroche, me dit un jour ce bon maître, n'êtes-vous point frappé des variations de la morale à travers les siècles? Les livres assemblés dans cette admirable Astaracienne témoignent de l'incertitude des hommes à ce sujet. Si j'y fais réflexion, mon fils, c'est pour loger dans votre esprit cette idée solide et salutaire qu'il n'est point de bonnes moeurs en dehors de la religion et que les maximes des philosophes, qui prétendent instituer une morale naturelle, ne sont que lubies et billevesées. La raison des bonnes moeurs ne se trouve point dans la nature qui est, par elle-même, indifférente, ignorant le mal comme le bien. Elle est dans la Parole divine, qu'il ne faut point transgresser, à moins de s'en repentir ensuite convenablement. Les lois humaines sont fondées sur l'utilité, et ce ne peut être qu'une utilité apparente et illusoire, car on ne sait pas naturellement ce qui est utile aux hommes, ni ce qui leur convient en réalité. Encore y a-t-il dans nos Coutumiers une bonne moitié des articles auxquels le préjugé seul a donné naissance. Soutenues par la menace du châtiment, les lois humaines peuvent être éludées par ruse et dissimulation. Tout homme capable de réflexion est au-dessus d'elles. Ce sont proprement des attrape-nigauds.

"Il n'en est pas de même, mon fils, des lois divines. Celles-là sont imprescriptibles, inéluctables et stables. Leur absurdité n'est qu'apparente et cache une sagesse inconcevable. Si elles blessent notre raison, c'est parce qu'elles y sont supérieures et qu'elles s'accordent avec les vraies fins de l'homme, et non avec ses fins apparentes. Il convient de les observer, quand on a le bonheur de les connaître. Toutefois, je ne fais pas de difficulté d'avouer que l'observation de ces lois, contenues dans le Décalogue et dans les commandements de l'Église, est difficile, la plupart du temps, et même impossible sans la grâce qui se fait parfois attendre, puisque c'est un devoir de l'espérer. C'est pourquoi nous sommes tous de pauvres pécheurs.

"Et c'est là qu'il faut admirer l'économie de la religion chrétienne, qui fonde principalement le salut sur le repentir. Il est à remarquer, mon fils, que les plus grands saints sont des pénitents, et, comme le repentir se proportionne à la faute, c'est dans les plus grands pécheurs que se trouve l'étoffe des plus grands saints. Je pourrais illustrer cette doctrine d'un grand nombre d'exemples admirables. Mais j'en ai dit assez pour vous faire sentir que la matière première de la sainteté est la concupiscence, l'incontinence, toutes les impuretés de la chair et de l'esprit. Il importe seulement, après avoir amassé cette matière, de la travailler selon l'art théologique et de la modeler pour ainsi dire en figure de pénitence, ce qui est l'affaire de quelques années, de quelques jours et parfois d'un seul instant, comme il se voit dans le cas de la contrition parfaite. Jacques Tournebroche, si vous m'avez bien entendu, vous ne vous épuiserez pas dans des soins misérables pour devenir honnête homme selon le monde, et vous vous étudierez uniquement à satisfaire à la justice divine.

Je ne laissai pas de sentir la haute sagesse renfermée dans les maximes de mon bon maître. Je craignais seulement que cette morale, au cas où elle serait pratiquée sans discernement, ne portât l'homme aux plus grands désordres. Je fis part de mes doutes à M. Jérôme Goignard, qui me rassura en ces termes:

—Jacobus Tournebroche, vous ne prenez pas garde à ce que je viens de vous dire expressément, à savoir que ce que vous appelez désordres, n'est tel en effet que dans l'opinion des légistes et des juges tant civils qu'ecclésiastiques et par rapport aux lois humaines, qui sont arbitraires et transitoires, et qu'en un mot se conduire selon ces lois est le fait d'une âme moutonnière. Un homme d'esprit ne se pique pas d'agir selon les règles en usage au Châtelet et chez l'official. Il s'inquiète de faire son salut et il ne se croit pas déshonoré pour aller au ciel par les voies détournées que suivirent les plus grands saints. Si la bienheureuse Pélagie n'avait point exercé la profession de laquelle vous savez que vit Jeannette la vielleuse, sous le porche de Saint-Benoît-le-Bétourné, cette sainte n'aurait pas eu lieu d'en faire une ample et copieuse pénitence, et il est infiniment probable qu'après avoir vécu comme une matrone dans une médiocre et banale honnêteté, elle ne jouerait pas du psaltérion, au moment où je vous parle, devant le tabernacle où le Saint des Saints repose dans sa gloire. Appelez-vous désordre une si belle ordonnance de la vie d'une prédestinée? Non point! Il faut laisser ces façons basses de dire à M. le lieutenant de police qui, après sa mort, ne trouvera peut-être pas une petite place derrière les malheureuses qu'aujourd'hui il traîne ignominieusement à l'hôpital. Hors la perte de l'âme et la damnation éternelle, il ne saurait y avoir ni désordre, ni crime, ni mal aucun dans ce monde périssable, où tout doit se régler et s'ajuster en vue du monde divin. Reconnaissez donc, Tournebroche, mon fils, que les actes les plus répréhensibles dans l'opinion des hommes peuvent conduire à une bonne fin, et n'essayez plus de concilier la justice des hommes avec celle de Dieu, qui seule est juste, non point à notre sens, mais par définition. Pour le moment, vous m'obligerez, mon fils, en cherchant dans Vossius la signification de cinq ou six termes obscurs qu'emploie le Panopolitain, avec lequel il faut se battre dans les ténèbres de cette façon insidieuse qui étonnait même le grand coeur d'Ajax, au rapport d'Homère, prince des poètes et des historiens. Ces vieux alchimistes avaient le style dur; Manilius, n'en déplaise à M. d'Astarac, écrivait sur les mêmes matières avec plus d'élégance.

A peine mon bon maître avait-il prononcé ces derniers mots, qu'une ombre s'éleva entre lui et moi. C'était celle de M. d'Astarac, ou plutôt c'était M. d'Astarac lui-même, mince et noir comme une ombre.

Soit qu'il n'eût point entendu ce propos, soit qu'il le dédaignât, il ne laissa voir aucun ressentiment. Il félicita, au contraire, M. Jérôme Coignard de son zèle et de son savoir, et il ajouta qu'il comptait sur ses lumières pour l'achèvement de la plus grande oeuvre qu'un homme eût encore tentée. Puis, se tournant vers moi:

—Mon fils, me dit-il, je vous prie de descendre un moment dans mon cabinet, où je veux vous communiquer un secret de conséquence.

Je le suivis dans la pièce où il nous avait d'abord reçus, mon bon maître et moi, le jour qu'il nous prit tous deux à son service. J'y retrouvai, rangés contre les murs, les vieux Égyptiens au visage d'or. Un globe de verre, de la grosseur d'une citrouille, était posé sur la table. M. d'Astarac se laissa tomber sur un sopha, me fit signe de m'asseoir devant lui et, s'étant passé deux ou trois fois sur le front une main chargée de pierreries et d'amulettes, me dit:

—Mon fils, je ne vous fais point l'injure de croire qu'après notre entretien dans l'île des Cygnes, il vous reste encore un doute sur l'existence des Sylphes et des Salamandres, qui est aussi réelle que celle des hommes et qui même l'est beaucoup plus, si l'on mesure la réalité à la durée des apparences par lesquelles elle se manifeste, car cette existence est bien plus longue que la nôtre. Les Salamandres promènent de siècle en siècle leur inaltérable jeunesse; quelques-unes ont vu Noé, Ménès et Pythagore. La richesse de leurs souvenirs et la fraîcheur de leur mémoire rendent leur conversation extrêmement attrayante. On a prétendu même qu'elles acquéraient l'immortalité dans les bras des hommes et que l'espoir de ne point mourir les attirait dans le lit des philosophes. Mais ce sont là des mensonges qui ne peuvent séduire un esprit réfléchi. Toute union des sexes, loin d'assurer l'immortalité aux amants, est un signe de mort, et nous ne connaîtrions pas l'amour, si nous devions vivre toujours. Il n'en saurait être autrement des Salamandres, qui ne cherchent dans les bras des sages qu'une seule espèce d'immortalité: celle de la race. C'est aussi la seule qu'il soit raisonnable d'espérer. Et, bien que je me promette, avec le secours de la science, de prolonger d'une façon notable la vie humaine, et de l'étendre à cinq ou six siècles pour le moins, je ne me suis jamais flatté d'en assurer indéfiniment la durée. Il serait insensé d'entreprendre contre l'ordre naturel. Repoussez donc, mon fils, comme de vaines fables, l'idée de cette immortalité puisée dans un baiser. C'est la honte de plusieurs cabbalistes de l'avoir seulement conçue. Il n'en est pas moins vrai que les Salamandres sont enclines à l'amour des hommes. Vous en ferez l'expérience sans tarder. Je vous ai suffisamment préparé à leur visite, et, puisque, à compter de la nuit de votre initiation, vous n'avez point eu de commerce impur avec une femme, vous allez recevoir le prix de votre continence.

Mon ingénuité naturelle souffrait de recevoir des louanges que j'avais méritées malgré moi, et je pensai avouer à M. d'Astarac mes coupables pensées. Il ne me laissa point le temps de les confesser, et reprit avec vivacité:

—Il ne me reste plus, mon fils, qu'à vous donner la clef qui vous ouvrira l'empire des Génies. C'est ce que je vais faire incontinent.

Et, s'étant levé, il alla poser la main sur le globe qui tenait la moitié de la table.

—Ce ballon, ajouta-t-il, est plein d'une poudre solaire qui échappe à vos regards par sa pureté même. Car elle est beaucoup trop fine pour tomber sous les sens grossiers des hommes. C'est ainsi, mon fils, que les plus belles parties de l'univers se dérobent à notre vue et ne se révèlent qu'au savant muni d'appareils propres à les découvrir. Les fleuves et les campagnes de l'air, par exemple, vous demeurent invisibles, bien qu'en réalité l'aspect en soit mille fois plus riche et plus varié que celui du plus beau paysage terrestre.

"Sachez donc qu'il se trouve dans ce ballon une poudre solaire souverainement propre à exalter le feu qui est en nous. Et l'effet de cette exaltation ne se fait guère attendre. Il consiste en une subtilité des sens qui nous permet de voir et de toucher les figures aériennes flottant autour de nous. Sitôt que vous aurez rompu le sceau qui ferme l'orifice de ce ballon et respiré la poudre solaire qui s'en échappera, vous découvrirez dans cette chambre une ou plusieurs créatures ressemblant à des femmes par le système de lignes courbes qui forme leurs corps, mais beaucoup plus belles que ne fut jamais aucune femme, et qui sont effectivement des Salamandres. Nul doute que celle que je vis, l'an passé, dans la rôtisserie de votre père ne vous apparaisse la première, car elle a du goût pour vous, et je vous conseille de contenter au plus tôt ses désirs. Ainsi donc, mettez-vous à votre aise dans ce fauteuil, devant cette table, débouchez ce ballon et respirez-en doucement le contenu. Bientôt vous verrez tout ce que je vous ai annoncé se réaliser de point en point. Je vous quitte. Adieu.

Et il disparut à sa manière, qui était étrangement soudaine. Je demeurai seul, devant ce ballon de verre, hésitant à le déboucher, de peur qu'il ne s'en échappât quelque exhalaison stupéfiante. Je songeais que, peut-être, M. d'Astarac y avait introduit, selon l'art, des vapeurs qui endorment ceux qui les respirent en leur donnant des rêves de Salamandres. Je n'étais pas encore assez philosophe pour me soucier d'être heureux de cette façon. Peut-être, me disais-je, ces vapeurs disposent à la folie. Enfin, j'avais assez de défiance pour songer un moment à aller dans la bibliothèque demander conseil à M. l'abbé Coignard, mon bon maître. Mais je reconnus tout de suite que ce serait prendre un soin inutile. Dès qu'il m'entendra parler, me dis-je, de poudre solaire et de Génies de l'air, il me répondra: "Jacques Tournebroche, souvenez-vous, mon fils, de ne jamais ajouter foi à des absurdités, mais de vous en rapporter à votre raison en toutes choses, hors aux choses de notre sainte religion. Laissez-moi ces ballons et cette poudre, avec toutes les autres folies de la cabbale et de l'art spagyrique."

Je croyais l'entendre lui-même faire ce petit discours entre deux prises de tabac, et je ne savais que répondre à un langage si chrétien. D'autre part, je considérais par avance dans quel embarras je me trouverais devant M. d'Astarac, quand il me demanderait des nouvelles de la Salamandre. Que lui répondre? Comment lui avouer ma réserve et mon abstention, sans trahir en même temps ma défiance et ma peur? Et puis, j'étais, à mon insu, curieux de tenter l'aventure. Je ne suis pas crédule. J'ai au contraire une propension merveilleuse au doute, et ce penchant me porte à me défier du sens commun et même de l'évidence comme du reste. A tout ce qu'on me dit d'étrange, je me dis: "Pourquoi pas?" Ce "pourquoi pas" faisait tort, devant le ballon, à mon intelligence naturelle. Ce "pourquoi pas" m'inclinait à la crédulité, et il est intéressant de remarquer à cette occasion que: ne rien croire, c'est tout croire, et qu'il ne faut pas se tenir l'esprit trop libre et trop vacant, de peur qu'il ne s'y emmagasine d'aventure des denrées d'une forme et d'un poids extravagant, qui ne sauraient trouver place dans des esprits raisonnablement et médiocrement meublés de croyances. Tandis que, la main sur le cachet de cire, je me rappelais ce que ma mère m'avait conté des carafes magiques, mon "pourquoi pas", me soufflait que peut-être après tout voit-on, à la poussière du soleil, les fées aériennes. Mais, dès que cette idée, après avoir mis le pied dans mon esprit, faisait mine de s'y loger et d'y prendre des aises, je la trouvais baroque, absurde et grotesque. Les idées, quand elles s'imposent, deviennent vite impertinentes. Il en est peu qui puissent faire autre chose que d'agréables passantes; et décidément celle-là avait un air de folie. Pendant que je me demandais: Ouvrirai-je, n'ouvrirai-je pas? le cachet, que je ne cessais de presser entre mes doigts, se brisa soudainement dans ma main, et le flacon se trouva débouché.

J'attendis, j'observai. Je ne vis rien, je ne sentis rien. J'en fus déçu, tant l'espoir de sortir de la nature est habile et prompt à se glisser dans nos âmes! Rien! pas même une vague et confuse illusion, une incertaine image! Il arrivait ce que j'avais prévu: quelle déception! J'en ressentis une sorte de dépit. Renversé dans mon fauteuil, je me jurai, devant ces Égyptiens aux longs yeux noirs qui m'entouraient, de mieux fermer à l'avenir mon âme aux mensonges des cabbalistes. Je reconnus une fois de plus la sagesse de mon bon maître, et je résolus, à son exemple, de me conduire par la raison dans toutes les affaires qui n'intéressent pas la foi chrétienne et catholique. Attendre la visite d'une dame salamandre, quelle simplicité! Est-il possible qu'il soit des Salamandres? Mais qu'en sait-on, et "pourquoi pas"?

Le temps, déjà lourd depuis midi, devenait accablant. Engourdi par de longs jours tranquilles et reclus, je sentais un poids sur mon front et sur mes paupières. L'approche de l'orage acheva de m'appesantir. Je laissai tomber mes bras et, la tête renversée, les yeux clos, je glissai dans un demi-sommeil plein d'Égyptiens d'or et d'ombres lascives. Cet état incertain, pendant lequel le sens de l'amour vivait seul en moi comme un feu dans la nuit, durait depuis un temps que je ne puis dire, quand je fus réveillé par un bruit léger de pas et d'étoffes froissées, j'ouvris les yeux et poussai un grand cri.

Une merveilleuse créature était debout devant moi, en robe de satin noir, coiffée de dentelle, brune avec des yeux bleus, les traits fermes dans une chair jeune et pure, les joues rondes et la bouche animée par un invisible baiser. Sa robe courte laissait voir des pieds petits, hardis, gais et spirituels. Elle se tenait droite, ronde, un peu ramassée dans sa perfection voluptueuse. On voyait, sous le ruban de velours passé à son cou, un carré de gorge brune et pourtant éclatante. Elle me regardait avec un air de curiosité.

J'ai dit que mon sommeil m'avait excité à l'amour. Je me levai, je m'élançai.

—Excusez-moi, me dit-elle, je cherchais M. d'Astarac.

Je lui dis:

—Madame, il n'y a pas de M. d'Astarac. Il y a vous et moi. Je vous attendais. Vous êtes ma Salamandre. J'ai ouvert le flacon de cristal. Vous êtes venue, vous êtes à moi.

Je la pris dans mes bras et couvris de baisers tout ce que mes lèvres purent trouver de chair au bord des habits.

Elle se dégagea et me dit:

—Vous êtes fou.

—C'est bien naturel, lui répondis-je. Qui ne le serait à ma place?

Elle baissa les yeux, rougit et sourit. Je me jetai à ses pieds.

—Puisque M. d'Astarac n'est pas ici, dit-elle, je n'ai qu'à me retirer.

—Restez, m'écriai-je, en poussant le verrou.

Elle me demanda:

—Savez-vous s'il reviendra bientôt?

—Non! madame, il ne reviendra point de longtemps. Il m'a laissé seul avec les Salamandres. Je n'en veux qu'une, et c'est vous.

Je la pris dans mes bras, je la portai sur le sopha, j'y tombai avec elle, je la couvris de baisers. Je ne me connaissais plus. Elle criait, je ne l'entendais point. Ses paumes ouvertes me repoussaient, ses ongles me griffaient, et ces vaines défenses irritaient mes désirs. Je la pressais, je l'enveloppais, renversée et défaite. Son corps amolli céda, elle ferma les yeux; je sentis bientôt, dans mon triomphe, ses beaux bras réconciliés me serrer contre elle.

Puis déliés, hélas! de cette étreinte délicieuse, nous nous regardâmes tous deux avec surprise. Occupée à renaître avec décence, elle arrangeait ses jupes et se taisait.

—Je vous aime, lui dis-je. Comment vous appelez-vous?

Je ne pensais pas qu'elle fût une Salamandre et, à vrai dire, je ne l'avais pas cru véritablement.

—Je me nomme Jahel, me dit-elle.

—Quoi! vous êtes la nièce de Mosaïde?

—Oui, mais taisez-vous. S'il savait …

—Que ferait-il?

—Oh! à moi, rien du tout. Mais à vous beaucoup de mal. Il n'aime pas les chrétiens.

—Et vous?

—Oh! moi, je n'aime pas les juifs.

—Jahel, m'aimez-vous un peu?

—Mais il me semble, monsieur, qu'après ce que nous venons de nous dire, votre question est une offense.

—Il est vrai, mademoiselle, mais je tâche de me faire pardonner une vivacité, une ardeur, qui n'avaient pas pris soin de consulter vos sentiments.

—Oh! monsieur, ne vous faites pas plus coupable que vous n'êtes. Toute votre violence et toutes vos ardeurs ne vous auraient servi de rien si vous ne m'aviez pas plu. Tout à l'heure, en vous voyant endormi dans ce fauteuil, je vous ai trouvé du mérite, j'ai attendu votre réveil, et vous savez le reste.

Je lui répondis par un baiser. Elle me le rendit. Quel baiser! Je crus sentir des fraises des bois se fondre dans ma bouche. Mes désirs se ranimèrent et je la pressai ardemment sur mon coeur.

—Cette fois, me dit-elle, soyez moins emporté, et ne pensez pas qu'à vous. Il ne faut pas être égoïste en amour. C'est ce que les jeunes gens ne savent pas assez. Mais on les forme.

Nous nous plongeâmes dans l'abîme des délices. Après quoi, la divine Jahel me dit:

—Avez-vous un peigne? Je suis faite comme une sorcière.

—Jahel, lui répondis-je, je n'ai point de peigne; j'attendais une Salamandre. Je vous adore.

—Adorez-moi, mon ami, mais soyez discret. Vous ne connaissez pas Mosaïde.

—Quoi! Jahel! est-il donc si terrible à cent trente ans, dont il passa soixante-quinze dans une pyramide?

—Je vois, mon ami, qu'on vous a fait des contes sur mon oncle, et que vous avez eu la simplicité de les croire. On ne sait pas son âge; moi-même je l'ignore, je l'ai toujours connu vieux. Je sais seulement qu'il est robuste et d'une force peu commune. Il faisait la banque à Lisbonne, où il lui arriva de tuer un chrétien, qu'il avait surpris avec ma tante Myriam. Il s'enfuit et m'emmena avec lui. Depuis lors, il m'aime avec la tendresse d'une mère. Il me dit des choses qu'on ne dit qu'aux petits enfants, et il pleure en me regardant dormir.

—Vous habitez avec lui?

—Oui, dans le pavillon du garde, à l'autre bout du parc.

—Je sais, on y va par le sentier des Mandragores. Comment ne vous ai-je pas rencontrée plus tôt? Par quel sort funeste, demeurant si près de vous, ai-je vécu sans vous voir? Mais, que dis-je, vivre? Est-ce vivre que ne vous point connaître? Vous êtes donc renfermée dans ce pavillon?

—Il est vrai que je suis très recluse et que je ne puis aller comme je le voudrais dans les promenades, dans les magasins et à la comédie. La tendresse de Mosaïde ne me laisse point de liberté. Il me garde en jaloux et, avec six petites tasses d'or qu'il a emportées de Lisbonne, il n'aime que moi au monde. Comme il a beaucoup plus d'attachement pour moi qu'il n'en eut pour ma tante Myriam, il vous tuerait, mon ami, de meilleur coeur qu'il n'a tué le Portugais. Je vous en avertis pour vous rendre discret et parce que ce n'est pas une considération qui puisse arrêter un homme de coeur. Êtes-vous de qualité et fils de famille, mon ami?

—Hélas! non, répondis-je, mon père est adonné à quelque art mécanique et à une sorte de négoce.

—Est-il seulement dans les partis, a-t-il une charge de finance? Non? C'est dommage. Il faut donc vous aimer pour vous-même. Mais dites-moi la vérité: M. d'Astarac ne viendra-t-il pas bientôt?

A ce nom, à cette demande, un doute horrible traversa mon esprit. Je soupçonnai cette ravissante Jahel de m'avoir été envoyée par le cabbaliste pour jouer avec moi le rôle de Salamandre. Je l'accusai même intérieurement d'être la nymphe de ce vieux fou. Pour en être tout de suite éclairé, je lui demandai rudement si elle avait coutume de faire la Salamandre dans ce château.

—Je ne vous entends point, me répondit-elle, en me regardant avec des yeux pleins d'une innocente surprise. Vous parlez comme M. d'Astarac lui-même, et je vous croirais atteint de sa manie, si je n'avais pas éprouvé que vous ne partagez point l'aversion que les femmes lui donnent. Il ne peut en souffrir une, et c'est pour moi une véritable gêne de le voir et de lui parler. Pourtant, je le cherchais tout à l'heure quand je vous ai trouvé.

Dans ma joie d'être rassuré, je la couvris de baisers. Elle s'arrangea pour me faire voir qu'elle avait des bas noirs, attachés au-dessus du genou par des jarretières à boucles de diamants, et cette vue ramena mes esprits aux idées qui lui plaisaient. Au surplus, elle me sollicita sur ce sujet avec beaucoup d'adresse et d'ardeur, et je m'aperçus qu'elle commençait à s'animer au jeu dans le moment même où j'allais en être fatigué. Pourtant, je fis de mon mieux et fus assez heureux cette fois encore pour épargner à cette belle personne l'affront qu'elle méritait le moins. Il me sembla qu'elle n'était pas mécontente de moi. Elle se leva, l'air tranquille, et me dit:

—Ne savez-vous pas vraiment si M. d'Astarac ne reviendra pas bientôt? Je vous avouerai que je venais lui demander sur la pension qu'il doit à mon oncle une petite somme d'argent qui, pour l'heure, me fait grandement défaut.

Je tirai de ma bourse, en m'excusant, trois écus qui s'y trouvaient et qu'elle me fit la grâce d'accepter. C'était tout ce qui me restait des libéralités trop rares du cabbaliste qui, faisant profession de mépriser l'argent, oubliait malheureusement de me payer mes gages.

Je demandai à mademoiselle Jahel si je n'aurais pas l'heur de la revoir.

—Vous l'aurez, me dit-elle.

Et nous convînmes qu'elle monterait la nuit dans ma chambre toutes les fois qu'elle pourrait s'échapper du pavillon où elle était gardée.

—Faites attention seulement, lui dis-je, que ma porte est la quatrième à droite, dans le corridor, et que la cinquième est celle de l'abbé Coignard, mon bon maître. Quant aux autres, ajoutai-je, elles ne donnent accès que dans des greniers où logent deux ou trois marmitons et plusieurs centaines de rats.

Elle m'assura qu'elle n'aurait garde de s'y tromper, et qu'elle gratterait à ma porte, non pas à quelque autre.

—Au reste, me dit-elle encore, votre abbé Coignard me semble un assez bon homme. Je crois que nous n'avons rien à craindre de lui. Je l'ai vu, par un judas, le jour où il rendait visite avec vous à mon oncle. Il me parut aimable, quoique je n'entendisse guère ce qu'il disait. Son nez surtout me sembla tout à fait ingénieux et capable. Celui qui le porte doit être homme de ressources et je désire faire sa connaissance. On a toujours à gagner à la fréquentation des gens d'esprit. Je suis fâchée seulement qu'il ait déplu à mon oncle par la liberté de ses paroles et par son humeur railleuse. Mosaïde le hait, et il a pour la haine une capacité dont un chrétien ne peut se faire idée.

—Mademoiselle, lui répondis-je, M. l'abbé Jérôme Coignard est un très savant homme et il a, de plus, de la philosophie et de la bienveillance. Il connaît le monde, et vous avez raison de le croire de bon conseil. Je me gouverne entièrement sur ses avis. Mais, répondez-moi, ne me vîtes-vous pas aussi, ce jour-là, dans le pavillon, à travers ce judas que vous dites?

—Je vous vis, me dit-elle, et je ne vous cacherai pas que je vous distinguai. Mais il faut que je retourne chez mon oncle. Adieu.

M. d'Astarac ne manqua pas de me demander, le soir, après le souper, des nouvelles de la Salamandre. Sa curiosité m'embarrassait un peu. Je répondis que la rencontre avait passé mes espérances, mais qu'au surplus je croyais devoir me renfermer dans la discrétion convenable à ces sortes d'aventures.

—Cette discrétion, mon fils, me dit-il, n'est point aussi utile en votre affaire que vous vous le figurez. Les Salamandres ne demandent point le secret sur des amours dont elles n'ont point de honte. Une de ces Nymphes, qui m'aime, n'a point de passe-temps plus doux, en mon absence, que de graver mon chiffre enlacé au sien dans l'écorce des arbres, comme vous pourrez vous en assurer en examinant le tronc de cinq ou six pins dont vous voyez d'ici les têtes élégantes. Mais n'avez-vous point remarqué, mon fils, que ces sortes d'amours, vraiment sublimes, loin de laisser quelque fatigue, communiquent au coeur une vigueur nouvelle? Je suis sûr qu'après ce qui s'est passé, vous occuperez votre nuit à traduire pour le moins soixante pages de Zozime le Panopolitain.

Je lui avouai que je ressentais au contraire une grande envie de dormir, qu'il expliqua par l'étonnement d'une première rencontre. Ainsi ce grand homme demeura persuadé que j'avais eu commerce avec une Salamandre. J'avais scrupule à le tromper, mais j'y étais obligé et il se trompait si bien lui-même qu'on ne pouvait ajouter grand'chose à ses illusions. J'allai donc me coucher en paix: et, m'étant mis au lit, je soufflai ma chandelle sur le plus beau de mes jours.

Jahel tint parole. Dès le surlendemain elle vint gratter à ma porte. Nous fûmes bien plus à notre aise dans ma chambre, que nous ne l'avions été dans le cabinet de M. d'Astarac, et ce qui s'était passé lors de notre première connaissance n'était que jeux d'enfants au prix de ce que l'amour nous inspira en cette seconde rencontre. Elle s'arracha de mes bras au petit jour, avec mille serments de me rejoindre bientôt, m'appelant son âme, sa vie, et son greluchon.

Je me levai fort tard ce jour-là. Quand je descendis dans la bibliothèque, mon maître y était établi sur le papyrus de Zozime, sa plume dans une main, sa loupe dans l'autre, et digne de l'admiration de quiconque sait estimer les bonnes lettres.

—Jacques Tournebroche, me dit-il, la principale difficulté de cette lecture consiste en ce que diverses lettres peuvent être aisément confondues avec d'autres, et il importe au succès du déchiffrement de dresser un tableau des caractères qui prêtent à de semblables méprises, car, faute de prendre ce soin, nous risquerions d'adopter de mauvaises leçons, à notre honte éternelle et juste vitupère. J'ai fait aujourd'hui même de risibles bévues. Il fallait que j'eusse, dès matines, l'esprit troublé par ce que j'ai vu cette nuit et dont je vais vous faire le récit.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings