Robe Brodée d'Argent
Reading edition

PARIS LIBRAIRIE BLÉRIOT HENRI GAUTIER, SUCCESSEUR
55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 55 1913
TABLE CHAPITRE: I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, XI, XII, XIII, XIV, XV, XVI, XVII, XVIII, XIX, XX, XXI, XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI, XXVII, XXVIII, XXIX, XXX, XXXI, XXXII, XXXIII, XXXIV, XXXV, XXXVI, XXXVII, XXXVIII, XXXIX, XL, XLI, XLII, XLIII, XLIV, XLV
LA ROBE BRODÉE D'ARGENT

CHAPITRE I
LANDRY DESMOUTIERS A SÉVERIN DE SALLES
«Je ne date pas ma lettre, mon cher ami. D'abord, j'ignore l'orthographe du hameau perdu où je vais dormir ce soir; puis, tu ne pourrais pas en prononcer le nom semi-barbare.
»Ah! Séverin, quels jours je vis! Quelles impressions vraiment neuves, inattendues, dans l'enivrante solitude de ce voyage, et l'entraînante vitesse de mon incomparable auto!
»Quand je pense que ma chère mère croyait m'avoir fait connaître la Bretagne! Aussi bien la trouvais-je un peu banale et décevante dans ses villes, et même dans les sites célèbres envahis par les touristes. Mais je l'ai découverte, la vraie, la sauvage, l'indomptable, la mélancolique, la charmeuse! Je l'ai découverte dans ses chemins bordés de chênes et de genêts qui, effleurés par l'auto, font pleuvoir sur moi des feuilles vertes et des fleurs d'or,—sur ses grèves solitaires où la mer, bleu d'azur ou vert d'émeraude, est toujours agitée dans sa noire ceinture de rochers,—dans les villages perdus d'où s'élancent des clochers en dentelle,—et surtout, peut-être, je l'ai reconnue et saluée sur les pentes arides des monts d'Arrez.
»Voici deux jours que j'erre en tous sens sur ces plateaux où souffle librement une brise âpre, dans le dédale vraiment désolé de ces vallées où croît seul l'ajonc épineux, sur les croupes arrondies de ces collines, sur la terre brune desquelles pousse un thym maigre et ras, brûlé par le vent et le soleil. La vue est incomparable dans sa tristesse: au-delà des cimes rondes et nues qui moutonnent autour de moi, c'est, d'un côté, la mer sans bornes; de l'autre, la sombre chaîne des Montagnes Noires. Çà et là, la silhouette grise d'une chapelle, une chaumière isolée.... Je passe des heures sans apercevoir une figure humaine; mais quelle note pittoresque offrent les rares passants! Tantôt c'est un paysan vêtu de bure brune, conduisant un attelage de ces petits chevaux alertes, infatigables, qui prennent leur nom de ces montagnes mêmes; tantôt c'est une femme à la coiffe monastique, qui, effrayée de voir l'auto, rassemble comme des poussins les petits sauvages aux cheveux de lin qui s'ébattent sur la route.
»Point d'arbres, partant, point d'oiseaux, si ce n'est un vol de corbeaux s'enlevant, très noirs, sur le ciel gris perle. Un silence impressionnant, une pauvreté grandiose, une indicible mélancolie....
»J'ai laissé mon chauffeur à Morlaix, et je jouis indiciblement. Ce n'est pas trop de ce cadre immense, de ce désert, pour la vie qui déborde en moi. Jamais, mon ami, je ne connaîtrai d'impressions plus enivrantes que celles qui m'envahissent dans cette liberté de mon être....
»Eh! oui, je me sens libre pour la première fois. Ma pauvre mère!... Certes, elle vit de mon bonheur, de mes désirs, et me gâte comme le plus aimé des fils. Et cependant, je ne le voudrais dire qu'à toi: j'ai, en la quittant, ressenti cette impression de liberté que je me reproche comme une ingratitude. J'avais soif de solitude, soif de n'être plus étouffé par cette tendresse oppressive, cette influence que je reconnais sage et douce, que je subis volontairement, mais qui arrête l'essor de ma personnalité. Pour calmer mes remords, je me dis que je lui reviendrai plus aimant, et qu'elle jouira de constater le développement opéré dans mon être pendant ces jours où je pense seul, où j'agis seul, où je ne suis plus uniquement le fils soumis d'une mère trop tendre, mais un homme entrant vraiment dans la vie avec des espoirs, des rêves, des plans personnels, et toutes les responsabilités qu'il regarde en face, et qui ne troublent point ses secrètes énergies.
»Le jour tombe, et mon encre est si pâle que je vois à peine ce que j'écris. Ma chambre est rustique à souhait: blanchie à la chaux, avec un lit entouré de calicot, une table boiteuse et deux chaises de paille. De la cuisine, qui sert de salle commune, montent les effluves de mon souper: lard aux pommes de terre et crêpes de blé noir. Pour loger mon auto, on a débarrassé une grange, et un groupe d'enfants déguenillés, assemblés sur la route, contemplent l'étonnante machine, qui est pour eux un peu sorcière. Je me sens perdu dans ce monde nouveau, fruste, sauvage, dont je n'entends pas même le rude dialecte. Tout semble faire de nous des races différentes, et cependant un lien sympathique me rattache à ce peuple austère, dont je pressens la grandeur, filon d'or dans le granit.
»Mon vieux Séverin!... J'ai parfois du remords de chanter devant toi mes chansons de jeunesse, de te dire crûment tout ce que j'espère, tout ce que j'attends de cette vie qui t'a été, à toi, si inclémente....
»Je serais prêt, cependant, à sympathiser avec ta douleur si tu voulais la dire. Je n'ose pas toucher à la blessure que tu dérobes; mais il faut que tu saches que je te plains, que je t'aime, que je suis tout prêt à partager ton fardeau, si tu y trouvais du soulagement.... Peut-être me regardes-tu encore, toi aussi, comme un enfant. C'est vrai que tu es plus âgé que moi, et plus intelligent; c'est vrai aussi que tu as été mûri par ton deuil et ta souffrance. Et cependant, notre amitié demeure, à l'étonnement des gens superficiels. C'est à toi, mon ami plus vieux, plus sage, plus triste, que je vais instinctivement chaque fois que je veux m'épancher, et tu vois que je t'écris ce soir mes enthousiasmes, à toi qui as cependant vu l'Europe entière, et épuisé toutes les impressions de voyage.
»Bonsoir, Séverin. Un pillawer (marchand de chiffons), vêtu de bure brune, va porter ma lettre au prochain village, parmi le chargement de bols coloriés qu'il livre aux ménagères, en échange de leurs loques. Je te le redis, ton souvenir m'est très cher dans cette solitude, et il me semble que j'aime plus que jamais la jolie maman qui, à cette heure, rêve à moi dans le tiède confort de son petit salon, sous les regards graves de mes ancêtres les conseillers et les sénéchaux, et de mes grand'mères en fraises empesées ou en justins de brocart.»
II
L'auto, de sa souple et rapide allure, parcourait sans but les stériles vallées dans lesquelles le soc de la charrue heurte des fragments de roc, gravissait les pentes tapissées de thym et de maigre bruyère, sillonnait les routes tracées parmi les touffes d'ajonc.
Landry allait à l'aventure, se dirigeant sur les villages isolés dont les clochers à jours enchâssaient des trèfles ou des losanges de ciel bleu ou gris. Parfois, il descendait vers les petites villes austères aux pignons rayés de poutres, aux murs de granit, ou dans les gros bourgs qui, une fois par semaine, les jours de marché, sortaient de leur paix engourdie. Il errait parmi les paysans, curieux de leurs mœurs et de leurs coutumes, admirant les ostensoirs brodés sur les vestes de Cast, les grands cols de mousseline et les coiffes relevées de Pleyben, les bonnets brodés des tout petits. Il s'endurcissait bravement à la pauvreté des auberges, à la rusticité des couettes de balle d'avoine. Il lui semblait que son corps et son esprit se trempaient dans cette vie primitive, tandis que son imagination s'imprégnait d'une poésie âpre et forte, enivrante comme l'odeur du thym sur la montagne balayée par le vent. Que d'heures passées sur ces pentes désertes, sur ces sommets brûlés de soleil! L'auto, comme un monstre au repos, demeurait sur la route, et Landry se grisait d'air pur et de silence. Il y a tant de voix charmantes dans les âmes jeunes!... Tantôt il contemplait au loin la mer mouvante; tantôt il cherchait ses clochers de prédilection à travers la brume légère qui, presque continuellement, flottait sur les vallées. Souvent aussi, les yeux clos, dans un rêve passionnant, il évoquait le passé de cette terre de légendes. Au crépuscule, quand les grandes ombres des nuages se reflétaient sur la bruyère, quand la brise prenait des accents plaintifs, il eût volontiers attendu l'apparition des korrigans et des poulpiquets venant danser en rond sur la colline, et transformer en un or suspect et fatal les petites grappes sèches des bruyères. Il eût été presque disposé à reconnaître, dans les vapeurs blanches montant des gorges, les lavandières de nuit tordant les linceuls des morts. Mais lorsque la première étoile perçait la voûte assombrie du ciel, et que la lumière douce de la lune prêtait à ce paysage austère une beauté nouvelle et fantastique, c'était le souvenir des vieux saints qui s'offrait à lui. Quel charme dans ces figures à la fois tendres et fortes! Il croyait les voir, abordant ces rivages dans leur auge de pierre ou sur les plis étendus de leur manteau, s'enfonçant dans les forêts ou gravissant les collines, prêchant les rudes sectateurs des druides, assouplissant à l'amour du Christ ces cœurs sauvages, dans lesquels ils savaient découvrir le filon d'incroyable tendresse qui caractérise la race bretonne.
Jaloux de sa liberté et de sa solitude, il continuait à consigner son chauffeur à Morlaix. Il conduisait bien, manquant seulement un peu de prudence. Grisé de mouvement, il demandait à la machine souple et docile de véritables tours de force et une vitesse vertigineuse.
Mais ce fut très beau de mener pendant quinze jours, sans accidents, ce train exagéré.
Un charbonnier, vêtu de ce pittoresque costume de bure que Landry avait photographié à plusieurs reprises, passait au pied du mont Saint-Michel, conduisant sa voiture chargée de sacs et de fagots d'ajonc, lorsqu'il vit sur la bruyère nue et déserte une machine en détresse. Il laissa son attelage sur la route, et gravit la pente. La voiture n'était pas seule endommagée: son propriétaire gisait à quelque distance, sans mouvement.
Le paysan, de stupeur, laissa tomber sa courte pipe de terre, et marmotta, en breton, quelques paroles peu tendres sur les autos qui commençaient à envahir le pays, à effrayer les chevaux et les vaches, à causer des dommages et des accidents; mais il s'approcha du jeune chauffeur, et le souleva avec des précautions dont on n'eût pas cru capables ses grandes mains rudes. Il n'y avait à portée de secours d'aucune espèce, pas même un filet d'eau. S'étant assuré que Landry respirait encore, le charbonnier courut à la voiture, et, ayant fouillé les coffres et les poches intérieures, trouva une petite gourde à demi pleine de cognac. Quelques frictions sur les tempes, quelques gouttes du breuvage glissées entre les lèvres firent aussitôt ouvrir les yeux au jeune homme. D'abord étourdi, un peu égaré, il reprit conscience de ce qui était arrivé, et constata qu'il n'avait aucune fracture, l'élasticité du sol tapissé de lichens et de thym ayant amorti sa chute. Il se hâta d'examiner l'auto. Un pneu avait éclaté, et l'explosion qui s'était produite l'avait projeté à quelques pas, sans connaissance.
Le paysan ne parlait pas français. Il cherchait à expliquer ses intentions bienveillantes, montrait la machine, puis étendait le bras vers la vallée. Mais tout cela était lettre morte pour Landry, dont la mimique désespérée n'était, d'ailleurs, pas mieux comprise. Il savait qu'il n'y avait pas de mécanicien aux environs; il fallait télégraphier à son chauffeur, et faire descendre la voiture jusqu'à la gare la plus proche. Mais ses contusions le faisaient souffrir et, quand il voulut marcher, il lui sembla que les montagnes l'enserraient dans une ronde fantastique, tandis que ses jambes tremblantes se dérobaient sous lui.
Le paysan le prit par le bras et lui montra sa charrette. Les chevaux essayaient patiemment, sans y réussir, de tondre l'herbe courte qui liserait la route. Renonçant à d'autres explications, le charbonnier prit Landry dans ses bras comme s'il eût été un enfant, et le jucha sur un sac, tandis que lui-même se plaçait à la tête de ses chevaux et reprenait le chemin de son village.
Si las et si étourdi que fût Landry, il était encore capable de sentir le côté comique de sa situation, mais non pas de s'en amuser. Profondément mortifié de devoir abandonner sur la bruyère son auto à demi brisé et de s'en aller, jeté sur un sac de charbon, vers un inconnu à tout prendre peu réjouissant, il se promit de ne faire connaître ni à sa mère, ni à son cousin Séverin, l'incident désagréable qui donnerait une triste idée de sa prudence ou de son habileté. Et ce fut dans une disposition d'esprit singulièrement assombrie qu'il descendit la montagne gravie, quelques heures auparavant, avec tant d'entrain et d'enivrement.
C'était cependant l'heure qu'il aimait: la fin du jour. L'odeur du thym devenait plus pénétrante sous la brise qui s'élevait. Le ciel était coloré des nuances les plus riches. Les nuages ourlés d'or offraient des aspects étranges, changeant à toute minute. C'étaient des villes fantastiques, avec des bastions, des murs crénelés; c'étaient, l'instant d'après, des montagnes, des frondaisons, de profondes vallées, puis des lacs aux pâles reflets verts, avec les îles gris perle, des rivages accidentés, et, au loin, des lueurs d'incendie. Tout cela se reflétait sur la montagne. La petite chapelle de Saint-Michel se détachait en sombre sur un fond d'or, et la bruyère s'irradiait de lueurs pourpres, tandis que, sur les pentes et au loin, sur la mer, les grandes ombres des nuages gris semblaient étendre des bras gigantesques, ou des ailes immenses et mouvantes. Et au-dessous, un brouillard froid montait de la vallée, déjà envahie par le crépuscule, ouatant les contours, rendant imprécises et tremblantes les silhouettes des clochers, et laissant à peine distinguer les reflets d'acier d'une rivière lointaine où s'était, tantôt, miré le soleil.
Les couleurs du ciel pâlirent; le pourpre s'effaça en un rose et en un lilas très doux, l'ombre gagna même les sommets où s'était attardée la lumière, et au zénith, qui devenait d'un bleu sombre, une étoile s'alluma.
Le rustique équipage continuait à descendre d'une lente allure, le pas égal du charretier ne se lassant point. Semblant indifférent au site désolé comme aux splendeurs du soleil couchant, il ne se retournait même pas vers l'étranger qu'il avait recueilli. Il semblait à Landry qu'il allait s'enfonçant dans la nuit. Une heure avait passé, lui paraissant terriblement longue. Les sommets dont il s'éloignait se dressaient maintenant très sombres, très sévères, et au-dessous de lui, à travers les lacets de la route, il entrevoyait vaguement, comme au fond d'un abîme, un amas de toits d'ardoise et de chaume, du milieu desquels s'élançait un clocher aigu.
Alors, quelques arbres rabougris se montrèrent sur les talus, avec des haies d'ajoncs limitant de maigres champs d'orge ou de blé noir. Puis des chaumières parurent sur la route; Landry pouvait encore distinguer leurs portes au cintre de pierre. L'une d'elles avait des murs égayés de roses trémières d'un rouge profond, et de tournesols flamboyants.
Landry était venu deux ou trois fois dans ce village. Un dimanche, il avait entendu la grand'messe dans l'église gothique datant du xve siècle, où un jubé de pierre bleue finement découpée lui avait causé des distractions. Il éprouvait déjà un soulagement à la pensée de pouvoir parler français à l'aubergiste ou au recteur, lorsque la charrette, se détournant de la grande route, prit un chemin de traverse et s'éloigna du village.
Landry se souleva sur son dur coussin, et pria le conducteur de le laisser descendre. Mais un flot de paroles bretonnes l'arrêta, tandis, que d'un geste assuré, le paysan étendait son fouet vers une masse sombre, à peu de distance. C'était un bouquet d'arbres relié à une avenue, et à côté duquel s'élevaient des toits d'ardoise et une mince tourelle en poivrière.
Landry reprit espoir et patience. Quelques minutes après, la charrette s'engageait dans la rustique avenue creusée d'ornières et bordée d'ajoncs, puis s'arrêtait devant une grille de bois derrière laquelle la nuit ne laissait distinguer que confusément des bâtiments irréguliers, un toit monumental, et le sommet pointu de la tourelle.
Il voulut descendre; mais maintenant, il ressentait de vives douleurs. Le paysan, cependant, s'était dirigé à travers la cour jusqu'à la maison. Il en revint presque immédiatement, accompagné d'un homme de haute taille, portant une veste de paysan et un chapeau rond entouré d'un ruban de velours.
—Un accident d'automobile? dit-il en français, s'adressant à Landry.
—Oh! quel soulagement de pouvoir enfin se faire comprendre! s'écria celui-ci. Ce brave homme m'a été très secourable, mais nous ne nous entendions pas.... Voulez-vous, mon ami, lui demander de me conduire à l'auberge, où j'ai hâte de trouver un lit, quel qu'il soit?
—Yvon Magadec a fait preuve d'intelligence en vous amenant chez moi, dit le nouveau venu avec une courtoisie mêlée de dignité. Je suis le maire de Lanrouara, et comme un de mes fils possède un auto, il a pensé que je pourrais vous venir en aide mieux qu'un autre.
Tout ceci avait été dit en bon français, bien que d'une voix rude et avec un fort accent breton. Un peu confus de la liberté avec laquelle il avait appelé «mon ami» le premier fonctionnaire de l'endroit, Landry balbutia des excuses, puis renouvela sa demande d'être conduit à l'auberge.
—Le meilleur lit de Seïzan Lecoz ne vous reposerait guère, après une pareille secousse. Puisque Yvon vous a conduit chez moi, faites-moi le plaisir d'y rester, au moins jusqu'à demain.... Yvon, aide mon hôte à descendre, ajouta-t-il en breton.
Avant que Landry eût pu protester, il le reçut comme un bébé des bras robustes du charbonnier, et le porta, tout étourdi, dans une chambre sombre, tout en demandant, d'une voix de stentor, qu'en apportât «des chandelles».
Ce fut, en effet, une longue et mince chandelle de suif qui fit son apparition dans un chandelier de cuivre, tenu à bout de bras par une vieille paysanne en coiffe d'indienne lilas. Cette faible lumière ne suffisait pas à dissiper les ténèbres de la chambre inconnue où se trouvait Landry; il put seulement soupçonner qu'elle était différente de ce qu'il s'était attendu à trouver d'après le costume et les allures de son hôte.
—Je voudrais dédommager le brave homme qui m'a conduit ici de la peine qu'il a prise, dit-il, et du détour qu'il a fait pour m'amener dans votre maison hospitalière, Monsieur....
—C'est juste, dit le maire laconiquement.
Et il appela de sa forte voix:
—Yvon Magadec!
Le charretier parut à la porte, s'essuyant les lèvres sur sa manche de bure; il venait évidemment de prendre sa part de l'hospitalité du maire.
—Voulez-vous, Monsieur, lui dire que je le remercie mille fois, et que je lui serai obligé d'accepter ceci?...
Il avait ouvert son porte-monnaie, et tendait deux pièces au paysan. Celui-ci les prit simplement, en portant la main à son chapeau, et quitta la chambre avec le maire.
Si ce n'eussent été les meurtrissures qui lui donnaient l'impression d'avoir le corps brisé, et l'espèce de vide qu'il sentait au cerveau, Landry eût trouvé l'aventure pittoresque. Ses yeux s'accoutumaient à l'obscurité; il distinguait les poutres du plafond, les lambris qui revêtaient les murs, et, parmi les meubles très simples, des objets qu'il ne se serait pas attendu à trouver là, tels qu'un piano et un harmonium.
Le maire reparut, et, à la lueur d'une autre chandelle qu'il tenait à la main, Landry put distinguer ses traits accentués, burinés par les rides, mais singulièrement beaux et distingués. Il portait une veste à basques longues, ornée de petits boutons noirs, et ouverte sur une chemise blanche. Point de gilet, mais une ceinture de coton à carreaux blancs et lilas faisant plusieurs fois le tour de ses reins. Il n'avait point quitté son chapeau, de dessous lequel tombaient sur son col des mèches de cheveux gris ayant une tendance à boucler.
—Mes nièces sont au sermon, dit-il, et je le regrette, parce qu'elles s'entendent mieux que la vieille Marianna à recevoir un étranger. Mais il y a toujours des draps au lit de la chambre d'amis. Êtes-vous capable de monter un étage, ou faut-il que je vous porte? Vous ne pesez pas lourd, et mes bras sont encore solides.
Landry n'eût voulu pour rien au monde accepter de tels services d'un vieillard.
Dominant sa souffrance, il suivit son hôte dans un escalier en pierre assez large, entre deux murs de granit, et qui lui sembla interminable. A droite et à gauche du palier, s'étendaient de sombres corridors. Presque à l'entrée de l'un d'eux, le maire ouvrit une porte. Cette fois, c'étaient deux bougies placées dans des flambeaux d'argent, qui éclairaient la «chambre d'amis». Landry vit un grand lit à courtines fanées, dont les couvertures rabattues laissaient voir des draps de neige, puis des meubles anciens assez confortables.
—On va vous apporter un bouillon et un verre de vieux vin, dit le maire. Il vaut mieux faire diète après une chute. Yvon m'a dit que vous n'avez ni fracture, ni entorse. S'il y a lieu, demain, on fera chercher un médecin à Brasparlz ou à Pleyben. Mais pour le moment, le mieux est de vous coucher.
—Comment vous remercier! dit Landry, dont les yeux se mouillèrent de larmes juvéniles. Recevoir ainsi un inconnu, un étranger!
—Je ne sais pas si vous êtes ou non un chrétien, Monsieur, répondit brusquement le vieillard; mais si vous avez jamais appris votre catéchisme, vous devez savoir que, parmi les œuvres de miséricorde que chacun de nous doit accomplir à l'occasion, il est recommandé d'exercer l'hospitalité.
—J'ai été élevé en chrétien, répondit Landry, et je sais aussi que la reconnaissance est un devoir.... J'ai une chère et tendre mère, Monsieur.... C'est la première fois que je la quitte, car j'ai fait près d'elle mon temps de soldat; et elle vous aura une profonde gratitude quand elle saura quelle réception j'ai trouvée ici.... Mais je dois au moins vous dire mon nom: Landry Desmoutiers.
—Moi je suis, je crois vous l'avoir dit, maire de ma commune,—un paysan, d'ailleurs, comme vous pouvez le constater. Si cela vous intéresse, je m'appelle Alain de Coatlanguy. Ma famille n'est pas la première qui ait subi les vicissitudes des temps. Cette maison, qui a été un manoir, est depuis plus de cent ans une ferme, et le sang des vieux seigneurs s'est mêlé à celui de nos paysans bretons.... Allons, dormez en paix, et demain vous me direz où est votre bagage, et ce qu'il faut faire de votre automobile.
Il refermait la porte; il se ravisa:
—Il y a de l'eau bénite au chevet de votre lit; ma nièce Loïzik en met tous les samedis.
Un instant après, la vieille servante apporta un bol de bouillon et une bouteille de vin convenablement tapissée de toiles d'araignées. Elle murmura un bonsoir en breton, puis referma la porte. Landry se trouvait seul.
III
C'était une douce et calme soirée d'automne. Il était à peine sept heures et demie; mais les arbres qui entouraient la maison du côté de l'avenue obscurcissaient les dernières heures du crépuscule. La chambre, bien que parfaitement propre, ne servait probablement qu'à de rares intervalles, car il y régnait cette odeur renfermée, ce léger relent de moisissure qui caractérise les vieilles maisons.
Landry ouvrit la fenêtre, chercha à distinguer les bâtiments lourds de la cour d'entrée, puis examina son logis. C'était une vaste pièce, au plafond bas, sillonné de poutres en chêne. Un revêtement de bois couvrait les murailles; à la fenêtre et au lit, des rideaux de calicot d'une blancheur immaculée pendaient sous les courtines d'un damas vert aux tons jaunis. Le mobilier se composait d'une armoire de chêne aux panneaux grossièrement sculptés, d'une commode sans style, mais ornée de curieuses poignées de cuivre, d'un fauteuil Voltaire recouvert de reps vert, de chaises de paille et d'une table ronde. Une pendule en bois noir, à colonnes, ornait la cheminée, flanquée de deux flambeaux d'argent, et à la tête du lit, il y avait un bénitier surmonté d'une croix.
Si Landry se fût trouvé transporté dans cette chambre au sortir de son nid parisien si douillet, si délicieusement rempli d'objets d'art, il n'y eût évidemment trouvé ni confort ni agrément; mais il venait de mener pendant quinze jours une vie fort primitive. Le plaisir d'être son maître, le sentiment vague d'une émancipation lui avaient fait accepter avec une sorte d'enthousiasme les auberges de village, la nourriture rustique, le coucher grossier, et l'absence complète du bien-être. Ces quinze jours vécus intensément, remplis d'émotions, de pensées, lui avaient paru courts pendant qu'ils s'écoulaient, et cependant, lui laissaient l'impression bizarre d'avoir creusé une sorte d'abîme le séparant de sa vie ordinaire. Il se figurait avoir mûri dans cet essai d'indépendance, ou plutôt avoir subi des changements intimes dans ce tête-à-tête avec sa jeunesse. Enfin, avec la souplesse de son âge, il se sentait en quelque sorte désaccoutumé, par cette vie nouvelle, de ce qui, jusqu'à présent, lui avait paru nécessaire à son existence. Aussi ne prenait-il pas, pour apprécier l'hospitalité de cette ferme, un terme de comparaison qui lui semblait déjà éloigné; il ne pensait pas à sa chambre du quai d'Orsay, mais aux réduits malpropres où il avait récemment dormi d'un sommeil sans rêves après des courses sur les collines. Et il goûta pleinement la netteté de la chambre, la blancheur des rideaux et du linge un peu rude, le modeste confort des meubles rustiques. Il trouva une jouissance délicieuse à s'enfoncer dans le grand lit que rendait douillet une couette de plumes à l'ancienne mode. Il prit consciencieusement de l'eau bénite, moitié attendri, moitié souriant de la simplicité d'enfant avec laquelle ce vieillard athlétique l'avait averti de ce pieux raffinement d'hospitalité. Et, avec une indicible impression de sécurité, sans même penser à sa machine abandonnée là-bas sur la bruyère, il s'endormit d'un lourd sommeil.
...Bien lourd, en effet, car la ferme recommença à vivre dès l'aube, et il n'entendit rien, ni le cri strident des coqs, ni le mugissement grave des vaches qu'on venait de traire, ni les aboiements joyeux des chiens, ni, à plus forte raison, le bruit du balai que Marianna heurtait contre les cloisons de bois. Mais, chose singulière, il s'éveilla subitement lorsqu'un coup léger fut frappé à sa porte.
—Entrez! balbutia-t-il, encore lourd de sommeil.
On n'entra pas. Seulement, une voix de femme, douce et un peu chantante, se fit entendre derrière la porte:
—Mon oncle m'a envoyée demander comment vous allez, Monsieur. Il est à la mairie; mais, si vous désirez un médecin, il a dit de faire atteler.
Landry se secoua comme un jeune chien. Il se sentait bien encore douloureusement meurtri; mais ce bon sommeil l'avait déjà à moitié remis, et il n'avait évidemment nul besoin d'un docteur, ni de remèdes.
—Je suis presque bien, répondit-il, amusé, à travers la porte. Oserai-je demander l'heure? La pendule n'est pas montée, et ma montre s'est arrêtée dans ma chute.
—Il est dix heures, Monsieur; Marianna doit-elle vous apporter votre déjeuner, ou voulez-vous descendre?
—Je descends... Mille grâces!
Il sauta à bas de son lit, étouffant un petit cri, car ses mouvements demeuraient pénibles, et il commença avec délices ses ablutions. La fenêtre ouverte laissait entrer non pas un rayon, mais une véritable nappe de soleil. Tout semblait irradié, embelli à miracle dans cette lumière, et, tout en faisant sa toilette, il admirait la masse des arbres de l'avenue, richement teintés de pourpre et d'or. Puis, en disposition joyeuse, il descendit l'escalier de pierre, et chercha à retrouver la chambre où il avait été introduit la veille. Comme il hésitait devant plusieurs portes closes, une lueur ardente attira son regard, elle venait d'une vaste cuisine, et remplissait un âtre immense où une marmite était suspendue. Au-dessus des fagots enflammés, une large plaque de fer, luisante de beurre, était posée, et la vieille Marianna faisait des crêpes. Avec sa robe de bure, son col de mousseline étroit, épinglé sur son cou ridé, sa petite coiffe serrée sur ses tempes, elle était singulièrement pittoresque. Et le cadre dans lequel elle était placée eût tenté un peintre flamand.
La cuisine occupait toute la largeur de la maison; l'une de ses fenêtres à petits carreaux donnait sur la cour, l'autre sur un potager sans clôture, qui dévalait le long d'une pente, et laissait voir un horizon immense de champs, de landes, de collines. Aux poutres enfumées pendaient les objets les plus divers: lard fumé, guirlandes d'oignons, paquets de chandelles, touffes flétries d'herbes de la Saint Jean. Une table flanquée de bancs la traversait dans une partie de sa longueur, et, dans un angle, le lit clos de Marianna se dressait, noir et luisant, laissant voir, par une étroite ouverture, sa courte-pointe à fleurs rouges. Sur le manteau de l'énorme cheminée, il y avait des pots d'étain, une rangée de chandeliers de cuivre, et, à la place d'honneur, une antique Vierge en faïence coloriée, au manteau semé d'étoiles. Des dressoirs grossiers supportaient une vaisselle pittoresque, à grosses fleurs, et des cuillers de bois. Enfin, sur les murs enfumés s'étalaient des ustensiles de cuivre rouge, qui réfléchissait à l'envi les lueurs du feu et la lumière du soleil.
Marianna était sourde, et elle ne se retourna point au bruit des pas de Landry. Mais, comme il commençait a être embarrassé de son personnage, il entendit derrière lui la même voix douce et chantante qui lui avait parlé derrière la porte.
—Voulez-vous entrer dans la salle, Monsieur? Je vais vous servir votre déjeuner.
—Vraiment, je ne puis consentir à vous donner cette peine! balbutia-t-il, embarrassé.
Il avait devant lui une paysanne vêtue à peu près comme Marianna, du costume de Carhaix ou de Huelgoat: corsage ajusté, petit col de mousseline, coiffe serrée, cachant un grand chignon arrondi; seulement, la robe était de drap fin, le tablier de taffetas noir, et la coiffe laissait voir deux bandeaux de cheveux blonds, encadrant un visage sans beauté, mais agréable. Une chaîne sautoir, en or, soutenait une montre placée dans la piècette, ou bavette du tablier.
Landry, mis en garde par la conversation de la veille avec le maire, devina qu'il avait devant lui une des jeunes filles de la maison. Son hôte avait, en effet, parlé de ses nièces.
La jeune fille ouvrit la porte de la «salle», pièce d'apparat qui servait, pour les étrangers, de salon et de salle à manger. Une grande table carrée en occupait le milieu. Il s'y trouvait des bahuts sculptés de forme disgracieuse, mais d'un travail ancien et soigné, des sièges très divers de styles, puis le piano et l'harmonium entrevus la veille.
Landry se sentit embarrassé lorsqu'il vit la jeune fille ouvrir un des bahuts pour y prendre une tasse. Il s'avança pour l'aider; mais, à ce moment, la voix chevrotante de Marianna se fit entendre. Bien qu'elle parlât breton, Landry comprit le sens de ses paroles en la voyant désigner d'un geste les préparatifs qu'elle aussi avait faits en vue du déjeuner du «Monsieur». Il s'aperçut alors, à travers le corridor, qu'un couvert était dressé sur la longue table de la cuisine.
—De grâce, Mademoiselle, s'écria-t-il, ne m'infligez pas la mortification d'être servi par vous! Je vois que votre servante a eu la bonne idée de me traiter en hôte familier, et j'apprécie, croyez-le, le charme très pittoresque de cette belle cuisine.... Si vous saviez la vie rustique que j'ai menée, dans les auberges des montagnes d'Arrez!
La jeune fille se mit à rire, et n'insista point.
—Moi aussi, dit-elle, j'aime bien à déjeuner dans la cuisine, et nous y dînons, même, quand nous sommes seuls....
Elle allait et venait, avec une certaine grâce de mouvements, complétant les préparatifs du déjeuner, apportant la moche de beurre frais, le pain de ménage; puis, invitant Landry à s'asseoir, elle versa le café fumant, et s'assit elle-même sur le banc, de l'autre côté de la table. Il la regardait, tout en beurrant ses tartines, et s'étonnait, en face de ce type inconnu et insoupçonné.
On ne pouvait dire que Loïzik fût distinguée; mais elle paraissait telle, en opposition avec son costume de paysanne. Ses mains brunes n'avaient pas, évidemment, l'habitude des gants. Évidemment aussi, elles accomplissaient des besognes de ménagère; cependant, ni la forme ni l'épiderme n'étaient altérés par des travaux trop rudes. Le français qu'elle parlait était pur, bien que marqué d'accent breton. Ce n'était sans doute pas à l'école du village qu'elle avait pris ces tours corrects ni ces aperçus bornés, mais justes, sur les choses en dehors de sa simple vie. Elle n'était pas positivement timide: elle donnait l'impression d'une personne habituée à dominer dans sa sphère, et elle semblait trouver naturel d'être traitée avec égard et respect par ce jeune homme élégant, dont les raffinements de politesse la troublaient toutefois secrètement.
Landry eut bientôt appris qu'elle avait été élevée dans un couvent, puis qu'elle était revenue près de son oncle, qui lui tenait lieu de père.
—N'ai-je pas entendu M. de Coatlanguy parler de ses nièces? Avez-vous une sœur, Mademoiselle?
—Non, malheureusement, et Léna n'est même pas ma cousine: elle est, la propre nièce de mon oncle, une Coatlanguy, tandis que je tiens, moi, à la famille de sa femme.
—Et elle a été élevée comme vous, au couvent?
—Oh! oui, de même que les fils de mon oncle sont allés au collège.
—Et cependant, ils cultivent la terre?
Il regretta d'avoir dit ces paroles, en voyant rougir la jeune fille.
—L'un d'eux est avec mon oncle, l'autre est notaire à Châteauneuf-du-Faou.... Pourquoi les cultivateurs ne profiteraient-ils pas des bienfaits de l'instruction, monsieur? Cela les rend plus aptes à comprendre les affaires, et aussi à servir leur pays. Et puis, c'est une jouissance, de savoir....
—Oh! sans doute! Et il faut des vues très nobles, des motifs très désintéressés pour faire des études classiques sans le but immédiat d'une carrière déterminée....
—Mon cousin Goulven succédera un jour à son père à la mairie, dit la jeune fille, baissant les yeux pour cacher l'éclair de plaisir qui venait d'y briller. Il mène une campagne acharnée pour éloigner d'ici les mauvais journaux, les doctrines perverses.... Il aime aussi la terre, Monsieur.... Il a déjà mis en culture des arpents de lande et de bruyère....
Elle s'interrompit en voyant entrer son oncle, et elle se leva avec un empressement qui témoignait d'habitudes de respect très patriarcales pour le chef de la famille.
Au grand jour, le maire était plus brun, plus ridé; noueux comme un chêne, la force éclatait dans ses membres encore bien proportionnés. Ses cheveux gris étaient lisses et soignés, et sa chemise d'un éclat irréprochable.
—On vous a laissé dormir? C'est le meilleur remède, dit-il en souriant. Je vois que vous déjeunez de bon appétit.... Continuez, pendant que nous traiterons de vos affaires. Que désirez-vous de moi? En quoi puis-je vous être utile?
—Je voudrais envoyer un télégramme à mon chauffeur, afin qu'il amène un mécanicien de Morlaix. On trouvera bien ici des chevaux pour conduire la machine à la prochaine gare?
—Sans doute. Et vous? Je vous observe depuis un moment, et je crois que vous êtes plus meurtri que vous ne voulez le paraître.... Vous êtes blanc comme une demoiselle, et vous retenez une plainte quand vous faites un mouvement.
—Ce n'est rien, puisque je peux marcher. J'ai fait mon année de service, Monsieur, et je suis endurci, dit Landry en souriant.
—N'importe; si vous voulez suivre le conseil d'un homme qui n'est habitué ni à s'écouter, ni à trop ménager les autres, vous prendrez un ou deux jours de repos avant d'aller surveiller les réparations de votre auto. D'où venez-vous?
—De Ber-ar-lane.
—Vous n'êtes pas difficile, mon jeune Monsieur, si vous vous êtes contenté de la maison de la mère Lehouarn.... Puisque vous êtes ici, restez vous reposer deux ou trois jours; il serait imprudent de partir dans l'état où vous êtes.
—C'est trop de bonté, s'écria Landry, et je crains vraiment d'abuser....
—Quand j'invite les gens, c'est que cela me convient, interrompit le maire d'un ton brusque; mais je n'ai pas l'habitude de les garder malgré eux, et si vous préférez partir, ma voiture est à votre disposition.
Cette petite aventure, l'imprévu de cette situation, la nouveauté de ce milieu, tout cela semblait trop charmant à Landry pour qu'il refusât une offre si hospitalière.
—Alors, vous restez, c'est arrangé. Vous êtes chez vous, et nous, nous irons à nos affaires comme si vous n'étiez pas là.... Où est Léna?
—Elle travaille au bourg, aux oriflammes des Sœurs.... C'est demain la procession du Rosaire, dit Loïzik, se tournant vers Landry. Comme notre église est célèbre dans le pays, on y vient de loin, et.... je porte la Vierge, ajouta-t-elle, rougissant de plaisir.
—Je serai ravi de voir une de vos processions! s'écria Landry, de plus en plus satisfait.
—Allons, Loïzik, à l'ouvrage! interrompit le maire. Monsieur, vous pourrez vous reposer à votre aise, à moins que vous ne vouliez aller au jardin. A midi, le dîner sonnera... Mais d'abord, écrivez votre dépêche; un de mes pâtours ira la porter au bureau.
Landry entra, pour rédiger un télégramme, dans le «bureau», pièce sombre, encombrée de paperasses et de registres, où se traitaient les détails de l'exploitation.
—Voulez-vous des livres, Monsieur? demanda Loïzik de sa voix traînante.
Sur sa réponse affirmative, elle ouvrit devant lui un des bahuts du salon, et lui montra du geste des rangées de livres de prix.
Il en choisi deux ou trois au hasard, pour ne pas la mortifier, et remonta dans sa chambre, d'où il découvrait la cour, l'avenue, et un ciel de ce gris doux qu'il avait appris à aimer sur les monts d'Arrez. Il n'ouvrit pas les livres. Il aurait dû écrire à sa mère, et il se demandait dans quelle mesure il lui ferait part de son accident, quelle édition abrégée il en pourrait donner, et enfin sous quel aspect il lui présenterait son séjour dans cette ferme-manoir. Elle concevrait des inquiétudes immédiates, elle le rappellerait ou viendrait le retrouver... Et il voulait, lui, poursuivre le cours de cette amusante excursion, boire seul et à longs traits l'ivresse de son indépendance....
Midi sonna avant qu'il eût pris une plume; et cependant, sur sa table, une main attentive avait éparpillé du papier mauve, des enveloppes, et un porte-plume en nacre, portant écrits ces mots, en minuscules lettres bleues: Souvenir de Sainte-Anne d'Auray.
Une grande cloche fut mise en branle sous sa fenêtre, et presque aussitôt il entendit dans la cour un bruit de sabots. Il descendit, et vit les domestiques et les journaliers, en habit de travail, se presser dans la cuisine, remplie des vapeurs d'une succulente soupe aux choux. Les crêpes rissolaient sur la poêle, et les écuelles s'alignaient sur la table avec des pichets pleins d'eau. Mais en face, la porte de la «salle» était ouverte, et la famille, réunie autour de la table carrée, n'attendait évidemment que lui.
En effet, dès qu'il eut passé le seuil, Loïzik lui montra sa place avec un petit sourire familier, tandis que le maire ôtait son chapeau et commençait le Benedicite. Aussitôt l'amen répondu, il replaça le feutre lourd sur sa tête, et désigna à Landry un jeune homme qu'il n'avait point encore aperçu.
—Mon fils Goulven... Tout à l'heure, vous verrez ma nièce Léna, ou Hélène, si l'on veut, et vous connaîtrez alors tous les habitants du Coatlanguy, dit-il en plongeant une cuiller d'argent dans une soupière ventrue, pleine de la même soupe aux choux qu'on servait aux travailleurs.
Dans la famille du maire, les jeunes filles étaient évidemment considérées comme sans importance. Aucune d'elles ne tenait la place de maîtresse de la maison; c'était Goulven qui s'asseyait en face de son père, et celui-ci plaça Landry à sa droite.
Goulven de Coatlanguy était grand et robuste comme le maire; mais il n'avait pas, comme lui, un type aristocratique conservé à travers des générations, malgré les alliances nombreuses contractées avec des races à la fois plus rudes et plus humbles. Il était, lui aussi, habillé en paysan, avec une extrême propreté. Lui aussi parlait un français absolument pur, avec le même accent dur et chantant qu'avaient son père et sa cousine. Il semblait intelligent et s'intéressa aux réponses que lui fit Landry au sujet de son accident et de son auto.
Mais, tout en parlant, les regards de Landry se portaient involontairement sur la place vacante en face de lui. Le maire aussi la regardait, et Loïzik se hâta de prévenir les signes de mécontentement qui devenaient visibles sur sa figure.
—Mon oncle, les Sœurs auront retenu Léna jusqu'à l'Angelus, dit-elle, et, même en courant, il y a bien six minutes de la maison d'école au manoir...
Elle parlait encore lorsqu'une voix gaie résonna dans l'allée.
—Ne me grondez pas, oncle Alain! Nous avons collé des lettres dorées sur cinquante oriflammes! Il y en aura même pour les garçons, et je....
Elle s'interrompit, confuse, s'apercevant de la présence de l'étranger, qu'elle avait oubliée, et s'arrêtant sur le seuil tandis que Landry se levait précipitamment.
—Ne vous dérangez pas, ce n'est que Léna, dit le maire avec un sourire presque doux à l'adresse de la nouvelle venue. Allons, Lénik, mange vite ta soupe, tu bavarderas après.
La jeune fille, intimidée, se glissa à sa place d'un pas souple, mais d'une allure effarouchée, et, dépliant sa serviette, en passa le coin dans la bavette de son tablier.
Elle aussi était vêtue en paysanne, mais son costume était plus riche, et surtout plus seyant que celui de sa cousine. Elle portait, elle, la coiffe de dentelles aux ailes légères des Fouesnantaises. Le grand col empesé à la paille s'étalait sur ses épaules élégantes, en dégageant son cou à peine bruni. De dessous la coiffe, un épais chignon châtain clair, bien lissé, retombait sur la nuque, tandis que, de ses bandeaux, s'échappaient des frisures légères, accompagnant à ravir le plus joli visage qu'eut jamais vu Landry.
—On voit bien que tu as couru et que tu as été au grand vent! dit Goulven d'un air mécontent. Voilà encore tes cheveux qui recommencent à s'échapper.
Une vive rougeur couvrit les joues de Léna, et elle jeta un regard rapide sur Landry, tandis que, levant ses mains fines et légèrement dorées, elle essayait de remettre de l'ordre parmi les boucles rebelles. Elle rencontra le regard du jeune homme, si rempli d'une involontaire admiration, qu'elle rougit encore davantage, tout en répondant d'un air de reproche à son cousin.
—Je ne puis changer la nature de mes cheveux, Goulven....
Sa voix était plus harmonieuse que celle de sa cousine, et son accent moins prononcé.
—Tu pourrais les cacher sous ta coiffe, comme faisaient ta tante et les jeunes filles de son temps, dit le maire secouant la tête.
Le visage de Léna exprima un si vif effroi, que son oncle lui-même sourit.
—Oui, oui, reprit-il, nos Bretonnes d'autrefois, les vraies, cachaient leurs cheveux à la manière des religieuses, et ne se souciaient pas de paraître jolies, mais d'être sages et vertueuses. Et les anciennes estampes montrent notre reine Anne elle-même sans un cheveu sur son grand front bombé.
—Le temps a marché, depuis Anne de Bretagne, dit Léna avec une inflexion douce et moqueuse, et les reines d'aujourd'hui ne porteraient pas les coiffes d'antan!
Le maire s'adressa à Landry, sans cesser de manger avec lenteur sa soupe aux choux. Il demeurait un peu éloigné de la table, et se penchait en avant, à la mode paysanne.
—Nous sommes encore quelques-uns, dit-il, qui prétendons conserver les coutumes et le costume du pays. Le costume garde l'esprit breton, comme la robe de moine garde le religieux. Il conserve avec lui beaucoup d'autres choses: notre belle langue, qui se prête mal aux déclamations révolutionnaires et aux revendications modernes, nos usages, qui sont sains et respectables, nos qualités physiques elles-mêmes, et, si je puis le dire, une part d'attachement à la religion. Le Breton qui aime son costume et ses habitudes n'émigrera pas vers les villes, où l'on perd trop souvent la santé et la foi. La Bretonne qui respecte les traditions de sa mère et conserve les atours chastes, des aïeules, sera moins vaniteuse, moins coquette et moins dépensière que d'autres. Et comme il souffle chez nous un vent dangereux de changement et de prétendu progrès, il est bon que les plus instruits et les plus riches donnent l'exemple. J'ai gardé à ce sol maints bras robustes parce que je cultive ma terre, et beaucoup de filles sont restées honnêtes et bonnes ménagères parce que mes nièces portent une coiffe et font leur beurre...
Landry l'écoutait, intéressé. Le regard de Goulven reflétait des idées toutes semblables à celles de son père, et une joyeuse approbation se lisait sur le frais visage de Loïzik. Seule, Léna demeurait secrètement hostile, bien que le respect auquel elle était pliée ne lui permît pas de discuter les paroles de son oncle.
—Ceux du pays, reprit le maire, posant sa lourde cuiller d'argent dans son assiette vide, parlent de m'envoyer quelque jour à la Chambre.... Et pourquoi pas, s'il n'y en a pas de meilleur? dit-il, regardant son hôte avec une expression de défi.
Mais comme il ne vit sur la figure du jeune homme qu'une attention sympathique dénuée de surprise, il continua plus doucement:
—Eh bien! si je vais jamais là-bas, ce sera avec ma veste et mon chapeau rond, comme mon vieil ami Soubigou, qui siégea des années dans notre costume, et qui fut respecté de tous. Je leur montrerai, moi aussi, qu'un vrai Breton reste immuable, et que non seulement ses principes et ses idées, mais encore les sages coutumes qu'il tient de ses pères sont comme le granit de son sol....
—J'admire de tout mon cœur cette fidélité! s'écria Landry, et je fais des vœux pour qu'on voie de nouveau le costume breton sous les voûtes du Palais-Bourbon... Je le souhaite d'autant plus, qu'un homme de votre valeur trouverait dans une situation législative des objets et des occupations mieux en rapport avec son éducation et son intelligence....
—Que dites-vous là? s'écria brusquement le maire. Croyez-vous donc que l'agriculture n'offre pas un aliment suffisant à l'activité et à l'intelligence? Améliorer ce sol, atténuer la pauvreté de cette race, lui conserver ses forces vives, c'est un but, cela, et digne d'un homme!
—Oh! certes! répliqua Landry, de plus en plus intéressé par la sphère inconnue qui lui était révélée. Mais, même au point de vue du bien à faire, votre cadre n'est-il point restreint? Les soins domestiques, par exemple, suffisent-ils toujours aux aspirations des jeunes femmes et des jeunes filles élevées comme celles des villes?
Un sourire paisible errait sur les lèvres de Loïzik, qui échangea un regard avec Goulven, tandis que Léna baissait les yeux.
—Mon jeune Monsieur, dit le vieux paysan avec la même brusquerie, nous ne sommes pas en ce monde pour satisfaire les fantaisies de notre imagination, mais tout simplement pour servir Dieu. Or, on le sert surtout là où il vous a placé. Sauf certaines exceptions, il est bon, il est sage de rester à l'endroit que la Providence a choisi pour nous. On ne transplante guère les arbres sans dommage; le sol qui nourrit les chênes n'est pas clément aux palmiers, ni les climats exotiques aux bruyères. Il y a partout du bien à faire; l'âme d'un paysan vaut celle d'un prince ou d'un savant, et Dieu même a enseigné que ce que l'on fait «à l'un de ces petits» est fait à lui-même.... Mais je vais vous ennuyer de mes théories.... Quand je parle de mon pays, je radote un peu.... Si ce n'est pas indiscret de vous le demander, dites-nous ce que vous faites, et où vous habitez.
Landry sourit, et répondit de bonne grâce qu'il habitait Paris, avec une mère veuve dont il était l'unique fils; qu'il venait de faire son service militaire, et qu'il allait achever son doctorat, puis se faire inscrire au barreau. Ceci lui attira une spéciale sympathie de la part du maire, qui gardait de sa race maternelle un respect marqué pour les hommes de loi.
La conversation prit ensuite un tour général, Landry s'émerveilla de voir ces deux hommes au courant de la politique, des plus récentes découvertes scientifiques, des publications sérieuses.
L'enthousiasme, auquel sa nature était prédisposée, s'éveillait en lui. Il admirait ces vies cachées, mais utiles, fertilisantes, ces intelligences un peu frustes qui, enchaînées à un labeur modeste, ne se désintéressaient point de ce qui touchait l'humanité. Il trouvait superbes cet attachement au sol, ce mépris de l'opinion, cette fidélité à d'antiques et respectables coutumes, et il se proposait de faire partager son enthousiasme à son ami Séverin, et même à sa mère, demeurée facile à émouvoir.
Dans son admiration exaltée, il pensait que M. de Coatlanguy et son fils étaient certes les égaux, en intelligence, des gens qu'il avait fréquentés jusque-là, et qu'ils les dépassaient en valeur morale. Et combien Loïzik et Léna, différaient des jeunes filles banales, toutes pareilles en apparence, un peu émancipées, un peu fin de siècle, qu'il rencontrait à Paris! Cette réserve, cette gravité le charmaient, et les paroles rares, mais pleines de sens qu'il les avait entendues prononcer, lui donnaient l'idée de facultés développées par la solitude et la réflexion.
L'excitation de ces pensées ne lui permettait évidemment pas de se rendre compte qu'il venait de passer quinze ou vingt jours sans communications intellectuelles, et que la reprise de ses relations avec le monde civilisé, ce monde fût-il tout petit, devait lui paraître doublement agréable. Il était porté—et c'était naturel,—à s'exagérer le charme de sa découverte. Enfin le cadre, le costume, les habitudes des Coatlanguy mettaient en lumières leurs qualités très réelles, et leur donnaient une note de pittoresque et d'inattendu. Landry ne songeait pas à se demander si, transportés hors de leur milieu et privés de cet entourage spécial qui leur prêtait son charme et sa rude poésie, ils lui auraient paru aussi remarquables.
Rencontrés dans un salon, ne les aurait-il pas trouvés rustiques, brusques, dépourvus de la distinction convenue que donne seule l'habitude d'un certain monde? Encore une fois, il était sans arrière-pensée, tout à la joie de sa découverte en pleine Bretagne sauvage.
IV
Après le dîner de midi, le maire le condamna au repos pour le reste de la journée, et fit descendre du grenier dans le salon un vieux canapé aux pieds fragiles, revêtu d'un brocart usé jusqu'à la corde. On lui apporta d'autres livres de prix, une histoire de la Vendée, deux ou trois journaux datant de plusieurs jours; puis les jeunes filles, prenant un ouvrage de couture, s'installèrent près de la fenêtre, laissant grande ouverte la porte de la salle et celle de la cuisine, pour surveiller Marianna qui avait des tendances à s'endormir trop près du feu.
Naturellement les livres ne furent pas ouverts, et quand Landry eut jeté un coup d'œil languissant sur les journaux, il trouva délicieux de causer avec les deux cousines.
Il ressentait maintenant un certain bien-être, malgré sa fatigue; mais le calme qui l'enveloppait était vraiment reposant. Le soleil avait tourné autour de la maison, et c'était du côté du jardin qu'il éclairait maintenant la chambre soudain égayée. De grandes plaques de lumières luisaient sur les bahuts de chêne noir, un rayon rempli d'atomes dansants tremblait sur le vieux plancher; devant la fenêtre ouverte, une branche de passiflore se balançait lentement, et Landry se surprenait épiant l'apparition de la grande fleur violette qui s'abaissait par instants dans le cadre de pierre. Au loin, par-delà les pommiers noueux et les carrés de légumes, le sol remontait en pente douce, d'abord tapissé de champs qui ressemblaient aux carrés d'un échiquier, puis prenant les teintes brunes de la bruyère fanée. Plus loin encore, la chaîne aux cimes rondes et lourdes s'estompait dans un brouillard doré. Et sur tout cela un grand silence planait, mais ce silence frémissant et mystérieux qui recèle la vie.
Évidemment, les nièces du maire vivaient dans un grand isolement. Le manoir de Coatlanguy n'avait point de voisinage; de rares relations, que Landry devina cérémonieuses, avec deux ou trois châtelains en communauté d'idées politiques avec le maire, constituaient seules la vie mondaine de Loïzik et de Léna. Il était aisé de deviner que la première s'arrangeait de cette vie solitaire. Peut-être un rayon intérieur l'éclairait-il, peut-être un espoir en réjouissait-il la monotonie; Landry avait remarqué l'entente silencieuse qui semblait exister entre la jeune fille et son cousin: la vieille ferme deviendrait son foyer; les saintes amours de l'épouse, les tendresses de la mère suffiraient à cette créature tranquille, qui continuerait le sillon commencé. Mais il n'était pas moins facile de constater que, dans l'âme de Léna, un élan sans cesse brisé l'entraînait hors de cette sphère; elle souffrait de l'isolement, de l'absence de distractions, de la routine qui avait sa part dans les habitudes et même dans les idées de son oncle. Et, chose singulière, Landry, qui admirait avec un respect attendri la paisible Loïzik et ses humbles et utiles perspectives, comprenait intensément et plaignait avec une étrange ardeur les regrets et les secrètes souffrances qu'il devinait chez Léna.
Dans ce milieu très simple, la réserve mondaine, le convenu surtout n'étaient pas de mise. Landry ayant exprimé son admiration pour le caractère de son hôte, ce caractère tout d'une pièce, comme il s'en rencontre si peu à notre époque, dans notre milieu à la fois dissolvant et compliqué, Léna laissa tomber son ouvrage sur ses genoux, et dit avec une impatience plaintive:
—Oui, l'oncle Alain a une belle nature, droite, généreuse, mais inflexible et par trop absolue. Il n'admet pas que le bien puisse exister sous une autre forme que celle qu'il conçoit, et il ne comprend pas qu'on puisse avoir d'autres aspirations que les siennes!
—Léna! dit doucement Loïzik, regardant sa cousine d'un air grave.
Celle-ci rougit, mais secoua la tête.
—Pourquoi ne dirais-je pas ce que je pense? C'est l'objet de nos seules discussions, et tu sais que je ne cache pas ma pensée à mon oncle lui-même.
—Oui, c'est vrai; et lui, qui ne supporte pas la contradiction, t'écoute avec patience, et prend la peine de raisonner avec toi.
—C'est une peine perdue! s'écria Léna avec impatience. Je l'aime, je le respecte, je l'admire, même; mais il y a des choses que je lui pardonne difficilement....
—Oh! comment peux-tu, interrompit sa cousine d'un ton à la fois effrayé et douloureux, prononcer le mot de pardon en parlant de celui à qui nous devons tant! Monsieur, ajouta-t-elle avec simplicité, ne prenez pas mauvaise idée de Léna.... Elle a un cœur d'or, et personne n'aime plus notre oncle qu'elle....
—Certes, je l'aime, ne viens-je pas de le dire? Mais je ne puis m'empêcher de penser qu'il a détruit mon bonheur en me faisant entrevoir ce qu'il ne voulait ou ne pouvait pas me donner. S'il tenait absolument à faire de moi une paysanne, il ne fallait pas m'éloigner de ce village, il ne fallait pas me placer dans une maison d'un ordre trop élevé, avec des jeunes filles dont, après tout, je suis l'égale,—car j'ai du sang noble dans les veines,—pour m'ôter ensuite le costume qui me rendait pareille à elles et me ramener dans ce coin perdu, que l'instruction reçue sert seulement à me rendre plus odieux!
—Oh! Léna!... répéta Loïzik avec douleur.
—Voulez-vous me permettre de protester en faveur de ce ravissant costume? dit Landry en souriant. Vraiment, les femmes s'inquiètent plus de la mode que de ce qui leur sied! Quel chapeau parisien vaut ces dentelles légères?
—Oui, mais c'est un chapeau! dit naïvement Léna. Et hors de cette région, on ne peut savoir qui nous sommes; on se méprend, même, à notre costume, et j'ai eu la mortification, un jour que notre oncle nous avait menées à Quimper, d'entendre murmurer que la place des paysannes n'était pas à la table d'hôte.
—Mais qu'est-ce que cela peut te faire, Léna? Après tout, nous sommes des paysannes, même toi qui t'appelles de Coatlanguy. Depuis combien de générations les tiens se sont-ils alliés avec des cultivateurs!
—Alors, il ne fallait pas me faire élever avec tant de raffinements! murmura Léna, reprenant son ouvrage d'un geste impatient.
Landry, cependant, détourna la conversation, bien qu'elle l'intéressât, et que la souffrance de Léna trouvât en lui un écho singulier. Les jeunes filles ne s'étaient guère éloignées de leurs pays sauvages; elles avaient en toutes choses une ignorance naïve qui ne provenait nullement d'une intelligence bornée, et elles questionnaient curieusement, s'émerveillant de ce que cet homme à peine plus âgé qu'elles eût déjà vu tant de choses, parcouru tant de pays, admiré tant de chefs-d'œuvre qu'elles ne connaissaient que de nom, et même connu des personnages qui leur semblaient légendaires: peintres illustres, écrivains en renom, prédicateurs célèbres.
Cependant, Loïzik s'arracha avec regret à ces récits intéressants, et rappela à sa cousine qu'il fallait aller à la laiterie, et se hâter, puisque le recteur les attendait pour arranger l'église.
Landry alla voir le jardin; mais à peine quelques pieds de rosiers et quelques reines-marguerite relevaient la vulgarité des carrés de légumes. L'avenue, de l'autre côté de la maison, était plus pittoresque, avec ses chênes trapus, ses lisières de fougère rougissante, ses talus dorés d'ajoncs. Le temps commençait à lui paraître un peu long. Le maire et son fils, occupés à leurs affaires, semblaient avoir oublié sa présence, et les jeunes filles ne reparaissaient plus. Vers la fin de la journée, il y eut une diversion: le chauffeur et un mécanicien arrivèrent en auto, et malgré les recommandations de son hôte, Landry partit avec eux pour examiner sa machine. L'accident était moins compliqué qu'il ne l'avait craint. On remit un pneu tant bien que mal, on réquisitionna des chevaux à la ferme la plus proche, et, tandis que la machine s'en allait ainsi piteusement à la gare, Landry fut reconduit au manoir, après avoir annoncé au mécanicien son arrivée à Morlaix pour le lundi soir.
Il s'attendait à quelques reproches du maire, dont il n'avait pas suivi les conseils. Mais celui-ci, qui fumait sa pipe dans la cour, se borna à constater qu'il allait mieux, et l'avertit qu'on soupait à sept heures. Comme Landry remontait, M. de Coatlanguy le rappela.
—J'ai vu Yvon Magadec, dit-il, le paysan qui vous a amené ici, l'autre jour. Il n'avait pas vu ce que vous lui remettiez pour sa peine, parce qu'il faisait nuit, mais il ne doute pas que vous ne vous soyez trompé....
Et le maire tendit à Landry deux pièces d'or.
—Je ne me suis pas trompé, répondit le jeune homme. Cet homme semble pauvre, et j'ai cru devoir l'indemniser largement de sa peine.
—Mazette! Il faut que vous soyez riche, mon jeune Monsieur, et aussi que vous vous fassiez une idée extraordinaire de la pauvreté et des besoins de ce pays! Yvon avait cru recevoir deux pièces de vingt sous, et il s'en était jugé satisfait.
—Mais vous ne pensez pas que je vais reprendre cet argent, donné sciemment et librement!
—Oh! non! Je vous mets seulement en garde, pour le cas où vous voudriez faire d'autres libéralités. Ceci est une petite fortune pour Yvon.
Il replaça les deux pièces d'or dans son gousset, et ralluma tranquillement sa pipe.
—Cet Yvon est un honnête homme, dit Landry.
—Certainement; les gens d'ici le sont tous.
—Et cependant, ils sont si pauvres!
—Oui, mais ils ont peu de besoins. C'est pourquoi, voyez-vous, j'écarte d'eux, tant que je le puis, ces prétendus progrès qui éveilleraient en eux plus de désirs qu'ils n'en pourraient satisfaire, et qui les inciteraient à quitter leur sol.
Le souper eut lieu dans la salle, imparfaitement éclairée par deux lampes à pétrole. Les Coatlanguy y semblaient un peu dépaysés, un peu en cérémonie. Dans une disposition d'esprit moins favorable, moins enthousiaste, Landry eût remarqué davantage les défectuosités du couvert. La porcelaine à filets verts servie en son honneur était dépareillée; les ustensiles qu'il était accoutumé à voir si élégants chez sa mère, comme les salières, le couvert à salade, étaient communs et rustiques; le menu lui-même était plus substantiel que délicat et bien apprêté. Mais tout cela passait inaperçu, ou prenait à ses yeux un cachet pittoresque, amusant, bénéficiant d'ailleurs de la comparaison des auberges de la montagne.
Après le souper, le maire se leva.
—Nous allons faire, comme chaque soir, la prière, dit-il. Si cela vous convient vous pouvez venir avec nous.
Les domestiques attendaient dans la cuisine.
Le maître s'agenouilla, et tous avec lui, et il commença de sa voix forte, moitié en breton, moitié en latin, à réciter les prières du soir. Puis Léna s'approcha de la lampe fumeuse placée sur la table, et lut la vie du saint dont on devait célébrer le lendemain la fête. Landry ne la comprenait pas; mais, sur les lèvres de la jeune fille, les rudes syllabes bretonnes devenaient presque harmonieuses.
Les domestiques avaient disparu, et le maire s'apprêtait à regagner sa chambre, bien qu'il ne fût pas huit heures et demie, lorsque Landry l'arrêta.
—Il y a là un piano et un harmonium... Mesdemoiselles vos nièces sont musiciennes?
—Oh! oui, assez, dit Goulven d'un ton convaincu, quoi qu'elles n'aient guère le temps de jouer, sauf le dimanche.
—Est-ce qu'on ne pourrait pas faire, ce soir, une exception en ma faveur? demanda Landry en souriant.
Les jeunes filles regardèrent leur oncle, et celui-ci tira sa grosse montre d'argent.
—Il est tard, dit-il, mais une fois n'est pas coutume, et je veux bien accorder une demi-heure de musique.... Allons, Loïzik, joue-nous un air breton.
Sans se faire prier, très simplement, très naïvement, Loïzik s'approcha du piano, que Landry s'était hâté d'ouvrir, et joua avec un talent des plus médiocres quelques airs mélancoliques, aux consonances étranges, à l'allure primitive, qui ravirent Goulven et plurent à Landry.
—Et toi, Léna, chante-nous! dit le maire de son ton d'autorité.
La jeune fille rougit, mais n'eut pas l'idée de désobéir à un ordre qui lui causait cependant un visible émoi.
—Voulez-vous chanter en breton? dit Landry, s'avançant vivement pour ouvrir l'harmonium, vers lequel elle se dirigeait.
—Vous ne comprendrez pas, dit-elle, riant malgré elle.
—Je devinerai peut-être....
Elle prolongea deux ou trois accords tremblants, et commença d'une voix qui, d'abord pleine de trouble, se raffermit presque aussitôt, devenant vibrante et vraiment charmante, malgré l'absence de méthode.
Landry était, en musique, un raffiné; cependant, les défauts inévitables de la voix semblaient lui échapper: il était seulement ravi par le charme pénétrant du timbre, la sonorité des syllabes, le cachet sauvage et doux à la fois de la mélodie.
—Allons, Léna, dit le maire interrompant les remerciements et les éloges du jeune homme, traduis maintenant ce que tu viens de chanter.
LE CHANT DES PAUVRES
«Saint Pierre disait à Jésus:
»—Irez-vous en Basse-Bretagne, mon Dieu?
»—Pierre, je n'irai point en Basse-Bretagne; les hommes n'y sont pas estropiés, Pierre, et l'eau y est légère.
»Saint Jean disait à la Vierge:
»—Irez-vous en Basse-Bretagne, chère dame?
»—En Basse-Bretagne, j'irai demain; un grand ami m'a invitée.
»Le lendemain, dans la paroisse de Plouigneau, on entendit des chants et des cris de joie; on entendit le ménétrier sonner chez un digne chef de famille.
»Chez un digne chef de famille qui était bon pour les misérables, et dont les biens allaient croissant à mesure qu'il faisait l'aumône.
»Or, il avait un fils unique, un vaillant garçon de dix-huit ans, et il donnait en son honneur un banquet, un superbe banquet de noces, où il avait invité tous ses parents, et aussi les pauvres, qui sont les amis des saints.
»Comme ils étaient à table, très avant dans la nuit, voici une pauvre femme en retard, les habits en lambeaux, pieds nus, et un petit enfant suspendu à son sein.
»—Quoique vous arriviez bien en retard, pauvre chère femme, soyez la bienvenue.
»Et il la prit par la main, et la conduisit près du feu;
»Près du feu, pour se réconforter, aussi bien que son petit enfant. Et l'enfant souriait aux gens de la maison; mais elle ne voulait pas manger.
»—Mangez et buvez à votre aise; c'est avec plaisir qu'on vous sert.
»—Je n'ai ni faim ni soif, mais une grande amitié pour vous;
»Mais une tendre amitié pour vous, qui m'avez invitée de bon cœur, qui m'avez invitée tendrement à venir aux noces de votre fils.
»Mon cœur ne se sent pas de joie de voir toute votre compagnie; il ne se sent pas de joie, mon fils Jésus, de voir des gens si charitables!
»Personne ne nous reconnaît, hors celui qui fait l'aumône.
»Mille fois soit bénie cette maison! A vous revoir en paradis.
»Ce chant a été fait au ciel, dans le palais de la Trinité, sous un buisson chargé de roses qui embaument le paradis[*].»
[*] Traduit par le vicomte de la Villemarqué.
Landry s'émerveilla de la naïveté et de la chaleur de cette poésie, et son hôte, satisfait, se levait pour donner le signal de la séparation, lorsque Léna, étourdie de sa propre initiative, fit un pas vers le jeune homme.
—Ne savez-vous pas aussi jouer ou chanter?
Landry n'eût pu refuser. D'ailleurs, si mauvais et mal accordé que fût le piano, il ne lui était pas désagréable d'y promener ses doigts, après tant de jours passés sans aucune occasion de faire de la musique.
Il joua quelques airs simples et doux de Mozart, puis chanta un air du Roi d'Ys. Sa voix, d'un volume ordinaire, avait été cultivée, et ce fut comme une révélation pour ces simples.
—Chantez encore, si cela ne vous fatigue pas, dit Goulven, dont le regard bleu s'était singulièrement adouci.
Il chanta, prenant soin d'adapter le choix de ses morceaux au niveau musical de ses auditeurs. Pauvre Jacques amena des larmes dans les yeux purs de Loïzik. Le visage du maire se contracta en entendant les Gâs d'Irlande. Et Léna applaudit quand il entonna un air breton en mineur, avec des paroles françaises:
«Hélas! je sais un chant d'amour, Triste ou gai, tour à tour!»
La voix bruyante de la grosse horloge sonnant dix heures les fit tout à coup tressaillir, et le maire se leva brusquement.
—Voilà, dit-il, un manquement à toutes les règles de la maison; mais nous ne vous en remercions pas moins. Jamais on n'avait entendu ici de pareille musique....
Il secoua cordialement la main de son hôte, prit la chandelle que Loïzik venait d'allumer pour lui, et disparut dans l'escalier de pierre. Landry s'inclina devant les jeunes filles. Léna était toute rose des émotions nouvelles ressenties ce soir, et il y avait dans ses yeux gris quelque chose que Landry n'y avait pas encore vu.
Elle s'attarda un instant pour éteindre les lumières, et comme elle passait devant la porte du jeune homme, il l'entendit chanter très doucement le refrain de la chanson bretonne:
«...Triste ou gai, tour à tour!»
V
Un riant soleil éclaira la solennité du Rosaire.
Landry prit place dans le banc des Coatlanguy, qui, un peu élevé, dominait la masse des cheveux longs et des coiffes blanches de l'assistance. L'église était petite, mais charmante avec ses vieux vitraux, ses arceaux de granit, son jubé de Kersanton, ses retables sculptés et ses statues naïves.
Goulven et son père chantaient à pleine poitrine le Gloria et le Credo, et Landry, entraîné plutôt, peut-être, par la note pittoresque que par la dévotion, mêla à leurs voix rudes sa voix harmonieuse.
Le prône lui parut long, bien qu'il s'émût à cette coutume touchante de redire aux vivants les noms de ceux qui passèrent avant eux en ce lieu saint, et qui dormaient tout près, dans le cimetière rustique.
La sortie de l'église fut bruyante et joyeuse, chacun s'interpellant, les groupes se formant sur la place. Les tombes du cimetière étaient pieusement visitées; en Bretagne, les trépassés restent mêlés à l'existence humaine. Jusqu'au milieu des fêtes, leur souvenir est présent; les joyeux propos du repas nuptial s'interrompent soudain devant la prière qui s'élève en faveur des absents.
Landry put voir quelle place occupait, dans ce petit pays, la famille de Coatlanguy. Le maire gardait le prestige de son vieux nom; malgré sa fortune amoindrie, il était encore le seigneur du manoir, et les paysans lui savaient un gré inconscient d'être quand même devenu l'un d'eux.
Il tenait vraiment dans sa main ces êtres rudes, indépendants par nature, mais qui s'étaient librement donnés. Aux jours de vote, pas un ne manquait à l'appel, pas un n'oubliait le mot d'ordre. Et aux offices ils demeuraient fidèles, réjouissant le cœur de leur prêtre.
Le dîner de midi fut un peu plus recherché, en l'honneur du dimanche. La conversation roula sur les coutumes du pays, sur les traditions jalousement gardées, et aussi sur les légendes terribles ou gracieuses qui s'attachaient aux sites et aux demeures. Puis les jeunes filles s'en allèrent à leur toilette, tandis que Landry fumait au jardin avec le maire et son fils, dans la grande paix et le silence de ce dimanche ensoleillé.
Comme le second son des vêpres tintait dans l'air tranquille, Landry s'arrêta court devant l'apparition soudaine qui s'offrait à lui sous le porche du manoir. Dans l'ogive profonde sur laquelle montait le lierre, Loïzik et Léna se tenaient, souriantes, pour avertir leur oncle que les vêpres avaient sonné. Loïzik, appelée ce jour-là à l'honneur de porter la statue de la Sainte Vierge avec trois autres jeunes filles, était vêtue de blanc: robe de mousseline à plis, long châle traînant en crêpe de Chine merveilleusement brodé; elle avait remplacé sa petite coiffe ronde par un pittoresque et immense cornet de dentelle, rappelant le hennin du moyen âge. Elle semblait ainsi plus pure et plus candide encore qu'à l'ordinaire; et son regard naïf alla chercher une approbation dans celui de Goulven, approbation qui, pour être silencieuse, n'en fut pas moins éloquente.
N'étant point aujourd'hui «dans les honneurs», Léna n'était pas habillée de blanc; cependant, elle s'était faite belle,—si belle que son oncle la regarda avec surprise.
—Qu'est-ce qui t'a pris, Lénik, de mettre aujourd'hui ta plus belle robe? Ce n'est cependant qu'une petite fête!
Léna rougit.
—Une petite fête, le saint Rosaire! Et une procession! A quoi sert d'avoir des robes pour les laisser miter dans le bahut!
Le vieux paysan secoua la tête avec indulgence.
—Bah! les jeunes filles sont coquettes.... Vous voyez donc, M. Desmoutiers, le costume riche des filles de Fouesnant; la mère de Lénik en était.... La petite ne sera pas plus belle le jour de ses noces; il n'y manque que la fleur d'oranger pour qu'elle ait tout à fait l'air d'une mariée de chez nous.
Ces paroles amenèrent sur les joues de Léna une rougeur encore plus vive, et elle se retourna brusquement sous prétexte d'arranger le châle de sa cousine.
Elle était jolie à miracle, et son costume éblouit Landry. Au bas de la jupe de drap fin, qui laissait voir ses pieds, très petits, chaussés de souliers à boucles, il y avait une haute et superbe broderie d'argent, qui se répétait au corsage et sur le velours des manches un peu larges. Le petit tablier de brocart crème à fleurs roses avait sa bavette garnie de passementerie d'argent, et les dentelles de la coiffe et du col étaient de grand prix. Enfin, une chaîne d'or, passée au cou de la jeune fille, soutenait une croix antique, à la fois riche et curieuse, et des bagues à l'ancienne mode ornaient ses doigts d'un brun doré, à demi cachés sous des mitaines de soie noire.
Landry adressa aux jeunes filles des compliments enthousiastes, s'efforçant de tenir la balance égale, bien que la meilleure part de son admiration allât à la jolie Lénik.
Il eut, pendant les vêpres, plus d'une distraction. Il se passionnait pour ce milieu; il se figurait qu'il eût aimé y vivre; il admirait les principes, les théories, jusqu'à l'inflexibilité du maire, et surtout il pensait qu'aucune jeune fille, parmi toutes celles qu'il connaissait, si pareilles, n'avait le charme, la saveur, l'originalité de cette délicieuse Léna, portant comme une princesse sa robe brodée d'argent.
Il jouit en artiste, peut-être plus qu'en chrétien, de la procession déployant ses pittoresques théories à travers les chemins creux, et marcha près de Goulven derrière le maire qui, très droit et très fier, suivait le recteur avec son adjoint; sa ceinture tricolore tranchait sur le large plastron de sa chemise blanche, et égayait l'austérité de son costume.
La soirée fut encore occupée et charmée par la musique; puis, le lundi matin, il descendit, le cœur serré, pour prendre congé de ses hôtes.
Le temps avait changé. Au ciel bleu de la veille, éclairé par un riant soleil, avait succédé une couleur gris pâle, qui semblait jeter sur toutes choses un voile de mélancolie. Landry s'imaginait en trouver le reflet sur le visage de Léna. Elle était pâle, et le cerne léger étendu sous ses yeux disait qu'elle n'avait guère dormi.
Elle était seule dans la cuisine quand Landry y entra pour déjeuner, et il y avait quelque chose de fiévreux dans ses mouvements.
—Quel souvenir je garderai de ces deux jours vraiment délicieux! dit-il d'une voix qu'il s'en voulait de trouver altérée. Je bénis l'accident qui m'a conduit sous ce toit....
—Oui, ce sera pour vous un souvenir léger, comme un dessin dans un album, répondit-elle avec effort. Mais pour nous, il vaudrait peut-être mieux que vous ne fussiez pas venu!
Il tressaillit, et chercha, sans y parvenir, à rencontrer son regard.
—Quand on vit comme nous, reprit-elle, disposant le couvert sans lever les yeux, il est meilleur d'ignorer qu'il y a un autre monde, un monde plus raffiné, où l'on cause, où l'on jouit des arts, où les manières sont moins rudes.... Je me suis aperçue, ces jours-ci, que je suis très ignorante, ajouta-t-elle, et je comprends mal les grands mots qu'on emploie dans les livres.... Mais je me demande, quelquefois, si l'atavisme dont on parle tant est une réalité, si les instincts de mes grand'mères, les dames de Coatlanguy, ne combattent pas les habitudes paysannes auxquelles je devrais être rompue....
Landry avait déjà constaté la confiance un peu naïve avec laquelle elle s'exprimait devant lui. Ce n'était pas un défaut de réserve: cela, il le savait, il le sentait, mais la simplicité d'une vie primitive, l'ignorance du monde et du convenu, la foi instinctive, implicite à la loyauté d'autrui. Il fut pris d'un émoi véritable en face de cette âme visiblement tourmentée, qui luttait contre sa destinée.
—Il y a dans cette vie tant de noblesse et de poésie! murmura-t-il.
Elle le regarda, cette fois, avec une ironie triste.
—Et tant de prose odieuse, surtout! Il nous est défendu de lire et de faire de la musique, sauf le dimanche.... On ne se soucie pas de savoir si nous avons besoin d'aliment pour notre esprit, s'il nous suffit de passer notre vie à faire des nettoyages, à surveiller la cuisine et à baratter du beurre....
—Pourquoi cette vie serait-elle toujours la vôtre? dit-il, presque malgré lui.
—Pourquoi? Parce que la sphère où j'ai été élevée, ou plutôt que j'ai seulement entrevue, m'est fermée à jamais....
Elle dit ces mots plus bas, avec un accent triste, et l'on y sentait encore cette même confiance naïve et attendrissante.
Landry la comprit: elle ne pouvait être choisie par un homme de son monde à lui, et elle ne saurait s'unir à ceux de sa condition; ses aspirations et ses goûts secrets étaient trop raffinés.
—Mais, reprit-il involontairement, suivant le cours de ses pensées plutôt qu'il ne lui répondait, votre cousine n'a-t-elle pas été élevée comme vous?
—Non, pas tout à fait. On a eu la sagesse de la faire instruire dans un milieu plus modeste. Mon oncle, qui est si sage, a erré en m'envoyant là où j'ai tant joui et tant souffert....
L'entrée de Loïzik l'interrompit. Une angoisse demeurait au cœur de Landry. Avec la générosité et l'ardeur de sympathie de son âge, il prenait une part étrangement vive à la souffrance de cette jeune fille. Il la comprenait; il devinait tout à coup quelles lacunes avait pour elle cette vie dont il n'avait vu que les grandes lignes pittoresques, et aussi quelles rudesses la froissaient dans ce milieu sain et noble, mais fruste. Si elle y demeurait toujours, elle souffrirait de cet isolement du cœur pour lequel sa nature brillante semblait si peu faite; si elle épousait un homme qui ne fût pas son égal, elle endurerait pis encore, et mourrait peut-être des froissements et des désillusions....
Il y eut un peu de hâte: il ne fallait pas manquer le train. Toutes les mains se tendirent vers l'hôte, on l'invita cordialement à revenir, et à ce moment, il décida, en effet, que cet adieu ne serait pas le dernier.
Il monta avec Goulven dans le cabriolet du maire, et se pencha pour voir encore ceux qu'il quittait. Debout contre le mur gris et vénérable sur lequel se fanaient les dernières fleurs de la Passion, le maire se tenait, droit, athlétique. Les deux jeunes filles agitèrent la main en signe d'adieu; mais, tandis que Loïzik restait dans la cour jusqu'à ce que la voiture eût disparu, Léna rentra brusquement dans la maison.
Alors, un sentiment de tristesse indicible envahit l'âme de Landry, sous la voûte rougissante des arbres qui laissaient voir par endroits un pâle ciel breton.
VI
LANDRY A MME DESMOUTIERS
«Morlaix, octobre.
»Vous vous plaignez de l'emploi exagéré que je fais des cartes postales, chère maman aimée, et vous vous inquiétez des suites de mon accident. Je ne vous en aurais pas parlé, s'il eût été grave. La vérité est que ma main droite a été un peu froissée; mais je la remue sans peine aujourd'hui, et je vais vous rassurer tout à fait.
»D'abord, vous vous êtes mépris sur le genre d'hospitalité que j'ai reçue; ce n'est pas dans une vulgaire ferme bretonne, mais dans un manoir délicieusement vieux et pittoresque que j'ai été recueilli. Vous seriez enthousiasmée de cette famille de gentilshommes qui se voue, par un sentiment très haut, à ce noble et modeste labeur de la terre, et qui a pris à tâche de conserver autour d'elle la vieille foi et les traditions antiques. M. de Coatlanguy pousse le respect de sa mission—car c'en est une qu'il accomplit,—jusqu'à porter le costume national qui, d'ailleurs, fait ressortir d'une manière plus frappante son type singulièrement aristocratique. J'ai vécu là des jours inoubliables, et en chassant, je retourne volontiers chez lui. Votre fils y a des succès, maman chérie; il y fait de la musique et y dit des vers comme dans un salon parisien; à la porte, restée ouverte, les domestiques viennent écouter, bouche bée; puis, en échange, me chantent des sônes bretons. Savez-vous que je suis tenté d'apprendre cette belle et forte langue?
»Quand j'aurai un peu chassé, je vous reviendrai, et je jouirai doublement de ma mère chérie, bien que je m'attende à trouver la vie parisienne un peu mièvre et nos installations un peu trop recherchées, après cette liberté d'allures, cette simplicité de mœurs, cette grandeur désolée que je goûte ici.
»Je vous aime et vous embrasse avec une tendresse encore doublée par l'absence.»
LANDRY A SÉVERIN DE SALLES
«Morlaix, octobre.
»Mon vieux Séverin, ce n'est donc plus seulement ma mère qui se plaint: ton vieux flair s'éveille, et tu fais appel à ma confiance.
»Tu sais que, pour toi, elle est entière; mais avant de t'ouvrir mon cœur, je voulais y lire clairement moi-même, et envisager froidement une situation qui a bien ses côtés compliqués.
»Séverin, oui, c'est vrai, je suis amoureux.
»Tu sais quelles étaient mes idées sur le mariage: il m'y fallait un peu de roman. Je devais prévoir que les idées de ma mère n'étaient pas pareilles. Or, elle a toujours prétendu me marier, et moi, in petto, j'ai toujours été résolu à me marier tout seul.
»Le roman, mon ami, ah! je l'ai trouvé, avec le bonheur, dans cette maison un peu étrange où le hasard m'a conduit..... Le cadre, d'abord, et l'entourage: un vieux manoir transformé en ferme, le cachet très noble du plus utile des labeurs sur une demeure seigneuriale, le sang des seigneurs d'autrefois rajeuni et vivifié par celui de ces paysans bretons fiers et indomptables.... Des hommes de fer et de granit, des femmes adorables d'énergique douceur. L'une d'elles.... Oh! Séverin, que ne suis-je peintre ou poète pour te transmettre son image!... L'une d'elles garde, à travers les rudesses de sa vie, les ressouvenirs, les affinements, les aspirations d'une race.... Tout ce qui lui est révélé d'une existence plus douce, plus artistique, répond en elle à des instincts avides et douloureux. Et si j'admets pour sa cousine, avec une tendre admiration, la tâche rustique, utile, féconde qui la cloue à son sol et l'attache à son peuple, je voudrais rendre à Léna la sphère qui a été celle de ses aïeules, la sphère vers laquelle elle aspire inconsciemment.
»Et, après tout, pourquoi ne choisirais-je pas ma femme dans ce milieu très sain et très haut? L'oncle de Léna, ce gentilhomme paysan qui laboure la terre pour y retenir par son exemple un peuple dont la terre est le salut, n'est-il pas mille fois plus honorable que les brasseurs d'affaires et les manieurs d'argent dont ma mère attire les filles? Ces femmes pures et austères qui ont, ainsi que la femme forte de l'Écriture, mis la main aux rudes travaux, ne garderont-elles pas mieux leur maison que les poupées folles de toilette et de plaisir qui, jusqu'au seuil du mariage, sont des sphinx, mais qui, dans l'intimité du foyer, laisseront voir le vide béant de leur tête et de leur cœur?
»Je hais le convenu, surtout depuis que j'ai vu ici des êtres sincères, naïfs, qui ne cachent point leur personnalité, et qui en ont une, je t'en réponds!
»Donc, quelle objection aurait ma mère contre Mlle de Coatlanguy, suffisamment instruite, jolie à ravir, douée de principes et de qualités admirables, et... que j'aime follement, mon ami, et pour ma vie entière?
»Aurait-elle (ma mère,) un préjugé contre ce costume breton, protestation superbe, exemple permanent, prédication, si je puis dire, en faveur du passé? Hélas! il faudra bien que Léna, en devenant ma femme, quitte sa robe brodée d'argent et sa coiffe aérienne. Je n'ai pas assez rompu avec les préjugés pour l'amener ainsi à Paris; mais je regretterai ce joli costume de Fouesnantaise.
»Dans un milieu aussi simple, aussi sincère, on se connaît mieux en quelques jours que dans le nôtre en de longs mois. Je suis retourné, d'ailleurs, à Coatlanguy; j'y ai ma chambre, ma place à table; je chasse le dimanche avec Goulven, le fils de la maison, et on me laisse, sans en prendre ombrage, revenir de la messe aux côtés de Léna.
»Mon ami, je suis presque effrayé de l'influence que j'ai eue sur elle. Un peu de musique révélée, un jour ouvert sur la poésie moderne (elle en était au grand siècle avec, comme adjuvant, deux ou trois odes de Lamartine et d'Hugo), quelques conversations, et ces attentions banales d'homme bien élevé qu'elle ne soupçonnait pas dans son rude milieu, ce peu l'a soudain affinée; sa pensée est plus prompte, son goût s'éveille, son regard s'anime.... Devine-t-elle que je l'aime? Je ne sais, elle est si délicieusement candide! Mais mon cœur s'émeut à voir la lumière sur son visage, quand je parais.... L'enlever de la maison où elle souffre, bien qu'on l'y aime chèrement, lui donner les joies qu'elle goûterait si bien, c'est une perspective qui me grise de bonheur....
»Séverin, ne peux-tu savoir discrètement si j'aurais à lutter beaucoup pour faire accepter à ma mère un mariage auquel, il faut bien te le dire, je suis bien décidé? Choisis le moment favorable, et parle pour préparer les voies, si tu le juges bon.
«A toi de cœur.»
»Elle est orpheline; cette considération pèserait peut-être près de ma mère, qui achèverait, sans lutte d'influences, de la raffiner, de l'ajuster à notre milieu.»
VII
Séverin de Salles venait de lire pour la seconde fois la lettre de Landry, et un pli rayait son front légèrement dégarni.
Il était environ huit heures, et son domestique venait de desservir les restes de son repas très sobre, et de lui apporter du café dans la chambre qui lui servait de bibliothèque.
Il avait, sur le quai Bourbon, dans un vieil hôtel majestueux et délabré, un appartement exigu, sorte de pied-à-terre où il venait passer quelques mois ou quelques semaines dans l'intervalle de ses voyages. C'était sommairement, austèrement meublé, et ceux de ses amis qui avaient connu sa luxueuse installation du boulevard Saint-Germain, pendant le court laps de temps de sa vie mariée, s'étonnaient à loisir de cette simplicité de Spartiate. Les plus intimes, qui savaient l'amour ardent, la passion qu'il avait eue pour sa femme, trouvaient étrange qu'il eût repoussé loin de lui tout ce qui lui rappelait de si chers et tendres souvenirs: peut-être ne pouvait-il pas supporter les objets témoins de cette union si tôt rompue. Toujours est-il qu'un moine n'eût pas jugé son appartement trop luxueux, et qu'il ne s'y trouvait rien de ce qui avait jadis charmé les yeux de sa jeune et jolie femme.
Séverin avait près de trente-cinq ans, et son front légèrement chauve, ses cheveux grisonnants, l'expression austère, parfois amère de sa physionomie, lui eussent fait donner davantage. Le chagrin n'avait point rendu sa vie stérile. Il rapportait de ses voyages des notes que se disputaient les revues en renom, et il s'occupait avec une intelligence et une activité extrêmes des grandes œuvres de notre époque, auxquelles il prodiguait sans compter une fortune trop considérable pour ses goûts personnels.
Cette fortune, jointe à des dons hors ligne, l'avait fait rechercher dans les milieux divers de ce qu'on appelle l'élite. Mais il vivait retiré, repoussait les avances, et fuyait la société des femmes. Après mainte tentative pour le décider à se remarier ou, tout au moins, à reparaître dans le monde, on avait dû conclure qu'il était inconsolable, et quelques amis avaient seuls gardé avec lui des rapports plus ou moins intimes.
Parmi ces exceptions étaient Landry Desmoutiers et sa mère. Une parenté assez rapprochée avait été d'abord la meilleure raison de ces relations conservées; puis il avait été touché par la sympathie de cet homme beaucoup plus jeune que lui, qui plaignait son malheur sans jamais le blesser, et qui, gâté et volontaire, s'était cependant plus d'une fois incliné devant ses conseils.
Tandis que, regardant vaguement le feu de bois qui envoyait de grands jets clairs dans l'âtre à l'ancienne mode, il réfléchissait à ce qu'il venait de lire, son domestique frappa à sa porte et lui remit un billet.
Il poussa un soupir impatient, en déchirant l'enveloppe épaisse et satinée. Le feuillet était couvert d'une écriture qu'il connaissait bien, et qui, d'ordinaire, fine, régulière, élégamment modelée, s'allongeait en lignes à peine lisibles.
«Mon cher Séverin, une lettre de Landry me rend très inquiète. Voulez-vous être très, très bon? Venez prendre une tasse de thé avec moi, ce soir, tout à l'heure, et nous causerons de ce cher enfant étourdi.»
Causer de Landry avec sa mère était, pour Séverin, une perspective peu attrayante. Il se trouvait fréquemment mêlé aux petits conflits de ces deux êtres qui s'aimaient chèrement, mais qui étaient également volontaires. Il faut le dire, plus d'une fois il avait pris contre la mère, positive, mondaine, sèche de cœur pour tout ce qui n'était pas son fils, le parti du jeune homme, chevaleresque, un peu poète, un peu trop porté aux illusions. Mais, ce soir, il lui semblait que la situation était grave; Landry avait senti se développer son indépendance, il parlait en homme, alors qu'il agissait peut-être en enfant ou en fou.
Séverin jeta un coup d'œil de regret sur une pile de brochures qu'il s'apprêtait à couper, et se leva en soupirant pour répondre à l'appel de sa cousine.
Il prit son pardessus, et se dirigea le long des quais dont lui habitait la partie abandonnée, et elle le point le plus aristocratique.
Il aimait à circuler, le soir, le long des eaux noires qui charriaient comme de brillantes étincelles le reflet des lumières de leurs rives. La silhouette majestueuse de la vieille cathédrale, la flèche élégante de la Sainte-Chapelle, les toits aigus et la façade du Louvre, tout cela prenait à cette heure un aspect mystérieux, grandiose, comme si toutes les voix du passé cherchaient à se faire entendre dans l'accalmie du soir. Il resta un instant accoudé au parapet pour achever son cigare, puis pénétra sous la voûte de l'hôtel où Mme Desmoutiers occupait, depuis son mariage, le même appartement.
—J'ai l'illusion d'être dans une maison à moi, disait-elle.
Et ses amis, ces Parisiens blasés auxquels les déménagements sont faciles et légers, lui savaient gré de leur offrir un coin fixe, où ils retrouvaient des souvenirs et des traditions.
Séverin fut aussitôt introduit dans le petit salon où, comme l'avait écrit Landry, une double ligne de conseillers, de présidents à mortier, de bourgeoises très fières semblaient regarder dédaigneusement les bibelots modernes mélangés, en petit nombre, il est vrai, aux vieux meubles authentiques dont maint d'entre eux s'était servi.
Un abat-jour d'un jaune pâle atténuait la lumière d'une très grosse lampe, et dans le jour adouci de la chambre, la laque blanche ou grise des fauteuils, les cadres d'or terni, le miroitement des vitrines mettaient des taches claires ou brillantes.
—Enfin, vous voilà! C'est bien à vous d'être venu si vite, et de m'avoir probablement sacrifié une laborieuse soirée!
Séverin s'inclina. Les paroles étaient aimables et chaleureuses, le sourire de Mme Desmoutiers charmant; mais il savait que tout cela était un peu affecté, et qu'elle s'inquiétait médiocrement des ennuis ou des sacrifices des autres, quand il s'agissait de son fils.
Elle était encore jeune, mais elle mettait une coquetterie savante à ne pas paraître redouter la vieillesse. Sa mise était sévère, bien que très élégante; une robe d'intérieur en crêpe de Chine noir, garnie de dentelle blanche, faisait ressortir la douce pâleur de son teint, et elle poudrait ses cheveux, qui se décoloraient.
Elle lui montra une bergère en face d'elle, puis entama tout de suite le sujet qui la hantait.
—J'ai enfin une lettre de Landry! Tenez, regardez-la.
Elle prit, sur un guéridon placé près d'elle, une lettre dépliée, et étudia avidement le visage de son cousin, tandis qu'il la lisait.
Séverin passa à cette lecture plus de temps qu'il n'était nécessaire. Les choses n'en étaient pas au point qu'il avait cru vis-à-vis de Mme Desmoutiers: à elle, Landry, loin de rien préciser, n'avait pas même parlé de l'existence des jeunes filles.
Séverin replia la lettre et la posa sur le guéridon, attendant ce qu'allait dire sa cousine.
—Voyons, mon ami, s'écria-t-elle avec impatience, que pensez-vous de tout cela?
—Mais qu'en pensez-vous vous-même, ma cousine?
—Oh! dit-elle, dépitée, ne faites pas le diplomate! D'abord, ce style embarrassé, haché, ne ressemble en rien aux jolies lettres que m'a écrites Landry jusque... jusqu'à son accident. Cette missive étrange, arrivant après une série de cartes postales, me paraît grosse de réticences... Et puis, c'est louche... Il parle d'une main contusionnée, et avoue qu'il fait de la musique.... De la musique! Ce n'est pas, je pense, pour un vieux paysan et son fils le chasseur! Un piano, cela suppose des jeunes filles—Or, pourquoi ne me parle-t-il pas tout simplement, tout franchement, des habitantes de cette ferme, ou de ce manoir?
Séverin, plein d'admiration pour des déductions dont il pouvait constater toute la justesse, ne put retenir un sourire.
—Qu'en pensez-vous? répéta Mme Desmoutiers. Ne suis-je pas logique?... Mais vous ne semblez pas aussi étonné que vous devriez l'être! ajouta-t-elle, frappée d'une idée soudaine. Séverin, Landry vous a écrit!
Séverin se rappela la demande de Landry: «Prépare les voies, si tu le juges bon.»
—Oui, j'ai reçu des cartes et une lettre, dit-il tranquillement.
—Eh bien! ai-je raison? Vous parle-t-il de la jeune fille?... Séverin, vous me faites mourir! Montrez-moi cette lettre!
—Ma chère Jeanne, je ne l'ai pas sur moi; mais j'ai pour principe de ne jamais communiquer les lettres, même les plus insignifiantes.
—A une mère!... Mais enfin, que dit-il?
—Il me donne des détails pittoresques, et me décrit des mœurs et des types comme nous n'en soupçonnons évidemment pas à Paris. Ses gentilshommes paysans ont une vraie noblesse.
—Et une rusticité encore plus grande! Et elle? Parlez donc, enfin!... Du reste, je suis folle! C'est une amourette sans conséquence, ou même rien du tout....
—Je le pense comme vous, et je crois que l'admiration de Landry s'en ira en fumée dès qu'il aura repris pied dans le monde civilisé.
—Évidemment! Je perds la raison quand il s'agit de cet enfant.... Que vous dit-il d'elle, Séverin?
—Il fait d'elle, comme vous dites, un fort séduisant portrait.... Une très jolie fille, portant un vieux nom authentique, élevée au couvent, instruite et distinguée, et vêtue, comme une fée Morgane, de broderies d'argent et de précieuses dentelles.
—Mais c'est du roman!
—Landry est romanesque, dit Séverin, retenant un sourire.
—Vous ne pensez pas que... qu'il commette la folie de parler, de s'engager?
—Non certes; pas sans vous avoir parlé d'abord.
—Et je le raisonnerai! s'écria-t-elle, soulagée.
—Ma chère Jeanne, dit Séverin s'enfonçant dans sa bergère, ayant l'honneur de recevoir vos confidences aussi bien que celles de votre fils, il m'est évidemment imposé d'être impartial, et de conseiller ce que je crois le meilleur. Je ne désire pas plus que vous un mariage qui, s'il n'est pas une mésalliance, sortirait Landry de sa sphère, on y introduirait une femme incapable de s'y adapter. Dans l'intimité d'un foyer, et dans les rapports forcés avec le monde extérieur, ce n'est pas assez d'avoir des principes solides, des qualités sérieuses: il faut une parité d'éducation, d'habitudes, de goûts, ce qui résulte tout naturellement d'avoir vécu dans le même milieu. Je crois donc que Landry regretterait avant peu de s'être ainsi engagé, et je crois également que, malgré la facilité qu'ont les femmes à se plier aux situations, cette jeune fille ne serait pas heureuse. Il est donc désirable d'enlever Landry à son rêve, d'autant que, s'il se prolonge, il peut laisser derrière lui des regrets, des souffrances irréparables.
Quelque chose se pinça dans les traits de Mme Desmoutiers, et elle fit un geste indifférent, laissant deviner que les regrets d'une inconnue la touchaient fort peu.
—Alors, que conseillez-vous, mon ami?
—D'abord, de ne pas heurter votre fils, d'éviter toute discussion avec lui, de ne pas même vous opposer ouvertement à ses projets quand il vous les dira; mais de le rappeler sous un prétexte plausible, puis de le replonger dans son milieu, dans sa vie, de la distraire, d'arranger un voyage.
—Parfait! Oh! vous verrez comme je serai adroite! D'abord, j'ai un gros rhume; je vais l'exagérer, appeler mon fils, puis lui demander, comme vous me le conseillez, de m'accompagner dans le midi, en Italie, en Espagne, n'importe où... Ah! mon pauvre Séverin, que de tourments nous donnent ces grands garçons! Landry, qui est si charmant, si recherché, peut faire un mariage superbe... Quand je pense qu'il va s'éprendre d'une paysanne, évidemment sans le sou, dont les manières le couvriraient de confusion!
—Mettons les choses au point, dit Séverin un peu sèchement. Je n'ai point l'intention de me mêler de n'importe quel mariage superbe pour Landry. Ce n'est pas parce que cette jeune fille est pauvre que je juge son projet malheureux: c'est parce que, le connaissant à fond, je prévois qu'une fois son enthousiasme calmé, il aurait des regrets infinis. Je songe même à la tranquillité et au bonheur futur de cette enfant, en désirant que Landry ne la revoie pas.
—Oh! vous êtes bien bon! Des intrigants odieux! Des gens qui, pour reprendre un rang dans le monde, ont attiré mon fils et l'ont enjôlé!
—Ceci n'est pas probable. Le portrait que me fait Landry des Coatlanguy est trop vivant pour n'être pas vrai. Ce sont des simples, j'en suis sûr, incapables de tant d'intrigue. Qui sait, même, si ce cultivateur intransigeant ne refuserait pas sa nièce à un bourgeois!
—Oh! quant à cela!... Enfin, ne discutons pas les détails, puisque nous sommes d'accord sur le fond.... Voulez-vous vous charger de rappeler Landry, de lui dire que je suis malade, que vous avez vu mon docteur....