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La Robe brodée d'argent

Robe Brodée d'Argent (continued 2)

Reading edition

Le visage de Séverin devint tellement glacé, que Mme Desmoutiers s'interrompit, un peu interdite.

—Vous autres femmes, dit-il d'un ton de sarcasme, vous vous entendez trop bien à intriguer et même à... mentir, pardonnez la crudité du mot, pour qu'il vous soit nécessaire d'appeler à votre aide la diplomatie masculine, très inférieure. Arrangez-vous avec Landry comme il vous plaira, je ne saurais m'en mêler.

Il se leva en disant ces mots, et elle protesta contre ce prompt départ.

—Quoi! sans prendre de thé? Attendez un peu, on va nous en apporter....

—Merci, je suis pressé....

Elle retint un instant sa main.

—Séverin, qu'allez-vous lui répondre?

—Rien; c'est une manière de s'en tirer, et je suis assez mauvais épistolier pour qu'il ne s'étonne pas de mon silence.

Il s'inclina, dégagea sa main, embrassa d'un coup d'œil le petit salon confortable avec ses portraits majestueux, ses meubles de style, ses recherches de tout genre, et, un instant après, il se retrouvait sur le quai, en face de la rivière piquetée d'or et des silhouettes grandioses des vieux monuments.

«Oh! le convenu, oh! les habitudes!... pensait-il en allumant son cigare. Si Landry eût été un autre homme, j'aurais pris son parti. Après tout, on a peut-être plus de chances de trouver un cœur sincère dans un milieu primitif. Mais je le connais: tout, chez lui, est à fleur de peau, et cet amour romanesque s'étiolerait dans ce cadre parisien.... On ne transplante ni l'ajonc ni les bruyères de cette rude terre de là-bas....»

Une demi-heure après, plongé dans un de ses livres favoris, il semblait avoir oublié ce qui venait de se passer.

VIII

LANDRY A SÉVERIN

«Mon ami, pourquoi ne m'as-tu pas répondu?

»Ma mère m'écrit; elle se plaint d'être souffrante, et menacée d'un séjour dans le midi.

«Je pense qu'elle n'a rien deviné; me réservant de lui parler, je n'avais pas même nommé Léna. Est-elle vraiment malade? Réponds-moi immédiatement; je suis anxieux. Mais, quoi qu'il arrive, je veux que mon avenir soit engagé avant mon départ.»

SÉVERIN A LANDRY

«Ce que je te conseille fortement, c'est de ne rien engager du tout. Tu es ton maître, personne ne peut t'empêcher d'épouser la femme que tu juges la plus digne et la plus charmante. Mais pour toi-même, pour ta propre dignité, pas d'emballement. A ta place, je m'imposerais trois mois d'attente et de réflexions. Si tu persistes, tu seras mieux fondé à combattre les objections inévitables de ta mère.

»Il est très vrai qu'elle est décidée à quitter Paris pour l'hiver.

»A toi.»

Landry froissa cette lettre avec colère.

«Séverin prend des allures de sphinx, se dit-il. Il ne se montre pas le bon camarade sur qui je comptais.... Lui qui est assez romanesque pour enterrer sa vie dans le tombeau de sa femme, perdue après quelques mois de mariage seulement, il aurait pu comprendre l'élan et la confiance d'un ami!

Le «mois noir» avait commencé. Landry avait assisté à Lanrouara aux offices des trépassés et, sous le capuchon de sa cape de deuil, Léna lui avait semblé encore plus jolie. Il l'accompagna au cimetière, et lut les inscriptions grossièrement gravées sur les tombes de granit où elle s'agenouillait. Les plus anciennes portaient les traces d'un écusson; sur les autres, les noms roturiers du pays s'accouplaient à celui de Coatlanguy.

—J'aimerais à prier sur la tombe de vos parents, murmura Landry, s'approchant de la jeune fille.

Elle le regarda avec une tristesse soudaine et presque inquiète.

—Ma mère repose ici, dit-elle, montrant une pierre qui, comme les autres, était à peine dégrossie.

Elle avait, le matin, placé sur la tombe une couronne de lierre et de chrysanthèmes communs, cueillis dans le jardin du manoir, et il lut avec difficulté les lettres creusées dans le granit au grain grossier: «Marie-Yvonne-Hélène Le Du, épouse d'Hervé Lebreton de Coatlanguy, décédée pieusement le 10 juillet 18..., à l'âge de vingt ans.»

—Elle est morte en me mettant au monde, dit Léna, baissant instinctivement la voix. J'ai cru longtemps qu'une espèce de malédiction pesait sur moi, pour avoir pris la vie de ma mère....

—Il ne faut pas penser à de pareilles choses, murmura Landry, impressionné, et éprouvant un frisson involontaire à l'idée du lien mystérieux qui existait entre cette tombe froide et la jeune vie brillante de Léna.

Le mot qu'elle avait prononcé: «J'ai pris la vie de ma mère», assombrissait soudain pour lui tout ce qui l'entourait.

—Et votre père? reprit-il, cherchant à secouer cette impression, fût-ce par une autre idée triste, mais différente.

L'expression d'angoisse passa de nouveau sur les traits de la jeune fille.

—Il n'est pas ici; il est allé mourir au loin, et je suis encore responsable de ce départ, de cette fin prématurée, puisqu'il est parti inconsolable du malheur dont ma naissance était cause.

Landry resta silencieux. Elle reprit, songeuse:

—Je crois que mon oncle ne lui a pas pardonné d'avoir quitté le pays. Il ne veut jamais parler de lui; il est très bon; cependant il est obstiné, parfois violent. Mais mon père, je l'ai su par son camarade de collège, M. de Kermaïdic, avait une âme d'artiste; il souffrait, lui aussi, d'être enchaîné à des devoirs obscurs et fastidieux; la présence de la jeune femme qu'il aimait eût pu seule l'y résigner....

Elle fit encore une pause.

—J'ai trouvé un jour dans un vieux bahut, dit-elle, des dessins de lui.... Il n'avait jamais pris d'autres leçons que celles du collège, et je suppose que cela n'a pas de valeur...

—Voudrez-vous me montrer ces dessins? demanda Landry ardemment.

Elle fit signe que oui.

—Et il est mort jeune?

—Depuis que j'ai commencé à comprendre, mon oncle m'a répété que je n'ai d'autre parent que lui.

—Pauvre petite!...

Un léger brouillard flottait sur le petit cimetière, et adoucissait les lignes rudes des croix de pierre brute. Il y avait sur presque toutes les tombes des bouquets rustiques, et les femmes en capes de deuil se glissaient comme des ombres dans les étroits sentiers. Landry s'imagina qu'une communication mystérieuse s'établissait entre lui et les âmes des parents de Léna, qu'elles erraient à son côté, qu'elles lui confiaient ce jeune cœur isolé, cette vie si tôt privée de ses appuis, de ses tendresses.

Ils étaient maintenant sortis du cimetière, et Léna éprouva une sorte de soulagement visible, comme si un poids de tristesse était écarté d'elle.

—Puisque vous aimez les chants bretons, dit Loïzik, s'approchant d'eux avec son placide sourire, venez écouter Yann, l'enfant aveugle, qui dit le sône des trépassés.... Léna vous le traduira.

Un enfant de douze à treize ans, vêtu de bure, avec une figure pâle, des cheveux longs et des yeux vagues qui cherchaient le ciel sans rien voir, s'avançait, tenant la main d'une vieille femme en deuil.

—Chante le chant des morts, Yann, et tu auras une pièce blanche dit Léna s'approchant.

La figure intelligente du petit s'anima.

—La pennerez du Coatlanguy! s'écria-t-il, étendant sa main brune pour chercher la main de la jeune fille.

—Tu as bonne mémoire, petit Yann, car tu n'es pas venu depuis l'année passée. Yvonna, la soupe sera trempée pour vous au manoir, quand Yannik aura chanté.

Et l'enfant, d'une voix douce et monotone, commença le chant que les jeunes filles se tenaient prêtes à traduire pour Landry:

«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, bonne santé à vous, gens de cette maison; bonne santé nous vous souhaitons: nous venons vous mettre en prière...

»C'est Jésus qui nous envoie pour vous éveiller, si vous dormez;

»Vous éveiller, grands et petits; s'il est encore, hélas! de la pitié dans le monde, au nom de Dieu, secourez-nous!

»Frères, parents, amis, au nom de Dieu, écoutez-nous! Priez, priez! car les enfants, eux, ne prient pas.

»Ceux que nous avons nourris nous ont depuis longtemps oubliés; ceux que nous avons aimés nous ont sans pitié délaissés.

»Mon fils, ma fille, vous êtes couchés sur des lits de plume bien doux, et moi, votre père, et moi, votre mère, dans les flammes du purgatoire.

»Vous reposez là, mollement; les pauvres morts sont bien mal. Vous dormez là d'un doux sommeil; les pauvres morts sont dans la souffrance.

»Un drap blanc et cinq planches, un bourrelet de paille sous la tête et cinq pieds de terre par-dessus, voilà les seuls biens de ce monde qu'on emporte au tombeau.

»Nous sommes dans le feu et l'angoisse; feu sur nos têtes, feu sous nos pieds, feu en haut et feu en bas; priez pour les trépassés!

»Jadis, quand nous étions au monde, nous avions parents et amis; aujourd'hui que nous sommes morts, nous n'avons plus de parents et d'amis.

»Au nom de Dieu, secourez-nous! Priez la Vierge bénie de répandre une goutte de son lait, une seule goutte sur les pauvres trépassés.

»Sautez vite hors de votre lit, jetez-vous sur vos deux genoux, à moins que vous ne soyez malades, ou appelés déjà par la mort.»[*]

[*] Traduit par M. le vicomte de la Villemarqué.

Des groupes s'étaient formés autour du petit chanteur. Les enfants, obéissant à la lettre, se jetaient à genoux, les femmes se signaient, et les hommes glissaient une pièce de deux centimes dans le chapeau déformé de l'aveugle.

Le ciel gris, le brouillard léger, la bise aigre et gémissante de novembre s'harmonisaient avec cette scène, et une vague tristesse, ou plutôt une angoisse envahit de nouveau le cœur de Landry.

Le maire, qui était revenu le premier de l'office, se tenait sur le perron, regardant les jeunes gens qui rentraient. Il y avait un pli sur son front, et ses lèvres se serraient avec une sorte de résolution.

—Le père a quelque chose qui le tourmente, dit Goulven.

—Il est toujours triste, le jour des morts; il a vu partir tous les siens! murmura Loïzik.

—M. Desmoutiers, j'ai une demi douzaine d'arbres à marquer là-bas pour le bûcheron, dit le maire, répondant d'un signe au salut amical de Landry; voulez-vous venir avec moi, pendant que les jeunes filles changent leurs vêtements de deuil?

—Oh! très volontiers!

Ils s'acheminèrent d'un pas vif vers un bouquet de chênes très vieux, presque morts, qui s'élevaient sur la lande, à deux ou trois cents mètres du manoir. Landry parlait avec son enthousiasme ordinaire des usages bretons, de la solennité incomparable de ce jour des morts, et du chant qu'avait dit le petit Yann, l'aveugle. M. de Coatlanguy l'avait d'abord écouté avec un plaisir involontaire; mais il l'interrompit tout à coup, et dit avec une certaine brusquerie:

—Est-ce que vous resterez encore longtemps à Morlaix?

Landry tressaillit de surprise, et murmura quelque chose d'embarrassé sur le charme hivernal du paysage et le plaisir de la chasse.

—Tout cela est très bien; mais vous avez un pays, une maison, une famille, et, je l'espère pour vous, des occupations. Vous perdez votre temps, ici.

Stupéfait, inquiet, Landry garda le silence.

—Je suis habitué à parler sans détours, reprit le maire de sa voix rude. Je ne suis pas un monsieur de votre monde, mais un paysan ignorant des belles paroles. Donc, mon jeune Monsieur ne vous fâchez pas si je vous dis que vous êtes resté ici assez longtemps....

Une rougeur ardente monta aux joues de Landry.

—Ne prenez pas cela pour une insulte, reprit vivement le maire. Je vous crois honnête; vous ne voyez pas la situation dans laquelle vous vous mettez.... Soyons francs, comme deux hommes.... Vous parlez trop à ma nièce Léna; vous montrez trop, aussi, que vous la trouvez jolie, et comme cela ne peut vous mener à rien, ni vous ni elle, sauf à des chagrins, je vous donne cordialement cet avis: retournez chez vous, dans votre monde.

Les sentiments chevaleresques de Landry s'éveillèrent, et aussi.... l'esprit de contradiction qui lui faisait habituellement désirer ce que les autres jugeaient pour lui inaccessible.

—Mon monde! Le vôtre le vaut bien, M. de Coatlanguy! Vous êtes un gentilhomme, et moi d'une vieille bourgeoisie parisienne.

Le maire haussa les épaules.

—Oui, je suis gentilhomme, et je pense que mon nom vaut le vôtre. Mais il n'y a pas que l'origine pour apparier les gens: il y a l'éducation, les habitudes. Vos bourgeoises de Paris se moqueraient de Léna.... Quant à vous, votre instruction dépasse la nôtre, et vous avez fréquenté des gens bien différents de notre simple entourage. Mais à quoi bon discuter? Vous sentez, aussi bien que moi, que ma nièce ne peut être votre femme.

—Pourquoi? s'écria Landry, frémissant.

—Ce serait votre malheur à tous deux, dit le maire durement.

Si ce simple paysan aux allures droites et brusques, ignorant du monde et de ses détours, eût été le plus consommé des diplomates et eût cherché un moyen sûr pour faire épouser sa nièce à Landry, il n'aurait certainement pas mieux réussi.

—Pourquoi? répéta le jeune homme. Si vous m'avez étudié, comme vous semblez le dire, n'avez-vous pas compris qu'au sortir d'un cercle raffiné, mais toujours factice, j'ai pris ici un bain de vérité et de noblesse? J'y ai compris les grandes tâches de la vie, la beauté des principes immuables. Et si vous connaissiez les jeunes filles que je vois dans le monde, vous ne vous étonneriez pas que je sois séduit par la grâce austère et la simplicité de vos Bretonnes....

Il avait parlé avec tant de chaleur, que le maire fut un peu ébranlé.

—Vous ne seriez pas heureux, vous dis-je; Léna est fière, et souffrirait dans votre monde.

—Croyez-vous que je ne saurais pas la garder de tout froissement?

—Mais on ne transplante pas notre rude flore. Elle-même qui, je ne l'ignore pas, s'imagine qu'elle serait plus heureuse hors d'ici, elle-même, croyez-moi, aurait le mal du pays.... Un mal terrible pour les Bretons! Ils en meurent!

—Je la ramènerais! Je suis heureux, ici.... J'y achèterais un domaine, et, avec vos conseils, je m'efforcerais aussi de faire du bien....

Une lueur passa dans les yeux du maire, mais il secoua la tête.

—C'est bon, je vous crois sincère; mais cela ne suffit pas.... Même si je pouvais admettre pareille chose, il faudrait savoir ce que dirait votre mère. Aucun des miens n'entrera jamais dans une famille sans y être désiré, mon jeune ami.

Landry sentit comme une douche glacée. Il fit un effort pour répondre du même ton convaincu:

—Ma mère veut mon bonheur, elle aimera qui j'aime.

—Enfin, il faudra voir; mais ne soyez pas fâché si je vous répète que je désire autre chose pour ma nièce, et si j'exige de votre part un temps de réflexion.... Et puis... si la chose doit jamais arriver, il faut que je vous confie, que je confie à votre honneur un fait que Léna ignore, et qu'il m'est pénible de dévoiler.

Sa voix s'altéra, et Landry, étonné, se hâta de répondre que le secret, quel qu'il fût, serait scrupuleusement gardé.

Le maire n'était pas homme à prendre des biais, ni à retarder une confidence désagréable, mais nécessaire. Il regarda Landry en face, et dit à brûle-pourpoint:

—Le père de Léna n'est pas mort.

Une surprise intense se peignit dans le regard du jeune homme, en même temps qu'il ressentait une vague et pénible appréhension.

—C'était, reprit le maire avec un certain mépris, une pauvre tête. Dans les meilleures races, il y a des déchets, des ratés. Faible de santé, il avait l'horreur du travail de la terre. Je l'occupais à faire mes comptes, mais c'était un paresseux; il se croyait artiste, et s'imaginait être ici hors de sa sphère. Je le mariai, et tout alla bien pendant un an: il aimait sa femme. Mais elle mourut à la naissance de Léna. Mon frère ne sut pas porter son malheur en homme: même la petite lui faisait mal à regarder. Il réclama son héritage, et je dus vendre une de nos meilleures fermes, dit le maire avec une amertume soudaine au souvenir de cet endettement du domaine familial. Il partit, alla étudier la peinture, dissipa son argent, et finit par....

Ici il s'énerva: cela devenait trop dur....

—... Par épouser une comédienne! dit-il d'une voix de tonnerre.

Landry, consterné, sentait une sueur froide sur ses tempes.

—Ce n'est pas tout. Il plaça le peu qui lui restait d'argent dans des affaires véreuses. Il perdit tout, même l'honneur, car son nom, mon nom... fut compromis dans un désastre dont, je le dis d'ailleurs à sa décharge, il n'avait pas soupçonné le côté frauduleux. Dès lors, il fut mort pour moi.... Quand je dis mort... il fallut bien lui venir en aide pour le tirer de ce mauvais pas; mais je ne lui donnai d'argent qu'à la condition qu'il ne réclamerait jamais sa fille.

—Il ne la réclama point, en effet?

—Si, à la mort de sa seconde femme, qu'il perdit peu après. Mais j'avais élevé Léna, je me trouvais des droits sur elle, et je savais que ce père incapable ne pouvait faire d'elle une femme digne de sa mère et de ses aïeules. Il fallut bien qu'il cédât....

Il y avait sur le visage du vieillard une inflexibilité terrible. Landry formula encore une question:

—A-t-il réussi dans son art?

—Je n'en sais rien, dit sèchement le maire. Je lui écris, une ou deux fois l'an, que sa fille se porte bien, et il n'en demande pas plus.

—Signe-t-il ses tableaux du nom de Coatlanguy?

—Je le lui ai défendu. Notre nom ne doit pas être livré aux hasards du commerce ou aux aventures plus ou moins honorables d'une vie d'artiste, répondit M. de Coatlanguy, qui avait évidemment de ce genre d'existence, aussi bien que des facultés de son frère, une conception particulière qu'il était inutile de chercher à ébranler.

—Mais quand votre nièce se mariera... commença Landry.

—Son père ne tourmentera pas son mari; cela, je m'en porte garant!

—Et elle le croit mort!

Le maire s'imagina sentir un reproche dans son accent, et répondit, presque brutalement:

—Oui, elle le croit mort! Pendant un temps, nous l'avons tous cru, il ne donnait plus signe de vie. Après, je n'ai pas détrompé Léna. Avec son imagination, qui est vive et un peu folle, ne se persuaderait-elle pas que son devoir est auprès de ce vagabond qui l'a abandonnée, plutôt qu'aux côtés de ceux qui l'ont recueillie et élevée? Elle s'inquiéterait de lui, elle voudrait lui écrire, et, je vous le répète, dans un de ces moments où elle s'ennuie ici, elle serait capable de vouloir le rejoindre. Vous pouvez vous figurez les dangers qu'elle courrait près d'un homme qui n'a jamais eu la tête solide, qui a été capable d'épouser une femme de théâtre, et qui vit probablement au jour le jour, sans domicile fixe, car ses lettres ne sont jamais datées du même endroit....

Ses traits se détendirent tout à coup, et, avec un attendrissement soudain, il reprit:

—Voilà pourquoi j'ai aimé Léna plus que mes propres enfants... On disait que j'étais faible pour elle, que je la traitais autrement que Loïzik, qui sera bientôt ma bru.... C'est vrai, je l'ai aimée pour ceux qui n'étaient plus, pour la mère morte à vingt ans, pour le père qui n'aurait pas su l'élever, et qui ne repassera jamais ce seuil....

Il tira tout à coup sa montre.

—Si vous reprenez le train de Morlaix, il faut dîner à midi juste. Pensez à tout ce que je vous ai dit, et ne vous pressez pas: la vie est longue, ou semble telle à votre âge. J'ajoute que Lénik a la fortune de sa mère, à peu près trois mille francs de rentes en terres, et que, avec l'agrément de mes fils, je lui laisserai une somme de dix mille francs. Cela fait une dot, chez nous; mais dans votre monde, c'est dérisoire, et c'est encore une raison pour que vous réfléchissiez sérieusement.

—L'argent n'est rien pour moi, je suis riche! dit impétueusement Landry.

—Bon! ce n'est peut-être pas l'avis de votre mère; les vieux sont raisonnables et savent compter.... C'est entendu, vous allez partir?

—S'il le faut absolument... commença Landry.

—Oui, il le faut. Et c'est aussi nécessaire pour cette enfant. Si la réflexion vous montre que vous allez faire une folie, il ne faut pas qu'elle s'attache à vous. Pour une fille comme elle, la présence d'un jeune homme comme vous est dangereuse. Vos manières, vos conversations lui feraient trouver nos gars un peu trop rustres, voyez-vous, et, après tout, c'est peut-être un Breton qu'elle épousera...

Landry fit un geste de dénégation. Cependant, à mesure qu'ils se rapprochaient de la maison, les impressions désagréables qu'il venait d'éprouver s'emparaient plus fortement de son esprit. Ce père inconnu, qui pouvait surgir dans sa vie, le hantait péniblement. Tout en faisant la part des préjugés du maire, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'Hervé de Coatlanguy n'était qu'un bohème, et qu'il serait fort désagréable de le voir venir un jour réclamer l'affection filiale de Léna...

Mais la jeune fille parut sur le vieux perron aux pierres disjointes et moussues, et le charme pénible fut rompu. Elle était encore plus jolie qu'à l'ordinaire dans ses vêtements de deuil: jupe noire unie, tablier de taffetas, coiffe sans dentelles. Sa taille gracieuse ressortait sur la muraille revêtue de passiflore. Les feuilles n'étaient pas encore tombées, les fleurs étaient remplacées par de gros fruits orangés d'un effet étrangement pittoresque, et, sur ce fond, l'austère costume noir faisait tableau.

Landry oublia tout. Il aimait Léna telle qu'elle était; quoi qu'il pût en résulter, sa seule vue avait suffi pour dissiper le trouble ou l'inquiétude qu'il avait ressentie pendant son entretien avec le maire, et malgré la note grave que donnaient au repas et la triste fête du jour, et le costume noir des jeunes filles, il sentit son cœur déborder d'espérance et de bonheur.

Il fallait cependant annoncer que sa mère était souffrante et qu'il allait repartir. La pâleur soudaine de Léna lui causa un mélange de peine et de douceur. Il ne pouvait la voir souffrir, et cependant, l'idée qu'elle le regrettait rassurait son cœur.

—Je laisse un de mes fusils à Goulven, dit-il précipitamment. Je reviendrai chasser dans ce pays dès que ma mère sera mieux...

Une lueur d'espérance glissa dans le regard anxieux de Léna, une ombre rose parut sur ses joues.

—Il ne faut pas manquer votre train, dit le maire, se levant de table. Vous serez le bienvenu, si vous revenez.

—Si je reviens!... s'écria Landry avec un regard vers Léna.

La jeune fille jugea peut-être que ce regard valait une promesse, car les couleurs reparurent tout à fait sur ses joues.

Il y eut un peu de hâte: Goulven attelait le cabriolet, le maire cherchait une couverture, et Loïzik faisait semblant de ne pas voir Léna, qui était maintenant nerveuse, et de qui Landry cherchait à se rapprocher.

—Vous savez que je reviendrai? dit-il à voix basse.

Elle baissa les yeux.

—Comment le saurais-je?

—Pensez-vous que j'oublie ces jours?

—Tant de choses vous en distrairont!

Cette fois, elle le regardait, et elle lut dans ses yeux un reproche attristé.

—Oncle Alain, dit-elle tout à coup d'un ton qu'elle essayait de rendre joyeux et naturel, puis-je donner à notre hôte une médaille de Sainte-Anne d'Auray, qui le protègera pendant son voyage?

Une médaille se donne même à un étranger.... La voix de Léna était si calme, que le maire ne crut pas que ce don eût une signification particulière. D'ailleurs, qu'importait? Elle lui demandait une permission, et il inclina la tête.

Alors elle ouvrit sa main brune, dans laquelle, depuis quelques minutes, elle tenait serrée la médaille d'argent.

—Je la garderai toujours et, en échange de cette image de la patronne d'Armor, je vous apporterai celle de la patronne de Paris, dit-il, sa voix s'étranglant d'émotion.

Il serra à la briser la petite main tremblante, et une fois encore, le vieux cabriolet l'emmena le long de l'avenue, maintenant jonchée de feuilles mortes.

IX

Ce fut à l'aube tardive et brumeuse que Landry arriva à Paris. Le coupé de sa mère l'attendait à la gare, et il éprouva une sensation presque oubliée, confortable, délicieuse, à pénétrer dans la voiture tiède et capitonnée qui gardait une très légère odeur de violettes, le parfum de sa mère. La boule d'eau chaude répandait une agréable chaleur. Le cocher était plus majestueux que jamais, avec ses fourrures et ses manières correctes.

Tout cela parut à Landry comme une évocation d'un passé à demi oublié. Le coupé partit au trot vif et relevé du cheval. Les rues étaient encore désertes, mais les becs de gaz en éclairaient les larges dimensions, les monuments familiers qui se dressaient çà et là, et il sentit une nouvelle impression de chez lui, un plaisir plus vif qu'il n'aurait cru à se retrouver dans ce vieux Paris.

L'hôtel où habitait sa mère lui parut aussi plus agréable que jamais. C'était un vieil édifice à l'ancienne mode; l'escalier était monumental, avec ses murs stuqués, son épais tapis oriental, et les jarres de faïence remplies de plantes vertes qui ornaient l'entrée.

L'appartement était vaste, confortable, avec un air de grandeur tout à fait en rapport avec les beaux vieux meubles de famille et les portraits des magistrats. Une tiédeur délicieuse y régnait dès le vestibule. Le valet de chambre était là, tout prêt à le débarrasser de son pardessus, et tout à coup, sur le seuil du petit salon, sa mère elle-même parut, dans un chaud et élégant peignoir, le visage encadré d'une dentelle, et un sourire ravi dans les yeux.

Il oublia tout dans la joie de la revoir, et la suivit dans le réduit charmant où brûlait un bon feu, et où la chocolatière laissait échapper une odeur vanillée.

—Vous vous êtes levée! Quelle imprudence! Êtes-vous donc mieux?

—Non, mais cela ne fait jamais de mal à une mère d'accueillir son fils.... Viens là, près de moi, sous la lampe.... Tu as bruni.... Tu n'es plus tout à fait le même, dit-elle avec une nuance jalouse.

—Si, si, tout à fait le même pour vous soigner et vous gâter.... Racontez-moi vos misères....

—Oh! ce sera vite dit: un point opiniâtre, un peu plus de faiblesse, et un arrêt du docteur me renvoyant vers le soleil....

—Pour tout l'hiver?

Elle sentit la pointe d'inquiétude qui inspirait ces paroles.

—Je crains que oui; mais tu choisiras toi-même le lieu de notre exil....

—Et il faut partir tout de suite?

—Le docteur le dit.

Il y eut un silence, ces deux cœurs battant d'un émoi secret en sentant approcher l'explication nécessaire.

—Je suis encore plus navré de vous voir malade, parce que je voulais vous emmener en Bretagne.

Il s'efforçait de parler d'un ton détaché, mais il était nerveux et agité.

—En Bretagne, à cette époque! En plein brouillard! dit-elle d'une voix très naturelle et d'un petit air d'effroi admirablement joué.

—Oui... j'aurais voulu....

Il ne voulait, il ne pouvait attendre. Sa mère s'était levée pour lui verser du chocolat, mais il n'aurait pu en boire une cuillerée avant d'avoir déchargé son cœur de sa terrible confidence.

Il la ramena tout à coup à son fauteuil, et s'inclina vers elle d'un air qu'il voulait faire tendre, et qui, à son insu, était suppliant.

—Oui, j'aurais voulu vous faire connaître Hélène de Coatlanguy....

Ce nom d'Hélène lui parut une sorte de travestissement, tandis qu'il le prononçait.

—Hélène de Coatlanguy? répéta sa mère du même ton naturel.

—Oui, je vous ai parlé d'elle!

—M'as-tu parlé d'elle, vraiment?

—Mère, Séverin a dû vous dire.... En un mot, j'ai trouvé la seule femme que j'aie jamais aimée, la seule qui puisse me rendre heureux!

Il y eut un silence très lourd, pendant lequel Landry vit s'altérer le visage de sa mère.

—Ç'a été bien subit, dit-elle enfin de sa voix douce, qui avait une nuance plaintive.

Il fit un rapide calcul, et s'aperçut qu'un mois ne s'était pas écoulé depuis le jour où il avait vu Léna pour la première fois.

—C'était ma destinée! répondit-il. Et dans ce milieu, dans cette intimité de la campagne, les semaines valent des mois entiers de relations banales.

—Tu es, évidemment, libre de choisir ta femme, Landry, même si ce choix doit mal cadrer avec ton monde, tes habitudes et... les miennes, même si cette femme et ta mère ne peuvent espérer devenir jamais intimes. Mais tu ne me refuseras pas un droit: celui d'exiger de toi quelque réflexion....

—M. de Coatlanguy l'exige aussi! s'écria-t-il étourdiment, mais je suis sûr de moi!

Mme Desmoutiers changea de couleur.

—Quoi! dit-elle, as-tu déjà, sans m'en parler, engagé ton avenir?

Il se mordit la lèvre.

—Il a bien fallu que je dise à l'oncle de Léna que j'étais loyal et que j'avais des intentions droites, car sa fierté prenait ombrage, et il craignait que sa nièce ne s'attachât à moi....

Mme Desmoutiers laissa échapper un éclat de rire strident, absolument inattendu.

—Ah! voilà ces mœurs patriarcales, cette simplicité antique! Ce paysan a été assez intrigant pour t'obliger à te déclarer! Mon pauvre Landry, le tour est connu! C'était une mise en demeure, et tu es tombé dans le piège!

Landry lui jeta un regard furieux.

—Je ne souffrirai pas, s'écria-t-il, que vous accusiez de duplicité le plus honnête homme que je connaisse! Ce que vous appelez un tour peut être exécuté dans un certain monde; lui est sincère, et plus fier que vous ne pouvez l'imaginer! Il ne me donnerait pas sa nièce sans votre consentement!

Tout à coup, très nerveuse, sa mère éclata en pleurs. Atterré, il ne sut plus que dire et il essaya de la calmer.

—Ma mère! Maman, est-ce ainsi que nous devions nous revoir! J'avais le cœur plein de joie, plein de confiance, plein de la confiance que mes espoirs et mes joies, seraient les vôtres! Si seulement vous la connaissiez!...

Les larmes de Mme Desmoutiers s'arrêtèrent tout à coup.

—Je veux bien la connaître, dit-elle.

D'abord interdit de cette capitulation soudaine, Landry se jeta au cou de sa mère.

—Ah! je savais que vous êtes bonne, que vous m'aimez! Chérie maman! Vous serez toujours l'âme de notre vie! Elle vous sera une fille délicieuse, elle qui n'a pas de mère! Songez-y! Vous la formerez doucement à tous vos goûts, à toutes vos habitudes!

Il y avait une expression un peu embarrassée sur le visage de Mme Desmoutiers, et elle détourna son regard de celui de son fils.

—Je puis retarder mon départ, reprit-elle. Voyons, a-t-elle quelque parent qui puisse la recevoir à Paris?

—Oui, oui, le curé d'une des paroisses de la banlieue est le cousin de sa mère, et la sœur de ce curé, qui tient son ménage, l'a invitée plus d'une fois à venir les voir.

—Pourquoi n'est-elle pas venue?

—Son oncle ne voulait pas.

—Consentira-t-il, maintenant?

—Oh! certes, je me charge de tout! Mère chérie, ma jolie, ma chère maman, que je vous aime!...

—Ne m'a-t-on pas dit que cette jeune fille est vêtue en paysanne?

—Oui, mais elle devra, naturellement, quitter son joli costume en devenant ma femme.

—Il faudra qu'elle le quitte avant, si elle vient à Paris.

—Naturellement, on la regarderait trop! Je vais écrire à son oncle...

—Ne te décideras-tu pas à déjeuner, Landry?

—J'oubliais... J'oublie tout, excepté Léna... et vous, dit-il souriant.

—En attendant qu'elle prenne la première place dans ton cœur, si réellement tu persistes dans ce projet, ne peux-tu pas être à moi seule pendant quelques jours, Landry?

Il lui répondit par une pluie de baisers, et fit un effort pour lui demander des nouvelles de leurs amis.

X

Mme Desmoutiers avait senti l'embarras d'un tête-à-tête avec son fils, et elle lui proposa de faire inviter Séverin à déjeuner. Il accueillit cette offre avec un véritable soulagement. Il trouva des affaires vraies ou supposées pour passer la matinée hors de chez lui, et quand il rentra, Séverin était déjà là.

Avec M. de Salles, rien n'était jamais banal. Il possédait un tact exquis, une finesse presque féminine, et il réussit sans affectation, à la satisfaction, de la mère et du fils, à maintenir la conversation sur les sujets étrangers à celui qui les occupait et les divisait si intensément.

Mme Desmoutiers prétexta des lettres, tandis que Landry emmenait son cousin dans le fumoir, et commençait aussitôt de lui-même à parler de Léna.

—Séverin, j'ai à te remercier. Je pense que c'est à toi que je dois de trouver ma mère favorable, ou plutôt résignée à ce que je désire.

Séverin tira quelques bouffées de son cigare, puis regarda Landry.

—Est-elle vraiment résignée?

—Tellement, qu'elle veut connaître Léna, la voir à Paris.

Nouveau silence, pendant lequel Landry commença à ressentir un vague malaise.

—Mon cher, je te parlerai franchement: je trouve tes décisions promptes, prématurées. Je t'ai conseillé de réfléchir.

—Il est trop tard!

—Quoi! t'es-tu engagé? s'écria Séverin avec inquiétude.

—Oui, M. de Coatlanguy sait que j'aime sa nièce, et Léna soupçonne que je n'aurai pas d'autre femme qu'elle.

—Tu as été très imprudent, et je souhaite que tu ne le regrettes jamais. Mais maintenant, te voilà lié....

—Oui, comme dit la chanson bretonne: «Avec un lien d'or, durant jusqu'à la mort.»

—Il n'y a pas là matière à plaisanterie, dit sèchement Séverin. Le lien d'or se change parfois en un lien de fer, et la mort ne se charge pas toujours de le briser. Mais je tiens à préciser mon rôle dans cette aventure. Je suis placé dans une situation très spéciale, ayant la confiance de ta mère comme la tienne. Je crois qu'elle a raison, quand elle juge que ce mariage ne te convient pas; je le lui ai dit, comme je te le dis à toi même. Mais maintenant que tu as donné ta parole, je ne puis, en homme d'honneur, que te conseiller d'aller jusqu'au bout, et je parlerai dans ce sens à Jeanne. Seulement, tu aurais tort de la croire si résignée: elle fera tout ce qu'elle pourra pour te faire éviter ce qu'elle considère comme un malheur.

—Alors, pourquoi faire venir Léna! dit Landry d'un ton de triomphe.

—A ta place, je ne dépayserais pas cette jeune fille.... Ce sera à toi, comme mari, qu'il appartiendra de lui apprendre son nouveau rôle.

—Mais je serai si heureux de la revoir!

—Comme il te plaira. Souviens-toi de mon avis: il vaudrait mieux qu'elle ne vînt pas.

—Que dirais-je, alors, à ma mère?

—Que tu aimes mieux attendre qu'elle voie ta future femme dans son milieu.

—Non, ce milieu déplairait odieusement à ma mère. Elle est artiste, mais le pittoresque de Coatlanguy est trop rude pour elle.

Séverin haussa les épaules.

—Tu es averti....

—D'ailleurs, j'ai écrit déjà à Coatlanguy.... Veux-tu venir retrouver ma mère?

La visite de Séverin ne se prolongea pas. Landry, désireux de quitter la maison, sortit un instant du salon pour s'habiller, et Mme Desmoutiers profita du moment où elle était seule avec son cousin pour lui dire, d'un air de triomphe:

—J'ai mis mon plan à exécution.... Cette jeune fille va venir, et j'espère que, détachée de son cadre, elle perdra ce prestige qui rend mon fils insensé.

Le visage de Séverin exprima une profonde indignation.

—Je regrette de vous dire que je ne vous croyais pas capable d'une telle duplicité!

Mme Desmoutiers se mordit la lèvre.

—Le mot est dur, Séverin!

—Je dois vous avertir que, sans me croire le droit de trahir votre confiance, qui me pèse, j'ai mis Landry en garde contre la venue de Mlle de Coatlanguy. Naturellement, il vous croit sincère.

—Et pourquoi voudriez-vous faire échouer mon projet? dit-elle, rougissant de colère. Il s'agit du bonheur de mon fils, et je le défends comme je peux!

—Je n'admets que les armes courtoises.

—Séverin!....

—Et je vous demande de ne plus, dès maintenant, me tenir au courant d'une situation que je déplore.... Encore un mot.... Je vous préviens loyalement que, Landry s'étant formellement engagé, je considère son honneur comme lié à cette promesse.

Elle n'eut pas le temps de s'indigner; Landry revenait chercher son cousin.

XI

LANDRY A ALAIN DE COATLANGUY

»Paris, 3 novembre.

«Cher Monsieur, je viens vous adresser une requête.... Ma mère veut connaître votre Léna, et elle est trop délicate pour aller en cette saison en Bretagne. Je sais qu'une de vos parentes réclame la visite de votre nièce. Laissez-la venir, je vous en supplie! Je l'aime tant, et ma mère est si bonne!

»J'attends un oui avec confiance. Encore mille fois merci pour tout ce que m'a donné votre maison. En vous priant de me rappeler à tous ceux qui vous entourent, je vous renouvelle la respectueuse assurance de mon meilleur dévouement.»

Le maire, en repliant cette lettre, vit les yeux de Léna anxieusement attachés sur lui.

—Est-ce que c'est M. Desmoutiers qui vous écrit? Reviendra t-il chasser? demanda-t-elle avec une affectation d'indifférence.

—Pas pour le moment! répliqua-t-il rudement.

Mais la tristesse qui éteignit soudain le rayon de ces doux yeux lui retomba pesamment sur le cœur.

Il alla s'enfermer dans son bureau, et répondit sans plus tarder:

«Mon cher Monsieur,

»Je vous ai dit de réfléchir. C'est trop tôt. Rappelez-vous ce que je vous ai confié. Et puis, ce n'est pas trop digne, pour une jeune fille, d'aller se montrer à Paris, pour revenir tristement chez elle au cas où elle ne plairait pas à votre mère.

»Bien à vous.»

Cette lettre causa à Landry un désappointement profond, mais aussi lui rappela désagréablement le point noir qu'il avait oublié: l'existence de ce père qui pouvait surgir devant lui. Même en faisant la part des préjugés et des rancunes du maire, c'était évidemment une relation à éviter. Il résolut de ne parler de lui à Mme Desmoutiers que lorsque tout serait arrangé, conclu, irrévocable. Seulement, cette réticence n'était pas pour rendre plus aisés ses rapports avec sa mère.

Celle-ci ne semblait pas remarquer sa contrainte. Elle se bornait à l'envelopper plus que jamais non seulement de tendresse et d'attention, mais de tous les raffinements de leur vie élégante, à laquelle il se reprenait d'ailleurs inconsciemment, quoi qu'il en eût pensé sur les monts d'Arrez.

Il n'était plus question de départ. Mme Desmoutiers attendait patiemment, Landry avec anxiété, que M. de Coatlanguy consentît au voyage de sa nièce.

Et, avec la singulière et touchante faiblesse qu'il éprouvait pour Léna, faiblesse qui était le seul point vulnérable de cette rude et violente nature, M. de Coatlanguy céda enfin, la voyant maigrir, pâlir et pleurer.

Elle fut confiée, pour le voyage, à une châtelaine du voisinage qui allait voir son fils à Paris. Elle partit, folle de joie, sûre de l'avenir, vivant le plus enivrant des rêves.

Son oncle avait mis deux conditions à son départ: elle quitterait Coatlanguy et elle y reviendrait vêtue en Bretonne, et le jour de ses noces, que cela plût ou non à sa nouvelle famille, elle irait à l'autel en mariée de Fouesnant, telle que Landry l'avait vue le jour du Rosaire, avec la couronne de fleurs d'oranger en plus.

Elle ne voulut pas dire à Landry le jour de son arrivée: elle désirait lui faire la surprise de se montrer à lui vêtue en demoiselle. Elle aussi arriva à la gare Montparnasse à l'aube froide d'un jour d'hiver. Mais ce n'était pas un coupé coquet qui l'attendait: sa cousine Mélanie, vêtue de noir, son chapeau démodé posé de travers, était là pour reprendre avec elle un train de banlieue, dont l'allure était lente, les wagons froids et sales.

Il fallait, après la fatigue de cette longue nuit, avoir du soleil plein le cœur pour ne pas pleurer de désolation en traversant ces tristes faubourgs, bordés de constructions sordides, et aussi en se voyant l'objet d'une attention effrontée de la part de ses compagnons de voyage. Malgré la cape qui recouvrait son pittoresque costume, Léna se sentait l'objet d'une admiration grossière qui la froissait, et sa cousine la comprit, car elle dit tout bas en lui serrant la main:

—Nos jolies coiffes seraient impossibles ici, mignonne.... Nous irons tantôt au Bon-Marché acheter un costume....

Le train s'arrêta comme le jour terne et triste éclairait tout à fait les rangées de maisons sordides, les boutiques misérables qui s'ouvraient une à une, et une population d'ouvriers à la mine farouche et de ménagères fanées, ébouriffées, portant des châles tricotés sur leurs camisoles de pilou.

Léna se sentait le cœur serré. Elle avait beau se dire que ce n'était pas là Paris, qu'un monde de joies et d'impressions grandioses l'attendait, cette arrivée lui causait une affreuse déception. Elle avait entrevu, entre Versailles et Sèvres une campagne encore noyée dans l'ombre, un peu artificielle, mais enfin une campagne; et ici, dans ce ramassis de briques et de plâtre, pas même un tronc d'arbre ne s'élevait sur l'horizon. Et quel horizon! Une plaine monotone et fuyante, hérissée de cheminées d'usines, et semblant prolonger indéfiniment toute cette misère....

—Voici l'église, dit Mlle Mélanie, qui trottinait dans la boue avec un art particulier, sans éclabousser les bas blancs qu'elle portait comme dans sa jeunesse.

Le cœur de Léna se serra de nouveau. L'église, cette construction d'un blanc sale, percée de fenêtres carrées, avec un toit de tuile et un petit fronton grec affreux!

—Ah! dame, cela ne vaut pas nos églises de Bretagne, ma chère! Mais l'intérieur est mieux que le dehors; voulez-vous entrer?

Oh! oui, au milieu de cet inconnu, dans ce désarroi soudain de sa pensée, de son attente, Léna pénétra dans la pauvre chapelle comme en un lieu de refuge, comme en une maison paternelle. Elle se jeta à genoux d'un mouvement éploré contre la laide balustrade de bois, et regarda le tabernacle. Là était le même Hôte qu'elle adorait sur l'autel de granit bleu de Lanrouara; là, elle était encore chez nous.... Soudain réconfortée, elle fit le tour de l'église, et s'arrêta devant une statue de la Sainte Vierge, en marbre, qu'on s'étonnait de trouver dans cette église si pauvre.

Léna n'avait pas seulement envers la Mère de Dieu la dévotion naturelle aux chrétiens, et encore plus aux jeunes filles très pieusement élevées. Dans le grand vide que laissait à son cœur la mort prématurée de sa mère, elle s'était passionnément rattachée à cette tendresse céleste, à cette protection qu'elle avait sentie vivante, tangible. Elle avait une impression profonde, vécue, pour ainsi dire, de la bonté de Celle qui, obéissant la première au double et semblable commandement d'aimer Dieu et ses créatures, poussa cet amour jusqu'à étendre aux hommes coupables sa maternité ineffable....

A ce nouveau tournant de sa vie, elle sentit tout à coup un besoin ardent de se remettre en ces mains sages et tendres, et une prière naïve sortit de son cœur:

—Puisque je n'ai plus d'autre mère que vous, il me semble, ô ma Mère Marie, que vous arrangerez ma vie comme maman l'eût aimée.... Donnez-moi un bonheur pur, béni, sur la route du ciel.... Je vous le consacrerai, je l'emploierai à la gloire de Dieu; mais laissez-moi être heureuse, donnez-moi le cher compagnon avec qui je m'acheminerai vers vous....

Elle se releva, confiante. Maintenant, il lui semblait avoir pris pied dans ce milieu inconnu.

Le presbytère était tout proche: une pauvre maisonnette à trois fenêtres de façade.

—Chez nous, la porte du presbytère est toujours ouverte murmura involontairement Léna, voyant sa cousine tirer une clef de sa poche.

—Hélas! ici ce n'est pas comme chez nous! dit la vieille fille en soupirant. On serait vite dévalisé, assassiné, peut-être, si l'on ne se gardait pas....

Léna, en pénétrant dans le couloir, entre ces minces cloisons de briques, songea au Coatlanguy. Quelle différence entre la vaste cuisine du manoir, encombrée de ses cuivres brillants et de ses provisions savoureuses, et ce réduit peint à la détrempe, avec son petit fourneau et ses trois ou quatre casseroles émaillées! Quelle différence aussi entre la grande salle de là-bas, meublée de ses solides bahuts, et cette salle à manger tapissée d'un papier à quatre sous, avec son buffet de bois peint et sa table couverte d'une laide toile cirée!

Quatre tasses étaient prêtes, et Mlle Mélanie, ôtant son manteau, alla chercher la cafetière, puis agita une clochette dont le son paraissait bien grêle auprès de la voix pleine et puissante de la cloche de Coatlanguy allant porter aux travailleurs la bonne nouvelle du repos et du réconfort.

Deux prêtres apparurent presque aussitôt; l'un, pâle, ascétique, était le vicaire; l'autre, vieilli avant l'âge, avec des traits rudes, comme sculptés dans du bois, et des yeux bleu clair très doux, était l'abbé Le Du, le curé de la paroisse, et l'oncle à la mode de Bretagne de Léna.

Un éclair de joie illumina sa figure fatiguée; mais ce n'était pas à sa parente inconnue qu'allait son regard: c'était le costume breton qui amenait ce ravissement sur ses traits.

—Mon cher Sandoz, voilà l'habit authentique du pays de Fouesnant!

Le vicaire sourit; il entendait si souvent parler de ce lointain village breton comme d'un paradis perdu,—d'un paradis terrestre sacrifié au paradis de là-haut! Mais il ne savait pas, parce qu'il n'était pas Breton, toute l'étendue du sacrifice: les ouailles dociles abandonnées pour les brebis errantes, les belles églises de granit quittées pour les misérables chapelles, et les vieux presbytères entourés d'arbres et tapissés de roses pour cette maison banale,—enfin le respect et l'amour qui, là-bas, entourent le prêtre, remplacés par la défiance farouche ou la haine furieuse....

Tout cela repassa en une minute devant les yeux du prêtre exilé. Mais il n'était pas de ceux qui regardent en arrière, et il sourit à Léna.

—A qui ressemble-t elle, Mélanie? Elle a les yeux de sa mère, mais le profil aquilin des Coatlanguy.... Une forte race!... Le maire de Lanrouara est toujours bien, et dur comme un chêne?... Assieds-toi, ma fille, ajouta-t-il avec simplicité, employant, bien qu'il ne l'eût jamais vue, le tutoiement d'une proche parenté. Mélanie, sers-la bien vite, elle doit avoir froid, après ce voyage....

Léna avait faim; mais elle éprouva une surprise désagréable en voyant sa cousine verser dans sa tasse un lait bleuâtre, et l'odeur insupportable du beurre (acheté cependant exprès pour elle,) lui rappela à propos qu'il y avait dans son panier un pot de beurre de Coatlanguy, baratté de la veille, avec un reste de pain de ménage.

Le curé s'attendrit.

—Voyez, Sandoz, du pain pétri chez nous! Et cette enfant-là a travaillé elle-même ce beurre, du beurre comme je n'en mange plus depuis trente ans!

—Pourquoi ne venez-vous pas quelquefois au pays, mon oncle? Le maire m'a chargée de vous dire que les chambres ne manquent pas, au Coatlanguy....

—Mélanie, elle a l'accent du pays! dit le curé avec un nouveau ravissement.

Ceci n'était pas pour plaire à Léna, qui se piquait d'avoir évité l'accent du terroir.

—Aller en Bretagne! reprit le curé. Eh! c'est notre rêve de tous les ans! Nous faisons une tire-lire, n'est-ce pas, Mélanie? Et l'abbé, qui est très fort sur les indicateurs, nous arrange notre petit voyage.... Mais il y a toujours un empêchement....

—Parce que vous êtes trop bon! dit Mélanie, qui, par respect pour le caractère sacré de son frère, ne le tutoyait point, bien qu'elle le régentât de son mieux. Il y a deux ans, c'était un coup de peinture dans l'église; l'année d'après, c'était ce maçon tombé d'un mur, qui laissait des orphelins. Il vous insultait de son vivant, mais enfin, les petits étaient des innocents. Mais cet été!...

—Eh bien! il y a encore eu un obstacle.... N'ennuie pas Léna de ces histoires....

—Léna, il a été volé, oui, volé par un misérable qu'il nourrissait! Et, au lieu de porter plainte, il l'a aidé à quitter le pays et à acheter une pacotille!

—Il fallait lui épargner des tentations, dit le prêtre doucement. Mais je voudrais savoir des nouvelles de chez nous, et entendre les chers noms bretons de nos parents, que j'espère bien voir l'année prochaine.

Léna se prêta complaisamment à l'énumération désirée. Le visage du curé rayonnait, tandis qu'il écoutait des détails puérils en eux-mêmes, mais précieux pour son cœur toujours chaud. Tout à coup, il tira sa montre.

—Voici l'heure du catéchisme.... Mais tu parles breton, ma fille?

—Oh! oui, dit Léna en riant; l'oncle Alain y tient plus qu'au français.

Le curé se mit alors à parler, avec une légère hésitation provenant du manque d'habitude, la langue chérie, la langue natale que, seule près de lui, Mélanie pouvait comprendre. Il se leva à regret pour le catéchisme.

—Allons, Sandoz, il est l'heure.... Vous m'aiderez à remercier le bon Dieu du bonheur qu'il me donne aujourd'hui.... Si je n'ai pu aller chez nous, eh bien! le pays est ici avec cette enfant!

—Comme mon oncle semble bon! dit Léna, suivant Mélanie dans l'étroit escalier de sapin.

—Trop bon! Mais c'est vrai qu'il est un saint.... Il mourra ici, parmi ses voyous et ses vagabonds. Il en arrache encore quelques-uns au diable, et tant qu'il tiendra debout, il refusera d'aller se reposer là-bas.

Elle ouvrit une porte dépeinte, et Léna vit une petite chambre pauvre et propre, avec de la perse bleue passée à la fenêtre et au lit, une commode de merisier et deux chaises de paille. Un second lit, voilé d'une couverture de piqué, avait été étendu pour elle.

—Tu partageras ma chambre, ma fille.... Ce n'est pas beau, mais je te l'offre de tout cœur.

Léna, qui connaissait les presbytères bretons, pauvres, mais assez vastes pour donner l'hospitalité, éprouva un désappointement; elle allait gêner sa cousine, et elle regrettait de n'avoir pas un coin à elle. Dès ce moment, elle sentit qu'elle ne pourrait rester longtemps.... Il fallait se hâter de voir la mère de Landry.

—Tante Mélanie, dit-elle, rougissant, il faut que je vous dise que j'ai.... des amis à Paris.... C'est-à-dire que je n'ai jamais vu sa mère, mais je suis sûre qu'elle désire me voir.

—Quelles belles couleurs, ma petite!.... Raconte-moi cela.... Il y a bien sûr quelque chose!

Et dans cette petite chambre fanée, où Mélanie ne rêvait guère qu'au problème de «nouer les deux bouts,» ou au moyen de venir en aide à telle paroissienne récalcitrante, le naïf roman fut conté, ce roman éclos sous les brises âpres de la montagne, sur les pentes sauvages fleuries d'ajoncs. Léna ne savait pas qu'elle avait été demandée en mariage par Landry; mais, du moins, elle le devinait, et elle n'ignorait pas que les lettres qui ne lui étaient pas communiquées avaient décidé de sa venue de Paris. Elle parla longtemps de son amoureux à la vieille fille émerveillée.

—Il doit savoir ton arrivée, tu le verras demain! Et alors, il te faut la toilette aujourd'hui.... Dépêche-toi de t'arranger, ma fille, nous devons sortir d'ici à une demi-heure!

XII

Léna, étourdie, embarrassée des regards qu'on jette sur elle, se trouve prise, entraînée, submergée dans le courant qui, un jour d'exposition, se précipite dans les halls et les escaliers des grands bazars parisiens. Jamais elle n'a vu tant de foule, ni entendu un tel bruit. Jamais, non plus, une pareille multitude d'objets ni un aspect si varié, si élégant, n'ont apparu, je ne dirai pas seulement à ses yeux, mais à son imagination. Ses oreilles lui font presque mal; les heurts la font tressaillir, et cependant, à chaque pas, elle murmure naïvement: «Que c'est beau!»

Mais sa cousine l'entraîne, en habituée de la maison. Il est vrai qu'elle fréquente surtout le comptoir de la bienfaisance; mais, quand elle a fait les modestes achats de son frère, elle parcourt volontiers, avec un plaisir platonique, les riches rayons de soieries, surtout ceux du linge; car, en vraie Bretonne, elle aimerait à voir des armoires pleines de toile.

En deux heures la toilette est composée, depuis les bottines jusqu'au chapeau. Le complet a besoin d'une retouche, mais sera livré le soir même. Elles ont passé à la ganterie, et choisi un voile, un nœud de mousseline pour le corsage, quelques mouchoirs en batiste imprimée. Il est près d'une heure, et, plus fatiguées de cette séance dans une atmosphère viciée que d'une longue promenade dans la campagne, elles viennent tomber sur une chaise dans un bouillon que remplit encore une foule affairée.

—Que prendras-tu, ma petite? demande Mélanie, lui tendant le menu.

Léna rencontre le regard curieux de la bonne, qui examine sa coiffe, et elle entend derrière elle des réflexions sur son costume.

—Très seyant!... Est-ce une vraie Bretonne? Est-ce le costume du Pardon de Ploërmel?... Elle tient à être remarquée, cette petite, pour se montrer ainsi dans Paris!

—Que prend Mademoiselle? demande la bonne d'un ton leste.

Les yeux de Léna errent sur une liste de mets inconnus, et elle se hâte de dire qu'elle prendra ce qu'a choisi sa cousine.

Le même air vicié, rempli, cette fois, d'émanations culinaires, lui tourne la tête. Elle répond à Mélanie sans la comprendre, puis elle repense à ses achats.

Maintenant, elle se demande si elle en est contente. Mélanie a-t-elle vraiment bon goût? N'aurait-il pas mieux valu croire cette tranquille demoiselle de comptoir, qui lui conseillait d'attendre deux jours pour avoir son complet et son blouson faits sur mesure? Cette étoffe grise n'était-elle pas trop claire?... Ce chapeau mordoré orné d'une rose, un peu commun?...

Elle était trop lasse et trop agitée pour manger. Et puis la pensée d'être si près de Landry lui causait un vertige. Si elle allait l'apercevoir tout à coup!

Mélanie la traîna tout le jour à travers Paris. C'était trop, et les intermèdes désagréables produits par l'attente aux bureaux d'omnibus, la traversée des carrefours, les embarras de voitures l'empêchaient de jouir de l'aspect animé des grandes rues et des boulevards.

Mais, comme tombait la nuit, il arriva une pénible aventure. A la sortie d'une église où était assemblée une foule considérable, Léna et sa parente furent séparées. Dans l'obscurité croissante, la jeune fille ressentit un effroi nerveux. L'attention qu'excitait son costume lui devenait odieuse. Elle allait de côté et d'autre, cherchant Mélanie aux diverses portes; mais les abords en devenaient déserts. Elle rentra dans l'église, parcourut les nefs, sortit anxieuse. Tout était pour elle difficile et nouveau, même arrêter une voiture. Comme, cependant, elle allait se décider à se faire conduire à la gare, et qu'elle glissait sa main dans sa poche pour y prendre son porte-monnaie, elle poussa un cri d'effroi: elle se souvenait maintenant de l'avoir confié à sa cousine. Que faire? Mélanie était sans doute allée l'attendre à la gare.... Ses larmes coulaient sans contrainte, tandis qu'elle allait et venait sur le trottoir. Elle éprouva tout à coup un saisissement en entendant une voix masculine tout près d'elle.

—Pardonnez-moi de vous aborder, Mademoiselle, mais voici quelques instants que je vous vois évidemment embarrassée.... Êtes-vous égarée dans ce quartier? Puis-je vous donner un renseignement?

Les yeux effrayés de Léna rencontrèrent une figure rassurante, celle d'un homme d'une taille élevée, d'un aspect élégant, d'une physionomie sévère. Il tenait son chapeau à la main, et le ton grave et respectueux de ses paroles donna confiance à Léna.

—La parente qui m'accompagnait a été séparée de moi par la foule, il y a déjà quelques minutes, et elle ne revient pas....

—Peut-être vous attend-elle chez vous?

—Ou à la gare.... Mais....

Elle ne pouvait point dire à cet inconnu qu'elle n'avait pas d'argent.

—Est-ce loin, la gare Montparnasse, Monsieur?

—Très loin. Appellerai-je une voiture pour vous?

—C'est que.... Ne puis-je y aller à pied?

Elle tordait ses mains vides, et il devina.

—Madame votre parente a peut-être votre porte-monnaie? Voulez-vous m'autoriser à vous remettre ma carte, qui vous permettra d'acquitter le petit emprunt que vous allez être forcée de contracter?

Elle prit la carte, anxieuse, indécise. Le nom ne lui était pas connu, mais les manières de l'étranger la rassuraient.

Il appela un fiacre, puis tendit à Léna son porte-monnaie.

—Je ne sais rien... j'arrive à Paris.... Que dois-je donner?

—Cette pièce de deux francs, le trajet étant long.

—Merci, Monsieur.... Je demeure au presbytère de Boulommiers....

Il fit un geste de surprise, et la regarda plus attentivement.

—Alors, dit-il, ce doit être à Mlle de Coatlanguy que j'ai l'honneur de parler?... Mon cousin, Landry Desmoutiers, m'a rendu familiers le nom et l'hospitalité de monsieur votre oncle....

Un flot de sang monta au visage de Léna, et une chaleur de vie à son cœur. Jamais le cher vieux nom n'avait semblé plus doux à son oreille qu'en ce moment où il lui servait de passe-port sur le pavé de Paris. Mais, comme elle allait répondre, la disgracieuse silhouette de Mélanie se dressa devant elle. La pauvre fille était en sueur; son chapeau était plus que jamais de travers, et une mèche grise pendait, détachée de ses bandeaux.

—Enfin, te voilà! Je viens du poste de police, du bureau des tramways.... J'étais folle de peur!

—Et moi aussi, dit Léna, riant et pleurant. Voici une voiture où Monsieur allait me faire monter.... Oh! quel heureux hasard! Il est le cousin de M. Desmoutiers.

Séverin s'inclina.

—En effet, je suis son proche parent; mais j'ignorais le nom de Mademoiselle, quand j'ai cru devoir offrir à sa détresse évidente une aide d'ailleurs banale.

Les manières de Séverin étaient bien faites pour rassurer la sœur du curé.

—Merci, Monsieur, nous allons profiter de cette voiture.... Penser que cette enfant était perdue dans Paris, et avec ce costume! Merci encore, et que Dieu vous bénisse!

Elle entraîna Léna, qui répondit par un sourire timide au salut correct de son protecteur improvisé, et elle n'eut pas trop du trajet de la gare pour raconter ses craintes et sa désolation.

Quand elles rentrèrent, la servante annonça triomphalement que la voiture du Bon-Marché était venue, et qu'il y avait une quantité de cartons et de paquets.

Mélanie coupa les ficelles avec une hâte joyeuse et étala sur les deux lits la jupe et la jaquette d'étoffe grise, la blouse à carreaux bleus et blancs, le chapeau, les gants, le nœud de mousseline. Elle vérifia la note, et déclara que c'était une affaire merveilleuse, le costume ayant été laissé au rabais comme étant de l'an dernier.

—Vas-tu essayer cela tout de suite, Léna?

Mais voici qu'une tristesse envahissait Léna. Ce costume de demoiselle, qu'elle avait si souvent rêvé et envié, lui produisait un effet étrange, comme une angoisse.

—Il est tard, tante Mélanie.... Votre frère aimera à voir mon costume breton, ce soir encore....

—Ça, c'est vrai.... Eh bien! repose-toi un peu, je vais voir si le souper est prêt.

Et, ayant noué un tablier sur sa robe noire, usée jusqu'à la corde, la vieille fille, sans songer à sa fatigue, se hâta de rejoindre la servante.

Le curé s'était promis une soirée tranquille. Il avait aidé son vicaire à descendre un harmonium; il voulait faire redire à Léna ses chants préférés, et il venait de lui demander ar Baradoz, le cantique de saint Hervé, le moine aveugle, sur le paradis, lorsque la sonnette de l'entrée retentit.

Il y eut des pourparlers, puis Mélanie, qui était allée ouvrir la porte, revint en grommelant.

—Une rixe près de l'usine.... Un homme à moitié assommé.... Inutile d'y aller, mon frère, vous seriez insulté, et ils ne vous laisseraient pas arriver près du blessé.

Les deux prêtres se levèrent en même temps.

—Qui est venu, Mélanie?

—La Frisée, cette fainéante que vous avez secourue pendant des mois; c'est son frère qui est tombé... un ivrogne!

—C'est ma clientèle, Sandoz, dit naïvement le curé; c'est à moi à y aller, s'il vous plaît. Bonsoir, dites une prière pour cette âme....

Il était déjà parti, et l'on entendait le flic flac de ses souliers dans la boue du chemin.

—Vous permettez que je remonte travailler? murmura le vicaire.

—Oh! certes, et toi, tu es fatiguée... Monte, et dors bien vite!

Quelques instants après, Léna était couchée dans son étroit petit lit; mais une surexcitation inaccoutumée l'empêchait de dormir. Les impressions du voyage, de l'arrivée, le surmenage de cette journée, un certain désappointement vague, enfin les émotions qui avaient terminé l'après-midi, y compris l'apparition du cousin de Landry, tout cela tourbillonnait dans son cerveau et lui causait une sorte de fièvre. Puis, il y avait l'attente de demain. Elle verrait Landry, elle en était sûre, et sans doute il aurait hâte de la présenter à sa mère. Comme son cœur battait, à cette idée!

Elle essayait de se calmer et de fermer les yeux; mais il y avait mille bruits dans cette maison aux minces cloisons. Au-dessous d'elle, un clapotement régulier révélait une lessive nocturne. Mélanie ouvrait des portes, des armoires; puis le curé rentra, et fut de nouveau grondé.

La dernière vision qu'eut ce soir-là la jeune fille, ce fut sa cousine rentrant à pas de loup avec sa lampe, et se mettant en devoir de raccommoder de grands bas de laine noire dont elle coiffait son poing.

Chose bizarre, ses rêves, pressés, heurtés, ne retracèrent ni les incidents, ni les émotions de cette journée. Elle se trouva transportée au Coatlanguy, jouissant du charme austère d'un paysage hivernal, puis errant, avec une sensation de soulagement et de bien-être, dans les vastes chambres du manoir, pleines d'un rustique confort. Les figures familières de là-bas se pressaient autour d'elle, souriantes. Elle se retrouvait devant le bahut où était pliée sa robe brodée d'argent, elle effleurait d'une sorte de caresse la fine dentelle de ses coiffes, les plissés savants de ses cols. Puis c'était le cimetière verdoyant autour de l'église. Ici, elle s'angoissait, cherchant sans la trouver la tombe de son père. Et, chose étrange, ce fut ce rêve qui, à son réveil, persista à hanter sa pensée. Tandis qu'elle regardait autour d'elle, cherchant à reconnaître où elle se trouvait, sa mémoire engourdie s'efforçait de retrouver, si elle l'avait jamais entendu, le nom de la ville où était mort ce père inconnu.

XIII

Le jour tardif éclairait la pauvre petite chambre, et le lit de Mélanie était déjà drapé de la perse fanée.

Léna regarda sa montre d'argent: il était plus de sept heures et demie. Au Coatlanguy, Loïzik avait déjà entendu la messe, baratté le beurre, balayé «la salle», distribué le grain aux volailles, et elle était sans doute installée à coudre près de la fenêtre.

Léna sentit un vague attendrissement en songeant au vaste et rougeoyant foyer de la cuisine, tandis qu'elle frissonnait dans cette chambre sans feu. Mais une pensée heureuse vint dissiper cette impression qu'elle raillait elle-même: elle était à Paris... ou presque, et elle allait revoir Landry!

Elle se mit sans retard à sa toilette, avec la sensation de commencer une nouvelle vie. Sa coiffure l'embarrassa. Elle essaya vingt fois d'arranger ses cheveux comme les jeunes filles des châteaux. Était-ce la nouveauté? Si jolis que fussent ses cheveux souples et légers, elle se fit l'effet d'une étrangère, d'une inconnue, et se demanda si elle n'était pas mieux la veille, sous les barbes relevées de sa coiffe élégante.

Puis elle revêtit la robe grise. Interdite, cherchant vaguement son petit tablier de soie, elle monta sur une chaise pour essayer d'avoir de sa personne une vue d'ensemble. Ce fut impossible: le petit miroir de Mélanie ne reflétait que tour à tour la jupe et le corsage.

Une exclamation faillit précipiter Léna en bas de sa chaise. Mlle Mélanie, qui venait d'entrer, exprimait une admiration qui la rasséréna un peu.

—La robe va très bien, Léna! Elle est vraiment jolie! Je t'ai laissée dormir, car tu étais fatiguée.... Veux-tu déjeuner? Mon frère se met à table.... Oh! mais tu es tout à fait bien habillée!

Un peu embarrassée de son nouveau personnage, Léna releva soigneusement sa robe pour descendre l'escalier, et entra dans la salle à manger, où le curé se coupait en hâte un morceau de pain. Il laissa, de surprise, échapper son couteau.

—Déjà transformée en Parisienne! s'écria-t-il naïvement. Je suis sans doute incompétent, mais je regrette ma petite Bretonne....

—Vous la reverrez: j'ai la défense de rentrer au Coatlanguy autrement que j'en suis partie, répondit la jeune fille, cherchant vainement des yeux une glace qui la familiarisât avec son costume.

Le curé était moins loquace que la veille. On eût dit que cette autre Léna le déconcertait un peu, et qu'il n'avait plus le même entrain à lui parler de son pays.

Ce déjeuner tardif finissait à peine que la sonnette de la porte retentit si violemment que le curé se leva tout droit, tandis que la jeune fille, agitée d'un pressentiment heureux, cessait presque de respirer.

Oui, c'était Landry! Mais un Landry un peu différent de celui de Coatlanguy,—non plus le chasseur au costume sans gêne, avec le chapeau mou orné d'une plume de perdrix ou de râle, mais un personnage très élégant, très correct dans son pardessus bien coupé, son col de fourrure et ses gants irréprochables.

Elle rencontra son regard.... Un regard hésitant, étonné, désorienté, qui fit horriblement battre son cœur.

—Oh! c'est vous, enfin! dit-il, comme si, déconcerté par ce changement de costume, il ne l'eût reconnue qu'à la brillante rougeur de ses joues et à l'éclat de son regard.

Déjà, il se ressaisissait.

—Voulez-vous me présenter à monsieur le Curé?... Votre oncle a dû le préparer à ma visite....

Il y eut une présentation un peu confuse, pendant laquelle les yeux de Landry revenaient fréquemment vers Léna. Que pensait-il d'elle? Était-elle aussi jolie sous ce nouvel aspect? L'embarras qu'elle éprouvait à résoudre ces questions la paralysait horriblement. Elle sentait bien que son aisance l'avait abandonnée. Même ce petit tablier, qu'elle avait détesté, lui manquait: elle avait l'habitude de glisser le bout de ses doigts dans les poches minuscules, et en ce moment, elle ne savait justement que faire de ses mains. Quelques paroles banales avaient été échangées avec le curé, lorsque Mélanie entra en coup de vent, ébouriffée, avec une vieille robe tachée qu'elle mettait le matin pour balayer. La présentation recommença. Léna évoquait malgré elle le souvenir du Coatlanguy: les pittoresques déjeuners sur la table de la cuisine l'emportaient, certes, sur la scène que contemplait Landry, et elle se dépita de trouver cette salle de presbytère si sordide et sa cousine si vulgaire, comme si quelque chose de ces laideurs et de cette pauvreté eût dû rejaillir jusque sur elle.

Et c'était vrai, hélas! Landry, malgré son tact d'homme du monde, avait peine à déguiser l'impression inattendue, désolante, lamentable, qu'il avait ressentie à son entrée dans cette pauvre chambre.

Averti, la veille, par Séverin de l'arrivée de Léna, il accourait, ravi, pour lui transmettre une invitation de sa mère. Mais ce coup de foudre l'attendait: Léna, cette jeune fille quelconque, fagotée dans une toilette laide, mal seyante! Léna, la petite fée du vieux manoir majestueux dans sa déchéance, Léna, idéale dans ses jupes bordées de velours ou d'argent, sous ses transparentes dentelles!...

Et c'était sa parente, cette vieille fille aux cheveux embroussaillés, à la robe tachée, aux mains déformées par les rudes travaux!

Ici, plus de poésie pour voiler la réalité des choses; plus de Coatlanguy faisant revivre une race antique sous des habits de paysans: c'était, cette fois, la famille maternelle de Léna, vulgaire, sans prestige.... Et déjà, cette parenté semblait avoir déteint sur elle, sans qu'il s'avisât, d'ailleurs, de penser à tout ce qu'il y avait de grand, de saint, sous ces apparences, ni aux bénédictions découlant sur les races qui ont donné à Dieu des âmes sacerdotales.

—Ma mère espère que vous voudrez bien venir dîner ce soir chez elle, dit-il enfin avec effort, ne pouvant décidément réussir à identifier cette Léna inconnue avec la jeune fille qu'il avait aimée dans la montagne lointaine. Elle compte que monsieur le Curé et sa sœur lui feront l'honneur de se joindre à vous.

—Oh! moi, je n'accepte jamais d'invitations! dit le prêtre en souriant; mais si Mélanie veut accompagner Léna....

Mélanie devint toute rouge.

—Moi, Monsieur, franchement, je n'ai pas de toilette, dit-elle avec naïveté. Et puis, je suis une sauvage. Mais, comme la figure de cette petite devient sombre à l'idée de perdre un si grand plaisir, je vais vous dire ce que je ferai: j'irai la conduire, puis la rechercher à dix heures.... Nous reprendrons le dernier train. Une fois n'est pas coutume, n'est-ce pas, mon frère?

Le curé approuva, puis demanda la permission de se rendre à l'église. Mélanie, voyant que la conversation se traînait, murmura qu'on avait besoin d'elle, et Léna se trouva seule avec Landry.

Son cœur se serra en constatant un silence un peu long. Il n'était pas ainsi, au Coatlanguy!

—Comment trouvez-vous Paris? demanda-t-il enfin, avec un sourire contraint.

—Je pense que je n'en ai vu que les côtés désagréables, répondit-elle avec une amertume soudaine. Des foules brutales, des magasins où l'on étouffe, et puis... cette impression d'être perdue....

—Ah! oui, Séverin m'a conté votre aventure; j'en ai eu le cœur remué.... Je ne vous répéterai pas ce qu'il m'a dit de vous et de votre joli costume, lui qui ne regarde aucune femme.

Une ombre de sourire détendit la lèvre de Léna.

—Ah! mon costume! Croiriez-vous que moi, qui le détestais, j'ai été triste de le quitter, ce matin!

Il ne répondit pas.

—J'ai peur d'avoir mal choisi ma nouvelle toilette, dit-elle, vaguement inquiète; ou plutôt, c'est ma tante qui m'a guidée. Est-ce qu'il n'est pas bien?

—Oh! si, répondit-il sans conviction. Mais il faut demander à ma mère l'adresse d'une couturière qui est une vraie artiste, et qui vous habillera tout à fait bien.... Que désirez-vous voir, à Paris?

—Les Invalides, dit-elle naïvement, les boulevards, le musée Grévin, le Bois de Boulogne, que sais-je! Je ne parle pas des églises, naturellement. J'aimerais les jardins en été; mais, hier, j'ai vu les Tuileries, et j'ai été déçue.

—Et les musées? Il faut les voir!

—Je ne connais rien en peinture.

Il étouffa un soupir.... Mais c'était horrible, cette impression, cette idée qu'il voyait devant lui une jeune fille inconnue, d'un monde inférieur, qu'il n'avait jamais aimée!

—Votre mère va mieux? J'ai peur qu'elle n'ait retardé, à cause.... de moi, ce voyage qui devait lui faire du bien.

Une rougeur soudaine rendit à Léna quelque chose d'autrefois.

—Ne pensez pas cela; naturellement, ma mère partira si c'est nécessaire....

Il se détesta tout à coup pour ces paroles, comme s'il les avait dites pour préparer les choses de loin, au cas où... où tout ne s'arrangerait pas....

—Je ne puis rester maintenant. Mais je suis heureux de la pensée de vous voir ce soir....

Comme il mentait! Il était déchiré, misérable. Tout ce qui avait, ces dernières semaines, charmé sa vie, disparaissait lamentablement, ne laissant subsister qu'un engagement téméraire, odieux.... que Séverin avait déclaré sacré....

Il eut de faux sourires en prenant congé d'elle, et il la quitta en proie à un malaise indéfinissable. Il respira longuement en sortant du pauvre petit presbytère, et il se dirigea vers le bureau du télégraphe, où il barbouilla une dépêche pour Séverin:

«Viens dîner avec nous. Revu Léna; elle n'a plus son costume, ne l'ai pas reconnue. Besoin de toi ce soir.»

XIV

Une longue journée... Mlle Mélanie a des œuvres, et Léna est livrée à elle-même, ses pensées ballottées de l'entrevue du matin à la perspective du dîner de ce soir. Elle est mal à l'aise;—pas malheureuse, oh! non! Mais elle aussi a trouvé un Landry singulièrement différent de celui qu'elle connaissait; seulement, ce Landry nouveau est encore plus élégant, plus charmant,—tellement, même, qu'elle se demande comment il l'a aimée, comment il a pu vivre au Coatlanguy.... Et elle veut se persuader qu'elle est heureuse, qu'elle ne craint rien, qu'elle n'a pas même l'idée qu'il puisse regretter les paroles murmurées au seuil du manoir.

Enfin, Mélanie est libre et offre de partir de bonne heure pour Paris, afin de flâner devant les magasins, ce qu'elle suppose devoir plaire à Léna, et ce qui constitue pour elle-même une distraction aussi rare qu'appréciée.

Cette fois, un soleil pâle est sorti des nuages et répand une gaieté suffisante dans les rues encombrées. Si l'attente n'ôtait à Léna la faculté de jouir, elle s'intéresserait davantage à ce qu'elle voit: Notre-Dame-des-Champs, avec sa belle fresque fleurie, Saint-Etienne-du-Mont, dont elle aime le jubé et où elle prie sur le tombeau de l'aimable sainte dont Landry lui a promis l'image. Ses poumons s'emplissent d'air, au Luxembourg. Elle regarde, avec un intérêt qui trahit son ignorance de l'art, les statues peintes des magasins de la rue Bonaparte et de la rue de Vaugirard, puis elle s'émerveille franchement en se trouvant sur les quais.

—Nous verrons Notre-Dame un matin, à l'heure où l'on visite le trésor, dit Mélanie. Il va être temps de nous diriger vers le quai d'Orsay; en attendant, regardons les magasins d'antiquités.

Ceci, tout à coup, intéresse Léna, d'abord en lui révélant la valeur de vieilles choses qu'elle dédaignait en Bretagne, et qu'elle s'étonne de voir cotées si haut. Puis elle ressent, devant ces amoncellements d'objets, de vrais attendrissements. Il y a au Coatlanguy des bahuts plus beaux que ceux-ci. Au château de Saint-Thonan, elle a vu des tapisseries dans le genre de celles qui pendent là.... Elle regarde les vieux fauteuils dont le crin sort, les faïences dont il y a des échantillons tout pareils dans le vaisselier de son oncle, les croix normandes, les dentelles, les portraits de famille, les toiles sans cadre.

Tout à coup, elle pousse un cri étouffé:

—Tante Mélanie, regardez ce tableau!...

Mélanie s'approche, et voit une peinture ternie, enfumée, dont ses mauvais yeux ne saisissent d'abord que les tons gris et verts.

—C'est le Coatlanguy! murmure Léna d'une voix changée.

—Pas possible!

Et la vieille fille cherche en hâte ses lunettes.

Oui, c'est le Coatlanguy, légèrement idéalisé. Le peintre a fait plus puissantes les rainures des chênes, plus fines les sculptures des fenêtres et l'ogive du porche. Mais on ne peut s'y méprendre: c'est l'avenue bordée de fougères rougissantes, c'est la cour avec son vieux puits, c'est le perron avec ses courbes veuves de leurs balustrades, c'est le revêtement de passiflore de la muraille grise, et dans la silhouette qui apparaît sur le seuil du manoir, on reconnaît Alain de Coatlanguy, jeune, mince, de fière mine dans sa veste à boutons.

Léna essaie de déchiffrer la signature.

—Une cholie toile, Mademoiselle, dit le marchand, sortant de l'ombre et dressant sur le trottoir sa taille épaisse, sa figure brune et bouffie. Elle est signée d'Hervé Lebreton, un peintre qui a eu son heure de célébrité. C'est une œuvre de cheunesse, pleine de fraîcheur.

Hervé Lebreton! Le prénom de son père, et le nom patronymique des Coatlanguy....

Léna savait très peu de chose de son père. La répugnance de son oncle à répondre à ses questions, le sentiment de rancune qui perçait dans ses paroles lorsqu'il prononçait le nom de son frère, tout avait convaincu la jeune fille qu'il y avait eu des différends entre eux, et qu'Alain n'avait jamais pardonné à Hervé l'abandon de la terre natale. Elle savait, cependant, qu'il peignait, et gardait en cachette quelques dessins informes, trouvés par hasard.

Une émotion profonde s'empara d'elle à la pensée que ce père à demi oublié avait probablement signé cette toile, et la vue de ce paysage familier, au milieu de l'isolement de Paris, amena des larmes à ses yeux.

—Tante Mélanie, murmura-t-elle, je suis sûre que c'est mon père qui a peint cela. Demandez le prix qu'on en veut.

Mélanie s'approcha du gros homme.

—Combien cette peinture, Monsieur?

Le marchand jeta un regard sur sa pauvre toilette.

—Ce sera pour vous un pieu pon marché, une occasion.... Vous gagnerez dessus avant huit chours.... Trois cent vingt-cinq francs....

Mélanie laissa échapper une exclamation, et Léna, qui avait pris son porte-monnaie, le laissa retomber dans sa poche.

—Allons, trois cents tout ronds! Le peintre est connu, bien qu'à ma connaissance, il ne produise plus grand'chose.

—Il est mort! dit Léna presque involontairement.

—Mort? Je n'ai vu cela dans aucun journal!

—Il y a longtemps... dit Léna, le cœur serré.

—Longtemps! Cela m'étonne! Mais il y aura peut-être une exposition posthume.... Je ne peux décidément pas laisser cette étude à moins de trois cents francs!

Les deux femmes s'éloignèrent silencieusement.

—Saviez-vous que mon pauvre père était connu? demanda Léna avec émotion. Il faudra que vous me parliez de lui, tante Mélanie. Vous deviez être sa petite amie d'enfance.

—Ah! oui, il y a longtemps, ma petite! J'étais encore bien jeune quand mon frère est venu dans ce diocèse, où l'on demandait des prêtres.... Ma mère vivait... Elle avait gardé son costume.

—Mais mon père?...

—Oui, oui, le pauvre! Il a eu tant de chagrin de perdre ta mère! C'est si triste! Tiens, j'ai connu un jeune bijoutier, marié à vingt-trois ans.... Ah! prends garde aux voitures! Il fait nuit, on serait vite écrasé!

Et elle continua à parler avec volubilité de toutes choses, sauf du père de Léna, jusqu'au moment où elle s'arrêta devant un vieil hôtel majestueux, dont la porte cochère était close.

—Te voilà au numéro indiqué. Moi, je vais demander à souper à mon amie de la rue du Bac, une vieille fille comme moi.... J'achèterai, en passant, un peu de jambon et deux babas, pour ne pas la surprendre.... Là, je tire le bouton.... Je reviendrai, un peu avant dix heures, et je te ferai prévenir; mais je n'entrerai pas chez cette belle dame, ma robe est trop maussade.

La porte venait de s'entre-bâiller, et Mélanie s'éloignait déjà de son pas trottinant.

Léna poussa le battant et vit, à la porte de la loge, un fonctionnaire en bonnet de velours, dont le gilet était agrémenté d'une lourde chaîne d'or.

—Qui demandez-vous?

—Mme Desmoutiers, répondit la jeune fille, vexée de sentir sa voix trembler.

Le concierge l'enveloppa d'un regard rapide, se demandant «pour lequel des escaliers» était cette personne médiocrement vêtue. Quelque chose, dans l'expression de Léna, l'empêcha d'indiquer l'escalier de service.

—A droite, au premier!

Elle referma, avec un soulagement instinctif, la porte vitrée qui la séparait de cet homme insolent. Un escalier monumental, dont les marches de marbre étaient couvertes d'un tapis d'Orient, se dressait devant elle, et sur la blancheur des murs stuqués, des plantes gigantesques s'élevaient à chaque palier!

Le cœur de Léna défaillait. Jamais elle n'avait éprouvé une impression aussi poignante d'isolement. Elle cherchait à s'encourager en se disant que Landry était tout près; mais elle avait peur de retrouver la sensation du matin: celle de voir un autre Landry, intimidant, presque inconnu.

Elle attendit que les battements de son cœur fussent calmés, pour appuyer sur le timbre son doigt tremblant. La porte s'ouvrit sans bruit, et un domestique en habit noir parut devant elle.

Interdite, ne sachant sur quel ton parler à cet homme imposant, dont la chemise luisait sous la lumière électrique et dont la cravate blanche était tout à fait solennelle, elle balbutia le nom de Mme Desmoutiers.

—Est-ce Mademoiselle que Madame attend pour dîner? demanda le valet de chambre d'un ton énigmatique.

Elle fit signe que oui, et aussitôt, une femme de chambre élégante, délicieusement coiffée, avec un joli petit chiffon de batiste brodée en guise de tablier, surgit d'un angle et lui offrit de la débarrasser de son chapeau.

Une grande glace s'élevait en face d'elle, et pour la première fois depuis le matin, elle se vit toute entière dans sa nouvelle toilette.

Une affreuse anxiété la saisit. Un instinct subtil, plutôt qu'un goût défini, lui fit entrevoir que le ton de sa robe était terne, que la blouse s'ajustait mal, que le nœud de mousseline était commun, et qu'enfin, ébouriffée par le vent, décoiffée par son chapeau trop lourd, elle était infiniment moins bien que la femme de chambre qui s'empressait autour d'elle avec des regards curieux.

Une inexprimable détresse l'envahissait. Elle eut envie de reprendre précipitamment son chapeau et de se sauver; elle n'avait plus le courage d'entrer seule dans ce salon qui la terrifiait d'avance, ni d'affronter, ainsi vêtue, ainsi enlaidie, les regards de Landry. Mais il était trop tard. Le valet de chambre avait déjà ouvert une porte, soulevé une portière, et, du fond d'un salon qui lui parut féerique, Landry s'avançait vivement à sa rencontre.

Elle éprouva une impression de soulagement en revoyant son visage familier; oui, mais une impression rapide et passagère, car elle constata aussitôt dans son regard le même désappointement mal contenu, dans ses manières, le même embarras qui l'avaient fait souffrir le matin.

Elle plaça machinalement dans la main qu'il lui tendait ses doigts qui se glaçaient dans ses gants trop foncés et trop larges, et se sentit entraînée sur le tapis moelleux, à travers des sièges et d'élégants petits meubles, vers la femme tant redoutée qui attachait sur elle un regard aigu.

Malgré son trouble, une admiration sans borne la saisit en voyant cette jolie femme de cinquante ans, qui, à ses yeux inexpérimentés, semblait très jeune, et dont les cheveux blancs, l'air délicat, les paupières bleuies semblaient être des attraits de plus.

—Soyez mille fois la bienvenue, mademoiselle.... Je suis heureuse de vous recevoir à mon tour, car je vous garde une vraie reconnaissance pour l'accueil et les soins que mon pauvre Landry a trouvés chez vous.

Les paroles étaient chaleureuses, le ton ne l'était pas. La voix était mesurée, étudiée, et, si peu préparée aux nuances que dût être Léna, elle sentit dans cette exagération même d'amabilité une espèce de condescendance et une invisible barrière.

Elle ne sut que répondre, et comprit qu'elle paraissait odieusement sotte et gauche.

—Voulez-vous me faire l'honneur de me présenter à Mlle de Coatlanguy, qui ne me reconnaît évidemment pas?

Léna se retourna brusquement, en entendant cette voix qui évoquait en elle un souvenir. Le cher vieux nom venait de caresser littéralement son oreille et de lui rendre une ombre d'assurance. Après tout, si dépaysée qu'elle fût dans ce salon parisien, elle était, en effet, Hélène de Coatlanguy, dont les ancêtres avaient été alliés aux ducs de Bretagne, et qui demeurait apparentée à la noblesse de sa province.

Devant elle, en frac, comme Landry, se tenait le passant qui était venu à son aide, la veille.

—Mon cousin, M. de Salles.... Asseyez-vous, mademoiselle.... Puis-je vous demander si votre première impression est bonne? Aimez-vous Paris?

—Je ne le connais presque pas encore....

—Et le quartier horrible qu'habite Mlle de Coatlanguy a dû lui causer des désappointements, dit Landry, s'approchant.

Il cherchait à la retrouver, à la reconnaître; mais, sauf le dessin des traits, il n'y avait plus rien en elle de la charmante fille qui avait conquis son cœur, là-bas, dans la montagne. Son cœur? Avait-il été conquis, après tout?... Plus de sourires montrant les dents blanches, encore moins de rires perlés s'égrenant sous les solives majestueuses, plus de manières gracieuses, de mouvements aisés; plus rien non plus de ce joli costume: une pensionnaire gênée, maladroite, ne sachant comment se mouvoir dans sa toilette vulgaire, n'osant remuer sur sa chaise, et semblant effrayée du son de sa propre voix.

Le dîner fut annoncé presque immédiatement. Léna se sentait si peu harmonisée avec le nouveau Landry qui lui offrait le bras, que le trajet du salon à la salle à manger lui fut un supplice.

—Je pensais qu'on me recevrait tout simplement, murmura-t-elle, retenant ses larmes. Et votre mère est si élégante! Et vous êtes en habit!... Puis il y a ici une étiquette qui me fait peur!

Il fut un peu attendri.

—Peur, chez ma mère!... Si je suis ainsi vêtu, c'est que, puisque vous devez vous retirer si tôt, j'ai accepté d'aller finir la soirée à l'Opéra avec des amis, et j'ai entraîné mon cousin.... De grâce, n'ayez pas peur, et redevenez vous-même! Je tiens tant à ce que vous plaisiez à ma mère!

Cette parole fut désastreuse. Léna, sans rien définir, eut l'intuition que Landry n'était pas aussi indépendant qu'elle l'avait cru. Cette charmante femme, aux manières suaves, à la voix musicale, était évidemment l'arbitre de son bonheur, à elle, Léna. Et elle sentit non moins vivement qu'il n'y aurait jamais entre elles ni sympathie, ni même un terrain commun sur lequel elles pussent s'entendre.

Mme Desmoutiers commença à causer avec elle, ou plutôt à lui adresser des questions polies, marquées au coin de cette condescendance qui exaspérait secrètement Léna. Il lui semblait qu'une seconde vue lui était donnée, qu'elle lisait dans les pensées de son interlocutrice, et tandis que les douces paroles coulaient comme un flot, elle les interprétait ainsi: «Ce que je vous demande ne m'intéresse pas, et ce que vous répondez m'ennuie profondément; il n'y a rien de commun entre nous: nous sommes d'essences dissemblables, comme une petite bruyère sauvage diffère d'une plante de serre.... Je prétends vous saturer du luxe de ma maison, de la recherche de mes habitudes, des raffinements de mon esprit, et vous jugerez vous-même si vous êtes assez audacieuse pour vous glisser dans notre vie, ou pour entraîner mon fils dans votre sphère rustique.»

Et la pauvre Léna, qui avait paru à Landry si intelligente et si spirituelle au Coatlanguy, répondait par monosyllabes, ne sachant même plus décrire son pays, sans doute parce qu'elle avait conscience de la suprême indifférence, du secret dédain de celle qui l'écoutait.

Landry était au supplice. Il essayait sincèrement de mettre en lumière des facultés qu'il connaissait, de réveiller cette gaieté, cet entrain qu'il avait aimés, de faire surgir en cette personne raidie, gênée, qui cherchait ses paroles et peut-être ses idées, la Léna charmante qu'il avait voulu imposer à sa mère.

Maintenant, son orgueil s'en mêlait. Quelque chose de subtil, dans les manières de Mme Desmoutiers, lui semblait une raillerie. Il avait besoin d'avoir raison, besoin que sa mère et Séverin comprissent ce qu'ils appelaient une folie. Et il en voulait à Léna d'être si peu elle-même, de ne pas se prêter à cette espèce de démonstration qu'il prétendait faire, et il en arrivait à ne plus comprendre lui-même qu'il eût pu l'aimer.

Tout à coup, Mme Desmoutiers renonça à l'effort de cette conversation à bâtons rompus. Se tournant vers Séverin, jusque-là spectateur à peu près impassible de cette sorte de joute, elle commença à lui parler de mille choses parisiennes, naturellement étrangères à Léna: le dernier livre de tel auteur célèbre, une première annoncée aux Français, une exposition dans un cercle à la mode, un bruit de mariage, une élection prochaine à l'Académie. Tout cela fut effleuré légèrement, spirituellement, entre gens parlant la même langue. Léna se sentait encore plus en dehors d'un tel monde. Landry essayait vainement de lui faire place dans cette conversation; ses explications ne servaient qu'à souligner l'incompétence, l'absolue ignorance de la jeune fille.

Au supplice qu'elle endurait se joignaient les petits embarras matériels du repas, et les maladresses involontaires qu'elle commettait. Elle ne savait pas se servir de la spatule à poisson; elle usait mal de certains ustensiles, comme la pelle à foie gras ou le service à glace, et elle lisait sur les traits de Landry une contrariété mal déguisée, tandis qu'il suivait du regard les mouvements de ses mains bien faites, mais étrangement brunes sur la nappe satinée....

Les deux jeunes gens renoncèrent à fumer, et évitèrent ainsi à la pauvre fille la terreur d'un tête-à-tête avec Mme Desmoutiers. Mais elle jetait sur la pendule des regards éplorés; un sourd désespoir envahissait son cœur, elle avait hâte de sortir de cette maison pour pleurer à son aise et regarder en face cette situation inattendue.

Alors Séverin vint s'asseoir près d'elle, et, du même ton respectueux et sympathique qui lui avait donné confiance, la veille, au milieu d'une rue de Paris, il lui parla de la Bretagne et des impressions que lui-même en avait rapportées, quelques années auparavant.

Séverin avait passé pour un causeur prestigieux. Depuis la mort de sa femme, il avait cessé de paraître dans le monde; mais ce soir, il condescendit, en faveur de cette enfant angoissée, à faire revivre des dons que sa cousine elle-même avait presque oubliés.

Et bientôt, il ne se borna plus à endormir, par le charme de sa parole et de sa sympathie, les blessures que Léna sentait toutes vives en son cœur; il tira des étincelles de cet esprit à demi terrifié, il la fit parler, et s'il ne réussit pas à éveiller complètement la personnalité jeune et aimable que Landry lui avait dépeinte, il obtint d'elle assez d'animation pour laisser voir qu'elle était intelligente et pouvait être cultivée. Il prenait surtout un souci touchant de la relever à ses propres yeux, de l'entourer, dans ce milieu étranger, presque hostile, de ce qui, dans son pays, la faisait honorer et admirer. Ses amis disaient qu'il savait tout. Il connaissait, en tous cas, des particularités des vieilles familles bretonnes alliées aux Coatlanguy, et il encadrait de leur prestige cette pauvre petite dédaignée. Landry sentait diminuer son découragement, tandis que sa mère, vexée, essayait d'accaparer la conversation et de déjouer ce qu'elle appelait la trahison de Séverin. Mais des auxiliaires inattendus lui vinrent en aide, rendant de nouveau Léna à son mutisme et à sa frayeur. Les amis que Landry devait rejoindre à l'Opéra arrivèrent inopinément pour passer une demi-heure avec leur chère amie, Mme Desmoutiers.

Léna vit entrer deux jeunes femmes étourdissantes de luxe, avec un homme très décoré et très décoratif. Ignorante des mystères de l'art, elle fut éblouie de l'éclat de leur teint, de la profondeur de leurs yeux légèrement ombrés. Elle n'avait jamais rêvé de toilettes semblables: velours, dentelles, diamants, manteaux du soir en brocart ornés de fourrures ou de plumes, c'était pour elle une féerie, bien qu'elle rougit involontairement en présence des premières femmes décolletées—très décolletées,—qu'elle eût jamais vues.

Elle fut correctement présentée, et entendit des titres et des noms plus éclatants que le sien; mais, après un petit salut dédaigneux et un regard visiblement surpris jeté sur son invraisemblable toilette, on cessa de s'occuper d'elle, et elle assista à un marivaudage qui acheva de l'étourdir, de l'isoler, de la désespérer. Landry, avec ces deux dames, n'était plus le même. Il avait comme elles des mots vifs, des répliques drôles, des saillies spirituelles. Séverin, retombé dans ses habitudes de silence, fut tout à coup interpellé par l'une des nouvelles venues.

—Quelle surprise! Vous venez donc avec nous, enfin?

Il s'inclina froidement.

—J'aurai le regret de ne pas me joindre à vous: j'ai loué un fauteuil, ce matin... Landry a excité mon intérêt pour l'œuvre nouvelle; mais j'en veux jouir en sauvage....

A ce moment, la petite pendule sonna neuf heures d'un timbre vieillot, et les visiteuses se levèrent.

Mme Desmoutiers fit signe à son fils.

—Je rejoindrai ces dames un peu plus tard, dit Landry, lui jetant un regard mécontent.

—Mlle de Coatlanguy te permettra de les accompagner tout de suite.

—Oh! certes! dit Léna avec amertume.

Il y eut un petit débat, puis les amis prirent congé, tandis que Mme Desmoutiers laissait voir sa contrariété.

—Je suis désolée... commença Léna.

—Vous ne croyiez pas Landry capable d'une impolitesse! dit la voix claire de Séverin.

—Mais il arrivera trop tard.... Et vous?...

—On dit que le premier acte est médiocre.

Il essaya de reprendre la conversation interrompue; mais c'était fini. Mme Desmoutiers restait silencieuse et se montrait tout juste polie; Landry était nerveux, et Léna jetait sur la pendule des regards de plus en plus anxieux, tandis que le parfum léger laissé dans la chambre par ces deux brillantes inconnues lui causait un malaise pénible.

Tout à coup, la porte s'ouvrit, et le valet de chambre s'avança.

—La femme de chambre de Mademoiselle est là....

Léna devint pourpre, Landry eut l'air éploré, et Séverin regarda curieusement la jeune fille.

—Ce n'est pas une femme de chambre, dit-elle d'une voix émue, mais ferme, s'adressant à Mme Desmoutiers, mais ma cousine, la sœur du curé de Boulommiers. Permettez-moi de la rejoindre immédiatement, car elle n'oserait entrer.

—Mais il faut qu'elle entre, qu'elle prenne une tasse de thé avec nous! s'écria Mme Desmoutiers avec une affectation d'empressement.

—Elle ne le voudrait pas, et je ne saurais la faire attendre....

—Alors, au revoir, mademoiselle.... Vous voudrez bien, n'est-ce pas, nous faire le très grand plaisir de revenir?

—Je crains que mon séjour ne se prolonge pas très longtemps....

—Je le regretterais.... Mais où est Landry? Ah! le voici.... N'as-tu pu décider la cousine de Mademoiselle à entrer un instant?

—Non, mais je me suis assuré que la voiture est prête.... Le cocher de ma mère vous mettra en sûreté à la gare, mademoiselle.... Je vous y aurais accompagnée, s'il y avait eu une place pour moi.

Léna laissa à peine une seconde sa main toucher celle de Mme Desmoutiers. Elle jeta à Séverin un regard reconnaissant: dans l'amertume croissante qui remplissait son âme, il y avait une ombre d'attendrissement pour la bonté qu'il lui avait montrée. Suivie de Landry, elle gagna rapidement l'antichambre, où, modestement assise sur une banquette, disant son chapelet dans sa manche, Mélanie l'attendait, sans même penser qu'elle n'était pas à sa place.

—Je vous reverrai, mademoiselle Léna, murmura Landry, embarrassé.

—Je ne le crois pas! dit-elle sèchement.

Il tressaillit.

—Mais j'irai à Boulommiers!... Vous n'étiez pas vous, ce soir.... Quelque chose vous a-t-il froissée?

Elle se redressa et le regarda en face. L'éclair de ses yeux gris, qui devenaient d'acier, la lui rendit tout à coup.

—Léna, dit-il d'une voix basse et agitée, son cœur se fondant, il faudra dissiper ce malentendu! Je ne puis me l'expliquer!...

La lèvre de Léna se plissa légèrement, mais elle ne répondit pas. Il lui tendit la main, elle ne parut pas le voir. Il la suivit, anxieux, dans l'escalier. Sous la voûte, le petit coupé de Mme Desmoutiers, tout attelé, attendait. Il voulut l'y faire monter.

—Mille mercis, dit-elle de la même voix sèche, ma cousine a une voiture.

—Mais celle-ci vous mènera plus vite!... Léna! Oh! il n'est pas possible que vous partiez ainsi!... Mademoiselle, ne pouvez-vous la décider à prendre la voiture de ma mère?...

Léna entraîna hors de la maison la pauvre Mélanie qui, déçue en la voyant refuser ce joli coupé, se demandait la raison de son caprice; puis, se retournant vers Landry, elle lui jeta à demi-voix une phrase sifflante:

—Vous avez eu honte de moi!

Il n'eut pas le temps de la détromper.... ou d'essayer. Il était là, en frac, nu-tête, et elle, entraînant toujours Mélanie, avait déjà traversé la chaussée noire et boueuse.

XV

Séverin s'était dit, le lendemain matin: «Je vais avoir la visite de Landry.»

Mais ce ne fut qu'au moment où il achevait son déjeuner solitaire que Landry fit son entrée chez lui, très pâle, en proie à une agitation visible.

—Qu'es-tu devenu hier soir, Landry? Tu me prônes les trois derniers actes de Méhallah, et tu n'y parais point!

—J'en étais incapable.... Mon ami, je suis horriblement malheureux!

Séverin garda le silence.

Landry se jeta sur une chaise, et dit brusquement:

—Léna va repartir.

—Tu l'as vue, ce matin?

—Non, elle a refusé de me recevoir.... Je pense, après tout, qu'elle a un orgueil infernal, s'écria-t-il, et que je dois bénir le caprice qui à tout rompu!

—Est-ce bien à elle que revient la responsabilité d'une rupture? demanda Séverin avec calme. Sois sincère, Landry: tu as été, hier, profondément déçu, et tu l'as laissé voir.

Landry cacha son visage dans ses mains, avec une sorte de gémissement.

—Tu avais raison, j'étais fou!

—Je ne triompherai pas de toi. Le passé est le passé. Mais je t'avais dit qu'il ne fallait pas qu'elle vînt ici maintenant.

—Il fallait cependant bien que ma mère la vît!

—Il fallait faire son éducation de femme du monde, doucement, patiemment; il ne fallait pas la jeter brutalement, du fond de son vieux manoir, dans un monde raffiné, alambiqué. Si l'on avait eu l'idée machiavélique de la placer dans le cadre le plus désavantageux, on n'eût pas mieux réussi.

—Et ni toi ni ma mère ne pouvez évidemment comprendre mon aberration! dit Landry amèrement.

—Je puis tout comprendre, d'autant que je l'ai vue avant-hier dans le charme très réel de ce costume qui la laissait elle-même.

—Et tu admets alors que, la retrouvant si différente....

—Je n'admets pas, si l'on a réellement aimé une femme, que l'amour cède à des accidents de milieu et de costume; c'est ce qui me fait constater la vérité de mon impression première: ton cœur n'a jamais été touché; ton imagination seule s'est éprise de Léna.

Landry gémit de nouveau.

—Hier soir, son indignation la rendait si fière, si jolie, que j'ai cru l'aimer encore.... Et je me suis rappelé tes paroles: tu me trouvais engagé....

—Absolument! dit froidement Séverin.

—Eh bien! je suis allé, ce matin, dans ce lieu sordide où elle habite.... J'y suis allé avant de revoir ma mère, que je voulais mettre en présence du fait accompli.... Tu le vois, Séverin, j'avais l'intention d'agir en homme d'honneur, malgré le changement survenu en moi, malgré les inévitables réflexions qui m'assaillent au sujet de sa situation de famille, de son père....

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