LA PORTÉE DE LA RÉVOLUTION RUSSE
E. (Ely) Halpérine-Kaminsky translation
AVANT-PROPOS
Une révolution s’accomplit en Russie, et le monde entier la suit avec une attention soutenue, cherchant à deviner et à prévoir où elle conduira les Russes.
Il est peut-être intéressant et important, pour les spectateurs qui observent la révolution russe du dehors, de prévoir son aboutissant ; mais pour nous, Russes, qui la vivons, qui la faisons, l’intérêt primordial n’est pas là ; il est dans la détermination la plus nette et la plus certaine de ce que nous devons faire en ces instants dangereux, graves et d’une si grande portée pour nous.
Toute la révolution est dans la sanction du changement survenu dans les rapports du peuple avec le gouvernement.
C’est bien ce changement qui s’effectue actuellement en Russie, et c’est nous, tous les Russes, qui concourons à ce changement.
Pour savoir comment nous pouvons et devons modifier nos rapports envers le pouvoir, il nous faut donc élucider ce qu’est celui-ci, quelle est son origine et quelle serait la meilleure attitude à garder envers lui.
I
Les mêmes phénomènes se sont invariablement produits chez tous les peuples. Parmi ceux qui étaient occupés aux travaux indispensables à leur subsistance : la chasse, ou l’élevage des bétails, ou l’agriculture, se sont trouvés des individus, compatriotes ou étrangers, qui enlevaient à ceux qui travaillaient le produit de leur travail : ils pillaient d’abord, puis asservissaient leurs victimes et exigeaient d’elles soit leur travail, soit un tribut.
Les choses se passaient ainsi dans l’antiquité et se passent encore en Afrique et en Asie. Et c’est ainsi que les travailleurs, toujours occupés à leur œuvre indispensable et habituelle de la lutte contre les forces naturelles, œuvre de leur subsistance et de celle de leurs enfants, se soumettaient à toutes les exigences des conquérants, bien qu’ils fussent plus nombreux et plus moraux que ceux-ci.
Ils se soumettaient en raison de la répulsion qu’ont toujours les hommes de lutter contre des hommes. Cette répulsion caractérise surtout ceux qui sont occupés à l’œuvre grave de la lutte contre la nature. Ils préfèrent donc subir toutes les suites qu’entraînent pour eux les violences que d’abandonner leur travail coutumier, si nécessaire et si affectionné d’eux.
Il n’y avait certes question d’aucun « contrat » que font intervenir Hugo Groz ou Rousseau pour déterminer les rapports entre manants et seigneurs. Il ne pouvait pas y avoir non plus entente commune, comme l’imagine Spencer dans ses Principles of Sociology, entente sur la meilleure façon d’organiser la vie sociale. Au contraire, il se produisait tout naturellement ceci : lorsque les uns subissaient la violence des autres, les opprimés préféraient toutes les misères aux soucis et aux efforts de la lutte contre les oppresseurs, et cela d’autant plus que ceux-ci se chargeaient de défendre les pays soumis contre les perturbateurs extérieurs ou intérieurs de l’ordre et de la tranquillité.
Lorsqu’on étudie l’organisation des sociétés primitives, on omet toujours le fait que ce sont les membres qui assurent l’existence de toute la communauté qui sont les plus nécessaires et les plus moraux. Il est donc plus naturel qu’ils n’abandonnent pas leur œuvre indispensable pour aller lutter contre la violence.
Il en fut ainsi dans l’ancien temps, comme il en est aujourd’hui lorsque nous voyons des Birmans, des Fellahs d’Égypte et des Boers se soumettre à des Anglais ou des Bédouins à des Français.
Une étrange doctrine, fort répandue aujourd’hui et qu’on appelle la science sociologique, affirme que les rapports sociaux évoluent et ont toujours évolué suivant des conditions économiques. Mais cette affirmation n’est que la substitution à la cause claire et évidente du phénomène, de l’une de ses conséquences. La cause des unes ou des autres conditions économiques a toujours été et n’a pu être que dans l’oppression des uns par les autres ; tandis que les conditions économiques sont le résultat de la violence et ne peuvent, par suite, déterminer les rapports entre les hommes.
De tout temps, les méchants, les envieux aimant l’oisiveté : les Caïn, attaquaient les laboureurs : les Abel, et, en menaçant ceux-ci des pires violences, jouissaient du produit de leur travail. Par contre, les bons, les paisibles, ceux qui aimaient le travail, au lieu de lutter contre les violateurs, trouvaient préférable de se soumettre à ceux-ci, parce qu’ils ne pouvaient interrompre leur besogne nourricière. C’est bien sur ces violences, et non pas sur le système économique, que reposaient et reposent aujourd’hui tous les groupements humains existants.
II
Depuis les temps immémoriaux et chez tous les peuples de la terre, les rapports entre dirigeants et dirigés ont donc eu la violence pour base. Mais ces rapports, comme tout ici-bas, changent constamment, et cela pour deux raisons : premièrement, parce que les oisifs qui détiennent le pouvoir se pervertissent à mesure que leur pouvoir se prolonge, deviennent insensés et cruels et leurs exigences sont de plus en plus nuisibles à leurs subordonnés ; deuxièmement, parce que la folie de la soumission aux maîtres pervertis apparaît de plus en plus marquée aux opprimés.
Quant aux maîtres, ils se pervertissent toujours : d’abord parce qu’ils sont immoraux, et cela par le fait même qu’ils préfèrent l’oisiveté et la violence au travail ; puis, en mettant leur puissance au service de leurs passions et de leurs vices, ils peuvent s’y adonner de plus en plus ; enfin, tandis que les simples mortels rencontrent des obstacles à leurs penchants vicieux, les maîtres n’en rencontrent aucun, et, loin d’en être blâmés, en sont couverts d’éloges par leurs courtisans. Car le plus souvent ceux-ci tirent profit de la folie de leurs maîtres, et il leur est en même temps agréable de penser que les vertus et la sagesse, commandant le respect aux hommes sensés, sont attribuées à ceux à qui ils se soumettent ; c’est pourquoi les vices des dirigeants, vantés comme des vertus, se développent dans des proportions monstrueuses.
C’est bien là la cause qui a entraîné les chefs couronnés ou non couronnés jusqu’à la limite extrême de la folie et du vice qu’ont atteinte les Néron, les Charles, les Henri, les Louis, les Ivan, les Pierre, les Catherine, les Marat.
Mais il y a autre chose. Si les chefs se contentaient d’être débauchés personnellement, ils ne seraient pas si nuisibles. Mais les débauchés oisifs et blasés, tels que sont généralement les dirigeants, ont besoin d’un but dans la vie qu’ils cherchent à atteindre. Or, ce but ne peut être que l’accroissement de leur gloire.
Dans toutes les autres passions, la limite de la satiété est vite atteinte ; seule, la passion de la gloire est illimitée, et c’est pourquoi tous les dirigeants ont toujours ambitionné la gloire, principalement militaire, comme l’unique passion où les hommes débauchés et blasés peuvent toujours trouver de nouvelles jouissances.
Or, pour entreprendre une guerre, il faut de l’argent, des soldats et surtout une possibilité de carnage. C’est ce qui rend la situation des soumis de plus en plus pénible. Finalement elle arrive à un degré si aigu qu’ils ne peuvent plus supporter le poids du pouvoir et cherchent à modifier leurs rapports envers lui.
III
Il est une autre cause, plus puissante encore, des changements de rapports entre dirigeants et dirigés. Reconnaissant au pouvoir le droit de les dominer et étant habitués à la soumission, ces derniers commencent, à mesure que l’instruction et la conscience morale se répandent, à se rendre compte non seulement de la nocivité grandissante du pouvoir au point de vue matériel, mais encore de l’immoralité de la soumission.
Il y a dix, ou même cinq siècles, les nations pouvaient, sur l’ordre de leurs chefs, massacrer des populations entières des autres pays dans un but de conquête, de dynastie ou de fanatisme religieux. Mais, au XIXe et au XXe siècle, les dirigés, éclairés par le christianisme ou par d’autres doctrines humanitaires engendrées par lui, ne peuvent plus obéir aux autorités exigeant la participation à l’assassinat de ceux qui défendent leur liberté, comme cela eut lieu notamment en Chine, au Transvaal, aux Philippines ; ils ne peuvent plus, comme jadis, la conscience tranquille, se savoir participer aux violences que commettent aujourd’hui tous les gouvernements.
Le pouvoir oppresseur, à mesure qu’il dure, fond par les deux bouts : d’une part, par l’accroissement de l’immoralité des dirigeants augmentant progressivement le poids qui écrase les dirigés, et, de l’autre, en répondant de moins en moins au principe de moralité des dirigés.
L’heure survient donc immanquablement quand se modifie l’attitude du peuple envers l’autorité. Elle peut survenir tôt ou tard, suivant le degré et la rapidité de la corruption du pouvoir, le tempérament plus ou moins calme ou agité du peuple, voire suivant sa situation géographique facilitant ou empêchant la communication des hommes entre eux ; mais, tôt ou tard, cette heure arrive forcément chez tous les peuples.
Chez les nations occidentales, nées sur les ruines de l’empire romain, ce moment était arrivé depuis longtemps. La lutte du peuple contre le gouvernement a continué dans les États qui lui avaient succédé, continue encore aujourd’hui. Chez les Orientaux : la Turquie, la Perse, l’Inde, la Chine, ce moment n’est pas encore venu. Enfin, il vient de sonner pour le peuple russe.
Ce peuple est aujourd’hui en présence d’un terrible dilemme : doit-il continuer, à l’exemple des populations orientales, à se soumettre à son gouvernement irraisonné et corrompu malgré tous les maux dont il en souffre ; ou bien, à l’exemple des nations occidentales, reconnaissant le caractère nuisible du gouvernement existant, doit-il le renverser par la force et le remplacer par un nouveau ?
Ce dilemme se présente comme naturel à ceux des Russes qui, n’appartenant pas aux classes ouvrières, se trouvent en rapport avec les classes supérieures des nations occidentales et considèrent comme un bien la puissance militaire, le progrès industriel et commercial, le perfectionnement technique et l’éclat extérieur auxquels sont parvenus les peuples d’Occident à la suite du changement de leur régime politique.
IV
La plupart des Russes n’appartenant pas aux classes laborieuses sont persuadés que le peuple ne saurait rien faire de mieux, pendant la crise actuelle, que de s’engager dans la voie qu’ont suivie et suivent encore les nations occidentales : combattre le gouvernement, limiter son pouvoir et élargir de plus en plus celui du peuple.
Cette conviction est-elle juste et cette activité est-elle rationnelle ?
Les nations d’Occident, engagées sur cette voie depuis des siècles, ont-elles atteint le but qu’elles poursuivaient ? Se sont-elles débarrassées de tous les maux dont elles souffraient ?
Ces nations, comme toutes les autres, commencèrent par se soumettre à toutes les exigences des autorités parce qu’elles préféraient la soumission à la lutte. Mais le pouvoir, en la personne des Charles-Quint, des Philippe, des Henri VIII, est parvenu à un tel degré de corruption que les peuples ne purent plus en supporter le poids. Aussi se révoltèrent-ils à plusieurs reprises contre leurs princes.
Cette lutte se manifestait en divers pays et à diverses époques, mais toujours et partout sous les mêmes aspects : guerres civiles, pillages, assassinats, supplices ; finalement, l’ancien gouvernement devait faire place à un nouveau. Lorsque celui-ci commençait à trop peser à son tour au peuple, il était également renversé et remplacé par un autre, lequel, par la perversité propre au pouvoir, se rendait aussi nuisible que le précédent.
En France, par exemple, il se produisit, en l’espace de soixante-dix ans, dix changements de gouvernement : les Bourbons, la Convention, le Directoire, le Consulat, l’Empire, encore les Bourbons, Louis-Philippe, de nouveau la République, de nouveau l’Empire, de nouveau la République. Les changements de régime s’effectuaient également parmi les autres peuples, quoique avec moins de brusquerie.
Ces successions de régime n’amélioraient généralement pas la situation des peuples, et les auteurs des révolutions ne pouvaient se défendre de l’idée que les maux proviennent moins de la nature des personnes revêtues du pouvoir que du fait de la domination d’un petit nombre sur la grande masse. C’est pourquoi ils cherchèrent à rendre le pouvoir inoffensif en limitant ses attributions. Et on l’obtenait par l’institution de corps élus où étaient représentées les diverses classes.
Mais les hommes appelés à siéger dans les assemblées et à limiter l’arbitraire du gouvernement, en détenant eux-mêmes l’autorité, subissaient à leur tour l’influence corruptrice du pouvoir ; collectivement ou séparément, ils faisaient le même mal et pesaient aussi lourdement sur le peuple que les souverains autocrates.
Pour y remédier et circonscrire davantage l’arbitraire, certains peuples firent disparaître presque entièrement le pouvoir monarchique, et établirent un gouvernement composé d’hommes élus par le suffrage universel. Par la suite, s’établit le régime républicain en France, en Amérique, en Suisse : d’où la possibilité pour chaque membre de la société d’intervenir et de participer à la confection des lois.
Tous ces changements ne firent que corrompre de plus en plus les citoyens de ces pays, en raison de leur participation au pouvoir et de la négligence de leurs occupations. Quant aux maux dont souffraient les peuples, ils ne continuaient pas moins à subsister, quel que fût le régime : monarchie constitutionnelle ou république, avec ou sans referendum.
Il n’en pouvait être autrement, car l’idée de limiter l’arbitraire du pouvoir en y faisant participer tous les hommes pèche par sa base même.
S’il est injuste qu’un seul homme, avec le concours de ses auxiliaires, puisse gouverner la collectivité entière et que son administration soit nuisible au peuple, il n’est pas douteux qu’il en sera de même lors de la domination de la minorité sur la majorité.
Mais le règne de la majorité sur la minorité ne garantit pas plus une administration équitable, car il n’y a aucune raison de croire que la majorité puisse être plus sensée que la minorité qui ne participe pas au gouvernement.
Quant à l’extension du droit de gouverner sur tous, — par le développement progressif du referendum et du droit d’initiative, — elle aboutirait simplement à ce que tout le monde lutterait contre tout le monde.
Le pouvoir d’un homme sur un autre, fondé sur la violence, est un mal dans sa source même. Aucune organisation ayant pour base la violence ne saurait empêcher le mal de demeurer un mal.
Il s’ensuit que dans tous les pays, quel que soit leur régime, despotique ou démocratique, les maux fondamentaux restent les mêmes : accroissement progressif et effrayant des budgets ; animosité envers les voisins suscitant les préparatifs à la guerre ; impôts et monopoles ; privation du peuple de son droit à la terre devenue propriété privée ; nationalités opprimées ; enfin, guerre fauchant et corrompant de nombreuses vies humaines.
V
Certes, les régimes représentatifs de l’Europe occidentale et de l’Amérique, tant monarchie constitutionnelle que république, ont supprimé certains abus des autorités, rendu impossible l’existence de monstres, tels que les Louis, les Charles, les Henri, les Ivan.
(Il est vrai que sous un régime représentatif le pouvoir peut être détenu par des hommes insignifiants, rusés, immoraux et intrigants, mais l’organisation politique actuelle est telle, que seuls des hommes de cette catégorie peuvent accéder au pouvoir.)
Le régime parlementaire a supprimé sans doute des abus : par exemple les lettres de cachet, les persécutions religieuses ; il a soumis l’impôt à l’examen des représentants du peuple, rendu publics les actes du gouvernement, concouru au perfectionnement technique de l’industrie, facilitant ainsi la vie aux riches et ajoutant plus de puissance militaire à l’État.
De sorte que, grâce à cet ordre de choses, les nations sont devenues incontestablement plus puissantes dans l’industrie, le commerce et l’art militaire que ne le sont celles où subsiste le régime despotique, et la vie des classes privilégiées fut rendue plus assurée, plus commode, agréable et belle qu’auparavant.
Mais la vie de la majorité de ces nations est-elle devenue mieux assurée, plus libre, et surtout plus rationnelle et morale ?
J’estime que non.
Sous le régime du pouvoir personnel, le nombre de ceux qui sont pervertis par la participation au pouvoir et par leur existence parasitaire est limité ; il comprend les proches, les conseillers et les courtisans du maître. La cour des souverains est l’unique foyer des contagions immorales d’où elles rayonnent de tous côtés. Tandis que, sous le régime constitutionnel, le nombre de ces foyers augmente, car chacun des participants au pouvoir a ses amis, auxiliaires, courtisans, ainsi que des descendants.
Enfin, sous le régime du suffrage universel, le nombre de ces centres de contagion se multiplie davantage encore. Chaque électeur est l’objet de flatterie et de subornation. Le caractère de la domination se modifie également : au lieu de reposer sur la violence directe, elle a pour base l’argent, ce qui est encore la violence, mais par transmission complexe.
Le nombre des hommes oisifs vivant du produit des travailleurs se multiplie donc ; une classe se forme, appelée bourgeoisie, qui, sous la protection de la force, mène une vie facile et agréable, exempte de tout travail pénible.
Étant donné qu’il faut — pour organiser une pareille existence pour des milliers de roitelets remplaçant un seul souverain — une grande quantité d’objets enjolivant et égayant leur vie de fête, à chaque passage du régime despotique au régime représentatif surgissent des inventions facilitant la production d’objets de plaisir et de sécurité pour les classes fortunées.
Or, la fabrication de ces objets détache de plus en plus les ouvriers du travail des champs. Ainsi se forme la classe des ouvriers de ville, qui, en raison de leur situation précaire, tombent sous la complète dépendance des classes aisées.
A mesure que le régime parlementaire se prolonge, le nombre des travailleurs de ville augmente et leur situation empire. Aux États-Unis, sur soixante-dix millions d’habitants, on compte dix millions de prolétaires. La même proportion est observée en Angleterre, en Belgique, en France.
On voit par là que le nombre de ceux qui abandonnent le travail produisant les objets de première nécessité, pour fabriquer les objets de luxe, croît progressivement dans ces États.
Il est donc clair que cette situation rend de plus en plus pénible la vie des hommes qui sont forcés d’assurer le luxe aux oisifs dont le nombre grandit sans cesse. Il est évident qu’une pareille vie sociale ne saurait durer.
Il se produit ici un phénomène qui pourrait être comparé à ce qui se passerait chez un homme dont le torse augmenterait de plus en plus, tandis que ses jambes deviendraient de plus en plus grêles : les jambes ne pourraient plus supporter le poids du torse.
VI
Les peuples d’Occident, comme partout ailleurs, se soumettaient à leurs maîtres afin d’éviter les tribulations et le mal que comporte la lutte. C’est seulement lorsque l’oppression leur devenait trop lourde, que les peuples, tout en reconnaissant la nécessité du pouvoir, se mettaient à le combattre. Ceux qui prenaient part à la lutte étaient d’abord peu nombreux ; mais, devant l’insuccès des efforts des premiers combattants, d’autres se joignaient à eux, et leur nombre croissait de plus en plus. Et en voici le résultat : au lieu de se libérer des maux qu’engendrait le pouvoir, la plupart des hommes de ces pays prirent part à ce même pouvoir dont ils voulaient s’affranchir.
Il arriva ce qui devait arriver : la perversion, propre au pouvoir, s’est répandue non pas parmi un petit nombre comme cela a lieu sous le régime d’un gouvernement personnel, mais bien parmi tous les membres de la société. (Aujourd’hui, on s’emploie à ce que les femmes subissent la même perversion.)
Sous le régime parlementaire et du suffrage universel, chaque député commence sa carrière par la subornation, l’enivrement des électeurs, les promesses qu’il sait ne pouvoir tenir, et, siégeant à la Chambre, il participe à la confection des lois qu’on fait appliquer par la force. Il en est de même des sénateurs, des présidents.
Les places au Parlement sont cotées ; il est des hommes d’affaires qui négocient cette opération financière entre les candidats et les électeurs. La même corruption caractérise l’élection d’un président de République. L’élection du président des États-Unis coûte des millions aux brasseurs d’affaires qui escomptent l’élection de leur candidat en vue des profits qu’ils tireront de tel ou tel système d’impôt ou de l’exploitation de tel ou tel monopole, et ils regagnent en effet avec usure ce que leur avait coûté l’élection présidentielle.
Cette corruption foncière en entraîne bien d’autres : le penchant à éluder tout travail pénible, la jouissance des commodités et des plaisirs procurés par d’autres, les intérêts et les soucis d’État empêchant de s’occuper des classes laborieuses, la propagation des journaux remplis de mensonges et d’animosité ; enfin, et surtout, la haine entre peuples, classes, et individus. Cette corruption, progressant toujours, a atteint de notre temps un tel degré, que la lutte des uns contre les autres est devenue un phénomène général, et que la science — celle qui s’emploie à justifier toutes les vilenies — a proclamé que la lutte et la haine sont les conditions nécessaires et bienfaisantes de la vie humaine.
La paix qui, aux yeux des peuples antiques, apparaissait comme le bien suprême, — ils se congratulaient avec les paroles : paix à vous, — a disparu complètement parmi les peuples de l’Occident. Non seulement elle a disparu, mais les hommes cherchent à se convaincre que la mission de l’homme n’est pas dans la paix, mais dans la lutte de tous contre tous.
Effectivement, une lutte incessante, industrielle, commerciale, militaire y est menée : État contre État, classe contre classe, parti contre parti, ouvrier contre capitaliste, homme contre homme.
Il y a plus. La participation au pouvoir de tous les membres de la société eut encore ce résultat que les hommes, détournés chaque jour davantage du travail immédiat de la terre et prenant de plus en plus goût à l’existence parasitaire, perdirent aussi leur indépendance, et, par leur situation même, furent amenés à la nécessité de mener une vie immorale.
N’ayant ni l’habitude, ni le goût de subvenir à leurs besoins par le travail de la terre, les Occidentaux furent forcément obligés d’acquérir leurs moyens d’existence chez les autres nations. Or, ils ne pouvaient le faire que par deux moyens : la supercherie, c’est-à-dire l’échange d’objets pour la plupart inutiles et immoraux, tels que l’alcool, l’opium, les armes, contre des objets de première nécessité ; l’autre moyen est la violence, c’est-à-dire le pillage des peuples en Asie, en Afrique, partout où on sent la possibilité de piller impunément.
Dans cette nécessité se trouvent l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la France, les États-Unis, et surtout la Grande-Bretagne qui sert d’exemple et d’objet d’envie aux autres nations. Presque tous les hommes de ces pays, en devenant les participants conscients à la violence, dirigent tous leurs efforts et toute leur attention vers l’activité gouvernementale, industrielle et commerciale, ayant pour dessein principal la satisfaction des besoins de luxe ; et ils deviennent, soit par la pression directe, soit par l’argent, les dominateurs des peuples agricoles qui leur fournissent les objets de première nécessité.
Ils sont dans certains états la majorité, dans d’autres encore la minorité ; mais la proportion de ces hommes exploitant le travail des autres augmente avec une grande rapidité au détriment de ceux qui vivent de leur propre travail agricole si naturel. Il s’ensuit que la plupart des nations d’Occident ne peuvent plus subsister par leur travail agricole. Il leur faut, par la violence ou la tromperie, enlever les objets de subsistance aux peuples qui vivent encore par la culture de leur propre sol. Ce à quoi elles s’emploient en recourant, soit à la force brutale, soit à la corruption.
Il arrive dès lors que l’industrie, ayant principalement pour but le besoin des riches, et du plus riche de tous : le gouvernement, dirige ses efforts vers la culture approximative des grandes étendues de terre, à l’aide de machines ; vers la confection de la toilette féminine, des palais, bonbons, jouets, automobiles, tabacs, vins, médicaments, papier à lettres, canons, fusils, poudre, etc., etc.
Et, comme il ne peut y avoir de fin aux caprices des hommes lorsqu’ils exploitent le travail d’autrui, l’industrie se mit à fabriquer de plus en plus des objets inutiles, stupides et corrupteurs, tout en détournant les hommes du travail rationnel. Et nous ne voyons pas de fin à ces inventions pour le plaisir des oisifs, puisque, plus bêtes et plus immorales elles sont, — automobiles remplaçant les jambes d’hommes et les animaux, les funiculaires de montagnes, ou les automobiles blindées, — plus leurs auteurs et ceux qui en profitent sont contents et fiers.
VII
En Angleterre, où le régime parlementaire est plus ancien, un septième seulement de la population est occupé aujourd’hui aux travaux agricoles ; en Allemagne, on compte 45 p. 100 ; en France, la moitié ; de sorte que, dans le cas où ces états pourraient faire disparaître les maux du prolétariat, leur situation présente ne leur permettrait pas de subsister indépendamment des autres pays. De même que les prolétaires dépendent des classes possédantes, ces nations dépendent de celles qui peuvent pourvoir à leur propre subsistance et vendre aux étrangers le superflu. Telles sont l’Inde, la Russie, l’Australie.
Les nations de l’Occident ont donc besoin pour exister de recourir aux supercheries et aux violences sous forme de conquête des marchés, et, poursuivant ce qu’elles appellent leur politique coloniale, elles jettent plus loin et plus loin leur filet sur les hommes qui vivent encore de l’agriculture dans diverses parties du monde. En rivalisant entre elles, elles accroissent à chaque instant leurs armements et enlèvent par des ruses diverses leurs terres à ceux qui mènent une vie rationnelle et les forcent à les nourrir.
Elles ont encore la possibilité d’agir ainsi. Mais on aperçoit déjà la limite de la conquête des marchés, de la supercherie envers les acheteurs, de la vente des objets inutiles et nuisibles, de l’asservissement des pays lointains. Les populations de ces pays commencent à se pervertir à leur tour, à produire elles-mêmes les objets que leur fournissaient les nations occidentales, voire à apprendre la science peu compliquée de l’armement et à être aussi cruelles que leurs professeurs.
On approche donc de la fin de cette existence immorale. En s’en apercevant, les Occidentaux cherchent à s’étourdir, comme le font toujours les hommes qui gâchent leur vie et qui le savent.
Ils s’incitent à croire aveuglément que les inventions et le perfectionnement des commodités de la vie au profit des riches, ainsi que les instruments de lutte entre les hommes, que durant plusieurs générations les travailleurs asservis étaient forcés de fabriquer, constituent des acquisitions très importantes, presque sacrées, appelées culture, ou, mieux encore, civilisation.
Et comme toute foi avait sa science, la foi en la civilisation a la sienne : la sociologie. Or, celle-ci n’a qu’un but : la justification de l’ordre mensonger qui règne parmi les peuples de l’Occident.
Cette science démontre que les cuirassés, le télégraphe, les bombes, la photographie, les chemins de fer électriques et tant d’autres sottes et pernicieuses inventions, destinées à augmenter le confort des oisifs ou à les défendre par la force, sont bonnes, sacrées, marquées d’avance par des lois immuables. C’est pourquoi la dépravation à laquelle ils donnent le nom de civilisation est une condition indispensable de la vie humaine et doit être répandue sur toute l’humanité.
Et cette croyance est aussi aveugle, aussi inébranlable et présomptueuse que toute croyance.
On peut tout discuter, mais non la civilisation, c’est-à-dire l’arrangement de notre vie, ainsi que les vilenies et les sottises que nous commettons ; la civilisation est un bien certain ne souffrant aucun doute. Tout ce qui compromet cette croyance est mensonge ; tout ce qui la soutient est vérité absolue.
Cette foi et cette science font que les Occidentaux, engagés dans leur voie funeste, ne veulent pas voir et reconnaître qu’ils marchent vers leur perte certaine. Les plus avancés parmi eux se réjouissent à la pensée que cette voie les conduit, non à la perte, mais au plus grand bonheur. Ils se persuadent que, par la violence qui les a déjà conduits à leur malheureuse situation actuelle, ils parviendront à ce que les hommes, qui visent le bien purement matériel, bestial, susciteront l’apparition soudaine parmi eux, sous l’influence de la doctrine socialiste, d’autres hommes qui, en possession du pouvoir, mais non pervertis par lui, organiseront une vie sociale qui transformera ceux qui sont habitués à mener une lutte égoïste en altruistes, et que tous travailleront au bien commun pour en jouir fraternellement.
Mais, si cette croyance n’a pas de fondement raisonnable et perd déjà en ces derniers temps crédit parmi les hommes qui réfléchissent, elle se maintient encore dans la masse ouvrière à laquelle elle donne le change sur sa malheureuse condition, en lui faisant espérer un devenir meilleur.
Telle est la foi qui berce la plupart des peuples occidentaux et les entraîne à la perte. Et cette fascination est si puissante que les voix des sages qui vécurent parmi eux, tels Rousseau, Lamennais, Carlyle, Ruskin, Channing, Harrisson, Emerson, Herzen, Carpenter, n’ont laissé aucune trace dans la conscience des hommes, qui courent vers l’abîme et ne veulent le voir ni en convenir.
Et c’est dans cette voie funeste que les politiciens européens invitent le peuple russe à s’engager, tout joyeux qu’ils sont de voir une nouvelle nation tomber dans la même situation sans issue ! Ils poussent également des Russes étourdis, qui, ne sachant pas penser par eux-mêmes, imitent servilement ce qui se faisait il y a des centaines d’années, alors qu’on ne savait pas encore où cela mènerait les peuples d’Occident.
VIII
La soumission à la violence a conduit autant les Orientaux, qui continuent à obéir à leurs souverains corrompus, que les Occidentaux, chez qui le pouvoir et la corruption qui l’accompagne se sont démocratisés, à de grands maux, à de nouveaux conflits inévitables qui les menacent tous.
La condition malheureuse des peuples occidentaux à l’intérieur est encore accrue par le fait qu’ils sont amenés à la nécessité de soustraire pour leur alimentation, par la ruse et la force, aux peuples orientaux leurs produits du travail.
Ils y parviennent toujours par la même méthode, connue sous le nom de civilisation, et qui leur sert jusqu’au moment où les Orientaux l’apprennent à leur tour. En attendant, la majorité de ceux-ci, continuant à obéir à leur gouvernement, retardent dans les procédés de lutte contre les Occidentaux et sont obligés de se soumettre à leur puissance.
Mais certains parmi les peuples orientaux commencent déjà à se frotter à la civilisation corruptrice des Européens, et, comme l’ont prouvé les Japonais, s’assimilent aisément la ruse peu compliquée et la cruauté des civilisés pour opposer les mêmes moyens de lutte qu’avaient employés contre eux leurs oppresseurs.
Et voici que le peuple russe, placé entre les Occidentaux et les Orientaux, s’étant assimilé en partie les procédés de l’Occident, mais continuant jusqu’à ces derniers temps à obéir à son gouvernement autocratique, est amené par la destinée à réfléchir sur les maux dont souffrent les peuples aux deux antipodes. D’un côté, il voit les souffrances que vaut aux Orientaux leur soumission au pouvoir despotique ; de l’autre, il se rend compte que la limitation du pouvoir et sa démocratisation chez les Occidentaux, loin d’améliorer leur sort, les a corrompus et les a acculés à la nécessité de tromper et de piller les autres peuples.
Le peuple russe doit donc en conclure qu’il lui faut modifier ses rapports envers le pouvoir d’une façon autre que ne l’avaient fait les peuples de l’Occident.
Tel un chevalier de la mythologie slave, la Russie est aujourd’hui au carrefour de deux routes, l’une et l’autre conduisant à la perte.
Il est désormais impossible à un peuple de continuer d’obéir à son gouvernement.
C’est impossible, parce que, voyant le gouvernement dépouillé de son prestige passé, ayant compris que la plupart des maux proviennent de lui, le peuple russe ne peut ne pas vouloir se débarrasser de ces maux.
En outre, il n’a plus à obéir au gouvernement parce qu’en réalité il n’en existe plus qui assurerait au peuple, comme par le passé, le loisir et la tranquillité. Nous ne sommes plus en présence d’un gouvernement et des révoltés, mais seulement de deux partis qui se combattent avec acharnement.
Obéir au gouvernement comme sous l’ancien régime, c’est continuer à supporter les souffrances passées : manque de terre, famine, lourds impôts, guerres aussi inutiles que sauvages, et, de plus, participer aux scélératesses que commet aujourd’hui le gouvernement pour se défendre, vainement d’ailleurs, comme tout porte à le croire.
Il est moins sensé encore pour le peuple russe de s’engager dans la voie qu’ont suivie les peuples occidentaux, puisque son caractère funeste est devenu évident. Ceux-ci ignoraient où elle les conduisait lorsqu’ils l’avaient choisie, tandis que nous, nous ne pouvons plus ignorer.
D’autre part, la majorité des Occidentaux qui s’étaient engagés sur cette voie assuraient leur existence par l’industrie, le commerce, ou l’esclavage direct (nègres) ou indirect (salariés) ; tandis que le peuple russe est principalement agricole. S’engager sur la voie que suivaient les nations occidentales, c’est donc commettre, consciemment cette fois, des violences, non plus pour le compte du gouvernement, mais contre lui ; non plus commandé par autrui, mais par notre volonté propre, et pour aboutir finalement, comme les Occidentaux, et après une lutte séculaire, aux mêmes maux dont le peuple russe souffre actuellement : manque de terre, accroissement progressif des impôts, dette publique, armements, guerres aussi cruelles qu’insensées. Bien mieux : perdre comme les autres peuples de l’Europe le bien primordial que possède le peuple russe : l’existence agricole qui lui est si chère et habituelle, et cela pour être ensuite à la merci de la production étrangère. Lutter enfin dans les conditions les moins favorables contre l’industrie et le commerce étrangers, avec la certitude d’être vaincu.
Ainsi, course à l’abîme sur l’une comme sur l’autre voie.
IX
Que doit donc faire le peuple russe ?
La réponse, semble-t-il, est bien simple, naturelle, découlant de la situation même : ne suivre ni l’une ni l’autre des deux voies ; autrement dit, ni obéir à son gouvernement qui l’a conduit à son malheureux état actuel, ni organiser sur le modèle des peuples occidentaux le régime parlementaire et oppresseur qui a rendu leur situation plus malheureuse encore.
Cette réponse simple et naturelle doit venir à l’idée du peuple russe plus qu’à tout autre, et surtout dans sa situation actuelle.
Au fait, on ne peut que s’étonner de ce qu’un paysan du gouvernement de Toula ou de Saratov, de Vologda ou de Kharkov, qui ne voit aucun intérêt à obéir au gouvernement, puisqu’il n’en tire que toute sorte de misères, non seulement continue à se soumettre à lui, mais encore agisse contre sa conscience, concoure lui-même à son asservissement, paye l’impôt sans connaître l’usage qu’on en fait, donne ses fils au régiment, sachant encore moins à qui sont nécessaires les souffrances et la mort de ces travailleurs qu’il avait élevés avec tant de peine et qui lui sont si indispensables dans sa maison.
Il serait plus surprenant encore que ce paysan, menant une vie paisible et indépendante, indifférent à tout gouvernement, cherchât à se délivrer d’un pouvoir oppresseur et inutile en recourant à la même violence dont il souffre, en remplaçant les anciens oppresseurs par des nouveaux, comme l’avait fait en son temps le paysan français ou anglais.
Ne serait-il pas plus simple au laboureur russe de cesser d’obéir à tout gouvernement de violence, et de ne plus y participer ? S’il le faisait, aussitôt disparaîtraient d’eux-mêmes et les impôts, et le service militaire, et les exactions des fonctionnaires, et la propriété foncière, et toutes les misères qui en résultent pour les travailleurs. Elles disparaîtraient parce qu’il n’y aurait plus personne pour les maintenir.
Pour procéder ainsi, le peuple russe se trouve dans des conditions historiques, économiques et religieuses exceptionnellement favorables.
La première condition est qu’il soit arrivé à la nécessité de changer ses rapports envers le pouvoir, alors que l’erreur de la direction qu’avaient suivie les nations occidentales, avec lesquelles il se trouve depuis longtemps en relation étroite, fut apparue avec évidence.
En Occident, le pouvoir a déjà parcouru tout son orbite. Les peuples y ont d’abord laissé faire l’autorité oppressive afin de se soustraire aux soucis et à la lutte du pouvoir. Lorsque l’autorité s’est pervertie et leur est devenue trop lourde, ils tentèrent d’alléger son poids en la limitant, c’est-à-dire en assumant une part de responsabilité. Peu à peu cette participation au pouvoir s’étendit. Finalement, ceux-là mêmes qui avaient toléré le pouvoir pour ne pas y participer furent amenés à lutter pour lui et, conséquence naturelle, à se pervertir à leur tour.
Il devint évident que la prétendue restriction de l’arbitraire d’un petit nombre équivaut à un simple changement de maîtres à l’accroissement de leur quantité, et, par voie de conséquence, à l’extension de l’immoralité, de l’animosité et de l’irritation des uns contre les autres. Car, de même que par le passé, le pouvoir est demeuré la domination d’un petit nombre des plus mauvais sur le grand nombre des meilleurs.
Il devint évident également que l’augmentation de la quantité des participants à l’administration publique détournait les hommes du travail agricole si naturel à l’homme, et les amenait à la production et à la surproduction des objets de fabrique inutiles et nuisibles, ainsi qu’à fonder leur existence sur la tromperie et l’asservissement des peuples étrangers.
Le fait que cette situation est devenue évidente de notre temps, grâce à l’exemple fourni par l’Occident, est la première condition favorable pour le peuple russe qui traverse aujourd’hui seulement la phase où lui apparaît la nécessité de changer ses rapports envers le pouvoir.
Marcher dans la voie qu’avaient suivie avant lui les nations occidentales, c’est, pour le peuple russe, imiter le voyageur qui s’engagerait dans une voie fausse où s’étaient déjà égarés d’autres voyageurs et dont les plus perspicaces s’en détourneraient.
La deuxième condition favorable à la révolution pacifique en Russie est que le peuple s’y trouve dans la nécessité de changer ses rapports envers le pouvoir, alors qu’en majeure partie il mène encore une vie agricole, qu’il l’aime et l’apprécie au point que la plupart de ceux qui l’avaient abandonnée sont tout près à y revenir à la première occasion. Cette condition est particulièrement importante pour les Russes, car leur vie rurale nécessite bien moins une protection gouvernementale, ou plus exactement, moins que tout autre elle donne prétexte au gouvernement d’intervenir. Je connais des communautés agricoles qui se sont transportées en Extrême-Orient, se sont installées en des régions où la frontière entre la Chine et la Russie n’était pas exactement délimitée, et, n’ayant affaire à aucune autorité, ont vécu et prospéré jusqu’au moment où elles furent découvertes par les fonctionnaires russes.
Les citadins considèrent généralement les travaux des champs comme une occupation inférieure. Et pourtant, l’immense majorité des hommes du monde entier s’occupe d’agriculture, et c’est elle qui assure l’existence du reste des hommes. L’espèce humaine n’est donc en réalité composée que d’agriculteurs. Les autres : ministres, serruriers, professeurs, charpentiers, artistes, tailleurs, savants, guérisseurs, généraux, soldats, ne sont que les domestiques ou les parasites des agriculteurs. Donc, tout en étant l’occupation la plus morale, la plus saine, joyeuse et nécessaire, l’agriculture est aussi la plus noble de toutes les professions, et seule elle procure une réelle indépendance.
Dans son immense majorité, le peuple russe mène encore cette vie agricole, et c’est là la deuxième et importante condition lui permettant de changer actuellement ses rapports envers le pouvoir et de se délivrer du mal gouvernemental en cessant simplement d’obéir à l’autorité, quelle qu’elle soit.
Telles sont les deux premières conditions favorables à la révolution russe.
Elles sont toutes deux extérieures.
Il en est une troisième qui est intérieure.
L’histoire du peuple russe et les observations des étrangers montrent sa profonde religiosité ; et c’est un trait particulier de ce peuple que la conscience qu’il en a.
Soit parce que l’Évangile, imprimé en latin, fut inaccessible aux masses populaires avant la Réformation, et le demeure jusqu’ici dans le monde catholique, soit habileté avec laquelle la papauté a caché aux peuples le véritable christianisme, soit caractère pratique de ces peuples, il est certain en tout cas que la doctrine chrétienne a cessé depuis longtemps d’être un guide dans leur vie et n’a laissé place qu’au culte extérieur, ou bien, dans les classes supérieures, à l’indifférentisme et à la négation complète de toute religion. Et cela se produit non seulement dans le monde catholique, mais aussi luthérien et, plus encore, anglican.
Par contre, soit parce que l’Évangile est devenu accessible au peuple russe depuis le Xe siècle, soit pauvreté d’esprit de l’Église gréco-russe, qui n’a pas su, malgré ses efforts, cacher le vrai sens de la doctrine chrétienne, soit caractère particulier du peuple russe et sa vie agricole, le christianisme n’a jamais cessé d’être le guide principal dans la vie de l’immense majorité du peuple russe.
Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, la conception chrétienne de la vie s’est toujours manifestée et se manifeste chez le peuple russe d’une façon qui lui est particulière. Elle se manifeste par la reconnaissance de la fraternité et de l’égalité des hommes de toutes les nationalités, par la complète liberté de conscience et par l’attribution aux criminels du caractère de malheureux et non de coupables ; par la coutume de se demander à certains jours mutuellement pardon ; voire par l’expression usuelle « pardonnez » au moment de prendre congé[1]. Rappelons aussi le sentiment, si répandu dans le peuple, de pitié, voire de respect pour le mendiant ; la tendance au sacrifice, se manifestant parfois sous une forme barbare au nom de tout ce qui est considéré comme vérité religieuse, telle la secte des skoptsi, ou tels ceux qui se font brûler tout vifs, ou, comme tout récemment, se font enterrer vivants.
Le peuple russe a toujours observé la même attitude chrétienne envers l’autorité. Il préférait la soumission à la participation au pouvoir et considérait comme un péché le fait d’être un gouvernant.
C’est dans cet esprit chrétien, manifesté par lui en toute occasion et par rapport à l’autorité en particulier, qu’est la troisième et la plus importante condition grâce à laquelle le peuple russe pourrait, dans sa situation présente, continuer naturellement à vivre de sa vie chrétienne et agricole habituelle, sans prendre la moindre part à l’ancien gouvernement ni à la lutte entre l’ancien et le nouveau.
Telles sont les trois conditions qui distinguent le peuple russe de ceux de l’Occident aux instants si graves qu’il traverse aujourd’hui. Il semblerait qu’elles devraient l’inciter à choisir l’issue la plus naturelle, qui est celle de la renonciation à tout gouvernement de violence. Or, loin de choisir cette voie naturelle, il hésite entre l’admission des violences gouvernementales et celles des révolutionnaires, commence même, en la personne de ses plus mauvais représentants, à prendre part aux violences et semble vouloir s’engager sur la voie funeste qu’avaient suivie les peuples occidentaux.
Quelle en est la cause ?
X
D’où vient que des hommes souffrant des abus du pouvoir ne font pas ce qui pourrait les en débarrasser si promptement, c’est-à-dire en cessant tout simplement d’obéir à l’autorité ? Loin d’employer ce moyen, ils continuent à agir de façon à se frustrer eux-mêmes d’un bien à la fois matériel et spirituel, et se soumettent au pouvoir existant, ou établissent un nouveau pouvoir oppresseur.
Les hommes sentent que la violence est la cause de leur situation malheureuse ; ils ont vaguement conscience que pour en sortir ils ont besoin de liberté ; et, chose surprenante, pour acquérir la liberté et se débarrasser de la violence, ils cherchent, inventent et emploient toutes sortes de moyens : révolte, changement de gouvernement, changement de régime, nouvelles combinaisons diplomatiques entre États, politique coloniale, organisation du prolétariat, cité socialiste, trust, tout, sauf l’unique moyen qui les débarrasserait le plus simplement et le plus sûrement de tous leurs maux : l’insoumission au pouvoir.
Tout esprit réfléchi devrait pourtant voir nettement que la violence engendre la violence et que la seule méthode de s’en débarrasser est de ne pas en commettre. Il n’est pas moins évident que la majorité des hommes est soumise à la minorité, uniquement parce que les premiers concourent eux-mêmes à leur asservissement.
Si les peuples sont asservis, c’est parce qu’ils ont recours à la force pour lutter contre la force, et cela dans un intérêt égoïste.
Ceux qui s’en abstiennent ne peuvent pas être asservis, comme on ne peut pas couper l’eau. Ils peuvent être dépouillés, immobilisés, blessés, tués, mais non asservis, c’est-à-dire forcés à agir contrairement à leur volonté raisonnée.
C’est vrai pour les individus, c’est vrai pour les collectivités. Si les deux cents millions d’Hindous avaient refusé de commettre les violences commandées par leurs maîtres : service militaire et impôts servant à l’oppression ; s’ils ne s’étaient pas laissé séduire par des biens, dont on les avait auparavant dépouillés, ne s’étaient pas soumis aux lois de leurs oppresseurs, il est certain que non seulement cinquante mille Anglais, mais tous les Anglais tant qu’ils sont, auraient été impuissants à asservir l’Inde, alors même que sa population ne compterait pas deux cents millions, mais un seul millier d’hommes.
Il en est de même des Polonais, des Tchèques, des Irlandais, des Bédouins et de tous les peuples conquis. Il en est de même des ouvriers asservis par les capitalistes. Nul capitaliste au monde n’aurait pu les exploiter, s’ils n’avaient pas concouru eux-mêmes à leur esclavage.
Tout cela est tellement évident qu’on éprouve quelque honte à le démontrer. Pourtant, des hommes qui raisonnent logiquement dans tous les cas de la vie non seulement ne s’en aperçoivent pas et ne font pas ce que leur indique la raison, mais agissent et contre la raison et contre leur intérêt.
« Comment pourrais-je commencer le premier à faire ce que personne ne fait ? se dit chacun. Que les autres commencent, et alors je cesserai à mon tour d’obéir à l’autorité. »
Et tous parlent ainsi. Chacun, sous prétexte de ne pouvoir commencer le premier, ne fait pas ce qui est de l’intérêt indiscutable de tous, mais continue à agir contrairement à l’intérêt, à la raison et à la nature humaine.
Parce que personne ne veut courir le risque des persécutions, on obéit aux autorités, tout en sachant qu’on va subir à la guerre, extérieure ou civile, des maux bien plus grands.
Pourquoi ?
Parce que les hommes ne raisonnent pas, mais agissent sous l’action d’un moteur, le plus répandu, le mieux étudié en ces derniers temps et qu’on nomme suggestion ou hypnose.
Empêchant les hommes de faire ce qui est propre à leur nature et leur est avantageux, l’hypnose leur fait admettre que les violences commises par ceux qui se font appeler hommes d’État ne sont pas des actes immoraux commis par des gens immoraux, mais la manifestation de l’activité d’un être mystérieux et sacré, appelé État, sans lequel les hommes n’ont jamais vécu en commun (ce qui est absolument faux) et ne peuvent vivre.
Mais d’où vient que des êtres sensés subissent une suggestion aussi contraire à la raison, au sentiment et à l’intérêt ?
La réponse à cette question est que l’hypnose agit non seulement sur les enfants, les malades et les idiots, mais encore sur tous ceux chez qui la conscience religieuse s’affaiblit ; et conscience religieuse signifie celle qui établit notre rapport envers le Principe suprême dont dépend notre existence. Or, cette conscience est obscurcie chez la plupart des hommes de notre temps.
Quant à la cause qui le détermine elle réside en ce fait que les hommes ayant commis le péché de la soumission au pouvoir humain ne l’ont pas reconnu pour péché, et, cherchant à le justifier, ont exalté le pouvoir au point de substituer sa loi à la loi divine.
Et, lorsque la loi des hommes eut remplacé la loi de Dieu, les hommes perdirent la conscience religieuse, tombèrent sous l’action de l’hypnose étatiste faisant croire que les gouvernants ne sont pas simplement des égarés et des corrompus, mais les représentants de cette entité mystique : l’État, sans lequel les hommes ne sauraient vivre.
Un cercle de mensonges s’était formé : la soumission à l’autorité a affaibli, et en partie détruit, la conscience religieuse ; l’affaiblissement, ou la perte, de cette conscience a soumis les hommes à l’autorité de leurs semblables.
Le péché de l’autorité a débuté ainsi : Les oppresseurs ont dit aux opprimés : « Exécutez tout ce que nous allons vous demander ; si vous refusez, nous vous tuerons ; si vous obéissez, nous organiserons l’ordre parmi vous et nous vous défendrons contre d’autres violateurs. »
Afin de pouvoir continuer à mener leur vie habituelle et ne lutter ni contre leurs violateurs, ni contre d’autres, les violés eurent l’air de dire : « C’est bien, nous vous obéirons. Organisez l’ordre comme vous l’entendrez ; nous le maintiendrons, pourvu que nous puissions vivre tranquilles, nous et nos familles. »
Les oppresseurs ne s’étaient pas aperçus du péché qu’ils commettaient, aveuglés qu’ils étaient par le pouvoir. Les opprimés croyaient n’en pas commettre parce qu’il leur semblait que l’obéissance valait mieux que la lutte. Mais le péché était bien dans la soumission, et il n’était pas moins grand que le péché de ceux qui se livraient aux violences.
Si les premiers avaient supporté tous les prélèvements d’impôts, toutes les cruautés, sans reconnaître la légitimité du pouvoir oppresseur, sans leur promettre la soumission, ils ne commettraient pas de péché. Car c’est bien dans cette promesse qu’est la grande faute, aussi grande que celle des dirigeants.
Cette promesse de sujétion, cette reconnaissance de la légitimité du pouvoir rendait ce péché double : premièrement, c’est que les hommes qui se soumettaient afin de ne pas commettre le péché de résistance reconnaissaient sa légitimité chez ceux à qui ils obéissaient ; deuxièmement, ils renonçaient à leur véritable liberté, qui est dans la soumission à la volonté de Dieu, en promettant d’obéir au pouvoir en tout et toujours. Or, cette promesse est, en son principe, en opposition directe avec la volonté de Dieu, puisque le pouvoir fondé sur la violence exige de ceux qui se soumettent à lui la participation aux assassinats, guerres, châtiments et lois qui sanctionnent ces violences.
On ne peut légèrement écarter ici, et partiellement observer là, la loi divine. Il est clair, en effet, que si dans tel cas la loi divine peut être remplacée par la loi humaine, la première n’est plus une loi suprême, toujours obligatoire ; et, si elle n’est pas telle, elle n’existe pas.
Ensuite, privés de la direction que donne la loi divine, c’est-à-dire en perdant la faculté humaine la plus élevée, les hommes descendent immanquablement au degré inférieur de l’existence où les mobiles de leurs actions sont seulement dans leurs passions et la suggestion qu’ils subissent.
C’est dans cet état de reconnaissance de la nécessité d’obéir à l’autorité que se trouvent tous les peuples qui vivent groupés en ce qu’on appelle États. C’est également le cas du peuple russe.
Voilà pourquoi se produit ce phénomène étrange : cent millions d’agriculteurs, une masse qui peut être considérée comme tout le peuple russe, n’ayant besoin d’aucune tutelle gouvernementale, ne choisissent pas la plus naturelle et la meilleure issue pour sortir de leur situation, qui est de cesser d’obéir à toute autorité fondée sur la violence, et continuent à participer à l’ancien gouvernement, ou bien à lutter contre lui pour s’en préparer un autre, aussi oppresseur.
XI
Il nous arrive souvent d’entendre et de lire les arguments sur les causes de la situation précaire et pleine de danger de toutes les nations chrétiennes, ainsi que de celle au milieu de laquelle se débat aujourd’hui le peuple russe, affolé et rendu féroce en certaines de ses parties.
Les causes qu’on met en avant sont les plus diverses. En réalité, elles peuvent être réduites à une seule. Les hommes ont oublié Dieu, c’est-à-dire ils ont oublié leurs rapports envers le Principe infini de la vie, ont oublié la mission qui en découle pour chacun : l’accomplissement — pour sa propre satisfaction, pour la satisfaction de l’âme — de la loi instituée par ce Principe-Dieu.
On l’a oublié parce que les uns s’étaient reconnu le droit de dominer par la contrainte, tandis que les autres avaient consenti à leur obéir et à participer à leur administration. Dès lors, les uns et les autres ont renié par cela même Dieu et ont remplacé sa loi par celle des hommes.
Dès qu’elle a oublié le rapport envers l’Être infini, la masse des hommes est descendue au degré le plus bas de la conscience, où il n’a pour guide que ses passions bestiales et la suggestion moutonnière, et cela malgré toute la subtilité de ses travaux intellectuels.
C’est là l’origine de tout son malheur.
Le remède n’est donc qu’en ceci : le rétablissement dans la conscience des hommes de leur dépendance de Dieu et de leur attitude raisonnée et libre envers eux-mêmes et envers le prochain qui découle de cette conscience.
C’est bien cette soumission consciente à Dieu et, par suite, la disparition du péché d’autorité, qui pourrait guérir aujourd’hui tous les peuples de leurs maux.
La possibilité et la nécessité de ne plus obéir à l’autorité humaine, mais de revenir à la loi divine sont senties vaguement par tous les hommes, et, en cet instant, avec une vivacité toute particulière par le peuple russe. C’est bien cette vague conscience qui est le fond du mouvement actuel en Russie.
Ce qui s’y accomplit aujourd’hui n’est pas, comme beaucoup se l’imaginent, un soulèvement populaire contre le gouvernement dans le but de le remplacer par un autre, mais quelque chose de bien plus grand et de plus significatif. Ce qui fait mouvoir aujourd’hui les Russes, c’est le vague sentiment de l’illégitimité, de l’irrationnalité de toute violence, de la possibilité et de la nécessité d’organiser une vie fondée non sur un pouvoir de contrainte, comme il l’a été jusqu’ici dans tous les pays, mais sur le consentement libre, raisonné.
Le peuple russe accomplira-t-il cette grande œuvre, ou bien, s’engageant à la suite des peuples occidentaux, laissera-t-il à un autre peuple oriental le bonheur d’être le guide de l’humanité dans l’œuvre de son affranchissement ? Il est certain, en tous cas, que tous les peuples commencent aujourd’hui à percevoir de plus en plus nettement la possibilité de la substitution à la vie de folie et de violence d’une vie libre, raisonnée et bonne.
Or, ce qui pénètre dans la conscience se réalise inévitablement. La conscience des hommes est la manifestation de la volonté divine ; et la volonté divine doit s’accomplir, ne peut pas ne pas s’accomplir.
XII
« Mais une vie sociale est-elle possible sans autorité ? Si les hommes n’étaient pas retenus par la surveillance du pouvoir public, le vol et le brigandage régneraient partout », objectent ceux qui ne croient qu’en la vertu des lois humaines.
Ils sont sincèrement convaincus que les hommes se retiennent de commettre des crimes et observent l’ordre uniquement parce qu’il existe des lois, des tribunaux, une police, une administration, une armée, un gouvernement, et que sans eux la vie sociale serait impossible. A leur tour, les hommes corrompus par le pouvoir croient que les crimes commis dans leur pays étant punis par le gouvernement, ces châtiments empêchent les hommes d’en commettre de nouveaux.
Mais ces châtiments ne sauraient nullement prouver que tribunaux, police, armée, prisons et potences mettent des obstacles à l’accomplissement de tous les crimes qui pourraient être commis. Le fait que le nombre de crimes ne dépend nullement des mesures pénales du gouvernement est démontré avec une entière évidence par la vanité de ces mesures qui ne peuvent arrêter les actes criminels les plus audacieux et les plus cruels lorsque l’esprit de désordre règne dans la société, comme cela a eu lieu pendant toutes les révolutions et comme cela se produit aujourd’hui en Russie avec une acuité particulière.
La criminalité n’est pas aussi grande qu’elle pourrait l’être, parce que la masse populaire, celle qui travaille, s’abstient d’actes criminels et mène une bonne vie ; cela non pas parce qu’il y a une police, une armée, des juges, mais parce qu’il existe une conscience morale commune à la plupart des hommes et qui tire son origine de la conception religieuse commune qui pénètre partout grâce à l’éducation, à l’opinion publique, aux usages.
Seule, cette conscience, manifestée par l’opinion publique, empêche l’accomplissement des actes criminels, dans les villes et surtout à la campagne où vit la majorité de la population.
J’ai parlé des communautés agricoles qui s’étaient installées en Extrême-Orient et y vécurent heureuses pendant un grand nombre d’années. Elles étaient inconnues du gouvernement et demeuraient en dehors de son action ; et, lorsqu’elles furent découvertes par les agents de celui-ci, le profit qu’elles en tirèrent fut l’apparition parmi elles de nouvelles misères et l’accroissement du penchant au crime.
De fait, l’activité gouvernementale abaisse le niveau de la société, et, par là même, accroît la criminalité. Il ne peut pas en être autrement, puisque, par sa mission, le gouvernement doit substituer à la loi suprême, éternelle, obligatoire pour tous et écrite non dans les livres, mais dans les cœurs des hommes, leurs lois à eux ayant pour but, non la justice ni le bien commun, mais des considérations politiques, intérieures et extérieures, le plus souvent injustes.
Les lois fondamentales, nettement iniques, sont notamment le droit exclusif d’une minorité sur la terre, qui est un bien commun ; le droit des uns sur le travail des autres ; le devoir de fournir de l’argent pour perpétrer des assassinats, ou l’obligation de s’enrôler et de guerroyer ; le monopole sur le poison-tabac ; la défense d’échanger les produits du travail après une certaine limite appelée frontière ; le droit de châtier pour des actes non immoraux, mais qui sont contraires aux intérêts des dirigeants.
Toutes ces lois et tous ces règlements, qu’on doit observer sous peine des plus sévères punitions, abaissent inévitablement le niveau de la conscience sociale.
On ne saurait donc imaginer une action plus démoralisatrice sur le peuple que celle qui caractérise, et a toujours caractérisé, tous les gouvernements.
Jamais aucun scélérat n’aurait pu avoir l’idée de commettre des actes horribles tels que les autodafés, l’inquisition, les tortures, les pillages, les écartèlements, les pendaisons, les emprisonnements cellulaires, les meurtres pendant les guerres, et tant d’autres violences qu’ont toujours accomplies et accomplissent avec solennité tous les gouvernements. Toutes les horreurs de la Jacquerie, celles des chefs de brigands Stegnka Razine, ou Pougatchev et d’autres ne sont que des conséquences ou de faibles imitations des horreurs des Ivan, des Pierre, des Biron, et qui se commettent également partout ailleurs.
Si même l’action gouvernementale empêche des dizaines d’hommes de se livrer à des actes criminels, — ce qui est douteux, — des centaines de mille de forfaits sont commis uniquement parce que les hommes sont élevés dans une atmosphère de crime, d’injustice et de cruauté gouvernementale.
Les industriels, les commerçants, les habitants des villes en général, qui jouissent plus ou moins des avantages qu’assure l’autorité, ont encore quelque raison de croire à l’utilité de celle-ci. Mais les agriculteurs voient qu’elle ne leur cause que des souffrances et des misères, tandis qu’ils n’en ont jamais aperçu la nécessité et se sont, au contraire, rendu compte qu’elle pervertit ceux parmi eux qui tombent sous son influence.
Chercher à démontrer que les hommes ne peuvent vivre sans gouvernement et que le mal que peuvent leur faire les voleurs et les brigands est plus grand que celui, moral et matériel, causé par le gouvernement, est aussi étrange que furent, au temps de l’esclavage, les tentatives de démontrer aux esclaves qu’il leur était plus profitable d’être des esclaves que des hommes libres. Mais, de même qu’alors les maîtres démontraient et suggéraient aux esclaves qu’ils avaient tout avantage à l’être et que leur situation serait pire s’ils étaient libres (souvent les esclaves y croyaient), les gouvernants d’aujourd’hui démontrent que l’autorité est nécessaire, et les gouvernés sont influencés par cette suggestion.
Ces derniers sont bien obligés de croire ceux-là, parce qu’ayant méconnu la loi divine, il ne leur reste plus que les lois humaines. Pour eux, l’absence de ces lois est l’absence de toute loi ; la vie des hommes qui ne reconnaissent aucune loi leur semble horrible, parce que l’absence d’autorité humaine ne peut pas ne pas les effrayer, et ils refusent de s’en séparer.
Il résulte de la même méconnaissance de la loi de Dieu ce phénomène étrange, ou paraissant tel, que tous les théoriciens anarchistes, hommes érudits et intelligents, depuis Bakounine et Prudhon jusqu’à Reclus, Max Stirner et Kropotkine, démontrent irréfutablement l’illogisme et la nocivité du pouvoir et que, cependant dès qu’ils se mettent à parler de l’organisation de la vie sociale en dehors des lois humaines qu’ils nient, ils tombent dans le vague, la loquacité, l’éloquence, se lancent dans des conjectures les plus fantaisistes.
Cela provient de ce que tous ces théoriciens anarchistes méconnaissent la loi divine commune à tous les hommes, puisqu’en dehors de la soumission à une seule et même loi, humaine ou divine, aucune société ne saurait exister.
Il n’est possible de se libérer de la loi humaine que sous condition de la reconnaissance de la loi divine commune à tous.
XIII
« Soit, dira-t-on encore ; en supposant même que des communautés agricoles primitives, comme celles de Russie, puissent vivre sans gouvernement, comment feraient les millions d’hommes qui ont déjà abandonné la vie rurale et travaillent dans l’industrie, à la ville ? Tout le monde ne peut pourtant pas s’occuper d’agriculture. »
Les hommes ne peuvent être que des agriculteurs, répond fort justement Henry George.
« Mais si tous les hommes retournaient aujourd’hui à la vie des champs et voulaient se passer de gouvernement, — objecte-t-on encore, — toute la civilisation acquise par l’humanité disparaîtrait, ce qui serait le plus grand malheur ; donc le retour à la vie agricole serait non un bien, mais un mal pour l’humanité. »
Il est un procédé fort usité parmi les hommes pour justifier leurs erreurs. Considérant comme un axiome irréfutable l’erreur qu’ils professent, ils confondent cette erreur et toutes ses conséquences en une seule idée et en un seul vocable, puis attribuent à l’une et à l’autre une signification vague et mystique. Tels sont les idées et les mots : Église, science, droit, État, civilisation.
Ainsi l’Église n’est pas ce qu’elle est, c’est-à-dire la réunion de certains hommes tombés dans la même erreur, mais l’union de vrais croyants. Le droit n’est pas l’assemblement de lois injustes élaborées par certains hommes, mais la définition des conditions équitables dans lesquelles les hommes peuvent vivre. La science n’est pas le résultat de spéculations hasardeuses qui occupent les oisifs, mais l’unique, le vrai savoir. De même la civilisation n’est pas le résultat des violences des autorités et de l’activité pernicieuse des nations occidentales voulant se libérer de l’oppression par l’oppression, mais la seule voie certaine vers le bonheur futur de l’humanité.
Les défenseurs de la civilisation objectent pourtant : « S’il est vrai que les inventions, le perfectionnement technique, les produits de l’industrie dont jouissent actuellement les classes riches sont inaccessibles aux travailleurs et ne peuvent, par suite, être considérés de nos jours comme un bien pour toute l’humanité, cela provient de ce que ces acquisitions n’ont pas encore atteint le perfectionnement qu’elles peuvent avoir et sont mal distribuées. Lorsque les machines seront plus perfectionnées encore, que les ouvriers s’affranchiront du joug capitaliste, et que toutes les usines et fabriques seront en leur possession, les machines produiront en si grande abondance et tout sera si bien distribué que tous jouiront de tout, nul ne sera privé de rien et tous seront heureux. »
Tout d’abord, il n’y a aucune raison de croire que ces mêmes ouvriers, qui luttent aujourd’hui si âprement entre eux, non seulement pour l’existence, mais encore pour se procurer un plus grand confort et des plaisirs, deviendront tout à coup si équitables et si aptes au sacrifice qu’ils se contenteront d’une part égale de bonheur fournie par les machines. Mais, qui plus est, la supposition même que toutes les usines avec leurs machines, qui ne pouvaient s’établir et exister que sous le régime autoritaire et capitaliste, demeureront telles qu’elles sont aujourd’hui lorsque le gouvernement et le capital disparaîtront, est tout à fait arbitraire.
Le croire, c’est supposer qu’après l’affranchissement des serfs, le château du seigneur, son parc, ses orangeries, orchestre privé, galerie de tableaux, écuries, chasses, garde-robe pleine de vêtements, toutes ces richesses seraient partagées en partie entre les paysans affranchis et en partie réservées à l’usage commun.
Il semble pourtant évident que ni les chevaux, ni les vêtements, ni les orangeries du riche seigneur ne peuvent servir aux paysans, et que ceux-ci ne conserveront pas, lors de l’affranchissement des ouvriers de l’autorité gouvernementale et capitaliste, ce qui avait été créé sous l’ancien régime ; de même les ouvriers affranchis n’iront pas travailler dans les usines et les fabriques qui n’avaient pu exister que grâce à l’asservissement des travailleurs, alors même que ce travail pourra leur procurer profit et agrément.
Certes, on regrettera la disparition de machines et appareils ingénieux qui tissent tant et si vite de superbes étoffes, ou fabriquent d’excellents bonbons et de beaux miroirs, mais on a regretté également, lors de l’affranchissement des serfs, les magnifiques chevaux de course, les tableaux, les instruments de musique, les théâtres privés. Aussi, de même que les paysans affranchis ont élevé des animaux domestiques et des plantes répondant aux nécessités de leur existence, et qu’ont disparu les chevaux de course et les fleurs d’orangerie, les ouvriers affranchis du gouvernement et du capital dirigeront leurs efforts vers d’autres buts qu’aujourd’hui.
« Mais il est bien préférable de cuire le pain en commun que chacun à part et de tisser vingt fois plus vite à la fabrique que chacun sur son métier », objectent les défenseurs de la civilisation en citant nombre d’autres exemples probants. Est-ce à dire que les hommes sont des bêtes pour lesquelles toutes les questions sont résolues par la nourriture, les vêtements, le gîte, par plus ou moins de travail ?
Le sauvage d’Australie sait fort bien qu’il est plus expéditif et économique de se construire une seule cabane pour lui et sa femme ; or, il en construit deux afin qu’il et elle puissent s’isoler. Le paysan russe sait fort bien qu’il lui est plus avantageux de vivre dans la même maison avec son père et ses frères, et cependant il se sépare d’eux, se construit sa propre isba et souffre plutôt du besoin que d’obéir à ses aînés ou se quereller avec eux. Je pense que la majorité de gens sensés préféreront brosser eux-mêmes leurs vêtements et chaussures, porter l’eau et remplir leur lampe que de consacrer une seule heure par jour aux travaux obligatoires de la fabrique et d’aider aux machines qui font la même besogne.
Si la contrainte disparaissait, il ne resterait pas non plus grand’chose de ces belles machines qui percent les tunnels et forgent l’acier, voire qui brossent les chaussures et lavent la vaisselle.
Les ouvriers, une fois affranchis, laisseront immanquablement tomber en ruine tout ce que leur servitude avait produit et créeront de tout autres machines, pour d’autres buts, sur une autre échelle et avec une tout autre distribution.
C’est si clair et évident qu’on ne saurait ne pas s’en rendre compte, si on n’avait pas le préjugé de la civilisation.
C’est bien ce préjugé si répandu et si enraciné qui fait envisager comme une sorte de sacrilège ou de folie toute indication de la fausseté de la voie que suivent les peuples occidentaux, ainsi que toute tentative de faire revenir les égarés à la vie rationnelle et libre.
Cette foi aveugle que notre organisation de la vie est la meilleure fait que les principaux agents de la civilisation : hommes d’État, savants, artistes, commerçants, fabricants, écrivains, ne s’aperçoivent pas de leur existence oisive et dénaturée et sont fermement convaincus qu’elle est très importante et utile à toute l’humanité ; ils ne sont pas moins convaincus que les choses futiles, bêtes et vilaines fabriquées sous leur direction : canons, forteresses, cinématographes, temples, automobiles, bombes, phonographes, télégraphes, machines rotatives imprimant des montagnes de papier pleines de vilenies, de mensonges et de sottises, demeureront telles que sous le régime de l’ouvrier libéré et garderont à jamais leur caractère utile.
Les hommes libres, qui n’ont pas le préjugé de la civilisation, doivent se rendre compte que les conditions de vie, appelées chez les Occidentaux civilisation, ne sont rien autre que le résultat des caprices des classes dirigeantes, comme l’avaient été les pyramides, temples et sérails les résultats des lubies des despotes d’Égypte, de Babylone, de Rome ; comme l’avaient été les palais, les orchestres composés de serfs, les théâtres particuliers, les étangs, les parcs, les chasses, les dentelles, produits des serfs pour l’amusement des seigneurs russes.
On dit que la désobéissance au gouvernement et le retour à la vie rurale fera disparaître tout le progrès de l’industrie, ce qui serait une calamité. Mais il n’y a aucune raison de croire que le retour à la vie rurale et au régime où toute autorité serait absente, ferait disparaître le progrès industriel réellement utile et n’exigeant pas l’asservissement des hommes. Et si même la désobéissance au pouvoir et la reprise de la vie des champs supprimaient la production et la surproduction de la quantité infinie des objets inutiles et nuisibles qui occupent aujourd’hui la majeure partie de l’humanité ; si elles supprimaient également la possibilité d’exister pour les oisifs qui inventent ces objets et en justifient leur vie immorale, il ne s’ensuivrait pas que tout ce que l’humanité a produit pour son bien disparaîtrait. Au contraire, la suppression de tout ce qui existe par la violence susciterait une production intensive des objets perfectionnés réellement utiles et nécessaires, production qui, sans transformer les hommes en machines, allégerait le travail et embellirait la vie des agriculteurs.
Cette nouvelle organisation de la vie se distinguerait de l’actuelle en ce que les objets dus au progrès de l’industrie et de l’art n’auraient plus pour but l’amusement des riches, la curiosité des oisifs, la préparation à l’assassinat, la conservation de vies inutiles et nuisibles au détriment de celles qui sont nécessaires ; le nouveau régime ne se soucierait pas de l’invention des machines permettant de produire à l’aide d’un petit nombre d’ouvriers une grande quantité d’objets ou de cultiver de grandes étendues de terre ; les machines ne fabriqueraient que ce qui peut accroître la force productrice du travail des agriculteurs qui cultivent individuellement, de leurs bras, leur terrain, et pourraient améliorer l’existence de ces derniers sans les détacher de la terre ni porter atteinte à leur liberté.
XIV
Mais quelle sera l’existence de ceux qui n’obéiront pas à l’autorité des hommes ? Comment seront administrées les affaires publiques ? Que deviendront les États ? Que deviendront l’Irlande, la Pologne, la Finlande, l’Algérie, les Indes, les colonies en général ? En quelles collectivités se grouperont les nations ?
Ces questions sont posées par ceux qui sont habitués à croire que les conditions de la vie des sociétés sont déterminées par la volonté de quelques-uns, et qui supposent, par suite, que les hommes peuvent connaître comment s’organisera la vie future des sociétés.
Si l’on avait demandé à un citoyen romain, le plus érudit et le plus perspicace, habitué à croire que la vie du monde dépend de la décision du Sénat et des empereurs romains, ce que serait le monde romain plusieurs siècles plus tard ; ou bien si ce Romain avait eu l’idée d’écrire un livre comme Belami de nos jours, on peut dire avec certitude qu’il n’aurait jamais pu prévoir, même approximativement, ni les barbares, ni la féodalité, ni la papauté, ni la dispersion et la reconstitution des peuples en grands États. Il en est de même des machines volantes, des rayons X, des moteurs électriques, du régime socialiste et des autres tableaux du monde futur que se représentent avec tant de hardiesse les Belami, les Morice, les Anatole France et autres.
Non seulement il n’est pas donné aux hommes de connaître les formes futures de la vie sociale, mais encore c’est un mal pour eux de croire qu’ils peuvent les connaître. C’est un mal parce que rien n’empêche plus le développement normal de la vie que cette prétendue science.
La vie des individus et des collectivités est caractérisée précisément par ce fait que les uns et les autres marchent vers l’inconnu sans cesser de se transformer ; les uns et les autres évoluent non pas suivant les plans dressés d’avance par quelques-uns, mais sous l’action de la tendance naturelle de tous les hommes à se rapprocher de la perfection morale, qui est atteinte par l’activité infiniment variée de millions et de millions d’hommes. C’est pourquoi les rapports qui naîtront entre les hommes, les formes que prendront les organisations sociales dépendent exclusivement de la nature des hommes et non de la prévision de telle ou telle forme de la vie que certains voudraient voir se créer.
Néanmoins, ceux qui ne croient pas en la loi de Dieu s’imaginent qu’ils peuvent connaître le régime futur de la société et, partant, accomplissent des actes qu’ils jugent eux-mêmes comme mauvais, afin que se réalise l’ordre qu’ils prévoient et qu’ils considèrent comme nécessaire.
Ils ne se troublent pas de voir d’autres hommes imaginer différemment la cité de demain. En effet, cela ne les empêche pas non seulement de décider que telle sera l’organisation de l’avenir, mais encore d’agir, de combattre, de s’emparer des biens d’autrui, d’emprisonner, d’assassiner, en vue du bonheur futur qu’ils ont imaginé. La vieille formule de Caïphe : « Qu’un seul périsse plutôt que le peuple entier » demeure indiscutable pour ces gens.
De fait, comment ne pas tuer jusqu’à des centaines de milliers d’hommes, lorsqu’on est fermement convaincu que la mort de ces milliers aura pour résultat le bonheur de millions ?
Ceux qui ne croient pas en Dieu et en sa loi ne sauraient raisonner autrement. Ils n’obéissent qu’à leurs passions, à leurs raisonnements et à la suggestion du milieu ; ils n’ont jamais pensé à leur mission dans la vie ni à ce qu’est le véritable bonheur humain ; si même ils y ont pensé, ils décidaient qu’il était impossible de le connaître. Et ce sont eux, ignorant en quoi consiste le bonheur de chacun, qui s’imaginent de connaître avec certitude le bonheur nécessaire à toute la société ! Ils en sont tellement persuadés que pour atteindre ce bonheur, ils accomplissent toutes sortes de violences qu’ils jugent eux-mêmes condamnables.
Il semble singulier que ces hommes, qui ne savent pas où est leur propre bonheur, s’imaginent connaître avec certitude où est celui de toute la société, et que précisément parce qu’ils sont dans l’ignorance en ce qui les concerne personnellement, ils puissent croire à la possibilité de savoir ce que doit faire pour son bien la société entière.
L’instructif mécontentement qu’ils éprouvent en l’absence de toute direction dans leur vie, leur en fait rejeter la responsabilité non pas sur eux-mêmes, mais sur la mauvaise organisation sociale ; et, dans les préoccupations qu’ils mettent à réorganiser la société, ils voient la possibilité de faire taire leur conscience qui leur rappelle la fausseté de leur vie. C’est pour ces raisons que ceux qui ignorent leur mission individuelle croient connaître d’autant mieux la mission qui incombe à la société. Tels sont, soit les jeunes gens les moins sérieux, soit les hommes publics les plus corrompus : les Marat, les Napoléon, les Bismarck. C’est bien pour ces raisons que l’histoire des peuples fourmille des plus grandes atrocités.
Mais la conséquence la plus néfaste de cette prétendue prévision de l’avenir et de l’action qui en résulte est que l’une et l’autre empêchent précisément, et plus que toute autre chose, la société de marcher dans la voie qui conduit au véritable bonheur.
Nous répondons donc à la question : comment s’organisera la vie des peuples qui cesseront d’obéir au gouvernement ? nous répondons que nous ne pouvons pas le savoir ; et nous ne pouvons même pas croire que quiconque puisse le savoir.
Il nous est impossible de connaître les conditions futures de la vie sociale sans pouvoir central, mais nous savons fermement ce que chacun de nous doit faire pour que ces conditions soient les meilleures. Nous savons fermement qu’à cette fin nous devons avant tout nous abstenir des actes brutaux qu’exige de nous le gouvernement existant, et nous devons autant ne pas commettre les violences auxquelles nous engagent ceux qui combattent le régime actuel afin d’en établir un nouveau.
En un mot, nous devons refuser l’obéissance à toute autorité. Et nous le devons non pas parce que nous savons comment, à la suite de ce refus, s’organisera le régime futur, mais parce que l’obéissance à l’autorité nous demandant de violer la loi divine est un péché. Cela, nous le savons avec certitude ; et nous savons aussi qu’en ne désobéissant pas à la volonté divine il ne peut en sortir que du bien, tant pour chacun de nous que pour l’humanité entière.
XV
Les hommes ont la tendance de croire à la réalisation des événements les plus fantastiques : la possibilité de voler, de communiquer avec les planètes, d’établir le régime socialiste, de communiquer avec les esprits, et à bien d’autres choses d’une irréalisation pourtant certaine ; mais ils se refusent à croire que la conception de la vie qu’ils professent à l’époque présente pût changer.
Pourtant ces changements, et les plus surprenants, se produisent constamment en chacun de nous, ainsi que chez les sociétés et nations entières ; et c’est cette transformation continue qui est le fond même de la vie humaine.
Sans rappeler les évolutions de la conscience sociale dont témoigne l’histoire, il se produit devant nos yeux, en Russie, une de ces modifications, qui étonnent par leur rapidité, dans la conscience du peuple, et qui ne s’était en rien manifestée il y a deux ou trois ans à peine. Cette modification nous semble soudaine parce qu’elle a mûri lentement dans les esprits sans que nous nous en soyons aperçus.
Le même phénomène se produit aujourd’hui sur le terrain spirituel, inaccessible à notre observation. Si le peuple russe, qui considérait il y a deux ans comme impossible de désobéir au pouvoir existant ou seulement de le juger, le condamne aujourd’hui, se prépare à lui désobéir et à le remplacer par un nouveau, pourquoi ne pas supposer que dans sa conscience est en train de mûrir un autre changement de ses rapports avec le pouvoir, savoir la nécessité de son affranchissement moral, religieux ?
Pourquoi une pareille évolution ne pourrait-elle s’accomplir chez n’importe quel peuple et, aujourd’hui, chez les Russes ? Pourquoi ne pas supposer que la lutte égoïste, la peur, la haine qui font agir tous les peuples ; que la propagande du mensonge, de l’immoralité et de l’ignorance, par les journaux, les livres, les discours et les actes, pourraient être remplacées, chez tous les peuples et particulièrement chez les Russes aujourd’hui, par une aspiration religieuse, humanitaire, raisonnée, affectueuse, qui révélerait toute l’horreur de la soumission au pouvoir et la joyeuse possibilité d’une vie sans violence ni autorité ?
Pourquoi telle influence, qui a agi dans la même direction pendant des dizaines d’années, a-t-elle pu préparer la manifestation actuelle de cette orientation dans la révolution, et pourquoi la conscience de la possibilité et de la nécessité de l’affranchissement du péché d’autorité, ainsi que l’établissement de l’union entre les hommes fondée sur la concorde, le respect et l’affection mutuelle, ne pourraient-elles pas mûrir de même ?
Il y a une quinzaine d’années, l’écrivain français de talent Dumas fils écrivit une lettre à l’adresse de Zola[2], où cet homme fort doué et intelligent, mais occupé principalement de questions esthétiques et sociales, a dit vers la fin de sa vie des paroles d’une surprenante prophétie. C’est bien le cas de dire que l’esprit divin souffle où il veut :
« L’âme est en travail incessant, en évolution continue vers la lumière et la vérité, écrivait Dumas. Tant qu’elle n’aura pas reçu toute la lumière et conquis la vérité, elle tourmentera l’homme.
« Eh bien, elle ne l’a jamais autant harcelé, elle ne lui a jamais autant imposé son empire qu’aujourd’hui. Elle est pour ainsi dire répandue dans la masse de l’air que tout le monde respire. Les quelques âmes individuelles qui avaient eu isolément la volonté de la régénération sociale se sont peu à peu cherchées, appelées, rapprochées, réunies, comprises ; elles ont formé un groupe, un centre d’attraction vers lequel volent maintenant les autres âmes des quatre points du globe, comme font les alouettes vers le miroir ; elles ont, de la sorte, constitué, pour ainsi dire, une âme collective, afin que les hommes réalisent désormais en commun, consciemment et irrésistiblement, l’union prochaine et le progrès régulier des nations récemment encore hostiles les unes aux autres. Cette âme nouvelle, je la retrouve et la reconnais dans les faits qui semblent le plus propres à la nier.
« Ces armements de tous les peuples, ces menaces que leurs représentants s’adressent, ces reprises de persécutions de races, ces inimitiés entre compatriotes et jusqu’à ces gamineries de la Sorbonne, sont des exemples de mauvais aspect, mais non de mauvais augure. Ce sont les dernières convulsions de ce qui va disparaître. Le corps social procède comme le corps humain. La maladie n’y est que l’effort violent de l’organisme pour se débarrasser d’un élément morbide et nuisible.
« Ceux qui ont profité et qui comptaient profiter longtemps encore des errements du passé s’unissent donc pour qu’il n’y soit rien modifié. De là, ces armements, ces menaces, ces persécutions ; mais, si vous regardez attentivement, vous verrez que tout cela est purement extérieur. Ce colossal est vide. L’âme n’y est plus ; elle a passé autre part ; ces millions d’hommes armés, qui font l’exercice tous les jours en vue d’une guerre d’extermination générale, ne haïssent pas ceux qu’ils doivent combattre et aucun de leurs chefs n’ose déclarer cette guerre. Quant aux revendications, même comminatoires, qui partent de ceux qui souffrent en bas, une grande et sincère pitié, qui les reconnaît enfin légitimes, commence à répondre d’en haut.
« L’entente est inévitable dans un temps donné plus proche qu’on ne le suppose. Je ne sais pas si c’est parce que je vais bientôt quitter la terre et si les lueurs d’au-dessous de l’horizon qui m’éclairent déjà me troublent la vue, mais je crois que notre monde va entrer dans la réalisation des paroles : « Aimez-vous les uns les autres », sans se préoccuper, d’ailleurs, si c’est un homme ou un Dieu qui les a dites.
« Le mouvement spiritualiste qu’on signale de toutes parts et que tant d’ambitieux ou de naïfs croient pouvoir diriger va être absolument humanitaire. Les hommes, qui ne font rien avec modération, vont être pris de folie, de la fureur de s’aimer. Cela n’ira pas tout seul de suite, évidemment ; il y aura quelques malentendus, sanglants peut-être, tant nous avons été dressés et habitués à nous haïr, quelquefois par ceux-là mêmes qui avaient reçu mission de nous apprendre à nous aimer ; mais, comme il est évident que cette grande loi de fraternité doit s’accomplir un jour, je suis convaincu que les temps commencent, et nous allons irrésistiblement vouloir que cela soit[3]. »
Si étrange que paraisse l’expression : « Le temps viendra où les hommes vont être pris de la fureur de s’aimer », je crois que cette idée est absolument juste et est ressentie plus ou moins par tous les hommes de notre temps. Il est impossible que l’époque ne vienne quand l’amour, qui est le fond même de l’âme, occupera dans la vie des hommes la place qui lui revient et deviendra la base des relations humaines.
Ce temps se prépare, ce temps est proche.
« Nous sommes aujourd’hui au temps prédit par le Christ, écrivait Lamennais. D’un bout de la terre à l’autre tout s’ébranle. Rien de solide dans toutes les institutions, quelles qu’elles soient, ni dans les systèmes les plus divers qui sont la base de la vie des sociétés. On sent que tout doit bientôt s’écrouler et que, de ce temple aussi, il ne restera pas une seule pierre debout. Mais de même que des ruines de Jérusalem et de son temple, que le Dieu vivant a déserté, devaient surgir une cité nouvelle et un temple nouveau, vers lesquels affluaient volontairement les hommes de toutes les tribus et de tous les peuples, des ruines des temples et des villes d’aujourd’hui sortira une cité nouvelle et un temple nouveau destinés à devenir le temple de l’univers et la patrie commune du genre humain, aujourd’hui désuni par des doctrines qui se combattent, font de frères des étrangers et sèment parmi eux la haine sacrilège et les guerres hideuses. Lorsque viendra l’heure — de Dieu seul connue — de l’union des peuples en un seul temple et en une seule cité, alors s’établira vraiment le règne du Christ, se réalisera définitivement sa divine mission. »
« Des forces puissantes travaillent le monde, écrivait de même Channing. Nul ne peut les arrêter. Les signes en sont la naissance de la nouvelle conception du christianisme, du nouveau respect pour l’homme, du nouveau sentiment de fraternité et d’une égale attitude des hommes à l’égard du Père de tous les hommes. Nous le voyons, nous le sentons. Et devant cette manifestation de l’esprit nouveau tomberont toutes les persécutions. La société pénétrée de cet esprit substitue la paix à la guerre permanente. La force de l’égoïsme qui englobe tout et qui semble invincible cède à cette puissance naturelle : « Paix sur terre et concorde parmi les hommes » ne demeurera pas toujours un rêve. »
XVI
Pourquoi s’imaginer que les hommes, qui sont en la puissance de Dieu, demeureront toujours dans l’erreur étrange que seules les lois humaines, changeantes, injustes, locales, sont importantes et obligatoires, et non la loi de Dieu, éternelle, juste et commune à tous les hommes ?
Pourquoi penser que les pasteurs de l’humanité prêcheront toujours que cette loi n’existe pas et ne saurait exister, lorsque chaque secte possède ses lois religieuses, lorsque telle autre croit à celles qu’on appelle scientifiques (lois de la matière, celles de la sociologie), qui sont sans obligation ni sanction, ou lorsqu’on obéit à des lois civiles que les hommes peuvent établir et changer à leur volonté ?
Cette erreur peut être provisoire.
Pourquoi supposer, en effet, que les hommes, auxquels est révélée la loi divine commune à tous, écrite dans leur âme, trouvant son expression dans les doctrines des Brahmanes, de Bouddha, de Lao-Tseu, de Confucius, du Christ, n’adopteront pas enfin cet unique principe de toutes les lois, qui leur donnera et la satisfaction morale et une vie sociale heureuse ? Pourquoi demeureraient-ils fidèles au chaos des doctrines théologiques, scientifiques et politiques, méchantes et pitoyables, qui les détournent de la seule chose nécessaire, et les poussent vers les choses vaines, ne leur donnant aucune indication sur la façon de se conduire dans la vie individuelle et sociale ?
Pourquoi se dire que les hommes continueront à endurer toutes les souffrances, les uns en cherchant à dominer les autres, les autres en se soumettant avec haine et envie à leurs maîtres et en s’efforçant à devenir eux-mêmes des dirigeants ?
Pourquoi supposer que le progrès, orgueil des hommes d’aujourd’hui, consistera toujours dans l’accroissement de la population, dans les mesures policières de nous conserver la vie, et non dans l’amélioration morale de notre vie ?
Pourquoi croire qu’on verra toujours le progrès dans de piètres inventions mécaniques produisant de plus en plus des objets inutiles et nuisibles, et non dans la marche vers l’union toujours plus étroite entre les hommes et dans la nécessité, pour parvenir à cette union, de vaincre nos passions ?
Pourquoi ne pas supposer que les hommes se réjouiront et rivaliseront non pas dans la richesse et le luxe, mais dans la simplicité, la modération et la bonté ?
Pourquoi ne pas penser que les hommes verront le progrès non pas dans l’accroissement des biens, mais dans la tendance de demander de moins en moins et de donner de plus en plus aux autres ; non plus dans l’élargissement de notre pouvoir, ni dans le succès, ni dans la victoire, mais dans la tendance de nous modérer de plus en plus, et de communier de plus en plus étroitement, individu avec individu, nation avec nation ?
Pourquoi se représenter les hommes toujours assoiffés de luxure ou se multipliant comme des lapins, construisant dans les villes des usines d’alimentation chimique pour assurer l’existence des générations qui se multiplient et vivent dans les villes où il n’y a ni plantes ni animaux ?
Pourquoi ne pas les voir plutôt chastes, luttant contre leurs passions, vivant en paix avec leurs voisins, au milieu des champs, des jardins, des forêts et des animaux domestiques bien nourris, et cela avec la seule différence entre leur état actuel et celui de demain de ne pas reconnaître la terre comme une propriété privée, ni eux-mêmes comme appartenant à tel ou tel État, ne payer à personne d’impôt, ne pas guerroyer, mais communier dans une paix universelle ?
Pour se représenter ainsi la vie humaine on n’aurait rien à imaginer de nouveau, ni à modifier, ni à ajouter à la vie des pays agricoles, telle que nous la connaissons en Chine, en Russie, aux Indes, au Canada, en Algérie, en Égypte, en Australie.
Pour s’imaginer cette vie, on n’a pas à inventer quelque organisation compliquée, mais simplement à se dire que les hommes ne doivent reconnaître qu’une seule loi supérieure, la loi de l’amour de Dieu et de son prochain, celle qui est invariablement exprimée dans les religions de Brahma, de Bouddha, de Confucius de Lao-Tseu, du Christ.
Pour que cette vie se réalise, il n’est nullement besoin que les hommes se transforment au point de devenir des anges vertueux. Les hommes garderont leur faiblesse et leurs passions, pécheront, se querelleront, commettront des adultères, spolieront la propriété, tueront même ; mais tout cela ne sera que l’exception, non la règle. Leur vie sera tout autre par le seul fait qu’ils ne considéreront plus la violence organisée comme condition nécessaire, ne seront plus formés sous l’influence des crimes de l’autorité envisagés comme actes méritoires.
La vie des hommes sera tout autre parce que la violence, contraire à la loi divine, considérée aujourd’hui comme légitime et nécessaire, ne sera plus un obstacle à l’enseignement de bonté, d’amour et de soumission à la volonté de Dieu.
Pourquoi ne pas s’imaginer que la souffrance conduira les hommes au désir de s’affranchir de la suggestion, de l’hypnose auxquelles ils doivent leurs longues misères, à se souvenir qu’ils sont les fils et les serviteurs de Dieu, et peuvent et doivent par suite n’obéir qu’à lui et à leur conscience ? Loin d’être difficile à se l’imaginer, il est au contraire difficile de croire que cela ne puisse pas être.
XVII
« Si vous n’êtes pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu. » Cette parole évangélique vise non seulement les individus, mais aussi les sociétés. De même qu’un individu, ayant souffert par ses passions et les tentations de la vie, revient consciemment à l’état simple d’affection pour tous, état dans lequel se trouvent inconsciemment les enfants, et y revient avec toute l’expérience et l’acquis intellectuel de l’adulte, les sociétés, ayant éprouvé toutes les conséquences malheureuses de l’oubli de la loi divine et de l’obéissance à la loi humaine organisant leur vie en dehors du travail de la terre, doivent aujourd’hui, avec toute l’expérience acquise durant leurs errements, abandonner les tentatives d’existence fondée sur la production industrielle et revenir à la loi supérieure de Dieu et à la vie primitive des champs.
Cette indépendance consciente à l’égard de l’autorité humaine et la soumission à l’autorité divine signifient la reconnaissance comme obligatoire, partout et toujours, de la loi éternelle de Dieu, qui est la même dans toutes les doctrines religieuses.
Quant à la vie rurale, elle implique la reconnaissance du travail de la terre, non comme une condition provisoire de notre existence, mais comme une occupation toujours et partout préférée, parce qu’elle nous facilite le mieux l’accomplissement de la volonté divine.
Or, les peuples orientaux, et la Russie parmi eux, se trouvent dans les meilleures conditions pour revenir à cette nouvelle vie.
Les Occidentaux, qui se sont déjà engagés si loin sur la fausse voie des transformations politiques de régime, ayant toutes pour principe l’autorité et la substitution du travail industriel au travail agricole, ne sauraient revenir à la nouvelle vie qu’après de grands efforts. Mais, tôt ou tard, l’animosité qui grandit parmi eux et l’instabilité de leur situation les forceront bien à revenir à la véritable existence indépendante et rationnelle fondée sur leur propre travail et non sur l’exploitation des autres peuples.
Si séduisants que puissent paraître le progrès extérieur de l’industrie et la façade de la vie actuelle, les esprits les plus pénétrants de l’Occident montrent depuis longtemps à leurs nations la voie funeste qu’elles suivent et la nécessité de retourner à la vie agricole qui fut la forme primitive de la vie de toutes les sociétés et qui est faite pour procurer à tous une existence heureuse et rationnelle.
Les peuples orientaux, parmi lesquels le russe, n’ont besoin à cette fin de ne rien changer à leur existence ; il leur suffit de s’arrêter sur la voie fausse où ils viennent de s’engager et de manifester leur indépendance à l’égard du pouvoir, ainsi que leur prédilection pour l’agriculture qui fut toujours leur occupation naturelle.
Nous, les Orientaux, nous devons être reconnaissants à la destinée de nous avoir placés dans la situation qui nous permet de profiter de l’exemple des Occidentaux ; nous devons en profiter non pas pour l’imiter, mais au contraire pour éviter les fautes que les Occidentaux avaient commises ; nous ne devons pas nous avancer sur la voie funeste d’où nous les voyons déjà revenir à notre rencontre, eux qui s’y étaient aventurés si loin.
C’est bien dans cet arrêt de la marche sur la voie de l’erreur, ainsi que dans l’indication de la possibilité et de la nécessité de s’en frayer une autre, plus facile à suivre, plus joyeuse et plus naturelle à l’homme, qu’est la grande portée de la Révolution qui s’accomplit actuellement en Russie.