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La reine Margot - Tome II

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Puis le procureur fit signe à cet homme que Coconnas avait aperçu dans l'ombre et lui dit:

— Ne vous éloignez pas, maître, vous aurez de la besogne cette nuit.

— Par lequel commencerai-je, monsieur? demanda l'homme en mettant respectueusement le bonnet à la main.

— Par celui-ci, dit le président en montrant La Mole qu'on apercevait encore comme une ombre entre les deux gardes.

Puis s'approchant de René, qui était resté debout et tremblant en attendant à son tour qu'on le reconduisît au Châtelet où il était enfermé:

— Bien, monsieur, lui dit-il, soyez tranquille, la reine et le roi sauront que c'est à vous qu'ils auront dû de connaître la vérité.

Mais au lieu de lui rendre de la force, cette promesse parut atterrer René, et il ne répondit qu'en poussant un profond soupir.

XXVII La torture du brodequin

Ce fut seulement lorsqu'on l'eut reconduit dans son nouveau cachot et qu'on eut refermé la porte derrière lui, que Coconnas, abandonné à lui-même et cessant d'être soutenu par la lutte avec les juges et par sa colère contre René, commença la série de ses tristes réflexions.

— Il me semble, se dit-il à lui-même, que cela tourne au plus mal, et qu'il serait temps d'aller un peu à la chapelle. Je me défie des condamnations à mort; car incontestablement on s'occupe de nous condamner à mort à cette heure. Je me défie surtout des condamnations à mort qui se prononcent dans le huis clos d'un château fort devant des figures aussi laides que toutes ces figures qui m'entouraient. On veut sérieusement nous couper la tête, hum! hum! … Je reviens donc à ce que je disais, il serait temps d'aller à la chapelle.

Ces mots prononcés à demi-voix furent suivis d'un silence, et ce silence fut interrompu par un bruit sourd, étouffé, lugubre, et qui n'avait rien d'humain; ce cri sembla percer la muraille épaisse et vint vibrer sur le fer de ses barreaux.

Coconnas frissonna malgré lui: et cependant c'était un homme si brave que chez lui la valeur ressemblait à l'instinct des bêtes féroces; Coconnas demeura immobile à l'endroit où il avait entendu la plainte, doutant qu'une pareille plainte pût être prononcée par un être humain, et la prenant pour le gémissement du vent dans les arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent descendre ou monter des deux mondes inconnus entre lesquels tourne notre monde; alors une seconde plainte, plus douloureuse, plus profonde, plus poignante encore que la première, parvint à Coconnas, et cette fois, non seulement il distingua bien positivement l'expression de la douleur dans la voix humaine, mais encore il crut reconnaître dans cette voix celle de La Mole.

À cette voix, le Piémontais oublia qu'il était retenu par deux portes, par trois grilles et par une muraille épaisse de douze pieds; il s'élança de tout son poids contre cette muraille comme pour la renverser et voler au secours de la victime en s'écriant:

— On égorge donc quelqu'un ici? Mais il rencontra sur son chemin le mur auquel il n'avait pas pensé, et il tomba froissé du choc contre un banc de pierre sur lequel il s'affaissa. Ce fut tout.

— Oh! ils l'ont tué! murmura-t-il; c'est abominable! Mais c'est qu'on ne peut se défendre ici… rien, pas d'armes. Il étendit les mains autour de lui.

— Ah! cet anneau de fer, s'écria-t-il, je l'arracherai, et malheur à qui m'approchera!

Coconnas se releva, saisit l'anneau de fer, et d'une première secousse l'ébranla si violemment, qu'il était évident qu'avec deux secousses pareilles il le descellerait.

Mais soudain la porte s'ouvrit et une lumière produite par deux torches envahit le cachot.

— Venez, monsieur, lui dit la même voix grasseyante qui lui avait été déjà si particulièrement désagréable, et qui, pour se faire entendre cette fois trois étages au-dessous, ne lui parut pas avoir acquis le charme qui lui manquait; venez, monsieur, la cour vous attend.

— Bon, dit Coconnas lâchant son anneau, c'est mon arrêt que je vais entendre, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— Oh! je respire; marchons, dit-il. Et il suivit l'huissier, qui marchait devant lui de son pas compassé et tenant sa baguette noire. Malgré la satisfaction qu'il avait témoignée dans un premier mouvement, Coconnas jetait, tout en marchant, un regard inquiet à droite et à gauche, devant et derrière.

— Oh! oh! murmura-t-il, je n'aperçois pas mon digne geôlier; j'avoue que sa présence me manque.

On entra dans la salle que venaient de quitter les juges, et où demeurait seul debout un homme que Coconnas reconnut pour le procureur général, qui avait plusieurs fois, dans le cours de l'interrogatoire, porté la parole, et toujours avec une animosité facile à reconnaître.

En effet, c'était celui à qui Catherine, tantôt par lettre, tantôt de vive voix, avait particulièrement recommandé le procès.

Un rideau levé laissait voir le fond de cette chambre, et cette chambre, dont les profondeurs se perdaient dans l'obscurité, avait dans ses parties éclairées un aspect si terrible que Coconnas sentit que les jambes lui manquaient et s'écria:

— Oh! mon Dieu! Ce n'était pas sans cause que Coconnas avait poussé ce cri de terreur. Le spectacle était en effet des plus lugubres. La salle, cachée pendant l'interrogatoire par ce rideau, qui était levé maintenant, apparaissait comme le vestibule de l'enfer. Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de cordes, de poulies et d'autres accessoires tortionnaires. Plus loin flambait un brasier qui reflétait ses lueurs rougeâtres sur tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre une des colonnes qui soutenaient la voûte, un homme immobile comme une statue se tenait debout une corde à la main. On eût dit qu'il était de la même pierre que la colonne à laquelle il adhérait. Sur les murs au-dessus des bancs de grès, entre des anneaux de fer, pendaient des chaînes et reluisaient des lames.

— Oh! murmura Coconnas, la salle de la torture toute préparée et qui semble ne plus attendre que le patient! Qu'est-ce que cela signifie?

— À genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever la tête du gentilhomme, à genoux pour entendre l'arrêt qui vient d'être rendu contre vous!

C'était une de ces invitations contre lesquelles toute la personne d'Annibal réagissait instinctivement.

Mais comme elle était en train de réagir, deux hommes appuyèrent leurs mains sur son épaule d'une façon si inattendue et surtout si pesante, qu'il tomba les deux genoux sur la dalle.

La voix continua:

«Arrêt rendu par la cour séant au donjon de Vincennes contre Marc- Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lèse- majesté, de tentative d'empoisonnement, de sortilège et de magie contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la sûreté de l'État, comme aussi pour avoir entraîné, par ses pernicieux conseils, un prince du sang à la rébellion…»

À chacune de ces imputations, Coconnas avait hoché la tête en battant la mesure comme font les écoliers indociles.

Le juge continua:

«En conséquence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas conduit de la prison à la place Saint-Jean-en-Grève pour y être décapité; ses biens seront confisqués, ses hautes futaies coupées à la hauteur de six pieds, ses châteaux ruinés, et en l'air un poteau planté avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et le châtiment…»

— Pour ma tête, dit Coconnas, je crois bien qu'on la tranchera, car elle est en France et fort aventurée même. Quant à mes bois de haute futaie, et quant à mes châteaux je défie toutes les scies et toutes les pioches du royaume très chrétien de mordre dedans.

— Silence! fit le juge. Et il continua: «De plus sera ledit Coconnas…»

— Comment! interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose encore après la décapitation? Oh! oh! cela me paraît bien sévère.

— Non, monsieur, dit le juge: avant…

Et il reprit:

«Et sera de plus ledit Coconnas, avant l'exécution du jugement, appliqué à la question extraordinaire qui est des dix coins.»

Coconnas bondit, foudroyant le juge d'un regard étincelant.

— Et pour quoi faire? s'écria-t-il, ne trouvant pas d'autres mots que cette naïveté pour exprimer la foule de pensées qui venaient de surgir dans son esprit.

En effet, cette torture était pour Coconnas le renversement complet de ses espérances; il ne serait conduit à la chapelle qu'après la torture, et de cette torture on mourait souvent; on en mourait d'autant mieux qu'on était plus brave et plus fort, car alors on regardait comme une lâcheté d'avouer; et tant qu'on n'avouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait, mais redoublait de force.

Le juge se dispensa de répondre à Coconnas, la suite de l'arrêt répondant pour lui; seulement il continua: «Afin de le forcer d'avouer ses complices, complots et machinations dans le détail.»

— Mordi! s'écria Coconnas, voilà ce que j'appelle une infamie; voilà ce que j'appelle bien plus qu'une infamie, voilà ce que j'appelle une lâcheté.

Accoutumé aux colères des victimes, colères que la souffrance calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit qu'un seul geste.

Coconnas, saisi par les pieds et par les épaules, fut renversé, emporté, couché et attaché sur le lit de la question avant d'avoir pu regarder même ceux qui lui faisaient cette violence.

— Misérables! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de fureur le lit et les tréteaux de manière à faire reculer les tourmenteurs eux-mêmes; misérables! torturez-moi, brisez-moi, mettez-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure! Ah! vous croyez que c'est avec des morceaux de bois ou avec des morceaux de fer qu'on fait parler un gentilhomme de mon nom! Allez, allez, je vous en défie.

— Préparez-vous à écrire, greffier, dit le juge.

— Oui, prépare-toi! hurla Coconnas, et si tu écris tout ce que je vais vous dire à tous, infâmes bourreaux, tu auras de l'ouvrage. Écris, écris.

— Voulez-vous faire des révélations? dit le juge de sa même voix calme.

— Rien, pas un mot; allez au diable!

— Vous réfléchirez, monsieur, pendant les préparatifs. Allons, maître, ajustez les bottines à monsieur.

À ces mots, l'homme qui était resté debout et immobile jusque-là, les cordes à la main, se détacha de la colonne, et d'un pas lent s'approcha de Coconnas, qui se retourna de son côté pour lui faire la grimace.

C'était maître Caboche, le bourreau de la prévôté de Paris.

Un douloureux étonnement se peignit sur les traits de Coconnas, qui, au lieu de crier et de s'agiter, demeura immobile et ne pouvant détacher ses yeux du visage de cet ami oublié qui reparaissait en un pareil moment.

Caboche, sans qu'un seul muscle de son visage fût agité, sans qu'il parût avoir jamais vu Coconnas autre part que sur le chevalet, lui introduisit deux planches entre les jambes, lui plaça deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et ficela le tout avec la corde qu'il tenait à la main.

C'était cet appareil qu'on appelait les brodequins.

Pour la question ordinaire, on enfonçait six coins entre les deux planches, qui en s'écartant broyaient les chairs.

Pour la question extraordinaire, on enfonçait dix coins, et alors les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient éclater les os.

L'opération préliminaire terminée, maître Caboche introduisit l'extrémité du coin entre les deux planches; puis, son maillet à la main, agenouillé sur un seul genou, il regarda le juge.

— Voulez-vous parler? demanda celui-ci.

— Non, répondit résolument Coconnas, quoiqu'il sentît la sueur perler sur son front et ses cheveux se dresser sur sa tête.

— En ce cas, allez, dit le juge, premier coin de l'ordinaire. Caboche leva son bras armé d'un lourd maillet et assena un coup terrible sur le coin, qui rendit un son mat.

Le chevalet trembla.

Coconnas ne laissa point échapper une plainte à ce premier coin, qui, d'ordinaire, faisait gémir les plus résolus. Il y eut même plus: la seule expression qui se peignit sur son visage fut celle d'un indicible étonnement. Il regarda avec des yeux stupéfaits Caboche, qui, le bras levé, à demi retourné vers le juge, s'apprêtait à redoubler.

— Quelle était votre intention en vous cachant dans la forêt? demanda le juge.

— De nous asseoir à l'ombre, répondit Coconnas.

— Allez, dit le juge. Caboche appliqua un second coup, qui résonna comme le premier. Mais pas plus qu'au premier coup Coconnas ne sourcilla, et son oeil continua de regarder le bourreau avec la même expression. Le juge fronça le sourcil.

— Voilà un chrétien bien dur, murmura-t-il; le coin est-il entré jusqu'au bout, maître?

Caboche se baissa comme pour examiner; mais en se baissant il dit tout bas à Coconnas:

— Mais criez donc, malheureux! Puis se relevant:

— Jusqu'au bout, monsieur, dit-il.

— Second coin de l'ordinaire, reprit froidement le juge. Les quatre mots de Caboche expliquaient tout à Coconnas. Le digne bourreau venait de rendre à son ami le plus grand service qui se puisse rendre de bourreau à gentilhomme. Il lui épargnait plus que la douleur, il lui épargnait la honte des aveux, en lui enfonçant entre les jambes des coins de cuir élastiques, dont la partie supérieure était seulement garnie de bois, au lieu de lui enfoncer des coins de chêne. De plus, il lui laissait toute sa force pour faire face à l'échafaud.

— Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va, je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu n'es pas content, tu seras difficile.

Pendant ce temps, Caboche avait introduit entre les planches l'extrémité d'un coin plus gros encore que le premier.

— Allez, dit le juge.

À ce mot, Caboche frappa comme s'il se fût agi de démolir d'un seul coup le donjon de Vincennes.

— Ah! ah! hou! hou! cria Coconnas sur les intonations les plus variées. Mille tonnerres, vous me brisez les os, prenez donc garde!

— Ah! dit le juge en souriant, le second fait son effet; cela m'étonnait aussi. Coconnas respira comme un soufflet de forge.

— Que faisiez-vous donc dans la forêt? répéta le juge.

— Eh! mordieu! je vous l'ai déjà dit, je prenais le frais.

— Allez, dit le juge.

— Avouez, lui glissa Caboche à l'oreille.

— Quoi?

— Tout ce que vous voudrez, mais avouez quelque chose. Et il donna le second coup non moins bien appliqué que le premier. Coconnas pensa s'étrangler à force de crier.

— Oh! là, là, dit-il. Que désirez-vous savoir, monsieur? par ordre de qui j'étais dans le bois?

— Oui, monsieur.

— J'y étais par ordre de M. d'Alençon.

— Écrivez, dit le juge.

— Si j'ai commis un crime en tendant un piège au roi de Navarre, continua Coconnas, je n'étais qu'un instrument, monsieur, et j'obéissais à mon maître.

Le greffier se mit à écrire.

— Oh! tu m'as dénoncé, face blême, murmura le patient, attends, attends.

Et il raconta la visite de François au roi de Navarre, les entrevues entre de Mouy et M. d'Alençon, l'histoire du manteau rouge, le tout en hurlant par réminiscence et en se faisant ajouter de temps en temps un coup de marteau.

Enfin il donna tant de renseignements précis, véridiques, incontestables, terribles contre M. le duc d'Alençon; il fit si bien paraître ne les accorder qu'à la violence des douleurs; il grimaça, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant d'intonations différentes, que le juge lui-même finit par s'effaroucher d'avoir à enregistrer des détails si compromettants pour un fils de France.

— Eh bien, à la bonne heure! disait Caboche, voici un gentilhomme à qui il n'est pas besoin de dire les choses à deux fois et qui fait bonne mesure au greffier. Jésus-Dieu! que serait-ce donc, si, au lieu d'être de cuir, les coins étaient de bois!

Aussi fit-on grâce à Coconnas du dernier coin de l'extraordinaire; mais, sans compter celui-là, il avait eu affaire à neuf autres, ce qui suffisait parfaitement à lui mettre les jambes en bouillie.

Le juge fit valoir à Coconnas la douceur qu'il lui accordait en faveur de ses aveux et se retira.

Le patient resta seul avec Caboche.

— Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon gentilhomme?

— Ah! mon ami! mon brave ami, mon cher Caboche! dit Coconnas, sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu viens de faire pour moi.

— Peste! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que j'ai fait pour vous, c'est moi qui prendrais votre place sur ce chevalet, et on ne me ménagerait point, moi, comme je vous ai ménagé.

— Mais comment as-tu eu l'ingénieuse idée…

— Voilà, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas dans des linges ensanglantés: j'ai su que vous étiez arrêté, j'ai su qu'on faisait votre procès, j'ai su que la reine Catherine voulait votre mort; j'ai deviné qu'on vous donnerait la question, et j'ai pris mes précautions en conséquence.

— Au risque de ce qui pouvait arriver?

— Monsieur, dit Caboche, vous êtes le seul gentilhomme qui m'ait donné la main, et l'on a de la mémoire et un coeur, tout bourreau qu'on est, et peut-être même parce qu'on est bourreau. Vous verrez demain comme je ferai proprement ma besogne.

— Demain? dit Coconnas.

— Sans doute, demain.

— Quelle besogne? Caboche regarda Coconnas avec stupéfaction.

— Comment, quelle besogne? avez-vous donc oublié l'arrêt?

— Ah! oui, en effet, l'arrêt, dit Coconnas, je l'avais oublié. Le fait est que Coconnas ne l'avait point oublié, mais qu'il n'y pensait pas. Ce à quoi il pensait, c'était à la chapelle, au couteau caché sous la nappe sacrée, à Henriette et à la reine, à la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant à la lisière de la forêt; ce à quoi il pensait, c'était à la liberté, c'était à la course en plein air, c'était à la sécurité au-delà des frontières de France.

— Maintenant, dit Caboche, il s'agit de vous faire passer adroitement du chevalet sur la litière. N'oubliez pas que pour tout le monde, et même pour mes valets, vous avez les jambes brisées, et qu'à chaque mouvement vous devez pousser un cri.

— Aïe! fit Coconnas rien qu'en voyant les deux valets approcher de lui la litière.

— Allons! allons! un peu de courage, dit Caboche; si vous criez déjà, que direz-vous donc tout à l'heure?

— Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je vous en supplie, par vos estimables acolytes; peut-être n'auraient-ils pas la main aussi légère que vous.

— Posez la litière près du chevalet, dit maître Caboche.

Les deux valets obéirent. Maître Caboche prit Coconnas dans ses bras comme il aurait fait d'un enfant, et le déposa couché sur le brancard; mais malgré toutes ces précautions, Coconnas poussa des cris féroces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne.

— À la chapelle, dit-il.

Et les porteurs de Coconnas se mirent en route après que Coconnas eut donné à Caboche une seconde poignée de main.

La première avait trop bien réussi au Piémontais pour qu'il fît désormais le difficile.

XXVIII La chapelle

Le lugubre cortège traversa dans le plus profond silence les deux ponts-levis du donjon et la grande cour du château qui mène à la chapelle, et aux vitraux de laquelle une pâle lumière colorait les figures livides des apôtres en robes rouges.

Coconnas aspirait avidement l'air de la nuit, quoique cet air fût tout chargé de pluie. Il regardait l'obscurité profonde et s'applaudissait de ce que toutes ces circonstances étaient propices à sa fuite et à celle de son compagnon.

Il lui fallut toute sa volonté, toute sa prudence, toute sa puissance sur lui-même pour ne pas sauter en bas de la litière dès que, porté dans la chapelle, il aperçut dans le choeur, et à trois pas de l'autel, une masse gisante dans un grand manteau blanc.

C'était La Mole.

Les deux soldats qui accompagnaient la litière s'étaient arrêtés en dehors de la porte.

— Puisqu'on nous fait cette suprême grâce de nous réunir encore une fois, dit Coconnas, alanguissant sa voix, portez-moi près de mon ami.

Les porteurs n'avaient aucun ordre contraire, ils ne firent donc aucune difficulté d'accorder la demande de Coconnas.

La Mole était sombre et pâle, sa tête était appuyée au marbre de la muraille; ses cheveux noirs, baignés d'une sueur abondante, qui donnait à son visage la mate pâleur de l'ivoire, semblaient avoir conservé leur raideur après s'être hérissés sur sa tête.

Sur un signe du porte-clefs les deux valets s'éloignèrent pour aller chercher le prêtre que demanda Coconnas.

C'était le signal convenu.

Coconnas les suivait des yeux avec anxiété; mais il n'était pas le seul dont le regard ardent était fixé sur eux. À peine eurent-ils disparu, que deux femmes s'élancèrent de derrière l'autel et firent irruption dans le choeur avec des frémissements de joie qui les précédaient, agitant l'air comme le souffle chaud et bruyant qui précède l'orage.

Marguerite se précipita vers La Mole et le saisit dans ses bras.

La Mole poussa un cri terrible, un de ces cris comme en avait entendu Coconnas dans son cachot et qui avaient failli le rendre fou.

— Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, La Mole? dit Marguerite se reculant d'effroi. La Mole poussa un gémissement profond et porta ses mains à ses yeux comme pour ne pas voir Marguerite.

Marguerite fut épouvantée plus encore de ce silence et de ce geste que du cri de douleur qu'avait poussé La Mole.

— Oh! s'écria-t-elle, qu'as-tu donc? tu es tout en sang.

Coconnas, qui s'était élancé vers l'autel, qui avait pris le poignard, qui tenait déjà Henriette enlacée, se retourna.

— Lève-toi donc, disait Marguerite, lève-toi donc, je t'en supplie! tu vois bien que le moment est venu.

Un sourire effrayant de tristesse passa sur les lèvres blêmes de La Mole, qui semblait ne plus devoir sourire.

— Chère reine! dit le jeune homme, vous aviez compté sans Catherine, et par conséquent sans un crime. J'ai subi la question, mes os sont rompus, tout mon corps n'est qu'une plaie, et le mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes lèvres sur votre front me cause des douleurs pires que la mort.

Et en effet, avec effort et tout pâlissant, La Mole appuya ses lèvres sur le front de la reine.

— La question! s'écria Coconnas; mais moi aussi je l'ai subie; mais le bourreau n'a-t-il donc pas fait pour toi ce qu'il a fait pour moi?

Et Coconnas raconta tout.

— Ah! dit La Mole, cela se comprend: tu lui as donné la main le jour de notre visite; moi j'ai oublié que tous les hommes sont frères, j'ai fait le dédaigneux. Dieu me punit de mon orgueil, merci à Dieu!

La Mole joignit les mains. Coconnas et les deux femmes échangèrent un regard d'indicible terreur.

— Allons, allons, dit le geôlier, qui avait été jusqu'à la porte pour écouter et qui était revenu, allons, ne perdez pas de temps, cher monsieur de Coconnas; mon coup de dague, et arrangez-moi cela en digne gentilhomme, car ils vont venir.

Marguerite s'était agenouillée près de La Mole, pareille à ces figures de marbre courbées sur un tombeau, près du simulacre de celui qu'il renferme.

— Allons, ami, dit Coconnas, du courage! je suis fort, je t'emporterai, je te placerai sur ton cheval, je te tiendrai même devant moi si tu ne peux te soutenir sur la selle, mais partons, partons; tu entends bien ce que nous dit ce brave homme, il s'agit de ta vie.

La Mole fit un effort surhumain, un effort sublime.

— C'est vrai, il s'agit de ta vie, dit-il. Et il essaya de se soulever. Annibal le prit sous le bras et le dressa debout. La Mole, pendant ce temps, n'avait fait entendre qu'une espèce de rugissement sourd; mais au moment où Coconnas le lâchait pour aller au guichetier, et lorsque le patient ne fut plus soutenu que par les bras des deux femmes, ses jambes plièrent, et, malgré les efforts de Marguerite en larmes, il tomba comme une masse, et le cri déchirant qu'il ne put retenir fit retentir la chapelle d'un écho lugubre qui vibra longtemps sous ses voûtes.

— Vous voyez, dit La Mole avec un accent de détresse, vous voyez, ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier adieu de vous. Je n'ai point parlé, Marguerite, votre secret est donc demeuré enveloppé dans mon amour, et mourra tout entier avec moi. Adieu, ma reine, adieu…

Marguerite, presque inanimée elle-même, entoura de ses bras cette tête charmante, et y imprima un baiser presque religieux.

— Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont épargné, toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne- moi cette consolation suprême de te savoir en liberté.

— L'heure passe, cria le geôlier, allons, hâtez-vous. Henriette essayait d'entraîner doucement Annibal, tandis que Marguerite à genoux devant La Mole, les cheveux épars et les yeux ruisselants, semblait une Madeleine.

— Fuis, Annibal, reprit La Mole, fuis, ne donne pas à nos ennemis le joyeux spectacle de la mort de deux innocents.

Coconnas repoussa doucement Henriette qui l'attirait vers la porte, et d'un geste si solennel qu'il en était devenu majestueux:

— Madame, dit-il, donnez d'abord les cinq cents écus que nous avons promis à cet homme.

— Les voici, dit Henriette.

Alors se retournant vers La Mole et secouant tristement la tête:

— Quant à toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant un instant que je puisse te quitter. N'ai-je pas juré de vivre et de mourir avec toi? Mais tu souffres tant, pauvre ami, que je te pardonne.

Et il se recoucha résolument près de son ami, vers lequel il pencha sa tête et dont il effleura le front avec ses lèvres.

Puis il attira doucement, doucement, comme une mère ferait pour son enfant, la tête de son ami, qui glissa contre la muraille et vint se reposer sur sa poitrine.

Marguerite était sombre. Elle avait ramassé le poignard que venait de laisser tomber Coconnas.

— Ô ma reine, dit, en étendant les bras vers elle, La Mole, qui comprenait sa pensée; ô ma reine, n'oubliez pas que je meurs pour éteindre jusqu'au moindre soupçon de notre amour!

— Mais que puis-je donc faire pour toi, s'écria Marguerite désespérée, si je ne puis pas même mourir avec toi?

— Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera douce, et viendra en quelque sorte à moi avec un visage souriant.

Marguerite se rapprocha de lui en joignant les mains comme pour lui dire de parler.

— Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, où, en échange de ma vie que je t'offrais alors et que je te donne aujourd'hui, tu me fis une promesse sacrée?…

Marguerite tressaillit.

— Ah! tu te rappelles, dit La Mole, car tu frissonnes.

— Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon âme, Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai.

Marguerite étendit de sa place la main vers l'autel, comme pour prendre une seconde fois Dieu à témoin de son serment.

Le visage de La Mole s'éclaira comme si la voûte de la chapelle se fût ouverte, et qu'un rayon céleste eût descendu jusqu'à lui.

— On vient, on vient, dit le geôlier. Marguerite poussa un cri, et se précipita vers La Mole, mais la crainte de redoubler ses douleurs l'arrêta tremblante devant lui.

Henriette posa ses lèvres sur le front de Coconnas et lui dit:

— Je te comprends, mon Annibal, et je suis fière de toi. Je sais bien que ton héroïsme te fait mourir, mais je t'aime pour ton héroïsme. Devant Dieu je t'aimerai toujours avant et plus que toute chose, et ce que Marguerite a juré de faire pour La Mole, sans savoir quelle chose cela est, je te jure que pour toi aussi je le ferai.

Et elle tendit sa main à Marguerite.

— C'est bien parler cela; merci, dit Coconnas.

— Avant de me quitter, ma reine, dit La Mole, une dernière grâce: donnez-moi un souvenir quelconque de vous, que je puisse baiser en montant à l'échafaud.

— Oh oui! s'écria Marguerite, tiens! …

Et elle détacha de son cou un petit reliquaire d'or soutenu par une chaîne du même métal.

— Tiens, dit-elle, voici une relique sainte que je porte depuis mon enfance; ma mère me la passa au cou quand j'étais toute petite et qu'elle m'aimait encore; elle vient de notre oncle le pape Clément; je ne l'ai jamais quittée. Tiens, prends-la.

La Mole la prit et la baisa avidement.

— On ouvre la porte, dit le geôlier; fuyez, mesdames! fuyez! Les deux femmes s'élancèrent derrière l'autel, où elles disparurent. Au même moment le prêtre entrait.

XXIX La place Saint-Jean-en-Grève

Il est sept heures du matin; la foule attendait bruyante sur les places, dans les rues et sur les quais.

À dix heures du matin, un tombereau, le même dans lequel les deux amis, après leur duel, avaient été ramenés évanouis au Louvre, était parti de Vincennes, traversait lentement la rue Saint- Antoine, et sur son passage les spectateurs, si pressés qu'ils s'écrasaient les uns les autres, semblaient des statues aux yeux fixes et à la bouche glacée.

C'est qu'en effet il y avait ce jour-là un spectacle déchirant, offert par la reine mère à tout le peuple de Paris.

Dans ce tombereau, dont nous avons parlé, et qui s'acheminait à travers les rues, couchés sur quelques brins de paille, deux jeunes gens, la tête nue et complètement vêtus de noir, s'appuyaient l'un contre l'autre. Coconnas portait sur ses genoux La Mole, dont la tête dépassait les traverses du tombereau et dont les yeux vagues erraient ça et là.

Et cependant la foule, pour plonger son regard avide jusqu'au fond de la voiture, se pressait, se levait, se haussait, montant sur les bornes, s'accrochant aux anfractuosités des murailles, et paraissait satisfaite lorsqu'elle était parvenue à ne pas laisser vierge de son regard un seul point des deux corps qui sortaient de la souffrance pour aller à la destruction.

Il avait été dit que La Mole mourait sans avoir avoué un seul des faits qui lui étaient imputés, tandis qu'au contraire, assurait- on, Coconnas n'avait pu supporter la douleur et avait tout révélé.

Aussi, criait-on de tous côtés:

— Voyez, voyez le rouge! c'est lui qui a parlé, c'est lui qui a tout dit; c'est un lâche qui est cause de la mort de l'autre. L'autre, au contraire, est un brave et n'a rien avoué.

Les deux jeunes gens entendaient bien, l'un les louanges, l'autre les injures qui accompagnaient leur marche funèbre, et tandis que La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dédain éclatait sur la figure du Piémontais, qui, du haut du tombereau immonde, regardait la foule stupide comme il l'eût regardée d'un char triomphal.

L'infortune avait fait son oeuvre céleste, elle avait ennobli la figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son âme.

— Sommes-nous bientôt arrivés? demanda La Mole; je n'en puis plus, ami, et je crois que je vais m'évanouir.

— Attends, attends, La Mole, nous allons passez devant la rue Tizon et devant la rue Cloche-Percée, regarde, regarde un peu.

— Oh! soulève-moi, soulève-moi, que je voie encore une fois cette bienheureuse maison.

Coconnas étendit la main et toucha l'épaule du bourreau, il était assis sur le devant du tombereau, et conduisait le cheval.

— Maître, lui dit-il, rends-nous ce service de t'arrêter un instant en face de la rue Tizon.

Caboche fit de la tête un mouvement d'adhésion, et, arrivé en face de la rue Tizon, il s'arrêta.

La Mole se souleva avec effort, aidé par Coconnas; regarda, l'oeil voilé par une larme, cette petite maison silencieuse, muette et close comme un tombeau; un soupir gonfla sa poitrine, et à voix basse:

— Adieu, murmura-t-il; adieu, la jeunesse, l'amour, la vie. Et il laissa retomber sa tête sur sa poitrine.

— Courage! dit Coconnas, nous retrouverons peut-être tout cela là-haut.

— Crois-tu? murmura La Mole.

— Je le crois parce que le prêtre me l'a dit, et surtout parce que je l'espère. Mais ne t'évanouis pas, mon ami! ces misérables qui nous regardent riraient de nous.

Caboche entendit ces derniers mots; et fouettant son cheval d'une main, il tendit de l'autre à Coconnas, et sans que personne le pût voir, une petite éponge imprégnée d'un révulsif si violent que La Mole, après l'avoir respiré et s'en être frotté les tempes, s'en trouva rafraîchi et ranimé.

— Ah! dit La Mole, je renais. Et il baisa le reliquaire suspendu à son cou par la chaîne d'or. En arrivant à l'angle du quai et en tournant le charmant petit édifice bâti par Henri II, on aperçut l'échafaud se dressant comme une plate-forme nue et sanglante: cette plate-forme dominait toutes les têtes.

— Ami, dit La Mole, je voudrais bien mourir le premier.

Coconnas toucha une seconde fois de sa main l'épaule du bourreau.

— Qu'y a-t-il, mon gentilhomme? demanda celui-ci en se retournant.

— Brave homme, dit Coconnas, tu tiens à me faire plaisir, n'est- ce pas? tu me l'as dit, du moins.

— Oui, et je vous le répète.

— Voilà mon ami qui a plus souffert que moi, et qui, par conséquent, a moins de force…

— Eh bien?

— Eh bien, il me dit qu'il souffrirait trop de me voir mourir le premier. D'ailleurs, si je mourais le premier, il n'aurait personne pour le porter sur l'échafaud.

— C'est bien, c'est bien, dit Caboche en essuyant une larme avec le dos de sa main; soyez tranquille, on fera ce que vous désirez.

— Et d'un seul coup, n'est-ce pas? dit à voix basse le Piémontais.

— D'un seul.

— C'est bien… si vous avez à vous reprendre, reprenez-vous sur moi. Le tombereau s'arrêta, on était arrivé. Coconnas mit son chapeau sur sa tête.

Une rumeur semblable à celle des flots de la mer bruit aux oreilles de La Mole. Il voulut se lever, mais les forces lui manquèrent; et il fallut que Caboche et Coconnas le soutinssent sous les bras.

La place était pavée de têtes, les marches de l'Hôtel de Ville semblaient un amphithéâtre peuplé de spectateurs. Chaque fenêtre donnait passage à des visages animés dont les regards semblaient flamboyer.

Quand on vit le beau jeune homme qui ne pouvait plus se soutenir sur ses jambes brisées faire un effort suprême pour aller de lui- même à l'échafaud, une clameur immense s'éleva comme un cri de désolation universelle. Les hommes rugissaient, les femmes poussaient des gémissements plaintifs.

— C'était un des premiers raffinés de la cour, disaient les hommes, et ce n'était pas à Saint-Jean-en-Grève qu'il devait mourir, c'était au Pré-aux-Clercs.

— Qu'il est beau! qu'il est pâle! disaient les femmes; c'est celui qui n'a point parlé.

— Ami, dit La Mole, je ne puis me soutenir! Porte-moi!

— Attends, dit Coconnas. Il fit un signe au bourreau, qui s'écarta; puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme il eût fait d'un enfant, et monta sans chanceler, chargé de son fardeau, l'escalier de la plate-forme où il déposa La Mole, au milieu des cris frénétiques et des applaudissements de la foule. Coconnas leva son chapeau de dessus sa tête, et salua. Puis il jeta son chapeau près de lui sur l'échafaud.

— Regarde autour de nous, dit La Mole, ne les aperçois-tu pas quelque part?

Coconnas jeta lentement un regard circulaire tout autour de la place, et, arrivé sur un point, il s'arrêta, étendant, sans détourner les yeux, sa main, qui toucha l'épaule de son ami.

— Regarde, dit-il, regarde la fenêtre de cette petite tourelle.

Et de son autre main il montrait à La Mole le petit monument qui existe encore aujourd'hui entre la rue de la Vannerie et la rue du Mouton, un des débris des siècles passés.

Deux femmes vêtues de noir se tenaient appuyées l'une à l'autre, non pas à la fenêtre, mais un peu en arrière.

— Ah! fit La Mole, je ne craignais qu'une chose, c'était de mourir sans la revoir. Je l'ai revue, je puis mourir. Et, les yeux avidement fixés sur la petite fenêtre, il porta le reliquaire à sa bouche et le couvrit de baisers. Coconnas saluait les deux femmes avec toutes les grâces qu'il se fût données dans un salon. En réponse à ce signe elles agitèrent leurs mouchoirs tout trempés de larmes.

Caboche, à son tour, toucha du doigt l'épaule de Coconnas, et lui fit des yeux un signe significatif.

— Oui, oui, dit le Piémontais. Alors se retournant vers La Mole:

— Embrasse-moi, lui dit-il, et meurs bien. Cela ne sera point difficile, ami, tu es si brave!

— Ah! dit La Mole, il n'y a pas de mérite à moi de mourir bien, je souffre tant!

Le prêtre s'approcha, et tendit un crucifix à La Mole, qui lui montra en souriant le reliquaire qu'il tenait à la main.

— N'importe, dit le prêtre, demandez toujours la force à celui qui a souffert ce que vous allez souffrir. La Mole baisa les pieds du Christ.

— Recommandez-moi, dit-il, aux prières des Dames de la benoîte Sainte Vierge.

— Hâte-toi, hâte-toi, La Mole, dit Coconnas, tu me fais tant de mal que je sens que je faiblis.

— Je suis prêt, dit La Mole.

— Pourrez-vous tenir votre tête bien droite? dit Caboche apprêtant son épée derrière La Mole agenouillé.

— Je l'espère, dit celui-ci.

— Alors tout ira bien.

— Mais vous, dit La Mole, vous n'oublierez pas ce que je vous ai demandé; ce reliquaire vous ouvrira les portes.

— Soyez tranquille. Mais essayez un peu de tenir la tête droite.

La Mole redressa le cou, et tournant les yeux vers la petite tourelle:

— Adieu, Marguerite, dit-il, sois bé… Il n'acheva pas. D'un revers de son glaive rapide et flamboyant comme un éclair, Caboche fit tomber d'un seul coup la tête, qui alla rouler aux pieds de Coconnas.

Le corps s'étendit doucement comme s'il se couchait.

Un cri immense retentit formé de mille cris, et dans toutes ces voix de femmes il sembla à Coconnas qu'il avait entendu un accent plus douloureux que tous les autres.

— Merci, mon digne ami, merci, dit Coconnas, qui tendit une troisième fois la main au bourreau.

— Mon fils, dit le prêtre à Coconnas, n'avez-vous rien à confier à Dieu?

— Ma foi, non, mon père, dit le Piémontais; tout ce que j'aurais à lui dire, je vous l'ai dit à vous-même hier. Puis se retournant vers Caboche:

— Allons, bourreau, mon dernier ami, dit-il, encore un service.

Et avant de s'agenouiller il promena sur la foule un regard si calme et si serein qu'un murmure d'admiration vint caresser son oreille et faire sourire son orgueil. Alors pressant la tête de son ami et déposant un baiser sur ses lèvres violettes, il jeta un dernier regard sur la tourelle; et s'agenouillant, tout en conservant cette tête bien-aimée entre ses mains:

— À moi, dit-il. Il n'avait pas achevé ces mots que Caboche avait fait voler sa tête.

Ce coup fait, un tremblement convulsif s'empara du digne homme.

— Il était temps que cela finît, murmura-t-il. Pauvre enfant!

Et il tira avec peine des mains crispées de La Mole le reliquaire d'or; il jeta son manteau sur les tristes dépouilles que le tombereau devait ramener chez lui.

Le spectacle étant fini, la foule s'écoula.

XXX La tour du Pilori

La nuit venait de descendre sur la ville frémissante encore du bruit de ce supplice, dont les détails couraient de bouche en bouche assombrir dans chaque maison l'heure joyeuse du souper de famille.

Cependant, tout au contraire de la ville, qui était silencieuse et lugubre, le Louvre était bruyant, joyeux et illuminé. C'est qu'il y avait grande fête au palais. Une fête commandée par Charles IX, une fête qu'il avait indiquée pour le soir, en même temps qu'il indiquait le supplice pour le matin.

La reine de Navarre avait reçu, dès la veille au soir, l'ordre de s'y trouver, et, dans l'espérance que La Mole et Coconnas seraient sauvés dans la nuit, dans la conviction que toutes les mesures étaient bien prises pour leur salut, elle avait répondu à son frère qu'elle ferait selon ses désirs.

Mais depuis qu'elle avait perdu tout espoir, par la scène de la chapelle; depuis qu'elle avait, dans un dernier mouvement de pitié pour cet amour, le plus grand et le plus profond qu'elle avait éprouvé de sa vie, assisté à l'exécution, elle s'était bien promis que ni prières ni menaces ne la feraient assister à une fête joyeuse au Louvre le même jour où elle avait vu une fête si lugubre en Grève.

Le roi Charles IX avait donné ce jour-là une nouvelle preuve de cette puissance de volonté que personne peut-être ne poussa au même degré que lui: alité depuis quinze jours, frêle comme un moribond, livide comme un cadavre, il se leva vers cinq heures, et revêtit ses plus beaux habits. Il est vrai que pendant la toilette il s'évanouit trois fois.

Vers huit heures, il s'informa de ce qu'était devenue sa soeur, et demanda si on l'avait vue et si l'on savait ce qu'elle faisait. Personne ne lui répondit; car la reine était rentrée chez elle vers les onze heures, et s'y était renfermée en défendant absolument sa porte.

Mais il n'y avait pas de porte fermée pour Charles. Appuyé sur le bras de M. de Nancey, il s'achemina vers l'appartement de la reine de Navarre, et entra tout à coup par la porte du corridor secret.

Quoiqu'il s'attendît à un triste spectacle, et qu'il y eût d'avance préparé son coeur, celui qu'il vit était plus déplorable encore que celui qu'il avait rêvé.

Marguerite, à demi morte, couchée sur une chaise longue, la tête ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas; mais, depuis son retour, elle râlait comme une agonisante.

À l'autre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme intrépide, gisait, sans connaissance, étendue sur le tapis. En revenant de la Grève, comme à Marguerite, les forces lui avaient manqué, et la pauvre Gillonne allait de l'une à l'autre, n'osant pas essayer de leur adresser une parole de consolation.

Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare de sa douleur comme d'un trésor, et l'on tient pour ennemi quiconque tente de nous en distraire la moindre partie.

Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le corridor, il entra pâle et tremblant.

Ni l'une ni l'autre des femmes ne l'avait vu. Gillonne seule, qui dans ce moment portait secours à Henriette, se releva sur un genou et tout effrayée regarda le roi.

Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la révérence, et sortit.

Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en silence; puis avec une intonation dont on eût cru cette voix incapable:

— Margot! dit-il, ma soeur! La jeune femme tressaillit et se redressa:

— Votre Majesté! dit-elle.

— Allons, ma soeur, du courage! Marguerite leva les yeux au ciel.

— Oui, dit Charles, je sais bien, mais écoute-moi. La reine de Navarre fit signe qu'elle écoutait.

— Tu m'as promis de venir au bal, dit Charles.

— Moi! s'écria Marguerite.

— Oui, et d'après ta promesse on t'attend; de sorte que si tu ne venais pas on serait étonné de ne pas t'y voir.

— Excusez-moi, mon frère, dit Marguerite; vous le voyez, je suis bien souffrante.

— Faites un effort sur vous-même.

Marguerite parut un instant tentée de rappeler son courage, puis tout à coup s'abandonnant et laissant retomber sa tête sur ses coussins:

— Non, non, je n'irai pas, dit-elle.

Charles lui prit la main, s'assit sur sa chaise longue, et lui dit:

— Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde- moi, n'ai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mère! Toi, tu as toujours pu pleurer à l'aise comme tu pleures en ce moment; moi, à l'heure de mes plus fortes douleurs, j'ai toujours été forcé de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au nom de notre gloire! Nous portons comme une croix d'angoisses la renommée de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu'au Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trébuchons, relevons-nous, courageux et résignés comme lui.

— Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Marguerite.

— Oui, dit Charles, répondant à sa pensée; oui, le sacrifice est rude, ma soeur; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur, les autres de leur vie. Crois-tu qu'avec mes vingt-cinq ans et le plus beau trône du monde, je ne regrette pas de mourir? Eh bien, regarde-moi… mes yeux, mon teint, mes lèvres sont d'un mourant, c'est vrai; mais mon sourire… est-ce que mon sourire ne ferait pas croire que j'espère? Et, cependant, dans huit jours, un mois tout au plus, tu me pleureras, ma soeur, comme celui qui est mort aujourd'hui.

— Mon frère! … s'écria Margot en jetant ses deux bras autour du cou de Charles.

— Allons, habillez-vous, chère Marguerite, dit le roi; cachez votre pâleur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre qu'on vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de votre beauté.

— Oh! des diamants, des robes, dit Marguerite, que m'importe tout cela maintenant!

— La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour toi du moins.

— Jamais! jamais!

— Ma soeur, souviens-toi d'une chose: quelquefois c'est en étouffant ou plutôt en dissimulant la souffrance que l'on honore le mieux les morts.

— Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, j'irai. Une larme, qui fut bue aussitôt par sa paupière aride, mouilla l'oeil de Charles. Il s'inclina vers sa soeur, la baisa au front, s'arrêta un instant devant Henriette, qui ne l'avait ni vu ni entendu, et dit:

— Pauvre femme! Puis il sortit silencieusement. Derrière le roi, plusieurs pages entrèrent, apportant des coffres et des écrins. Marguerite fit signe de la main que l'on déposât tout cela à terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule.

— Prépare-moi tout ce qu'il me faut pour m'habiller, Gillonne, dit Marguerite. La jeune fille regarda sa maîtresse d'un air étonné.

— Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de rendre l'amertume, oui, je m'habille, je vais au bal, on m'attend là-bas. Dépêche-toi donc! la journée aura été complète: fête à la Grève ce matin, fête au Louvre ce soir.

— Et madame la duchesse? dit Gillonne.

— Oh! elle, elle est bien heureuse; elle peut rester ici; elle peut pleurer, elle peut souffrir tout à son aise. Elle n'est pas fille de roi, femme de roi, soeur de roi. Elle n'est pas reine. Aide-moi à m'habiller, Gillonne.

La jeune fille obéit. Les parures étaient magnifiques, la robe splendide. Jamais Marguerite n'avait été si belle. Elle se regarda dans une glace.

— Mon frère a bien raison, dit-elle, et c'est une bien misérable chose que la créature humaine. En ce moment Gillonne revint.

— Madame, dit-elle, un homme est là qui vous demande.

— Moi?

— Oui, vous.

— Quel est cet homme?

— Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue m'a fait frissonner.

— Va lui demander son nom, dit Marguerite en pâlissant. Gillonne sortit, et quelques instants après elle rentra.

— Il n'a pas voulu me dire son nom, madame, mais il m'a priée de vous remettre ceci.

Gillonne tendit à Marguerite le reliquaire qu'elle avait donné la veille au soir à La Mole.

— Oh! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine.

Et elle devint plus pâle et plus glacée encore qu'elle n'était.

Un pas lourd ébranla le parquet. L'écho, indigné sans doute de répéter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut sur le seuil.

— Vous êtes…? dit la reine.

— Celui que vous rencontrâtes un jour près de Montfaucon, madame, et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes blessés.

— Oui, oui, je vous reconnais, vous êtes maître Caboche.

— Bourreau de la prévôté de Paris, madame. C'étaient les seuls mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une heure on prononçait autour d'elle. Elle dégagea sa tête pâle de ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux d'émeraude, d'où semblait sortir un double jet de flammes.

— Et vous venez…? dit Marguerite tremblante.

— Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux gentilshommes, à celui qui m'a chargé de vous rendre ce reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame?

— Ah! oui, oui, s'écria la reine, et jamais ombre plus généreuse n'aura plus noble satisfaction; mais où est-elle?

— Elle est chez moi avec le corps.

— Chez vous? pourquoi ne l'avez-vous pas apportée?

— Je pouvais être arrêté au guichet du Louvre, on pouvait me forcer de lever mon manteau; qu'aurait-on dit si, sous ce manteau, on avait vu une tête?

— C'est bien, gardez-la chez vous; j'irai la chercher demain.

— Demain, madame, demain, dit maître Caboche, il sera peut-être trop tard.

— Pourquoi cela?

— Parce que la reine mère m'a fait retenir pour ses expériences cabalistiques les têtes des deux premiers condamnés que je décapiterais.

— Oh! profanation! les têtes de nos bien-aimés! Henriette, s'écria Marguerite en courant à son amie, qu'elle retrouva debout comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds; Henriette, mon ange, entends-tu ce qu'il dit, cet homme?

— Oui. Eh bien, que faut-il faire?

— Il faut aller avec lui.

Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes se reprennent à la vie:

— Ah! j'étais cependant si bien, dit-elle; j'étais presque morte.

Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses épaules nues un manteau de velours.

— Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois.

Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que l'on amenât la litière à la petite porte dérobée; puis, prenant Henriette sous le bras, descendit par le passage secret, faisant signe à Caboche de les suivre.

À la porte d'en bas était la litière, au guichet était le valet de Caboche avec une lanterne.

Les porteurs de Marguerite étaient des hommes de confiance muets et sourds, plus sûrs que ne l'eussent été des bêtes de somme.

La litière marcha pendant dix minutes à peu près, précédée de maître Caboche et de son valet portant la lanterne; puis elle s'arrêta.

Le bourreau ouvrit la portière tandis que le valet courait devant.

Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers à descendre. Dans cette grande douleur qui les étreignait toutes deux, c'était cette organisation nerveuse qui se trouvait être la plus forte.

La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un géant sombre et informe, envoyant une lumière rougeâtre par deux sarbacanes qui flamboyaient à son sommet.

Le valet reparut sur la porte.

— Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est couché dans la tour. Au même moment la lumière des deux meurtrières s'éteignit.

Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, passèrent sous la petite porte en ogive et foulèrent dans l'ombre une dalle humide et raboteuse. Elles aperçurent une lumière au fond d'un corridor tournant, et, guidées par le maître hideux du logis, elles se dirigèrent de ce côté. La porte se referma derrière elles.

Caboche, un flambeau de cire à la main, les introduisit dans une salle basse et enfumée. Au milieu de cette salle était une table dressée avec les restes d'un souper et trois couverts. Ces trois couverts étaient sans doute pour le bourreau, sa femme et son aide principal.

Dans l'endroit le plus apparent était cloué à la muraille un parchemin scellé du sceau du roi. C'était le brevet patibulaire.

Dans un coin était une grande épée, à poignée longue. C'était l'épée flamboyante de la justice.

Çà et là on voyait encore quelques images grossières représentant des saints martyrisés par tous les supplices.

Arrivé là, Caboche s'inclina profondément.

— Votre Majesté m'excusera, dit-il, si j'ai osé pénétrer dans le Louvre et vous amener ici. Mais c'était la volonté expresse et suprême du gentilhomme, de sorte que j'ai dû…

— Vous avez bien fait, maître, vous avez bien fait, dit Marguerite, et voici pour récompenser votre zèle.

Caboche regarda tristement la bourse gonflée d'or que Marguerite venait de déposer sur la table.

— De l'or! toujours de l'or! murmura-t-il. Hélas! madame, que ne puis-je moi-même racheter à prix d'or le sang que j'ai été obligé de répandre aujourd'hui!

— Maître, dit Marguerite avec une hésitation douloureuse et en regardant autour d'elle, maître, maître, nous faudrait-il encore aller ailleurs? je ne vois pas…

— Non, madame, non, ils sont ici; mais c'est un triste spectacle et que je pourrais vous épargner en vous apportant caché dans un manteau ce que vous venez chercher.

Marguerite et Henriette se regardèrent simultanément.

— Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la même résolution qu'elle venait de prendre, non; montrez-nous le chemin et nous vous suivrons.

Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de chêne qui donnait sur un escalier de quelques marches et qui s'enfonçait en plongeant sous la terre. Au même instant un courant d'air passa, faisant voler quelques étincelles de la torche et jetant au visage des princesses l'odeur nauséabonde de la moisissure et du sang.

Henriette s'appuya, blanche comme une statue d'albâtre, sur le bras de son amie à la marche plus assurée; mais au premier degré elle chancela.

— Oh! je ne pourrai jamais, dit-elle.

— Quand on aime bien, Henriette, répliqua la reine, on doit aimer jusque dans la mort.

C'était un spectacle horrible et touchant à la fois que celui que présentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de beauté, de parure, se courbant sous la voûte ignoble et crayeuse, la plus faible s'appuyant à la plus forte, et la plus forte s'appuyant au bras du bourreau.

On arriva à la dernière marche. Au fond du caveau gisaient deux formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire. Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit:

— Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux jeunes gens étaient couchés côte à côte avec l'effrayante symétrie de la mort. Leurs têtes, inclinées et rapprochées du tronc, semblaient séparées seulement au milieu du cou par un cercle de rouge vif. La mort n'avait pas désuni leurs mains, car, soit hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La Mole reposait dans la main gauche de Coconnas.

Il y avait un regard d'amour sous les paupières de La Mole, il y avait un sourire de dédain sous celles de Coconnas.

Marguerite s'agenouilla près de son amant, et de ses mains éblouissantes de pierreries leva doucement cette tête qu'elle avait tant aimée.

Quant à la duchesse de Nevers, appuyée à la muraille, elle ne pouvait détacher son regard de ce pâle visage sur lequel tant de fois elle avait cherché la joie et l'amour.

— La Mole! cher La Mole! murmura Marguerite.

— Annibal! Annibal! s'écria la duchesse de Nevers, si fier, si brave, tu ne me réponds plus! … Et un torrent de larmes s'échappa de ses yeux.

Cette femme si dédaigneuse, si intrépide, si insolente dans le bonheur; cette femme qui poussait le scepticisme jusqu'au doute suprême, la passion jusqu'à la cruauté, cette femme n'avait jamais pensé à la mort.

Marguerite lui en donna l'exemple. Elle enferma dans un sac brodé de perles et parfumé des plus fines essences la tête de La Mole, plus belle encore puisqu'elle se rapprochait du velours et de l'or, et à laquelle une préparation particulière, employée à cette époque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beauté. Henriette s'approcha à son tour, enveloppant la tête de Coconnas dans un pan de son manteau.

Et toutes deux, courbées sous leur douleur plus que sous leur fardeau, montèrent l'escalier avec un dernier regard pour les restes qu'elles laissaient à la merci du bourreau, dans ce sombre réduit des criminels vulgaires.

— Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard, les gentilshommes seront ensevelis, enterrés saintement, je vous le jure.

— Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le présentant au bourreau.

On revint au Louvre comme on en était sorti. Au guichet, la reine se fit reconnaître; au bas de son escalier particulier, elle descendit, rentra chez elle, déposa sa triste relique dans le cabinet de sa chambre à coucher, destiné dès ce moment à devenir un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus pâle et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande salle du bal, la même où nous avons vu, il y a tantôt deux ans et demi, s'ouvrir le premier chapitre de notre histoire.

Tous les yeux se tournèrent vers elle, et elle supporta ce regard universel d'un air fier et presque joyeux. C'est qu'elle avait religieusement accompli le dernier voeu de son ami. Charles, en l'apercevant, traversa chancelant le flot doré qui l'entourait.

— Ma soeur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas:

— Prenez garde! dit-il, vous avez au bras une tache de sang…

— Ah! qu'importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j'aie le sourire sur les lèvres!

XXXI La sueur de sang

Quelques jours après la scène terrible que nous venons de raconter, c'est-à-dire le 30 mai 1574, la cour étant à Vincennes, on entendit tout à coup un grand bruit dans la chambre du roi, lequel, étant retombé plus malade que jamais au milieu du bal qu'il avait voulu donner le jour même de la mort des deux jeunes gens, était, par ordre des médecins, venu chercher à la campagne un air plus pur.

Il était huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans causait avec feu dans l'antichambre, quand tout à coup retentit le cri, et parut au seuil de l'appartement la nourrice de Charles, les yeux baignés de larmes et criant d'une voix désespérée:

— Secours au roi! secours au roi!

— Sa Majesté est-elle donc plus mal? demanda le capitaine de Nancey, que le roi avait, comme nous l'avons vu, dégagé de toute obéissance à la reine Catherine pour l'attacher à sa personne.

— Oh! que de sang! que de sang! dit la nourrice. Les médecins! appelez les médecins!

Mazille et Ambroise Paré se relevaient tour à tour auprès de l'auguste malade, et Ambroise Paré, qui était de garde, ayant vu s'endormir le roi, avait profité de cet assoupissement pour s'éloigner quelques instants.

Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi; et comme Charles était atteint d'un relâchement des vaisseaux capillaires, et que ce relâchement amenait une hémorragie de la peau, cette sueur sanglante avait épouvanté la nourrice, qui ne pouvait s'habituer à cet étrange phénomène, et qui, protestante, on se le rappelle, lui disait sans cesse que c'était le sang huguenot versé le jour de la Saint-Barthélemy qui appelait son sang.

On s'élança dans toutes les directions; le docteur ne devait pas être loin, et l'on ne pouvait manquer de le rencontrer.

L'antichambre resta donc vide, chacun étant désireux de montrer son zèle en ramenant le médecin demandé.

Alors une porte s'ouvrit, et l'on vit apparaître Catherine. Elle traversa rapidement l'antichambre et entra vivement dans l'appartement de son fils.

Charles était renversé sur son lit, l'oeil éteint, la poitrine haletante; de tout son corps découlait une sueur rougeâtre; sa main, écartée, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de ses doigts pendait un rubis liquide.

C'était un horrible spectacle.

Cependant, au bruit des pas de sa mère, et comme s'il les eût reconnus, Charles se redressa.

— Pardon, madame, dit-il en regardant sa mère, je voudrais bien mourir en paix.

— Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passagère de ce vilain mal! Voudriez-vous donc nous désespérer ainsi?

— Je vous dis, madame, que je sens mon âme qui s'en va. Je vous dis, madame, que c'est la mort qui arrive, mort de tous les diables! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis.

— Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave maladie; depuis le supplice si mérité de ces deux sorciers, de ces deux assassins qu'on appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances physiques doivent avoir diminué. Le mal moral persévère seul, et, si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous prouverais…

— Nourrice, dit Charles, veille à la porte, et que personne n'entre: la reine Catherine de Médicis veut causer avec son fils bien-aimé Charles IX.

La nourrice obéit.

— Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un jour ou l'autre, mieux vaut donc aujourd'hui que demain. Demain, d'ailleurs, il serait peut-être trop tard. Seulement, une troisième personne doit assister à notre entretien.

— Et pourquoi?

— Parce que, je vous le répète, la mort est en route, reprit Charles avec une effrayante solennité; parce que d'un moment à l'autre elle entrera dans cette chambre comme vous, pâle et muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque j'ai mis cette nuit ordre à mes affaires, de mettre ordre ce matin à celles du royaume.

— Et quelle est cette personne que vous désirez voir? demanda Catherine.

— Mon frère, madame. Faites-le appeler.

— Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces dénonciations, dictées par la haine bien plus qu'arrachées à la douleur, s'effacent de votre esprit et vont bientôt s'effacer de votre coeur. Nourrice! cria Catherine, nourrice!

La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte.

— Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand M. de Nancey viendra, vous lui direz d'aller quérir le duc d'Alençon.

Charles fit un signe qui retint la bonne femme prête à obéir.

— J'ai dit mon frère, madame, reprit Charles. Les yeux de Catherine se dilatèrent comme ceux de la tigresse qui va se mettre en colère. Mais Charles leva impérativement la main.

— Je veux parler à mon frère Henri, dit-il. Henri seul est mon frère; non pas celui qui est roi là-bas, mais celui qui est prisonnier ici. Henri saura mes dernières volontés.

— Et moi, s'écria la Florentine avec une audace inaccoutumée en face de la terrible volonté de son fils, tant la haine qu'elle portait au Béarnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle, si vous êtes, comme vous le dites, si près de la tombe, croyez- vous que je céderai à personne, surtout à un étranger, mon droit de vous assister à votre heure suprême, mon droit de reine, mon droit de mère?

— Madame, dit Charles, je suis roi encore; je commande encore, madame; je vous dis que je veux parler à mon frère Henri, et vous n'appelez pas mon capitaine des gardes?… Mille diables, je vous en préviens, j'ai encore assez de force pour l'aller chercher moi- même.

Et il fit un mouvement pour sauter à bas du lit, qui mit au jour son corps pareil à celui du Christ après la flagellation.

— Sire, s'écria Catherine en le retenant, vous nous faites injure à tous: vous oubliez les affronts faits à notre famille, vous répudiez notre sang; un fils de France doit seul s'agenouiller près du lit de mort d'un roi de France. Quant à moi ma place est marquée ici par les lois de la nature et de l'étiquette; j'y reste donc.

— Et à quel titre, madame, y restez-vous? demanda Charles IX.

— À titre de mère.

— Vous n'êtes pas plus ma mère, madame, que le duc d'Alençon n'est mon frère.

— Vous délirez, monsieur, dit Catherine; depuis quand celle qui donne le jour n'est-elle pas la mère de celui qui l'a reçu?

— Du moment, madame, où cette mère dénaturée ôte ce qu'elle donna, répondit Charles en essuyant une écume sanglante qui montait à ses lèvres.

— Que voulez-vous dire, Charles? Je ne vous comprends pas, murmura Catherine regardant son fils d'un oeil dilaté par l'étonnement.

— Vous allez me comprendre, madame.

Charles fouilla sous son traversin et en tira une petite clef d'argent.

— Prenez cette clef, madame, et ouvrez mon coffre de voyage; il contient certains papiers qui parleront pour moi.

Et Charles étendit la main vers un coffre magnifiquement sculpté, fermé d'une serrure d'argent comme la clef qui l'ouvrait, et qui tenait la place la plus apparente de la chambre.

Catherine, dominée par la position suprême que Charles prenait sur elle, obéit, s'avança à pas lents vers le coffre, l'ouvrit, plongea ses regards vers l'intérieur, et tout à coup recula comme si elle avait vu dans les flancs du meuble quelque reptile endormi.

— Eh bien, dit Charles, qui ne perdait pas sa mère de vue, qu'y a-t-il donc dans ce coffre qui vous effraie, madame?

— Rien, dit Catherine.

— En ce cas, plongez-y la main, madame, et prenez-y un livre; il doit y avoir un livre, n'est-ce pas? ajouta Charles avec ce sourire blêmissant, plus terrible chez lui que n'avait jamais été la menace chez un autre.

— Oui, balbutia Catherine.

— Un livre de chasse?

— Oui.

— Prenez-le, et apportez-le-moi.

Catherine, malgré son assurance, pâlit, trembla de tous ses membres, et allongeant la main dans l'intérieur du coffre:

— Fatalité! murmura-t-elle en prenant le livre.

— Bien, dit Charles. Écoutez maintenant: ce livre de chasse… j'étais insensé… j'aimais la chasse, au-dessus de toutes choses… ce livre de chasse, je l'ai trop lu; comprenez-vous, madame?…

Catherine poussa un gémissement sourd.

— C'était une faiblesse, continua Charles; brûlez-le, madame! il ne faut pas qu'on sache les faiblesses des rois!

Catherine s'approcha de la cheminée ardente, laissa tomber le livre au milieu du foyer, et demeura debout, immobile et muette, regardant d'un oeil atone les flammes bleuissantes qui rongeaient les feuilles empoisonnées.

À mesure que le livre brûlait, une forte odeur d'ail se répandait dans toute la chambre.

Bientôt il fut entièrement dévoré.

— Et maintenant, madame, appelez mon frère, dit Charles avec une irrésistible majesté.

Catherine, frappée de stupeur, écrasée sous une émotion multiple que sa profonde sagacité ne pouvait analyser, et que sa force presque surhumaine ne pouvait combattre, fit un pas en avant et voulut parler.

La mère avait un remords; la reine avait une terreur; l'empoisonneuse avait un retour de haine. Ce dernier sentiment domina tous les autres.

— Maudit soit-il, s'écria-t-elle en s'élançant hors de la chambre, il triomphe, il touche au but; oui, maudit, qu'il soit maudit!

— Vous entendez, mon frère, mon frère Henri, cria Charles poursuivant sa mère de la voix; mon frère Henri à qui je veux parler à l'instant même au sujet de la régence du royaume.

Presque au même instant, maître Ambroise Paré entra par la porte opposée à celle qui venait de donner passage à Catherine, et s'arrêtant sur le seuil pour humer l'atmosphère alliacée de la chambre:

— Qui donc a brûlé de l'arsenic ici? dit-il.

— Moi, répondit Charles.

XXXII La plate-forme du donjon de Vincennes

Cependant Henri de Navarre se promenait seul et rêveur sur la terrasse du donjon; il savait la cour au château qu'il voyait à cent pas de lui, et à travers les murailles, son oeil perçant devinait Charles moribond.

Il faisait un temps d'azur et d'or: un large rayon de soleil miroitait dans les plaines éloignées, tandis qu'il baignait d'un or fluide la cime des arbres de la forêt, fiers de la richesse de leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-mêmes semblaient s'imprégner de la douce chaleur du ciel, et des ravenelles, apportées par le souffle du vent d'est dans les fentes de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune aux baisers d'une brise attiédie.

Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dorées: son regard franchissait les espaces intermédiaires, et allait au-delà se fixer ardent d'ambition sur cette capitale de France, destinée à devenir un jour la capitale du monde.

— Paris, murmurait le roi de Navarre, voilà Paris; c'est-à-dire la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur; Paris où est le Louvre, et le Louvre où est le trône; et dire qu'une seule chose me sépare de ce Paris tant désiré! … ce sont les pierres qui rampent à mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie.

Et en ramenant son regard de Paris à Vincennes, il aperçut à sa gauche, dans un vallon voilé par des amandiers en fleur, un homme sur la cuirasse duquel se jouait obstinément un rayon de soleil, point enflammé qui voltigeait dans l'espace à chaque mouvement de cet homme.

Cet homme était sur un cheval plein d'ardeur, et tenait en main un cheval qui paraissait non moins impatient.

Le roi de Navarre arrêta ses yeux sur le cavalier et le vit tirer son épée hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et agiter ce mouchoir en façon de signal.

Au même instant, sur la colline en face, un signal pareil se répéta, puis tout autour du château voltigea comme une ceinture de mouchoirs.

C'étaient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant, et qui, craignant qu'on ne tentât quelque chose contre Henri, s'étaient réunis et se tenaient prêts à défendre ou à attaquer.

Henri reporta ses yeux sur le cavalier qu'il avait vu le premier, se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et brisant ainsi les rayons du soleil qui l'éblouissait reconnut le jeune huguenot.

— De Mouy! s'écria-t-il comme si celui-ci eût pu l'entendre. Et dans sa joie de se voir ainsi environné d'amis, il leva lui-même son chapeau et fit voltiger son écharpe.

Toutes les banderoles blanches s'agitèrent de nouveau avec une vivacité qui témoignait de leur joie.

— Hélas! ils m'attendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre… Que ne l'ai-je fait quand je le pouvais peut-être! … Maintenant j'ai trop tardé.

Et il leur fit un geste de désespoir auquel de Mouy répondit par un signe qui voulait dire: j'attendrai.

En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans l'escalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots comprirent la cause de cette retraite. Les épées rentrèrent au fourreau et les mouchoirs disparurent.

Henri vit déboucher de l'escalier une femme dont la respiration haletante dénonçait une marche rapide, et reconnut, non sans une secrète fureur qu'il éprouvait toujours en l'apercevant, Catherine de Médicis.

Derrière elle, étaient deux gardes qui s'arrêtèrent au haut de l'escalier.

— Oh! oh! murmura Henri, il faut qu'il y ait quelque chose de nouveau et de grave pour que la reine mère vienne ainsi me chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes.

Catherine s'assit sur un banc de pierre adossé aux créneaux pour reprendre haleine. Henri s'approcha d'elle, et avec son plus gracieux sourire:

— Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne mère? dit-il.

— Oui, monsieur, répondit Catherine, j'ai voulu vous donner une dernière preuve de mon attachement. Nous touchons à un moment suprême: le roi se meurt et veut vous entretenir.

— Moi? dit Henri en tressaillant de joie.

— Oui, vous. On lui a dit, j'en suis certaine, que non seulement vous regrettez le trône de Navarre, mais encore que vous ambitionnez le trône de France.

— Oh! fit Henri.

— Ce n'est pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul doute que cet entretien qu'il veut avoir avec vous n'ait pour but de vous tendre un piège.

— À moi?

— Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce qu'il y a à craindre ou à espérer de vous; et de votre réponse à ses offres, faites-y attention, dépendront les derniers ordres qu'il donnera, c'est-à-dire votre mort ou votre vie.

— Mais que doit-il donc m'offrir?

— Que sais-je, moi! des choses impossibles, probablement.

— Enfin, ne devinez-vous pas, ma mère?

— Non; mais je suppose, par exemple… Catherine s'arrêta.

— Quoi?

— Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses qu'on lui a dites, il veuille acquérir de votre bouche même la preuve de cette ambition. Supposez qu'il vous tente comme autrefois on tentait les coupables, pour provoquer un aveu sans torture; supposez, continua Catherine en regardant fixement Henri, qu'il vous propose un gouvernement, la régence même.

Une joie indicible s'épandit dans le coeur oppressé de Henri; mais il devina le coup, et cette âme vigoureuse et souple rebondit sous l'attaque.

— À moi? dit-il, le piège serait trop grossier; à moi la régence, quand il y a vous, quand il y a mon frère d'Alençon? Catherine se pinça les lèvres pour cacher sa satisfaction.

— Alors, dit-elle vivement, vous renoncez à la régence? «Le roi est mort, pensa Henri, et c'est elle qui me tend un piège.» Puis tout haut:

— Il faut d'abord que j'entende le roi de France, répondit-il, car, de votre aveu même, madame, tout ce que nous avons dit là n'est que supposition.

— Sans doute, dit Catherine; mais vous pouvez toujours répondre de vos intentions.

— Eh! mon Dieu! dit innocemment Henri, n'ayant pas de prétentions, je n'ai pas d'intentions.

— Ce n'est point répondre, cela, dit Catherine, sentant que le temps pressait, et se laissant emporter à sa colère; d'une façon ou de l'autre, prononcez-vous.

— Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame; une résolution positive est chose si difficile et surtout si grave à prendre, qu'il faut attendre les réalités.

— Écoutez, monsieur, dit Catherine, il n'y a pas de temps à perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses réciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez la régence, vous êtes mort.

«Le roi vit», pensa Henri. Puis tout haut:

— Madame, dit-il avec fermeté, Dieu tient la vie des hommes et des rois entre ses mains: il m'inspirera. Qu'on dise à Sa Majesté que je suis prêt à me présenter devant elle.

— Réfléchissez, monsieur.

— Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je suis prisonnier, répondit Henri gravement, j'ai eu le temps de réfléchir, madame, et j'ai réfléchi. Ayez donc la bonté de descendre la première près du roi, et de lui dire que je vous suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats, veilleront à ce que je ne m'échappe point. D'ailleurs, ce n'est point mon intention.

Il y avait un tel accent de fermeté dans les paroles de Henri, que Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme qu'elles fussent déguisées, ne gagneraient rien sur lui; elle descendit précipitamment.

Aussitôt qu'elle eut disparu, Henri courut au parapet et fit à de Mouy un signe qui voulait dire: Approchez-vous et tenez-vous prêt à tout événement.

De Mouy, qui était descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le second cheval de main, vint au galop prendre position à deux portées de mousquet du donjon.

Henri le remercia du geste et descendit.

Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui l'attendaient.

Un double poste de Suisses et de chevau-légers gardait l'entrée des cours; il fallait traverser une double haie de pertuisanes pour entrer au château et pour en sortir.

Catherine s'était arrêtée là et attendait.

Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de s'écarter, et posant une de ses mains sur son bras:

— Cette cour a deux portes, dit-elle; à celle-ci, que vous voyez derrière les appartements du roi, si vous refusez la régence, un bon cheval et la liberté vous attendent; à celle-là, sous laquelle vous venez de passer, si vous écoutez l'ambition… Que dites- vous?

— Je dis que si le roi me fait régent, madame, c'est moi qui donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je sors du château à la nuit, toutes ces piques, toutes ces hallebardes, tous ces mousquets s'abaisseront devant moi.

— Insensé! murmura Catherine exaspérée, crois-moi, ne joue pas avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort.

— Pourquoi pas? dit Henri en regardant fixement Catherine; pourquoi pas avec vous aussi bien qu'avec un autre, puisque j'y ai gagné jusqu'à présent?

— Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant l'escalier d'une main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonnés qu'elle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue historique.

— Passez la première, madame, dit Henri; tant que je ne serai pas régent, l'honneur du pas vous appartient.

Catherine, devinée dans toutes ses intentions, n'essaya point de lutter, et passa la première.

XXXIII La Régence

Le roi commençait à s'impatienter; il avait fait appeler M. de Nancey dans sa chambre, et venait de lui donner l'ordre d'aller chercher Henri, lorsque celui-ci parut.

En voyant son beau-frère apparaître sur le seuil de la porte, Charles poussa un cri de joie, et Henri demeura épouvanté comme s'il se fût trouvé en face d'un cadavre.

Les deux médecins qui étaient à ses côtés s'éloignèrent; le prêtre qui venait d'exhorter le malheureux prince à une fin chrétienne se retira également.

Charles IX n'était pas aimé, et cependant on pleurait beaucoup dans les antichambres. À la mort des rois, quels qu'ils aient été, il y a toujours des gens qui perdent quelque chose et qui craignent de ne pas retrouver ce quelque chose sous leur successeur.

Ce deuil, ces sanglots, les paroles de Catherine, l'appareil sinistre et majestueux des derniers moments d'un roi, enfin, la vue de ce roi lui-même, atteint d'une maladie qui s'est reproduite depuis, mais dont la science n'avait pas encore eu d'exemple, produisirent sur l'esprit encore jeune et par conséquent encore impressionnable de Henri un effet si terrible que, malgré sa résolution de ne point donner de nouvelles inquiétudes à Charles sur son état, il ne put, comme nous l'avons dit, réprimer le sentiment de terreur qui se peignit sur son visage en apercevant ce moribond tout ruisselant de sang.

Charles sourit avec tristesse. Rien n'échappe aux mourants des impressions de ceux qui les entourent.

— Venez, Henriot, dit-il en tendant la main à son beau-frère avec une douceur de voix que Henri n'avait jamais remarquée en lui jusque-là. Venez, car je souffrais de ne pas vous voir; je vous ai bien tourmenté dans ma vie, mon pauvre ami, et parfois, je me le reproche maintenant, croyez-moi! parfois j'ai prêté les mains à ceux qui vous tourmentaient; mais un roi n'est pas maître des événements, et outre ma mère Catherine, outre mon frère d'Anjou, outre mon frère d'Alençon, j'avais au-dessus de moi, pendant ma vie, quelque chose de gênant, qui cesse du jour où je touche à la mort: la raison d'État.

— Sire, balbutia Henri, je ne me souviens plus de rien que de l'amour que j'ai toujours eu pour mon frère, que du respect que j'ai toujours porté à mon roi.

— Oui, oui, tu as raison, dit Charles, et je te suis reconnaissant de parler ainsi, Henriot; car en vérité tu as beaucoup souffert sous mon règne, sans compter que c'est pendant mon règne que ta pauvre mère est morte. Mais tu as dû voir que l'on me poussait souvent. Parfois j'ai résisté; mais parfois aussi j'ai cédé de fatigue. Mais, tu l'as dit, ne parlons plus du passé; maintenant c'est le présent qui me pousse, c'est l'avenir qui m'effraie.

Et en disant ces mots, le pauvre roi cacha son visage livide dans ses mains décharnées.

Puis, après un instant de silence, secouant son front pour en chasser ces sombres idées et faisant pleuvoir autour de lui une rosée de sang:

— Il faut sauver l'État, continua-t-il à voix basse et en s'inclinant vers Henri; il faut l'empêcher de tomber entre les mains des fanatiques ou des femmes.

Charles, comme nous venons de le dire, prononça ces paroles à voix basse, et cependant Henri crut entendre derrière la coulisse du lit comme une sourde exclamation de colère. Peut-être quelque ouverture pratiquée dans la muraille, à l'insu de Charles lui- même, permettait-elle à Catherine d'entendre cette suprême conversation.

— Des femmes? reprit le roi de Navarre pour provoquer une explication.

— Oui, Henri, dit Charles, ma mère veut la régence en attendant que mon frère de Pologne revienne. Mais écoute ce que je te dis, il ne reviendra pas.

— Comment! il ne reviendra pas? s'écria Henri, dont le coeur bondissait sourdement de joie.

— Non, il ne reviendra pas, continua Charles, ses sujets ne le laisseront pas partir.

— Mais, dit Henri, croyez-vous, mon frère, que la reine mère ne lui aura pas écrit à l'avance?

— Si fait, mais Nancey a surpris le courrier à Château-Thierry et m'a rapporté la lettre; dans cette lettre j'allais mourir, disait- elle. Mais moi aussi j'ai écrit à Varsovie, ma lettre y arrivera, j'en suis sûr, et mon frère sera surveillé. Donc, selon toute probabilité, Henri, le trône va être vacant.

Un second frémissement plus sensible encore que le premier se fit entendre dans l'alcôve.

— Décidément, se dit Henri, elle est là; elle écoute, elle attend! Charles n'entendit rien.

— Or, poursuivit-il, je meurs sans héritier mâle.

Puis il s'arrêta: une douce pensée parut éclairer son visage, et posant sa main sur l'épaule du roi de Navarre:

— Hélas! te souviens-tu, Henriot, continua-t-il, te souviens-tu de ce pauvre petit enfant que je t'ai montré un soir dormant dans son berceau de soie, et veillé par un ange? Hélas! Henriot, ils me le tueront! …

— Ô Sire, s'écria Henri, dont les yeux se mouillèrent de larmes, je vous jure devant Dieu que mes jours et mes nuits se passeront à veiller sur sa vie. Ordonnez, mon roi.

— Merci! Henriot, merci, dit le roi avec une effusion qui était bien loin de son caractère, mais que cependant lui donnait la situation. J'accepte ta parole. N'en fais pas un roi… heureusement il n'est pas né pour le trône, mais un homme heureux. Je lui laisse une fortune indépendante; qu'il ait la noblesse de sa mère, celle du coeur. Peut-être vaudrait-il mieux pour lui qu'on le destinât à l'Église; il inspirerait moins de crainte. Oh! il me semble que je mourrais, sinon heureux, du moins tranquille, si j'avais là pour me consoler les caresses de l'enfant et le doux visage de la mère.

— Sire, ne pouvez-vous les faire venir?

— Eh! malheureux! ils ne sortiraient pas d'ici. Voilà la condition des rois, Henriot: ils ne peuvent ni vivre ni mourir à leur guise. Mais depuis ta promesse je suis plus tranquille.

Henri réfléchit.

— Oui, sans doute, mon roi, j'ai promis, mais pourrai-je tenir?

— Que veux-tu dire?

— Moi-même, ne serai-je pas proscrit, menacé comme lui, plus que lui, même? Car, moi, je suis un homme, et lui n'est qu'un enfant.

— Tu te trompes, répondit Charles; moi mort, tu seras fort et puissant, et voilà qui te donnera la force et la puissance. À ces mots, le moribond tira un parchemin de son chevet.

— Tiens, lui dit-il. Henri parcourut la feuille revêtue du sceau royal.

— La régence à moi, Sire! dit-il en pâlissant de joie.

— Oui, la régence à toi, en attendant le retour du duc d'Anjou, et comme, selon toute probabilité, le duc d'Anjou ne reviendra point, ce n'est pas la régence qui te donne ce papier, c'est le trône.

— Le trône, à moi! murmura Henri.

— Oui, dit Charles, à toi, seul digne et surtout seul capable de gouverner ces galants débauchés, ces filles perdues qui vivent de sang et de larmes. Mon frère d'Alençon est un traître, il sera traître envers tous, laisse-le dans le donjon où je l'ai mis. Ma mère voudra te tuer, exile-la. Mon frère d'Anjou, dans trois mois, dans quatre mois, dans un an peut-être, quittera Varsovie et viendra te disputer la puissance; réponds à Henri par un bref du pape. J'ai négocié cette affaire par mon ambassadeur, le duc de Nevers, et tu recevras incessamment le bref.

— Ô mon roi!

— Ne crains qu'une chose, Henri, la guerre civile. Mais en restant converti, tu l'évites, car le parti huguenot n'a consistance qu'à la condition que tu te mettras à sa tête, et M. de Condé n'est pas de force à lutter contre toi. La France est un pays de plaine, Henri, par conséquent un pays catholique. Le roi de France doit être le roi des catholiques et non le roi des huguenots; car le roi de France doit être le roi de la majorité. On dit que j'ai des remords d'avoir fait la Saint-Barthélemy; des doutes, oui; des remords, non. On dit que je rends le sang des huguenots par tous les pores. Je sais ce que je rends: de l'arsenic, et non du sang.

— Oh! Sire, que dites-vous?

— Rien. Si ma mort doit être vengée, Henriot, elle doit être vengée par Dieu seul. N'en parlons plus que pour prévoir les événements qui en seront la suite. Je te lègue un bon parlement, une armée éprouvée. Appuie-toi sur le parlement et sur l'armée pour résister à tes seuls ennemis: ma mère et le duc d'Alençon.

En ce moment, on entendit dans le vestibule un bruit sourd d'armes et de commandements militaires.

— Je suis mort, murmura Henri.

— Tu crains, tu hésites, dit Charles avec inquiétude.

— Moi! Sire, répliqua Henri; non, je ne crains pas; non, je n'hésite pas; j'accepte.

Charles lui serra la main. Et comme en ce moment sa nourrice s'approchait de lui, tenant une potion qu'elle venait de préparer dans une chambre voisine, sans faire attention que le sort de la France se décidait à trois pas d'elle:

— Appelle ma mère, bonne nourrice, et dis aussi qu'on fasse venir M. d'Alençon.

XXXIV Le roi est mort: vive le roi!

Catherine et le duc d'Alençon, livides d'effroi et tremblants de fureur tout ensemble, entrèrent quelques minutes après. Comme Henri l'avait deviné, Catherine savait tout et avait tout dit, en peu de mots, à François. Ils firent quelques pas et s'arrêtèrent, attendant.

Henri était debout au chevet du lit de Charles.

Le roi leur déclara sa volonté.

— Madame, dit-il à sa mère, si j'avais un fils, vous seriez régente, ou, à défaut de vous, ce serait le roi de Pologne, ou, à défaut du roi de Pologne enfin, ce serait mon frère François; mais je n'ai pas de fils, et après moi le trône appartient à mon frère le duc d'Anjou, qui est absent. Comme un jour ou l'autre il viendra réclamer ce trône, je ne veux pas qu'il trouve à sa place un homme qui puisse, par des droits presque égaux, lui disputer ses droits, et qui expose par conséquent le royaume à des guerres de prétendants. Voilà pourquoi je ne vous prends pas pour régente, madame, car vous auriez à choisir entre vos deux fils, ce qui serait pénible pour le coeur d'une mère. Voilà pourquoi je ne choisis pas mon frère François, car mon frère François pourrait dire à son aîné: «Vous aviez un trône, pourquoi l'avez-vous quitté?» Non, je choisis donc un régent qui puisse prendre en dépôt la couronne, et qui la garde sous sa main et non sur sa tête. Ce régent, saluez-le, madame; saluez-le, mon frère; ce régent, c'est le roi de Navarre!

Et avec un geste de suprême commandement, il salua Henri de la main.

Catherine et d'Alençon firent un mouvement qui tenait le milieu entre un tressaillement nerveux et un salut.

— Tenez, monseigneur le régent, dit Charles au roi de Navarre, voici le parchemin qui, jusqu'au retour du roi de Pologne, vous donne le commandement des armées, les clefs du trésor, le droit et le pouvoir royal.

Catherine dévorait Henri du regard, François était si chancelant qu'il pouvait à peine se soutenir; mais cette faiblesse de l'un et cette fermeté de l'autre, au lieu de rassurer Henri, lui montraient le danger présent, debout, menaçant.

Henri n'en fit pas moins un effort violent, et, surmontant toutes ses craintes, il prit le rouleau des mains du roi, puis, se redressant de toute sa hauteur, il fixa sur Catherine et François un regard qui voulait dire:

— Prenez garde, je suis votre maître. Catherine comprit ce regard.

— Non, non, jamais, dit-elle; jamais ma race ne pliera la tête sous une race étrangère; jamais un Bourbon ne régnera en France tant qu'il restera un Valois.

— Ma mère, ma mère, s'écria Charles IX en se redressant dans son lit aux draps rougis, plus effrayant que jamais, prenez garde, je suis roi encore: pas pour longtemps, je le sais bien, mais il ne faut pas longtemps pour donner un ordre, il ne faut pas longtemps pour punir les meurtriers et les empoisonneurs.

— Eh bien, donnez-le donc, cet ordre, si vous l'osez. Moi je vais donner les miens. Venez, François, venez.

Et elle sortit rapidement, entraînant avec elle le duc d'Alençon.

— Nancey! cria Charles; Nancey, à moi, à moi! je l'ordonne, je le veux, Nancey, arrêtez ma mère, arrêtez mon frère, arrêtez…

Une gorgée de sang coupa la parole à Charles au moment où le capitaine des gardes ouvrit la porte, et le roi suffoqué râla sur son lit.

Nancey n'avait entendu que son nom; les ordres qui l'avaient suivi, prononcés d'une voix moins distincte, s'étaient perdus dans l'espace.

— Gardez la porte, dit Henri, et ne laissez entrer personne. Nancey salua et sortit. Henri reporta ses yeux sur ce corps inanimé et qu'on eût pu prendre pour un cadavre, si un léger souffle n'eût agité la frange d'écume qui bordait ses lèvres. Il regarda longtemps; puis se parlant à lui-même:

— Voici l'instant suprême, dit-il, faut-il régner, faut-il vivre?

Au même instant la tapisserie de l'alcôve se souleva, une tête pâlie parut derrière, et une voix vibra au milieu du silence de mort qui régnait dans la chambre royale:

— Vivez, dit cette voix.

— René! s'écria Henri.

— Oui, Sire.

— Ta prédiction était donc fausse: je ne serai donc pas roi? s'écria Henri.

— Vous le serez, Sire, mais l'heure n'est pas encore venue.

— Comment le sais-tu? parle, que je sache si je dois te croire.

— Écoutez.

— J'écoute.

— Baissez-vous. Henri s'inclina au-dessus du corps de Charles. René se pencha de son côté. La largeur du lit les séparait seule, et encore la distance était-elle diminuée par leur double mouvement. Entre eux deux était couché et toujours sans voix et sans mouvement le corps du roi moribond.

— Écoutez, dit René; placé ici par la reine mère pour vous perdre, j'aime mieux vous servir, moi, car j'ai confiance en votre horoscope; en vous servant je trouve à la fois, dans ce que je fais, l'intérêt de mon corps et de mon âme.

— Est-ce la reine mère aussi qui t'a ordonné de me dire cela? demanda Henri plein de doute et d'angoisses.

— Non, dit René, mais écoutez un secret. Et il se pencha encore davantage. Henri l'imita, de sorte que les deux têtes se touchaient presque. Cet entretien de deux hommes courbés sur le corps d'un roi mourant avait quelque chose de si sombre, que les cheveux du superstitieux Florentin se dressaient sur sa tête et qu'une sueur abondante perlait sur le visage de Henri.

— Écoutez, continua René, écoutez un secret que je sais seul, et que je vous révèle si vous me jurez sur ce mourant de me pardonner la mort de votre mère.

— Je vous l'ai déjà promis une fois, dit Henri dont le visage s'assombrit.

— Promis, mais non juré, dit René en faisant un mouvement en arrière.

— Je le jure, dit Henri étendant la main droite sur la tête du roi.

— Eh bien, Sire, dit précipitamment le Florentin, le roi de Pologne arrive!

— Non, dit Henri, le courrier a été arrêté par le roi Charles.

— Le roi Charles n'en a arrêté qu'un sur la route de Château- Thierry; mais la reine mère, dans sa prévoyance, en avait envoyé trois par trois routes.

— Oh! malheur à moi! dit Henri.

— Un messager est arrivé ce matin de Varsovie. Le roi partait derrière lui sans que personne songeât à s'y opposer, car à Varsovie on ignorait encore la maladie du roi. Il ne précède Henri d'Anjou que de quelques heures.

— Oh! si j'avais seulement huit jours! dit Henri.

— Oui, mais vous n'avez que huit heures. Avez-vous entendu le bruit des armes que l'on préparait?

— Oui.

— Ces armes, on les préparait à votre intention. Ils viendront vous tuer jusqu'ici, jusque dans la chambre du roi.

— Le roi n'est pas mort encore. René regarda fixement Charles:

— Dans dix minutes il le sera. Vous avez donc dix minutes à vivre, peut-être moins.

— Que faire alors?

— Fuir sans perdre une minute, sans perdre une seconde.

— Mais par où? s'ils attendent dans l'antichambre, ils me tueront quand je sortirai.

— Écoutez: je risque tout pour vous, ne l'oubliez jamais.

— Sois tranquille.

— Suivez-moi par ce passage secret, je vous conduirai jusqu'à la poterne. Puis, pour vous donner du temps, j'irai dire à la belle- mère que vous descendez; vous serez censé avoir découvert ce passage secret et en avoir profité pour fuir: venez, venez.

Henri se baissa vers Charles et l'embrassa au front.

— Adieu, mon frère, dit-il; je n'oublierai point que ton dernier désir fut de me voir te succéder. Je n'oublierai pas que ta dernière volonté fut de me faire roi. Meurs en paix. Au nom de nos frères, je te pardonne le sang versé.

— Alerte! alerte! dit René, il revient à lui; fuyez avant qu'il rouvre les yeux, fuyez.

— Nourrice! murmura Charles, nourrice! Henri saisit au chevet de Charles l'épée désormais inutile du roi mourant, mit le parchemin qui le faisait régent dans sa poitrine, baisa une dernière fois le front de Charles, tourna autour du lit, et s'élança par l'ouverture qui se referma derrière lui.

— Nourrice! cria le roi d'une voix plus forte, nourrice! La bonne femme accourut.

— Eh bien, qu'y a-t-il, mon Charlot? demanda-t-elle.

— Nourrice, dit le roi, la paupière ouverte et l'oeil dilaté par la fixité terrible de la mort, il faut qu'il se soit passé quelque chose pendant que je dormais: je vois une grande lumière, je vois Dieu notre maître; je vois mon Seigneur Jésus, je vois la benoîte Vierge Marie. Ils le prient, ils le supplient pour moi: le Seigneur tout-puissant me pardonne… il m'appelle… Mon Dieu! mon Dieu! recevez-moi dans votre miséricorde… Mon Dieu! oubliez que j'étais roi, car je viens à vous sans sceptre et sans couronne… Mon Dieu! oubliez les crimes du roi pour ne vous rappeler que les souffrances de l'homme… Mon dieu! me voilà.

Et Charles, qui, à mesure qu'il prononçait ces paroles, s'était soulevé de plus en plus comme pour aller au-devant de la voix qui l'appelait, Charles, après ces derniers mots, poussa un soupir et retomba immobile et glacé entre les bras de sa nourrice.

Pendant ce temps, et tandis que les soldats, commandés par Catherine, se portaient sur le passage connu de tous par lequel Henri devait sortir, Henri, guidé par René, suivait le couloir secret et gagnait la poterne, sautait sur le cheval qui l'attendait, et piquait vers l'endroit où il savait retrouver de Mouy.

Tout à coup au bruit de son cheval, dont le galop faisait retentir le pavé sonore, quelques sentinelles se retournèrent en criant:

— Il fuit! il fuit!

— Qui cela? s'écria la reine mère en s'approchant d'une fenêtre.

— Le roi Henri, le roi de Navarre, crièrent les sentinelles.

— Feu! dit Catherine, feu sur lui! Les sentinelles ajustèrent, mais Henri était déjà trop loin.

— Il fuit, s'écria la reine mère, donc il est vaincu.

— Il fuit, murmura le duc d'Alençon, donc je suis roi. Mais au même instant, et tandis que François et sa mère étaient encore à la fenêtre, le pont-levis craqua sous les pas des chevaux, et précédé par un cliquetis d'armes et par une grande rumeur, un jeune homme lancé au galop, son chapeau à la main, entra dans la cour en criant: _France! _suivi de quatre gentilshommes, couverts comme lui de sueur, de poussière et d'écume.

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