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La reine Margot - Tome II

Front matter (continued 4)

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— Non, Sire; on vient seulement d'en arrêter deux.

— Oh! murmura Charles, toujours des trames cachées, toujours des complots dont le roi n'est pas. Mort-diable! ma mère, je suis grand garçon cependant, assez grand garçon pour veiller sur moi- même, et n'ai besoin ni de lisière ni de bourrelet. Allez-vous-en en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez régner; mais ici vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-là.

— Mon fils, dit Catherine, c'est la dernière fois que je me mêle de vos affaires. Mais c'était une entreprise commencée depuis longtemps, dans laquelle vous m'avez toujours donné tort, et je tenais à coeur de prouver à Votre Majesté que j'avais raison.

En ce moment plusieurs hommes s'arrêtèrent dans le vestibule, et l'on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d'une petite troupe.

Presque aussitôt M. de Nancey fit demander la permission d'entrer chez le roi.

— Qu'il entre, dit vivement Charles.

M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine:

— Madame, dit-il, les ordres de Votre Majesté sont exécutés: il est pris.

— Comment, il? s'écria Catherine fort troublée; n'en avez-vous pris qu'un?

— Il était seul, madame.

— Et s'est-il défendu?

— Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son épée à la première sommation.

— Qui cela? demanda le roi.

— Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier, monsieur de Nancey. Cinq minutes après de Mouy fut introduit.

— De Mouy! s'écria le roi; et qu'y a-t-il donc, monsieur?

— Eh! Sire, dit de Mouy avec une tranquillité parfaite, si Votre Majesté m'en accorde la permission, je lui ferai la même demande.

— Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la bonté, monsieur de Mouy, d'apprendre à mon fils quel est l'homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit, et qui, cette nuit-là, en résistant aux ordres de Sa Majesté comme un rebelle qu'il est, a tué deux gardes et blessé M. de Maurevel?

— En effet, dit Charles en fronçant le sourcil; sauriez-vous le nom de cet homme, monsieur de Mouy?

— Oui, Sire; Votre Majesté désire-t-elle le connaître?

— Cela me ferait plaisir, je l'avoue.

— Eh bien, Sire, il s'appelait de Mouy de Saint-Phale.

— C'était vous?

— Moi-même!

Catherine, étonnée de cette audace, recula d'un pas vers le jeune homme.

— Et comment, dit Charles IX, osâtes-vous résister aux ordres du roi?

— D'abord, Sire, j'ignorais qu'il y eût un ordre de Votre Majesté; puis je n'ai vu qu'une chose, ou plutôt qu'un homme, M. de Maurevel, l'assassin de mon père et de M. l'amiral. Je me suis rappelé alors qu'il y avait un an et demi, dans cette même chambre où nous sommes, pendant la soirée du 24 août, Votre Majesté m'avait promis, parlant à moi-même, de nous faire justice du meurtrier; or, comme il s'était depuis ce temps passé de graves événements, j'ai pensé que le roi avait été malgré lui détourné de ses désirs. Et voyant Maurevel à ma portée, j'ai cru que c'était le ciel qui me l'envoyait. Votre Majesté sait le reste, Sire; j'ai frappé sur lui comme sur un assassin et tiré sur ses hommes comme sur des bandits.

Charles ne répondit rien; son amitié pour Henri lui avait fait voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de vue que celui où il les avait envisagées d'abord, et plus d'une fois avec terreur.

La reine mère, à propos de la Saint-Barthélemy, avait enregistré dans sa mémoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui ressemblaient à des remords.

— Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire à une pareille heure chez le roi de Navarre?

— Oh! répondit de Mouy, c'est toute une histoire bien longue à raconter; mais si cependant Sa Majesté a la patience de l'entendre…

— Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux.

— J'obéirai, Sire, dit de Mouy en s'inclinant.

Catherine s'assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet.

— Nous écoutons, dit Charles. Ici, Actéon.

Le chien reprit la place qu'il avait avant que le prisonnier n'eût été introduit.

— Sire, dit de Mouy, j'étais venu chez Sa Majesté le roi de Navarre comme député de nos frères, vos fidèles sujets de la religion.

Catherine fit signe à Charles IX.

— Soyez tranquille, ma mère, dit celui-ci, je ne perds pas un mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez; pourquoi étiez-vous venu?

— Pour prévenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot; mais que cependant, en souvenir de son père, Antoine de Bourbon, et surtout en mémoire de sa mère, la courageuse Jeanne d'Albret, dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient cette marque de déférence de le prier de se désister de ses droits à la couronne de Navarre.

— Que dit-il? s'écria Catherine, ne pouvant, malgré sa puissance sur elle-même, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la frappait.

— Ah! ah! fit Charles; mais cette couronne de Navarre, qu'on fait ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les têtes, il me semble cependant qu'elle m'appartient un peu.

— Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce principe de suzeraineté que le roi vient d'émettre. Aussi espéraient-ils engager Votre Majesté à la fixer sur une tête qui lui est chère.

— À moi! dit Charles, sur une tête qui m'est chère! Mort-diable! de quelle tête voulez-vous donc parler, monsieur? Je ne vous comprends pas.

— De la tête de M. le duc d'Alençon.

Catherine devint pâle comme la mort, et dévora de Mouy d'un regard flamboyant.

— Et mon frère d'Alençon le savait?

— Oui, Sire.

— Et il acceptait cette couronne?

— Sauf l'agrément de Votre Majesté, à laquelle il nous renvoyait.

— Oh! oh! dit Charles, en effet, c'est une couronne qui ira à merveille à notre frère d'Alençon. Et moi qui n'y avais pas songé! Merci, de Mouy. Merci! Quand vous aurez des idées semblables, vous serez le bienvenu au Louvre.

— Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui m'a fait craindre d'être tombé dans la disgrâce de Votre Majesté.

— Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet?

— Le roi de Navarre, madame, se soumettait au désir de ses frères, et sa renonciation était prête.

— En ce cas, s'écria Catherine, cette renonciation, vous devez l'avoir?

— En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je l'ai sur moi, signée de lui et datée.

— D'une date antérieure à la scène du Louvre? dit Catherine.

— Oui, de la veille, je crois. Et M. de Mouy tira de sa poche une renonciation en faveur du duc d'Alençon, écrite, signée de la main de Henri, et portant la date indiquée.

— Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en règle.

— Et que demandait Henri en échange de cette renonciation?

— Rien, madame; l'amitié du roi Charles, nous a-t-il dit, le dédommagerait amplement de la perte d'une couronne.

Catherine mordit ses lèvres de colère et tordit ses belles mains.

— Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi.

— Alors, reprit la reine mère, si tout était arrêté entre vous et le roi de Navarre, à quelle fin l'entrevue que vous avez eue ce soir avec lui?

— Moi, madame, avec le roi de Navarre? dit de Mouy. M. de Nancey, qui m'a arrêté, fera foi que j'étais seul. Votre Majesté peut l'appeler.

— Monsieur de Nancey! dit le roi. Le capitaine des gardes reparut.

— Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M. de Mouy était-il tout à fait seul à l'auberge de la Belle-Étoile?

— Dans la chambre, oui, madame; mais dans l'auberge, non.

— Ah! dit Catherine, quel était son compagnon?

— Je ne sais si c'était le compagnon de M. de Mouy, madame; mais je sais qu'il s'est échappé par une porte de derrière, après avoir couché sur le carreau deux de mes gardes.

— Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute?

— Non, pas moi, mais mes gardes.

— Et quel était-il? demanda Charles IX.

— M. le comte Annibal de Coconnas.

— Annibal de Coconnas, répéta le roi assombri et rêveur, celui qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint- Barthélemy.

— M. de Coconnas, gentilhomme de M. d'Alençon, dit M. de Nancey.

— C'est bien, c'est bien, dit Charles IX; retirez-vous, monsieur de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous d'une chose…

— De laquelle, Sire?

— C'est que vous êtes à mon service, et que vous ne devez obéir qu'à moi.

M. de Nancey se retira à reculons en saluant respectueusement. De Mouy envoya un sourire ironique à Catherine. Il se fit un silence d'un instant.

La reine tordait la ganse de sa cordelière, Charles caressait son chien.

— Mais quel était votre but, monsieur? continua Charles; agissiez-vous violemment?

— Contre qui, Sire?

— Mais contre Henri, contre François ou contre moi.

— Sire, nous avions la renonciation de votre beau-frère, l'agrément de votre frère; et, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, nous étions sur le point de solliciter l'autorisation de Votre Majesté, lorsque est arrivée cette fatale affaire du Louvre.

— Eh bien, ma mère, dit Charles, je ne vois aucun mal à tout cela. Vous étiez dans votre droit, monsieur de Mouy, en demandant un roi. Oui, la Navarre peut être et doit être un royaume séparé. Il y a plus, ce royaume semble fait exprès pour doter mon frère d'Alençon, qui a toujours eu si grande envie d'une couronne, que lorsque nous portons la nôtre il ne peut détourner les yeux de dessus elle. La seule chose qui s'opposait à cette intronisation, c'était le droit de Henriot; mais puisque Henriot y renonce volontairement…

— Volontairement, Sire.

— Il paraît que c'est la volonté de Dieu! Monsieur de Mouy, vous êtes libre de retourner vers vos frères, que j'ai châtiés… un peu durement, peut-être; mais ceci est une affaire entre moi et Dieu: et dites-leur que, puisqu'ils désirent pour roi de Navarre mon frère d'Alençon, le roi de France se rend à leurs désirs. À partir de ce moment, la Navarre est un royaume, et son souverain s'appelle François. Je ne demande que huit jours pour que mon frère quitte Paris avec l'éclat et la pompe qui conviennent à un roi. Allez, monsieur de Mouy, allez! … Monsieur de Nancey, laissez passer M. de Mouy, il est libre.

— Sire, dit de Mouy en faisant un pas en avant, Votre Majesté permet-elle?

— Oui, dit le roi. Et il tendit la main au jeune huguenot. De Mouy mit un genou à terre et baisa la main du roi.

— À propos, dit Charles en le retenant au moment où il allait se relever, ne m'aviez-vous pas demandé justice de ce brigand de Maurevel?

— Oui, Sire.

— Je ne sais où il est pour vous la faire, car il se cache; mais si vous le rencontrez, faites-vous justice vous-même, je vous y autorise, et de grand coeur.

— Ah! Sire, s'écria de Mouy, voilà qui me comble véritablement; que Votre Majesté s'en rapporte à moi; je ne sais non plus où il est, mais je le trouverai, soyez tranquille.

Et de Mouy, après avoir respectueusement salué le roi Charles et la reine Catherine, se retira sans que les gardes qui l'avaient amené missent aucun empêchement à sa sortie. Il traversa les corridors, gagna rapidement le guichet, et une fois dehors ne fit qu'un bond de la place Saint-Germain-l'Auxerrois à l'auberge de la Belle-Étoile, où il retrouva son cheval, grâce auquel, trois heures après la scène que nous venons de raconter, le jeune homme respirait en sûreté derrière les murailles de Mantes.

Catherine, dévorant sa colère, regagna son appartement d'où elle passa dans celui de Marguerite. Elle y trouva Henri en robe de chambre et qui paraissait prêt à se mettre au lit.

— Satan, murmura-t-elle, aide une pauvre reine pour qui Dieu ne veut plus rien faire!

XVII Deux têtes pour une couronne

— Qu'on prie M. d'Alençon de me venir voir, avait dit Charles en congédiant sa mère.

M. de Nancey, disposé d'après l'invitation du roi de n'obéir désormais qu'à lui-même, ne fit qu'un bond de chez Charles chez son frère, lui transmettant sans adoucissement aucun l'ordre qu'il venait de recevoir.

Le duc d'Alençon tressaillit: en tout temps il avait tremblé devant Charles; et à bien plus forte raison encore depuis qu'il s'était fait, en conspirant, des motifs de le craindre.

Il ne s'en rendit pas moins près de son frère avec un empressement calculé.

Charles était debout et sifflait entre ses dents un hallali sur pied.

En entrant, le duc d'Alençon surprit dans l'oeil vitreux de Charles un de ces regards envenimés de haine qu'il connaissait si bien.

— Votre Majesté m'a fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que désire de moi Votre Majesté?

— Je désire vous dire, mon bon frère, que, pour récompenser cette grande amitié que vous me portez, je suis décidé à faire aujourd'hui pour vous la chose que vous désirez le plus.

— Pour moi?

— Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous rêvez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette chose, je vous la donne.

— Sire, dit François, j'en jure à mon frère, je ne désire que la continuation de la bonne santé du roi.

— Alors vous devez être satisfait, d'Alençon; l'indisposition que j'ai éprouvée à l'époque de l'arrivée des Polonais est passée. J'ai échappé, grâce à Henriot, à un sanglier furieux qui voulait me découdre, et je me porte de façon à n'avoir rien à envier au mieux portant de mon royaume; vous pouviez donc sans être mauvais frère désirer autre chose que la continuation de ma santé, qui est excellente.

— Je ne désirais rien, Sire.

— Si fait, si fait, François, reprit Charles s'impatientant; vous désirez la couronne de Navarre, puisque vous vous êtes entendu avec Henriot et de Mouy: avec le premier pour qu'il y renonçât, avec le second pour qu'il vous la fît avoir. Eh bien, Henriot y renonce! de Mouy m'a transmis votre demande, et cette couronne que vous ambitionnez…

— Eh bien? demanda d'Alençon d'une voix tremblante.

— Eh bien, mort-diable! elle est à vous. D'Alençon pâlit affreusement; puis tout à coup le sang appelé à son coeur, qu'il faillit briser, reflua vers les extrémités, et une rougeur ardente lui brûla les joues; la faveur que lui faisait le roi le désespérait en un pareil moment.

— Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant d'émotion et cherchant vainement à se remettre, je n'ai rien désiré et surtout rien demandé de pareil.

— C'est possible, dit le roi, car vous êtes fort discret, mon frère; mais on a désiré, on a demandé pour vous, mon frère.

— Sire, je vous jure que jamais…

— Ne jurez pas Dieu.

— Mais, Sire, vous m'exilez donc?

— Vous appelez ça un exil, François? Peste! vous êtes difficile… Qu'espériez-vous donc de mieux? D'Alençon se mordit les lèvres de désespoir.

— Ma foi! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous croyais moins populaire, François, et surtout moins près des huguenots; mais ils vous demandent, il faut bien que je m'avoue à moi-même que je me trompais. D'ailleurs, je ne pouvais rien désirer de mieux que d'avoir un homme à moi, mon frère qui m'aime et qui est incapable de me trahir, à la tête d'un parti qui depuis trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la famille. Il n'y aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que mon ami. Mais il n'est point ambitieux, et ce titre, que personne ne réclame, il le prendra, lui.

— Oh! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le réclame… ce titre, qui donc y a plus droit que moi? Henri n'est que votre beau-frère par alliance; moi, je suis votre frère par le sang et surtout par le coeur… Sire, je vous en supplie, gardez-moi près de vous.

— Non pas, non pas, François, répondit Charles; ce serait faire votre malheur.

— Comment cela?

— Pour mille raisons.

— Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un compagnon si fidèle que je le suis. Depuis mon enfance je n'ai jamais quitté Votre Majesté.

— Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois même je vous aurais voulu voir plus loin.

— Que veut dire le roi?

— Rien, rien… je m'entends… Oh! que vous aurez de belles chasses là-bas! François, que je vous porte envie! Savez-vous qu'on chasse l'ours dans ces diables de montagnes comme on chasse ici le sanglier? Vous allez nous entretenir tous de peaux magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez; on attend l'animal, on l'excite, on l'irrite; il marche au chasseur, et, à quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derrière. C'est à ce moment-là qu'on lui enfonce l'acier dans le coeur, comme Henri a fait pour le sanglier à la dernière chasse. C'est dangereux; mais vous êtes brave, François, et ce danger sera pour vous un vrai plaisir.

— Ah! Votre Majesté redouble mes chagrins, car je ne chasserai plus avec elle.

— Corboeuf! tant mieux! dit le roi, cela ne nous réussit ni à l'un ni à l'autre de chasser ensemble.

— Que veut dire Votre Majesté?

— Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne une telle émotion, que vous, qui êtes l'adresse en personne, que vous qui, avec la première arquebuse venue, abattez une pie à cent pas, vous avez, la dernière fois que nous avons chassé de compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est familière, manqué à vingt pas un gros sanglier, et cassé par contre la jambe à mon meilleur cheval. Mort-diable! François, cela donne à songer, savez-vous!

— Oh! Sire, pardonnez à l'émotion, dit d'Alençon devenu livide.

— Eh! oui, reprit Charles, l'émotion, je le sais bien; et c'est à cause de cette émotion, que j'apprécie à sa juste valeur, que je vous dis: Croyez-moi, François, mieux vaut chasser loin l'un de l'autre, surtout quand on a des émotions pareilles. Réfléchissez à cela, mon frère, non pas en ma présence, ma présence vous trouble, je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que j'ai tout lieu de craindre qu'à une nouvelle chasse une autre émotion ne vienne à vous prendre; car alors il n'y a rien qui fasse relever la main comme l'émotion, car alors vous tueriez le cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la bête. Peste! une balle placée trop haut ou trop bas, cela change fort la face d'un gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille. Quand Montgomery a tué notre père Henri II par accident, par émotion peut-être, le coup a porté notre frère François II sur le trône et notre père Henri à Saint-Denis. Il faut si peu de chose à Dieu pour faire beaucoup!

Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc aussi redoutable qu'imprévu.

Il était impossible que le roi dît plus clairement à son frère qu'il avait tout deviné. Charles, voilant sa colère sous une ombre de plaisanterie, était peut-être plus terrible encore que s'il eût laissé la lave haineuse qui lui dévorait le coeur se répandre bouillante au-dehors; sa vengeance paraissait proportionnée à sa rancune. À mesure que l'une s'aigrissait, l'autre grandissait, et pour la première fois d'Alençon connut le remords, ou plutôt le regret d'avoir conçu un crime qui n'avait pas réussi.

Il avait soutenu la lutte tant qu'il avait pu, mais sous ce dernier coup il plia la tête, et Charles vit poindre dans ses yeux cette flamme dévorante qui, chez les êtres d'une nature tendre, creuse le sillon par où jaillissent les larmes.

Mais d'Alençon était de ceux-là qui ne pleurent que de rage.

Charles tenait fixé sur lui son oeil de vautour, aspirant pour ainsi dire chacune des sensations qui se succédaient dans le coeur du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi précises, grâce à cette étude approfondie qu'il avait faite de sa famille, que si le coeur du duc eût été un livre ouvert.

Il le laissa ainsi un instant écrasé, immobile et muet. Puis d'une voix empreinte de haineuse fermeté:

— Mon frère, dit-il, nous vous avons dit notre résolution, et notre résolution est immuable: vous partirez.

D'Alençon fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et continua:

— Je veux que la Navarre soit fière d'avoir pour prince un frère du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui convient à votre naissance, comme votre frère Henri l'a eu, et comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me bénirez de loin. Mais n'importe, les bénédictions ne connaissent pas la distance.

— Sire…

— Acceptez, ou plutôt résignez-vous. Une fois roi, on trouvera une femme digne d'un fils de France. Qui sait! qui vous apportera un autre trône peut être.

— Mais, dit le duc d'Alençon, Votre Majesté oublie son bon ami Henri.

— Henri! mais puisque je vous ai dit qu'il n'en voulait pas, du trône de Navarre! Puisque je vous ai déjà dit qu'il vous l'abandonnait! Henri est un joyeux garçon et non pas une face pâle comme vous. Il veut rire et s'amuser à son aise, et non sécher, comme nous sommes condamnés à le faire, nous, sous des couronnes.

D'Alençon poussa un soupir.

— Mais, dit-il, Votre Majesté m'ordonne donc de m'occuper…

— Non pas, non pas. Ne vous inquiétez de rien, François, je réglerai tout moi-même; reposez-vous sur moi comme sur un bon frère. Et maintenant que tout est convenu, allez; dites ou ne dites pas notre entretien à vos amis: je veux prendre des mesures pour que la chose devienne bientôt publique. Allez, François.

Il n'y avait rien à répondre, le duc salua et partit la rage dans le coeur.

Il brûlait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui venait de se passer; mais il ne trouva que Catherine: en effet, Henri fuyait l'entretien et la reine mère le recherchait.

Le duc, en voyant Catherine, étouffa aussitôt ses douleurs et essaya de sourire. Moins heureux que Henri d'Anjou, ce n'était pas une mère qu'il cherchait dans Catherine, mais simplement une alliée. Il commençait donc par dissimuler avec elle, car, pour faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu mutuellement.

Il aborda donc Catherine avec un visage où ne restait plus qu'une légère trace d'inquiétude.

— Eh bien, madame, dit-il, voilà de grandes nouvelles; les savez- vous?

— Je sais qu'il s'agit de faire un roi de vous, monsieur.

— C'est une grande bonté de la part de mon frère, madame.

— N'est-ce pas?

— Et je suis presque tenté de croire que je dois reporter sur vous une partie de ma reconnaissance; car enfin, si c'était vous qui lui eussiez donné le conseil de me faire don d'un trône, c'est à vous que je le devrais; quoique j'avoue au fond qu'il m'a fait peine de dépouiller ainsi le roi de Navarre.

— Vous aimez fort Henriot, mon fils, à ce qu'il paraît?

— Mais oui; depuis quelque temps nous nous sommes intimement liés.

— Croyez-vous qu'il vous aime autant que vous l'aimez vous-même?

— Je l'espère, madame.

— C'est édifiant une pareille amitié, savez-vous? surtout entre princes. Les amitiés de cour passent pour peu solides, mon cher François.

— Ma mère, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore presque frères. Catherine sourit d'un étrange sourire.

— Bon! dit-elle, est-ce qu'il y a des frères entre rois?

— Oh! quant à cela, nous n'étions roi ni l'un ni l'autre, ma mère, quand nous nous sommes liés ainsi; nous ne devions même jamais l'être; voilà pourquoi nous nous aimions.

— Oui, mais les choses sont bien changées à cette heure.

— Comment, bien changées?

— Oui, sans doute; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas tous deux rois?

Au tressaillement nerveux du duc, à la rougeur qui envahit son front, Catherine vit que le coup lancé par elle avait porté en plein coeur.

— Lui? dit-il. Henriot roi? et de quel royaume, ma mère?

— D'un des plus magnifiques de la chrétienté, mon fils.

— Ah! ma mère, dit d'Alençon en pâlissant, que dites-vous donc là?

— Ce qu'une bonne mère doit dire à son fils, ce à quoi vous avez plus d'une fois songé, François.

— Moi? dit le duc, je n'ai songé à rien, madame, je vous jure.

— Je veux bien vous croire; car votre ami, car votre frère Henri, comme vous l'appelez, est, sous sa franchise apparente, un seigneur fort habile et fort rusé qui garde ses secrets mieux que vous ne gardez les vôtres, François. Par exemple, vous a-t-il jamais dit que de Mouy fût son homme d'affaires?

Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un stylet dans l'âme de François.

Mais celui-ci n'avait qu'une vertu, ou plutôt qu'un vice, la dissimulation; il supporta donc parfaitement le regard.

— De Mouy! dit-il avec surprise, et comme si ce nom était prononcé pour la première fois devant lui en pareille circonstance.

— Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-là même qui a failli tuer M. de Maurevel, et qui, clandestinement et en courant la France et la capitale sous des habits différents, intrigue et lève une armée pour soutenir votre frère Henri contre votre famille.

Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils François en sût autant et même plus qu'elle se leva sur ces mots, s'apprêtant à faire une majestueuse sortie.

François la retint.

— Ma mère, dit-il, encore un mot, s'il vous plaît. Puisque vous daignez m'initier à votre politique, dites-moi comment, avec de si faibles ressources et si peu connu qu'il est, Henri parviendrait- il à faire une guerre assez sérieuse pour inquiéter ma famille?

— Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc qu'il est soutenu par plus de trente mille hommes peut-être; que le jour où il dira un mot, ces trente mille hommes apparaîtront tout à coup comme s'ils sortaient de terre; et ces trente mille hommes, ce sont des huguenots, songez-y, c'est-à-dire les plus braves soldats du monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous n'avez pas su ou pas voulu vous concilier, vous.

— Laquelle?

— Il a le roi, le roi qui l'aime, qui le pousse, le roi qui, par jalousie contre votre frère de Pologne et par dépit contre vous, cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous êtes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans sa famille.

— Le roi! … vous croyez, ma mère?

— Ne vous êtes-vous donc pas aperçu qu'il chérit Henriot, son Henriot?

— Si fait, ma mère, si fait.

— Et qu'il en est payé de retour? car ce même Henriot, oubliant que son beau-frère le voulait arquebuser le jour de la Saint- Barthélemy, se couche à plat ventre comme un chien qui lèche la main dont il a été battu.

— Oui, oui, murmura François, je l'ai déjà remarqué, Henri est bien humble avec mon frère Charles.

— Ingénieux à lui complaire en toute chose.

— Au point que, dépité d'être toujours raillé par le roi sur son ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre à… Si bien qu'hier il m'a demandé, oui, pas plus tard qu'hier, si je n'avais point quelques bons livres qui traitent de cet art.

— Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux étincelèrent comme si une idée subite lui traversait l'esprit; attendez donc… et que lui avez-vous répondu?

— Que je chercherais dans ma bibliothèque.

— Bien, dit Catherine, bien, il faut qu'il l'ait, ce livre.

— Mais j'ai cherché, madame, et n'ai rien trouvé.

— Je trouverai, moi, je trouverai… et vous lui donnerez le livre comme s'il venait de vous.

— Et qu'en résultera-t-il?

— Avez-vous confiance en moi, d'Alençon?

— Oui, ma mère.

— Voulez-vous m'obéir aveuglément à l'égard de Henri, que vous n'aimez pas, quoi que vous en disiez? D'Alençon sourit.

— Et que je déteste, moi, continua Catherine.

— Oui, j'obéirai.

— Après-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai, vous le porterez à Henri… et…

— Et…?

— Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste. François connaissait assez sa mère pour savoir qu'elle ne s'en rapportait point d'habitude à Dieu, à la Providence ou au hasard du soin de servir ses amitiés ou ses haines; mais il se garda d'ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la commission dont on le charge, il se retira chez lui.

— Que veut-elle dire? pensa le jeune homme en montant l'escalier, je n'en sais rien. Mais ce qu'il y a de clair pour moi dans tout ceci, c'est qu'elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la faire.

Pendant ce temps, Marguerite, par l'intermédiaire de La Mole, recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux illustres conjoints n'avaient point de secret, elle décacheta cette lettre et la lut.

Sans doute cette lettre lui parut intéressante, car à l'instant même Marguerite, profitant de l'obscurité qui commençait à descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le passage secret, monta l'escalier tournant, et, après avoir regardé de tous côtés avec attention, s'élança rapide comme une ombre, et disparut dans l'antichambre du roi de Navarre.

Cette antichambre n'était plus gardée par personne depuis la disparition d'Orthon.

Cette disparition, dont nous n'avons pas parlé depuis le moment où le lecteur l'a vu s'opérer d'une façon si tragique pour le pauvre Orthon, avait fort inquiété Henri. Il s'en était ouvert à madame de Sauve et à sa femme, mais ni l'une ni l'autre n'était plus instruite que lui; seulement, madame de Sauve lui avait donné quelques renseignements, à la suite desquels il était demeuré parfaitement clair à l'esprit de Henri que le pauvre enfant avait été victime de quelque machination de la reine mère, et que c'était à la suite de cette machination qu'il avait failli, lui, être arrêté avec de Mouy, dans l'auberge de la Belle-Étoile.

Un autre que Henri eût gardé le silence, car il n'eût rien osé dire; mais Henri calculait tout: il comprit que son silence le trahirait; d'ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs, un de ses confidents, sans s'informer de lui, sans faire des recherches. Henri s'informa donc, rechercha donc, en présence du roi et de la reine mère elle-même; il demanda Orthon à tout le monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du Louvre, jusqu'au capitaine des gardes qui veillait dans l'antichambre du roi; mais toute demande et toute démarche furent inutiles; et Henri parut si ostensiblement affecté de cet événement et si attaché au pauvre serviteur absent, qu'il déclara qu'il ne le remplacerait que lorsqu'il aurait acquis la certitude qu'il aurait disparu pour toujours.

L'antichambre, comme nous l'avons dit, était donc vide lorsque Marguerite se présenta chez Henri.

Si légers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et se retourna.

— Vous, madame! s'écria-t-il.

— Oui, répondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui présenta le papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes: «Sire, le moment est venu de mettre notre projet de fuite à exécution. Après-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis Saint-Germain jusqu'à Maisons, c'est-à-dire dans toute la longueur de la forêt.» Allez à cette chasse, quoique ce soit une chasse au vol; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles; ceignez votre meilleure épée; montez le plus fin cheval de votre écurie.» Vers midi, c'est-à-dire au plus fort de la chasse et quand le roi sera lancé à la suite du faucon, dérobez-vous seul si vous venez seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit.» Cinquante des nôtres seront cachés au pavillon de François Ier, dont nous avons la clef; tout le monde ignorera qu'ils y sont, car ils y seront venus de nuit et les jalousies en seront fermées.» Vous passerez par l'allée des Violettes, au bout de laquelle je veillerai; à droite de cette allée, dans une petite clairière, seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces chevaux frais seront destinés à remplacer le vôtre et celui de Sa Majesté la reine de Navarre, si par hasard ils étaient fatigués.

» Adieu, Sire; soyez prêt, nous le serons.»

— Vous le serez, dit Marguerite, prononçant après seize cents ans les mêmes paroles que César avait prononcées sur les bords du Rubicon.

— Soit, madame, répondit Henri, ce n'est pas moi qui vous démentirai.

— Allons, Sire, devenez un héros; ce n'est pas difficile; vous n'avez qu'à suivre votre route; et faites-moi un beau trône, dit la fille de Henri II.

Un imperceptible sourire effleura la lèvre fine du Béarnais. Il baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le passage, tout en fredonnant le refrain d'une vieille chanson:

Cil qui mieux battit la muraille N'entra point dedans le chasteau.

La précaution n'était pas mauvaise: au moment où il ouvrait la porte de sa chambre à coucher, le duc d'Alençon ouvrait celle de son antichambre; il fit de la main un signe à Marguerite, puis tout haut:

— Ah! c'est vous, mon frère, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe de son mari, la reine avait tout compris et s'était jetée dans un cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une énorme tapisserie.

Le duc d'Alençon entra d'un pas craintif en regardant tout autour de lui.

— Sommes-nous seuls, mon frère? demanda-t-il à demi-voix.

— Parfaitement seuls. Qu'y a-t-il donc? vous paraissez tout bouleversé.

— Il y a que nous sommes découverts, Henri.

— Comment découverts?

— Oui, de Mouy a été arrêté.

— Je le sais.

— Eh bien! de Mouy a tout dit au roi.

— Qu'a-t-il dit?

— Il a dit que je désirais le trône de Navarre, et que je conspirais pour l'obtenir.

— Ah! pécaïre! dit Henri, de sorte que vous voilà compromis, mon pauvre frère! Comment alors n'êtes-vous pas encore arrêté?

— Je n'en sais rien moi-même; le roi m'a raillé en faisant semblant de m'offrir le trône de Navarre. Il espérait sans doute me tirer un aveu du coeur; mais je n'ai rien dit.

— Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Béarnais; tenons ferme, notre vie à tous deux en dépend.

— Oui, reprit François, le cas est épineux; voici pourquoi je suis venu demander votre avis, mon frère; que croyez-vous que je doive faire: fuir ou rester?

— Vous avez vu le roi, puisque c'est à vous qu'il a parlé?

— Oui, sans doute.

— Eh bien, vous avez dû lire dans sa pensée! Suivez votre inspiration.

— J'aimerais mieux rester, répondit François.

Si maître qu'il fût de lui-même, Henri laissa échapper un mouvement de joie; si imperceptible que fût ce mouvement, François le surprit au passage.

— Restez alors, dit Henri.

— Mais vous?

— Dame! répondit Henri, si vous restez, je n'ai aucun motif pour m'en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par dévouement, pour ne pas quitter un frère que j'aime.

— Ainsi, dit d'Alençon, c'en est fait de tous nos plans; vous vous abandonnez sans lutte au premier entraînement de la mauvaise fortune?

— Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de demeurer ici; grâce à mon caractère insoucieux, je me trouve bien partout.

— Eh bien, soit! dit d'Alençon, n'en parlons plus; seulement, si vous prenez quelque résolution nouvelle, faites-la-moi savoir.

— Corbleu! je n'y manquerai pas, croyez-le bien, répondit Henri. N'est-il pas convenu que nous n'avons pas de secrets l'un pour l'autre?

D'Alençon n'insista pas davantage et se retira tout pensif, car, à un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du cabinet de toilette.

En effet, à peine d'Alençon était-il sorti, que cette tapisserie se souleva et que Marguerite reparut.

— Que pensez-vous de cette visite? demanda Henri.

— Qu'il y a quelque chose de nouveau et d'important.

— Et que croyez-vous qu'il y ait?

— Je n'en sais rien encore, mais je le saurai.

— En attendant?

— En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir.

— Je n'aurai garde d'y manquer, madame! dit Henri en baisant galamment la main de sa femme.

Et avec les mêmes précautions qu'elle en était sortie, Marguerite rentra chez elle.

XVIII Le livre de vénerie

Trente-six heures s'étaient écoulées depuis les événements que nous venons de raconter. Le jour commençait à paraître, mais tout était déjà éveillé au Louvre, comme c'était l'habitude les jours de chasse, lorsque le duc d'Alençon se rendit chez la reine mère, selon l'invitation qu'il en avait reçue.

La reine mère n'était point dans sa chambre à coucher, mais elle avait ordonné qu'on le fît attendre s'il venait.

Au bout de quelques instants elle sortit d'un cabinet secret où personne n'entrait qu'elle, et où elle se retirait pour faire ses opérations chimiques.

Soit par la porte entrouverte, soit attachée à ses vêtements, entra en même temps que la reine mère l'odeur pénétrante d'un âcre parfum, et, par l'ouverture de la porte, d'Alençon remarqua une vapeur épaisse, comme celle d'un aromate brûlé, qui flottait en blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine.

Le duc ne put réprimer un regard de curiosité.

— Oui, dit Catherine de Médicis, oui, j'ai brûlé quelques vieux parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que j'ai jeté du genièvre sur le brasier: de là cette odeur.

D'Alençon s'inclina.

— Eh bien, dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa robe de chambre ses mains, que de légères taches d'un jaune rougeâtre diapraient ça et là, qu'avez-vous de nouveau depuis hier?

— Rien, ma mère.

— Avez-vous vu Henri?

— Oui.

— Il refuse toujours de partir?

— Absolument.

— Le fourbe!

— Que dites-vous, madame?

— Je dis qu'il part.

— Vous croyez?

— J'en suis sûre.

— Alors, il nous échappe?

— Oui, dit Catherine.

— Et vous le laissez partir?

— Non seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il faut qu'il parte.

— Je ne vous comprends pas, ma mère.

— Écoutez bien ce que je vais vous dire, François. Un médecin très habile, le même qui m'a remis le livre de chasse que vous allez lui porter, m'a affirmé que le roi de Navarre était sur le point d'être atteint d'une maladie de consomption, d'une de ces maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut apporter aucun remède. Or, vous comprenez que s'il doit mourir d'un mal si cruel, il vaut mieux qu'il meure loin de nous que sous nos yeux, à la cour.

— En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine.

— Et surtout à votre frère Charles, dit Catherine; tandis que lorsque Henri mourra après lui avoir désobéi, le roi regardera cette mort comme une punition du ciel.

— Vous avez raison, ma mère, dit François avec admiration, il faut qu'il parte. Mais êtes-vous bien sûre qu'il partira?

— Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la forêt de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir d'escorte jusqu'à Fontainebleau, où cinq cents autres l'attendent.

— Et, dit d'Alençon avec une légère hésitation et une pâleur visible, ma soeur Margot part avec lui?

— Oui, répondit Catherine, c'est convenu. Mais, Henri mort, Margot revient à la cour, veuve et libre.

— Et Henri mourra, madame! vous en êtes certaine?

— Le médecin qui m'a remis le livre en question me l'a assuré du moins.

— Et ce livre, où est-il, madame? Catherine retourna à pas lents vers le cabinet mystérieux, ouvrit la porte, s'y enfonça, et reparut un instant après, le livre à la main.

— Le voici, dit-elle.

D'Alençon regarda le livre que lui présentait sa mère avec une certaine terreur.

— Qu'est-ce que ce livre, madame? demanda en frissonnant le duc.

— Je vous l'ai déjà dit, mon fils, c'est un travail sur l'art d'élever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran de Lucques.

— Et que dois-je en faire?

— Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l'a demandé, à ce que vous m'avez dit, lui ou quelque autre pareil, pour s'instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au vol aujourd'hui avec le roi, il ne manquera pas d'en lire quelques pages, afin de prouver au roi qu'il suit ses conseils en prenant des leçons. Le tout est de le remettre à lui-même.

— Oh! je n'oserai pas, dit d'Alençon en frissonnant.

— Pourquoi? dit Catherine, c'est un livre comme un autre, excepté qu'il a été si longtemps renfermé que les pages sont collées les unes aux autres. N'essayez donc pas de les lire, vous, François, car on ne peut les lire qu'en mouillant son doigt et en poussant les pages feuille à feuille, ce qui prend beaucoup de temps et donne beaucoup de peine.

— Si bien qu'il n'y a qu'un homme qui a le grand désir de s'instruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine? dit d'Alençon.

— Justement, mon fils, vous comprenez.

— Oh! dit d'Alençon, voici déjà Henriot dans la cour, donnez, madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce livre chez lui: à son retour il le trouvera.

— J'aimerais mieux que vous le lui donnassiez à lui-même, François, ce serait plus sûr.

— Je vous ai déjà dit que je n'oserais point, madame, reprit le duc.

— Allez donc; mais au moins posez-le dans un endroit bien apparent.

— Ouvert?… Y a-t-il inconvénient à ce qu'il soit ouvert?

— Non.

— Donnez alors.

D'Alençon prit d'une main tremblante le livre que, d'une main ferme, Catherine étendait vers lui.

— Prenez, prenez, dit Catherine, il n'y a pas de danger, puisque j'y touche; d'ailleurs vous avez des gants.

Cette précaution ne suffit pas pour d'Alençon, qui enveloppa le livre dans son manteau.

— Hâtez-vous, dit Catherine, hâtez-vous, d'un moment à l'autre Henri peut remonter.

— Vous avez raison, madame, j'y vais. Et le duc sortit tout chancelant d'émotion. Nous avons introduit plusieurs fois déjà le lecteur dans l'appartement du roi de Navarre, et nous l'avons fait assister aux séances qui s'y sont passées, joyeuses ou terribles, selon que souriait ou menaçait le génie protecteur du futur roi de France.

Mais jamais peut-être les murs souillés de sang par le meurtre, arrosés de vin par l'orgie, embaumés de parfums par l'amour; jamais ce coin du Louvre enfin n'avait vu apparaître un visage plus pâle que celui du duc d'Alençon ouvrant, son livre à la main, la porte de la chambre à coucher du roi de Navarre.

Et cependant, comme s'y attendait le duc, personne n'était dans cette chambre pour interroger d'un oeil curieux ou inquiet l'action qu'il allait commettre. Les premiers rayons du jour éclairaient l'appartement parfaitement vide.

À la muraille pendait toute prête cette épée que M. de Mouy avait conseillé à Henri d'emporter. Quelques chaînons d'une ceinture de mailles étaient épars sur le parquet. Une bourse honnêtement arrondie et un petit poignard étaient posés sur un meuble, et des cendres, légères et flottantes encore, dans la cheminée, jointes à ces autres indices, disaient clairement à d'Alençon que le roi de Navarre avait endossé une chemise de mailles, demandé de l'argent à son trésorier et brûlé des papiers compromettants.

— Ma mère ne s'était pas trompée, dit d'Alençon, le fourbe me trahissait.

Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune homme, car après avoir sondé du regard tous les coins de la chambre, après avoir soulevé les tapisseries des portières, après qu'un grand bruit retentissait dans les cours et qu'un grand silence qui régnait dans l'appartement lui eut prouvé que personne ne songeait à l'espionner, il tira le livre de dessous son manteau, le posa rapidement sur la table où était la bourse, l'adossant à un pupitre de chêne sculpté, puis, s'écartant aussitôt, il allongea le bras, et, avec une hésitation qui trahissait ses craintes, de sa main gantée il ouvrit le livre à l'endroit d'une gravure de chasse.

Le livre ouvert, d'Alençon fit aussitôt trois pas en arrière; et retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui venait de dévorer les lettres. La peau souple cria sur les charbons, se tordit, et s'étala comme le cadavre d'un large reptile, puis ne laissa bientôt plus qu'un résidu noir et crispé.

D'Alençon demeura jusqu'à ce que la flamme eût entièrement dévoré le gant, puis il roula le manteau qui avait enveloppé le livre, le jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y entrait, le coeur tout palpitant, il entendit des pas dans l'escalier tournant, et, ne doutant plus que ce fût Henri qui rentrait, il referma vivement sa porte.

Puis il s'élança vers la fenêtre; mais de la fenêtre on n'apercevait qu'une portion de la cour du Louvre. Henri n'était point dans cette portion de la cour, et sa conviction s'en affermit que c'était lui qui venait de rentrer.

Le duc s'assit, ouvrit un livre, et essaya de lire. C'était une histoire de France depuis Pharamond jusqu'à Henri II, et pour laquelle, quelques jours après son avènement au trône, il avait donné privilège.

Mais l'esprit du duc n'était point là: la fièvre de l'attente brûlait ses artères. Les battements de ses tempes retentissaient jusqu'au fond de son cerveau; comme on voit dans un rêve ou dans une extase magnétique, il semblait à François qu'il voyait à travers les murailles; son regard plongeait dans la chambre de Henri, malgré le triple obstacle qui le séparait de lui.

Pour écarter l'objet terrible qu'il croyait voir avec les yeux de la pensée, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chêne à l'endroit de l'image; mais ce fut inutilement qu'il prit l'une après l'autre ses armes, l'un après l'autre ses joyaux, qu'il arpenta cent fois le même sillon du parquet, chaque détail de cette image, que le duc n'avait qu'entrevue cependant, lui était resté dans l'esprit. C'était un seigneur à cheval qui, remplissant lui-même l'office d'un valet de fauconnerie, lançait le leurre en rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval dans les herbes d'un marécage. Si violente que fût la volonté du duc, le souvenir triomphait de sa volonté.

Puis, ce n'était pas seulement le livre qu'il voyait, c'était le roi de Navarre s'approchant de ce livre, regardant cette image, essayant de tourner les pages, et, empêché par l'obstacle qu'elles opposaient, triomphant de l'obstacle en mouillant son pouce et en forçant les feuilles à glisser.

Et à cette vue, toute fictive et toute fantastique qu'elle était, d'Alençon chancelant était forcé de s'appuyer d'une main à un meuble, tandis que de l'autre il couvrait ses yeux comme si, les yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu'il voulait fuir.

Ce spectacle était sa propre pensée.

Tout à coup d'Alençon vit Henri qui traversait la cour; celui-ci s'arrêta quelques instants devant des hommes qui entassaient sur deux mules des provisions de chasse qui n'étaient autres que de l'argent et des effets de voyage, puis, ses ordres donnés, il coupa diagonalement la cour, et s'achemina visiblement vers la porte d'entrée.

D'Alençon était immobile à sa place. Ce n'était donc pas Henri qui était monté par l'escalier secret. Toutes ces angoisses qu'il éprouvait depuis un quart d'heure, il les avait donc éprouvées inutilement. Ce qu'il croyait fini ou près de finir était donc à recommencer.

D'Alençon ouvrit la porte de sa chambre, puis, tout en la tenant fermée, il alla écouter à celle du corridor. Cette fois, il n'y avait pas à se tromper, c'était bien Henri. D'Alençon reconnut son pas et jusqu'au bruit particulier de la molette de ses éperons.

La porte de l'appartement de Henri s'ouvrit et se referma.

D'Alençon rentra chez lui et tomba dans un fauteuil.

— Bon! se dit-il, voici ce qui se passe à cette heure: il a traversé l'antichambre, la première pièce, puis il est parvenu jusqu'à la chambre à coucher; arrivé là, il aura cherché des yeux son épée, puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura trouvé le livre tout ouvert sur son dressoir.

» — Quel est ce livre? se sera-t-il demandé; qui m'a apporté ce livre?

» Puis il se sera rapproché, aura vu cette gravure représentant un cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire, puis il aura essayé de tourner les feuilles.

Une sueur froide passa sur le front de François.

— Va-t-il appeler? dit-il. Est-ce un poison d'un effet soudain? Non, non, sans doute, puisque ma mère a dit qu'il devait mourir lentement de consomption.

Cette pensée le rassura un peu. Dix minutes se passèrent ainsi, siècle d'agonie usé seconde par seconde, et chacune de ces secondes fournissant tout ce que l'imagination invente de terreurs insensées, un monde de visions. D'Alençon n'y put tenir davantage, il se leva, traversa son antichambre, qui commençait à se remplir de gentilshommes.

— Salut, messieurs, dit-il, je descends chez le roi.

Et pour tromper sa dévorante inquiétude, pour préparer un alibi peut-être, d'Alençon descendit effectivement chez son frère. Pourquoi descendait-il? Il l'ignorait… Qu'avait-il à lui dire?… Rien! Ce n'était point Charles qu'il cherchait, c'était Henri qu'il fuyait.

Il prit le petit escalier tournant et trouva la porte du roi entrouverte.

Les gardes laissèrent entrer le duc sans mettre aucun empêchement à son passage: les jours de chasse il n'y avait ni étiquette ni consigne.

François traversa successivement l'antichambre, le salon et la chambre à coucher sans rencontrer personne; enfin il songeait que Charles était sans doute dans son cabinet des Armes, et poussa la porte qui donnait de la chambre à coucher dans le cabinet.

Charles était assis devant une table, dans un grand fauteuil sculpté à dossier aigu; il tournait le dos à la porte par laquelle était entré François.

Il paraissait plongé dans une occupation qui le dominait.

Le duc s'approcha sur la pointe du pied; Charles lisait.

— Pardieu! s'écria-t-il tout à coup, voilà un livre admirable. J'en avais bien entendu parler, mais je n'avais pas cru qu'il existât en France.

D'Alençon tendit l'oreille, et fit un pas encore.

— Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce à ses lèvres et en pesant sur le livre pour séparer la page qu'il avait lue de celle qu'il voulait lire; on dirait qu'on en a collé les feuillets pour dérober aux regards des hommes les merveilles qu'il renferme.

D'Alençon fit un bond en avant.

Ce livre, sur lequel Charles était courbé, était celui qu'il avait déposé chez Henri!

Un cri sourd lui échappa.

— Ah! c'est vous, d'Alençon? dit Charles, soyez le bienvenu, et venez voir le plus beau livre de vénerie qui soit jamais sorti de la plume d'un homme.

Le premier mouvement de d'Alençon fut d'arracher le livre des mains de son frère; mais une pensée infernale le cloua à sa place, un sourire effrayant passa sur ses lèvres blêmies, il passa la main sur ses yeux comme un homme ébloui.

Puis revenant un peu à lui, mais sans faire un pas en avant ni en arrière:

— Sire, demanda d'Alençon, comment donc ce livre se trouve-t-il dans les mains de Votre Majesté?

— Rien de plus simple. Ce matin, je suis monté chez Henriot pour voir s'il était prêt; il n'était déjà plus chez lui: sans doute il courait les chenils et les écuries; mais, à sa place, j'ai trouvé ce trésor que j'ai descendu ici pour le lire tout à mon aise.

Et le roi porta encore une fois son pouce à ses lèvres, et une fois encore fit tourner la page rebelle.

— Sire, balbutia d'Alençon dont les cheveux se hérissèrent et qui se sentit saisir par tout le corps d'une angoisse terrible; Sire, je venais pour vous dire…

— Laissez-moi achever ce chapitre, François, dit Charles, et ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voilà cinquante pages que je lis, c'est à dire que je dévore.

— Il a goûté vingt-cinq fois le poison, pensa François. Mon frère est mort! Alors il pensa qu'il y avait un Dieu au ciel qui n'était peut-être point le hasard.

François essuya de sa main tremblante la froide rosée qui dégouttait sur son front, et attendit silencieux, comme le lui avait ordonné son frère, que le chapitre fût achevé.

XIX La chasse au vol

Charles lisait toujours. Dans sa curiosité, il dévorait les pages; et chaque page, nous l'avons dit, soit à cause de l'humidité à laquelle elles avaient été longtemps exposées, soit pour tout autre motif, adhérait à la page suivante.

D'Alençon considérait d'un oeil hagard ce terrible spectacle dont il entrevoyait seul le dénouement.

— Oh! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici? Comment! je partirais, je m'exilerais, j'irais chercher un trône imaginaire, tandis que Henri, à la première nouvelle de la maladie de Charles, reviendrait dans quelque ville forte à vingt lieues de la capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et pourrait d'une seule enjambée être dans la capitale; de sorte qu'avant que le roi de Pologne eût seulement appris la nouvelle de la mort de mon frère, la dynastie serait déjà changée: c'est impossible!

C'étaient ces pensées qui avaient dominé le premier sentiment d'horreur involontaire qui poussait François à arrêter Charles. C'était cette fatalité persévérante qui semblait garder Henri et poursuivre les Valois, contre laquelle le duc allait encore essayer une fois de réagir.

En un instant tout son plan venait de changer à l'égard de Henri. C'était Charles et non Henri qui avait lu le livre empoisonné; Henri devait partir, mais partir condamné. Du moment où la fatalité venait de le sauver encore une fois, il fallait que Henri restât; car Henri était moins à craindre prisonnier à Vincennes ou à la Bastille, que le roi de Navarre à la tête de trente mille hommes.

Le duc d'Alençon laissa donc Charles achever son chapitre; et lorsque le roi releva la tête:

— Mon frère, lui dit-il, j'ai attendu parce que Votre Majesté l'a ordonné, mais c'était à mon grand regret, parce que j'avais des choses de la plus haute importance à vous dire.

— Ah! au diable! dit Charles, dont les joues pâles s'empourpraient peu à peu, soit qu'il eût mis une trop grande ardeur à sa lecture, soit que le poison commençât à agir; au diable! si tu viens encore me parler de la même chose, tu partiras comme est parti le roi de Pologne. Je me suis débarrassé de lui, je me débarrasserai de toi, et plus un mot là-dessus.

— Aussi, mon frère, dit François, ce n'est point de mon départ que je veux vous entretenir, mais de celui d'un autre. Votre Majesté m'a atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus délicat, qui est mon dévouement pour elle comme frère, ma fidélité comme sujet, et je tiens à lui prouver que je ne suis pas un traître, moi.

— Allons, dit Charles en s'accoudant sur le livre, en croisant ses jambes l'une sur l'autre, et en regardant d'Alençon en homme qui fait contre ses habitudes provision de patience; allons, quelque bruit nouveau, quelque accusation matinale?

— Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule délicatesse m'avait seule empêché de vous révéler.

— Un complot! dit Charles, voyons le complot.

— Sire, dit François, tandis que Votre Majesté chassera au vol près de la rivière, et dans la plaine du Vésinet, le roi de Navarre gagnera la forêt de Saint-Germain, une troupe d'amis l'attend dans cette forêt et il doit fuir avec eux.

— Ah! je le savais bien, dit Charles. Encore une bonne calomnie contre mon pauvre Henriot! Ah ça! en finirez-vous avec lui?

— Votre Majesté n'aura pas besoin d'attendre longtemps au moins pour s'assurer si ce que j'ai l'honneur de lui dire est ou non une calomnie.

— Et comment cela?

— Parce que ce soir notre beau-frère sera parti. Charles se leva.

— Écoutez, dit-il, je veux bien une dernière fois encore avoir l'air de croire à vos intentions; mais je vous en avertis, toi et ta mère, cette fois c'est la dernière.

Puis haussant la voix:

— Qu'on appelle le roi de Navarre! ajouta-t-il.

Un garde fit un mouvement pour obéir; mais François l'arrêta d'un signe.

— Mauvais moyen, mon frère, dit-il; de cette façon vous n'apprendrez rien. Henri niera, donnera un signal, ses complices seront avertis et disparaîtront; puis ma mère et moi nous serons accusés non seulement d'être des visionnaires, mais encore des calomniateurs.

— Que demandez-vous donc alors?

— Qu'au nom de notre fraternité, Votre Majesté m'écoute, qu'au nom de mon dévouement qu'elle va reconnaître, elle ne brusque rien. Faites en sorte, Sire, que le véritable coupable, que celui qui depuis deux ans trahit d'intention Votre Majesté, en attendant qu'il la trahisse de fait, soit enfin reconnu coupable par une preuve infaillible et puni comme il le mérite.

Charles ne répondit rien; il alla à une fenêtre et l'ouvrit: le sang envahissait son cerveau. Enfin se retournant vivement:

— Eh bien, dit-il, que feriez-vous? Parlez, François.

— Sire, dit d'Alençon, je ferais cerner la forêt de Saint-Germain par trois détachements de chevau-légers, qui, à une heure convenue, à onze heures par exemple, se mettraient en marche et rabattraient tout ce qui se trouve dans la forêt sur le pavillon de François Ier, que j'aurais, comme par hasard, désigné pour l'endroit du rendez-vous, du dîner. Puis quand, tout en ayant l'air de suivre mon faucon, je verrais Henri s'éloigner, je piquerais au rendez-vous, où il se trouvera pris avec ses complices.

— L'idée est bonne, dit le roi; qu'on fasse venir mon capitaine des gardes. D'Alençon tira de son pourpoint un sifflet d'argent pendu à une chaîne d'or et siffla. De Nancey parut. Charles alla à lui et lui donna ses ordres à voix basse.

Pendant ce temps, son grand lévrier Actéon avait saisi une proie qu'il roulait par la chambre et qu'il déchirait à belles dents avec mille bonds folâtres.

Charles se retourna et poussa un juron terrible. Cette proie, que s'était faite Actéon, c'était ce précieux livre de vénerie, dont il n'existait, comme nous l'avons dit, que trois exemplaires au monde.

Le châtiment fut égal au crime.

Charles saisit un fouet, la lanière sifflante enveloppa l'animal d'un triple noeud. Actéon jeta un cri et disparut sous une table couverte d'un immense tapis qui lui servait de retraite.

Charles ramassa le livre et vit avec joie qu'il n'y manquait qu'un feuillet; et encore n'était-il pas une page de texte, mais une gravure.

Il le plaça avec soin sur un rayon où Actéon ne pouvait atteindre. D'Alençon le regardait faire avec inquiétude. Il eût voulu fort que ce livre, maintenant qu'il avait fait sa terrible mission, sortît des mains de Charles.

Six heures sonnèrent.

C'était l'heure à laquelle le roi devait descendre dans la cour encombrée de chevaux richement caparaçonnés, d'hommes et de femmes richement vêtus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs faucons chaperonnés; quelques piqueurs avaient les cors en écharpe au cas où le roi, fatigué de la chasse au vol, comme cela lui arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil.

Le roi descendit, et, en descendant, ferma la porte de son cabinet des Armes. D'Alençon suivait chacun de ses mouvements d'un ardent regard et lui vit mettre la clef dans sa poche.

En descendant l'escalier, il s'arrêta, porta la main à son front.

Les jambes du duc d'Alençon tremblaient non moins que celles du roi.

— En effet, balbutia-t-il, il me semble que le temps est à l'orage.

— À l'orage au mois de janvier? dit Charles, vous êtes fou! Non, j'ai des vertiges, ma peau est sèche; je suis faible, voilà tout.

Puis à demi-voix:

— Ils me tueront, continua-t-il, avec leur haine et leurs complots.

Mais en mettant le pied dans la cour, l'air frais du matin, les cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes rassemblées, produisirent sur Charles leur effet ordinaire.

Il respira libre et joyeux. Son premier regard avait été pour chercher Henri. Henri était près de Marguerite. Ces deux excellents époux semblaient ne se pouvoir quitter tant ils s'aimaient. En apercevant Charles, Henri fit bondir son cheval, et en trois courbettes de l'animal fut près de son beau-frère.

— Ah! ah! dit Charles, vous êtes monté en coureur de daim, Henriot. Vous savez cependant que c'est une chasse au vol que nous faisons aujourd'hui.

Puis sans attendre la réponse:

— Partons, messieurs, partons. Il faut que nous soyons en chasse à neuf heures! dit le roi le sourcil froncé et avec une intonation de voix presque menaçante.

Catherine regardait tout cela par une fenêtre du Louvre. Un rideau soulevé donnait passage à sa tête pâle et voilée, tout le corps vêtu de noir disparaissait dans la pénombre.

Sur l'ordre de Charles, toute cette foule dorée, brodée, parfumée, le roi en tête, s'allongea pour passer à travers les guichets du Louvre et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain, au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et pensif, sur son cheval plus blanc que la neige.

— Que vous a-t-il dit? demanda Marguerite à Henri.

— Il m'a félicité sur la finesse de mon cheval.

— Voilà tout?

— Voilà tout.

— Il sait quelque chose alors.

— J'en ai peur.

— Soyons prudents. Henri éclaira son visage d'un de ces fins sourires qui lui étaient habituels, et qui voulaient dire, pour Marguerite surtout: Soyez tranquille, ma mie. Quant à Catherine, à peine tout ce cortège avait-il quitté la cour du Louvre qu'elle avait laissé retomber son rideau. Mais elle n'avait point laissé échapper une chose: c'était la pâleur de Henri, c'étaient ses tressaillements nerveux, c'étaient ses conférences à voix basse avec Marguerite. Henri était pâle parce que, n'ayant pas le courage sanguin, son sang, dans toutes les circonstances où sa vie était mise en jeu, au lieu de lui monter au cerveau, comme il arrive ordinairement, lui refluait au coeur.

Il éprouvait des tressaillements nerveux parce que la façon dont l'avait reçu Charles, si différente de l'accueil habituel qu'il lui faisait, l'avait vivement impressionné.

Enfin, il avait conféré avec Marguerite, parce que, ainsi que nous le savons, le mari et la femme avaient fait, sous le rapport de la politique, une alliance offensive et défensive.

Mais Catherine avait interprété les choses tout autrement.

— Cette fois, murmura-t-elle avec son sourire florentin, je crois qu'il en tient, ce cher Henriot.

Puis, pour s'assurer du fait, après avoir attendu un quart d'heure pour donner le temps à toute la chasse de quitter Paris, elle sortit de son appartement, suivit le corridor, monta le petit escalier tournant, et à l'aide de sa double clef ouvrit l'appartement du roi de Navarre.

Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha le livre. Ce fut inutilement que partout son regard ardent passa des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux armoires; nulle part elle n'aperçut le livre qu'elle cherchait.

— D'Alençon l'aura déjà enlevé, dit-elle, c'est prudent. Et elle descendit chez elle, presque certaine, cette fois, que son projet avait réussi. Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint- Germain, où il arriva après une heure et demie de course rapide; on ne monta même pas au vieux château, qui s'élevait sombre et majestueux au milieu des maisons éparses sur la montagne. On traversa le pont de bois situé à cette époque en face de l'arbre qu'aujourd'hui encore on appelle le chêne de Sully. Puis on fit signe aux barques pavoisées qui suivaient la chasse, pour donner la facilité au roi et aux gens de sa suite de traverser la rivière et de se mettre en mouvement.

À l'instant même toute cette joyeuse jeunesse, animée d'intérêts si divers, se mit en marche, le roi en tête, sur cette magnifique prairie qui pend du sommet boisé de Saint-Germain, et qui prit soudain l'aspect d'une grande tapisserie à personnages diaprés de mille couleurs et dont la rivière écumante sur sa rive simulait la frange argentée.

En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son faucon favori au poing, marchaient les valets de vénerie vêtus de justaucorps verts et chaussés de grosses bottes, qui, maintenant de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les roseaux qui garnissaient la rivière.

En ce moment le soleil, caché jusque-là derrière les nuages, sortit tout à coup du sombre océan où il s'était plongé. Un rayon de soleil éclaira de sa lumière tout cet or, tous ces joyaux, tous ces yeux ardents, et de toute cette lumière il faisait un torrent de feu.

Alors, et comme s'il n'eût attendu que ce moment pour qu'un beau soleil éclairât sa défaite, un héron s'éleva du sein des roseaux en poussant un cri prolongé et plaintif.

— Haw! haw! cria Charles en déchaperonnant son faucon et en le lançant après le fugitif.

— Haw! haw! crièrent toutes les voix pour encourager l'oiseau.

Le faucon, un instant ébloui par la lumière, tourna sur lui-même, décrivant un cercle sans avancer ni reculer; puis tout à coup il aperçut le héron, et prit son vol sur lui à tire-d'aile.

Cependant le héron qui s'était, en oiseau prudent, levé à plus de cent pas des valets de vénerie, avait, pendant que le roi déchaperonnait son faucon et que celui-ci s'était habitué à la lumière, gagné de l'espace, ou plutôt de la hauteur. Il en résulta que lorsque son ennemi l'aperçut, il était déjà à plus de cinq cents pieds de hauteur, et qu'ayant trouvé dans les zones élevées l'air nécessaire à ses puissantes ailes, il montait rapidement.

— Haw! haw! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon, prouve nous que tu es de race. Haw! haw!

Comme s'il eût entendu cet encouragement, le noble animal partit, semblable à une flèche, parcourant une ligne diagonale qui devait aboutir à la ligne verticale qu'adoptait le héron, lequel montait toujours comme s'il eût voulu disparaître dans l'éther.

— Ah! double couard, cria Charles, comme si le fugitif eût pu l'entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse autant qu'il était en lui, la tête renversée en arrière pour ne pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah! double couard, tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race; attends! attends! Haw! Bec- de-Fer; haw!

En effet, la lutte fut curieuse; les deux oiseaux se rapprochaient l'un de l'autre, ou plutôt le faucon se rapprochait du héron.

La seule question était de savoir lequel dans cette première attaque conserverait le dessus.

La peur eut de meilleures ailes que le courage.

Le faucon, emporté par son vol, passa sous le ventre du héron qu'il eût dû dominer. Le héron profita de sa supériorité et lui allongea un coup de son long bec.

Le faucon, frappé comme d'un coup de poignard, fit trois tours sur lui-même, comme étourdi, et un instant on dut croire qu'il allait redescendre. Mais, comme un guerrier blessé qui se relève plus terrible, il jeta une espèce de cri aigu et menaçant et reprit son vol sur le héron.

Le héron avait profité de son avantage, et, changeant la direction de son vol, il avait fait un coude vers la forêt, essayant cette fois de gagner de l'espace et d'échapper par la distance au lieu d'échapper par la hauteur.

Mais le faucon était un animal de noble race, qui avait un coup d'oeil de gerfaut.

Il répéta la même manoeuvre, piqua diagonalement sur le héron, qui jeta deux ou trois cris de détresse et essaya de monter perpendiculairement comme il l'avait fait une première fois.

Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux oiseaux semblèrent sur le point de disparaître dans les nuages. Le héron n'était pas plus gros qu'une alouette, et le faucon semblait un point noir qui, à chaque instant, devenait plus imperceptible.

Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun était demeuré à sa place, les yeux fixés sur le fugitif et sur le poursuivant.

— Bravo! bravo! Bec-de-Fer! cria tout à coup Charles. Voyez, voyez, messieurs, il a le dessus! Haw! haw!

— Ma foi, j'avoue que je ne vois plus ni l'un ni l'autre, dit Henri.

— Ni moi non plus, dit Marguerite.

— Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre encore, dit Charles; le héron du moins. Entends-tu, entends-tu? il demande grâce!

En effet, deux ou trois cris plaintifs, et qu'une oreille exercée pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre.

— Écoute, écoute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus vite qu'ils ne sont montés. En effet, comme le roi prononçait ces mots, les deux oiseaux commencèrent à reparaître.

C'étaient deux points noirs seulement, mais à la différence de grosseur de ces deux points, il était facile de voir cependant que le faucon avait le dessus.

— Voyez! voyez! … cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet, le héron, dominé par l'oiseau de proie, n'essayait même plus de se défendre. Il descendait rapidement, incessamment frappé par le faucon et ne répondant que par ses cris; tout à coup il replia ses ailes et se laissa tomber comme une pierre; mais son adversaire en fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un dernier coup de bec l'étendit; il continua sa chute en tournoyant sur lui-même, et, au moment où il touchait la terre, le faucon s'abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri de défaite du vaincu.

— Au faucon! au faucon! cria Charles. Et il lança son cheval au galop dans la direction de l'endroit où les deux oiseaux s'étaient abattus. Mais tout à coup il arrêta court sa monture, jeta un cri lui-même, lâcha la bride et s'accrocha d'une main à la crinière de son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac comme s'il eût voulu déchirer ses entrailles. À ce cri tous les courtisans accoururent.

— Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Charles, le visage enflammé et l'oeil hagard; mais il vient de me sembler qu'on me passait un fer rouge à travers l'estomac. Allons, allons, ce n'est rien.

Et Charles remit son cheval au galop. D'Alençon pâlit.

— Qu'y a-t-il donc encore de nouveau? demanda Henri à Marguerite.

— Je n'en sais rien, répondit celle-ci; mais avez-vous vu? mon frère était pourpre.

— Ce n'est pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans s'entre-regardèrent étonnés et suivirent le roi. On arriva à l'endroit où les deux oiseaux s'étaient abattus. Le faucon rongeait déjà la cervelle du héron. En arrivant, Charles sauta à bas de son cheval pour voir le combat de plus près. Mais en touchant la terre il fut obligé de se tenir à la selle, la terre tournait sous lui. Il éprouva une violente envie de dormir.

— Mon frère! mon frère! s'écria Marguerite, qu'avez-vous?

— J'ai, dit Charles, j'ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut avalé ses charbons ardents; j'ai que je brûle, et qu'il me semble que mon haleine est de flamme.

En même temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut étonné de ne pas voir sortir du feu de ses lèvres. Cependant, on avait repris et rechaperonné le faucon, et tout le monde s'était rassemblé autour de Charles.

— Eh bien, eh bien, que veut dire cela? Corps du Christ! ce n'est rien, ou si c'est quelque chose, c'est le soleil qui me casse la tête et me crève les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs! Voici toute une compagnie de halbrans. Lâchez tout, lâchez tout. Corboeuf! nous allons nous amuser!

On déchaperonna en effet et on lâcha à l'instant même cinq ou six faucons, qui s'élancèrent dans la direction du gibier, tandis que toute la chasse, le roi en tête, regagnait les bords de la rivière.

— Eh bien, que dites-vous, madame? demanda Henri à Marguerite.

— Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se retourne pas, nous pouvons d'ici gagner la forêt facilement.

Henri appela le valet de vénerie qui portait le héron; et tandis que l'avalanche bruyante et dorée roulait le long du talus qui fait aujourd'hui la terrasse, il resta seul en arrière comme s'il examinait le cadavre du vaincu.

XX Le pavillon de François Ier

C'était une belle chose que la chasse à l'oiseau faite par des rois, quand les rois étaient presque des demi-dieux et que la chasse était non seulement un loisir, mais un art.

Néanmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour pénétrer dans un endroit de la forêt où tous les acteurs de la scène que nous venons de raconter vont nous rejoindre bientôt.

À droite de l'allée de Violettes, longue arcade de feuillage, retraite moussue où, parmi les lavandes et les bruyères, un lièvre inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim errant lève sa tête chargée de bois, ouvre les naseaux et écoute, est une clairière assez éloignée pour que de la route on ne la voie pas; mais pas assez pour que de cette clairière on ne voie pas la route.

Au milieu de cette clairière, deux hommes couchés sur l'herbe, ayant sous eux un manteau de voyage, à leur côté une longue épée, et auprès d'eux chacun un mousqueton à gueule évasée, qu'on appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par l'élégance de leur costume, à ces joyeux deviseurs du Décaméron; de près, par la menace de leurs armes, à ces bandits de bois que cent ans plus tard Salvator Rosa peignit d'après nature dans ses paysages.

L'un d'eux était appuyé sur un genou et sur une main, et écoutait comme un de ces lièvres ou de ces daims dont nous avons parlé tout à l'heure.

— Il me semble, dit celui-ci, que la chasse s'était singulièrement rapprochée de nous tout à l'heure. J'ai entendu jusqu'aux cris des veneurs encourageant le faucon.

— Et maintenant, dit l'autre, qui paraissait attendre les événements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade, maintenant, je n'entends plus rien: il faut qu'ils se soient éloignés… Je t'avais bien dit que c'était un mauvais endroit pour l'observation. On n'est pas vu, c'est vrai, mais on ne voit pas.

— Que diable! mon cher Annibal, dit le premier des interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux chevaux à nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules si chargées que je ne sais pas comment elles feront pour nous suivre. Or, je ne connais que ces vieux hêtres et ces chênes séculaires qui puissent se charger convenablement de cette difficile besogne. J'oserais donc dire que, loin de blâmer comme toi M. de Mouy, je reconnais, dans tous les préparatifs de cette entreprise qu'il a dirigée, le sens profond d'un véritable conspirateur.

— Bon! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a déjà bien certainement reconnu Coconnas, bon! voilà le mot lâché, je l'attendais. Je t'y prends. Nous conspirons donc.

— Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine.

— Qui conspirent, ce qui revient exactement au même pour nous.

— Coconnas, je te l'ai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le moins du monde à me suivre dans cette aventure qu'un sentiment particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me fait seul entreprendre.

— Eh! mordi! qui est-ce donc qui dit que tu me forces? D'abord, je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas à faire ce qu'il ne veut pas faire; mais crois-tu que je te laisserai aller sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable?

— Annibal! Annibal! dit La Mole, je crois que j'aperçois là-bas sa blanche haquenée. Oh! c'est étrange comme, rien que de penser qu'elle vient, mon coeur bat.

— Eh bien, c'est drôle, dit Coconnas en bâillant, le coeur ne me bat pas du tout, à moi.

— Ce n'était pas elle, dit La Mole. Qu'est-il donc arrivé? c'était pour midi, ce me semble.

— Il est arrivé qu'il n'est point midi, dit Coconnas, voilà tout, et que nous avons encore le temps de faire un somme, à ce qu'il paraît.

Et sur cette conviction, Coconnas s'étendit sur son manteau en homme qui va joindre le précepte aux paroles; mais comme son oreille touchait la terre, il demeura le doigt levé et faisant signe à La Mole de se taire.

— Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci.

— Silence! cette fois j'entends quelque chose et je ne me trompe pas.

— C'est singulier, j'ai beau écouter, je n'entends rien, moi.

— Tu n'entends rien?

— Non.

— Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur le bras de La Mole, regarde ce daim.

— Où?

— Là-bas. Et Coconnas montra du doigt l'animal à La Mole.

— Eh bien?

— Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda l'animal. La tête inclinée comme s'il s'apprêtait à brouter, il écoutait immobile. Bientôt il releva son front chargé de bois superbes, et tendit l'oreille du côté d'où sans doute venait le bruit; puis tout à coup, sans cause apparente, il partit rapide comme l'éclair.

— Oh! oh! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voilà le daim qui s'enfuit.

— Donc, puisqu'il s'enfuit, dit Coconnas, c'est qu'il entend ce que tu n'entends pas.

En effet, un bruit sourd et à peine perceptible frémissait vaguement dans l'herbe; pour des oreilles moins exercées, c'eût été le vent; pour des cavaliers, c'était un galop lointain de chevaux.

La Mole fut sur pied en un moment.

— Les voici, dit-il, alerte! Coconnas se leva, mais plus tranquillement; la vivacité du Piémontais semblait être passée dans le coeur de La Mole, tandis qu'au contraire l'insouciance de celui-ci semblait à son tour s'être emparée de son ami. C'est que l'un, dans cette circonstance, agissait d'enthousiasme, et l'autre à contrecoeur.

Bientôt un bruit égal et cadencé frappa l'oreille des deux amis: le hennissement d'un cheval fit dresser l'oreille aux chevaux qu'ils tenaient prêts à dix pas d'eux, et dans l'allée passa, comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur côté, fit un signe étrange et disparut.

— La reine! s'écrièrent-ils ensemble.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit Coconnas.

— Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie: Tout à l'heure…

— Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie: Partez…

— Ce signe répond à: Attendez-moi. — Ce signe répond à: Sauvez-vous. — Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction. Pars, je resterai. Coconnas haussa les épaules et se recoucha.

Au même instant, en sens inverse du chemin qu'avait suivi la reine, mais par la même allée, passa, bride abattue, une troupe de cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces sauterelles dont parle Job: ils parurent et disparurent.

— Peste! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons au pavillon de François Ier.

— Au contraire, n'y allons pas! dit La Mole. Si nous sommes découverts, c'est sur ce pavillon que se portera d'abord l'attention du roi! puisque c'était là le rendez-vous général.

— Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas.

Coconnas n'avait pas prononcé ces paroles, qu'un cavalier passa comme l'éclair au milieu des arbres, et, franchissant fossés, buissons, barrières, arriva près des deux gentilshommes.

Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux seulement son cheval dans cette course furieuse.

— M. de Mouy! s'écria Coconnas inquiet et devenu plus alerte maintenant que La Mole; M. de Mouy fuyant! On se sauve donc?

— Eh! vite! cria le huguenot, détalez, tout est perdu! J'ai fait un détour pour vous le dire. En route!

Et comme il n'avait pas cessé de courir en prononçant ces paroles, il était déjà loin quand elles furent achevées, et par conséquent lorsque La Mole et Coconnas en saisirent complètement le sens.

— Et la reine? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se perdit dans l'espace; de Mouy était déjà à une trop grande distance pour l'entendre, et surtout pour lui répondre. Coconnas eut bientôt pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui s'ouvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de l'autre aux mains de La Mole, et s'apprêta à piquer.

— Allons, allons! dit-il, je répéterai ce qu'a dit de Mouy: En route! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en route, La Mole!

— Un instant, dit La Mole; nous sommes venus ici pour quelque chose.

— À moins que ce ne soit pour nous faire pendre, répondit Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu vas faire de la rhétorique, paraphraser le mot fuir, parler d'Horace qui jeta son bouclier et d'Épaminondas qu'on rapporta sur le sien; mais, je dirai un seul mot: Où fuit M. de Mouy de Saint- Phale, tout le monde peut fuir.

— M. de Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, n'est pas chargé d'enlever la reine Marguerite, M. de Mouy de Saint-Phale n'aime pas la reine Marguerite.

— Mordi! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des sottises pareilles à celle que je te vois méditer. Que cinq cent mille diables d'enfer enlèvent l'amour qui peut coûter la tête à deux braves gentilshommes! Corne de boeuf! comme dit le roi Charles, nous conspirons, mon cher; et quand on conspire mal, il faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole!

— Sauve-toi, mon cher, je ne t'en empêche pas, et même je t'y invite. Ta vie est plus précieuse que la mienne. Défends donc ta vie.

— Il faut me dire: Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non me dire: Coconnas, sauve-toi tout seul.

— Bah! mon ami, répondit La Mole, la corde est faite pour les manants, et non pour des gentilshommes comme nous.

— Je commence à croire, dit Coconnas avec un soupir, que la précaution que j'ai prise n'est pas mauvaise.

— Laquelle?

— De me faire un ami du bourreau.

— Tu es sinistre, mon cher Coconnas.

— Mais enfin que faisons-nous? s'écria celui-ci impatienté.

— Nous allons retrouver la reine.

— Où cela?

— Je n'en sais rien… Retrouver le roi!

— Où cela?

— Je n'en sais rien… mais nous le retrouverons, et nous ferons à nous deux ce que cinquante personnes n'ont pu ou n'ont osé faire.

— Tu me prends par l'amour-propre, Hyacinthe; c'est mauvais signe.

— Eh bien, voyons, à cheval et partons.

— C'est bien heureux! La Mole se retourna pour prendre le pommeau de la selle; mais au moment où il mettait le pied à l'étrier, une voix impérieuse se fit entendre.

— Halte-là! rendez-vous, dit la voix. En même temps une figure d'homme parut derrière un chêne, puis une autre, puis trente: c'étaient les chevau-légers, qui, devenus fantassins, s'étaient glissés à plat ventre dans les bruyères et fouillaient dans le bois.

— Qu'est-ce que je t'ai dit? murmura Coconnas. Une espèce de rugissement sourd fut la réponse de La Mole.

Les chevau-légers étaient encore à trente pas des deux amis.

— Voyons! continua le Piémontais parlant tout haut au lieutenant des chevau-légers et tout bas à La Mole; messieurs, qu'y a-t-il?

Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas continua tout bas:

— En selle! La Mole, il en est temps encore: saute à cheval, comme je t'ai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers les chevau-légers:

— Eh! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des amis. Puis à La Mole:

— À travers les arbres, on tire mal; ils tireront et nous manqueront.

— Impossible, dit La Mole; nous ne pouvons emmener avec nous le cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux mules la compromettraient, tandis que par mes réponses j'éloignerai tout soupçon. Pars! mon ami, pars!

— Messieurs, dit Coconnas en tirant son épée et en l'élevant en l'air, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-légers relevèrent leurs mousquetons.

— Mais d'abord, pourquoi faut-il que nous nous rendions?

— Vous le demanderez au roi de Navarre.

— Quel crime avons-nous commis?

— M. d'Alençon vous le dira. Coconnas et La Mole se regardèrent: le nom de leur ennemi en un pareil moment était peu fait pour les rassurer.

Cependant ni l'un ni l'autre ne fit résistance. Coconnas fut invité à descendre de cheval, manoeuvre qu'il exécuta sans observation. Puis tous deux furent placés au centre des chevau- légers, et l'on prit la route du pavillon de François Ier.

— Tu voulais voir le pavillon de François Ier? dit Coconnas à La Mole, en apercevant, à travers les arbres, les murs d'une charmante fabrique gothique; eh bien, il paraît que tu le verras.

La Mole ne répondit rien, et tendit seulement la main à Coconnas.

À côté de ce charmant pavillon, bâti du temps de Louis XII, et qu'on appelait le pavillon de François Ier, parce que celui-ci le choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, était une espèce de hutte élevée pour les piqueurs, et qui disparaissait en quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les épées reluisantes, comme une taupinière sous une moisson blanchissante.

C'était dans cette hutte qu'avaient été conduits les prisonniers.

Maintenant éclairons la situation fort nuageuse, pour les deux amis surtout, en racontant ce qui s'était passé.

Les gentilshommes protestants s'étaient réunis, comme la chose avait été convenue, dans le pavillon de François Ier, dont, on le sait, de Mouy s'était procuré la clef.

Maîtres de la forêt, à ce qu'ils croyaient du moins, ils avaient posé par-ci, par-là quelques sentinelles, que les chevau-légers, moyennant un changement d'écharpes blanches en écharpes rouges, précaution due au zèle ingénieux de M. de Nancey, avaient enlevées sans coup férir par une surprise vigoureuse.

Les chevau-légers avaient continué leur battue, cernant le pavillon; mais de Mouy, qui, ainsi que nous l'avons dit, attendait le roi au bout de l'allée des Violettes, avait vu ces écharpes rouges marchant à pas de loup, et dès ce moment les écharpes rouges lui avaient paru suspectes. Il s'était donc jeté de côté pour n'être point vu, et avait remarqué que le vaste cercle se rétrécissait de manière à battre la forêt et à envelopper le lieu du rendez-vous.

Puis en même temps, au fond de l'allée principale, il avait vu poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la garde du roi.

Enfin il avait reconnu le roi lui-même, tandis que du côté opposé il avait aperçu le roi de Navarre.

Alors il avait coupé l'air en croix avec son chapeau, ce qui était le signal convenu pour dire que tout était perdu.

À ce signal le roi avait rebroussé chemin et avait disparu.

Aussitôt de Mouy, enfonçant les deux larges molettes de ses éperons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout en fuyant avait jeté les paroles d'avertissement que nous avons dites, à La Mole et à Coconnas.

Or, le roi, qui s'était aperçu de la disparition de Henri et de Marguerite, arrivait escorté de M. d'Alençon, pour les voir sortir tous deux de la hutte où il avait dit de renfermer tout ce qui se trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la forêt.

D'Alençon, plein de confiance, galopait près du roi, dont les douleurs aiguës augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois fois il avait failli s'évanouir, et une fois il avait vomi jusqu'au sang.

— Allons! allons! dit le roi en arrivant, dépêchons-nous, j'ai hâte de rentrer au Louvre: tirez-moi tous ces parpaillots du terrier, c'est aujourd'hui saint Blaise, cousin de saint Barthélemy.

À ces paroles du roi, toute cette fourmilière de piques et d'arquebuses se mit en mouvement, et l'on força les huguenots, arrêtés soit dans la forêt, soit dans le pavillon, à sortir l'un après l'autre de la cabane.

Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point.

— Eh bien, dit le roi, où est Henri, où est Margot? Vous me les avez promis, d'Alençon, et corboeuf! il faut qu'on me les trouve.

— Le roi et la reine de Navarre, dit M. de Nancey, nous ne les avons pas même aperçus, Sire.

— Mais les voilà, dit madame de Nevers. En effet, à ce moment même, à l'extrémité d'une allée qui donnait sur la rivière, parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme s'il ne se fût agi de rien; tous deux le faucon au poing et amoureusement serrés avec tant d'art que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis qu'eux, semblaient se caresser l'un l'autre des naseaux. Ce fut alors que d'Alençon furieux fit fouiller les environs, et que l'on trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi firent leur entrée dans le cercle que formaient les gardes avec un fraternel enlacement. Seulement, comme ils n'étaient point rois, ils n'avaient pu se donner si bonne contenance que Henri et Marguerite: La Mole était trop pâle, Coconnas était trop rouge.

XXI Les investigations

Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le cercle fut de ceux qu'on n'oublie jamais, ne les eût-on vus qu'une seule fois en un seul instant.

Charles IX avait, comme nous l'avons dit, regardé défiler tous les gentilshommes enfermés dans la hutte des piqueurs et extraits l'un après l'autre par ses gardes.

Lui et d'Alençon suivaient chaque mouvement d'un oeil avide, s'attendant à voir sortir le roi de Navarre à son tour.

Leur attente avait été trompée.

Mais ce n'était point assez, il fallait savoir ce qu'ils étaient devenus.

Aussi, quand au bout de l'allée on vit apparaître les deux jeunes époux, d'Alençon pâlit, Charles sentit son coeur se dilater; car instinctivement il désirait que tout ce que son frère l'avait forcé de faire retombât sur lui.

— Il échappera encore, murmura François en pâlissant. En ce moment le roi fut saisi de douleurs d'entrailles si violentes qu'il lâcha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa des cris comme un homme en délire. Henri s'approcha avec empressement; mais pendant le temps qu'il avait mis à parcourir les deux cents pas qui le séparaient de son frère, Charles était déjà remis.

— D'où venez-vous, monsieur? dit le roi avec une dureté de voix qui émut Marguerite.

— Mais… de la chasse, mon frère, reprit-elle.

— La chasse était au bord de la rivière et non dans la forêt.

— Mon faucon s'est emporté sur un faisan, Sire, au moment où nous étions restés en arrière pour voir le héron.

— Et où est le faisan?

— Le voici; un beau coq, n'est-ce pas?

Et Henri, de son air le plus innocent, présenta à Charles son oiseau de pourpre, d'azur et d'or.

— Ah! ah! dit Charles; et ce faisan pris, pourquoi ne m'avez-vous pas rejoint?

— Parce qu'il avait dirigé son vol vers le parc, Sire; de sorte que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la rivière, nous vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant déjà vers la forêt: alors nous nous sommes mis à galoper sur vos traces, car étant de la chasse de Votre Majesté nous n'avons pas voulu la perdre.

— Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, étaient-ils invités aussi?

— Quels gentilshommes, répondit Henri en jetant un regard circulaire et interrogatif autour de lui.

— Eh! vos huguenots, pardieu! dit Charles; dans tous les cas, si quelqu'un les a invités ce n'est pas moi.

— Non, Sire, répondit Henri, mais c'est peut-être M. d'Alençon.

— M. d'Alençon! comment cela?

— Moi? fit le duc.

— Eh! oui, mon frère, reprit Henri, n'avez-vous pas annoncé hier que vous étiez roi de Navarre? Eh bien, les huguenots qui vous ont demandé pour roi viennent vous remercier, vous, d'avoir accepté la couronne, et le roi de l'avoir donnée. N'est-ce pas, messieurs?

— Oui! oui! crièrent vingt voix; vive le duc d'Alençon! vive le roi Charles!

— Je ne suis pas le roi des huguenots, dit François pâlissant de colère. Puis, jetant à la dérobée un regard sur Charles: Et j'espère bien, ajouta-t-il, ne l'être jamais.

— N'importe! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout cela étrange.

— Sire, dit le roi de Navarre avec fermeté, on dirait, Dieu me pardonne, que je subis un interrogatoire?

— Et si je vous disais que je vous interroge, que répondriez- vous?

— Que je suis roi comme vous, Sire, dit fièrement Henri, car ce n'est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royauté, et que je répondrais à mon frère et à mon ami, mais jamais à mon juge.

— Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles, à quoi m'en tenir une fois dans ma vie.

— Qu'on amène M. de Mouy, dit d'Alençon, vous le saurez. M. de Mouy doit être pris.

— M. de Mouy est-il parmi les prisonniers? demanda le roi. Henri eut un mouvement d'inquiétude, et échangea un regard avec Marguerite; mais ce moment fut de courte durée. Aucune voix ne répondit.

— M. de Mouy n'est point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey; quelques-uns de nos hommes croient l'avoir vu, mais aucun n'en est sûr.

D'Alençon murmura un blasphème.

— Eh! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient entendu tout le dialogue, et sur l'intelligence desquels elle croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de M. d'Alençon, interrogez-les, ils répondront.

Le duc sentit le coup.

— Je les ai fait arrêter justement pour prouver qu'ils ne sont point à moi, dit le duc.

Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole.

— Oh! oh! encore ce Provençal, dit-il. Coconnas salua gracieusement.

— Que faisiez-vous quand on vous a arrêtés? dit le roi.

— Sire, nous devisions de faits de guerre et d'amour.

— À cheval! armés jusqu'aux dents! prêts à fuir!

— Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majesté est mal renseignée. Nous étions couchés sous l'ombre d'un hêtre:

Sub tegmine fagi. — Ah! vous étiez couchés sous l'ombre d'un hêtre?

— Et nous eussions même pu fuir, si nous avions cru avoir en quelque façon encouru la colère de Votre Majesté. Voyons, messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se retournant vers les chevau-légers, croyez-vous que si nous l'eussions voulu nous pouvions nous échapper?

— Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n'ont pas fait un mouvement pour fuir.

— Parce que leurs chevaux étaient loin, dit le duc d'Alençon.

— J'en demande humblement pardon à Monseigneur, dit Coconnas, mais j'avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lérac de la Mole tenait le sien par la bride.

— Est-ce vrai, messieurs? dit le roi.

— C'est vrai, Sire, répondit le lieutenant; M. de Coconnas en nous apercevant est même descendu du sien.

Coconnas grimaça un sourire qui signifiait: Vous voyez bien, Sire!

— Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont elles son chargées? demanda François.

— Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets d'écurie? faites chercher le palefrenier qui les gardait.

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