La Pensée de l'Humanité (continued 4)
E. (Ely) Halpérine-Kaminsky translation
5
On peut étudier les sciences inutiles à la vie spirituelle, telles que l'astronomie, les mathématiques, la physique, de même que jouir de divers plaisirs, jeux, promenades, quand ces occupations ne nous empêchent pas de faire ce que nous devons; mais ce n'est pas bien de s'occuper de vaines sciences et de jouir de plaisirs, quand ils entravent la véritable œuvre de la vie.
6
Socrate démontrait à ses élèves qu'une instruction bien organisée commande de parvenir dans chaque science à une certaine limite qu'on ne doit pas franchir. Il suffit de connaître assez de géométrie, disait-il, pour être, à l'occasion en état de mesurer régulièrement une bande de terre que l'on achète ou que l'on rend, pour diviser un héritage ou pour savoir répartir le travail aux ouvriers. «C'est si facile, disait-il, qu'avec un peu de bonne volonté on ne s'arrêtera plus devant aucun calcul, quand bien même il faudrait mesurer toute la terre. Mais il n'approuvait pas lorsqu'on se passionnait pour les difficultés de cette science, et, bien qu'il les connût, il disait, qu'elles pouvaient occuper toute la vie d'un homme et le distraire des sciences utiles, tandis qu'elles ne servaient à rien. Il trouvait bien que l'on connaisse assez d'astronomie pour pouvoir, d'après de menus indices reconnaître les heures de la nuit, les jours du mois, et les saisons de l'année, s'orienter sur sa route, maintenir la direction en mer, et relever les gardes. Cette science, est si facile, ajoutait-il, qu'elle est accessible à chaque chasseur, à tout navigateur et, en général, à tout homme qui voudrait quelque peu s'en occuper. Mais lorsqu'on voulait arriver à étudier les différentes orbites parcourues par les astres célestes, calculer la dimension des planètes et des étoiles, leur éloignement de la terre, leurs mouvements et modifications,—il blâmait les gens, car il ne voyait aucune utilité à ces occupations. Il en avait une si basse opinion, non pas par ignorance, car il avait étudié ces sciences, mais parce qu'il ne voulait pas qu'on dépense à des études superflues, le temps et les forces qui pourraient être employés à la chose la plus nécessaire à l'homme: à son perfectionnement moral.»
XÉNOPHON.
VII.—De la lecture des livres.
1
Fais attention que la lecture de nombreux écrivains, de livres de tous genres n'embrouillent et ne troublent ta raison. On ne doit alimenter son esprit que par la lecture d'écrivains dont la valeur est incontestable. Trop de lecture distrait l'esprit et le déshabitue du travail personnel. C'est pourquoi ne lis que les vieux livres incontestablement bons. Si jamais tu as envie de passer à des œuvres d'un autre genre, n'oublie pas de revenir aux anciennes.
SÉNÈQUE.
2
Lisez avant tout les meilleurs livres; autrement vous n'aurez pas le temps de les lire.
THOREAU.
3
Il est préférable de ne jamais lire un seul livre que d'en lire beaucoup et de croire à tout ce qui y est dit. On peut être intelligent sans lire un seul livre, tandis qu'en croyant à tout ce qui est écrit dans les livres, on devient forcément sot.
4
Dans la fabrication des livres se répète le même fait que dans la vie. La plupart des gens s'égarent sottement. C'est pour cela que tant de mauvais livres, tant de relent littéraire s'accumulent parmi la bonne graine. Les hommes ne font que perdre leur temps, leur argent, et leur attention à la lecture de ces livres.
Les mauvais livres ne sont pas seulement inutiles, mais encore nuisibles. Car neuf dixièmes de tous les livres ne s'impriment que pour prendre l'argent des autres.
C'est pourquoi il est préférable de ne pas lire du tout les livres dont on parle et dont on écrit beaucoup. Les gens doivent chercher avant tout à lire et à connaître les meilleurs écrivains de tous les siècles, et de tous les peuples. Ce sont ces livres là qu'on doit lire en premier lieu; autrement, on n'aura pas le temps de les lire du tout. Seuls ces écrivains nous instruisent et contribuent à notre éducation.
Nous ne lirons jamais trop peu de mauvais livres et nous ne réussirons jamais à lire trop de bons livres. Les mauvais livres sont un poison moral qui ne fait que griser.
D'après SCHOPENHAUER.
5
Les superstitions et les erreurs tourmentent les hommes. Il n'y a qu'un moyen pour s'en débarrasser: la vérité. Or, nous apprenons la vérité tant par nous-mêmes que par l'entremise de sages et de saints qui ont vécu avant nous. C'est pourquoi pour mener une vie de bien, il faut chercher soi-même la vérité, tout en profitant des indications qui sont venues jusqu'à nous des anciens sages et des saints.
6
L'un des moyens les plus puissants de connaître la vérité qui libère des superstitions, consiste à apprendre tout ce que l'humanité a fait dans le passé pour connaître et exprimer la vérité commune à tous les hommes.
VIII.—De la pensée indépendante.
1
Chaque homme peut et doit profiter de tout ce que la raison commune de l'humanité a élaboré, mais il doit en même temps contrôler par sa propre raison les données élaborées par toute l'humanité.
2
Le savoir est vraiment le savoir, lorsqu'il est acquis par les efforts de la pensée et non par la mémoire.
Nous commençons à savoir réellement lorsque nous nous arrivons à oublier complètement ce que nous avons appris. Je ne me rapprocherai pas à une distance d'un cheveu de la connaissance des objets, tant que je considérerai l'objet comme on me l'a appris. Pour connaître un objet, je dois m'en approcher comme d'une chose d'absolument inconnue de moi.
THOREAU.
3
Nous attendons du professeur qu'il fasse de son élève un homme raisonnable, d'abord, sage, ensuite, et savant, enfin.
Ce procédé présente cet avantage que si l'élève n'atteint jamais le dernier degré, comme cela a, en effet, généralement lieu dans la réalité; il gagnera néanmoins à s'instruire et aura plus d'expérience et de sagesse dans la vie.
Mais si l'on retourne ce procédé à l'envers, alors les élèves saisissent quelque chose qui ressemble à la raison avant d'avoir acquis la faculté de raisonner et emportent de l'enseignement une science empruntée, comme collée à eux et non n'adhérant, sans compter que leurs facultés spirituelles restent tout aussi improductives que par le passé et se trouvent en même temps fortement corrompues par la sagesse imaginaire. C'est là la raison pourquoi nous rencontrons souvent des savants (ou plutôt des gens instruits) qui manifestent très peu de raisonnement, et c'est pourquoi il sort des académies plus d'idiots que de n'importe quelle autre classe sociale.
KANT.
4
Dans toutes les classes il y a des hommes qui jouissent d'une supériorité mentale, bien qu'ils n'aient souvent aucune instruction. L'esprit naturel peut remplacer presque tous les degrés de l'instruction, tandis qu'aucune instruction ne peut remplacer l'esprit naturel, bien qu'elle possède l'avantage de la connaissance des événements et des faits (science historique), de la définition des causes (sciences naturelles)—le tout en une revue facile et régulière; mais cela ne lui donne pas une opinion plus exacte et plus approfondie du sens réel de tous ces événements, faits et causes. L'homme non instruit, mais perspicace et prompt à voir les choses, saura se passer de ces richesses. Un incident de sa propre expérience lui apprendra bien plus qu'à un savant qui connaît des milliers de cas, mais qu'il ne comprend pas très bien, parce que le peu de savoir de l'homme non instruit est vécu.
SCHOPENHAUER.
5
J'aime les paysans: ils ne sont pas assez instruits pour pouvoir raisonner erronement.
MONTAIGNE.
6
Combien de lectures multiples nous aurions pu éviter si nous savions réfléchir avec indépendance.
Est-ce que la lecture et l'étude sont la même chose? Quelqu'un a affirmé, non sans raison, que si l'impression des livres a contribué au développement plus vaste de l'instruction, cela a été au détriment de leur qualité et de leur teneur. Trop lire est mauvais pour la pensée. Les plus grands penseurs, rencontrés parmi les savants que j'ai étudiés, étaient précisément les moins érudits.
Si l'on avait enseigné aux hommes comment ils doivent penser, et non pas à quoi ils doivent penser, le malentendu aurait pu être évité.
LICHTENBERG.
CHAPITRE XIX
L'EFFORT
Les péchés, les tentations, les superstitions arrêtent, voilent à l'homme son âme. Pour se révéler à soi-même son âme, l'homme doit faire des efforts de conscience. C'est donc dans ces efforts de conscience que consiste l'œuvre principale de la vie de l'homme.
I.—La libération des péchés, des tentations et des superstitions est dans l'effort.
1
L'abnégation libère les hommes des péchés, l'humilité—des tentations, la véracité—des superstitions. Mais pour que l'homme puisse renoncer aux désirs charnels, s'humilier devant les tentations de l'orgueil et contrôler par la raison les superstitions qui le désorientent, il doit faire des efforts. Seul l'effort de sa conscience permet à l'homme de se libérer des péchés, des tentations et des superstitions qui le privent de bonheur.
2
Le Royaume de Dieu est conquis par l'effort. Le Royaume de Dieu est en vous (Luc, XVI, 16; XVII, 21). Ces deux strophes de l'Evangile signifient que ce n'est que par des efforts de conscience que les hommes peuvent vaincre en eux les péchés, les superstitions et les tentations qui retardent l'approche du Royaume de Dieu.
3
Ici, sur la terre, il ne peut et ne doit pas y avoir de repos, parce que la vie est une marche vers le but qu'on ne peut jamais atteindre. Le repos est immoral. Je ne puis dire en quoi consiste ce but; mais quel qu'il soit, il existe et nous savons que nous nous en approchons. Sans ce rapprochement, la vie serait une absurdité et un mensonge. Et nous ne pouvons nous rapprocher de ce but que par notre propre effort.
JOSEPH MAZZINI.
4
Devenir de plus en plus meilleur, c'est toute l'œuvre de la vie, et on ne peut devenir meilleur que par l'effort.
Chacun sait que sans effort, on ne peut rien faire dans le travail. Il faut savoir également que dans l'œuvre principale de la vie, dans la vie spirituelle, on ne peut rien faire sans effort.
5
La force ne se manifeste pas par le pouvoir de faire un nœud avec un attisoir en fer, par la possession des billions et des trillions de roubles, ni par la domination sur des millions d'hommes; la vraie force est dans le pouvoir sur soi-même.
6
Ne dis jamais d'une bonne action: «Ce n'est pas la peine de se donner du mal; c'est si difficile que je n'y arriverai jamais;» ou bien: «C'est si facile que je n'ai qu'à vouloir pour le faire.» Ne pense pas et ne parle pas ainsi: même si le but visé n'est pas atteint, ou si ce but est insignifiant, chaque effort fortifie l'âme.
7
Les gens pensent souvent que pour être un vrai chrétien, il faut accomplir des actes extraordinaires. C'est une erreur. Le chrétien n'a pas besoin d'œuvres spéciales, extraordinaires; il ne lui faut qu'un effort d'esprit perpétuel qui le libère des péchés, des tentations et des superstitions.
8
Les mauvaises actions—celles qui causent nos malheurs,—s'accomplissent facilement; mais ce qui est noble et bon pour nous se fait uniquement au prix d'un effort.
Sagesse bouddhiste.
9
Si l'homme prend pour règle de faire ce qu'il veut, il ne restera pas longtemps à vouloir faire ce qu'il fait. La vraie œuvre n'est jamais que celle à laquelle on doit travailler pour l'accomplir.
10
La route vers la connaissance du bien n'a jamais été tracée sur un gazon soyeux jonchée de fleurs; l'homme a toujours dû escalader des rochers dénudés.
JOHN RUSKIN.
11
On ne cherche jamais la vérité avec joie, mais avec émotion et inquiétude; et cependant, on doit la chercher; car n'ayant pas trouvé la vérité et appris à l'aimer, tu périras. Mais, diras-tu, si la vérité voulait que je la cherche et que je l'aime, elle se serait révélée à moi-même. Aussi se révèle-t-elle à toi, mais tu n'y prêtes pas attention. Cherche donc la vérité,—elle le veut.
PASCAL.
II.—La vie pour l'âme exige des efforts.
1
Je suis l'instrument avec lequel Dieu travaille. Mon vrai bonheur consiste à participer à Son travail. Mais je ne peux y parvenir qu'au moyen des efforts que je fais pour garder toujours en état propre et aiguisé l'instrument de Dieu qui m'est confié: moi-même, mon âme.
2
La chose la plus chère à l'homme, c'est d'être libre, de vivre à sa guise et non suivant la volonté d'autrui. Afin de vivre ainsi, l'homme doit vivre pour son âme. Et afin de vivre pour l'âme, l'homme doit réprimer les désirs du corps.
3
La vraie vie humaine n'est autre chose que le passage progressif de la nature bestiale inférieure à une conception de plus en plus grande de la vie spirituelle.
4
Nous faisons un effort pour nous réveiller et nous nous éveillons effectivement lorsque le rêve devient affreux et que nous n'avons plus de forces de le supporter. Il faut agir de même dans la vie réelle lorsqu'elle devient intolérable. Dans ces moments-là, il faut faire un effort de conscience pour s'éveiller à une vie nouvelle, supérieure, spirituelle.
5
La lutte contre les péchés, les tentations et les superstitions est nécessaire déjà pour cette raison que si tu cesses de les combattre, ta chair prend le dessus.
6
Il nous semble qu'un vrai travail ne peut être fait qu'à quelque chose de visible: à bâtir une maison, à labourer un champ, à nourrir le bétail, mais que travailler à son âme, à quelque chose d'invisible, n'est pas une besogne importante, une besogne que l'on peut faire ou ne pas faire; pourtant tout autre travail,—en dehors du travail intérieur, celui qui nous rend tous les jours plus moral et plus aimant,—tout autre travail n'est rien. C'est le seul vrai, et tous les autres ne sont utiles que si ce travail principal de la vie s'effectue.
7
Celui qui reconnaît que sa vie est mauvaise et qui veut commencer à vivre mieux, ne doit pas penser qu'il ne peut commencer à le faire que lorsqu'il aura modifié les conditions de sa vie. On doit et on peut améliorer sa vie non pas par les transformations extérieures, mais par un changement de soi-même, en notre âme. Et cela, on peut le faire toujours et partout. Et chacun a suffisamment à faire dans ce but. C'est seulement lorsque ton âme aura changé au point que tu ne pourras plus vivre comme par le passé, que tu pourras la modifier, et non quand tu croiras qu'il te sera plus facile de te corriger si tu changes ta vie.
8
Il n'y a, dans la vie, qu'une seule chose importante pour tous les hommes. Cette œuvre seule est destinée à tous les hommes. Tout le reste n'est rien en comparaison avec elle. On voit que cela est ainsi parce que dans cette œuvre seule, l'homme n'a pas d'entraves et qu'elle seule donne toujours la joie.
9
Prends l'exemple du ver à soie: il travaille tant qu'il n'est pas en mesure de voler. Et toi, tu t'es collé à la terre. Travaille à ton âme, et il te poussera des ailes.
D'après ANGÉLUS.
III.—Le perfectionnement de soi-même ne saurait être atteint que par des efforts de conscience.
1
«Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait», est-il dit dans l'Evangile. Cela ne signifie point que le Christ ordonne à l'homme d'être aussi parfait que Dieu, mais que chaque homme doit faire des efforts de conscience pour se rapprocher de la perfection et que la vie de l'homme est dans ce rapprochement.
2
Tout être ne grandit pas d'un coup, mais peu à peu. On ne peut non plus apprendre une science d'un coup. De même, on ne peut pas vaincre le péché d'un coup. Il n'y a qu'un moyen pour devenir meilleur: le raisonnement sage et l'effort continu et patient.
CHANNING.
3
Lessing disait que ce n'est pas la vérité qui donne la joie à l'homme, mais l'effort qu'il fait pour la connaître, Il en est de même de la vertu: la joie que donne la vertu est dans l'effort qui nous rapproche d'elle.
4
Les paroles suivantes étaient gravées sur la baignoire du Roi Tching-Tchang: «Renouvelle-toi tous les jours complètement; fais-le à nouveau et encore à nouveau.»
Sagesse chinoise.
5
Si les gens ne s'occupent pas d'explorations, et s'ils s'en occupent, mais qu'ils n'y réussissent pas, ils ne doivent pas se désespérer ni s'arrêter; si les gens n'interrogent pas les personnes éclairées sur les choses qu'ils ignorent, et si, en interrogeant, ils ne deviennent pas plus avancés, ils ne doivent pas désespérer; si les gens ne raisonnent pas, et s'ils raisonnent, mais ne peuvent pas comprendre clairement en quoi consiste le bien, ils ne doivent pas désespérer; si les gens ne distinguent pas le bien et le mal, et s'ils le distinguent, mais n'en ont pas une conception exacte, ils ne doivent pas désespérer; si les gens ne font pas le bien, et s'ils le font, mais sans lui consacrer toutes leurs forces, ils ne doivent pas désespérer: ils feront en dix fois ce que d'autres auraient fait en une fois; ils feront en mille fois ce que d'autres auraient fait en cent fois.
Celui qui suivra réellement cette règle de la continuité de l'effort deviendra, si ignorant qu'il soit, sûrement fort, et, si vicieux qu'il soit, il deviendra sûrement vertueux.
Sagesse chinoise.
6
Lorsque l'homme fait le bien uniquement parce qu'il est habitué à le faire, ce n'est pas encore la vie de bien. Cette vie commence lorsque l'homme fait un effort pour être bon.
7
Tu dis: ce n'est pas la peine de faire des efforts; on aura beau s'appliquer, on ne parviendra jamais à la perfection. Ton œuvre n'est pas d'atteindre la perfection, mais de t'en rapprocher de plus en plus.
8
Pour que la vie soit non un chagrin, mais une joie continuelle, on doit toujours être bon pour tous, hommes et animaux. Et pour être bon, il faut s'y habituer; et pour s'y habituer, il ne faut, pas laisser passer une seule de ses mauvaises actions sans s'en faire de reproches.
Si tu agis ainsi, tu t'habitueras bientôt à être bon pour tous les hommes et pour tous les animaux. Et si tu t'habitues à la bonté, tu auras toujours la joie au cœur.
9
La vertu de l'homme ne se mesure pas par ses exploits extraordinaires, mais par son effort de chaque jour.
PASCAL.
IV.—Pour se rapprocher de la perfection, l'homme ne doit compter que sur ses propres forces.
1
Combien il est erroné de demander à Dieu, ou même aux hommes, de me délivrer d'une situation difficile. L'homme n'a besoin de l'aide de personne; il n'a pas besoin non plus de sortir de la situation où il se trouve; il ne lui faut qu'une seule chose: faire un effort de conscience pour se libérer des péchés, des tentations et des superstitions. La situation de l'homme changera et s'améliorera seulement en tant qu'il se sera libéré des péchés, dés tentations et des superstitions.
2
Rien n'affaiblit les forces de l'homme que l'espoir de trouver le salut et le bonheur ailleurs que dans son effort.
3
Il faut se débarrasser de l'idée que le Ciel peut corriger nos erreurs. Si vous préparez négligemment quelque plat, vous n'espérez pas que la Providence le rendra bon; de même, si pendant une série d'années de folie, vous avez mal dirigé votre vie, vous ne devez pas espérer que l'intervention divine dirigera et arrangera tout pour le mieux.
JOHN RUSKIN.
4
Tu possèdes la connaissance de ce qui est la perfection suprême. En toi également sont les obstacles qui t'empêchent d'y arriver. Ta situation est précisément celle qui t'engage à travailler pour te rapprocher de la perfection.
CARLYLE.
5
C'est toi qui pèches, c'est toi qui projettes le mal, c'est toi qui fuis le péché, c'est toi qui purifies tes desseins, c'est toi qui es méchant ou pur; un autre ne pourra pas te sauver.
DJAMAPADA.
6
Il n'y a pas de loi morale si je ne puis l'accomplir. Les gens disent: nous sommes nés égoïstes, avares, sensuels, et nous ne pouvons pas être autres. Non, nous le pouvons. La première chose, c'est de sentir dans son cœur ce que nous sommes et ce que nous devons être, et la seconde est de faire des efforts pour nous rapprocher de ce que nous devrions être.
SOLTER.
7
L'homme doit développer ses germes de bien. La Providence ne les a pas semés entièrement levés dans l'homme; ce ne sont que des germes. Se rendre meilleur, cultiver soi-même—voilà l'œuvre principale de la vie de l'homme.
KANT.
V.—Il n'y a qu'un seul moyen d'améliorer la vie sociale: l'effort de chaque homme pour obtenir une vie morale et bonne.
1
Les hommes se rapprochent du Royaume de Dieu, c'est-à-dire de la vie bonne et heureuse, uniquement par l'effort de chaque individu vers une vie morale.
2
Si tu vois que l'organisation de la société est mauvaise et que tu veux l'améliorer, sache qu'il est pour cela un seul moyen: tous les hommes doivent devenir meilleurs. Et pour rendre tous les hommes meilleurs, tu n'as qu'un moyen: c'est de devenir meilleur toi-même.
3
On entend souvent dire que tous les efforts faits pour améliorer la vie, supprimer le mal, instituer la justice sont inutiles, et que tout cela se fera de soi-même. Les gens avançaient, en ramant, mais les rameurs, arrivés à destination, sont descendus; les voyageurs restés dans le bateau ne se mettent pas à ramer parce qu'ils pensent que le bateau continuera à avancer comme il l'a fait jusque-là.
4
«Oui, cela serait ainsi, si tous les hommes avaient compris d'un coup que tout cela est mauvais et inutile pour nous,» dit-on en parlant du mal de la vie humaine. «Mettons qu'un homme renonce au mal, qu'il refuse à y participer, cela avançera-t-il l'œuvre du bien commun? La transformation de la vie sociale s'opère grâce aux efforts de toute la société et non pas à ceux des individus isolés.»
Il est vrai, qu'une hirondelle ne fait pas le printemps. Serait-il possible, cependant, que parce qu'une hirondelle ne fait pas le printemps, elle ne doit pas s'envoler alors qu'elle sent l'approche du printemps? Si chaque bourgeon et chaque herbe attendaient, il n'y aurait jamais de printemps. De même, pour établir le Royaume de Dieu, je ne dois pas me demander si je suis la première ou la millième hirondelle, mais faire immédiatement, même si je suis seul, en sentant l'approche du royaume de Dieu, tout ce qu'il faut pour le réaliser.
«Demandez, et il vous sera donné; cherchez, et vous trouverez; frappez, et on vous ouvrira. Car quiconque demande, reçoit, et quiconque cherche, trouve; et l'on ouvre à celui qui frappe.»
MATTH., VII, 7-8.
5
Notre vie est malheureuse. Pourquoi?
Parce que les hommes vivent mal. Et ils vivent mal parce qu'ils sont eux-mêmes mauvais. De sorte que pour que la vie ne soit plus mauvaise, il faut changer les mauvaises gens en bonnes gens. Comment faire cela? Personne ne peut transformer tout le monde, mais chacun peut s'amender lui-même. Il semble, tout d'abord, qu'on ne peut pas remédier à cela ainsi, car que peut faire un homme contre tous? Pourtant, tous se plaignent de leur vie malheureuse. Si donc tous les hommes comprennent que la mauvaise vie vient des mauvaises gens, et que chacun peut non pas corriger les autres, mais se corriger lui-même, toute la vie deviendra immédiatement meilleure.
C'est donc que la mauvaise vie dépend de nous, et cela dépend également, de nous qu'elle devienne bonne.
VI.—L'effort vers la perfection donne le vrai bonheur.
1
L'effort moral et la joie de la conscience de la vie alternent de même que le travail corporel et la joie du repos. Sans travail corporel on n'éprouve pas la joie du repos: sans effort moral, il n'y a pas de joie d'être conscient de la vie.
2
La récompense de la vertu est dans l'effort même de faire une bonne action.
CICÉRON.
3
N'attends pas non seulement un succès rapide, mais même un succès perceptible de tes efforts vers le bien. Tu ne verras pas le fruit de tes efforts, parce que tu t'es avancé 'tout autant que s'est avancée la perfection à laquelle tu aspires. L'effort de la conscience n'est pas un moyen pour obtenir le bonheur, mais l'effort de la conscience donne par lui-même le bonheur.
4
Dieu a donné aux animaux tout ce qu'il leur faut. Mais il ne l'a pas donné à l'homme. L'homme doit se procurer lui-même tout ce qui lui est nécessaire. La sagesse supérieure de l'homme n'est pas née avec lui; il doit travailler pour la gagner, et plus son travail est pénible, plus la récompense est grande.
Tablettes des Babides [1].
5
Le Royaume de Dieu est conquis de haute lutte. Cela veut dire que pour se débarrasser du mal et devenir bon, il faut un effort.
L'effort est nécessaire pour se contenir du mal. Contiens-toi du mal, et tu feras le bien, parce que l'âme humaine aime le bien, et elle le fait, si elle est exempte de mal.
6
Vous êtes des travailleurs libres et vous le sentez. Toutes sortes de raisonnements mensongers voulant prouver que la destinée ou les lois de la nature sont maîtresses de tout, ne seront jamais en état de faire taire les deux témoins incorruptibles de la liberté: les reproches de la conscience et les grands martyres. Depuis Socrate jusqu'à Christ, et depuis Christ jusqu'aux hommes qui, de siècle en siècle, meurent pour la vérité, tous les martyrs de la foi montrent le mensonge de cette doctrine d'esclaves et nous, disent tout haut: «Nous aussi, nous avons aimé la vie, et aussi tous les hommes qui ont embelli notre vie et qui nous suppliaient de cesser la lutte. Chaque battement de notre cœur semblait nous crier: vivez! Mais pour accomplir la loi de la vie, nous avons préféré la mort.»
Depuis Caïn et jusqu'à l'homme le plus profondément misérable de notre époque, tous ceux qui ont choisi la voie du mal entendent au fond de leur âme la voix du blâme, du reproche, une voix qui ne leur donne pas de repos, qui leur répète éternellement: Pourquoi avez-vous abandonné le chemin de la vérité? Vous pouviez, vous pouvez faire un effort. Vous êtes des hommes libres et il était dans votre pouvoir de moisir dans les péchés ou de vous en libérer.
MAZZINI.
CHAPITRE XX
LA VIE EST DANS LE PRÉSENT
Les hommes croient que leur vie dure un temps donné: dans le passé et dans l'avenir. Mais ce n'est qu'une apparence; la vraie vie humaine ne dure pas pendant un temps, elle est toujours, se maintenant à un point indéterminé où le passé touche au futur et que nous appelons improprement le présent. A ce point du présent, et rien qu'à ce point, l'homme est libre; c'est pourquoi la vraie vie de l'homme est dans le présent et rien que dans le présent,.
I.—La vraie vie ne dépend pas du temps.
1
Le passé n'est plus, le futur n'est pas encore venu. Qu'est-ce qui est donc? Rien que le point où le futur et le passé se touchent. Il semblerait que ce point n'est rien, et cependant, toute notre vie est uniquement dans ce point.
2
Il nous semble seulement que le temps existe. Il n'est pas. Le temps n'est qu'un terme conventionnel grâce auquel nous voyons graduellement ce qui est en réalité et ce qui est toujours un. L'œil ne voit pas toute la sphère à la fois, bien que la sphère existe en entier et en une fois. Pour que l'œil voit, il faut que la sphère tourne devant l'œil qui la regarde. De même le monde se déroule, ou semble se dérouler, dans le temps devant les yeux des hommes. Pour la raison supérieure, il n'y a pas de temps: ce qui sera est déjà. L'idée du temps et de l'espace sert au morcellement de l'infini pour le profit des êtres finaux.
AMIEL.
3
Il n'y a ni «avant» ni «après»: ce qui arrivera demain existe réellement dans l'éternité.
ANGÉLUS.
4
Il n'y a ni temps, ni espace; l'un et l'autre nous sont indispensables pour que nous puissions comprendre les objets. C'est pourquoi il est faux de croire que les réflexions concernant les étoiles, dont la lumière n'est pas encore arrivée jusqu'à nous, et sur l'état du soleil à des millions d'années, etc., sont très importantes. Il n'y a là rien d'important ni même de sérieux. Tout cela n'est qu'un vain jeu de l'esprit.
5
Il n'y a pas de temps, il n'y a qu'un instant. Et c'est précisé ment en cet instant qu'est toute notre vie. C'est pourquoi il faut donner toutes nos forces à cet instant.
6
Si la vie est en dehors du temps, pourquoi se manifeste-t-elle dans le temps et dans l'espace? Parce que le mouvement, c'est-à-dire la tendance vers le développement, vers l'éclaircissement et la perfection, ne peut se manifester que dans le temps et l'espace. S'il n'y avait pas d'espace et de temps, il n'y aurait pas de mouvement, il n'y aurait pas de vie.
II.—La vie spirituelle de l'homme en dehors du temps et de l'espace.
1
Le temps ne sert qu'à la vie corporelle. L'être spirituel de l'homme, est toujours en dehors du temps. Et il est en dehors du temps, parce que l'activité de l'être spirituel consiste uniquement dans l'effort de la conscience. Et cet effort est toujours hors du temps, parce qu'il n'a jamais lieu qu'au présent et que le présent n'a pas de temps.
2
Nous ne pouvons nous représenter la vie après la mort et nous rappeler de la vie avant notre naissance parce que nous ne pouvons rien nous représenter qui soit en dehors du temps; et cependant, nous connaissons le mieux notre vie hors du temps—dans le présent.
3
Notre âme est jetée dans notre corps où elle trouve le nombre, le temps, la mesure. Elle raisonne d'après cela et appelle cela nature; nécessité, et ne saurait penser autrement.
PASCAL
4
Nous disons que le temps passe. Ceci n'est pas exact. C'est nous qui avançons, et non pas le temps. Lorsque nous flottons sur l'eau, il nous semble que ce sont les rives qui marchent et non pas le bateau dans lequel nous nous trouvons. Il en est de même du temps.
5
Il est bon de se rappeler souvent que notre vraie vie n'est pas uniquement extérieure, corporelle, telle que nous la vivons ici, sur terre, telle que nous la voyons, mais qu'avec cette vie, nous possédons encore une autre vie, intérieure, spirituelle, qui n'a ni commencement ni fin.
III.—La vraie vie n'est que dans le présent.
1
La faculté de se souvenir du passé et de se représenter l'avenir nous est donnée uniquement afin que, en nous fondant sur des considérations relatives à l'un ou à l'autre, nous puissions décider plus exactement nos actes du présent, mais nullement pour regretter le passé ou préparer l'avenir.
2
L'homme ne vit que dans l'instant présent. Tout le reste est déjà passé, ou bien n'arrivera peut-être pas.
MARC-AURÈLE.
3
Si nous nous tourmentons en songeant au passé et que nous nous gâtons l'avenir, c'est uniquement parce que nous nous occupons trop peu du présent. Le passé a été, l'avenir n'est pas; seul le présent est.
4
Notre état futur semblera toujours un rêve à notre état présent.
Ce n'est pas la longueur de la vie qui importe, mais sa profondeur. Il ne s'agit pas de prolonger la vie, mais de vivre en dehors du temps, et nous ne le faisons que lorsque nous vivons par l'effort du bien. Lorsque nous vivons ainsi, nous ne nous posons pas la question du temps.
D'après EMERSON.
5
«Vivre jusqu'au soir et jusqu'à la mort»[1] veut dire, vivre comme si l'on se trouvait toujours à sa dernière heure et qu'on n'a le temps que d'accomplir l'essentiel, et en même temps vivre comme si tu pouvais continuer indéfiniment l'œuvre que tu accomplis.
6
Le temps est derrière nous, il est devant nous, mais nous ne l'avons pas avec nous. Lorsqu'on se met à penser davantage à ce qui a été ou à ce qui sera, on perd le principal: la vraie vie dans le présent.
7
On ne peut vaincre les mauvaises habitudes qu'aujourd'hui seulement, et non pas demain.
CONFUCIUS.
8
Rien n'a de l'importance, excepté ce que nous faisons dans le moment présent.
9
Il est bon de ne pas penser au lendemain; mais pour ne pas y penser, il n'y a qu'un seul moyen: c'est de penser continuellement si j'accomplis bien l'œuvre du jour, de l'heure, de la minute présente.
10
Dès qu'on s'absorbe dans le passé et l'avenir, on s'éloigne de la vraie vie et l'on se sent abandonné, lié, solitaire.
Que de tortures morales, et tout cela pour mourir au bout de quelques minutes! Pourquoi donc s'inquiéter?
Non, cela n'est pas vrai: ta vie existe actuellement. Le temps n'est pas, et l'heure présente vaut des centaines d'années si tu vis cette heure avec Dieu.
D'après AMIEL.
14
On dit: l'homme n'est pas libre parce que tout ce qu'il fait a une raison antérieure. Mais l'homme n'agit jamais que dans le présent; or, le présent est en dehors du temps: ce n'est que le point de contact entre le passé et le futur. C'est pourquoi l'homme est toujours libre pendant l'instant du présent.
15
La force libre et divine de la vie ne se manifeste que dans le présent; c'est pourquoi l'activité du présent doit posséder les qualités divines, c'est-à-dire doit être raisonnable et bonne.
16
On demanda à un sage: Quelle est l'œuvre la plus ïmportante? Quel est l'homme le plus important de la vie? Quel est le moment le plus important de la vie?
Le sage répondit: «L'œuvre la plus importante c'est d'aimer tous les hommes parce que c'est là l'œuvre de la vie de chaque homme.
«L'homme le plus important est celui auquel tu as affaire en ce moment, parce que tu ne pourras jamais savoir si tu auras affaire à un autre homme.
«Le temps le plus important est le présent parce que là seulement l'homme est maître de lui-même.»
IV.—L'amour ne se manifeste que dans le présent.
1
L'œuvre principale de la vie est l'amour. Et on ne peut aimer ni dans le passé ni dans le futur. On ne peut aimer que dans le présent, à cette heure, à cette minute.
2
L'amour est une manifestation de l'essence divine qui n'a pas de temps; c'est pourquoi l'amour ne se manifest que dans le présent, tout de suite, à tout moment du présent.
3
Aimer, en général, c'est faire le bien. C'est ainsi que nous comprenons tous l'amour, et nous ne pouvons le comprendre autrement.
L'amour n'est pas seulement un mot; il comprend les œuvres que nous accomplissons pour le bonheur d'autrui.
Si l'homme décide de ne pas répondre aux exigences du plus petit amour vrai en vue d'un grand amour futur, il se leurre, leurre les autres et n'aime personne, sauf lui.
Il n'y a pas d'amour dans le futur: l'amour n'existe que dans le présent. Si l'homme n'accomplit pas l'œuvre de l'amour dans le présent, c'est qu'il n'a pas d'amour.
4
Tu veux le bien. Or, le bien ne peut se produire qu'immédiatement. Il ne peut y avoir de bien dans l'avenir, parce qu'il n'y a pas d'avenir, il n'y a que le présent.
5
Ne remets jamais une bonne action si tu peux l'accomplir aujourd'hui, parce que la mort ne demande pas si tu as fait ce que tu dois. La mort n'attend personne ni rien. La chose la plus importante est donc celle qu'on accomplit à l'instant même.
6
N'attendons pas pour être justes, compatissants. N'attendons pas la venue des souffrances exceptionnelles des autres et les nôtres. La vie est brève; dépêchons-nous donc à réjouir les cœurs de nos compagnons pendant cette courte traversée. Hâtons-nous d'être bons.
AMIEL.
7
Les hommes de bien oublient les bonnes actions qu'ils ont accomplies: ils sont tellement occupés à ce qu'ils font, qu'ils ne pensent plus à ce qu'ils ont déjà fait.
Proverbe chinois.
8
La vie dans le présent est l'état dans lequel Dieu vit en nous. C'est pourquoi le moment présent est plus cher que tout. Emploie toutes les forces de ton âme à ne pas laisser échapper ce moment, afin de ne pas cacher à toi-même le Dieu qui peut se manifester en toi.
V.—Tentation de la préparation à la vie, au lieu de la vie même.
1
«Je ferai cela quand je serai grand.»—«Je vivrai ainsi lorsque j'aurai terminé mes études, lorsque je me serai marié.» «Je ferai cela lorsque j'aurai des enfants, lorsque j'aurai marié mon fils, où lorsque je serai riche, lorsque j'habiterai un autre endroit, ou lorsque je serai vieux.»
Ainsi parlent les enfants, les adultes, les vieillards, et personne ne sait s'il vivra jusqu'au soir. Nous ne pouvons rien savoir de tout cela: si nous aurons ou non la possibilité de le mener à bonne fin, si la mort ne nous empêchera pas de le faire.
Il n'y a qu'une seule œuvre que la mort ne peut entraver: c'est l'accomplissement, à toute heure de la vie, de la volonté de Dieu, celle qui est d'aimer les hommes.
2
Nous pensons et nous disons souvent que «je ne puis pas faire tout ce que je dois par suite de la situation où je me trouve». Combien cela est faux! Le travail intérieur, qui est la raison même de la vie, est toujours possible. Tu es en prison, tu es malade, tu es privé de la possibilité, d'entreprendre toute activité extérieure; on t'offense, on te tourmente; mais ta vie intérieure est dans ton pouvoir: tu peux, dans la pensée, reprocher, blâmer, envier, détester les hommes, et tu peux aussi réprimer ces sentiments et les remplacer par de bons. De sorte que chaque minute de ta vie est à toi, et personne ne peut te la prendre.
3
Se savoir malade, prendre soin pour se guérir, surtout penser à ce que je suis souffrant pour le moment et, par suite, incapable d'agir, se dire que lorsque je redeviendrai valide, j'agirai, est une grande tentation. Car ces paroles signifient: je refuse ce qui m'est donné, mais je veux ce qui n'existe pas. On peut toujours se réjouir de ce que l'on possède à chaque instant et faire immédiatement tout ce que l'on peut.
4
Tu n'es pas bien, et il te semble que cela vient de ce que tu ne peux pas vivre comme tu voudrais, que tu aurais plus facilement fait ce que tu crois devoir faire si ta vie était autre. C'est faux. Tu as tout ce que tu désires. A tout moment de ta vie, tu peux faire la meilleure chose que tu es à même d'accomplir.
5
Les importantes, les grandes œuvres qui ne peuvent être terminées que dans l'avenir, ne sont pas de vraies œuvres, elles ne sont pas faites pour la gloire de Dieu. Si tu crois en Dieu, tu croiras à la vie dans le présent, tu travailleras à des œuvres qui peuvent être achevées dans le présent.
6
Momento-mori. Souviens-toi de la mort! est une grande parole. Si nous nous souvenions que nous mourrons inévitablement et bientôt, notre vie serait tout autre. Si l'homme sait qu'il doit mourir dans une demi-heure, il ne fera sûrement ni des choses vaines, ni bêtes, ni surtout mauvaises, dans ce court laps de temps. Le demi-siècle qui te sépare, peut-être, de la mort, n'est-ce pas une demi-heure?
VI.—Les conséquences de nos actes regardent Dieu, et non pas nous.
1
Les conséquences de nos actes ne dépendent pas de nous, parce qu'elles sont infinies dans l'espace infini et dans le temps infini.
2
Si tu peux voir toutes les conséquences de ton activité, sache que cette activité est nulle.
3
Nos actes de l'instant, du moment, sont à nous; ce qu'il en résultera, c'est l'affaire de Dieu.
FRANÇOIS d'ASSISE.
4
En vivant d'une vie spirituelle, c'est-à-dire en communion avec Dieu, l'homme, bien qu'il ne puisse pas connaître les conséquences de ses actes, sait sûrement que ces conséquences seront heureuses.
5
L'acte accompli sans la moindre réflexion aux conséquences possibles, uniquement en vue d'accomplir la volonté de Dieu, est la meilleure action que l'homme peut accomplir.
6
La récompense d'une vie juste n'est jamais dans l'avenir, mais dans le présent. Si tu fais bien à l'instant, tu te sens bien à l'instant. Et si tu agis bien, les conséquences ne peuvent ne pas être bonnes.
VII.—Ceux qui croient que le sens de la vie est dans le présent ne se préoccupent pas de la vie d'outre-tombe.
1
Nous nous embrouillons dans nos idées sur la vie future; nous nous demandons ce qu'il y aura après la mort. Mais on ne peut le demander, parce que la vie et l'avenir sont deux termes contradictoires: la vie est seulement dans le présent. Il nous semble qu'elles a été et qu'elle sera, tandis qu'elle est seulement. Il ne faut pas chercher une solution à la question de l'avenir, mais penser comment nous devons vivre dans le présent, à l'instant même.
2
Nous ignorons toujours tout ce qui a trait à la vie corporelle, parce que cette vie est réglée par le temps et que nous ne pouvons pas connaître l'avenir.
Mais dans le domaine de la vie spirituelle, il n'y a pas de futur. C'est pourquoi l'inconnu de notre vie diminue à mesure qu'elle se transforme de charnelle en spirituelle, à mesure que nous vivons dans le présent.
3
Nous devons accomplir honnêtement et d'une manière impeccable le travail qui nous est confié, indépendamment de notre espoir de devenir un jour des anges, ou de notre croyance d'avoir été jadis des mollusques.
JOHN RUSKIN.
4
A mesure que la vie se prolonge, surtout la vie en bonnes actions, l'importance du temps et l'intérêt de la question de ce qui sera tombent. Plus nous sommes vieux, plus le temps passe vite; ce qui «sera» a de moins en moins d'importance et ce qui «est» en gagne de plus en plus.
Si tu peux élever ton esprit au-dessus de l'espace et du temps, tu te trouves à tout instant dans l'éternité.
ANGÉLUS.
CHAPITRE XXI
LE NON-AGIR
Les hommes gâtent moins leur vie en ne faisant pas ce qu'ils doivent faire, qu'en faisant ce qu'ils ne doivent pas faire. C'est pourquoi le plus grand effort que l'homme doit faire sur lui-même pour avoir une vie heureuse—est de s'abstenir de faire ce qu'il ne faut pas faire.
I.—L'abstention est le meilleur moyen de mener une bonne vie.
1
Ce qui importe le plus à tous les hommes, c'est de vivre bien. Vivre bien, c'est moins de faire tout le bien que nous pouvons, que de ne pas faire le mal que nous pouvons éviter de commettre. L'essentiel, c'est de ne pas faire de mal.
2
Tous les hommes de notre époque savent que notre vie est mauvaise, et ils ne se bornent pas à critiquer son organisation, mais travaillent à ce qui, à leur avis, doit améliorer notre vie. Pourtant, loin de s'améliorer, l'organisation de notre vie empire chaque jour. Pourquoi? Parce que les hommes accomplissent les travaux les plus compliqués et les plus difficiles pour améliorer la vie, mais ne font pas la chose la plus simple et la plus facile: ils ne s'abstiennent pas de prendre part aux œuvres qui rendent notre vie mauvaise.
3
L'homme apprend ce qu'il doit faire seulement après avoir compris ce qu'il ne doit pas faire. Et, en en faisant pas ce qu'il ne doit pas faire, il fera inévitablement ce qu'il doit faire, bien qu'il ne saura pas pourquoi il fait ce qu'il fait.
4
Question: Qu'est-ce qu'il y a de mieux à faire quand on est pressé? Réponse: Rien.
5
Dans les moments d'abattement moral, on doit se comporter envers soi-même comme envers un malade: ne rien entreprendre.
6
Si tu ne sais pas quel parti prendre: agir ou ne pas agir, sache qu'il est toujours préférable de s'abstenir que d'agir. Si tu n'avais pas la force de t'abstenir, et si tu savais sûrement que l'affaire est bonne, tu ne te serais pas demandé si tu dois la réaliser ou non; si tu te le demandes, c'est que tu sais que tu peux te contenir et, ensuite, tu es sûr que l'affaire n'est pas tout à fait bonne. Si elle était absolument bonne, tu ne te serais pas interrogé.
7
Si tu as grande envie de quelque chose et s'il te semble que tu ne pourrais pas résister à l'envie, défie-toi. Ce n'est pas vrai que l'homme ne puisse se contenir dans n'importe quel cas. Seul celui qui s'est assuré à l'avance qu'il ne peut se contenir, n'est pas en état de le faire.
8
Que chacun, même un tout jeune homme, se rappelle sa vie. Et si tu regrettes une seule fois de n'avoir pas fait ce que tu devais et ce qui serait bien, tu regretteras des centaines de fois d'avoir fait ce qui était mal et que tu n'aurais pas du faire,
II.—Conséquences de l'incontinence.
1
Il y a moins de mal à ce que nous faisons autre chose que nous aurions dû faire, qu'à ce que nous ne nous abstenons pas de ce que nous n'aurions pas dû faire.
2
Le laisser-aller dans une seule occasion affaiblit la force de la continence dans toute autre. L'habitude prise de ne pas se contenir est comme un torrent invisible sous une maison. Une telle maison ne résiste pas à la poussée.
3
Il est plus mauvais de faire trop que de ne pas faire assez; il est plus mauvais de se presser que de venir en retard.
Les reproches de la conscience sont toujours plus douloureux pour ce que l'on a fait que pour ce que l'on n'a pas fait.
4
Plus la situation semble difficile, moins on doit agir. C'est précisément par l'action que nous gâtons ordinairement ce qui commençait déjà à s'arranger.
5
La plupart des gens qu'on appelle méchants sont devenus tels parce qu'ils prenaient leur mauvaise humeur pour leur état d'âme normal et s'abandonnaient sans faire d'efforts pour y résister.
6
Si tu ne te sens pas la force de te contenir d'un désir charnel, la cause est sûrement en ce que tu ne t'es pas contenu lorsque tu étais encore en état de le faire; puis, le désir est devenu une habitude.
III.—Toute activité n'est pas digne d'estime.
1
On a tort de croire que toute activité, sans se préoccuper de son caractère, est, en elle-même, une occupation honorable, digne de considération. Il s'agit de savoir quelle est cette activité et dans quelles conditions l'homme s'abstient d'agir.
2
Souvent les hommes refusent fièrement de prendre part à des plaisirs innocents en le motivant par des occupations plus sérieuses. Cependant, sans compter que le jeu simple et joyeux est plus utile et important que bien des affaires, le travail même pour lequel les gens occupés renoncent au plaisir, est souvent tel qu'il serait préférable de ne pas le faire.
3
Pour la marche réelle de la vie, une activité extérieure et turbulente est non seulement inutile, mais encore nuisible. L'inaction, sans les plaisirs procurés par le travail des autres, est la situation la plus pénible, si elle n'est pas comblée par un travail intérieur; c'est pourquoi, si l'homme vit en dehors du luxe assuré par le travail d'autrui, cet homme ne restera pas oisif. Le plus grand tort est causé à l'humanité, non par l'oisiveté, mais par des actions nuisibles et inutiles.
IV.—L'homme peut éviter de mauvaises habitudes s'il a conscience d'être non une créature charnelle, mais spirituelle.
1
Pour apprendre à se contenir, il faut apprendre à se dédoubler en un homme charnel et en un homme spirituel, et à habituer l'homme charnel à faire ce que veut l'homme spirituel.
2
Lorsque l'âme dort, lorsqu'elle n'agit pas, le corps est irrésistiblement soumis aux manifestations des sens que provoquent en lui les actes de ceux qui entourent l'homme. Ils bâillent, il bâille également; ils s'emportent, il s'emporte aussi; ils se fâchent, il se fâche; ils s'attendrissent, pleurent, et il a les larmes aux yeux.
Cette subordination involontaire aux influences extérieures est souvent la cause des mauvaises actions qui sont en désaccord avec les exigences de la conscience. Mets-toi en garde contre ces influences extérieures et ne te soumets pas à elles.
3
Si tu habitues ton côté charnel, depuis ton jeune âge, à obéir à la partie spirituelle, il te sera facile de contenir tes désirs. Celui qui s'est habitué à contenir ses désirs a toujours une vie joyeuse et facile.
V.—Plus on lutte contre l'incontinence, plus la lutte devient facile.
1
Une guerre intestine se déroule en l'homme entre sa raison et ses passions. L'homme aurait pu jouir d'un certain calme s'il ne possédait que la raison sans les passions, ou les passions sans la raison. Mais comme il possède l'un et les autres, il ne peut éviter le combat, il ne peut être en paix avec l'un que s'il est en guerre avec l'autre. Il lutte toujours en lui-même. Et cette lutte est indispensable; c'est là toute la vie.
PASCAL.
2
Pour respecter les autres comme soi-même, il faut agir envers eux comme nous voulons que l'on agisse envers nous; là est l'œuvre principale de la vie. Il faut se maîtriser, et, pour se maîtriser, il faut s'y habituer.
3
Chaque fois que tu as grande envie de faire quelque chose, arrête-toi et réfléchis afin de savoir si ce dont tu as tellement envie est bien.
4
Pour ne pas commettre de mauvaises actions, il ne suffit pas de s'en abstenir; il faut apprendre à se contenir des mauvaises conversations et, surtout, des mauvaises pensées. Dès que tu te rends compte que tes paroles sont mauvaises, que tu te moques, blâmes, injuries, arrête-toi, tais-toi et n'écoute pas les autres. Agis de même lorsque tu as de mauvaises idées, lorsque tu penses mal de ton prochain; qu'il soit digne de blâme ou non, arrête-toi et tâche de penser à autre chose. C'est seulement lorsque tu apprendras à te contenir des mauvaises paroles et des mauvaises pensées, que tu seras en état de te contenir des mauvaises actions.
5
Indépendamment du nombre de fois qu'il t'arrivera de tomber sans pouvoir vaincre tes passions, ne te laisse pas abattre. Tout effort de lutte diminue la force de la passion et facilite la victoire.
6
Chaque passion dans le cœur de l'homme est d'abord comme un solliciteur, ensuite comme un hôte, et enfin comme le maître de la maison. N'ouvre pas la porte de la maison de ton cœur à ce solliciteur.
VI.—La portée de la continence pour chaque homme et pour l'humanité entière.
1
Si tu veux être libre, habitue-toi à contenir tes désirs.
2
Qui est sage? Celui qui apprend toujours quelque chose chez quelqu'un. Qui est riche? Celui qui se contente de son sort. Qui est fort? Celui qui sait se maîtriser.
Le Talmud.
3
On dit que le christianisme est une doctrine de faiblesse parce qu'il ne recommande pas d'agir, mais plutôt de s'abstenir de l'action. Le christianisme, doctrine de faiblesse! Une doctrine de faiblesse dont le Fondateur a péri en martyr sur la croix, toujours fidèle à Lui-même, et dont les fidèles comptent des milliers de martyrs, les seuls hommes qui regardaient bravement le mal en face et qui se révoltaient contre lui! Et les violents d'alors qui ont exécuté le Christ, de même que les violents d'à présent savent quelle est cette doctrine de faiblesse et la craignent plus que tout. Leur flair leur montre que seule cette doctrine détruit sûrement et jusqu'à la base tout le régime qui les soutient. Il faut bien plus de force pour se contenir du mal que pour accomplir la chose la plus difficile que nous considérons comme bien.
4
Toutes les diversités de nos situations dans le monde ne sont rien en comparaison de la maîtrise de l'homme sur lui-même. Si un homme est tombé à la mer, il est absolument indifférent d'où il est tombé et quelle est cette mer. La seule chose qui importe, c'est de savoir s'il sait nager ou non. La force n'est pas dans les conditions extérieures, mais dans le savoir de se dominer.
5
La vraie force n'est pas dans celui qui ne vainc pas les autres; mais dans celui qui se vainc lui-même qui ne permet pas à la bête de dominer son âme.
6
Celui qui s'abandonne aux désirs de la passion, qui cherche les jouissances, sent ses passions se développer de plus en plus et se trouve enchaîné par les passions.
Celui qui a pu vaincre la passion a brisé les chaînes.
Sagesse bouddhiste.
7
Jeune homme, refuse de satisfaire tes désirs (plaisirs, luxe, etc.), si ce n'est dans l'intention de renoncer absolument à tout cela, du moins dans le but d'avoir devant soi une possibilité continuelle de jouissance. Cette économie à l'égard de ton sentiment de vitalité te rendra, en effet, plus riche parce que tu diffères tes jouissances.
La conscience que la jouissance est dans ton pouvoir est plus féconde et plus vaste, comme tout ce qui est idéal, que le désir satisfait par cette jouissance, parce que la satisfaction détruit le sentiment de jouissance même.
KANT.
8
On doit moins chercher à faire le bien qu'à être bon; moins chercher à luire qu'à être pur. L'âme semble vivre dans un vase en verre, et l'homme peut le salir ou le tenir propre. Dans la mesure où le verre est pur, lumière de la vérité luit à travers, pour l'homme lui-même et pour les autres. C'est pourquoi l'œuvre principale de l'homme est interne; elle consiste à entretenir son vase dans la propreté. Garde-toi seulement de te souiller, et la lumière luira pour toi comme pour les autres.
9
Souvent, pour arriver à ce que nous désirons, il suffît de cesser de faire ce que nous faisons.
10
Il suffît de contempler la vie que les hommes mènent dans notre monde, voir Chicago, Paris, Londres, toutes, les villes, les usines, les chemins de fer, les machines, les armements, les canons, les forteresses, les imprimeries, les musées, les maisons à 30 étages, etc., et à se poser la question de ce que l'on doit faire avant tout afin que les hommes puissent vivre bien, pour que cette réponse vienne d'elle-même: cesser avant tout d'accomplir les choses inutiles; et l'inutile dans notre monde européen constitue les 0,99 de toute l'activité humaine.
11
Si tenu et transparent que soit devenu le mensonge résultant de la contradiction entre notre vie et notre conscience, il s'amincit et s'étire encore, mais ne se rompt pas. Et tout en devenant toujours plus mince en s'étirant de plus en plus, ce mensonge lie l'ordre existant des choses et entrave l'avènement d'un nouveau.
La plupart des hommes du monde chrétien ne croient plus aux règlements païens qui gouvernent leur vie, et croient aux principes chrétiens qu'ils reconnaissent dans leur conscience; mais la vie continue comme par le passé. Pour supprimer tous les malheurs et les contradictions qui tourmentent actuellement les hommes afin que le Règne de Dieu annoncé à l'humanité depuis 1900 ans arrive, les hommes de notre temps n'ont besoin que d'une seule chose: d'un effort moral. De même que pour faire reprendre à un liquide refroidi au-dessous de son point de congélation la forme de cristaux qui lui est propre, il faut une impulsion,—pour faire passer l'humanité à la forme de vie qui lui est naturelle, il faut un effort moral, l'effort par lequel est conquis le Royaume de Dieu.
Cet effort n'est pas un effort de mouvement, ni l'effort de révélation d'une philosophie nouvelle, de nouvelles idées, ni l'effort exigé pour des exploits nouveaux et extraordinaires; l'effort nécessaire pour pénétrer dans le royaume de Dieu, ou pour entrer dans une nouvelle forme de vie, est un effort négatif, l'effort de ne pas suivre le courant, l'effort de ne pas accomplir des actes incompatibles avec la conscience intérieure.
Et c'est à la nécessité de faire cet effort que les hommes sont amenés maintenant par la cruauté de la vie et la clarté et la propagation de la doctrine chrétienne.
12
Le moindre mouvement de la matière est important pour la nature. Toute la mer se modifie à cause d'une pierre. De même, dans la vie spirituelle, le moindre mouvement provoque des conséquences sans fin. Tout est grave.
PASCAL.
CHAPITRE XXII
LA PAROLE
La parole exprime la pensée et peut servir à unir ou à désunir les hommes; c'est pourquoi on doit en user avec précaution.
I.—La parole est une grande chose.
1
La parole peut unir les hommes; la parole peut les désunir; la parole peut servir l'amour, comme elle peut servir l'inimitié et la haine. Garde-toi de la parole qui divise ou qui provoque l'inimitié et la haine.
2
La parole exprime la pensée; la pensée manifeste la puissance divine; c'est pourquoi la parole doit correspondre à ce qu'elle exprime. Elle peut être indifférente, mais ne peut et ne doit pas exprimer le mal.
3
L'homme est porteur de Dieu. Il peut exprimer la conscience de sa divinité par la parole. Comment dès lors ne pas observer de la prudence en parlant?
4
Le temps passe, et la parole dite reste.
5
Si tu as le temps de réfléchir avant de commencer à parler, réfléchis sur la nécessité de ce que tu veux dire et si cela ne peut faire de tort à personne. Car il arrive le plus souvent qu'après avoir réfléchi, tu ne commences même pas à parler.
6
Réfléchis avant de parler. Mais arrête-toi avant que l'on ne te dise «assez». La faculté de la parole met l'homme au-dessus de la bête, mais il lui est inférieur s'il dit tout ce qui lui passe par la tête.
SAADI.
7
Après une longue conversation, tâche de te rappeler tout ce qui a été dit, et tu seras étonné de voir combien tout ce qui a été dit était vain, inutile et souvent méchant.
8
Ecoute, sois attentif, mais parle peu.
Ne parle jamais si l'on ne s'adresse pas à toi; lorsque l'on t'interroge, réponds de suite et brièvement, et ne sois pas honteux si tu dois avouer que tu ne sais pas ce que l'on te demande.
SOUFI.
9
Si tu veux être sage, apprends à questionner raisonnablement, à écouter attentivement, à répondre tranquillement et à cesser de parler quand tu n'as plus rien à dire.
LAVATER.
10
Ne loue pas, ne blâme pas, ne discute pas.
11
Ecoute les discours d'un homme savant avec attention, quand bien même ses actes ne correspondraient pas à son enseignement. L'homme doit s'instruire, quand bien même les préceptes seraient gravés sur un mur.
SAADI.
12
Il existe trois mots excellents très courts: Je ne sais. Habitue ta langue à les dire plus souvent.
Sagesse orientale.
13
Il y a une ancienne sentence qui dit: de mortius aut bene, aut nihil, c'est-à-dire: «dis du bien des morts ou n'en parle point». Combien cela est injuste! On aurait dû dire, au contraire: «Dis du bien des vivants ou n'en parle point.» Combien de souffrances cela aurait évité aux hommes, et comme cela est facile!
Pourquoi ne doit-on pas dire de mal des morts? Dans notre monde, au contraire, on s'est accoutumé, par suite de l'usage des nécrologies et des jubilés, de ne faire aux morts que des éloges exagérés, par conséquent, dire des mensonges. Et ces éloges mensongers sont nuisibles parce qu'ils cachent la différence entre le bien et le mal.
14
A quoi peut-on comparer la langue dans la bouche de l'homme? C'est la clef du trésor; lorsque la porte est fermée, personne ne peut savoir ce qui y est renfermé: des pierres précieuses ou du rebut inutile.
SAADI.
15
Bien que le silence soit utile d'après la doctrine des sages, la parole libre est également utile, mais utile en son temps seulement. Nous péchons par la parole quand nous nous taisons, alors que nous devrions parler, et quand nous parlons, alors que nous devrions nous taire.
SAADI.
II.—Tais-toi lorsque tu te fâches.
1
Si tu sais comment les gens devraient vivre et que tu leur veux du bien, tu le leur diras. Tu tâcheras de le leur exprimer de façon à ce qu'ils croient à tes paroles. Et pour qu'ils le croient et te comprennent, tu dois t'efforcer de leur transmettre tes idées sans irritation et colère, mais avec calme et bonté.
2
Si tu veux, dans la conversation, faire part à ton interlocuteur de quelque vérité, l'essentiel est de ne pas te fâcher et de ne pas prononcer une seule parole mauvaise ou blessante.
D'Après ÉPICTÈTE.
3
Une parole non prononcée est d'or.
4
Si tu ne peux pas calmer ta colère immédiatement, tiens ta langue. Tais-toi, et tu te calmeras bientôt.
BAKSTER.
5
Tâche, pendant la discussion, de rendre tes paroles douces et tes arguments fermes. Tâche non pas de vexer ton adversaire, mais de le convaincre.
WILKINS.
6
Dès que nous sentons la colère pendant la discussion, nous ne discutons plus pour la vérité, mais pour nous-mêmes.
CARLYLE.
III.—Ne discute pas.
Une querelle qui s'allume est pareille à un torrent qui mine une digue: dès qu'il la traverse, tu ne peux plus le retenir. Et toute querelle est provoquée et alimentée par la parole.
Le Talmud.
2
La discussion ne convainc personne, mais elle désunit et irrite. La discussion est, par rapport à l'opinion des gens, la même chose que le marteau par rapport au clou. Après la discussion, les opinions, encore vagues, se calent solidement dans la tête, de même que les clous enfoncés dans le mur jusqu'à la tête.
D'après JUVÉNAL.
3
Pendant la discussion, on oublie la vérité. Celui qui est le plus sage cesse le premier à discuter.
4
Prête l'oreille aux discussions, mais ne t'y mêle point. Dieu te préserve de l'emportement et de l'irritabilité, même dans leur moindre manifestation. La colère est toujours déplacée, mais surtout dans une affaire où l'on a raison, parée qu'elle ne fait que l'obscurcir et la troubler.
GOGOL.
5
La meilleure réponse à un fou est le silence. Chaque mot de réplique te reviendra par ricochet. Répondre à une offense par l'offense revient au même que de jeter du bois dans le feu.
IV.—Ne juge point.
1
«Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés; car on vous jugera du même jugement dont vous jugez; et on vous mesurera de la même mesure dont vous mesurez. Et pourquoi regardes-tu la paille dans l'œil de ton frère, tandis que tu ne vois pas la poutre dans ton œil? Ou bien, comment dis-tu à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de ton œil, et voici qu'une poutre est dans le tien? Hypocrite. Ote premièrement de ton œil la poutre, et alors tu penseras à ôter la paille de l'œil de ton frère.»
MATTH. VII, 1-6.
2
En pénétrant en notre for intérieur, nous découvrons presque toujours le péché que nous blâmons chez un autre. Et si nous ne connaissons pas le même péché, nous n'avons qu'à chercher pour en trouver un plus mauvais encore.
3
Lorsque tu te mets à juger un homme, pense à ne pas dire de mal de lui, si tu es sûr qu'il a commis ce mal, et, à plus forte raison, lorsque tu n'en sais rien et que tu répètes simplement les paroles d'autrui.
4
Il est toujours injuste de juger un autre, parce que personne ne peut jamais savoir ce qui s'est passé et ce qui se passe dans l'âme de celui que l'on juge.
5
Il est bon de s'entendre avec un ami afin que l'un arrête l'autre, si l'un de vous deux commence à médire de son prochain. Et si tu n'as pas un tel ami, entends-toi là-dessus avec toi-même.
6
Il est mauvais de médire des gens en leur présence, parce que cela les offense, et il est malhonnête de le faire en leur absence, parce que cela les trompe. Le mieux est de ne pas chercher le mal chez les autres, de l'oublier, mais de le chercher en soi-même et de s'en rappeler.
7
La médisance spirituelle est comme un plat de charogne à la sauce. La sauce cache toutes les saletés que l'on mange sans s'en apercevoir.
8
Moins on est renseigné sur les mauvaises actions des gens, plus on est sévère envers soi-même.
9
N'écoutez jamais ceux qui disent du mal des autres et du bien de vous-mêmes.
10
Celui qui médit de toi derrière ton dos te craint, et celui qui te loue en ta présence te méprise.
Proverbe chinois.
11
La médisance plaît tellement aux gens qu'il est très difficile de se contenir de ne pas être agréable à ses interlocuteurs en médisant des absents. Mais si tu tiens absolument à régaler les gens, offre-leur autre chose que des mets malsains, tant pour toi-même que pour ceux que tu régales.
12
Cache le péché d'autrui, Dieu t'en pardonnera deux.
V.—Le danger de l'intempérance de langage.
1
Nous savons que nous devons manier les fusils chargés avec précaution, et nous ne voulons pas savoir que l'on doit prendre les mêmes précautions avec la parole. La parole peut non seulement tuer, mais causer plus de mal que la mort.
2
Nous nous révoltons devant les crimes de la chair: excès de table, coups de poing, adultère, meurtre; et nous considérons avec beaucoup de légèreté les crimes de la parole: médisance, offense, trahison, publication de paroles mauvaises et dépravantes, et, cependant, les conséquences des crimes commis par la parole sont bien plus graves que les crimes commis par la chair. La seule différence entre les deux catégories est en ce fait que le mal des crimes de la chair s'aperçoit immédiatement, tandis que nous ne remarquons pas le mal du crime commis par la parole, parce qu'il se manifeste loin de nous, dans le temps et dans l'espace.
3
Il y avait une nombreuse réunion, plus de mille personnes, dans un grand théâtre. Au milieu du spectacle, un sot voulut plaisanter et cria: «Au feu!» Le public s'élança vers les portes. Tous se ruèrent, s'écrasant, et lorsque le calme revint, on constata que 20 personnes étaient tuées et 50 blessées.
Ce grand mal n'a été causé que par une sotte parole.
Ici, au théâtre, le mal causé est perceptible immédiatement, mais souvent une sotte parole cause lentement bien plus de mal encore, quoiqu'on ne le remarque pas immédiatement.
4
Rien n'encourage l'oisiveté autant que les vains discours. Si les gens se taisaient, au lieu de dire les bêtises pour chasser l'ennui de l'oisiveté, ils n'auraient pu supporter celle-ci et se mettraient à travailler.
5
En parlant mal des gens, on fait du tort à trois personnes à la fois: à celui dont on parle, à celui à qui on parle, et surtout à celui qui parle.
BASILE LE GRAND.
6
Il est surtout mauvais de médire des gens hors leur présence, parce que l'opinion exprimée qui pourrait être utile à l'absent, si elle lui était dite en face, lui demeure cachée; par contre, elle est communiquée à celui à qui elle est nuisible, parce qu'elle éveille en lui un mauvais sentiment envers celui dont on médit.
7
On se repent rarement d'avoir gardé le silence, mais combien de fois on se repentira d'avoir parlé, et on s'en serait repenti plus souvent encore si l'on connaissait toutes les conséquences de sa parole.
8
Plus on a envie de parler, plus il y a de danger à dire du mal.
9
L'homme qui sait se taire, même s'il a raison, possède une grande force.
CATON.
VI.—L'utilité du Silence.
1
Laisse davantage reposer ta langue que tes bras.
2
Le silence est souvent la meilleure des réponses.
3
Tourne ta langue sept fois avant de te mettre à parler.
4
Il faut ou bien se taire, ou bien dire des choses qui sont meilleures que le silence.
5
Celui qui parle beaucoup travaille peu. Un homme sage craint toujours que ses paroles ne promettent plus qu'il ne peut donner; c'est pourquoi il se tait le plus souvent, et ne parle que lorsque cela lui est nécessaire, à lui, non aux autres.
6
J'ai vécu toute ma vie parmi les sages, et je n'ai rien trouvé de mieux pour l'homme que le silence.
Le Talmud.
7
Si, sur cent fois, tu regrettes une fois de n'avoir pas dit ce qu'il fallait, tu regretteras sûrement 99 fois sur cent d'avoir parlé lorsqu'il fallait te taire.
8
Seul le fait d'avoir exprimé une bonne intention affaiblit déjà le désir de la réaliser. Mais comment retenir l'expression des élans nobles et pleins de fatuité de la jeunesse? Ce n'est que bien plus tard qu'on les regrette comme on regrette d'avoir cueilli une fleur encore en bouton et que l'on voit ensuite fanée et foulée au pied.
9
La parole est la clef du cœur. Si la conversation est vaine, un seul mot est déjà superflu.
10
Lorsque tu es seul, pense à tes péchés; lorsque tu es en société, oublie ceux des autres.
Sentence chinoise.
11
Pour un sot, le mieux est de se taire. Mais s'il le savait, il ne serait plus un sot.
12
Quand tu parles, tes paroles doivent être meilleures que le silence.
Proverbe arabe.
Celui qui est loquace ne peut éviter le péché.
Si la parole coûte un denier, le silence en vaut deux.
Si le silence sied aux sages, il convient d'autant plus aux sots.
Le Talmud.
VII.—L'Utilité de la tempérance du langage.
1
Moins tu parleras, plus tu travailleras.
2
Deshabitue-toi de médire, et tu éprouveras, dans ton âme, un accroissement de la capacité d'aimer, tu ressentiras une augmentation de vie et de bonheur.
3
Mahomet et Ali rencontrèrent un jour un homme qui, considérant Ali comme son offenseur, se mit à l'injurier. Assez longtemps, Ali supporta cela patiemment et en silence; finalement, ne se contenant plus, il se mit à répondre par des injures aux injures. Alors, Mahomet s'écarta d'eux. Lorsqu'Ali revient à Mahomet, il lui dit d'un ton vexé: «Pourquoi m'as-tu laissé seul à supporter les injures de cet homme insolent?»—«Lorsque cet homme t'injuriait et que tu te taisais, dit Mahomet, je voyais dix anges autour de toi et qui lui répondaient. Mais quand tu t'es mis à lui répondre par des injures, les anges t'abandonnèrent, et je me suis écarté également».
Légende musulmane.
4
Cacher les défauts des autres gens et parler de ce qu'ils ont de bon est une preuve d'amour et le meilleur moyen pour attirer l'affection des prochains.
Des Pieuses Pensées.
5
Le bonheur de la vie des hommes est dans l'amour entre eux; or, une mauvaise parole détruit l'amour.
CHAPITRE XXIII
PENSÉE
De même que l'homme peut s'abstenir de commettre un acte qu'il croit mauvais, il peut repousser une pensée qui l'attire et qu'il croit mauvaise. C'est en cette abstention de pensées qu'est la force principale de l'homme, parce que tous les actes naissent de la pensée.
I.—Le rôlé de la pensée.
1
On ne peut se débarrasser des péchés, des tentations et des superstitions par l'effort physique. Cela n'est possible que par l'effort de la pensée. C'est par l'effort de la pensée qu'on peut s'habituer à l'abnégation, à l'humilité, à la droiture. Quand l'homme aspire à l'abnégation, à l'humilité, à la droiture, il a également la force de lutter dans la vie quotidienne contre les péchés, les tentations et les superstitions.
2
Bien que ce ne soit pas la pensée qui nous ait révélé que l'on doit aimer—elle ne pouvait nous le révéler—elle importe en raison de ce fait qu'elle nous indique ce qui empêche l'amour. C'est précisément cet effort intellectuel contre ce qui empêche l'amour qui est plus important et plus nécessaire que tout le reste.
3
Si l'homme n'avait pas la faculté de réfléchir, il ne comprendrait pas pourquoi il vit. Et s'il ne le comprenait pas, il n'aurait pu savoir ce qui est bien et ce qui est mal. C'est pourquoi il n'y a rien de plus cher à l'homme que de savoir penser.
4
Les hommes envisagent les doctrines morales et religieuses, d'une part, et la conscience, de l'autre, comme deux guides différents. En réalité, il n'y a qu'un seul guide: la conscience, c'est-à-dire, la reconnaissance de la voix de Dieu qui vit en nous. Cette voix décide indubitablement pour chaque homme ce qu'il doit ou ne doit pas faire; et chaque homme peut toujours évoquer cette voix par un effort de pensée.
5
Si l'homme ne savait pas que ses yeux pouvaient voir et s'il ne les ouvrait jamais, il aurait été très misérable. De même, et plus encore, est misérable l'homme qui ne comprend pas que la faculté de penser lui est donnée pour supporter tous les malheurs. Si l'homme est raisonnable, il lui sera facile de les supporter; d'abord, parce que sa raison lui dira que tous les malheurs passent et se transforment en bonheur, et ensuite, que chaque malheur est utile à un homme raisonnable. Et pourtant, au lieu de regarder le malheur en face, les hommes tâchent de l'éviter.
Ne serait-il pas préférable de nous réjouir de ce que Dieu nous ait donné la faculté de ne pas nous chagriner de ce qui nous arrive, indépendamment, de notre volonté, et de Le remercier de ce qu'Il ait subordonné notre âme uniquement à ce qui est en notre pouvoir: notre raison? Il n'a soumis notre âme ni à nos parents, ni à nos frères, ni à la richesse, ni à notre corps, ni à la mort. Par Sa bonté, Il l'a seulement subordonnée à ce qui dépend de nous: à nos pensées.
C'est sur ces pensées-là et sur leur pureté que nous devons veiller de toutes nos forces pour notre bien.
D'après ÉPICTÈTE
6
Lorsque nous apprenons une nouvelle pensée et que nous la trouvons juste, il nous semble l'avoir connue depuis longtemps et nous rappeler maintenant de ce que nous savions déjà. Toute vérité se trouve déjà dans l'âme de tout homme. Ne l'étouffe pas seulement par le mensonge, et, tôt ou tard, elle se révélera à toi.
7
Souvent nous vient une pensée qui nous semble juste et étrange à la fois, et nous avons peur d'y croire. Mais, après avoir bien réfléchi, nous voyons que la pensée qui nous semblait étrange est la plus simple vérité à laquelle on ne peut plus cesser de croire, dès l'instant qu'on l'a apprise.
8
Pour pénétrer dans la conscience de l'humanité, toute vérité doit traverser trois phases. La première: «C'est tellement inepte que ce n'est même pas la peine de discuter.» La deuxième: «C'est immoral et contraire à la religion.» La troisième: «Ah, c'est tellement connu de tous que ce n'est même pas la peine d'en parler!»
9
En vivant au milieu des hommes, n'oublie pas ce que tu as appris dans la solitude. Et réfléchis dans la solitude sur ce que tes relations avec les autres t'ont appris.
10
Nous pouvons arriver à la sagesse par trois chemins: d'abord, par la voie de l'expérience, et ce chemin-là est le plus difficile; ensuite, par la voie de l'imitation, et ce chemin-là est le plus facile; enfin, par la voie de la réflexion, et ce chemin-là est le plus noble.
CONFUCIUS.
II.—La vie de l'homme est déterminée par ses pensées.
1
Le sort de l'homme est tel et tel uniquement d'après la façon dont il comprend sa vie.
2
Tous les grands changements dans la vie d'un homme, de même que dans la vie de l'humanité entière, commencent et s'accomplissent dans la pensée. Pour qu'une modification puisse s'effectuer dans les sensations et les actes, un changement dans les pensées doit s'effectuer d'abord.
3
Tout ce qui est bon et nécessaire aux hommes ne s'acquiert pas d'un coup, mais toujours au moyen d'un travail long et continu. C'est ainsi que l'on apprend les métiers, qu'on acquiert des connaissances, et c'est ainsi que l'on apprend la chose plus difficile au monde: savoir vivre d'une vie juste.
Pour apprendre à vivre ainsi, il faut avant tout savoir s'habituer à n'avoir que des bonnes pensées.
4
Les passages de notre vie d'un état dans un autre ne se déterminent pas par les actions, accomplies selon notre volonté: par le mariage, le changement du lieu d'habitation, le changement de profession, etc., mais par les pensées qui nous viennent pendant la promenade, au milieu de la nuit, en mangeant et, surtout, par les pensées qui, englobant tout notre passé, nous disent: «Tu as agi ainsi, mais tu aurais mieux fait d'agir autrement.» Et tous nos actes ultérieurs servent ces pensées servilement, exécutent leur volonté.
THOREAU.
5
Nos désirs ne seront pas bons tant que nous n'aurons corrigé les habitudes de notre raison; et ces habitudes se forment au contact des déductions de sagesse des meilleurs hommes de la terre.
SÉNÈQUE.
6
Ce qui est calme peut être maintenu dans le repos. Ce qui ne s'est pas encore manifesté peut être facilement prévenu. Ce qui est encore faible peut facilement être brisé. Ce qui n'est pas encore nombreux peut facilement être dispersé.
Un gros arbre a commencé par être une tige mince. Une tour à neuf étages a commencé à être élevée par la pose de quelques petites briques. Un voyage de mille lieues commence par un pas. Faites attention à vos pensées: elles sont le commencement de vos actes.
LAO-TSEU.
7
De même que la vie et la destinée d'un homme sont déterminées par ce à quoi nous prêtons le moins d'attention, par ses pensées, la vie des sociétés et des peuples est déterminée non par les événements qui ont lieu dans ces sociétés et ces peuples, mais par les idées qui unissent la plupart des hommes de ces sociétés et de ces peuples.
8
Ne pense pas que seuls les hommes extraordinaires peuvent être sages. La sagesse est nécessaire à tous les hommes, et c'est pourquoi ils peuvent tous être sages. La sagesse consiste à savoir quelle est l'œuvre de la vie et comment l'accomplir. Et pour l'apprendre, il suffit de se rappeler que la pensée est une grande chose, et, par conséquent, réfléchir.
III.—La cause des plus grands malheurs des hommes réside non pas dans leurs actes, mais dans leurs pensées.
1
Lorsqu'il t'arrive un malheur, sache que cela ne vient pas de ce que tu as fait, mais de ce que tu as pensé.
2
Les pensées qui provoquent les actes mauvais sont bien plus nuisibles que les actes eux-mêmes. On peut ne pas recommencer une mauvaise action et s'en repentir; tandis que les mauvaises pensées engendrent les mauvaises actions. Une mauvaise action aplanit seulement la route pour les autres mauvaises actions; les mauvaises pensées entraînent sur cette route.
3
Pour qu'un flambeau puisse donner une clarté calme, il faut qu'il soit mis à l'abri du vent. Si le flambeau est exposé au vent, la lumière vacillera et donnera des ombres étranges. Les mêmes ombres tomberont dans l'âme de l'homme lorsque ses pensées seront futiles, vacillantes et incontrôlées.
Sagesse brahmane.
IV.—L'homme est maître de ses pensées
1
Notre vie peut être bonne ou mauvaise, suivant la qualité de nos pensées. Or on peut les gouverner. C'est pourquoi, pour vivre bien, l'homme doit travailler à ses pensées, ne pas écouter les mauvaises.
2
Travaille à purifier tes pensées. Si tu n'as pas de mauvaises pensées, tu ne commettras pas de mauvaises actions.
CONFUCIUS.
3
Tout est dans le pouvoir du Ciel, sauf notre désir de servir Dieu ou nous-mêmes. Nous ne pouvons empêcher les oiseaux de voler au-dessus de nos têtes, mais nous pouvons ne pas les laisser y faire leurs nids. De même, nous ne pouvons empêcher les mauvaises pensées de traverser notre esprit, mais nous avons le pouvoir de ne pas les laisser y faire leur nid pour couver et engendrer de mauvaises actions.
LUTHER.
4
On ne peut chasser une mauvaise pensée lorsqu'elle vient à l'esprit, mais on peut comprendre que cette pensée est mauvaise. Et si l'on sait qu'elle est mauvaise, on peut ne pas s'y abandonner. Il nous vient l'idée que tel ou tel autre homme est méchant. Je ne pouvais pas m'empêcher de le penser, mais si j'ai compris que cette idée était mauvaise, je peux me souvenir que c'est mal de médire des gens, que je suis mauvais moi-même, et je peux ainsi me contenir de la médisance, même par la pensée.
5
Si tu veux que ta pensée te serve, tâche de réfléchir indépendamment de tes sentiments et de ta situation, c'est-à-dire de ne pas agir contre tes idées afin de justifier la sensation que tu éprouves, ou la chose que tu as faite ou que tu feras.
V.—Il faut vivre d'une vie spirituelle pour avoir la force de gouverner ses pensées.
1
Nous croyons souvent que la plus grande force qui existe au monde est la force matérielle. Nous le pensons, parce que notre corps, que nous le voulions ou non, sent toujours cette force. Mais la force spirituelle, la force de la pensée, nous semble insignifiante, et nous ne la reconnaissons pas pour une force. Cependant, c'est en elle qu'est la vraie force, celle qui modifie notre vie et la vie des autres hommes.
2
Notre vie est meilleure ou plus mauvaise, selon que nous nous reconnaissons notre nature d'êtres charnels ou d'êtres spirituels. Dans le premier cas, nous affaiblissons notre vie réelle, nous développons, nous excitons les passions, la cupidité, la lutte, la haine, la crainte de la mort. Tandis que si nous reconnaissons notre nature d'êtres spirituels, nous exaltons, nous élevons la vie, nous la libérons des passions, de la lutte, de la haine, nous libérons l'amour. Le transfert de la conscience de l'être charnel dans un être spirituel s'effectue au moyen d'un effort de pensée.
3
Voici ce que Sénèque écrivait à un ami: «Tu fais bien, mon cher Lucain, de tâcher de maintenir ton esprit bon et charitable par tes propres forces. Tout homme peut toujours se mettre dans cet état d'âme. Pour cela, on n'a pas besoin d'élever les bras au ciel et de demander au garde du temple la permission de nous approcher de Dieu afin qu'il puisse mieux nous entendre: Dieu est toujours près de nous, Il est en nous. En nous vit le Saint Esprit, témoin et gardien de tout ce qui est bon et de tout ce qui est mauvais. Il agit avec nous comme nous agissons envers Lui. Si nous le soignons, Il nous soigne.»
4
Lorsque, plongés dans nos pensées, nous ne savons pas ce qui est bon et ce qui est mal, nous devons nous retirer du monde; seule la préoccupation de l'opinion du monde nous empêche de voir le bien et le mal. Se retirer du monde—c'est-à-dire rentrer en soi-même,—c'est aider à la dispersion de tous les doutes.
5
Il n'est facile de lutter avec les tentations que lorsqu'on ne leur est pas encore assujetti.
Dans les soucis et l'excitation des tentations, on n'a pas le temps de chercher des remèdes pouvant contrebalancer nos désirs. Etablis tes desseins lorsque les tentations sont absentes, lorsque tu es seul.
BENTHAM.
VI.—La faculté de s'unir par la pensée aux vivants et aux morts est un des grands bienfaits dont jouit l'homme.
1
Les jeunes gens disent souvent: «Je ne veux pas vivre d'après les autres, je réfléchirai par moi-même.» Ceci est absolument juste: l'idée à soi est plus chère que toutes les idées des autres. Mais pourquoi réfléchir à des choses auxquelles on a déjà réfléchi? Prends ce qui est prêt et va plus loin. La force de l'humanité consiste en ce qu'on peut profiter des pensées d'autrui et aller plus loin.
2
Les efforts qui libèrent l'homme des péchés, des tentations et des superstitions, s'effectuent avant tout dans la pensée.
L'aide principale de l'homme dans cette lutte consiste en ce qu'il peut se joindre à l'activité raisonnable de tous les sages et de tous les saints de ce monde qui ont vécu avant lui. Cette communion avec les pensées des saints et des sages est la prière, c'est-à-dire, la répétition des paroles par lesquelles ces hommes exprimaient leurs rapports envers leur âme, envers les autres hommes, envers le monde et son principe.
3
Depuis les temps les plus reculés, il est reconnu que la prière est indispensable à l'homme.
Pour les hommes de l'ancien temps, la prière était—et elle l'est encore maintenant pour la plupart d'entre nous—un appel à Dieu, ou aux dieux, fait dans certains endroits et au moyen de certains procédés et expressions, avec l'intention d'apaiser les divinités.
La doctrine chrétienne ne connaît pas ces prières-là. Elle nous apprend que la prière est indispensable, non comme un moyen de nous débarrasser des malheurs de ce monde et d'acquérir des bienfaits, mais comme celui de nous raffermir dans nos bonnes pensées.
4
La vraie prière est importante et nécessaire à l'âme, parce que quand nous nous trouvons ainsi seul avec Dieu, notre pensée s'élève jusqu'au degré suprême qu'elle peut atteindre.
5
Le Christ a dit: lorsque tu pries, reste seul (MATTH. VI, 5-6). Alors seulement, Dieu t'entendra. Dieu est en toi et, pour qu'il t'entende, tu dois chasser tout ce qui te Le cache.
6
Priez à toutes les heures. La prière la plus difficile et la plus nécessaire est celle où l'on doit se souvenir, au milieu du mouvement de la vie, de ses obligations devant Dieu et devant Sa loi.
Tu t'effraies, tu te fâches, tu es confus, tu te passionnes, fais un effort, souviens-toi qui tu es et ce que tu dois faire. C'est en cela que consiste la prière. C'est difficile au début, mais cette habitude peut se former.
7
Il est bon de modifier sa prière, c'est-à-dire l'expression de ses rapports envers Dieu. L'homme grandit constamment, change, et, par suite, ses rapports envers Dieu doivent aussi se modifier et s'éclaircir. La prière aussi doit changer.
VII.—La vie juste est impossible sans un effort de pensée.
1
Maîtrise tes pensées si tu veux atteindre ton but. Fixe le regard de ton âme sur l'unique lumière pure qui est exemple de passion.
Sagesse bouddhiste.
2
La réflexion est le chemin de l'immortalité; l'étourderie est le chemin de la mort. Ceux qui veillent dans la réflexion ne meurent jamais; les étourdis, les incroyants sont pareils aux morts.
Eveille-toi toi-même; alors, protégé par toi-même et t'approfondissant toi-même, tu ne changeras pas.
Sagesse brahmane.
3
La vraie force de l'homme n'est pas dans ses élans, mais dans sa tendance ferme et tranquille vers le bien qu'il établit dans ses pensées, exprime par ses paroles et exécute par ses actes.
4
Si tu remarques, en jetant un coup d'œil en arrière sur ta vie, qu'elle est devenue meilleure, plus charitable, plus libre de péchés, de tentations et de superstitions, sache que ce succès n'est dû qu'au travail de ta pensée.
5
Voici ce que Confucius dit de l'importance de la pensée:
La vraie doctrine donne aux hommes le bien suprême: la régénération et la faculté de séjourner dans cet état. Pour obtenir ce bien suprême, il faut que la vie du peuple entier soit bien organisée. Et pour cela, il faut que la famille soit bien organisée; et pour que la famille soit bien organisée, il faut qu'une bonne organisation préside à ta propre vie; et pour cela, il faut que ton cœur soit amélioré; et pour améliorer ton cœur, il faut que tu aies des pensées claires et justes.
VIII.—Seule la faculté de penser distingue l'homme de la bête.
1
L'homme se distingue de la bête uniquement parce qu'il possède la faculté de penser. Les uns augmentent cette faculté, les autres ne se soucient pas de cela. Ces gens-là semblent vouloir renoncer à ce qui les distingue de la bête.
Sagesse-orientale.
2
Comparé à la nature qui l'environne, l'homme n'est qu'un faible roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ceux qui le tuent, parce qu'il sait qu'il meurt; et l'avantage que l'univers a sur lui, c'est que l'univers n'en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser: voilà le principal de la morale.
PASCAL.
3
L'homme peut apprendre à lire et à écrire; mais cela ne lui apprendra pas s'il doit ou non écrire une lettre à son ami, ou formuler une plainte contre celui qui l'a offensé. L'homme peut étudier la musique, mais cela ne lui apprendra pas quand on peut jouer et chanter et quand on ne peut le faire. Il en est de même de tout. Seule la raison nous dit où et quand on peut faire les choses et où et quand on ne doit pas les faire.
En nous douant de raison, Dieu a mis à notre disposition ce dont nous avions le plus besoin. En nous accordant la raison, il semblait nous dire: Afin que vous puissiez éviter le mal et profiter des bienfaits de la vie, j'ai mis en vous une parcelle divine de Moi-Même. Je vous ai donné la raison. Si vous l'appliquez à tout ce qui vous arrive, rien ne sera pour vous un obstacle ou une entrave sur le chemin que je vous ai destiné, et jamais vous ne vous plaindrez ni de votre sort, ni des gens; vous ne médirez pas d'eux et vous ne les flatterez point. Ne Me reprochez donc pas de ne pas vous avoir donné davantage. Ne vous suffit-il donc pas de vivre toute votre vie raisonnablement, dans le calme et la joie?
D'après ÉPICTÈTE.
4
Un sage proverbe dit: «Dieu vient vers nous sans sonner.» Cela veut dire qu'il n'y a pas de cloison entre nous et l'infini, qu'il n'y a pas de mur entre l'homme-conséquence et Dieu-cause. Les murs sont tombés, nous sommes exposés aux profondes réactions des facultés divines. Seul le travail de l'esprit tient ouvert l'orifice par lequel nous communiquons avec Dieu.
D'après EMMERSON.
5
L'homme est visiblement fait pour penser; c'est toute sa dignité et tout son mérite; et tout son devoir est de penser comme il faut; et l'ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin; or, à quoi pense le monde? Jamais à cela, mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague, etc., à se bâtir, à se faire roi, sans penser à ce que c'est que d'être roi et que d'être homme.
PASCAL.
CHAPITRE XXIV
L'ABNÉGATION
Le bonheur de l'homme est dans sa communion d'amour avec Dieu et avec ses prochains. Les péchés entravent ce bonheur. La cause des péchés est en ce fait que l'homme met son bonheur à satisfaire les désirs de son corps, et non à aimer Dieu et son prochain. C'est pourquoi le bonheur de l'homme est dans l'affranchissement des péchés. S'affranchir des péchés, c'est faire un effort pour renoncer à la vie charnelle.
I.—La loi de la vie est dans le renoncement à la chair.
1
Tous les péchés charnels: la luxure, l'oisiveté, le luxe, l'inimitié, la cupidité, viennent uniquement de ce qu'on reconnaît son corps comme son «moi», de ce qu'on soumet son âme à son corps.
2
«Alors Jésus dit à Ses disciples: si quelqu'un veut venir avec Moi, qu'il renonce à Lui-même, qu'il se charge de sa croix et me suive. Car quiconque voudra sauver sa vie, la perdra; et quiconque perdra sa vie pour l'amour de moi, la trouvera; car que servirait-il à l'homme de gagner tout le monde, s'il perdait son âme? Ou bien, que donnerait l'homme en échange de son âme?»
MATTH, XVI, 24-26.
3
«Voici pourquoi Mon Père m'aime: c'est que Je donne ma vie pour la reprendre.
«Personne ne me l'ôte, mais Je la donne de Moi-même; J'ai le pouvoir de la quitter, et le pouvoir de la reprendre. J'ai reçu cet ordre de mon Père».
JEAN, X, 17-18.
4
Le fait que l'homme peut renoncer à sa vie corporelle prouve clairement que l'homme est pourvu de quelque chose en vertu de quoi il renonce.
5
Plus on s'abandonne au charnel, plus on perd le spirituel.
Plus tu renonces au charnel, plus tu reçois de spirituel. Vois lequel des deux t'est plus nécessaire.
6
L'abnégation n'est pas le renoncement à soi-même, mais le transport de son «moi» d un être charnel dans un être spirituel. Renoncer à soi-même, n'est pas renoncer à la vie. Par contre, renoncer à la vie charnelle, c'est augmenter la vraie vie spirituelle.
7
La raison démontre à l'homme que son bonheur ne peut être dans la satisfaction des exigences de sa chair; c'est pourquoi la raison entraîne l'homme irrésistiblement vers le bonheur qui lui est propre, mais qui ne se place pas dans sa vie corporelle.
On pense et on dit généralement que le renoncement à la vie corporelle est un haut fait; ceci n'est pas exact. Ce renoncement n'est pas un exploit, mais une condition inévitable de la vie de l'homme. Pour la bête, le bonheur dans la vie corporelle, et la prolongation de l'espèce qui en découle, est le but suprême de la vie. Mais pour l'homme, cette vie, et la prolongation de l'espèce, n'est qu'un degré de l'existence d'où s'ouvre pour lui le vrai bonheur de la vie, incompatible avec le bonheur de la vie charnelle. Pour l'homme, celle-ci n'est pas toute la vie, mais uniquement une condition de la vraie vie qui consiste en une communion de plus en plus grande avec le principe spirituel de l'univers.
II.—L'imminence de la mort amène nécessairement l'homme à la conscience de la vie spirituelle qui n'est pas assujettie à la mort.
1
Lorsqu'un enfant vient de naître, il lui semble qu'il n'y a que lui qui existe au monde. Il ne cède à rien ni à personne, ne veut rien savoir de personne et ne fait que réclamer ce qui lui est nécessaire. Il ne connaît pas même sa mère, il ne connaît que son sein. Mais des jours, des mois, des années passent, et l'enfant commence à comprendre qu'il y a d'autres hommes pareils à lui qui veulent aussi ce qu'il désire pour lui. Et plus il vit, plus il comprend qu'il n'est pas seul au monde et qu'il doit, s'il en a la force, lutter contre les autres hommes pour obtenir ce qu'il désire posséder, ou bien, s'il n'a pas la force, se soumettre à ce qui est. En outre, plus l'homme vit, plus il comprend clairement que sa vie ne dure qu'un temps, et que chaque heure peut se terminer par la mort. Il voit, aujourd'hui, demain, tantôt l'un, tantôt l'autre, emportés par la mort, et il comprend que cela peut également lui arriver à tout instant et que cela arrivera sûrement tôt ou tard. Et alors, l'homme ne peut ne pas comprendre qu'il n'y a pas de vraie vie dans son corps, et que tout ce qu'il pourrait faire dans cette vie pour son corps ne servirait à rien.
Et lorsque l'homme aura clairement compris tout cela, il comprendra également que l'esprit qui vit en lui n'est pas uniquement en lui, mais en tous les hommes, dans tout l'univers, que cet esprit est l'Esprit de Dieu. Et ayant compris cela, l'homme n'attachera plus d'importance à sa vie corporelle et fondera le but de sa vie sur la communion avec l'Esprit de Dieu, avec ce qui est éternel.
2
La mort, la mort, la mort nous guette à tout instant. Notre vie s'accomplit en vue de la mort. Si vous travaillez pour votre vie charnelle à venir, vous savez qu'une seule chose vous attend dans l'avenir: la mort. Et cette mort détruit tout ce à quoi vous avez travaillé. Vous direz que vous travaillez pour le bien des générations à venir; mais elles disparaîtront également et il n'en restera rien. Par conséquent, la vie, dans un but matériel, ne peut avoir aucun sens. La mort détruit toute cette vie. Pour que la vie ait un sens, il faut que la mort ne puisse pas détruire l'œuvre de la vie. Et c'est cette vie-là que le Christ révèle aux hommes. Il montre aux hommes qu'à côté de la vie charnelle, qui n'est qu'une apparence de la vie, il est une autre vie, la vraie, qui donne le véritable bonheur à l'homme, et que chaque homme connaît cette vie dans son cœur. La doctrine du Christ indique l'illusion de la vie personnelle, la nécessité d'y renoncer et de reporter le sens et le but de la vie dans une vie juste, la vie de l'humanité entière, dans la vie du Fils de l'homme.