La Pensée de l'Humanité (continued 2)
E. (Ely) Halpérine-Kaminsky translation
2
Admettons que les hommes ne sachent vivre que de la vie bestiale, qu'ils ne luttent pas contre leurs passions—quelle vie horrible ce serait, quelle haine il y aurait entre tous les hommes, quelle débauche, quelle cruauté! C'est parce que les hommes connaissent leurs faiblesses et leurs passions et luttent contre elles, qu'ils peuvent vivre ensemble.
3
La vie de l'homme, qu'il le veuille ou non, tend à le débarrasser de plus en plus de ses péchés. Celui qui le comprend, y contribue de ses efforts, et la vie d'un tel homme est facile, parce qu'elle est en accord avec ce qui se produit en lui.
4
Les enfants ne sont pas encore habitués aux péchés et tout péché leur répugne. Les adultes sont déjà tombés dans la tentation et ils pèchent sans s'en rendre compte.
5
Deux femmes vinrent trouver un vieillard pour lui demander conseil. L'une se considérait comme une grande pécheresse. Etant jeune encore, elle avait trompé son mari et vivait dans un tourment continuel. L'autre, ayant toujours vécu selon les bonnes règles, ne se reprochait aucune faute marquante et était satisfaite d'elle-même.
Le vieillard interrogea les deux femmes sur leur vie. L'une, tout en larmes lui avoua son grand péché. Elle le trouvait si grand qu'elle ne croyait pas mériter le pardon; l'autre déclara qu'elle ne reconnaissait aucun péché particulier. Le vieillard dit à la première:
—Va derrière le clos et trouve-moi une grande pierre, la plus grande que lu pourras soulever, et apporte-la.
—Et toi, dit-il à celle qui ne se connaissait pas de grands péchés, apporte-moi aussi des pierres, autant que tu pourras en porter, mais des petites.
Les femmes exécutèrent l'ordre du vieillard. L'une apporta un grand bloc, l'autre, tout un sac de cailloux.
Le vieillard examina les pierres et dit:
—Voici ce que vous allez faire maintenant: rapportez les pierres là où vous les avez prises, et lorsque vous l'aurez fait, revenez me trouver.
Les femmes s'en furent exécuter l'ordre du vieillard. La première trouva facilement l'endroit où elle avait pris la pierre et la remit à sa place. La seconde, n'arrivant pas à se rappeler les places où se trouvaient chacune de ses pierres, revint avec son sac vers le vieillard, sans avoir exécuté son ordre.
—Il en est de même pour les péchés, dit le vieillard. Tu as pu remettre, sans difficulté, une grande et lourde pierre à son ancienne place, parce que tu te souvenais où tu l'avais prise. Quant à toi, tu n'as pu le faire, parce que tu ne te souvenais plus où tu avais pris les petites pierres.
Puis, se tournant de nouveau vers la première, il ajouta:
—Tu te souvenais de ta faute, tu supportais les reproches des gens et ceux de ta conscience, tu t'humiliais, et tu t'es libérée ainsi des conséquences de ton péché. Quant à toi, dit-il à la femme qui avait rapporté les cailloux, n'ayant commis que des petites fautes, tu ne t'en souvenais plus, tu ne t'en repentais pas, tu t'es habituée à vivre dans les péchés et, en blâmant les fautes d'autrui, tu t'es enlizée de plus en plus dans les tiennes.
6
C'est une grande erreur que de croire à la possibilité de se débarrasser d'un péché par la foi ou le pardon des hommes. On ne peut en aucune façon se libérer d'un péché; on peut seulement le reconnaître et tâcher de ne plus le répéter.
7
Ne sois jamais lâche devant le péché, ne te dis pas: je ne peux pas faire autrement, je suis habitué, je suis faible. Tant que tu vis, tu peux toujours lutter contre le péché et le vaincre, sinon aujourd'hui, demain; sinon demain, après-demain; sinon après demain, sûrement avant ta mort. Mais si tu renonces d'avance à la lutte, tu renonces au sens fondamental de la vie.
8
L'être chez qui est absente la conscience de son unité avec Dieu et avec tout ce qui vit est sans péchés. Tels sont l'animal, la plante.
Au contraire, l'homme reconnaît la présence simultanée en lui de la bête et de Dieu; c'est pourquoi il ne saurait être sans péchés. Nous disons que les enfants sont innocents. Ce n'est pas exact. L'enfant n'est pas innocent. Il a moins de péchés que l'adulte, mais il a déjà des péchés charnels. De même un homme de sainte vie n'est pas sans péchés. Un saint a commis moins de péchés, mais il en a commis quand même: sans péchés il n'y a pas de vie.
9
Pour s'habituer à lutter contre le péché, il est utile de cesser, de temps en temps, ses occupations habituelles, afin de voir si l'on est maître de son corps, ou si c'est le corps qui est le maître.
V.—L'importance des péchés, des tentations, des superstitions, et des fausses doctrines dans la manifestation de la vie spirituelle.
1
Ceux qui croient que Dieu a créé le monde demandent souvent: pourquoi Dieu a-t-il créé l'homme tel qu'il soit obligé de pécher? Cela revient à demander pourquoi Dieu a créé la femme qui, pour avoir un enfant, doit souffrir, accoucher, l'allaiter, l'élever? Ne serait-ce pas plus simple si Dieu lui donnait des enfants tout faits, sans accouchement, sans allaitement, sans peines ni soucis? Aucune mère ne posera cette question, car l'enfant lui est cher précisément par ce que c'est dans les tourments de l'accouchement, de l'allaitement, de l'éducation, des soucis qu'était la plus grande joie de sa vie.
Il en est de même de la vie humaine: les péchés, les tentations, les superstitions, la lutte et la victoire obtenue sur eux constituent tout le sens et toute la joie de la vie.
2
Il est très pénible à l'homme de connaître ses péchés: en revanche, il éprouve une grande joie à sentir qu'il s'en débarrasse. S'il n'y avait pas de nuit, nous ne pourrions pas nous réjouir à l'apparition du soleil; s'il n'y avait pas de péché, l'homme ne connaîtrait pas les joies d'une vie exemplaire.
3
Si l'homme n'avait pas d'âme, il ne connaîtrait pas les péchés; et s'il n'y avait pas de péchés, l'homme ne saurait pas qu'il possède une âme.
4
Les péchés, les tentations et les superstitions constituent le terreau qui doit recouvrir les semences de l'amour pour qu'elles puissent lever.
CHAPITRE VII
DES EXCÈS
Le seul et unique bonheur de l'homme est dans l'amour. Mais il est privé de ce bien, lorsqu'au lieu de développer en lui l'amour, il augmente et encourage les exigences de son corps.
I.—Tout le superflu dont jouit le corps est nuisible, tant au corps qu'à l'âme.
1
Il ne faut satisfaire les besoins du corps que dans les limites du nécessaire. Imaginer de nouveaux plaisirs pour le corps, c'est vivre à rebours, c'est-à-dire mettre l'âme au service du corps, au lieu du corps au service de l'âme.
2
Moins on a de besoins, plus la vie est heureuse; c'est là une ancienne vérité qui est loin d'être acceptée par tout le monde.
3
Plus tu t'habitues au luxe, plus tu te soumets à la servitude; car plus tu auras de besoins, plus tu limiteras ta liberté. La liberté absolue consiste à n'avoir besoin de rien, et celle plus limitée est de n'avoir besoin que de peu.
JEAN CHRYSOSTOME.
4.
On pèche envers les hommes et l'on pèche envers soi-même. Les péchés envers les hommes viennent de ce qu'on ne respecte pas l'Esprit Divin chez son semblable. Les péchés envers soi-même, de ce qu'on ne respecte pas l'Esprit Divin en soi-même.
5
Si tu veux vivre tranquille et libre, déshabitue-toi de ce dont tu peux te passer.
6
Tout ce qui est nécessaire au corps est facile à obtenir. Il n'est difficile de se procurer que ce qui n'est pas nécessaire.
7
C'est bon d'avoir ce qu'on désire; mais c'est mieux de ne rien désirer de plus de ce qu'on a.
MENEDEM.
8
Si tu te portes bien et que tu as travaillé jusqu'à sentir la fatigue, l'eau et le pain te paraîtront meilleurs qu'au riche ses mets choisis, ta paillasse plus moelleuse que tous les lits à ressorts, et ta blouse de travail te sera plus agréable que tous les vêtements de velours.
9
Socrate s'abstenait de toute nourriture qui flattait, seulement le goût, ne mangeait que juste pour satisfaire sa faim, et recommandait à ses élèves de suivre son exemple. Il disait que les excès de boisson et de nourriture étaient très nuisibles non seulement au corps, mais aussi à l'âme, et il conseillait de sortir de table ayant encore faim. Il leur rappelait l'histoire du sage Ulysse et de la fée Circé qui n'a pu ensorceler Ulysse uniquement parce qu'il n'avait pas mangé à l'excès, alors que tous ses compagnons furent métamorphosés par elle en pourceaux dès qu'ils se sont empiffrés de mets délicats.
10
La plupart des hommes d'aujourd'hui sont persuadés que le bonheur est de flatter les exigences corporelles. Cet état d'esprit est révélé par l'extension de la doctrine socialiste. D'après cette doctrine, l'homme dont les besoins sont peu développés est une brute, tandis que l'accroissement des besoins est le premier indice de l'homme civilisé, indice de la conscience de sa dignité. Les hommes de notre temps ont à tel point foi en cette fausse doctrine qu'ils ne font que railler les sages qui voyaient le bien de l'homme dans la diminution de ses besoins.
11
Voyez comment voudrait vivre l'esclave. Il veut, tout d'abord, qu'on le mette en liberté. Il pense que, sans cela, il ne peut être ni libre, ni heureux. Il dit: «Si on m'avait donné la liberté, j'aurais été immédiatement heureux. Je ne serais plus obligé d'exécuter les caprices, ni de gagner les bonnes grâces de mon maître; je pourrais parler à qui me plaira, comme à mon égal; je pourrais aller où je voudrais sans eu demander la permission à personne.»
Mais aussitôt qu'il est en liberté, il se met à chercher qui il pourrait bien flatter pour mieux dîner. Pour y parvenir, il est prêt à toutes les bassesses. Et dès qu'il réussit à s'installer auprès d'un homme riche, il retombe dans le même esclavage que celui d'où il voulait tant sortir.
Lorsqu'un tel homme commence à s'enrichir, il prend une maîtresse et retombe auprès d'elle dans une servitude pire encore. Riche, il possède moins de liberté encore, et alors il souffre et pleure. Et lorsqu'il est très malheureux, il se rappelle sa servitude d'autrefois et dit: «Je n'étais vraiment pas mal chez mon maître. Je n'avais aucun souci, j'étais vêtu, chaussé, nourri, et lorsque j'étais malade on me soignait. Le travail n'était pas trop difficile. Tandis que maintenant, j'ai tant à faire. Je n'avais alors qu'un seul maître; maintenant, j'en ai un grand nombre. Que de gens à satisfaire!»
ÉPICTÈTE.
II.—L'Insatiabilité des passions charnelles.
1
Pour entretenir la vie, notre corps a besoin de peu; tandis que les caprices de notre corps ne peuvent jamais être contentés.
2
Flatter le corps, lui assurer le superflus, est une grande erreur. En effet, la vie de luxe n'augmente pas, mais diminue le plaisir de manger, de se reposer, de dormir, de s'habiller, de se loger. Si l'on mange trop, ou sans avoir faim, l'estomac se délabre et on n'a pas de goût à la nourriture. Si l'on roule en voiture quand il est facile de faire le même trajet à pied, si l'on s'habitue à un lit moelleux, à une nourriture délicate et recherchée, à une installation luxueuse, si l'on est habitué à faire faire aux autres ce que l'on peut faire soi-même, on n'a plus de plaisir à se reposer après le travail, à avoir chaud après le froid, à bien dormir, et l'on ne fait que s'affaiblir de plus en plus et diminuer ses joies, sa paix et sa liberté.
5
Les hommes devraient prendre exemple sur les bêtes pour savoir traiter leur corps. Dès que l'animal a ce qui est nécessaire à son corps, il se calme. Pour l'homme, il ne suffit pas de contenter sa faim, de pouvoir s'abriter; il invente continuellement de nouveaux plats et de nouvelles boissons, construit des palais, fabrique une grande quantité d'objets inutiles qui ne le rendent que plus malheureux.
III.—Péché d'intempérance dans la nourriture.
1
Un sage disait: Je remercie Dieu de nous avoir rendu facile tout ce qui est nécessaire, et difficile tout ce qui ne l'est pas. C'est juste surtout pour la nourriture; celle qui est nécessaire à l'homme pour qu'il se porte bien et puisse travailler est simple et bon marché: le pain, les fruits, les légumes, l'eau. On en trouve partout.
Seuls les plats compliqués sont difficiles à préparer. Non seulement ils sont difficiles à préparer, mais encore ils sont nuisibles.
2
On meurt plus rarement de faim que de la bonne chair.
3
Il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
4
Sans la gourmandise, nul oiseau ne serait pris dans les filets de l'oiseleur. On prend les gens au même appât. Le ventre—c'est comme des chaînes aux mains et des fers aux pieds. Celui qui est esclave de son ventre reste toujours esclave. Si tu veux être libre, commence à te libérer de ton ventre. Mange pour calmer ta faim, et non pour y trouver du plaisir.
D'après SAADI.
IV.—Le péché de manger de la viande.
1
Pythagore ne mangeait pas de viande. Lorsqu'on demandait à Plutarque, qui avait décrit la vie de Pythagore, pourquoi celui-ci ne mangeait pas de viande, il répondait qu'il s'étonnait non pas de ce que Pythagore ne mangeait pas de viande, mais de ce qu'il y avait, encore des gens qui, au lieu de se nourrir de graines, de légumes et de fruits, captivent des êtres vivants et les tuent pour les manger.
2
«Tu ne tueras point» ne se rapporte pas uniquement au meurtre de l'homme, mais de tout ce qui vit. Ce commandement avait été gravé dans le cœur de l'homme avant de l'être au Sinaï.
3
La compassion pour les animaux est si étroitement liée à la bonté que l'on peut affirmer avec assurance que celui qui est cruel pour les bêtes, ne peut avoir bon cœur.
SCHOPENHAUER.
4
Ne lève pas ta main sur ton frère et ne verse pas le sang des êtres qui peuplent la terre: hommes, animaux domestiques, bêtes fauves et oiseaux; des profondeurs de ton âme s'élève une voix qui le défend de répandre le sang, car le sang c'est la vie, et tu ne peux pas rendre la vie.
LAMARTINE.
5
Les joies que la pitié et la compassion pour les animaux donnent à l'homme rachètent au centuple les plaisirs dont, il se prive en renonçant à la chasse et à la chair abattue.
V.—Péché de la griserie: vin, tabac, opium, etc.
1
Pour pouvoir bien vivre, les hommes ont surtout besoin de leur raison. Ils devraient donc tenir tout particulièrement à leur saine raison. Pourtant, ils trouvent du plaisir à l'étouffer par le vin, le tabac et l'opium, et c'est parce qu'ils désirent mener une mauvaise vie et que leur raison non obscurcie leur montre que leur vie est mauvaise.
2
Pourquoi les hommes, ayant des habitudes différentes, gardent-ils l'habitude de fumer et de boire? Parce que la plupart parmi eux sont mécontents de leur vie. Ils en sont mécontents parce qu'ils-recherchent les plaisirs charnels sans jamais pouvoir les satisfaire. C'est pourquoi les pauvres comme les riches cherchent l'oubli dans l'ivresse.
3
Si l'homme mange trop, il lui est difficile de ne pas être paresseux. S'il boit des boissons grisantes, il lui est difficile de rester chaste.
4
Personne ne s'est jamais enivré ni grisé de fumée pour accomplir une bonne action: travailler, prendre une décision, soigner un malade, prier Dieu. Mais la plupart des mauvaises actions sont faites dans un état d'ébriété.
Ce n'est pas un crime de se griser; mais c'est créer l'état qui dispose au crime.
VI.—Servir le corps, c'est nuire à l'âme.
1
Si un homme a beaucoup plus qu'il ne lui faut, c'est que d'autres manquent du nécessaire.
2
Qui est plus heureux: celui qui se nourrit par son travail juste assez pour ne pas avoir faim, s'habille pour ne pas rester nu, se loge pour ne pas souffrir de la pluie et du froid; ou bien celui qui se procure une bonne nourriture, des vêtements riches et une habitation luxueuse par la mendicité, la servilité, ou par l'escroquerie et la force?
3
Si nous n'avions pas inventé le luxe, tous ceux qui sont maintenant dans la misère pourraient vivre sans manquer de rien, et les riches sans craindre pour leur vie ou leurs richesses.
4
De même que le premier principe de la sagesse est la connaissance de soi-même, parce que celui qui se connaît peut connaître les autres, de même le premier principe de la charité est de se contenter de peu, car seul celui qui se contente de peu, peut être charitable.
J. RUSKIN.
5
Les grands penseurs et les saints étaient sobres et chastes.
6
De même que la fumée chasse les abeilles de leur ruche, la voracité et l'ivrognerie chassent les meilleures forces spirituelles.
BASILE LE GRAND.
7
Ne tuez pas votre cœur par des excès de nourriture et de boisson.
MAHOMET.
VII—Seul celui qui est maître de ses désirs charnels est libre.
1
Lorsque l'homme vit, non pour l'âme mais pour le corps, il imite un oiseau qui irait d'un endroit à l'autre sur ses faibles pattes, au lieu de voler en toute liberté sur ses ailes.
2
Vous dites que la bonne chair, les vêtements riches et le luxe sont le bonheur. Moi, je crois que la plus grande félicité est de ne rien désirer, et, afin de se rapprocher de ce bonheur suprême, il faut, s'habituer à avoir besoin de peu.
SOCRATE.
3
Personne ne s'est jamais repenti d'avoir vécu trop simplement.
4
Ce qui arrive à l'estomac lorsqu'on le bourre jusqu'à l'indigestion, arrive quand il y a excès dans les distractions. Plus les hommes s'évertuent d'augmenter le plaisir de manger, en inventant des plats raffinés, plus l'estomac s'affaiblit et plus le plaisir d'absorber la nourriture diminue. Plus les gens s'efforcent à augmenter le plaisir des distractions par des jeux compliqués, plus leur faculté de goûter ce plaisir s'affaiblit.
CHAPITRE VIII
DE LA LUBRICITÉ
Le principe divin demeure dans tous les êtres humains, femmes et hommes. C'est donc un grand péché que de considérer les porteurs de ce principe comme un moyen de plaisir sensuel.
Pour l'homme, chaque femme doit être, avant tout, une sœur, et l'homme pour la femme, un frère.
I.—On doit tendre à la complète chasteté.
1
Il est bon de vivre honnêtement marié, mais il vaut mieux encore de ne jamais se marier. Peu de gens en sont capables. Mais celui qui le peut est heureux.
2
Les gens qui se marient lorsqu'ils peuvent s'en passer, agissent comme celui qui tombe sans avoir trébuché. Si l'on trébuche et que l'on tombe, il n'y a rien à y faire, mais si l'on n'a pas trébuché, pourquoi tomber exprès? Si tu peux vivre chaste, sans pécher, il est préférable de ne pas te marier.
3
C'est une erreur de croire que la chasteté est contraire à la nature humaine. La chasteté est possible et donne bien plus de bonheur qu'un mariage, même heureux.
4
Les excès de nourriture sont funestes à une vie honnête; mais les excès sexuels le sont plus encore. C'est pourquoi moins l'homme s'adonne aux uns et aux autres, mieux cela vaut pour sa vie spirituelle. La différence entre les uns et les autres est toutefois très sensible. En renonçant entièrement à la nourriture, l'homme ne peut prolonger sa vie, alors qu'en renonçant au besoin sexuel, il ne supprime ni sa vie, ni la vie de son espèce qui ne dépend pas de lui seul.
5
«Celui qui n'est pas marié, s'occupe des choses du Seigneur pour plaire au Seigneur. Mais celui qui est marié s'occupe des choses du monde pour plaire à sa femme. Il y a cette différence entre la femme mariée et la vierge, que celle qui n'est pas mariée s'occupe des choses du Seigneur pour être sainte de corps et d'esprit, tandis que celle qui est mariée s'occupe des choses du monde pour plaire à son mari.
I COR., 7, 33.
6
Si les gens se marient avec la conviction qu'ils servent ainsi Dieu et les hommes en prolongeant l'espèce humaine, ils s'abusent. Au lieu de se marier pour augmenter le nombre des enfants, ils feraient bien mieux de concourir au sauvetage de millions de petits êtres qui périssent de misère et manquent de soins.
7
Bien que très peu d'hommes puissent atteindre à une chasteté absolue, chacun doit comprendre et se rappeler qu'il peut toujours être plus chaste qu'il ne l'a été, et que plus l'homme se rapproche de la chasteté absolue, plus il sera heureux lui-même et pourra concourir au bonheur des autres.
8
On dit que si tous étaient chastes, le genre humain s'éteindrait. Or, suivant l'Eglise, la fin du monde doit arriver; de même suivant la science, la vie humaine et notre planète même doivent avoir une fin.
Pourquoi dès lors nous révolter à l'idée qu'une vie morale amènerait également le genre humain à sa fin?
En réalité, l'extinction ou la prolongation du genre humain ne doit pas nous préoccuper. Chacun de nous ne doit avoir qu'un souci: vivre honnêtement, ce qui, pour le désir sexuel, veut dire s'efforcer d'être aussi chaste que possible.
9
Un savant a calculé que si l'humanité continue à se doubler tous les 50 ans, suivant la progression actuelle, dans 7.000 ans un couple aura produit tant d'hommes qu'en les entassant l'un contre l'autre sur toute l'étendue du globe, une 27e partie seulement de tous les hommes pourrait s'y placer.
Pour éviter cette alternative, il n'y a qu'un moyen, celui indiqué par tous les sages de la terre et qui s'accorde avec les aspirations de l'âme humaine: la chasteté; il faut tendre à la plus grande chasteté réalisable.
10
«Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens (dit le Christ en citant les paroles de la loi de Moïse): tu ne commettras point d'adultère. Mais moi, je vous dis, que quiconque regarde une femme pour la convoiter, a déjà commis un adultère avec elle clans son cœur.» (MATTH., V, 27-28).
Ces paroles ne peuvent signifier autre chose que la possibilité pour l'homme d'aspirer à la chasteté absolue.
«Comment la réaliser? objectera-t-on. Si les hommes deviennent entièrement chastes, le genre humain disparaîtra.» Mais en parlant ainsi, on oublie qu'indiquer la perfection à laquelle l'homme doit tendre, ce n'est point exiger la perfection absolue. Il n'est pas donné à l'homme d'atteindre la perfection en aucune chose. La destinée de l'homme est dans la marche vers la perfection.
II.—Le péché de luxure.
1
Un homme non dépravé éprouve toujours du dégoût et de la honte à parler des rapports sexuels et à y penser. Garde ce sentiment. Ce n'est pas sans raison que ce sentiment est propre à l'homme. Il l'aide à se contenir de l'impudicité et à rester chaste.
2
On désigne par le même mot l'amour spirituel,—pour Dieu et son prochain,—et l'amour charnel de l'homme pour la femme et de la femme pour l'homme.
C'est une grande erreur. Il n'y a rien de commun entre ces sentiments. Le premier,—l'amour spirituel pour Dieu et son prochain—est la voix de Dieu; le second—l'amour entre homme et femme—est la voix de la bête.
3
La loi de Dieu consiste à aimer Dieu et son prochain, c'est-à-dire, tous les hommes sans distinction. Dans l'amour sexuel, l'homme aime une femme plus que tous et la femme n'aime qu'un seul homme. Il s'ensuit le plus souvent que l'amour sexuel empêche l'homme d'observer la loi divine.
III.—Malheurs provoqués par la licence sexuelle.
1
Tant que tu n'as pas exterminé dans sa racine le désir sexuel que tu éprouves pour une femme, ton esprit sera lié aux choses de la terre, comme le veau-têtard est lié à sa mère.
Les gens pris de désir s'agitent comme un lièvre pris dans un piège. Dès qu'ils sont pris dans les filets de la passion charnelle, ils restent longtemps sans pouvoir se débarrasser des souffrances.
Sagesse bouddhiste.
2
Le papillon de nuit vole vers la lumière parce qu'il ne sait pas qu'il se brûlera les ailes; le poisson avale l'amorce parce qu'il ne sait pas que cela le fera périr. Mais nous savons que le désir sexuel nous engluera, nous fera sûrement périr; malgré cela, nous nous y abandonnons.
3
De même que les feux follets des marécages conduisent les hommes aux fondrières, puis disparaissent; les plaisirs sexuels illusionnent l'homme.
Il s'égare, empoisonne son existence et, lorsqu'il se dégrise, il n'aperçoit même plus le mirage auquel il avait sacrifié une partie de sa vie.
D'après SCHOPENHAUER.
IV.—Altitude criminelle des conducteurs d'âmes dans la question sexuelle.
1
Pour bien comprendre toute l'immoralité, tout esprit anti-chrétien de la vie des peuples chrétiens, il suffit de se rappeler que la situation des femmes qui vivent du vice est reconnue et réglementée dans tous les pays.
2
Les gens riches se sont fait une conviction partagée par la fausse science, suivant laquelle les rapports sexuels seraient indispensables; seulement, le mariage n'étant pas toujours possible, les rapports sexuels n'engageraient à rien, sauf à les payer, et seraient absolument naturels. Cette conviction est devenue tellement générale et inébranlable que les parents, sur les conseils d'un médecin, organisent la débauche pour leurs enfants, et les institutions dont le seul but est de s'occuper du bien-être des citoyens, autorisent l'existence d'une classe de femmes qui doivent périr moralement et physiquement, pour satisfaire à la dépravation de l'homme.
3
Parler de l'utilité ou de la nocivité des rapports sexuels, reviendrait à demander s'il est utile ou nuisible de boire le sangd'autrui.
V.—Lutte contre le péché sexuel.
1
L'homme, comme l'animal, est obligé de lutter contre les autres êtres et se reproduire pour assurer l'existence de son espèce. Mais, créature douée de raison et d'amour, l'homme ne doit pas lutter contre les autres êtres et ne doit pas penser à se reproduire; il doit rester chaste. De la combinaison de ces deux aspirations contraires résulte la vie humaine telle qu'elle doit l'être.
2
La lutte contre le désir sexuel est la lutte la plus difficile, et il n'y a pas de situation ni d'âge, excepté l'enfance et la profonde vieillesse, où l'homme en est libéré. C'est pourquoi tout adulte, homme ou femme, doit surveiller l'ennemi qui n'attend qu'une occasion propice pour attaquer.
3
De même que nous devons prendre sur les animaux l'exemple de tempérance dans la nourriture: ne manger que lorsqu'on a faim et sans en abuser, nous devons les imiter dans nos rapports sexuels: s'abstenir comme eux jusqu'à l'âge de puberté, ne s'y adonner que lorsqu'on y est irrésistiblement attiré et s'abstenir encore dès que la conception se manifeste.
VI.—Le Mariage.
1
Il est bon à l'homme de ne point toucher la femme. Mais, pour ne pas commettre d'adultère, que chacun ait sa femme et que chaque femme ait son mari.
I COR., VII, 1-2.
2
La doctrine chrétienne ne donne pas les mêmes règles pour tout et pour tous; elle ne fait qu'indiquer la perfection vers laquelle il faut tendre. Il en est ainsi pour la question sexuelle: la perfection, c'est la chasteté absolue. Tout effort vers la chasteté absolue constitue une observation plus ou moins grande dé la doctrine.
3
Pour toucher une cible, il faut viser plus loin. De même pour que le mariage soit indissoluble et les deux époux fidèles l'un à l'autre, il faut que tous deux tendent à la chasteté.
4
Si l'homme cherche le plaisir dans les rapports sexuels, même entre époux, ainsi que cela arrive parmi nous, il tombera sûrement dans le vice.
5
La cohabitation entre homme et femme ayant des enfants pour résultat est le mariage réel; toutes les cérémonies extérieures ne font pas le mariage, mais ne s'emploient que pour reconnaître comme mariage une seule union entre beaucoup d'autres.
6
La véritable doctrine chrétienne ne contient aucune allusion à l'institution du mariage. Aussi, les chrétiens de notre temps qui s'en aperçoivent, mais ne voient pas l'idéal du Christ (qui est la chasteté absolue) parce qu'il leur est voilé par l'Eglise, demeurent, quant au mariage, sans aucune règle de conduite. C'est à cela que tient le fait, étrange au premier abord, que chez les peuples professant des doctrines bien moins élevées que le christianisme, mais possédant une définition exacte du mariage, l'esprit de famille, la fidélité conjugale sont bien plus développés que chez les soi-disant chrétiens.
Les peuples qui professent des doctrines inférieures au christianisme admettent le concubinage, la polygamie et la polyandrie dans certaines limites, mais ils évitent en revanche la dépravation qui se révèle par le concubinage, la polygamie et la polyandrie qui régnent parmi les chrétiens et sont masqués par la monogamie apparente.
7
Pour que le mariage soit un acte sage et moral, il faut:
Primo: Ne pas penser que chaque homme ou chaque femme doit absolument se marier, mais se dire, au contraire, qu'il est préférable de rester pur pour que rien ne nous empêche de consacrer toutes nos forces à servir Dieu.
Secundo: Considérer les rapports sexuels comme un mariage indissoluble. (MATTH., XIX, 4-7).
Tertio: Ne pas considérer le mariage comme un encouragement à la satisfaction des désirs charnels, mais comme un péché qui doit être expié par l'accomplissement des devoirs de famille.
VII—Les enfants servent à l'expiation du péché mortel.
1
Si les hommes pouvaient atteindre la perfection et devenir chastes, le genre humain s'éteindrait et n'aurait plus de raison d'exister sur la terre, parce que les hommes seraient devenus pareils aux anges qui ne se marient pas, comme il est dit dans l'Evangile. Mais tant que les hommes ne sont pas arrivés à la perfection, ils doivent produire leur progéniture pour qu'en se perfectionnant, la postérité puisse atteindre à la perfection à laquelle l'homme tend.
2
Le mariage, le vrai mariage qui a pour mission la production et l'éducation des enfants, est un moyen indirect de servir Dieu par les enfants. «Si je n'ai pas fait ce que je pouvais et devais faire, mes enfants le feront.»
C'est pourquoi les gens qui se marient éprouvent toujours un certain apaisement. Ils ont le sentiment de la possibilité de transmettre une partie de leurs obligations à leurs enfants à venir. Mais ce sentiment n'est légitime qu'au cas où les époux élèvent leurs enfants de façon qu'ils ne soient pas une entrave à l'œuvre divine, mais ses ouvriers. La conviction que si je n'ai pas pu me consacrer entièrement au service de Dieu, je ferai tout mon possible pour que mes enfants le fassent—cette conviction donne un sens moral au mariage ainsi qu'à l'éducation des enfants.
3
Bénie soit l'enfance qui, au milieu des cruautés de la terre, laisse entrevoir un peu de ciel! Les 80.000 naissances quotidiennes dont parle la statistique, constituent le débordement d'innocence et de fraîcheur, luttant non seulement contre l'extinction de l'espèce, mais encore contre la corruption humaine et contre une infection générale par le vice. Tous les bons sentiments éveillés par le berceau et l'enfance sont un des mystères de la grande Providence; supprimez cette rosée vivifiante, et la rafale des passions égoïstes séchera, comme par le feu, la société humaine.
Si l'humanité se composait d'un milliard d'êtres immortels, dont le nombre ne pourrait ni augmenter ni diminuer, où serions-nous et que serions-nous, Grand Dieu! Nous serions incontestablement mille fois plus savants, mais aussi mille fois plus mauvais.
Bénie soit l'enfance pour le bonheur qu'elle donne elle-même, pour le bien qu'elle fait sans le savoir et sans le vouloir en obligeant, en permettant de l'aimer! Ce n'est que grâce à elle que nous apercevons une parcelle de paradis sur terre. Bénie soit également la mort! Les anges n'ont pas besoin de naître, ni de mourir pour vivre; mais, pour les hommes, l'un et l'autre sont nécessaires, indispensables.
AMIEL.
5
Les gens riches, qui considèrent les enfants comme une entrave au plaisir, un accident malheureux ou une sorte de jouissance quand il en naît un nombre fixé à l'avance, ne les élèvent pas en vue de la mission humaine qu'ils auront à accomplir en tant qu'êtres intelligents et affectueux, mais en vue des plaisirs qu'ils peuvent donner à leurs parents. Les enfants de tels parents sont, pour la plupart, entourés de soins en vue de les rendre propres, blancs, rassasiés, beaux, et, par conséquent, douillets et sensuels.
Les costumes, les lectures, les spectacles, la musique, la danse, la bonne chair, tout l'arrangement de leur existence, depuis les images sur les boîtes, jusqu'aux romans, nouvelles et poèmes, ne fait qu'exciter leur sensualité, ce qui suscite chez les enfants des classes aisées les plus bas vices et les maladies sexuelles.
CHAPITRE IX
DE L'OISIVETÉ
Il est injuste de demander aux hommes plus de travail qu'on ne peut leur en donner soi-même. Mais comme on ne saurait peser si on donne aux autres plus qu'on ne leur demande, qu'en outre, on peut à tout moment faiblir ou tomber malade et qu'on devra alors prendre sans donner, on doit, tant qu'on a des forces, tâcher de travailler pour les autres le plus possible et leur demander le moins de travail possible.
I.—L'homme commet un grand pèché s'il profite du travail d'autrui sans travailler lui-même.
1
Celui qui ne veut pas travailler n'a pas le droit de manger.
Apôtre PAUL.
2
En te servant de n'importe quel objet, souviens-toi que c'est le produit du travail humain et que, lorsque tu dépenses, supprimes ou abîmes cet objet, tu dépenses le travail et parfois la vie humaine.
3
Celui qui ne se nourrit pas de son propre travail et fait travailler les autres pour soi est un cannibal.
Sagesse orientale.
4
Toute la morale chrétienne en son application pratique se réduit à considérer tous les hommes comme des frères, à être l'égal de tous; et pour arriver à cela, il faut, avant tout, cesser de faire travailler les autres pour soi et, dans l'organisation sociale actuelle, profiter le moins possible du produit du travail des autres, de tout ce qui s'acquiert pour de l'argent, dépenser le moins d'argent et vivre le plus simplement possible.
5
Ne fais pas faire aux autres ce que tu peux faire toi-même. Que chacun balaye devant sa porte. Si chacun agit ainsi, toute la rue sera propre.
6
Quelle est la meilleure nourriture? Celle que vous avez gagnée vous-même.
MAHOMET.
7
Il est très utile pour les gens riches d'abandonner pour un certain temps leur vie luxueuse et de vivre, ne serait-ce que quelques jours, comme les ouvriers, en faisant soi-même tout ce que les salariés font chez les gens riches; si le riche faisait ainsi, il verrait le grand péché qu'il commet en faisant travailler les autres.
8
Ceux qui vivent dans le luxe ne peuvent pas aimer les hommes. Ils ne le peuvent pas, parce que tout ce dont ils se servent est fait à contre-cœur, par nécessité, souvent avec des malédictions, par ceux qu'ils forcent à les servir. Pour que ces gens-là puissent aimer leurs prochains, ils doivent tout d'abord cesser de les tourmenter.
II.—La loi du travail n'est pas pénible, mais agréable à accomplir.
1
Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. C'est une loi immuable. De même que la femme obéit à la loi de l'enfantement dans la souffrance, l'homme doit obéir à la loi dure du travail. La femme ne peut se libérer de son sort. Si elle adopte un enfant qui n'est pas né d'elle, ce sera, malgré tout, un étranger et elle sera privée des joies de la maternité. Il en est de même pour le travail des hommes. Lorsqu'un homme mange le pain qu'il n'a pas gagné, il se prive des joies du travail.
BONDAREV [1].
2
L'homme craint la mort à laquelle il est soumis. L'homme qui ne connaît ni le bien ni le mal semble plus heureux, mais il est irrésistiblement attiré à les connaître.
L'homme aime l'oisiveté et la satisfaction des désirs sans souffrances, mais ce n'est que le travail et les souffrances qui lui donnent la vie, à lui et à toute son espèce.
3
C'est une grande erreur que de supposer que les hommes peuvent avoir une vie spirituelle élevée, alors que leur corps demeure dans le luxe et l'oisiveté. Le corps est toujours le premier élève de l'âme.
THOREAU.
4
Si l'homme vit seul et se dispense de la loi du travail, il en est immédiatement puni par le fait que son corps s'anémie et s'affaiblit. Si l'homme vit dans l'oisiveté et force les autres à travailler pour lui, il s'en trouve immédiatement puni par ce fait que son âme s'obscurcit et s'abaisse.
5
L'homme vit d'une vie spirituelle et d'une vie matérielle. Il y a une loi pour la vie spirituelle et une autre pour la vie matérielle. La loi de la vie matérielle, c'est le travail, et la loi de la vie spirituelle, c'est l'amour. Si l'homme déroge à la loi matérielle, celle du travail, il dérogera inévitablement à la loi spirituelle, celle de l'Amour.
6
Bien que les habits offerts par le roi soient magnifiques, ceux qu'on se fait soi-même sont meilleurs: bien que la nourriture des riches soit bonne, le pain que l'on gagne soi-même est le meilleur plat.
SAADI.
7
La puissance divine égalise les hommes: elle prend à ceux qui ont beaucoup et donne à ceux qui ont peu. L'homme riche a plus de choses, mais elles lui donnent moins de plaisir. Le pauvre a moins de choses, mais plus de plaisir. L'eau puisée à la source et une croûte de pain semblent bien meilleures au pauvre travailleur, que les mets et les boissons les plus chers le paraissent à l'oisif. Le riche blasé ne trouve plus goût à rien. Pour le travailleur, la nourriture, la boisson et le repos sont chaque fois un plaisir nouveau.
8
L'enfer est caché par les plaisirs, le paradis par le travail et les malheurs.
MAHOMET.
9
Sans travail manuel, il n'y a pas de corps sain, il n'y a pas non plus de pensées saines.
10
Si tu veux toujours être de bonne humeur, travaille jusqu'à la fatigue, mais non pas au-dessus de tes forces. L'oisiveté rend les gens mécontents et méchants. Il en est de même lorsqu'on travaille trop.
11
La meilleure et la plus pure joie est celle du repos après le travail.
KANT.
III.—Le meilleur travail est le travail agricole.
1
Tous les hommes reconnaîtront avec le temps la vérité comprise depuis longtemps par les grands esprits de tous les peuples; la plus grande vertu de l'humanité consiste dans la soumission aux lois de l'Être suprême. «Tu es cendre et tu redeviendras cendre». C'est la première loi que nous apprenons sur notre vie; la deuxième loi commande la culture de la terre dont nous sommes issus et à laquelle nous retournerons. C'est en cultivant cette terre avec l'amour pour des bêtes et des plantes que cette culture exige, que l'homme comprend et vit le mieux sa vie.
J. RUSKIN.
2
L'agriculture n'est pas l'une des occupations propres à l'homme. L'agriculture est une occupation propre à tous les hommes; ce travail leur donne le plus de liberté et le plus d'honneur.
3
La terre dit à celui qui ne la cultive pas: parce que tu ne me travailles pas de la main droite et de la main gauche, tu resteras éternellement à la porte des hommes avec tous les autres quémandeurs; tu n'auras jamais que les restes des riches.
ZOROASTRE.
4
La vie des hommes de notre temps est organisée de façon que la plus grande rémunération est obtenue pour un travail vain et inutile: dans les confiseries, les fabriques de tabacs, les pharmacies, les banques, le commerce, la littérature, la musique, etc.; et l'on paie bien moins le travail agricole. Si l'on attache de l'importance à la rémunération pécuniaire, cet état de choses est très injuste. Mais si l'on envisage principalement la joie du travail, son influence sur la santé corporelle et ses attraits naturels, c'est très juste.
5
Le travail manuel, le travail agricole surtout, est utile non seulement au corps, mais encore à l'âme. Les gens qui ne travaillent pas de leurs mains, éprouvent des difficultés à comprendre sainement les choses. Ils ne cessent de penser, de parler, d'écouter ou de lire. L'esprit n'a pas de repos, il s'irrite et s'embrouille. Le travail agricole est utile, parce qu'en outre du repos qu'il offre à l'homme, il lui permet d'envisager sainement, simplement et clairement la situation de l'homme dans la vie.
6
J'aime les paysans. Ils ne sont pas assez instruits pour raisonner faussement.
MONTAIGNE.
IV.—Ce qu'on appelle la division du travail, n'est qu'une excuse de l'oisiveté.
1
Ces derniers temps on parle beaucoup d'une des raisons principales du succès obtenu par les hommes dans la production et la division du travail. Nous disons: division du travail; mais cette expression n'est pas juste. Dans notre société, ce n'est pas le travail qui est divisé, mais les hommes; ils sont divisés, réduits en petites parcelles d'homme. A la fabrique, un homme ne fait qu'une infime partie de l'objet; de sorte que la partie d'initiative laissée à l'homme ne suffit pas pour faire toute une épingle ou tout un clou; il s'épuise à faire un bout d'épingle ou la tête d'un clou. C'est vrai qu'il serait bon et désirable de fabriquer un grand nombre d'épingles par jour; mais si nous pouvions voir seulement de quel sable nous les frottons, nous aurions réfléchi que ce n'est pas avantageux, pour cette raison que nous les frottons avec le sable de l'âme humaine.
On peut tourmenter les hommes, les mettre aux fers, les atteler comme des bêtes, les tuer comme des mouches en été, et cependant, dans un sens, dans le meilleur, ces hommes peuvent rester libres. Mais écraser leurs âmes immortelles, les étrangler et transformer les gens en machines—c'est la vraie servitude. Seule cette humiliation, cette transformation des hommes en machines force les ouvriers à lutter désespérément et inutilement pour leur liberté dont ils ne conçoivent pas le sens eux-mêmes. Leur animosité n'est pas provoquée par la faim, ni par les atteintes à l'amour propre (ces deux causes ont toujours produit leur effet, mais les bases de la société n'ont jamais été aussi ébranlée que maintenant). Cela ne tient pas à ce que les ouvriers se nourrissent mal, mais à ce qu'ils n'ont pas de plaisir au travail par lequel ils gagnent leur pain; ce qui fait qu'ils considèrent la richesse comme l'unique moyen de plaisir. Ils souffrent moins du mépris que leur témoignent les classes impérieuses que du mépris qu'ils ont pour eux-mêmes, parce que le travail auquel ils sont condamnés les humilie, les déprave, les amoindrit. Jamais plus qu'aujourd'hui les classes supérieures n'ont témoigné autant de sympathie et d'affection pour les classes inférieures, et, cependant, elles n'ont jamais été autant méprisées par celles-ci.
JOHN RUSKIN.
2
L'homme, comme l'animal, doit besogner, employer ses mains et ses pieds. Il peut forcer les autres à faire ce qui lui est nécessaire, mais il devra quand même dépenser à quelque chose ses forces corporelles. S'il ne travaille pas à des choses utiles, raisonnables, il travaillera à des choses inutiles et stupides. C'est ce qui se produit, en effet, parmi les classes aisées.
3
Les classes oisives excusent leur fainéantise par ce qu'elles s'occupent des arts et des sciences nécessaires au peuple. Ces gens se chargent d'en fournir à ceux qui travaillent; malheureusement, ce qu'ils apportent au peuple en fait de science et d'art, est une fausse science et un faux art. Aussi, au lieu de récompenser le peuple de son travail, la science et l'art qu'on lui offre ne font que le tromper et le dépraver.
4
Un Européen vantait devant un Chinois les avantages de la production mécanique: «Elle libère l'homme du travail» disait l'Européen. «La libération du travail serait un grand malheur, répondit le Chinois. Sans travail il n'y a pas de bonheur possible.»
5
L'homme ne peut acquérir la richesse que par trois moyens: le travail, la mendicité et le vol. Ceux qui peinent gagnent peu, justement parce qu'une trop grande part revient aux mendiants et aux voleurs.
HENRY GEORGE.
V.—Les occupations des gens qui se sont libérés de la loi du travail sont toujours vaines et inutiles.
1
De même qu'un cheval tournant une roue inclinée ne peut pas s'arrêter et doit toujours avancer, l'homme ne peut pas rester oisif. Par conséquent, un homme qui travaille a tout autant de mérite qu'un cheval monté sur une roue et qui remue les jambes. L'important n'est pas dans le fait que l'homme travaille, mais à quoi il travaille.
2
Ceux qui se sont dispensés du travail manuel peuvent être intelligents, mais rarement raisonnables. Si l'on écrit, imprime et enseignelant de futilités dans nos écoles, si notre littérature, notre musique, nos tableaux sont si subtils, si peu compréhensibles pour tous, c'est parce que tous ceux qui s'en occupent se sont libérés du travail manuel et mènent une vie oisive.
D'après EMERSON.
3
Les hommes cherchent le plaisir d'un côté et d'autre parce qu'ils sentent le vide de leur existence, mais ne sentent pas encore le vide du nouveau plaisir qui les attire.
PASCAL.
4
Personne n'a encore calculé les millions de journées de dur travail et, peut-être des milliers de vies qui se dépensent à préparer les distractions. C'est pour cette raison que les distractions de notre monde ne sont pas joyeuses.
VI.—Le mal de l'oisiveté.
1
On ne peut avoir honte d'aucun travail même du plus malpropre; seule l'oisiveté doit faire honte.
2
Les gens oisifs et riches n'ont qu'un souci—c'est de tirer orgueil de leur luxe. Ils sentent que, sans cela, tous les mépriseraient comme ils le méritent.
3
Honte à l'homme à qui l'on doit conseiller de prendre sur la fourmi l'exemple de l'amour pour le travail. Doublement honteux à lui quand il ne suit pas ce conseil.
Le Talmud.
4
L'oisiveté devrait figurer parmi les tourments de l'enfer, et c'est elle qui se trouve placée parmi les joies du paradis.
MONTAIGNE.
5
Celui qui ne fait rien a toujours de nombreux aides.
6
Ne fais jamais faire par les autres ce que tu peux faire toi-même.
7
Le doute, la tristesse, l'abattement, l'indignation, le désespoir, tous ces démons veillent sur l'homme, et dès qu'il mène une vie oisive, ils l'attaquent. Le moyen le plus sûr de se protéger contre ces démons, c'est un travail corporel assidu. Dès que l'homme se met à cette besogne, aucun démon n'ose plus l'approcher et ne fait que grogner de loin.
CARLYLE.
8
Le démon, lorsqu'il pèche les hommes à la ligne, se sert de différentes amorces. Mais l'homme oisif n'a pas besoin d'amorce, il se fait prendre sans amorce.
9
Il est préférable de prendre une corde, d'aller chercher du bois dans la forêt et de le vendre pour acheter du pain que de demander aux gens de vous en donner. Si l'on vous refuse, vous en aurez du dépit; si on vous le donne ce sera pis encore: vous aurez honte.
MAHOMET.
10
Il y avait une fois deux frères; l'un travaillait chez un seigneur, l'autre vivait du travail de ses mains. Le frère riche dit un jour au pauvre:
—Pourquoi ne vas-tu pas travailler chez le seigneur? Tu ne connaîtrais pas de besogne pénible.
A cela le pauvre répliqua:
—Pourquoi ne travailles-tu pas? Tu ne connaîtrais pas d'humiliation ni de servitude.
Les sages disent qu'il est préférable de manger tranquillement le pain qu'on a gagné, que de porter une écharpe d'or et d'être le serviteur d'un autre. Il est préférable de pétrir la chaux et l'argile de ses mains, que de joindre ses mains sur la poitrine en signe d'humilité.
SAADI.
11
Ne pas rester à la porte des riches et ne pas parler d'une voix de quémandeur—c'est la meilleure vie. Et, afin que cela n'arrive pas, il ne faut pas craindre le travail.
HOTOPADEZÉ hindou.
12
Si tu ne veux pas travailler, humilie-toi, ou opprime les autres.
13
L'aumône d'une pauvre veuve est égale aux plus riches dons, avec cette différence qu'elle est la vraie charité.
Seuls les pauvres qui travaillent peuvent avoir la joie de la charité. Les riches, les oisifs, en sont privés.
CHAPITRE X
DE LA CUPIDITÉ
Le péché de cupidité est dans l'accumulation d'une quantité toujours grandissante d'objets ou d'argent nécessaires aux autres hommes, et de garder ces objets ou cet argent afin de jouir à sa guise du travail d'autrui.
I—Le péché du riche.
1
Dans notre société, un homme ne peut pas dormir sans payer sa place. L'air, l'eau, la lumière du soleil ne lui appartiennent que sur la grand'route.... L'unique droit reconnu chez nous, c'est de marcher sur cette grand'route jusqu'à ce que l'on commence à chanceler de fatigue, parce qu'on ne peut s'arrêter et que l'on doit marcher toujours.
GRANT ALLEN [1].
2
Dix hommes bons s'étendent et dorment paisiblement sur le même feutre, mais deux riches ne peuvent pas vivre en paix dans dix chambres. Si un homme de cœur trouve une miche de pain, il en donne la moitié à celui qui a faim. Mais lorsqu'un conquérant conquiert une partie du monde, il ne se tranquillise pas tant qu'il n'en n'a pas pris une autre partie encore.
3
Les riches ont quinze chambres pour trois personnes, et il ne peuvent pas laisser un mendiant se chauffer et coucher chez eux.
Le paysan a une chaumière de sept mètres pour sept personnes; mais il laisse volontiers entrer un voyageur en disant: «Dieu nous ordonne de partager».
4
Les riches et les pauvres se complètent les uns les autres. Quand il y a des riches, il y a et il doit y avoir des pauvres. Quand existe le luxe effréné, existe et doit exister l'affreuse misère qui force ceux qui n'ont rien à être au service du luxe.
Le Christ aimait les pauvres et s'éloignait des riches.
Dans le royaume de vérité qu'Il prêchait, les riches et les pauvres seraient également impossibles.
HENRY GEORGE.
5
Le vagabond est le complément indispensable du millionnaire.
HENRY GEORGE.
6
Les plaisirs des riches sont obtenus par les larmes des pauvres.
7
Lorsque les riches parlent du bonheur social, je ne doute pas qu'ils forment sous ce prétexte un complot en vue d'assurer leurs intérêts.
THOMAS MORE.
8
Les honnêtes gens ne sont jamais riches. Les gens riches ne sont jamais honnêtes.
LAO-TSEU.
9
«Ne vole pas un pauvre parce qu'il est pauvre,» dit Salomon. Pourtant, ce pillage du pauvre parce qu'il est pauvre est une chose très ordinaire: le riche profite toujours de la misère du pauvre pour le forcer à travailler pour lui, ou bien pour lui acheter ses produits à vil prix.
On dévalise rarement les riches sur les grand'routes, parce qu'il est dangereux de voler un riche, alors qu'on peut dévaliser un pauvre sans aucun risque.
D'après JOHN RUSKIN.
10
Les gens qui appartiennent aux classes ouvrières tâchent le plus souvent de passer dans la classe des gens aisés qui vivent du travail d'autrui. Ils appellent ça se joindre aux bonnes gens, alors qu'il faudrait dire quitter les bonnes gens pour les méchants.
La richesse est un grand péché devant Dieu, la pauvreté l'est devant les hommes.
Proverbe russe.
II.—-L'homme et la terre.
1
Etant issu de la terre, la terre m'est donnée pour que j'y prenne tout ce qu'il me faut pour cultiver et ensemencer, et j'ai le droit de réclamer ma part.
Montrez-moi donc où elle est.
EMERSON.
2
La terre est notre mère à tous; elle nous nourrit, nous donne asile, nous réjouit et nous chauffe; depuis notre naissance et jusqu'au moment où nous nous endormons du dernier sommeil sur son cœur de mère, elle nous caresse constamment de son étreinte affectueuse.
Et voici que les gens parlent de sa vente; et elle présente, en effet, à notre époque vénale, un article de négoce, elle est vendue et achetée.
Mais la vente de la terre créée par le Créateur céleste est une énorme ineptie. La terre ne peut appartenir qu'au Dieu tout-puissant et à tous les fils des hommes qui la travaillent, de même qu'à ceux qui la travailleront dans l'avenir.
Elle est la propriété non seulement d'une seule génération, mais de toutes les générations passées, futures et présentes qui la travaillent.
style="margin-left: 70%; font-size: 0.8em;"CARLYLE.
3
Nous occupons une île sur laquelle nous vivons des produits de nos mains. Un marin naufragé est rejeté sur notre côte. A-t-il le même droit naturel que nous d'occuper sur les mêmes bases que nous, une parcelle de terre pour s'y nourrir de son travail? Il semblerait que ce droit est incontestable. Et cependant, combien d'hommes naissent sur notre planète auxquels les gens qui y vivent refusent ce droit.
DE LAVELEYE.
III.—Les conséquences nuisibles de la richesse.
1
Les hommes se plaignent d'être pauvres et s'efforcent, par tous les moyens, d'arriver à la richesse; cependant, la misère et la pauvreté donnent aux gens la fermeté et la force, alors que les excès et le luxe les affaiblissent et les amènent à leur perte.
Les pauvres ont tort de vouloir échanger l'indigence utile au corps et à l'âme contre la richesse qui est nuisible au corps et à l'âme.
2
Si le pauvre a des peines, le riche en a doublement.
3
Le riche est malheureux; d'abord, parce qu'il craint toujours pour ses richesses, ensuite, parce que plus il a de biens, plus il a de soucis et d'affaires. Mais il est surtout malheureux parce qu'il ne peut se lier qu'avec des riches comme lui, qui sont peu nombreux, et non avec les pauvres qui sont la majorité. S'il se lie avec un pauvre, il voit trop nettement son péché, et il ne peut pas ne pas en avoir honte.
4
La richesse a l'or, la pauvreté a la joie.
Proverbe.
5
La richesse habitue les gens à l'orgueil, à la cruauté, à l'ignorance présomptueuse et à la débauche.
6
Seul un homme riche peut être insensible et indifférent au malheur d'autrui.
Le Talmud.
7
La misère assagit, la richesse abêtit. Les chiens eux-mêmes deviennent enragés à force de trop bien manger.
Proverbe russe.
8
Celui qui est charitable n'est jamais riche. Le riche n'est sûrement pas charitable.
Proverbe mandchourien.
9
Les gens cherchent la richesse; s'ils savaient seulement combien ils perdent de bonté en gagnant l'opulence et en vivant au milieu d'elle, ils auraient cherché à s'en débarrasser avec le même zèle qu'ils mettent à l'acquérir.
10
Le moment est proche où les hommes cesseront de croire que la richesse donne le bonheur et comprendront, enfin, la simple vérité qu'en gagnant et en conservant leur richesse, ils rendent plus malheureuse et non meilleure l'existence des autres et la leur.
IV.—On ne doit pas envier la richesse, mais en avoir honte.
1
Il ne faut pas respecter et envier les riches, mais les plaindre et s'éloigner d'eux. Quant au riche, il ne doit pas être fier de ses biens, mais honteux.
2
Si le pauvre envie le riche, il ne vaut pas mieux que lui.
3
L'orgueil des riches est mauvais, mais l'envie des pauvres n'est pas moins mauvaise. Combien il y a de pauvres qui, tout en blâmant les riches, agissent de même qu'eux envers ceux qui sont plus pauvres qu'eux-mêmes!
V.—L'excuse de la richesse.
1
Si tu as des revenus sans travailler, il y a sûrement quelqu'un qui travaille sans être payé.
2
Seul celui qui est sûr de n'être pas un homme comme tous les autres, mais meilleur qu'eux, peut posséder des richesses au milieu des pauvres et avoir la conscience tranquille. Seule la pensée qu'il est meilleur que les autres peut justifier un tel homme à ses propres yeux. Et, chose extraordinaire, la possession des richesses, qui devrait rendre un tel homme honteux, est pour lui la principale justification de sa supériorité sur les autres hommes. «Je jouis de la richesse parce que je suis meilleur que les autres. Et je suis meilleur que les autres parce que je jouis de la richesse,» se dit-il.
3
Rien ne prouve aussi clairement la fausseté de la religion professée parmi nous que ce fait que les hommes qui se considèrent comme chrétiens peuvent non seulement jouir de leurs richesses, au milieu des pauvres, mais encore en être fiers.
4
L'une des erreurs les plus fréquentes et les plus significatives que les hommes commettent, est de croire comme bon ce qu'ils aiment. Ils aiment la richesse, et bien que le mal de la richesse soit évident, ils se persuadent que la richesse est bonne.
5
Est-ce que Dieu a donné quelque chose à l'un, sans le donner à l'autre? Est-ce que notre Père commun a exclu l'un de ses enfants? Vous qui exigez le droit exclusif de profiter de ses dons, montrez le testament par lequel il aurait privé les autres frères de son héritage.
LAMENNAIS.
6
Il semblerait que, connaissant l'affreuse misère des ouvriers qui meurent de privations et d'excès de travail (et il est impossible de ne pas le savoir), les gens riches, qui profitent de ce travail homicide, seraient forcés de s'en émouvoir. Cependant, ces gens riches, libéraux, humanitaires, très sensibles non seulement aux souffrances des hommes, mais à celles des bêtes, cherchent à s'enrichir davantage, c'est-à-dire à profiter de plus en plus du travail des autres et le font en toute sérénité.
Cette sérénité des riches est due à l'intervention d'une nouvelle science dénommée économie politique, qui a posé des lois en vertu desquelles la répartition du travail et la jouissance de ses produits dépendent de l'offre et de la demande, du capital, de la rente, du taux des salaires, des bénéfices, etc.
Il a été écrit sur ce thème, en peu de temps, un nombre incalculable de traités, de brochures; il a été fait des cours et des conférences, et on en écrit et on conférencie encore à l'infini.
Bien que la plupart des gens ignorent les détails de ces explications rassurantes de la science, ils savent quand même que cette explication existe, que les savants, des gens subtils, ne cessent de démontrer que l'ordre de choses actuel est tel qu'il doit être, et que l'on peut se laisser vivre tranquillement dans cet état de choses, sans essayer de le modifier.
Ce n'est qu'ainsi qu'on peut expliquer l'aveuglement surprenant dans lequel se trouvent les hommes sensibles de notre société, qui plaignent sincèrement, les animaux, mais qui, la conscience tranquille, s'attaquent à la vie de leurs semblables.
VI.—Pour atteindre le bonheur, l'homme ne doit pas se soucier de l'accroissement de son avoir, mais de l'amour qui est en lui.
1
Gagne une richesse que personne ne pourra te prendre, qu'elle te reste même après la mort et qu'elle ne diminue ni ne tarisse jamais. Cette richesse—c'est ton âme.
Proverbe hindou.
2
Les gens se soucient mille fois plus d'augmenter leurs richesses que de développer leur raison. Pourtant chacun devrait comprendre qu'il vaut bien mieux pour son bonheur conserver ce qui est en lui que ce qui est chez lui.
D'après SCHOPENHAUER.
3
Et il leur dit celte parabole: «Les terres d'un riche donnèrent, une abondante récolte; et ce riche se demanda: Que ferai-je? Je n'ai pas assez de place pour serrer ma récolte. Voici, dit-il, ce que je ferai: j'abatterai mes greniers, j'en bâtirai de plus grands, et j'y amasserai toute ma récolte et tous mes biens. Puis je dirai à mon âme: Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années; repose-toi, mange, bois et réjouis-toi. Mais Dieu lui dit: Insensé, celte nuit même ton âme te sera prise, et ce que tu as amassé, à qui cela appartiendra-t-il?
Luc, XII, 16-20.
4
Pourquoi l'homme voudrait-il être riche? Pourquoi lui faut-il des chevaux de race, de riches habits, de magnifiques chambres, des droits d'entrée dans les lieux de distractions?
Parce qu'il manque de vie spirituelle.
Donnez à cet nomme une vie spirituelle, et il n'aura besoin de rien.
EMERSON.
5
De même qu'un vêtement riche embarrasse les mouvements du corps, la richesse entrave les mouvements de l'âme.
VII.—La lutte contre de péché de cupidité.
1
Celui qui possède moins qu'il ne veut avoir doit se souvenir qu'il a plus qu'il ne mérite.
LICHTENBERG.
2
On peut éviter la misère par deux moyens: augmenter son avoir, ou bien apprendre à se contenter de peu. Augmenter les richesses n'est pas toujours possible, et c'est presque toujours malhonnête; tandis que diminuer nos caprices est toujours en notre pouvoir et est salutaire à notre âme.
3
Le pire voleur n'est pas celui qui a pris ce qui lui est nécessaire, mais bien celui qui garde sans en donner aux autres ce dont il n'a pas besoin.
4
«Celui qui aurait des biens de ce monde et qui, voyant son frère dans le besoin, lui fermerait son cœur, comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui? Mes enfants, n'aimons pas en paroles, mais en actes et par la vérité!» I. JEAN, III, 17-18.
Pour qu'un riche n'aime pas en paroles mais en actes et par la vérité il doit donner à celui qui demande, ainsi que l'a dit le Christ. Et si l'on donne à celui qui demande, toute richesse s'épuise bientôt. Et dès que l'homme cesse d'être riche, il lui arrive ce que Jésus a dit au jeune homme, c'est-à-dire que ce qui empêchait le jeune homme riche de le suivre n'existe plus.
5
La charité est véritable seulement quand tu t'es privé en la faisant. C'est alors que celui qui reçoit un don matériel, reçoit également un don spirituel. Et si ton don n'est pas un sacrifice, mais le résultat de la surabondance, il ne fait qu'irriter celui qui le reçoit.
6
Les opulents bienfaiteurs ne voient pas ce qu'ils donnent au pauvre, ils l'enlèvent souvent des mains de plus pauvres encore.
CHAPITRE XI
DE LA COLÈRE
I.—Péché de malveillance.
1
«Il a été dit aux anciens: Tu ne tueras point, et celui qui tuera sera jugé (Exode, XX, 13). Mais moi je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère sera jugé.»
MATTH., V, 21-22.
2
Si tu éprouves une douleur dans le corps, tu sais que quelque chose n'est pas en bon état: ou tu fais ce que tu ne devrais pas faire, ou bien lu ne fais pas ce que tu devrais faire. Il en est de même de la vie spirituelle. Si tu te sens triste, irrité, sache que quelque chose est en mauvais état: ou tu aimes ce qu'il ne faudrait pas aimer, ou bien tu n'aimes pas ce qu'il faudrait aimer.
3
Les péchés de la gourmandise, de l'oisiveté, de la volupté, sont mauvais par eux-mêmes. Mais ces péchés sont surtout repréhensibles parce qu'ils engendrent le pire des péchés: la malveillance, l'iniquité envers les gens.
4
Ce ne sont pas les pillages, les assassinats, les exécutions qui sont effrayants. Qu'est-ce que le pillage? C'est le passage de la propriété des uns aux autres. Cela a toujours existé, cela sera toujours, et il n'y a rien d'effrayant à cela.
Que sont les exécutions, les assassinats? C'est le passage des hommes de la vie à la mort. Ces passages ont été, sont et seront toujours, et cela n'a également rien, d'effrayant. Ce qu'il y a de réellement effrayant, c'est la haine des hommes qui engendre le brigandage, le vol, le meurtre.
II.—L'absurdité de la colère.
1
Les Bouddhistes disent que tout péché vient de la bêtise. Cela est juste pour tous les péchés, mais surtout pour l'inimitié. Le pêcheur, l'oiseleur se fâche contre le poisson ou l'oiseau parce qu'il ne l'a pas pris, et moi je me fâche contre l'homme, parce qu'il fait ce dont il a besoin pour lui, et non pas ce que je voudrais de lui. N'est-ce pas également stupide?
2
Un homme t'a offensé. Tu t'es fâché contre lui. L'affaire est terminée. Mais la colère contre cet homme s'est figée dans ton cœur, et lorsque tu penses à lui, tu t'irrites. Comme si le diable, qui est toujours en faction à la porte de ton cœur, avait profité de l'heure où tu as ressenti ta colère contre cet homme; comme si elle lui eut ouvert la porte, qu'il eut bondi dans ton cœur et qu'il y fût maître, maintenant. Chasse-le. Et à l'avenir, sois plus prudent, n'ouvre pas la porte par laquelle il entre.
3
Plus l'homme se croit haut placé, plus facilement il s'irrite contre les gens. Plus l'homme est modeste, plus il est bon et se fâche moins.
4
Ne pense pas que la vertu consiste dans la bravoure et la force. Si tu peux te placer au-dessus de la colère, pardonner et aimer celui qui t'a offensé, tu auras fait le mieux de ce qu'un homme peut faire.
DJERBELOTE, persan.
5
Il est vrai, que tu n'as peut-être pas la force de ne pas te fâcher contre celui qui t'a offensé, outragé. Mais tu peux toujours le contenir, ne manifester ta colère ni en paroles ni en actes.
6
La colère ment toujours de l'impuissance.
III.—La colère contre les hommes nos frères est déraisonnable parce que le même Dieu vit en nous tous.
1
On doit s'observer depuis le matin et se dire: tout à l'heure, je pourrai avoir affaire à un homme insolent, effronté, importun, hypocrite, nerveux. Il y a souvent des gens comme ça. Ils ne savent pas ce qui est bien et ce qui est mal. Mais si je sais, moi, où est le bien et le mal, si je comprends que le mal pour moi ne peut venir que de la mauvaise action que j'ai commise moi-même, aucun mauvais homme ne peut me nuire. Personne ne peut me forcer à faire mal. Si je pense encore que tout homme m'est proche, non par le sang et la chair, mais par l'esprit, que le même Esprit divin vit en chacun de nous, je ne peux pas me fâcher contre un être qui m'est proche. Je sais donc que nous sommes créés l'un pour l'autre, que nous sommes appelés à nous entr'aider comme les mains, les pieds, les yeux et les dents s'aident entre eux et servent le corps entier; comment puis-je me détourner de mon prochain si, contrairement à sa vraie nature, il me fait du mal.
MARC-AURÈLE
2
Si tu t'es fâché contre un homme, c'est que tu menais une vie charnelle, et non pas une vie spirituelle. Si tu vivais selon la volonté divine, personne ne pourrait t'offenser, car on ne peut offenser Dieu, et Dieu, le Dieu qui est en toi, ne peut se fâcher.
3
On ne doit ni trop mépriser ni trop respecter aucun homme.
Si tu le méprises, tu ne pourras pas apprécier le bien qu'il y a en lui; si tu l'honores trop, tu exigeras trop de lui.
Pour ne pas se tromper, il faut mépriser le côté charnel autant chez autrui qu'en soi-même et respecter l'homme comme un être spirituel en qui demeure l'esprit divin.
IV.—Plus l'homme se diminue, mieux il vaut.
1
On dit qu'un homme de bien ne peut pas faire autrement que de se fâcher contre les méchants. Mais si cela est ainsi, plus l'homme est bon comparativement aux autres, plus il doit se mettre en colère contre eux; en réalité, plus un homme est bon, plus il est doux et bon pour tous les autres hommes. Cela tient à ce qu'un homme bon se souvient que lui aussi a souvent péché, et que s'il s'irrite contre les méchants, il doit, tout d'abord, s'irriter contre lui-même.
SÉNÈQUE.
2
Un homme raisonnable ne peut pas se fâcher contre les hommes méchants et déraisonnables.
—Comment puis-je ne pas me fâcher s'ils sont voleurs et filous? dis-tu.
—Qu'est-ce qu'un voleur et un filou? C'est un homme qui s'est égaré. On doit non pas se fâcher contre un tel homme, mais le plaindre. Si tu peux, persuade-le que ce n'est pas bon pour lui-même de vivre comme il vit, et il cessera de faire le mal. S'il ne le comprend pas encore, quoi d'étonnant qu'il vive ainsi.
Tu diras que ces gens là doivent être punis.
Si un homme a mal aux yeux et qu'il est devenu aveugle, tu ne diras pas qu'il faut l'en punir. Pourquoi donc veux-tu punir celui qui est privé de quelque chose de bien plus précieux que les yeux, qui est privé du plus grand bonheur qui existe, celui de savoir vivre raisonnablement?
On ne doit pas se fâcher contre ces gens, mais les plaindre.
Aie pitié de ces malheureux et tâche de faire en sorte que leurs égarements ne t'irritent pas. Souviens-toi combien souvent tu t'es trompé et tu as péché toi-même, et fâche-toi plutôt contre toi-même de ce que ton âme renferme tant d'inimitié et de méchanceté.
ÉPICTÈTE.
3
Tu dis que tu n'es entouré que de mauvaises gens. Si tu penses ainsi, c'est une preuve certaine que tu es méchant toi-même.
4
Souvent les gens croient se faire valoir en remarquant les défauts des autres; mais ils ne font que montrer leur faiblesse.
Plus l'homme est bon et intelligent, plus il voit le bien chez les autres; plus il est bête et méchant, plus il voit les défauts des autres.
5
Il est vrai, qu'il est difficile de se montrer bon envers un vicieux, un menteur, surtout s'il vous offense; mais c'est précisément envers de pareils hommes qu'on doit être bon, et pour eux, et pour soi.
6
Lorsqu'on se fâche contre quelqu'un, on cherche généralement à justifier sa colère et, à ne voir que le mal en la personne contre laquelle on s'irrite; et l'on ne fait qu'augmenter son inimitié. Alors, qu'au contraire, plus on est irrité, plus on doit chercher le bien que peut contenir celui contre qui on s'irrite. Et lorsqu'on réussit à découvrir le bien et à aimer un tel homme, non seulement on apaise sa colère, mais encore on éprouve une joie profonde.
7
Si tu veux reprocher à un homme ses incohérences, ne qualifie pas ses actes ou ses paroles de sottises, ne dis et ne pense pas que ce qu'il a fait ou dit n'a aucun sens. Au contraire, suppose toujours qu'il voulait faire ou dire quelque chose de raisonnable et tâche de le prouver. Il faut s'efforcer de découvrir les idées erronées qui ont trompé l'homme et les lui faire voir de façon à ce qu'il arrive lui-même à la conclusion, qui est qu'il se trompe. On ne peut persuader un homme que par sa propre raison. De même, on ne peut persuader un homme de l'immoralité de son acte que par son sentiment moral. Il ne faut pas supposer que l'homme le plus vicieux ne puisse pas devenir un être vertueux et libre.
D'après KANT.
8
Si tu te fâches contre un homme parce qu'il a commis un acte que nous considérons comme repréhensible, tâche de savoir pourquoi il a fait ce que nous considérons comme mauvais. Dès que tu l'auras compris, tu ne seras plus fâché, parce qu'on ne peut se fâcher de ce que la pierre tombe du haut en bas et non de bas en haut.
V.—La nécessité de l'amour pour la communion entre les hommes.
1
Pour que tes relations avec les hommes ne soient pas un sujet de souffrance pour toi et pour eux, n'entre pas en rapports avec les gens si tu n'éprouves pas d'affection pour eux.
2
Sans amour, on ne peut manier que les objets; sans amour, on peut abattre des arbres, faire des briques, forger le fer; on ne peut sans amour traiter les hommes.
Si tu n'éprouves pas d'amour pour les hommes, occupe-toi de toi-même, manie des choses, ce que tu voudras, mais laisse les hommes tranquilles. Dès que tu te permettras de les traiter sans amour, tu deviendras non pas un homme, mais une bête, tu leur nuiras et tu seras malheureux toi-même.
3
Lorsqu'on voit des gens toujours mécontents, critiquant, tout et tout le monde, on a envie de leur dire: «Le but de votre existence n'est pas de dévoiler l'absurdité de la vie, de la critiquer, de vous fâcher et de mourir. Cela n'est pas possible. Réfléchissez; vous ne devriez pas vous fâcher, ni critiquer, mais travailler à réparer le mal que vous voyez.
«Si vous voulez faire disparaître le mal que vous voyez vous n'y arriverez certainement pas par l'inimitié, mais uniquement par la bienveillance envers tous les hommes, car ce sentiment vit toujours en nous et vous le sentirez aussitôt que vous cesserez de l'étouffer en vous.»
4
Il faut nous habituer à être mécontents d'un autre homme de la même façon, qu'il nous arrive d'être mécontents de nous-mêmes. Cela nous arrive lorsque nous ne sommes pas satisfaits d'un de nos actes, et non de notre âme. Il faut agir de même à l'égard des autres: critiquer leurs actes, et les aimer eux-mêmes.
5
Pour ne pas faire tort à son prochain, pour l'aimer, il faut s'habituer à ne pas dire de mal ni de lui, ni à lui, et pour y parvenir, il faut s'habituer à ne pas penser mal de lui, à ne pas laisser pénétrer dans notre âme le sentiment de malveillance.
6
Peux-tu te fâcher contre un homme parce qu'il a des plaies purulentes? Ce n'est pas sa faute si l'aspect de ses plaies est désagréable. Comporte-toi de même envers les vices d'autruis.
Mais tu diras que l'homme a une raison pour comprendre et corriger ses vices. C'est juste. Par conséquent, toi aussi, tu as une raison et tu peux réfléchir que tu ne dois pas le fâcher contre l'homme en raison de ses vices, mais au contraire, tu dois l'efforcer d'éveiller sa conscience en le traitant avec bonté et intelligence, sans colère, sans impatience et sans orgueil.
MARC-AURÈLE.
7
Il y a des gens qui aiment se fâcher. Ils sont toujours occupés à quelque chose et toujours heureux de l'occasion de brusquer, de gronder celui qui s'adresse à eux pour quelque affaire. Ces gens-là sont très désagréables, mais il faut se souvenir qu'ils sont très malheureux, ne connaissent pas la joie de la bonne humeur, et c'est pourquoi, il ne faut pas se fâcher contre eux, mais les plaindre.
8
On ne peut mieux calmer une colère, même juste, qu'en disant à celui qui se fâche que celui contre lequel il se fâche, n'est qu'un malheureux. La pluie a le même effet sur le feu que la compassion sur la colère.
9
L'homme qui désire faire du tort à son ennemi, n'a qu'à s'imaginer qu'il lui a déjà fait mal et qu'il souffre de corps et d'âme; il n'a qu'à se l'imaginer et à comprendre que tout cela est l'œuvre de nos mains, pour que, à l'idée des souffrances de l'ennemi, l'homme le plus méchant cesse de garder sa rancune.
SCHOPENHAUER.
VI.—La lutte contre le péché de malveillance.
1
On me blâme, je suis ennuyé, j'ai de la peine. Comment me débarrasser de ce sentiment désagréable? D'abord, par l'humilité; quand on connaît sa faiblesse, on ne se fâche pas de ce que les autres la montrent. Ce n'est pas aimable de leur part, mais ils ont raison. Ensuite, par le raisonnement; car, en définitive, on reste toujours ce qu'on a été, et si l'on avait trop de vénération pour soi-même, on aurait qu'à modifier son opinion. Enfin, et principalement, par le pardon; il n'y a qu'un seul moyen pour ne pas haïr ceux qui nous font du mal et nous offensent, c'est de leur faire du bien. Si l'on ne parvient pas à les changer, du moins, arrive-t-on à se maîtriser soi-même.
AMIEL.
2
La meilleure boisson qu'un homme peut boire est la mauvaise parole qu'il a déjà sur les lèvres; qu'il ne la laisse pas, échapper et l'avale.
MAHOMET.
3
Comprends bien et souviens-toi que tout homme agit toujours au mieux de ses propres intérêts.
Si tu y penses toujours, tu ne te fâcheras contre personne, tu ne reprocheras rien à personne, tu ne gronderas personne; car si quelqu'un a réellement du profit à faire ce qui t'est désagréable, il a raison et il ne peut agir autrement. S'il se trompe et ne se fait du tort qu'à lui-même, tant pis pour lui; on doit le plaindre et non se fâcher contre lui.
ÉPICTÈTE.
4
Souvenons-nous que tous nous redeviendrons poussière, et soyons humbles et modestes.
D'après SAADI.
VII.—La malveillance nuit toujours à celui qui la ressent.
1
Bien que la colère soit nuisible aux autres, elle fait surtout du tort à celui qui se fâche. La colère est toujours plus nuisible que la chose pour laquelle on se fâche.
2
Il y a des gens qui aiment se fâcher, qui s'irritent et font du mal aux autres sans aucune raison. On peut comprendre pourquoi un avare offense les autres: il veut s'emparer de leur bien pour s'enrichir; il fait du mal aux gens dans son propre intérêt. Un méchant homme fait du tort aux autres sans aucun bénéfice personnel. Quelle folie!
D'après SOCRATE.
3
Ne pas faire de mal, pas même à ses ennemis, est une grande vertu.
Celui qui cherche à faire périr les autres, périt sûrement lui-même.
Ne fais pas de mal. La pauvreté ne peut excuser le mal. Si tu fais du mal, tu seras plus pauvre encore.
Les gens peuvent éviter les conséquences de la méchanceté de leurs ennemis, mais ils n'éviteront jamais les conséquences de leurs péchés. Cette ombre les poursuivra pas à pas, jusqu'à ce qu'elle les fasse périr.
Que celui qui ne veut pas vivre triste et malheureux ne fasse pas de tort aux autres.
Si l'homme se veut du bien, qu'il ne fasse pas le moindre mal.
Kouran hindou.
4
Être vertueux, c'est avoir l'âme libre. Les gens qui s'irritent continuellement contre quelqu'un, qui craignent constamment quelque chose et qui s'adonnent aux passions, ne peuvent avoir l'âme libre. Celui qui ne peut pas avoir l'âme libre ne verra pas en regardant, n'entendra pas en écoutant, ne sentira pas de goût en mangeant.
CONFUCIUS.
5
Goutte à goutte, le seau se remplit; de même l'homme s'emplit de colère, bien qu'il la ramasse petit à petit, lorsqu'il se permet de s'irriter contre les gens. Le mal revient à celui qui le commet, de même que la poussière jetée contre le vent.
Ni au ciel, ni dans la mer, ni dans les profondeurs des montagnes, il n'y a de place dans tout l'univers, où l'homme pourrait se débarrasser de la méchanceté qui est dans son cœur. Souviens-t-en.
DJAMAPADA.
6
La loi hindoue dit: De même qu'il est juste qu'il fasse froid en hiver et chaud en été, il est juste qu'un mauvais homme soit malheureux et un bon heureux. Que personne n'entame de querelle, bien qu'il soit offensé et qu'il souffre; que personne n'offense, ni par un acte, ni par une parole, ni par une pensée. Tout cela prive l'homme du vrai bonheur.
7
Lorsque je sais que la colère me prive du vrai bonheur, je ne peux plus chercher consciemment querelle aux autres; je ne peux pas, ainsi que je le faisais avant, me réjouir de mon péché, en être fier, l'encourager, le justifier, me donner de l'importance et me croire raisonnable, considérer les autres comme nuls, perdus, insensés; je ne peux plus maintenant, en sentant que je me laisse emporter par la colère, ne pas reconnaître que j'en suis seul coupable, et ne pas tâcher de me réconcilier avec ceux qui me cherchent querelle.
Mais cela ne suffit pas. Si je sais maintenant que la colère est un mal pour mon âme, je sais aussi ce qui me conduit au mal. C'est que j'oublie que la même chose vit en moi et en tous les hommes. Je vois maintenant que l'habitude de se distinguer des autres hommes et de se considérer comme étant supérieur à eux—est l'une des raisons principales de mon inimitié.
En repassant ma vie écoulée, je vois que je n'ai jamais laissé s'accroître mon sentiment d'inimitié envers les gens que je considérais supérieurs à moi, et je ne les offensais jamais. Mais, par contre, le moindre acte de celui que je considérais comme mon inférieur provoquait ma colère, et plus je me considérais supérieur, plus il m'était facile de l'offenser. Parfois même, rien que l'idée de l'infériorité de l'homme, provoquait déjà une offense de ma part.
8
Un jour d'hiver François, accompagné du frère Léon se rendait de Pérouse à Porcioncule. Il gelait, et tous deux tremblaient de froid. François appela Léon qui marchait devant, et lui dit: «O frère Léon, Dieu veuille que nos frères donnent par toute la terre, l'exemple de la vie de sainteté. Note, cependant, que ce n'est pas là qu'est la joie parfaite.»
Un peu plus loin, François appela encore une fois Léon et lui dit:
«Note encore que si nos frères guérissent les malades, chassent le diable, rendent la vue aux aveugles font ressusciter les morts, ce n'est pas là non plus que sera la joie parfaite.»
Encore plus loin, François appela de nouveau Léon et lui dit: «Note encore frère Léon, brebis du Seigneur, que si nous avions appris le langage des anges, si nous connaissions le cours des étoiles, si tous les trésors de la terre nous étaient apparus, et que si nous avions compris tous les mystères de la vie des oiseaux, des poissons, des bêtes, des gens, des arbres, des pierres et des eaux, note que cela non plus ne serait pas une joie parfaite.»
Et un peu plus loin, François appela encore une fois Léon et lui dit: «Note encore que si nous étions des prédicateurs, qui parviendraient à ramener tous les payens au Christianisme, note que là encore, il n'y aurait pas de joie parfaite.»
Alors le frère Léon dit à François:
—En quoi donc consiste la joie parfaite?
Et François répondit: «En ceci: lorsque nous arriverons à Porcioncule sales, mouillés, transis de froid et affamés, et que nous demanderons de nous donner asile, le portier nous dira: «Pourquoi traînez-vous, vagabonds, par les chemins, pourquoi tentez-vous les gens, pourquoi voulez-vous l'aumône des pauvres; allez-vous en d'ici,» et il ne nous ouvrira pas. Si nous ne nous offensons pas et que nous pensons avec humilité et amour que le portier a raison, et que mouillés, gelés, et affamés, nous restons jusqu'au matin dans la neige et l'humidité sans murmurer contre le portier, c'est alors, frère Léon, que sera la joie parfaite.»
CHAPITRE XII
DE L'ORGUEIL
Il est difficile de se débarrasser des péchés, surtout lorsque les tentations les encouragent. Telle est la tentation de l'orgueil.
I.—L'absurdité de l'orgueil.
1
Les gens fiers sont tellement occupés à prêcher aux autres qu'ils n'ont pas le temps de penser à eux-mêmes; au reste, ils le croient inutile; ils sont parfaits tels qu'ils sont. C'est pourquoi, plus ils prêchent aux autres, plus ils tombent bas eux-mêmes.
2
De même que l'homme ne peut pas se soulever lui-même, il ne peut pas se glorifier lui-même.
3
La fierté est mauvaise parce que les gens sont fiers de ce dont on doit avoir honte: de la richesse, de la gloire, des honneurs.
4
Si vous êtes plus-fort, plus riche, plus instruit que les autres, tâchez de venir en aide aux gens avec ce que vous avez de plus qu'eux. Si vous êtes plus fort, aidez les faibles; si vous êtes plus intelligent, aidez ceux qui ne le sont pas; si vous êtes instruit, aidez ceux qui le sont moins; si vous êtes riche, aidez ceux qui sont pauvres. Mais les orgueilleux ne raisonnent pas ainsi. Ils pensent que s'ils possèdent ce que les autres n'ont pas, ils n'ont pas besoin de partager avec ceux-ci, mais n'ont qu'à se vanter devant eux.
5
Ce n'est pas bien si l'homme, au lieu d'aimer ses frères, se fâche contre eux. Mais c'est pis encore lorsque quelqu'un se persuade qu'il n'est pas un homme comme les autres, mais meilleur qu'eux et, par conséquent, qu'il peut traiter les gens autrement qu'il ne voudrait être traité lui-même.
6
C'est stupide lorsque des gens tirent vanité de leur visage, de leur corps, mais c'est plus stupide encore lorsqu'ils sont fiers de leurs parents, de leurs ancêtres, de leurs amis, de leur classe, de leur peuple.
Une grande partie du mal, dans ce monde, vient de ce sot orgueil. C'est de là que proviennent les querelles entre les hommes, entre les familles, et les guerres entre les peuples.
7
La bêtise peut exister sans l'orgueil; mais l'orgueil ne va jamais sans la bêtise.
8
Prenez l'exemple des eaux qui coulent dans les profondeurs des mers et dans les cavités des montagnes: les ruisseaux descendent avec bruit, mais la mer sans fin est muette, elle se balance à peine.
Les Soutes bouddhistes.
9
Plus la substance est légère et moins elle est dense, plus elle occupe de place. Il en est de même de l'orgueil.
10
Une mauvaise roue grince plus fort, un épi vide s'élève plus haut, Il en est de même d'un homme mauvais et vain.
11
Plus l'homme est content de lui-même, moins il possède ce dont on peut être fier.
12
Un homme fier est comme couvert d'une écorce de glace. Aucun bon sentiment ne peut pénétrer à travers cette écorce.
13
Le plus sot des hommes est plus facile à éclairer qu'un orgueilleux.
14
Si les gens fiers pouvaient seulement savoir ce que pensent d'eux ceux qui profitent de leur fierté, ils cesseraient d'être fiers.
II.—L'orgueil national
1
Se croire meilleur que les autres est mal et stupide, nous le savons tous. Considérer sa famille comme la meilleure de toutes, est plus mal et plus stupide encore; et, cependant, non seulement nous ne nous en rendons pas compte, mais encore nous y voyons un mérite particulier. Considérer son peuple comme le meilleur entre tous est la chose la plus stupide qui puisse exister. Or, loin d'être jugée comme mauvaise, cette présomption apparaît comme une grande vertu.
2
Les gens se querellent entre eux et savent que ce n'est pas bien. Alors, pour se donner le change à eux-mêmes et pour étouffer leur conscience, ils inventent des excuses à leur animosité. L'une de ces excuses est que je suis meilleur que les autres hommes; seulement, ceux-ci ne le comprennent pas, et c'est pourquoi je ne puis m'entendre avec eux. Une autre excuse, c'est que ma famille est meilleure que les autres familles; la troisième, que ma classe est meilleure que les autres classes; la quatrième, que mon peuple est meilleur que les autres peuples.
Rien ne désunit les hommes autant que l'orgueil, qu'il soit celui de l'individu, de la famille, de la classe ou de la nation.
III.—Un homme n'a pas de raison de s'enorgueillir devant les autres, parce que le même Esprit vit dans tous les hommes.
1
L'homme se trouve meilleur que les autres quand il considère uniquement la vie charnelle: seul le corps peut être plus fort, plus grand, meilleur qu'un autre. Mais si l'homme a une vie spirituelle, il ne peut se considérer meilleur que les autres, car l'âme est la même chez tous.
2
On donne aux hommes les titres d'excellence, de grandeur, d'éminence, de monsieur, de père, etc., alors qu'un seul titre convient à tous et n'offense personne: frère, sœur.
Ce terme est bon pour cette raison encore qu'il nous rappelle Le Père pour qui nous sommes tous frères et sœurs.
3
L'homme a raison s'il croît que, dans tout l'univers, if n'y a pas un seul être qui soit au-dessus de lui; mais il se trompe s'il pense qu'il y a sur la terre un seul homme qui soit au-dessous de lui.
4
C'est bien pour un homme de se respecter parce que l'Esprit de Dieu vit en lui; mais c'est mal quand il est fier de ce qu'il a d'humain: de son esprit, de sa sagesse, de sa distinction, de sa richesse, de ses bonnes œuvres.
5
L'homme est bon lorsqu'il élève très haut son «moi» spirituel, divin; mais il est affreux lorsqu'il veut élever au-dessus des hommes son «moi» charnel, vaniteux, ambitieux et exclusif.
6
Si l'homme est fier des marques de distinctions extérieures, il ne fait que montrer ainsi qu'il ne comprend pas son mérite intérieur qui, en comparaison de toutes les marques extérieures de distinction, est comme le soleil par rapport à la bougie.
7
Un homme ne doit pas se vanter devant les autres. Il ne le doit pas, parce que la chose la plus précieuse en lui, c'est son âme et que personne, sauf Dieu, ne connaît le prix de l'âme humaine.
8
La fierté n'est pas du tout la même chose que la conscience de la dignité d'homme. Les faux honneurs et les fausses louanges augmentent la fierté, alors qu'au contraire, les fausses humiliations et le faux blâme augmentent la conscience de la dignité.
IV.—Conséquences de la tentation de l'orgueil.
1
De même que les mauvaises herbes qui poussent parmi le blé, boivent l'eau et le jus de la terre et empêchent le soleil de pénétrer jusqu'au blé, l'orgueil absorbe toutes les forces de l'homme et lui cache la lumière de la vérité.
2
La conscience du péché est souvent plus utile à l'homme qu'une bonne action: la conscience du péché humilie l'homme, alors qu'une bonne action augmente souvent sa fierté.
3
Il y a bien des punitions pour un orgueilleux; mais la punition principale et la plus douloureuse est le fait que, malgré tous les mérites qu'il pourrait avoir et tous ses efforts les gens ne l'aiment pas.
4
Dès que je me réjouis en disant: comme je suis bon, c'est fini, je tombe dans l'abîme.
5
L'orgueilleux veut se distinguer des autres et se prive ainsi de la meilleure joie de la vie, de la communication libre et joyeuse avec les hommes.
6
L'orgueilleux craint toute critique. Il la craint parce qu'il sent que sa grandeur n'est pas solide, qu'elle ne tient que jusqu'au moment où il n'y a pas le moindre petit trou dans le ballon qui le gonfle.
7
L'orgueil pourrait encore se comprendre s'il plaisait aux gens et les attirait. Mais il n'y a pas de défaut qui éloigne davantage.
8
L'assurance étonne les gens au début. Et, les premiers temps, ils attribuent à l'homme confiant en lui-même exactement la même importance que celle qu'il se donne. Mais l'étonnement passe vite. Les gens sont bientôt désenchantés et ils paient par le mépris pour avoir été trompés.
V.—La lutte contre la tentation de l'orgueil.
1
Il y aurait bien moins de mal sur la terre si le sentiment de l'orgueil n'existait pas. Comment se débarrasser de cette cause du mal? Il n'y a qu'un moyen: le travail de chacun sur lui-même. Les tentations de l'orgueil ne disparaissent que lorsque nous extirpons en nous cette profonde racine du mal. S'il vit dans notre cœur, comment pouvons-nous espérer qu'il mourra dans les cœurs des autres hommes? C'est pourquoi, la seule chose que nous puissions faire pour notre bien et pour le bien des autres, c'est de tarir en nous cette source du mal dont les autres souffrent.
Aucune amélioration n'est possible, tant que chacun n'aura commencé cet amendement de lui-même.
D'après LAMENNAIS.
2
Il n'est facile de vivre avec un homme que si on ne se considère pas comme supérieur et meilleur que lui; et qu'on ne le croit ni supérieur ou ni meilleur que soi-même.
3
Le but principal de la vie est le perfectionnement de l'âme. Mais l'orgueilleux se croit toujours très bon. C'est pour cette raison que l'orgueil est particulièrement nuisible. Il empêche de travailler à l'œuvre principale de la vie humaine: devenir meilleur.
4
«Mais que le plus grand d'entre vous soit votre serviteur. Car quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé.»
MATTH., XXIII, 11-12.
Celui qui s'élève dans l'opinion des gens sera abaissé, car celui que l'on croit bon, sage, charitable, ne s'efforcera pas de devenir meilleur, plus sage, plus charitable.
Mais celui qui s'abaisse sera élevé, car celui qui se croit mauvais s'efforcera de devenir meilleur, plus charitable, plus sage.
Les présomptueux font ce que ferait le piéton si, au lieu de marcher, il s'était hissé sur des échasses. Sur les échasses on est plus haut, la boue ne vous atteint pas, les pas sont plus grands, mais le malheur est qu'on ne peut aller loin ainsi, sans compter que l'on risque continuellement de tomber dans la boue, de faire rire les gens et de rester en arrière.
Il en est de même des vaniteux. Ils restent bien en arrière de ceux qui ne s'élèvent pas au-dessus de leur taille et, en outre, ils tombent souvent de leurs échasses et deviennent la risée de fous.
CHAPITRE XIII
DE L'INÉGALITÉ
La base de la vie de l'homme, est le séjour en lui de l'esprit divin, égal chez tous les hommes. Et c'est pourquoi les hommes sont tous égaux entre eux.
I.—De la tentation de l'inégalité.
1
Autrefois, les hommes croyaient qu'ils étaient d'origine différente, appartenant aux tribus de Cham ou à celles de Japhet, et que les uns devaient être maîtres et les autres esclaves. Ils reconnaissaient cette division en maîtres et en esclaves parce qu'ils croyaient qu'elle avait été instituée par Dieu. Cette superstition vulgaire et pernicieuse subsiste encore, mais sous un autre aspect.
2
Il suffit de jeter un coup d'œil sur la vie des peuples chrétiens, divisés en classes, pour être frappé du degré effrayant d'inégalité auquel sont arrivés les gens qui professent la loi du christianisme et mettent en avant le mensonge de l'égalité. Parmi ces classes, les unes passent leur vie entière dans un travail abrutissant, inutile et meurtrier, les autres sont blasées des plaisirs de tous genres.
3
L'une des croyances les plus anciennes et les plus profondes comme idée, était celle des Hindous. La raison pour laquelle elle n'est pas devenue une croyance universelle et n'a pas donné à la vie des hommes les fruits qu'elle pouvait apporter, est que ses maîtres ont estimé que les hommes n'étaient pas égaux et les ont divisés en castes. Pour les gens qui se croient inégaux, il ne peut y avoir de vrai religion.
4
On pourrait comprendre que les gens se croient inégaux parce que l'un est plus fort, plus grand que l'autre, ou plus intelligent, ou plus hardi, ou plus savant ou meilleur. Mais ce n'est pas ainsi que l'on distingue les hommes habituellement. On estime que les hommes ne sont pas égaux parce que l'un s'appelle comte et l'autre paysan, que l'un porte des vêtements riches et l'autre des sabots.
5
Les hommes de notre époque comprennent déjà que l'inégalité des hommes est une superstition et ils la blâment intérieurement. Mais ceux qui en retirent un profit ne se décident pas à s'en séparer, tandis que ceux pour qui elle est désavantageuse ne savent pas comment la supprimer.
6
Les gens se sont habitués à diviser les hommes en gens distingués et non distingués, valeureux et lâches, instruits et non instruits, et ils se sont si bien accoutumés à ce classement, qu'ils croient, en réalité, que les uns peuvent être meilleurs que les autres, parce que les uns sont placés par les hommes dans une catégorie et les autres dans une autre.
7
Rien que la coutume admise chez les gens riches de tendre la main aux uns et de ne pas la tendre aux autres, de faire entrer les uns au salon et de recevoir les autres dans l'anti-chambre, prouve combien les gens sont loin de reconnaître l'égalité entre eux.
8
Si la superstition de l'inégalité n'existait pas, les hommes ne pourraient jamais commettre tous les forfaits qu'ils commettent sans cesse, uniquement parce qu'ils n'admettent pas que tous les hommes sont égaux.
II.—Les excuses de l'inégalité.
1
Rien ne donne tant d'assurance que la camaraderie pour accomplir des mauvaises actions, et cela par le fait que quelques hommes seulement s'unissent entre eux, en laissant tous les autres à l'écart.
2
Ceux qui se font valoir devant les autres sont tout autant fautifs de l'inégalité des hommes que ceux qui se croient, inférieurs aux gens qui se vantent devant eux.