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La pénétration saharienne (1830-1906)

CHAPITRE VII

Reading edition

LA SOLUTION (1900-1906)

I. L’occupation des oasis du Sud-Ouest et ses conséquences. — La question de la Zousfana. — Protocoles de 1901 et 1902. — Attentats de 1902. — Bombardement de Zenaga. — Affaire de Taghit. — Le général Lyautey (septembre 1902). — Occupation de Béchar (novembre 1903). — Organisation de la région entre Zousfana et Oued-Guir. — Le chemin de fer. — Le commerce. — Reconnaissances et explorations. — Cartographie.

II. La question Touareg. — Les raids Cottenest, Guillo-Lohan, Laperrine, Pein et Besset. — Action du Soudan. — Jonction de l’Algérie avec le Soudan (18 avril 1904). — Mission Etiennot. — Résultats scientifiques. — M. Emile F. Gauthier.

III. Les Territoires du Sud et leur organisation. — La limite Sud de l’Algérie. — La limite Nord du Soudan. — Les communications transsahariennes : le télégraphe, le chemin de fer.

I

« L’Algérie n’est pas achevée, écrivait Rohlfs ; il est absolument nécessaire que tout le système de l’Oued-Saoura, et par suite le Gourara, le Touat et In-Salah soient attirés dans la sphère d’action de la France. Il est tout-à-fait étonnant qu’on ne l’ait pas reconnu après le massacre de la mission Flatters. » L’expérience a démontré combien cette appréciation était exacte. Par le retentissement qu’elle a eu parmi les populations sahariennes, par le point d’appui qu’elle a donné à notre politique, la prise de possession des Oasis du Sud-Ouest a été un événement décisif, le plus décisif de tous dans l’histoire de la pénétration saharienne, dont les conditions se sont trouvées complètement modifiées à notre très grand avantage. Cette occupation a été effectuée par à-coups, sans plan d’ensemble, sans vues d’avenir, sous la pression des circonstances, et c’est en partie pour cela qu’elle a été extrêmement coûteuse. Mais enfin elle a été effectuée, c’est l’essentiel.

C’est seulement au mois de mars 1900[343] qu’on se décida à l’occupation de tout le groupe des oasis du Sud-Ouest, conséquence nécessaire de la prise d’In-Salah.

Une colonne commandée par le lieutenant-colonel d’Eu fut mise en route pour achever l’occupation du Tidikelt, pendant qu’une seconde colonne s’avançait de Duveyrier vers Igli sous les ordres du colonel Bertrand. La première de ces colonnes eut à soutenir, le 19 mars, un combat acharné et sanglant, à la suite duquel on s’empara des oasis d’Inrar, situées à environ 50 kilomètres à l’ouest d’In-Salah. Le chef Ed Driss ben Naïmi, qui avait pris le titre de « pacha de Timmi », et n’avait pas cessé d’être, depuis la prise d’In-Salah, l’agent le plus actif de l’hostilité contre la France, avait rassemblé des contingents tirés du Touat, de l’Aoulef, de Sali et évalués à 3.000 hommes environ. La kasba du ksar Lekhal, où un grand nombre de combattants s’étaient réfugiés, fut bombardée et s’écroula en partie sur ses défenseurs. Les pertes de l’ennemi furent d’environ 600 tués ; parmi les prisonniers se trouvait Ben Naïmi. Nous eûmes 9 tués et plusieurs blessés[344]. Le combat d’Inrar fut suivi de la soumission des oasis de l’Akabli et de l’Aoulef, les plus occidentales du Tidikelt. D’autre part, la colonne Bertrand, forte de 2.000 hommes, partie de Duveyrier le 25 mars, occupait Igli sans coup férir le 5 avril. Enfin des forces venues d’El-Goléa et de Géryville convergeaient sur Tabelkoza et Timmimoun, les premières par l’Oued-Meguiden, les secondes par l’Erg, et occupaient le Gourara.

Quelques semaines plus tard, le général Servière, nommé au commandement de la division d’Alger, entreprenait une tournée dans les oasis ; n’ayant comme escorte qu’une section de tirailleurs et un peloton de spahis sahariens, avec un convoi de 200 chameaux, il visitait d’abord les ksour du Tidikelt, entrait le 30 juillet à Adrar (Timmi), le plus important des ksour du Touat, et revenait à El-Goléa par le Gourara sans avoir perdu ni un homme ni un chameau. Il réclamait la création à Adrar d’une circonscription administrative semblable à celles que l’on venait d’organiser à In-Salah et à Timmimoun.

Cependant certaines oasis du Gourara faisaient appel aux Beraber pour organiser la résistance à notre domination. Le 30 août, le capitaine Falconetti, chef de l’annexe du Gourara, se heurtait à ces adversaires avec lesquels nous ne nous étions pas encore mesurés ; il les rencontrait à Sahela-Metarfa, à 80 kil. environ au sud de Timmimoun. Retranchés dans les kasbas, les Beraber résistèrent à toutes les attaques, et les nôtres durent se retirer sur Deldoul, après avoir perdu un officier (lieutenant Depardieu) et quatre hommes[345]. Le 5 septembre, un nouveau combat, qui coûta la vie au capitaine Jacques, n’eut pas plus de succès. On fut obligé d’envoyer dans le Sud-Ouest des renforts assez considérables.

En janvier 1901, le général Servière[346], revenu aux oasis, installa à Adrar une petite garnison qui devait occuper ce nouveau poste. Pendant son séjour il apprit que, le 18 février, une harka de Beraber, forte de 650 hommes, avait surpris la garnison de Timmimoun et n’avait été repoussée qu’après un combat meurtrier. Il l’atteignit à Charouin (28 février) et lui infligea des pertes sérieuses. Après son départ, il poussa jusqu’au petit ksar de Talmin, qui nous avait, comme Charouin, manifesté de l’hostilité et qui, après un court engagement, fit sa soumission. Depuis lors, la paix a régné d’une manière complète dans les oasis, et aucun combat ne s’y est plus livré.

Au printemps de 1901, la « question du Touat » proprement dite peut donc être considérée comme réglée et résolue. Cette prise de possession ne s’est pas opérée sans d’assez grandes difficultés, les unes inhérentes à l’opération elle-même, les autres résultant d’hésitations ou d’erreurs de méthode : hésitation à occuper les oasis après la prise d’In-Salah, hésitations à s’établir à Adrar après la tournée du général Servière ; erreurs de méthode consistant à accumuler inutilement dans ces régions pauvres les inutiles, lourds et onéreux effectifs de troupes régulières qui ne peuvent y subsister qu’au prix d’énormes sacrifices d’argent et d’animaux, au lieu de s’en tenir simplement à des tournées de police exécutées par des éléments sahariens[347].

Au Touat comme dans tout le Sahara, on vient facilement à bout des sédentaires, habitant des oasis ; les nomades, plus guerriers et échappant plus facilement au châtiment, sont autrement redoutables. Ce sont les nomades du Zegdou et la puissante tribu des Beraber, dont le territoire s’étend derrière le leur, qui attaquent nos postes et nos convois de ravitaillement. Nous avons été amenés à utiliser la ligne de communication naturelle de la Zousfana et de la Saoura pour relier les oasis à la région du Sud-Oranais : c’est même par là qu’on aurait dû commencer si l’on avait agi suivant un plan d’ensemble au lieu d’avoir la main forcée par les événements. Pour assurer sa ligne de ravitaillement, l’autorité militaire avait multiplié les postes dans cette région dangereuse et exposée aux coups de main. En 1902, une nouvelle annexe était installée à Beni-Abbès, et l’annexe d’Igli était transférée à Taghit, au centre des oasis des Beni-Goumi. En 1901, une autre annexe avait été établie à 13 kilomètres au sud de Figuig, à Djenan-ed-Dar, où un poste destiné à surveiller cette oasis avait été placé dès le mois de décembre 1900. Le 1er avril 1902, un décret avait créé les compagnies des oasis sahariennes, dans le but de remplacer les troupes régulières qui avaient jusqu’alors été maintenues au Gourara, au Touat et au Tidikelt, par des unités plus mobiles et d’un entretien moins onéreux. Ces compagnies, pourvues de cadres français, sont composées d’hommes recrutés parmi les habitants du Sahara et qui, au moyen de la solde qui leur est attribuée, se nourrissent et s’entretiennent eux-mêmes. Chaque compagnie comprend des fantassins, des cavaliers et des méharistes. Elle est pourvue de pièces d’artillerie légère. Les officiers appartenant au service des affaires indigènes sont chargés à la fois du commandement de ces troupes spéciales et de l’administration du pays[348]. En même temps, les Oasis sahariennes, qui jusqu’alors avaient relevé de la division d’Alger, étaient rattachées à la division d’Oran.

Cependant ces mesures se montraient assez peu efficaces. C’est qu’il n’était pas possible d’occuper le fossé, c’est-à-dire la Zousfana, sans être obligé de s’assurer en même temps du talus qui le borde, c’est-à-dire de la région des Ouled-Djerir et des Douï-Menia qui s’étend entre la Zousfana et l’Oued-Guir[349]. Quand on veut couvrir quelque chose, on s’interpose entre ce quelque chose et l’ennemi[350]. Il n’y avait évidemment qu’à user, comme nous l’avions fait à plusieurs reprises, des droits qui nous sont conférés par le traité de 1845, et à reprendre la politique que nous avions suivie jadis avec de Colomb en 1855-57, avec de Wimpffen en 1870. Mais on craignait de se trouver entraîné trop loin et d’ouvrir inopinément de ce côté la question du Maroc.

Au mois de juin 1901, M. Paul Révoil était appelé au Gouvernement Général de l’Algérie, où il succédait à M. Jonnart. Après avoir été longtemps à Tunis, et représenté la France à Tanger, il allait, comme gouverneur de l’Algérie, appliquer la politique consistant à donner plus d’unité à notre action dans l’Afrique du Nord. C’est à l’instigation de M. Révoil qu’avait été signé à Paris, le 20 juillet 1901, un protocole[351] destiné à interpréter et à compléter le traité de délimitation du 18 mars 1845, et à inaugurer dans ces régions la politique de collaboration avec le makhzen. Il avait été stipulé que la France resterait maîtresse du territoire des Ouled-Djerir et des Douï-Menia, et que ceux de ces indigènes qui refuseraient de se soumettre à la France devraient se transporter dans la région du Maroc que le Gouvernement chérifien leur assignerait comme résidence. Cet arrangement fut suivi de deux accords complémentaires (20 avril et 7 mai 1902) établissant entre l’Algérie et le Maroc un modus vivendi pour les relations politiques, administratives et commerciales dans les régions-frontières. Mais, sur le terrain, ces conventions ne purent être mises à exécution. Les commissaires français et marocains chargés de notifier aux Douï-Menia et aux Ouled-Djerir les arrangements les concernant avaient été fort mal accueillis à Kenadsa. Ils avaient cependant réussi à éloigner de Figuig notre vieil ennemi de 1881, Bou-Amama, qui y résidait depuis plusieurs années ; Bou-Amama n’avait pas voulu profiter de l’aman qu’on lui avait accordé en 1899, et se tenait depuis lors à l’écart, cherchant en apparence à nous servir, mais en réalité excitant en toute occasion les populations contre nous et prélevant sa part du butin fait à notre détriment, le plus souvent par des bandits de son entourage. Aussi sa présence dans l’oasis constituait-elle pour nous une source d’ennuis de tous les instants. Sur notre demande, Si Mohammed Guebbas, chef de la mission marocaine, invita le vieux marabout à quitter Figuig ou à se soumettre ; il gagna, par étapes successives, la région d’Oudjda, où il alla faire cause commune avec le prétendant Bou-Hamara.

Cependant les vols et les agressions contre nos postes et nos convois, enlèvements de troupeaux, assassinats de sentinelles, attentats contre les isolés, vols de fils télégraphiques se multipliaient d’une manière de plus en plus inquiétante dans la région de la Zousfana. Au mois d’octobre 1901, deux enfants avaient été assassinés sur la route de Duveyrier ; le 19 janvier suivant, deux capitaines du 1er régiment étranger, MM. de Cressin et Gratien, étaient tués dans la même région. Dans les premiers mois de 1903, des convois étaient enlevés ou attaqués entre Djenan-ed-Dar et Taghit, et la situation devenait de plus en plus intolérable.

M. Jonnart, député, ancien ministre des Travaux publics, replacé à la tête du Gouvernement général de l’Algérie en mai 1903, était décidé à mettre un terme à cet état de choses. Il se rendit aussitôt dans le Sud-Ouest ; au cours de sa tournée, le 31 mai, son escorte fut attaquée par les habitants de Zenaga, le principal des ksour de Figuig. Cet incident ne fit que hâter l’exécution des mesures de police prévues. Le 8 juin, le ksar de Zenaga fut bombardé. Aussitôt après, les habitants de Figuig vinrent faire des offres de soumission sans conditions. L’aman leur fut accordé. Une petite colonne avait été envoyée en même temps à l’ouest du Chott Tigri et une autre s’était avancée jusqu’à Bechar sans incidents.

Depuis cette époque, la population sédentaire de Figuig peut être considérée comme pacifiée ; mais les nomades n’ont pas cessé les hostilités. Quelques agressions se sont encore produites dans la deuxième partie de l’année 1903. Le 16 juillet, un détachement de la compagnie saharienne du Touat fut attaqué à Hassi Rzell, dans la Saoura ; le capitaine Regnault, chef de l’annexe de Beni Abbès, atteignit les Beraber auteurs de ce coup de main et les défit à Noukhila, le 28 du même mois.

Le poste de Taghit fut investi, du 17 au 21 août, par une horde de plus de quatre mille Beraber, secondés par quelques Ouled-Djerir et Chaanba dissidents. La petite garnison, sous les ordres du capitaine de Susbielle, fit une admirable résistance et contraignit les assaillants à la retraite. Le 2 septembre, un convoi fut attaqué à El Moungar, dans la Zousfana ; la défense fut héroïquement dirigée par le sergent-fourrier Tisserand après la mise hors de combat des deux officiers qui commandaient l’escorte.

Cette dernière affaire, venant à la suite de la tentative heureusement avortée de Taghit, avait ému l’opinion publique. Aussi le gouvernement se décida-t-il, sur les instances du Gouverneur général, à confier le commandement de la subdivision d’Aïn-Sefra au général Lyautey, qui s’était déjà trouvé aux prises avec de semblables difficultés au Tonkin et à Madagascar et y avait fait ses preuves comme organisateur. Bientôt après, on renforçait encore la situation du général Lyautey en dotant la subdivision d’Aïn-Sefra d’une organisation autonome. Son chef était investi de l’autorité directe sur toutes les troupes stationnées dans son commandement, sous le contrôle du Ministre de la Guerre et du Gouverneur général.

La situation troublée que rencontrait à son arrivée le général Lyautey avait surtout pour origine le manque de mobilité de nos troupes, en face d’un ennemi insaisissable, connaissant admirablement le pays et qui apparaissait aussi vite qu’il disparaissait. La multiplicité de nos postes, échelonnés tous les 50 kilomètres environ le long de la Zousfana[352], ne pouvait suffisamment remédier à un pareil état de choses, car, avec leur effectif souvent restreint, leur action ne pouvait guère s’étendre, et leur ravitaillement nécessitait l’envoi de fréquents convois qui excitaient les convoitises de l’ennemi et devenaient finalement fort onéreux. Il fallait donc de toute évidence se décider à reporter plus à l’Ouest nos postes de couverture, organiser des forces essentiellement mobiles et donner à celles-ci l’appui d’une artillerie légère dont l’effet moral est toujours très grand sur les populations primitives qui peuplent ces régions. Il fallait enfin donner plus de cohésion à nos différents postes en les reliant entre eux le plus vite possible par le télégraphe afin de leur permettre de parer rapidement aux surprises inopinées de l’adversaire[353].

Déjà la nécessité de réduire des adversaires aussi actifs que les auteurs des récents coups de main avait amené au mois d’août précédent l’occupation d’El-Ardja, pour surveiller les massifs montagneux qui sont au nord de Figuig, puis celle de Ben-Zireg à la pointe septentrionale du Djebel Bechar. L’œuvre ainsi ébauchée fut bientôt complétée par la création (11 novembre 1903) d’un poste à Colomb, près de l’oasis de Béchar, de façon à couvrir la route qui suit la vallée de la Zousfana et à amener les Douï-Menia et les Ouled-Djerir, jusqu’alors insoumis, à accepter notre juridiction, conformément aux droits que nous avaient reconnus le protocole du 20 juillet 1901. Un cercle des affaires indigènes était en même temps installé à Colomb.

L’année 1904 a été marquée par le perfectionnement de l’organisation défensive de nos confins du Sud et du Sud-Ouest. Deux nouvelles compagnies montées furent créées l’une à la légion étrangère, l’autre au 2e régiment de tirailleurs ; une quatrième compagnie saharienne fut constituée à Beni-Abbès, et une cinquième à Colomb. D’un autre côté, un détachement important alla s’établir le 15 juin à Berguent, point d’eau de l’Oued-Charef, à 4 kilomètres au Sud de Ras-el-Aïn, afin de parer aux incursions de Bon Amama et de ses contingents, et d’enlever au marabout la possibilité de revenir dans le pays compris entre Figuig et le Haut-Guir.

L’heureux résultat de ces efforts ne tarda pas à se manifester : de nombreux groupes des Douï-Menia et d’Ouled-Djerir vinrent faire leur soumission et les Beni-Guil, dans une entrevue solennelle à Aïn-Sefra, affirmèrent leur désir de vivre en paix avec nous.

En 1905, des opérations sont dirigées contre un djich qui, au mois de décembre 1904, avait attaqué une caravane à Hassi-Ouchen, aux abords du Gourara. Les auteurs de ce coup de main sont battus et dipersés sur le Guir, à Garet Douifa. A la suite de cette affaire, le lieutenant Canavy s’avance jusqu’au ksar Es Saheli, dans le Haut Guir, où se trouve la petite zaouïa de Moul-Sehoul dont les marabouts reçoivent fort bien notre reconnaissance.

En janvier 1906, le groupe mobile de Berguent, appuyé sur une compagnie de la légion montée, surprend dans l’Oued Nesly un rezzou de Chaanba de Bou-Amama qui depuis plusieurs années inquiétait nos postes et nos caravanes et lui inflige une sérieuse leçon.

En mai 1906, trois détachements partis de Berguent, de Forthassa et de Beni-Ounif, viennent converger à Metarka, dans l’Oued Charef, à proximité des campements des Beni Guil dissidents qui, en janvier 1905, avaient enlevé 145 chameaux à nos Hamyan. Cette démonstration suffit pour amener les bandits à composition et les contraindre à restituer leurs prises.

La situation s’est donc beaucoup améliorée dans le Sud-Ouest depuis quelques années. Il n’y a plus eu de grand rezzou depuis celui d’Hassi-Ouchen, et l’excellence de la méthode du général Liautey a été démontrée par les faits.

Les négociations qui ont précédé la conférence d’Algésiras ont reconnu et confirmé notre droit exclusif à assurer la police dans la région-frontière « sur les territoires où résident, campent et se meuvent traditionnellement les tribus marocaines, sédentaires ou nomades en relations ou en contact habituels avec les tribus algériennes[354] ».

Le Tafilelt est désormais la région la plus hostile à notre influence. C’est là que vivent les Ouled Djerir et les Douï Menia dissidents. C’est du Tafilelt que partent les grandes harkas dirigées contre nos postes et nos administrés. L’une d’elles, au mois de juillet 1904, s’avance même jusqu’auprès de Tombouctou pour razzier les populations soumises à l’Afrique occidentale française. Elle essuie dans cette région, au mois de novembre, une sanglante défaite.

Les routes que suivent les harkas du Tafilelt pour aller au Sahel ou au Niger échappaient jusqu’ici par leur éloignement à la surveillance des postes extrêmes du Sud Algérien ; cependant quelques-uns de leurs points de passage ont été reconnus en 1905 par le capitaine Flye-Sainte-Marie, commandant la compagnie saharienne du Touat, qui a traversé l’Iguidi, poussé une très belle reconnaissance dans l’ouest de la Saoura jusqu’à 9° 11′ Ouest, à 160 kilomètres seulement de Tindouf et recoupé, aux puits de Marabouti et de Bir Aouina, les itinéraires d’Oskar Lenz et de René Caillié[355]. Le capitaine Flye-Sainte-Marie a reconnu ainsi toutes les routes du Maroc méridional au Soudan ; elles seraient aisées à dominer en occupant quelques points de l’Iguidi par lesquelles elle doivent forcément passer. Elles sont d’ailleurs aujourd’hui entièrement désertes, et aucun commerce n’y existe plus[356].

[Décoration]
[Décoration]

En même temps que s’effectuaient avec autant de bonheur que d’activité ces opérations de police, à l’abri de notre puissance militaire, tous les procédés pacifiques étaient mis en œuvre pour assurer définitivement notre influence. Le chemin de fer du Sud-Ouest a été poussé dans ces dernières années avec une grande activité. En réalité, il eût fallu, ainsi que l’a dit M. Etienne[357], opérer comme les Anglais dans leur marche sur Khartoum et poursuivre notre voie ferrée en même temps que nos colonnes avançaient : c’eût été une grande économie. En 1900, la ligne de pénétration de l’Oranie atteignait Djenien-bou-Rezg. La mise en chantier du tronçon suivant, de Djenien à Duveyrier-Zoubia (33 kil.), au confluent de l’Oued Dermel et de l’Oued Douis, suivait immédiatement et, le 31 août 1901, ce tronçon était ouvert à son tour. Le 2 août 1903, la voie ferrée s’avançait jusqu’à Beni-Ounif (27 kil.), à 4 kil. de Figuig. On laissait de côté l’oasis mais on s’en rapprochait assez pour que les ksouriens pussent profiter des facilités commerciales que leur offrait le chemin de fer. C’est ce qu’ils ne manquaient pas de faire, et Beni-Ounif devenait aussitôt un centre de transactions important. Le 4 février 1905, on ouvrait la section de Beni-Ounif à Ben-Zireg (61 kil.), et le 3 juillet 1905 la locomotive arrivait à Colomb[358] (51 kil.), à 744 kil. du littoral. En même temps le télégraphe était posé jusqu’à Forthassa d’un côté, Beni-Abbès de l’autre.

Une fois à Colomb-Bechar, la question se pose de savoir si la ligne doit être prolongée par la vallée de l’Oued-Guir dans la direction du Gourara et du Touat, comme on en avait d’abord eu le projet, ou si elle ne doit pas plutôt, dans un avenir plus ou moins lointain, s’orienter vers l’Oued Draa et l’Atlantique. Quel que doive être le sort futur des projets de Transsaharien, on s’est décidé à agir au lieu de discuter, et à commencer par le commencement : poser le rail et assurer la sécurité des confins militaires de l’Algérie. Dès à présent, la voie ferrée remplit vis-à-vis de la Zousfana le rôle de protection en vue duquel elle a été essentiellement construite.

Le commerce a d’ailleurs pris un développement assez notable dans cette région entre Zousfana et Oued-Guir, beaucoup moins misérable que l’archipel touatien. Un décret du 1er février 1902, complétant celui du 17 décembre 1900 qui avait autorisé l’entrée en franchise de certains produits destinés à traverser le territoire algérien pour se répandre dans le Sahara, exemptait des droits de douane et d’octroi de mer les marchandises suivantes transitant par Aïn-Sefra et Djenan-ed-Dar : les toiles de coton pur, unies, écrues ou blanchies pesant plus de 5 kilos aux 100 mètres carrés, les guinées originaires des établissements français de l’Inde et les thés de toute provenance.

Le marché franc ouvert à Beni-Ounif en 1903 est devenu rapidement un centre de transactions important, qui attire le commerce non seulement des habitants de Figuig, mais de toutes les populations environnantes. En 1904, le chiffre des transactions s’y est élevé à 696.000 francs[359]. Les commerçants européens qui ont ouvert la voie ont été bientôt suivis par les indigènes. A côté du mouvement croissant des caravanes, le commerce de détail a suivi une marche ascendante très rapide. Les nomades ont appris le chemin de Beni-Ounif et y ont amené plus de 20.000 moutons. Cette œuvre de pénétration commerciale du Sud-Marocain fait le plus grand honneur à notre armée et au Gouverneur général de l’Algérie[360].

Quant aux oasis du Gourara, du Touat et du Tidikelt, elles sont et demeureront de bien pauvres contrées. La population, que M. Sabatier estimait jadis à 400.000 habitants, ne dépasse pas 60.000 individus, qui meurent littéralement de faim. Notre occupation a modifié l’essence même des transactions[361] ; le commerce en boutique s’est substitué au commerce de caravanes, le commerce de vente et d’achat contre argent au commerce d’échanges. La ligne Gabès-Ouargla-In-Salah tend à submerger la ligne Ghadamès-In-Salah ; d’autre part, les relations avec l’Oranie ont diminué. Notre installation a achevé de faire disparaître le commerce des esclaves, et les dattes ne trouvent plus que difficilement preneur. Aussi conseille-t-on aux ksouriens de développer leurs cultures de céréales et de légumes. Des puits artésiens ont été creusés au Tidikelt : les feggaguir ont été refaites partout. Mais on n’augmentera pas indéfiniment les ressources en eau et on n’améliorera que très lentement les terres de culture dans un pays où les matières de fumure et d’amendement artificiel font défaut. Quant aux gisements de nitrate sur lesquels on fondait des espérances, bien qu’on ne soit pas entièrement fixé sur le point de savoir s’ils s’enrichissent en profondeur, ils ne semblent pas jusqu’ici avoir une réelle importance[362].

Grâce à notre situation nouvelle dans le Sahara et dans le Sud-Ouest, d’intéressantes reconnaissances ont pu être accomplies, qui nous ont procuré de précieux renseignements géographiques. En 1901 et 1902, le commandant Pierron, le capitaine Regnault, les lieutenants Cabon, Huot, Niéger, Rousseau ont levé des itinéraires, déterminé des positions, reconnu des points d’eau et des pistes dans la région située à l’ouest de la Zousfana-Saoura dans la direction de Tabelbalet et du Tafilelt, sur la rive droite du Guir, dans les massifs montagneux situés à l’ouest de Figuig[363]. Nous avons parlé plus haut de la reconnaissance du capitaine Flye-Sainte-Marie dans la direction de Tindouf.

De ces explorations et reconnaissances, ainsi que de celles qui ont été effectuées dans les régions nouvellement occupées, sont sorties des publications cartographiques intéressantes : la carte des Oasis sahariennes du commandant Laquière[364], celle du lieutenant Niéger[365] et la carte provisoire de l’Extrême-Sud de l’Algérie (partie occidentale) à 1/800.000e, dressée par ordre de M. Jonnart, Gouverneur général, et exécutée par le capitaine Prudhomme, du Service géographique de l’armée[366]. Cette carte est limitée au Nord par le parallèle de Si-el-Hadj-Eddine, à l’Ouest par l’Oued-Guir et l’Erg-er-Raoui jusqu’à Tabelbala, au Sud par le Mouydir septentrional, à l’Est par le méridien 3° 30′, légèrement à l’Est d’Ouargla.

M. Emile F. Gautier professeur à l’école supérieure des Lettres d’Alger, connu par ses explorations antérieures à Madagascar, a fait connaître[367] les grands traits de la géographie physique de la région qui s’étend au sud de Figuig, le long des oueds Zousfana et Saoura, et de la sebkha du Gourara. Au point de vue géologique, le Sahara commence exactement au Djebel-Moumen, à Ksar-el-Azoudj : c’est là qu’on quitte les sierras secondaires de l’Atlas pour les hammadas primaires du Sahara, constituées ici par le calcaire carboniférien horizontal. Au-delà d’Igli se montrent les terrains dévoniens en couches très plissées, qui paraissent représenter, selon l’expression employée pour la première fois par M. Flamand, une ancienne chaîne hercynienne. M. Emile F. Gautier déclare[368] que la cuvette du Touat n’existe pas, au moins en tant que bassin fermé où viennent mourir l’Oued-Saoura et l’Oued-Botha. A l’ouest du Touat, au lieu d’un fond de lac desséché, on trouve un grand réseau quaternaire dont l’artère principale était l’Oued-Messaoud (Oued-Saoura prolongé). Tous les oueds descendant de l’Ahaggar et de l’Atlas (y compris ceux du Tafilelt) convergeraient vers les salines de Taoudeni.

M. Edmond Doutté, qui accompagnait la commission franco-marocaine de 1902, a publié de très intéressantes notes sur Figuig et ses habitants[369]. Le capitaine Flye-Sainte-Marie a consacré à la situation économique du Touat une étude approfondie et impartiale[370].

II

Ainsi, depuis 1900, en l’espace de cinq ans, nous nous sommes établis dans les oasis sahariennes, puis dans la Zousfana et la Saoura, et en dernier lieu à l’ouest du Bechar. Enfin la question touareg s’est trouvée résolue à la suite de l’occupation d’In-Salah. On l’avait toujours prédit : « les Touareg n’étaient forts que de notre apparente faiblesse. » Des témoignages autorisés évaluaient à 1.000 ou 1.200 hommes le nombre de guerriers Hoggar, à 300 celui des Azdjer. Armés de lances et de fusils à pierre, impuissants à se concentrer sur un point donné à cause des distances, des difficultés d’eau et de pâturage, ils ne devaient pas tenir devant quelques centaines d’Européens, et un très faible effort suffisait pour les réduire. La grosse difficulté à vaincre au Sahara ne vient pas des hommes, mais de l’espace ; les officiers des oasis sahariennes ont forgé très rapidement l’instrument propre à en triompher : ce sont les méharistes des compagnies sahariennes, qu’on a très bien définis « une tribu nomade militairement encadrée »[371] ; ils nomadisent comme les Touareg eux-mêmes, mais sont assez forts pour pouvoir le faire partout et en tout temps.

Dès que notre installation à In-Salah fut consolidée[372], les investigations des officiers se portèrent sur le massif de l’Ahaggar. Au printemps de 1902, le lieutenant Cottenest[373] envoyé à la poursuite d’un rezzou de Touareg qui avait dévalisé quelques indigènes du Tidikelt, fit le tour de ce massif en passant par Idelès, Tazerouk, Tarhahaout, Tamanrasset, Tit et In-Amdjel. Le 7 mai, il fut attaqué, à Tit, par 300 Touareg qu’il mit en fuite après leur avoir infligé de grosses pertes. Le combat de Tit eut pour effet de faire constater aux Touareg notre puissance. C’est incontestablement à l’impression salutaire qu’il a produite qu’est due en grande partie la tranquillité dont nous avons joui par la suite. Du 16 mai au 15 juin 1902, le chef d’escadron Laperrine[374], commandant militaire des Oasis sahariennes, s’étant porté au devant du lieutenant Cottenest revenant de sa tournée, en profita pour reconnaître le plateau du Mouydir, qu’il traversa par Arak, Tadjemout et l’Oued el Abiod.

Le 1er octobre 1902, le lieutenant Guillo-Lohan[375] partit d’In-Salah à la poursuite d’un groupe de Touareg qui étaient venus voler des chameaux dans l’Oued-Botha ; il fit le tour de l’Ahaggar par un itinéraire légèrement différent de celui du lieutenant Cottenest[376]. Il passa par Irhafok, Idelès, Tazerouk, Tin-Tarabin, Aïtoklan, Tarhahaout, Tamanrasset, In-Amdjel.

Au mois de janvier 1903, le commandant Laperrine alla d’In-Salah à In-Zize par le Mouydir et revint à Akabli par l’Adrar-Ahnet.

Ces diverses reconnaissances se sont faites de la façon la plus pacifique, sans que les Touareg, qui avaient sans doute reçu une leçon suffisante à Tit, aient cherché à s’y opposer. Notre attitude à la fois bienveillante et ferme, dans ces circonstances, a certainement contribué pour beaucoup à amener la soumission des Hoggar, qui étaient jusqu’alors le groupe réputé le plus hostile à notre domination. Certains désormais que nous pourrons devenir leurs maîtres par la force, il sont venus à nous non pas en vaincus implorant le pardon, mais en adversaires qui reconnaissent la valeur de la leçon reçue et qui acceptent simplement la réconciliation offerte. Le 20 janvier 1904, l’amenokal Moussa-ag-Amastan est venu se présenter au capitaine Métois, chef de l’annexe du Tidikelt. La soumission des Hoggar avait été précédée de celle des Kel-Ouï et des Ifoghas de l’Adrar. Seuls quelques groupes infimes de Hoggar sont demeurés irréductibles ; ce sont en général ceux qui, se groupant autour du chef Tissi-ag-Chikat, ont été le plus compromis dans le massacre de la mission Flatters et dans quelques autres événements dont nous avons conservé le souvenir. Ils craignent que nous ne puissions pas oublier le rôle odieux qu’ils ont joué dans ces circonstances.

C’est ce groupe hostile qui est allé rejoindre les Azdjer et qui a organisé, avec la complicité de ces derniers, quelques coups de mains à la suite desquels une opération de police fut jugée nécessaire. Au mois de juin 1903, deux reconnaissances furent dirigées simultanément d’Ouargla et d’In-Salah contre les campements de ces Touareg rassemblés dans la région de Tarat. La première, commandé par le capitaine Pein, passa par Temassinin et Aïn-el-Hadjadj ; la seconde, sous les ordres du lieutenant Besset, prit la route d’Amguid. Dans cette tournée, le lieutenant Besset raccorda son itinéraire à celui de la mission Foureau-Lamy à Hassi-Tikhammar[377]. Les Touareg n’attendirent pas nos contingents et se dispersèrent avant leur arrivée.

Une autre reconnaissance importante a été accomplie à la fin de l’année 1904 dans le pays des Azdjer par le capitaine Touchard, chef du bureau des Affaires indigènes de Touggourt. Déjà, en 1903, cet officier avait été chargé d’achever et de compléter la ligne de puits commencée en 1899 dans le Gassi de l’Igharghar, entre Fort-Lallemand et Temassinin, par le commandant Pujat, et d’édifier un petit bordj en ce dernier point. Mais cette entreprise n’avait pu être complètement réalisée, en raison principalement d’une tentative des Azdjer qui avait inquiété nos travailleurs et leur avait fait perdre un temps précieux. Le projet fut repris en 1904 ; les travaux commencés furent, cette fois, menés à bien et on les compléta par le forage d’un puits artésien à proximité du nouveau bordj de Temassinin, qui reçut le nom de Fort-Flatters. Pendant l’exécution de ces travaux, le capitaine Touchard, avec un goum du cercle de Touggourt, parcourait sans encombre la région comprise entre l’Oued Erineren et l’Oued Mihero, la plaine d’Admar jusqu’à Djanet, puis la vallée de l’Oued Mihero. Durant son séjour au Tassili, il obtenait la soumission de trois fractions des Azdjer. Sa présence à Djanet, petite oasis comprenant six ksour peuplés d’environ 1.200 habitants, était l’affirmation de nos droits sur cette localité.

Telles ont été jusqu’ici les étapes de la pacification. En somme, sauf le combat de Tit du 7 mai 1902, aucune manifestation hostile ne s’est produite depuis la prise d’In-Salah. Sans doute, il ne faudrait pas en conclure qu’il n’y aura plus au Sahara aucune affaire, aucun rezzou, mais les procédés du lieutenant-colonel Laperrine et de ses collaborateurs ont montré leur efficacité pour y remédier et la question touareg est aujourd’hui résolue.

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Notre domaine d’Afrique occidentale était constitué dans ses grandes lignes en 1900 ; cependant une rectification à l’accord de 1898, survenue par la convention du 8 avril 1904, recule vers le Sud la frontière tracée autour du Sokoto, et permet ainsi la communication entre nos postes du Niger et du Tchad, jusque-là très difficile. De fréquents changements ont été opérés dans l’organisation administrative de nos colonies soudanaises, changements qui se comprennent, parce que l’étendue, la valeur, le centre de gravité de ces colonies se sont peu à peu déplacés. Les différents tronçons se sont soudés ; comme l’a dit M. le Gouverneur général Roume, « l’Afrique occidentale française est devenue une réalité, et une réalité vivante. »

La pénétration saharienne du côté du Soudan a également été poursuivie avec une remarquable activité dans ces dernières années, et les résultats obtenus ont été considérables. En 1900, Paul Blanchet, accompagné de M. Dereims et du lieutenant Jouinot-Gambetta, explorait l’Adrar de l’Ouest. Chez les tribus Maures qui vivent entre le Sénégal et l’Oued-Noun, Coppolani, poursuivant l’œuvre commencée par lui en 1898, avait réussi en 1902 et 1903 à amener l’annexion pacifique des régions Trarza et Brakna ; en 1904, investi du titre de commissaire du gouvernement général en Mauritanie, il avait pour objectif le Tagant et l’Adrar, et l’annexion du Tagant était considérée comme faite lorsque, le 12 mai 1905, il fut assassiné à Tidjikja. M. Roume envoyait immédiatement le colonel Montané-Capdebosc à Tidjikja et donnait l’assurance que l’œuvre entreprise par Coppolani avec tant de dévouement ne serait pas interrompue par sa mort tragique[378]. Sans doute cette œuvre serait singulièrement facilitée si elle se combinait avec des efforts de pénétration par la côte Atlantique, par exemple par la baie du Lévrier.

Dans la région de Tombouctou, les Kounta sont entièrement soumis et l’amenokal des Touareg Aoulimmiden, Fihraouen, est venu le 3 février 1903 faire sa soumission à Tombouctou ; les Touareg du Sud reçoivent désormais les instructions du poste de Gao.

La politique suivie à Zinder par le colonel Peroz, le commandant Gouraud et le colonel Noël nous a concilié les Kel-Ouï et ramené les Kel-Gherès, qui sont en relations avec le poste de Thaoua. Un détachement parti de Zinder est parvenu à Agadès, d’où l’on peut surveiller les routes commerciales jusqu’à Bilma, tandis que les reconnaissances algériennes ont atteint, comme on l’a vu, Djanet. Bientôt sans doute les Azdjer suivront l’exemple que leur ont déjà donné les autres groupes de Touareg et viendront à composition.

Au Tchad enfin, la puissance des successeurs de Rabah a été définitivement anéantie et la région du Chari pacifiée. Le Kanem a été dégagé des hordes du cheikh El-Mahdi-Senoussi, à la suite de la prise de la zaouïa de Bir-Alali par le commandant Tétart en 1902. Seule la question du Ouadaï donne encore de ce côté des inquiétudes[379].

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Ainsi, de toutes parts, le Sahara et ses habitants sont enserrés dans les mailles de notre réseau d’exploration. Restait à effectuer la jonction de l’Algérie et du Soudan[380]. Rien ne pouvait plus s’opposer à cette liaison du Tidikelt au Niger, que les coloniaux réclamaient depuis longtemps. La question était virtuellement résolue depuis que les compagnies sahariennes avaient eu raison du fantôme touareg et que le commandant Laperrine s’était rendu à In-Zize en 1903. En 1904, deux reconnaissances, parties l’une du Nord, l’autre du Sud, se rencontraient au cœur du Sahara. Le détachement du Sud, sous la conduite du capitaine Théveniaut, parti de Bourroum, avait remonté l’Oued-Tilemsi, dont la vallée forme la voie la plus directe et la mieux fournie en pâturages pour se rendre à Teleyet, le principal centre visité[381]. Le groupe du Nord, dirigé par le commandant Laperrine, avait passé par In-Zize et Timissao. Le 18 avril, ils firent leur jonction au puits de Timiaouine, à 150 kilomètres environ de Timissao. Le commandant Laperrine alla ensuite jusqu’au puits de Tin-Zaouaten, situé par 19° 45′ de latitude Nord et 1° de longitude Est. Les deux détachements se séparèrent enfin et revinrent à leur point de départ.

En 1905, M. Etiennot[382], inspecteur des postes, chargé d’étudier l’établissement d’une ligne télégraphique entre le Tidikelt et Tombouctou, se mettait en route vers l’Ahaggar avec une escorte saharienne fournie par le lieutenant-colonel Laperrine et commandée par le capitaine Dinaux, chef de l’annexe du Tidikelt. Sidi-ag-Gueradji, chef des Taïtoq, accompagnait la mission. Bientôt rejointe par M. Emile F. Gautier et par M. Chudeau, professeur au lycée de Constantine, elle gagnait par une route nouvelle l’Adrar-Ahnet et de là In-Zize, où elle arrivait le 16 juin. M. Etiennot, poursuivant l’étude de la ligne télégraphique jusqu’à Tin-Zaouaten, revenait aux oasis par l’Ahaggar et rentrait à In-Salah le 27 août. M. Gautier, se séparant de ses compagnons le 13 juillet, à l’Oued-Tougsemin, près de Timiaouine, continuait à travers l’Adrar des Ifoghas et l’Oued-Tilemsi, et arrivait le 18 août à Gao sur le Niger, d’où il rentrait en Europe par Tombouctou. Enfin M. Chudeau explorait la Koudia de l’Ahaggar, suivant, de Timissao à Silet, un itinéraire entièrement nouveau, et gagnait Zinder en passant par l’Aïr. Le fait que deux professeurs de l’Académie d’Alger ont ainsi effectué un voyage d’études transsaharien marque la transformation profonde qui s’est opérée en peu d’années au Sahara français.

En 1906, une petite troupe soudanaise, commandée par le capitaine Cauvin, de l’infanterie coloniale, s’est rendue, accompagnant une caravane de Berabich, de Tombouctou à Taoudeni, dont les salines, possédées à peu près par moitié par les gens de Tombouctou et par ceux de Tamgrout, dans l’Oued Draa, approvisionnent tout l’Ouest du Sahara. Il n’est donc pas sans importance que nous ayons fait acte de présence et d’autorité sur ce point. Les méharistes des Territoires du Sud de l’Algérie ont concouru à cette occupation.

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Indépendamment des résultats politiques, les résultats scientifiques ont été considérables. Nous possédons actuellement un excellent canevas de tout le pays compris dans notre zone d’influence jusqu’à la limite méridionale de l’Ahaggar. Le lieutenant Cottenest ayant perdu à l’affaire de Tit ses notes et ses instruments, une partie des résultats de son voyage ne nous a pas été connue. Mais le lieutenant Guillo-Lohan a rapporté de sa reconnaissance des documents géographiques abondants. Il a reconnu le point culminant du massif de l’Ahaggar, le pic d’Ilamane, aiguille de trachyte de 3.000 mètres d’altitude. Le capitaine Pein a trouvé, comme jadis M. Foureau, le lac Menghough désséché, ce qui prouve que la mission Flatters[383] s’était trompée en y voyant un redir permanent. Le lieutenant Besset a rapporté de nombreux documents géologiques, qui ont été étudiés, ainsi que ceux de MM. Cottenest et Guillo-Lohan, par M. G.-B.-M. Flamand ; grâce à des échantillons recueillis par le capitaine Cottenest et provenant d’Hassi-el-Kheneg, à 110 kil. au sud-est d’In-Salah, dans la vallée de l’Oued-Botha, M. G.-B.-M. Flamand a reconnu[384] l’existence du terrain silurien dans le Sahara central, sous la forme de schistes à graptolites ; cette découverte vient à l’appui de celle qu’avait faite M. Foureau beaucoup plus à l’Est, et confirme en même temps les vues de M. Flamand sur l’alimentation par le Sud des feggaguir du Tidikelt. Des mêmes observations ressortent la superposition directe en discordance des assises gréseuses dévoniennes au substratum schisteux et la disposition subméridienne des chaînes hercyniennes de cette région du Sahara. Mêmes constatations par M. Emile F. Gautier, qui a accompagné le commandant Laperrine dans sa tournée de 1903, explorant le Mouydir et l’Ahnet, recueillant des fossiles, constatant la présence de nombreuses gravures rupestres[385].

Dans sa tournée de 1904, le commandant Laperrine[386] emmena M. Villatte, calculateur à l’Observatoire d’Alger, ancien membre de la mission Foureau-Lamy. M. Villatte a publié une très belle carte s’étendant du Tidikelt à l’Adrar des Ifoghas, œuvre excellente de géographie astronomique reposant sur la détermination de 60 positions importantes de latitude et de longitude[387]. Le Père de Foucauld, tout en continuant ses études de langue tamachek, recueillait le plus possible d’itinéraires par renseignements. Le lieutenant Besset, déjà initié à ce genre de recherches par son étude très sérieuse du Mouydir et de l’Ifetessen, s’occupait de la géologie des régions traversées. Le lieutenant Bricogne notait les renseignements sur la route ; le lieutenant Nieger était chargé de la topographie et levait l’itinéraire à 1/100.000e (2.500 kil., dont 2.000 nouveaux). La composition géologique de ces régions est très uniforme : grès dévoniens en discordance sur le massif schisto-cristallin, plis anticlinaux et synclinaux orientés Nord-Sud ; c’est l’extension aux plateaux du Sahara central de la disposition déjà reconnue pour le Tidikelt, le Mouydir et la partie nord-est de l’Ahaggar.

M. Emile F. Gautier, dans la région qu’il a parcourue en 1905, a constaté[388] l’extension énorme du silurien, extrêmement plissé et presque partout métamorphisé, accusant l’existence d’une grande chaîne calédonienne. D’après lui, d’importants effondrements postpliocènes se seraient produits au Sahara comme dans l’Afrique des grands lacs. M. Chudeau a cheminé à travers une pénéplaine silurienne et archéenne accidentée de saillies volcaniques.

Si les oasis de l’archipel touatien n’ont pas tenu plus qu’elles ne promettaient, c’est-à-dire peu de chose, en revanche les massifs touaregs dans leur ensemble sont peut-être un peu moins misérables qu’on ne le supposait ; ils renferment çà et là quelques pâturages et quelques traces d’anciennes cultures. M. Gautier a reconnu d’autre part que la limite méridionale du Sahara reste très au nord de Tombouctou ; tout l’Adrar des Ifoghas rentre dans le domaine de la steppe, à saison de pluies insuffisante, mais annuelle. Ces observations concordent avec celles de M. Villatte et de M. Chudeau ; ce dernier attribue à l’Aïr une valeur économique un peu plus grande que ne le pensait M. Foureau.

III

Ainsi, les questions qui se posaient au Sahara depuis tant d’années sont résolues ou sur le point de l’être. Aussitôt après l’occupation du Touat, la question s’est posée de savoir s’il ne conviendrait pas de donner à ces régions désertiques une organisation distincte, et quelle organisation. Nous ne pouvions raisonnablement prolonger indéfiniment vers le Sud nos trois provinces d’Oran, d’Alger et de Constantine ; il fallait bien en finir avec la division artificielle dans le sens de la longitude et lui substituer la division naturelle dans le sens de la latitude. D’autre part, l’Algérie venait d’être dotée d’un budget spécial et l’on ne pouvait faire supporter à ce budget les dépenses du Sud, qui, par leur nature même, constituent presque exclusivement des charges de souveraineté. Enfin on espérait par ce moyen exercer une surveillance plus étroite sur les crédits et mettre un terme aux dépenses exagérées comme celles qu’avait entraînées l’occupation du Touat. Le 23 décembre 1901, la Chambre adoptait une résolution de M. André Berthelot invitant le Gouvernement à étudier un projet d’organisation administrative et financière du Sud algérien[389]. La loi du 24 décembre 1902 constituait un groupement spécial, dénommé Territoires du Sud, dont l’administration et le budget devaient être distincts de ceux de l’Algérie. Elle fixait la limite septentrionale de ces territoires, leur accordait la personnalité civile, faisait du gouverneur général de l’Algérie leur gouverneur. En vertu de l’article 5 de la loi, chaque année le budget de la métropole accorde au budget du Sud une subvention, qui figure au budget de la Guerre ; ainsi le Parlement et l’opinion publique sauront exactement, par ce chiffre global, la somme des sacrifices qui leur sont demandés. Pour le surplus, la loi s’en remettait à des décrets rendus dans la forme de règlements d’administration publique. Ces décrets sont intervenus en date des 30 décembre 1903, 12 avril, 14 août et 12 décembre 1905[390] ; ils réalisent la séparation budgétaire, fixent la nature et la quotité des recettes et des dépenses civiles de ces territoires, déterminent leur organisation administrative et militaire et les pouvoirs du gouverneur général de l’Algérie en ce qui les concerne. Ces pouvoirs sont très étendus : le gouverneur y cumule les fonctions qu’exercent en Algérie le gouverneur général d’une part, et d’autre part le préfet ou le général de division dans les territoires de commandement. En matière militaire, le gouverneur général a le droit d’ordonner des mouvements de troupes, mais il doit faire passer ses ordres par l’intermédiaire du général commandant le XIXe corps. Les commandants militaires des territoires sont nommés par décret rendu sur la proposition des deux ministres de l’Intérieur et de la Guerre, sur une liste de présentation du Gouverneur.

Les territoires qui entrent dans la constitution de ce groupement distinct sont ceux qui se trouvent au sud des circonscriptions suivantes : cercle de Marnia, annexe d’El-Aricha, annexe de Saïda, cercle de Tiaret, annexe d’Aflou, cercle de Boghar, annexe de Chellala, annexe de Sidi-Aïssa, cercle de Bou-Saâda, annexe de Barika, poste de Tkout, cercle de Khenchela, cercle de Tébessa. Ces circonscriptions doivent être graduellement rattachées au territoire civil de l’Algérie.

Les Territoires du Sud sont divisés en quatre circonscriptions : les territoires d’Aïn-Sefra, des Oasis, de Ghardaïa et de Touggourt, subdivisés en cercles et annexes[391].

La limite nord des territoires sahariens étant tracée, il restait à définir leur limite méridionale. Les diverses autorités chargées d’assurer notre influence dans le Sahara ayant fini par opérer leur jonction, il fallait déterminer leurs zones d’action respectives. Quelques peuplades nomades de la région intermédiaire avaient déjà posé la question. On a vu des Hoggar, razziés par des gens du Niger, hésiter à aller demander protection aux Français de Tombouctou ; on a vu les Ifoghas craindre de froisser les susceptibilités des autorités de l’Afrique occidentale en venant faire leur soumission à In-Salah.

Le problème ainsi posé comportait deux solutions : la création d’un gouvernement du Sahara, ou le partage des territoires sahariens entre l’Algérie et le Soudan. La première solution semble au premier abord la plus simple. L’unification serait faite. Plus de conflits possibles entre colonies voisines, plus de doutes pouvant germer dans l’esprit de nos sujets. Mais où serait le centre de ce Gouvernement ? Où seraient ses voies d’accès et ses débouchés ? Forcément dans l’une des colonies déjà existantes. Il deviendrait donc tributaire de cette colonie, c’est-à-dire que le Sahara deviendrait une annexe de l’Algérie ou de l’Afrique occidentale française et alors on verrait cette anomalie, que les habitants de la banlieue d’In-Salah auraient leurs attaches administratives au Niger ou que les habitants de l’Adrar, proche de Tombouctou, seraient appelés à In-Salah pour le règlement de leurs affaires. En réalité, le Sahara n’a pas de vie propre ; il est trop pauvre pour exister par lui-même et reçoit l’impulsion et l’organisation des pays qui lui confinent au Nord et au Sud, Afrique du Nord et Soudan.

Dans ces conditions, on a préféré, pour le moment du moins, à répartir les populations sahariennes entre nos colonies, laissant à l’Algérie les Touareg du Nord et à l’Afrique occidentale ceux du Sud[392]. Cependant de bons esprits et des hommes aussi compétents que M. Foureau et M. Emile F. Gautier estiment que c’est là une solution provisoire ; que tôt ou tard l’entité géographique et ethnique que constitue le Sahara touareg deviendra une entité administrative distincte[393].

La limite de l’Algérie et du Soudan a été définie en juin 1905 par le ministre de l’Intérieur d’accord avec le ministre des Colonies. C’est du pays Hoggar que part la ligne qui sépare nos deux colonies, une section se dirigeant vers l’Est, l’autre, beaucoup plus longue, allant vers l’Ouest. Cette dernière part de la source de l’Oued-Tin-Zaouaten ; de là, elle suit la ceinture du bassin du Tilemsi jusqu’à son point le plus septentrional au sud d’In-Zize. La ligne séparative traverse ensuite le Tanezrouft occidental et va couper la route Marabouti-Taoudeni à mi-chemin environ entre ces deux points, pour se diriger ensuite directement vers le cap Noun. Dans la section Est, la ligne de démarcation part du faîte de l’Ahaggar pour suivre l’Oued Tin-Zaouaten jusqu’à sa perte dans le Tanezrouft occidental ; la ligne idéale traverse ce Tanezrouft en laissant la rive nord à l’Algérie et la rive sud à l’Afrique occidentale française ; elle coupe la frontière tripolitaine à peu près à mi-distance entre Ghat et le point où la route directe d’Agadès à Mourzouk franchit cette frontière. La limite ainsi indiquée pourra bien entendu recevoir des modifications lorsque le pays sera mieux connu.

Bien entendu aussi, cette limite n’est pas une frontière, encore moins une barrière. Ce partage doit aboutir en réalité à une unification, en faisant disparaître la seule cause susceptible de provoquer des conflits d’attributions ou d’influences. Lorsque chacun connaîtra ses droits, il les exercera normalement, sans arrière-pensée possible, sans à-coups et sans jalousie. Pour éviter des difficultés au sujet des passages de frontières par les tribus, il suffira d’adopter des règles très simples dans le genre de celles qui fixent les rapports des autorités civiles et militaires lors des migrations annuelles de certaines tribus algériennes[394].

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Pour que les deux colonies se prêtent un mutuel appui, il convient d’étudier comment on pourrait faciliter leurs communications. Le commandant Laperrine déclare que l’organisation d’une ligne continue de postes ou d’une route au Sahara coûterait fort cher et serait inefficace ou même nuisible[395]. Reste à envisager la simple transmission de nouvelles, qui nécessite l’établissement d’un télégraphe et le transport de matériel et de personnel qui demanderait la construction d’un chemin de fer.

La question des communications télégraphiques transsahariennes est dès à présent à l’étude. Les incidents de chaque jour fournissent des arguments en faveur de cette création. Il importe à la sécurité de nos postes et des routes commerciales qu’on puisse signaler sans retard, d’une rive à l’autre du Sahara, les départs et les arrivées de convois ou de caravanes, les migrations de tribus, leur attitude politique, les rassemblements hostiles. Le télégraphe coûterait trois millions et doublerait utilement les câbles sous-marins. Une grosse difficulté consistait dans le transport des poteaux, car on ne peut pas trouver sur place le bois nécessaire. Un essai intéressant a été fait en 1900, par le capitaine du génie Bassenne, pour la construction de la ligne électrique d’El-Goléa à Timmimoun. Il consiste à employer des poteaux très courts, en bois du pays, fichés dans des piliers de maçonnerie. On trouve sur place de la pierre, du plâtre et des essences ligneuses suffisantes, de sorte qu’on évite les transports de matériaux encombrants. L’expérience a démontré que la ligne ainsi construite se détériore très vite. Il fallait donc trouver autre chose. Un autre capitaine du génie parait avoir résolu le problème, en utilisant des poteaux formés de tubes métalliques légers, facilement transportables. C’est le système Nou (du nom de l’inventeur), qu’on utilise actuellement dans le Sud Oranais et qui paraît devoir être appliqué également à la ligne transsaharienne[396]. Celle-ci, partant d’In-Salah, devra aboutir à un point du Niger qui sera vraisemblablement Bourroum ou Gao. Nous avons mentionné plus haut la mission Etiennot, chargée de reconnaître la ligne télégraphique transsaharienne par In-Zize et Timiaouine. Pour la protection de la ligne, il faut réduire au minimum les véritables postes occupés par les Européens, en utilisant les centres de cultures dits arrems pour y installer des surveillants indigènes. Les garnisons de ces postes, excessivement réduites, devront pouvoir se ravitailler sur place au moins en grains et en viande, les méharistes toujours en mouvement dans la région tenant le pays sous la crainte de représailles[397].

Quant au chemin de fer, c’est une autre affaire, et il ne semble pas que les explorations et reconnaissances de ces dernières années aient fortifié les arguments de ses partisans, ni affaibli ceux de ses adversaires. Innombrables sont les livres, brochures, articles écrits sur le Transsaharien. Réunis, ils formeraient toute une bibliothèque. A de rares exceptions près, c’est une littérature vide et encombrante. Cette question a eu le fâcheux privilège d’être traitée le plus souvent par des personnes qui en ignoraient les premiers éléments ; leurs affirmations tranchantes cachaient en général leur ignorance des véritables données du problème[398].

L’étude du Transsaharien, comme le nom l’indique, comporte l’étude non seulement du Sahara, mais du Soudan. Ce serait sortir de notre cadre que de l’entreprendre ici. Chose singulière, on s’est presque toujours occupé surtout du point de départ, chacun des ports algériens en faisant l’objet d’ardentes rivalités locales ; on s’est soucié beaucoup moins du point d’arrivée. Le Soudan est décrit en termes vagues comme uniformément riche et fertile, ce qui dispense d’entrer dans les détails[399]. D’autre part, ou n’a pas toujours assez tenu compte des évolutions successives de la question, qui s’est posée en 1890 autrement qu’en 1881, et autrement encore en 1900 et en 1906.

Le problème peut être envisagé soit au point de vue économique, soit au point de vue politique, et, sous chacun de ces aspects, il faudrait le considérer successivement sous le rapport purement Saharien et sous le rapport Transsaharien.

Sur les ressources que peut offrir au commerce le Sahara lui-même, on s’est fait quelquefois de dangereuses et coûteuses illusions. Mais tout le monde reconnaît à peu près aujourd’hui que le bilan des échanges se réduit à presque rien. Ce serait se leurrer profondément que d’attribuer une grande importance au commerce des groupes d’oasis du Sahara en général et du Touat en particulier[400].

Quant au Soudan, la convention de 1890 nous avait attribué des pays subsahariens qui ont à peu près la valeur de la Tripolitaine, pas une région vraiment soudanienne, à part les 200 kilomètres de pays en amont de Say[401]. Nous avons perdu les pays haoussa, et les pays qu’on nous a donnés au nord de la ligne Barroua-Say ne valent pas la peine que nous construisions un chemin de fer pour les coloniser. Reste la boucle du Niger d’une part, les pays du Tchad de l’autre.

La région de Tombouctou et du coude du Niger a joui jusqu’ici en France d’une faveur singulière. Nombre de publicistes en ont, sans examen, vanté la richesse. M. Schirmer a fait justice de cette légende[402]. La richesse n’est pas à la lisière du désert, elle est plus au Sud, sous les latitudes favorisées par des pluies plus abondantes ; or, ces régions échappent déjà à l’attraction de Tombouctou. L’intérêt de la France est de détourner le trafic de ces pays vers ses colonies du Sénégal et de la Côte-d’Ivoire. Ce serait folie de construire pour les atteindre un chemin de fer de 2.600 kilomètres[403]. La pacification de la vallée du Niger, provoquée par notre établissement à Tombouctou, a eu un retentissement sur le commerce transsaharien, dans le sens d’une diminution, bien entendu, puisqu’il tend à faire abandonner aux marchandises cette voie longue, dangereuse et dispendieuse du désert[404]. Il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte d’Afrique pour se convaincre que le vrai débouché de ces produits du Soudan occidental est la côte Ouest, vers laquelle nous travaillons et non sans succès à les attirer.

Le prolongement du chemin de fer au-delà de Bafoulabé jusqu’au Niger a été étudié dès 1892[405] ; le pont de Mahina, qui franchit le Bafing, était inauguré en 1896 ; enfin, le 19 mai 1904, la voie ferrée arrivait à Bammakou, terminus aval d’un bief navigable du Niger de 350 kilomètres qui s’étend jusqu’à Kouroussa. Le 10 décembre 1904, un embranchement de 60 kilomètres parvenait à Koulikoro, au-delà des rapides de Sotuba, tête du bief navigable de 1.500 kilomètres du Niger moyen vers Tombouctou, Say et Boussa. Du côté de la Guinée française, la ligne de Konakry à Kouroussa, étudiée en 1898 par le capitaine Salesses[406], est en construction, ainsi que les chemins de fer de pénétration de la Côte-d’Ivoire et du Dahomey. Enfin des études et des travaux sont faits pour améliorer la navigabilité du Sénégal et du Niger.

Comme l’a dit M. Salesses[407], nos colonies côtières sont les points d’arrivée et de départ du commerce, des sortes de bouches nourricières de ce grand corps qu’est le Soudan : chacune a sa zone d’attraction qu’elle dessert actuellement comme elle peut, mais qui existe. De chacune on peut atteindre le Niger ou l’un de ses affluents.

Restent les royaumes du Tchad. Le domaine qui nous a été réservé par la convention de 1899, quoique en partie ruiné par Rabah, est vraiment riche et fertile dans plusieurs de ses parties. Mais M. Chevalier pense qu’une longue période d’incubation est nécessaire au Soudan central avant que l’on puisse en tirer le moindre parti. Il ne suffit pas[408] d’ailleurs qu’un pays renferme nombre de produits utiles pour qu’il y ait lieu de l’exploiter. Il faut qu’on ait intérêt à transporter ses produits sur les marchés où ils se consomment. Or, il n’est pas un des produits du Soudan central qui ne se trouve également dans l’une ou l’autre de nos colonies africaines, d’où nous pourrons le tirer à meilleur compte. D’ailleurs, à ces produits du Soudan central s’ouvrent la voie de la Bénoué, la voie du Chari et de l’Oubangui, et aussi la voie du Nil, qui en draineront chacune leur part[409]. Enfin, ces régions du Tchad, annexées sur le papier, restent à explorer, puis à conquérir et à occuper effectivement.

L’utilité des chemins de fer de pénétration dans le Sud de l’Algérie est indépendante de la question de savoir si ces chemins de fer seront jamais poussés jusqu’au Soudan[410]. « Avoir la prétention, écrivait M. Duponchel[411] dans des termes qu’on a souvent cités depuis, de soumettre et de pacifier le Sahara avec des colonnes militaires péniblement ravitaillées par des bêtes de somme sera toujours une chimère irréalisable ; obtenir ce résultat par la construction progressive d’une voie de fer ouvrant et explorant le pays à l’avant, en même temps qu’elle en garantit la soumission à l’arrière, est au contraire une opération des plus simples et qui ne livre rien au hasard. »

Quant au Transsaharien, c’est également par des arguments politiques et par ceux-là seulement que cette conception peut se défendre. Les chances de trafic du chemin de fer sont des plus médiocres, de l’aveu même de ses partisans. Ce serait, comme on l’a dit, une artère sur un cadavre. Mais au point de vue politique on peut le considérer comme « une dépense nécessaire dans la balance générale de l’entreprise[412] ». On ne peut que se rallier sur ce point aux conclusions de M. F. Foureau[413] : « Considéré en tant qu’affaire commerciale, dit-il, je n’ai qu’une très médiocre confiance dans le rendement probable du Transsaharien, devant le néant du trafic que j’entrevois. Mais si on ne veut le considérer que comme un instrument de domination (d’autres disent un chemin de fer impérial, et c’est évidemment la même la chose), le Transsaharien, sous ce point de vue spécial, serait alors une œuvre splendide, aplanirait bien des difficultés, supprimerait bien des obstacles. »

Contentons-nous pour le moment de poursuivre l’inventaire du Sahara, si bien commencé dans ces dernières années, et qui malheureusement se réduit jusqu’ici à un procès-verbal de carence. Nous nous demanderons ensuite si l’entreprise du chemin de fer transsaharien est vraiment aussi urgente que le prétendent ses partisans, et si, dans l’ensemble des travaux s’imposant à l’activité de la France, elle n’est pas primée par quantité de projets d’une utilité incontestablement supérieure.

Notes in this chapter

Note 1 · Nous empruntons la plus grande partie de cet exposé de la période 1900-1906 à l’excellente Revue des questions sahariennes du capitaine SimoNote 2 · Bull. Afr. fr., 1900, p. 142 et 177. — Quest. dipl. et col., 1900, t. IX, p. 495. — Colonel d’Eu, In-Salah et le Tidikelt, in-8o, Paris, 190Note 3 · Bull. Afr. fr., 1900, p. 324.Note 4 · Commandant E. Laquière, Les reconnaissances du général Servière dans les oasis sahariennes (Bull. Af. fr., Suppl., 1902).Note 5 · Eug. Etienne, Questions dipl. et col., 16 juin 1903.Note 6 · Capitaine Simon, art. cité, p. 246.Note 7 · Augustin Bernard, Touat et Maroc (Quest. dipl. et col., 1er juin 1900).Note 8 · *** L’attaque de Taghit (Revue de Paris, 15 oct. 1903).Note 9 · Rouard de Card, La frontière franco-marocaine et le protocole du 20 juillet 1901, in-8o, Paris, 1902. — René Pinon, L’Empire de la MéditerraNote 10 · C’était, depuis Djenan-ed-Dar, Fendi (poste récemment installé), Ksar-el-Azoudj (caravansérail avec quelques goumiers), Hassi-el-Mir (caravaNote 11 · Bull. Afr. fr., 1903, p. 313.Note 12 · Livre Jaune, p. 309.Note 13 · Bull. Afr. fr., 1905, p. 75-76 et ibid., Suppl., p. 381-406.Note 14 · Ann. de Géogr., 1906, p. 185.Note 15 · Bull. Afr. fr., 1900, p. 274 et suiv.Note 16 · Bull. Afr. fr., 1905, p. 309.Note 17 · Gouvernement Général de l’Algérie, Direction des Douanes, Documents statistiques sur le commerce de l’Algérie, année 1904.Note 18 · Bull. Afr. fr., 1905, p. 117.Note 19 · Capitaine Flye-Sainte-Marie, Le commerce et l’agriculture au Touat (Bull. d’Oran, 1904. p. 345).Note 20 · Les gisements de nitrate au Sahara algérien (Bull. Afr. fr., 1905, p. 245).Note 21 · Capitaine Simon, art. cité, p. 252-253.Note 22 · A 1/400.000e, non mise dans le commerce. Une réduction à 3.000.000e de cette carte a été jointe au tirage à part des Reconnaissances du généNote 23 · Lieutenant Nieger, Carte des oasis sahariennes, 9 feuilles à 1/250.000e, Paris, 1904.Note 24 · 4 feuilles, Paris, 1904.Note 25 · Emile F. Gautier, Sahara oranais (Ann. de Géogr. 1903). — Id., Sur les terrains paléozoïques de l’Oued Saoura et du Gourara (C. R. Ac. Sc., Note 26 · Ann. de Géogr. 1905, p. 460.Note 27 · Edmond Doutté, Figuig : notes et impressions (La Géographie, 1903, t. VII, p. 177).Note 28 · Capitaine Flye-Sainte-Marie, Le commerce et l’agriculture au Touat (Bull. Soc. Géogr. Oran, 1904, p. 345).Note 29 · Bull. Afr. fr., 1904, p. 245-250. — Cf. La vie aux oasis, ibid., 1904, p. 33.Note 30 · Capitaine Simon, art. cité, p. 250.Note 31 · R. de Caix, La reconnaissance du lieutenant Cottenest chez les Hoggar (Bull. Afr. fr., 1902. p. 307 et 317).Note 32 · Lieutenant Réquin, Trente jours au Mouydir (Bull. Afr. fr., Suppl., 1902, p. 170). Le lieutenant Réquin accompagnait le commandant LaperrineNote 33 · Lieutenant Guillo-Lohan, Un contre-rezzou au Hoggar (Bull. Afr. fr., 1903, Suppl., p. 205, 239, 257).Note 34 · Bull. Afr. fr., 1904, p. 83.Note 35 · Lieutenant Besset, D’In-Salah à Amguid et à Tikhammar, Bull. Afr. fr., 1904, Suppl. p. 68-78. — Capitaine Pein, Chez les Touareg Azdjer : d’Note 36 · Bull. Afr. fr., 1905, p. 248-249.Note 37 · Bull. Afr. fr., 1905, p. 239.Note 38 · Ann. de Géogr., 1904, p. 203. — Commandant Laperrine, Une tournée dans le Sud de l’annexe du Tidikelt du 4 mars au 30 juillet 1904 (Bull. AfNote 39 · Ann. de Géogr., 1905, p. 94, et La Géographie, 15 octobre 1904, p. 238.Note 40 · Ann. de Géogr., 1905, p. 383 et 459 ; 1906 p. 184. — Bull. Afr. fr., 1905, p. 30 ; 1906 p. 58.Note 41 · V. ci-dessus p. 82.Note 42 · C. R. Ac. Sc., 3 avril 1903 et Bull. Afr. fr., mai 1905.Note 43 · E. F. Gautier, Le Mouydir-Ahnet. (La Géographie, 1904, t. X., p. 1 et 85).Note 44 · Bull. Afr. fr., 1905, Suppl., p. 37 et 45.Note 45 · N. Villatte, Du Tidikelt vers Tombouctou (La Géographie, 1905, t. XII, p. 209, avec remarques par M. C. Trépied).Note 46 · Ann. de Géogr. 1905, p. 159.Note 47 · Bull. Afr. fr., 1902, p. 12.Note 48 · V. le texte de ce dernier décret dans Bull. Afr. fr., 1905, p. 327.Note 49 · Bull. Afr. fr., 1906, p. 9 et 11. Pour les critiques qu’on a adressées à la nouvelle organisation, v. Bull. Réun. Et. algér. 1905, p. 296 etNote 50 · Bull. Afr. fr., 1905, Suppl. p. 43.Note 51 · F. Foureau, Documents scientifiques de la mission Saharienne, p. 1159. — Emile F. Gautier, Bull. Afr. fr., 1905, p. 400.Note 52 · Bull. Afr. fr., 1905, Suppl., p. 43.Note 53 · Bull. Afr. fr., 1905, Suppl., p. 43.Note 54 · Bull. Afr. fr., 1904, p. 185 et suiv.Note 55 · D’après Laperrine, Bull. Afr. fr., 1905, Suppl., p. 43, 44.Note 56 · Pour l’énumération de ces brochures, nous renvoyons à Playfair, Bibliography of Algeria, s. v. Transsaharian railway, et à l’ouvrage de M. BNote 57 · H. Schirmer, Ann. de Géogr., 1891, p. 12.Note 58 · Documents, III, p. 16.Note 59 · Schirmer, Le Sahara, p. 408.Note 60 · Schirmer, Le Sahara, p. 410 et suiv.Note 61 · Id., p. 413.Note 62 · Documents, III, p. 17 et 37.Note 63 · Bull. Afr. fr., 1899, p. 334.Note 64 · Camille Guy, Résultats géographiques et économiques des explorations du Niger, (Bull. Afr. fr., 1899).Note 65 · Bull. Afr. fr., 1896, p. 374.Note 66 · H. Schirmer, La pénétration commerciale au Soudan central (Revue génér. des Sciences, 15 décembre 1897).Note 67 · Augustin Bernard, La question du Transsaharien, p. 4.Note 68 · G. Rolland, La colonisation française au Sahara (Afas, Oran, 1888, 1er partie, p. 47 (carte p. 48).Note 69 · Duponchel, Les oasis et la culture du dattier dans le Sahara, R. D. M., 15 mai 1881, p. 388.Note 70 · Schirmer, art. cité.Note 71 · F. Foureau, D’Alger au Congo par le Tchad, p. 797.
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