Front matter (continued 3)
Reading edition
Me devine-t-il une fois de plus ? Très simplement, il me dit :
— Je vous remercie… beaucoup !… de m’avoir permis d’entrevoir votre home… Les amis sont heureux de savoir où vivent leurs amis…
— Ainsi, quand vous serez au Canada, si vous vous souvenez encore de moi, vous saurez où aller trouver votre amie « d’un jour », comme on dit dans les romances.
Il m’arrête d’un geste impatient.
— Ne soyez pas moqueuse !… Ce n’est pas le jour… Ne me gâtez pas les derniers instants que j’ai à passer près de vous !
— Je n’ai pas envie du tout d’être moqueuse… J’ai le cœur bien trop sombre !… Tout ce qui finit est si mélancolique… Je trouve triste… très triste de vous dire adieu, mon ami…
— Non, pas adieu, au revoir !
Il a jeté les mots avec une sorte d’emportement impérieux. Un geste d’épaules m’échappe.
— A quoi bon se leurrer ?… ne pas voir les choses comme elles sont ?… C’est bien un adieu que nous nous disons aujourd’hui… Même quand, à l’automne, vous viendriez me faire quelques visites, ce ne serait plus comme maintenant…
— Pourquoi ?
— Parce qu’alors… c’est plus que probable… le courant qui nous a rapprochés quelques mois sera interrompu…
— Pour vous… peut-être…, mais, pour moi, non !
Il s’arrête… Quelque chose dans son accent m’a donné la sensation d’une vague qui, dressée haletante, se brise devant quelque mystérieuse digue.
— Je vous ai prévenu, dès le début, qu’il ne fallait pas tenir à moi !
— Oui, vous m’avez prévenu. Seulement il n’est pas de parole qui puisse m’empêcher de voir désormais en vous une amie… impossible à oublier !
Je durcis ma volonté pour dompter l’obscur frémissement de certaines fibres de mon cœur. Moi non plus, je ne l’oublierai pas !
Ah ! je l’avais bien prévue, ma folie de m’enliser dans la duperie d’une amitié qui doit être sans lendemain…
Heureusement, je pars !… Je vais me ressaisir. Je réapprendrai à vivre dans la glaciale solitude où mon cœur s’est engourdi, sous le froid qui le rend insensible… grâce au ciel !…
Et j’entends ma voix articuler, presque dure :
— Vous ferez comme moi !… Vous vous détacherez d’une amitié qui ne pouvait être que fugitive. Vous vous laisserez reprendre par une vie dont je serai absente… Parce que c’est la sagesse !
— Sincèrement… vous entendez, sincèrement, vous pensez que les choses vont se passer ainsi ?
Il est debout devant moi. Je vois ses yeux étinceler d’une sorte de colère. Plus que jamais, il a son grand air audacieux d’homme capable de briser n’importe quel obstacle.
Et je répète : — avec quelle conviction !
— Je pense sincèrement qu’elles doivent se passer ainsi…
— Votre ami n’était donc pour vous qu’un passant, bon tout au plus à vous distraire un moment ?… aussi facilement rejeté qu’un chiffon de votre toilette devenu inutile ! Ah ! ce que je vous ai offert… et donné ! méritait plus que le cas que vous en faites !
Je tressaille… atteinte par le reproche dont il ignore l’injustice, bouleversée par la violence passionnée de l’accent que jamais encore je ne lui avais entendu. Et la vérité me jette aux lèvres les mots que je ne voulais pas prononcer :
— Mais que savez-vous donc du prix que je donne à votre amitié ?…
— Rien… C’est vrai… Je n’en sais rien…
— Alors…
Ma voix n’est plus dure mais assourdie par les sanglots qui se brisent dans ma gorge :
— Alors… puisque nous nous séparons, je vais vous le dire… Ainsi, j’espère, vous vous souviendrez de moi sans colère, et vous ne me jugerez pas une coquette… ou pire encore, une ingrate ! De toute mon âme, à qui votre amitié, si souvent, a été bienfaisante, je vous remercie des heures très douces que je vous ai dues — des heures de musique, des heures de causerie… Je vous remercie surtout de m’avoir épargné… ce dont tant d’autres hommes m’ont abreuvée… Vous me comprenez, n’est-ce pas ?… Je vous remercie d’avoir vraiment été l’ami que, jamais, je n’aurais espéré rencontrer…
Je lui ai tendu mes deux mains, qu’il prend… et garde dans les siennes, si étroitement serrées que leur étreinte semble m’arriver au cœur…
Ah ! que cet homme-là m’eût bien aimée !
Peut-être, comme j’avais rêvé l’amour…
Mais il vient trop tard ! Aussi, il est bon que je parte, — en attendant que lui parte à son tour, et s’en aille loin, très loin…
Je suis bien sincère en songeant cela. Mais une telle détresse m’envahit, avec la sensation ravivée de mon isolement, que j’ai peur d’être lâche devant lui ; et d’instinct, je prie :
— Maintenant, je vous ai dit ce que vous souhaitiez savoir… Laissez-moi… Allez-vous-en pour que je me comporte devant vous en personne correcte… non pas en bébé qui sanglote sans souci du public !
Je dis ces choses… Et dans l’instant même, je sens sur mes joues la brûlure de deux grosses larmes.
Je dégage mes mains restées prisonnières, et les passe sur mon visage. Il les ressaisit aussitôt ; et ses lèvres sèchent… lentement ! les larmes qui les ont mouillées…
Ah ! quel repos et quelle douceur ce serait de ne plus lutter pour retenir le masque qui m’étouffe ! d’avouer ma désespérance infinie, sûre de celui qui m’écoute !…
Mais je murmure simplement, appelant à l’aide tout mon orgueil, si puissant jusqu’alors à me défendre :
— Ne faites pas attention. Les départs me rendent toujours d’une nervosité stupide… et sans importance !
Délicatement, il caresse mes mains, ainsi que l’on fait aux enfants… Pourtant, il ne peut savoir que près de lui, en ce moment, c’est vrai, je ne suis qu’une pauvre enfant envahie par l’aveugle désir de reposer ma faiblesse contre sa force… D’écouter, la tête appuyée sur son épaule, sans penser, sans répondre, bercée par leur fraternelle caresse, les mots très doux qui engourdiraient ma peine.
Et l’âme lourde des larmes que je ne verse plus, les yeux voilés par les paupières protectrices, je l’écoute me dire :
— Amie, petite amie très chère, je ne puis rien pour vous ?
— Non… Rien… Personne ne peut rien. Ne parlons plus de moi, je vous en prie… je vous en supplie !… Dites-moi adieu…
— Non, pas adieu, au revoir…
Ah ! quelle volonté je lui sens de me retrouver !…
Et cette volonté, elle agit sur moi ainsi qu’un viatique ! Sans réfléchir, je cherche les prunelles où je pourrais découvrir tant de choses qu’il ne prononce pas… Tout haut il continue seulement :
— Si vous ne me le défendez pas… et encore, pour être loyal, je dois avouer que je ne serais pas sûr de vous obéir, j’irai retrouver quelques jours votre beau-frère Paul à Saint-Moritz. Il m’y a engagé… Ou plutôt…
Un sourire lui donne soudain un air d’extrême jeunesse.
— Je me suis arrangé pour qu’il m’y engage !
Un frémissement m’ébranle toute, si violent que j’ai peur et m’écrie :
— Ce n’est pas sage ! Ce n’est pas sage !… Plus je m’habituerai à être « gâtée » par votre amitié, plus ensuite je sentirai de tristesse quand j’en serai privée…
— Mais jamais vous n’en serez privée… que par votre volonté… qui, d’ailleurs, serait impuissante à me détacher ! Je crois bien que, malgré vous, je resterai votre ami…
Quelle conviction dans sa voix ! Il parle d’amitié… Ah ! est-ce encore de l’amitié !… Et pour combien de temps !…
Mais ce soir, je suis trop lasse pour réfléchir. Je n’éprouve plus que l’envie lâche de trouver près de lui un refuge… Et je ne résiste plus quand il me dit avec son chaud sourire :
— Alors c’est convenu, n’est-ce pas, j’irai vous faire une petite visite à Saint-Moritz ?… Ne dites pas non, je vous en supplie. Tout ce que je peux vous promettre, c’est d’attendre la date que vous m’indiquerez pour arriver… Mais en tout honneur, je vous préviens que je ne me sens pas beaucoup de patience pour attendre…
Si je suis sage, je n’écrirai pas…
Coire, 15 juillet.
Tout d’une traite, j’ai filé jusqu’à Coire, où je vais coucher, afin de faire, en plein jour, la sauvage montée de l’Albula.
Le crépuscule est tout rose. De ma chambre qui donne sur la grande place, je vois des cimes d’arbres ondulant sous un ciel nacré, où déjà brille une étoile ; j’aperçois des perspectives de petites vieilles rues, aux maisons basses, des passants qui circulent sans hâte, le visage calme. De rares voitures avancent, paisibles parmi les groupes que rassemble la belle fin de jour, lumineuse et chaude. Une brume, diaprée par le couchant, voile un peu les lointains du cirque de montagnes, à l’ombre desquelles s’épanouit la ville souriante. Tantôt, je me suis amusée à suivre au hasard le dédale des rues inconnues qui serpentent, étroites et proprettes, escaladent les belles pentes boisées, ou descendent vers la Plessur écumeuse avec une allure de petit torrent sur un lit de pierres luisantes.
J’adore m’en aller ainsi, au gré de mon caprice, dans une ville étrangère que je découvre avec des ravissements et des désillusions d’« explorateur »… Je m’y sens bien moins seule que dans mon Paris où, parmi tant d’êtres que je connais, je ne suis qu’une épave errante dont nul n’a souci.
En voyage, oh ! délice, j’oublie… Je ne suis plus qu’une insatiable curieuse, jamais lasse, que rien n’effraie ; un cerveau qui jouit ; des yeux avides de contempler… La solitude ne m’est plus un fruit amer, elle me devient un trésor, car elle me permet de vagabonder à ma guise, de m’arrêter, de partir, de rêvasser ainsi qu’il me plaît…
Et cette impression de pleine indépendance jette en moi une griserie dont je goûte la saveur d’autant plus que j’ai le souvenir d’odieux voyages, en compagnie de mon casanier mari qui ne concevait que Paris ; voyages où chaque occasion amenait le heurt de nos goûts, des natures trop différentes que l’amour ne fondait plus…
Ah ! que c’est exquis de voyager à sa guise !
Aussi, déjà le charme opère… Et je m’y abandonne toute, corps, âme, pensée ; consciente qu’il est excellent pour moi d’être loin de Paris, distraite de tout ce qui n’est pas l’imprévu du voyage.
Ainsi, je vais retrouver un bienfaisant je m’en fichisme, le seul état d’âme qui puisse désormais me convenir.
Tout à l’heure, avant de rentrer à l’hôtel, je me suis arrêtée un instant à mi-côte du sentier de chèvre que je redescendais. Et j’ai regardé la féerie du couchant se voiler derrière les crêtes, nimbées de flamme. Sous l’éblouissante lueur la ville était toute rose, alors que déjà les bois bleuissaient, saisis par le crépuscule. A peine, une rumeur lointaine montait des rues claires, allongées devant la montagne : aboi d’un chien, bruit vague de quelque voix ; roulement sourd des roues sur le pavé. Nul passant.
Mais près de moi, hélas ! arrêtés sur un banc voisin, des touristes ; une famille allemande qui m’observait, plutôt curieuse, surtout la fillette, — quatorze à quinze ans, — dont la lourde silhouette se couronnait d’un délicieux visage de petite vierge grave.
J’entendais les rudes sonorités de leur langue.
Je regardais, à mes pieds, ces demeures où vivaient des êtres qui tous m’étaient inconnus ; ces rues à travers lesquelles j’étais la passante étrangère qui traverse et ne revient pas.
Ah ! que Paris me semblait loin !… Et bien lointaine aussi, cette Viva que troublait si profondément, il y a deux jours, l’adieu d’un ami ; la Viva qui, toute la nuit, dans son wagon, avait aimé la senteur des œillets se fanant à son corsage, reçus à la dernière heure de cet ami…
Et curieusement, les yeux un peu sévères et un peu moqueurs, je la contemplais, cette Viva qui avait été moi quelques heures et que je ne comprenais plus bien, gagnée par l’indifférente sérénité des choses.
Saint-Moritz, 18 juillet.
Et maintenant Saint-Moritz. Presque me voici installée dans mon home de passage. Car, tout de suite, je me suis évertuée à lui donner un air de « chez moi ». Quelques gravures, des photos qui me suivent partout, mes bibelots d’écriture et de toilette, des fleurs, mes livres, des voiles de broderie dispersés sur les meubles. Et ma chambre, le petit salon qui lui est adjoint, ne ressemblent vraiment plus trop à des pièces d’hôtel.
L’un et l’autre ouvrent sur un balcon-terrasse, d’où mes yeux suivent sans se lasser l’étincelant ruban de l’Inn, à travers les prairies, veloutées par l’herbe haute. Tout près, devant ma fenêtre, l’émeraude liquide du lac, sertie par la forêt des sapins qui, accrochés à la montagne, se dressent vers les sommets ensevelis sous la neige.
D’un précédent voyage, j’avais conservé le souvenir de cet hôtel, placé hors de la cohue dont le flot roule incessamment à travers la voie grimpante qui, du lac, escalade Saint-Moritz Dorf. Il m’apparaissait comme une oasis, alors que pour suivre mon époux je devais gîter dans quelque somptueux caravansérail, bondé par la foule cosmopolite.
Ici, c’est un calme de terre promise dont je subis l’apaisement, de toute ma volonté. Les heures… — les heures du jour surtout… — fuient je ne sais comment, sans que je songe à en décider l’emploi, à en compter le nombre.
Résolument je me plonge dans une vie toute végétative. Je me grise de soleil. Je bois l’air vif qui a la saveur d’une eau glacée… Je me lasse en des courses vagabondes ou en des flâneries capricieuses dans le vieux Saint-Moritz qui m’amuse, avec son air de grand village envahi par la civilisation des villes.
Et ainsi faisant, je ne réfléchis pas ; je ne regarde pas vers l’avenir ; je ne me souviens pas… A peine, je pense. Je n’ai plus que des yeux et des muscles.
Quand Marinette arrivera dans une quinzaine, je rentrerai, bon gré mal gré, en mon personnage habituel.
J’espère qu’alors, la cure physique et morale que je m’impose aura triomphé de ma nervosité et de l’étrange lassitude qui peut-être en était tout simplement la cause. Ici, du moins, nulle conversation ne me vient fatiguer ou ennuyer. Je ne parle à personne, quoique, en cours de pérégrinations, mes curiosités de voyageuse me rendent très sociable.
Pas davantage, je ne pratique la correspondance. A peine, seulement, j’ai griffonné à père quelques lignes de bonne arrivée. Et je redoute le courrier, car j’ai peur de tout ce qui pourrait troubler la fragile quiétude où je veux m’engourdir, ainsi que dans un sommeil.
22 juillet.
C’est une lettre de mon époux qui, la première, est venue me joindre ici. Une lettre galamment troussée, ayant des allures de spirituelle chronique, où il me conte l’accueil très flatteur fait à la Danaïde, à son auteur et à l’interprète-étoile, dont le succès triomphal l’anime d’une joie orgueilleuse qui n’arrive point à se dissimuler.
Le tout, entremêlé de paroles d’intérêt quant à mes projets d’été ; et pour finir, la prière d’écrire de mes nouvelles à diverses adresses dont la liste m’est donnée.
J’ai rangé cette liste ; et, en personne bien élevée, j’enverrai à l’une ou l’autre destination quelques lignes de réponse. Peut-être, d’ailleurs, Robert ne pensera-t-il pas du tout à les y aller chercher ; et elles demeureront abandonnées en quelque poste restante. Il a tant d’autres choses en tête que la lointaine épouse laissée en France !
Je me demande quelle mine il doit faire, devant les succès, — non pas d’artiste, ceux-là, il en jouit !… — mais les succès de femme de Marcelle Huganne, lesquels me paraissent très vifs, si j’en juge d’après certains articles arrivés en même temps que la lettre, et, sans doute, envoyés par lui…
Ah ! la singulière mentalité que la sienne !
25 juillet.
Est-ce l’altitude, l’air trop vif ?… Que j’ai de peine à trouver le sommeil, si tard que j’aie veillé.
A Paris, pour distraire ma longue soirée, je ferais de la musique. Mais ici, dans ce logis qui appartient à tous, je reste silencieuse, bien entendu.
Alors, allongée dans mon rocking-chair, sous les plis moelleux de mon peignoir de laine blanche, je prends un livre… Et, au bout d’un instant, je m’aperçois que mes yeux lisent des lignes sans en pénétrer le sens ; ou même que le livre est tombé sur mes genoux… que je regarde dans la nuit pour y chercher… quoi ?… Rien d’utile, Viva.
Aussitôt, je ferme le livre, irritée contre moi-même ; je saisis mon buvard, et je me mets à griffonner des feuillets où je jette ma pensée toute vive.
Ainsi ai-je fait ce soir. J’entends, un à un, se taire tous les bruits de l’hôtel. Et onze heures venant de sonner, il n’arrive plus à mon oreille qu’un bruissement de feuilles, et le chant de l’eau, soulevée par une brise si fraîche que je frissonne quand son souffle m’enveloppe.
Peu à peu, elle me glace le cœur.
Pas assez profondément !
Sous cette glace, je sens vivre les désirs vains qui grondent dans leur prison, pareils aux princesses captives de la légende cherchant la lumière, en désespérées. Mais je suis sans pitié. Je ne veux pas les entendre. Seulement, c’est difficile dans cet écrasant silence de la nuit !…
Combien sont plus sages que moi, parmi ces étrangers — Russes, Allemands, Italiens… — au milieu desquels le hasard m’a conduite ?
Indifférente, je les regarde vivre, ne leur demandant rien d’autre que de me distraire un moment par la révélation de leur personnalité.
Une seule famille française, qui « marque » très bien. Patriotiquement, je l’ai notée tout de suite avec satisfaction ; le père, sans doute, un homme d’une cinquantaine d’années qui a des yeux de penseur ; une femme assez jeune pour que j’hésite à la qualifier de mère ou de sœur, par rapport à la jeune fille qui ne la quitte guère. Entre elles deux, il y a une sorte de camaraderie charmante, nuancée de protection du côté de l’aînée, de déférence de la part de la jeune fille.
Ma table — dans la salle à manger, — n’est pas loin de la leur, et pour occuper la monotonie du repas, j’observe quand je ne lis pas. La jeune personne, d’ailleurs, m’a tout l’air d’en user discrètement de même à mon égard. Plusieurs fois, laissant de côté mon livre, j’ai surpris, arrêtés sur moi, de larges yeux d’un bleu violet, dont le regard limpide se détournait tout de suite, un peu confus, si joliment…
Depuis lors, sans avoir échangé une parole, nous sommes « en sympathie ». Cette créature très jeune, qui n’est de toute évidence, ni une futile petite fille, ni une demi-vierge, m’intéresse par tout ce que son visage révèle de vie intelligente, originale et profonde. Ce m’est un plaisir de suivre, sur les traits expressifs, le jeu vif de l’esprit. Elle a des yeux qui doivent toujours regarder la vérité en face, bravement, sans curiosités malsaines et pudeurs niaises, des yeux qui ne mentiraient pas… De même que les lèvres ne se prêteraient pas, j’en jurerais !… aux baisers qui déflorent.
Je suis sûre qu’en ce moment cette petite fille dort en paix. Que je l’envie !
26 juillet.
Une lettre de père. Un mot de Marinette bourré de « faits divers » et de tendres effusions, m’annonçant leur arrivée pour la fin de la semaine qui vient.
Des billets d’amis ou d’indifférents.
Rien d’autre.
27 juillet.
Hier, une haute silhouette masculine, une nuque très brune m’ont fait tressaillir si fort, que j’en suis demeurée stupéfaite. Est-ce donc que je pense voir venir l’ami auquel, résolument, je n’ai pas écrit ?…
Il me l’a dit : « Je ne me sens pas de patience pour attendre que vous me donniez la permission de venir… »
Demain, il y aura douze jours que je suis ici…
Pour la première fois, depuis mon arrivée, je viens de m’aventurer à descendre en mon jardin secret, dont je ne sais quel instinct me gardait éloignée. D’ailleurs, j’en ai seulement entr’ouvert la perte, arrêtée sur le seuil par une crainte imprévue de ce que j’y pourrais découvrir peut-être.
Mais à quoi bon cette lâcheté !
Je n’ignore pas que j’ai été folle de laisser un passant généreux entrer dans mon désert. Il y a fait jaillir un peu de verdure où m’abriter, quelques fleurs à respirer. Le tout, destiné à mourir.
Et maintenant que je suis hors de l’oasis, je trouvé dur de recommencer à piétiner sur ma route aride… Je le sais bien !
Et je le sais aussi, que nos causeries me manquent, comme la flamme claire de son regard, le timbre de sa voix ferme, l’atmosphère vivifiante qu’il créait autour de moi, et, surtout, l’étrange et bienfaisante impression de sécurité que m’apportait sa présence.
Oui, je m’étais trop bien habituée à la douceur d’être traitée par lui en amie d’élection. Et parce que les circonstances et ma volonté nous séparent, avant que la force des choses ne le fasse, je suis telle une altérée qui se voit enlever l’eau vive qui ranimait ses lèvres desséchées.
Tant pis pour moi ! Je ne suis pas une petite fille, il ne fallait pas être imprudente. Il y a quelques mois, je ne le connaissais pas. A l’automne, il va partir. Nous ne nous reverrons plus guère dans l’avenir… Si même nous nous revoyons.
Non, je n’écrirai pas. Ma solitude dans la vie ? C’est une habitude à reprendre. Voilà tout. Et je la reprends.
28 juillet.
Ce matin, j’ai croisé dans un sentier que je grimpais à l’aventure la jeune fille française, qui est la plus charmante de mes compagnes d’hôtel.
Elle descendait et s’est arrêtée à ma vue, puis rangée dans la bordure moussue du chemin, pour me laisser passer. Sous une grande capeline de paille, toute habillée de blanc, elle était adorablement fraîche, la blouse de linon échancrée sur la nuque, les bras nus depuis le coude ; dans les mains, un livre, comme chaque matin je lui en vois emporter quand elle passe sous mes fenêtres.
Ah ! la jolie vision de jeunesse qu’elle réalisait ainsi, svelte sous la jupe étroite, la taille souple et libre ! Elle m’a saluée, souriant un peu. Est-ce l’expression de droiture fière qui est si frappante sur ce jeune visage, brusquement j’ai pensé à Meillane… C’est une femme telle que celle-ci qui devrait devenir la sienne. Quel beau couple, ils formeraient moralement. Et physiquement aussi !
Je sais son nom, Marie-Reine Derieux. Elle est la fille du savant biologiste auquel je vois, à Saint-Moritz, la gaîté et l’ardeur d’un écolier en vacances qui aurait des yeux de penseur pour observer… La mère aussi est une créature absolument supérieure, capable d’assister son mari dans ses travaux, et, en même temps, une femme du monde exquise. J’avais beaucoup entendu parler d’elle déjà, sans l’avoir jamais rencontrée.
Je ne m’étonne plus qu’entre ces deux êtres, élevés dans une atmosphère de pensée, cette petite Marie-Reine soit ce qu’elle est.
30 juillet.
Où vais-je ?…
Si forte, j’ai l’impression d’être une petite chose frêle qu’emporte un mystérieux torrent, le torrent de la vie…
Et je ne lutte pas… J’ai trop lutté, sans doute, jadis. Ma faculté de résistance est épuisée. Maintenant, je me laisse entraîner, passive, si détachée de tout rêve, espoir, désir même, que j’en arrive à observer curieusement, comme s’il s’agissait d’une autre, le jeu des circonstances qui influent sur ma destinée.
Aujourd’hui, ma capricieuse humeur m’avait jetée vers Samaden que j’avais envie de revoir ; où le train m’a déposée avant de filer sur Pontresina.
Un ciel d’une idéale pureté. Pas même un flocon de nuage. Un infini bleu où palpitent les rafales d’un vent violent, tout parfumé d’une senteur d’herbe chaude, de foin coupé, de neige vierge, la neige immaculée de la Bernina dont les glaces étincellent en pleine lumière, marbrées d’ombres bleues, veinées par le sillon des crevasses.
Aussitôt hors du wagon, je laisse de côté les rues ensoleillées et m’en vais vers la montagne. Je grimpe sans but, pour le seul plaisir de grimper, vers un bouquet d’arbres que j’aperçois, dressé au-dessus des prairies qui s’élèvent en terrasses. A mesure que je monte, grisée d’air vif, les rafales m’enveloppent plus violentes, si rudes parfois que je m’arrête haletante, ma robe enroulée autour de moi, tandis que les longs pans de mon voile palpitent en ailes déployées. Et c’est une exquise sensation de vol !
Je ne sens plus nulle lassitude. Je vais vite, vite, dominant, peu à peu, la petite ville souriante dont les clochers se hérissent à mes pieds, les rues s’entre-croisent, striées d’ombre et de clarté.
Je vais, humant cette brise qui a, sur mes lèvres, le goût de l’eau glacée. J’atteins le bouquet de mélèzes.
Et soudain, c’est un calme prodigieux. Les tourbillons fous se brisent devant ce voile de feuilles.
A peine, un bruissement dans les branches pailletées de soleil ; une ondulation fuyante, sur l’herbe haute, d’un vert éclatant, moirée d’ombres transparentes, que broutent, sous les mélèzes, des vaches paresseuses, devant un chalet qui sent le bois frais. La sonnerie argentine de leurs cloches tinte dans l’air chaud. Loin, aussi loin que mes yeux puissent voir, des cimes fuient les unes derrière les autres, découpant leur profil de neige sur l’intense outremer.
Ah ! que je comprends le saint d’Assise et ses cantiques extasiés devant la splendeur des choses créées ! Si fort je la sens et j’en jouis que, passionnément, je me prends à répéter :
— Que c’est beau ! que c’est beau !
Sans m’apercevoir que je parle presque haut, que je ne suis pas seule, qu’un promeneur est allongé nonchalamment dans l’herbe, à quelques pas de moi, devant le même spectacle dont je m’enivre.
Mais une voix dit, derrière moi :
— Oui, vous avez raison, c’est beau, bien beau !
Oh ! cette voix !… Je me retourne, d’un sursaut éperdu.
Et je vois le promeneur debout, qui me salue avec un sourire, un regard, un accent où resplendit une allégresse triomphante. Je ne rêve pas ! Meillane est là, devant moi. Pourtant, je répète, avec l’impression que je dois me tromper :
— Vous ! Vous !… C’est vous ? Ici ?
Et sa voix joyeuse explique :
— Je suis arrivé à Samaden, il y a quelques heures seulement… Pour différentes raisons… qui me paraissaient très sages, j’y ai cherché un gîte. J’ai fait tout à l’heure mon installation, et en attendant un train pour Saint-Moritz, je suis monté ici, attiré par la mine engageante de ce bois de mélèzes.
— Comme moi…
Ses mains se sont tendues vers les miennes que je lui livre d’un élan dont je ne suis pas trop fière à cette heure !
Il les porte à ses lèvres lentement et les y garde sous un baiser long… si long !… comme le dernier jour, à Paris… Moi, je ne pense pas à les lui retirer… Une joie chante follement en tout mon être… Une joie née de la présence imprévue de mon ami, dans cette solitude vibrante de beauté… Née aussi de l’ivresse que je vois dans les yeux qui me regardent…
Et doucement, il me demande :
— Dites-moi, cela vous fait un peu plaisir que nous nous retrouvions ?
Ici, nous sommes si loin du monde que, pas une seconde, je n’ai l’idée de déguiser correctement la vérité !
— Oui, cela me semble bon, très bon !
Je parle presque bas, sans songer à lui enlever mes mains, toujours prisonnières. Peut-être, il ne s’aperçoit même plus qu’il les tient, tant il me contemple. Ah ! il ne voit plus le divin paysage ! Pour lui cacher tout l’horizon, il y a une frêle créature, dont, littéralement, il boit le regard… Et, en cette minute, je ne veux pas penser… chercher pourquoi il me contemple ainsi… Je ne sais ce que l’avenir prépare. Mais rien ne me fera oublier ni regretter la douceur de ces premiers instants… Et, en mon âme, je murmure ce que lui dit tout haut :
— Jamais je n’aurais osé espérer vous revoir ainsi, mon amie…
De quel accent il a prononcé les mots très simples « mon amie ». Ce quelque chose dans sa voix me fait tressaillir et jette en moi l’impression qu’un flot m’a saisie et m’emporte… Vers quelle rive ?
Alors, d’instinct, j’essaie de lui échapper, et j’interroge, en hâte, au hasard, pour reprendre terre :
— Qu’est-ce que vous avez fait depuis mon départ ?
— J’ai attendu le moment où je vous reverrais ! Sans vous, Paris me paraissait un désert. J’ai filé en Dauphiné. Mais là aussi, il m’a fallu un grand effort pour laisser fuir le temps et ne pas prendre, tout de suite, le chemin de l’Engadine… où mon amie ne m’appelait pas pourtant… Ce pourquoi, j’avais très peur d’être mal reçu.
— Mais je ne vous ai pas mal reçu.
Il ne répond pas aussitôt. De nouveau, il me regarde avec la même joie fervente.
— Non ! oh non ! Vous ne m’avez pas mal reçu !… Si vieux que je vive, je me souviendrai de vos yeux en cette première minute du revoir.
Nous sommes insensés de nous dire ces choses. Il risque peut-être tout son avenir. Et il est jeune… Si jeune !…
Moi je n’ai pas d’avenir… Alors ?… Ah ! oui, nous sommes insensés !
Il m’aurait rencontrée dans un salon d’hôtel, comme un monsieur en visite, que sûrement — à peu près sûrement, — nous n’aurions rien articulé de semblable… Mais si haut dans la montagne, hors du monde !…
Je me suis assise sur un arbre renversé ; la dentelle fine des mélèzes palpite au-dessus de nos têtes. Entre les branches, dans la pleine lumière, luit la neige qui nous envoie son souffle vierge, parfumé par la sauvage odeur de la terre, ivre de soleil.
Tout haut, je songe, essayant de me ressaisir :
— Marinette, les enfants et Paul arrivent dans deux jours.
— Déjà ! Oh ! déjà !
— De quel ton déçu vous dites cela !
— Je voudrais vous avoir ici à moi seul…
— Et de quel droit, je vous prie ?
— De mon droit d’ami… aussi exigeant que dévoué.
— Oui, bien exigeant, je le crains…
— Non… car je ne demande rien !
Presque gravement, il a parlé ; sa clairvoyance a-t-elle donc deviné l’affolement délicieux et terrible auquel j’essaie d’échapper et dont j’ai peur…
Une minute de silence. Il est allongé dans l’herbe à mes pieds. Ses yeux gris ne me quittent guère. Et redoutant ce silence, je demande :
— Quand je vous ai aperçu, y avait-il longtemps que vous étiez là, à m’entendre m’extasier ?
— Je vous ai vue monter toute menue, en bas du sentier, pareille à une petite fille… Et puis, vous avez grandi… un peu… un peu plus. Et j’ai commencé à penser que la petite fille devait être une jeune fille dont la silhouette, tout de suite, m’en rappelait une autre…
Malicieuse, je proteste :
— Oh ! ça ce n’est pas vrai !
— Vous savez bien que, toujours, je dis ce qui est vrai.
— Oui, vous avez raison… Alors vous regardiez la silhouette menue ?…
— Qui semblait avoir des ailes, de grandes ailes roses, dressées derrière elle, éperdument flottantes…
— Les pans de mon voile !… Ainsi, je ressemblais à un ange ?
— Un ange très terrestre, heureusement, madame ! Mais je ne pouvais m’imaginer ce bonheur que la jeune fille aux grandes ailes fût justement vous, vous l’amie très chère pour qui j’étais venu au fond de l’Engadine… Et puis, vous avez approché encore… Je vous ai reconnue, sans doute possible…
Il se tait brusquement et je ne réponds pas… Trop de choses nous sentons, qu’il ne faut pas dire !… Des secondes fuient…
Encore une fois, ma volonté fait un sage effort pour briser le charme dangereux. J’ébauche une question. Et nous parvenons à causer. Même, peu à peu, à très bien causer, comme des êtres sûrs l’un de l’autre, deux vrais amis que tout intéresse des jours où ils ont vécu séparés.
Trois semaines !… A nous entendre, on croirait plutôt trois années !… Jamais, à Paris, nous n’avons ainsi causé, avec cet abandon confiant qui m’est une nouveauté exquise que je savoure ardemment, après ma retraite de silence et de solitude. Ah ! quelle douceur, cette sollicitude dont il m’enveloppe !…
Et je lui confie tout à coup :
— Ne me trouvez pas une odieuse babillarde… Je me délie la langue ! Depuis quinze jours, je n’ai conversé avec âme qui vive !
— Comment, vous avez ainsi vécu toute seule avec vous-même, pauvre petite amie chère ! Mais ce devait être affreusement triste, une pareille existence !
Je lui lance avec une malice joyeuse :
— Merci pour moi-même !… Vous trouvez donc ma compagnie bien ennuyeuse ?
Il se met à rire :
— L’homme est fait pour la société de ses semblables. La femme, plus encore, affirment les autorités compétentes.
Et nous recommençons à bavarder, de tout et de rien… jusqu’au moment où je m’aperçois soudain que le soleil s’est enfoncé derrière les montagnes, qu’il fait frais, très frais. J’ai un frisson qu’il surprend :
— Oh ! vous avez froid !… Vite, il faut partir. Vous êtes si peu vêtue !
Et il enveloppe d’un œil inquiet ma blouse de linon, coupée d’entre-deux sous lesquels transparaît la peau.
— Vous êtes redevenue toute pâle, comme à Paris.
— Je suis laide ?…
— Non ! pas laide du tout… pas assez !… Mais vous avez perdu vos belles couleurs roses de l’arrivée !… Pourquoi n’avez-vous pas un châle ?… Un manteau ?…
— Je ne pensais pas rentrer si tard, monsieur mon ami…
— Alors, vite, redescendons… Vous vous réchaufferez en marchant et dans le train… Pourvu que vous ne soyez pas malade !
J’éclate de rire :
— Soyez sans crainte !… Je ne suis pas si fragile…
— Demain, j’irai voir comment vous êtes.
— Demain ?…
Je m’arrête.
— Demain, vous voulez venir ?… Ah ! peut-être, il serait plus sage d’en rester aux heures qui finissent en ce moment…
Il me regarde, indigné :
— Plus sage ?… Quelle erreur ! Il ne faut pas être sage inutilement… Je vous ai promis d’être un bon ami… Fiez-vous à moi…
Et j’ai cédé. Il est sincère… Mais…
Quand je suis rentrée à l’hôtel, très tard, ma jeune amie Marie-Reine, habillée pour le dîner, lisait sur la terrasse. Mon pas, tout près d’elle, lui a fait relever la tête. Un sourire a éclairé sa bouche et elle s’est exclamée :
— Ah ! quelle mine contente vous avez, madame ! Votre promenade a été agréable ?
— Oui, très agréable ! C’était une journée divine…
Et je passe, effrayée de ce que cette enfant pourrait lire en moi que personne ne doit savoir, que moi-même je dois ignorer.
31 juillet.
A quoi me sert de fermer les yeux, ainsi qu’une enfant terrifiée ? L’ombre n’empêche pas la vérité de se dresser.
Je l’aime… je ne puis plus me leurrer.
Je l’aime, pourquoi ?… Qu’a-t-il de plus que les autres qui jamais n’avaient pu m’émouvoir, depuis que mon cœur a été mis en lambeaux…
Je l’aime… Les lambeaux ont été rapprochés par un magicien dont je ne soupçonnais pas le pouvoir. Je l’aime !…
Et les yeux éblouis, les mains serrées devant le vertige, je répète : « Où vais-je ?… Où vais-je ?… »
Ainsi qu’il l’avait dit, tantôt, il est venu. J’étais à écrire dans mon petit salon. J’ai reconnu son pas d’être dominateur, son pas vif, pressé, résolu…
Il était impatient d’arriver près de moi… Et je le reçois, moqueuse et insouciante… tandis qu’en mon cœur ressuscité palpite le désir fou de me glisser entre ses bras, qui me garderaient de tout mal ; de mettre ma tête sur sa poitrine, mon visage sous sa bouche ; d’en sentir la caresse sur mes cheveux, sur mes paupières, sur mes lèvres…
C’est pourtant vrai que je souhaite cela, moi, la farouche Viva… Je l’ai compris quand il est entré…
Mais cette folie, je ne l’ai pas trahie ! Elle est mon secret, effrayant et divin.
Que faire ?…, Partir ? ou lui demander, à lui, de me laisser ?… Ce serait peut-être la guérison ? Mais en aurai-je jamais le courage, même consciente que je m’en vais vers la douleur, fatalement, si je ne me défends contre le mal d’aimer ?
Est-ce qu’une créature glacée fuit, de sa pleine volonté, la flamme qui la ranime ?
Ah ! je le sais bien que je ne partirai pas !… Et que je ne vous demanderai pas de partir, ô mon ami, qui ne serez que mon « ami… », mon ami très cher. Oui, restez, si vous pouvez me faire le sacrifice de ne pas espérer ce que je ne vous donnerai pas, résolue à n’être plus le bien de personne…
Peut-être vous en souffrirez… parce que vous êtes homme ! Et les meilleurs veulent tout, de l’être cher… Et, en ce moment, je vous suis chère, si chère ! je le sens délicieusement… Mais, moi aussi, je souffrirai quand vous me quitterez… Plus durement que vous, peut-être encore, car ce sera en mon cœur que vous avez arraché de sa tombe, et qui devra, vous parti, retrouver l’horreur de la mort.
3 août.
Voici les Abriès arrivés et installés déjà ; non pas en mon calme domaine, mais à l’abri d’un palace fourmillant d’hôtes select. Paul est épanoui, les petits sont adorables et Marinette délicieusement jolie, chic à l’avenant, semble leur grande sœur, et trace, dans le Tout Saint-Moritz, un sillage de Parisienne infiniment élégante, dont les remous sont très amusants à observer. Ils atteignent jusqu’aux excursionnistes convaincus, tannés par le soleil et la neige, aux allures de vagabonds, qui, pour la regarder, oublient un instant glaciers, guides, piolets.
Cette présence est pour moi une diversion forcée. Peut-être elle va me guérir, si j’essaie résolument d’échapper au mal…
Mais pour guérir, il faudrait le vouloir ! Il faudrait ne pas nous voir sans cesse, rapprochés plus encore par sa camaraderie avec Paul qui mêle sa vie à la nôtre. Il faudrait que nous n’ayons pas, tous deux, cette même résolution, silencieuse et inflexible, de ne perdre pas une parcelle du peu de jours qui nous sont donnés. Car le 19, il doit être de retour dans le Dauphiné, où l’anniversaire de sa mère rassemble tous les enfants.
Ah ! devant cette certitude, je ferme les yeux sur l’avenir. J’étouffe tout conseil de prudence. Confiante en mon ami, je vis dans le seul présent, comme dans un songe enchanté, oublieuse du réveil certain. Sans résistance, je me laisse gâter avec une délicatesse tendre, un souci de mon plaisir, de mon repos, qui me fait bondir le cœur d’une joie inconnue. Jamais personne n’a été ainsi pour moi, même ceux qui m’ont le plus choyée. Et, jadis, dans l’amour de Robert, il n’y eut rien de pareil ! Car c’était pour lui qu’il m’aimait…
6 août.
Les douces matinées que je passe !
Je vais retrouver les enfants qui jouent dans une prairie écartée sous la garde d’Agnès… Et lui vient me rejoindre… Nous nous asseyons sur quelque roche moussue, et nous causons, — ou même nous nous taisons… — tout en regardant les petits, qu’un élan câlin ou le caprice du jeu fait bondir vers nous.
Ce matin, en arrivant, je trouve Agnès courroucée contre Hélène qui se tient devant elle, la mine penaude, ses menottes croisées derrière son dos, — attitude de son père tout à fait comique chez elle. Guy, lui aussi, darde sur la petite des regards indignés.
J’interroge :
— Que se passe-t-il donc, Agnès ?
Et aussitôt ; dans son charabia mi-français, mi-anglais, elle explique, sévère :
— Ce petit fille, il est très méchant. Il a mordu un baby de l’hôtel, jusqu’à faire saigner le doigt de lui…
A mon tour, je jette un coup d’œil gros de reproche sur la coupable qui baisse le nez de plus en plus, avec une adorable mine de confusion, l’ombre des cils voilant l’éclair des prunelles. A peine, j’entrevois la petite bouche que contracte l’envie de pleurer. Et je m’écrie, la voix sévère :
— Quelle vilaine fille tu es, Hélène, d’avoir mordu ce baby ! C’est si méchant ! Pourquoi as-tu fait cela ?
Cette fois, elle relève à demi sa délicieuse frimousse, et d’un air tout ensemble contrit et révolté, elle murmure piteusement :
— J’avais faim !
7 août.
Hier, Marinette m’a dit :
— Comme l’Engadine te réussit, Viva !… tu es jolie… jolie !
Et Paul a appuyé, la tête dressée hors de son journal :
— Ça c’est vrai… Vous avez des yeux et une bouche à ensorceler un saint !
J’ai ri, haussant les épaules.
— Oh ! si mon charme opère seulement sur les saints, je suis à peu près sûre de ne pas faire beaucoup de ravages à Saint-Moritz…
— Non, non… pas « seulement » sur les saints, m’est avis… Gare aux pauvres hommes !
— Paul, mon grand, vous êtes stupide !
Dieu ! Quelle hypocrisie dans cette exclamation ! Depuis des années, aucun compliment ne m’avait fait pareillement tressaillir de plaisir…
Pour mon ami s’est réveillée ma coquetterie d’antan. Pour lui, je désire que ma forme fragile, que mon visage, que mes robes même soient séduisantes… Je crois vraiment — à ma confusion grande, je le constate !… — que je m’en préoccupe autant que Marinette elle-même. Et c’est bien moi, la dédaigneuse, qui en suis là ?…
Pour lui, encore, j’ai oublié ma répugnance à faire de la musique dans ce milieu d’étrangers ; et tantôt, au cœur de l’après-midi, quand tous à peu près étaient en promenade, j’ai chanté ; chanté tout ce qu’il m’a demandé. J’ai été récompensée, d’ailleurs ; nous avons passé une heure exquise. Ce après quoi revenus dans la prose, nous avons fait le goûter le plus gai du monde, avec un entrain d’écoliers qui ont bien rempli leur tâche.
8 août.
Encore un jour fini.
Je ne cherche pas à savoir ce qu’il pense de « nous » et il ne m’interroge pas. Même, j’arrive à oublier sa clairvoyance, à l’abri du voile dont un reste d’instinctive raison garde enveloppée la Viva nouvelle, apparue en moi.
Si maître de lui-même, il semble avancer dans le chemin dangereux où nous sommes engagés, que je le suis, ne songeant plus, — presque plus ! — au vertige possible !
9 août.
Je refuse toute invitation et laisse Marinette exercer sa séduction « ravageante » à travers les excursions, pique-niques, thés, parties de tennis, de golf…
Elle est si habituée à ma sauvagerie, qu’elle ne s’étonne pas du soin que j’apporte à me dérober aux trop nombreuses « connaissances » retrouvées ici.
Tout au plus, quand elle en a le loisir, quand ses flirts, ou le regret de Mme Valprince ne l’absorbent pas, elle me taquine sur les promenades que je fais ouvertement avec Meillane, qui, en qualité d’ami de Paul, ne nous quitte guère. A peu près chaque soir, nous dînons ensemble, ou nous nous retrouvons dans l’un ou l’autre de nos hôtels respectifs.
Lundi, Paul, mis en fuite par un « thé » en société qui ne l’amusait pas, a demandé à nous accompagner.
Quand mon ami est venu me prendre, il a trouvé le bon Paul qui fumait devant le perron, attendant que je fusse prête. De ma fenêtre, j’ai vu sa mine, à l’annonce de ce compagnon de promenade ; et distraite une seconde de ma propre déception, je me suis mise à rire derrière mon rideau, tant il avait l’air exaspéré contre Paul, qui, bien innocent, s’exclamait sur son plaisir d’aller, avec nous, revoir l’hospice de la Bernina.
C’est vrai que cette excursion à trois a été odieuse de banalité… une promenade perdue !…
Et les jours fuient si vite ! Ils me semblent une eau lumineuse, qui filtre entre mes doigts, serrés en vain pour la retenir.
Une dernière semaine… Et puis ce sera le réveil… Lui aussi ne peut l’oublier. A combien de choses je le sens !
10 août.
Est-ce déjà le réveil ! Tout à l’heure, j’ouvre un journal et j’y vois une dépêche de New-York, annonçant que le maître Robert Doraine a provoqué en duel au pistolet le millionnaire Hugh Manfield, lequel affichait cependant une enthousiaste admiration pour la belle interprète de la Danaïde. Robert est atteint à l’épaule. Le millionnaire a la poitrine traversée d’une balle.
L’aventure fait grand tapage, vu les personnalités en jeu, mondaine et artistique, et elle est contée avec des commentaires et des sous-entendus qui ont amené un flot de sang à mes joues décolorées par la révélation imprévue. Vraiment, le maître Robert Doraine oublie un peu trop qu’en Europe il a laissé une femme qui porte son nom ! Sa vie n’étant pas en péril, aucune pitié n’adoucit la révolte qui m’ébranle tout entière, — la même que s’il m’avait souffletée devant tous.
2 heures.
Il a jugé à propos de télégraphier la nouvelle à Paul, avec prière de m’avertir.
Aussi, mon dévoué beau-frère est-il apparu, il y a une heure, à l’hôtel, plutôt embarrassé de sa mission, et inquiet de la façon dont j’accueillerais l’événement, qui, croyait-il, m’était encore inconnu.
Parce que j’avais les nerfs en déroute, j’ai bousculé ses précautions oratoires par un bref :
— Voyons, Paul, expliquez-vous, je vous prie… Qu’y a-t-il ?
Et sûrement, en cette minute, j’avais des yeux d’orage et ma bouche volontaire, la bouche de père, au commandement de laquelle toujours on obéit…
Alors, désorienté par mon accent, si différent de celui que j’ai à l’ordinaire avec lui, il m’a, en quelques mots, raconté ce que je savais déjà : le duel à propos de la Danaïde, dont Robert sort le bras fracassé. Pas d’autre blessure n’est mentionnée.
Je l’écoute, crispée jusqu’à l’insensibilité, les yeux attachés sur une branche d’arbre mouvante, sous la brise, devant ma fenêtre. Une pensée, obscurément, erre obstinée dans mon cerveau, — lueur qui éclaire des abîmes : « Que cette balle eût dévié, et peut-être, à cette heure, je serais veuve… libre… »
C’est horrible de songer cela ! Pourtant, je ne suis pas cruelle… Il aurait besoin de mes soins, que je les lui donnerais sans effort… comme à un étranger. Et jamais je ne ferais l’ébauche même d’un geste pour abréger sa vie d’une seconde, si elle dépendait de moi… Il me semble, du moins…
Je raidis toute ma volonté pour ne pas penser, pour ne rien sentir… Et je m’aperçois que Paul me considère ahuri, inquiet de mon calme inexplicable pour lui. Dans son désarroi, il me dit d’un ton encourageant :
— Vous voyez, Viva, qu’il n’y a pas lieu de vous tourmenter.
— Me tourmenter ?… Oh ! Paul, vous n’imaginez pas que moi, épouse délaissée, trahie au su de tous, je puisse « me tourmenter » au sujet de votre beau-frère blessé par sa faute et pour sa maîtresse !
— Mais il ne vous dit pas pour quelle raison il s’est battu ! riposte Paul naïvement.
— Cette raison-là… Paul, vous le savez aussi, s’appelle Marcelle Huganne. Le richissime Manfield aura voulu la lui enlever et il a tiré sur le maraudeur !… En ces conditions, avouez-le, je ne puis lui accorder que l’intérêt distant éveillé par toute créature blessée… rien de plus !
— Oui… oui… Vous avez raison.
Paul est trop loyal pour ne pas le reconnaître. Et il se tait. Moi aussi. Mon âme est un chaos où souffle un vent de tempête.
Je demande tout à coup :
— Marinette sait ?…
— Je lui ai dit la chose, avec ménagement. Vous savez, elle adore son frère… Je viens de télégraphier pour demander plus de détails et offrir d’aller là-bas si Robert redoute d’être seul…
Durement, j’interromps :
— Il n’est pas seul… Soyez sans inquiétude, Huganne veille sur lui…
— Mais s’ils sont brouillés, je…
— Le duel les aura réconciliés. Les femmes, surtout celles de ce monde-là, sont toujours flattées qu’on aventure sa vie en leur honneur !
Paul n’insiste pas. Mais, affectueusement, il me convie à venir passer l’après-midi avec eux… « pour me distraire ! »
— Avec vous seuls ?
— Je n’ose vous l’affirmer… Jamais nous ne sommes seuls. Marinette a toujours du monde !
— Alors, mon ami, je vous remercie beaucoup de votre amicale demande, mais je resterai ici… Aujourd’hui particulièrement, je préfère ne voir personne.
— Oui, je comprends, je comprends bien.
Et entre haut et bas, dans ses moustaches, je l’entends marmotter.
— Diable de garçon !… Pauvre petite femme !…
Mais, bien entendu, je ne relève pas ce discret jugement. Il me suffit de sentir la chaleur de sa sympathie dans le baiser qu’il dépose sur ma main. J’interroge seulement encore :
— Les petits joueront à leur place accoutumée avec Agnès ?
— Oui, je suppose.
— J’irai les retrouver… Ce sera pour moi la meilleure société…
La meilleure, oui, sûrement… Il me sera bon d’entendre leur rire, leurs propos menus, de sentir leurs lèvres caressantes…
Mais… mais… c’est une autre présence qu’appelle mon cœur bouleversé qui ne sait plus où se prendre et cependant, orgueilleux, n’accepterait pas une parole de pitié ; même de lui, surtout de lui…
Je voudrais le réconfort de sa chaude amitié.
Mais il lui faudrait, en silence, laisser passer la tourmente qu’il doit ignorer. Aujourd’hui, j’ai la sensibilité à vif ; et même le frôlement d’une sympathie exprimée serait douloureux sur ma plaie.
Sait-il déjà ce que le premier venu peut savoir ?… A-t-il appris, lui aussi, par quelque journal ?… ou Paul lui a-t-il dit ?…
Je viens de regarder les feuilles françaises de ce matin. Presque toutes reproduisent l’entrefilet venu d’Amérique ; certaines y ajoutent des réflexions qui enveniment ce petit scandale mondain.
Les éclaboussures en jaillissent autour de moi mais non jusqu’à moi qui, durement, ai attaché mon masque impénétrable à toutes les curiosités.
8 heures.
Comme je rentrais, avant le dîner, avec les petits, j’ai croisé Meillane. J’avais mes deux mains prises par Guy et Hélène ; Agnès était sur mes talons. Nous avons échangé un simple « bonjour », tout à fait quelconque. Mais la certitude est tout de suite entrée en moi : « Il sait. » Son regard n’avait pas, rencontrant le mien, l’expression coutumière… Avec l’acuité de mes nerfs surexcités, j’y ai discerné une attention anxieuse, grave et compatissante.
Mais comme je demeurais impassible, le visage fermé, figée dans la crainte d’un mot qui me ferait mal, il m’a dit simplement, comme si rien ne fût arrivé :
— Je suis allé pour vous demander une tasse de thé, tantôt, à l’heure du goûter. Mais vous étiez partie !
— J’avais été rejoindre les enfants…
— Oui… c’est ce que je vois… Et ils vous ont accaparée ! Ce sont de petits gourmands… Je voudrais bien avoir été à leur place.
Il caresse la joue ronde d’Hélène qui lui rit du fond de sa capote fleurie. Guy tient ma robe avec un air de ne pas permettre que je m’échappe pour marcher près du nouveau venu.
Et pour la première fois depuis le matin, mon âme douloureuse se détend un peu. Ces trois êtres me donnent de la tendresse, chacun à sa mesure…
Mais Paul nous rejoint. Et je rentre, les laissant tous.
11 août.
Nouvelle dépêche. La cause du duel ? Une discussion d’ordre artistique, après un souper trop arrosé de champagne.
Robert remercie Paul de sa proposition d’aller le trouver. Mais il affirme que le voyage est inutile ; sa blessure est sans gravité et ne demande que du temps pour guérir. Il nous prie tous de ne pas prendre la peine de venir, car il est parfaitement soigné dans la maison de santé où il s’est fait conduire et où il est très entouré. Je suis, en particulier, invitée — en termes affectueux ! — à ne pas m’imposer l’inutile fatigue d’un tel voyage.
Sommes-nous assez désunis ! Autant, certes, que si la loi y avait passé.
Et elle y passera. Cette fois, mon orgueil s’est cabré. L’insulte publique de ce duel a cinglé ma dédaigneuse indifférence.
Quand Robert est parti, j’ai eu, je me souviens, la prescience qu’elle était finie, la comédie de notre vie conjugale, et qu’à son retour, elle ne recommencerait pas. Maintenant, ce m’est une certitude. J’ai compris aujourd’hui que je ne supporterais plus une existence près de lui, que, seul, mon incommensurable détachement m’avait fait accepter.
Si, pour obtenir notre séparation, il faut les révélations auxquelles, jusqu’ici, je me suis farouchement refusée, tant pis !… Je m’y soumets, si, à ce seul prix, je puis n’avoir plus rien de commun avec l’homme qui a fait de moi la solitaire, la désenchantée, la vivante épave que je suis aujourd’hui.
Oh ! oui, maintenant, je la veux, la séparation !… Et non pas seulement pour la volupté d’être libre, pour échapper à l’équivoque frôlement de nos deux existences… Mais pour ma dignité de femme. Trop longtemps, j’ai eu, devant le monde, un misérable personnage d’épouse complaisante ou aveugle. Bien peu, sans doute, ont deviné « d’épouse méprisante ». Ah ! comment ai-je pu m’y prêter trois années !
12 août.
Ce matin, autre dépêche rassurante, à mon adresse. Je l’ai lue comme s’il se fût agi de n’importe quel étranger. Tant mieux si son état lui paraît satisfaisant ; s’il est soigné à merveille et à son gré… Cette histoire ne me touche plus en rien.
Devant la résolution qui, impérieusement, s’est imposée comme la nécessité même, j’ai retrouvé un calme tel, que je m’étonne presque du torrent d’émotion qui m’a ébranlée toute, parce que mon ex-mari a joué sa vie pour garder une maîtresse très chère.
Je veux oublier ces dernières journées, retrouver l’ardente douceur des autres, reprendre ma vie où elle s’est arrêtée quand, par hasard, j’ai ouvert le journal qui m’a appris… Je veux… ah ! comme je veux !… sans me soucier de l’avenir, jouir des derniers jours où mon ami sera près de moi. Et depuis hier, je ne l’ai pas vu. Est-ce discrétion ?… Est-ce mon air, l’autre soir, qui l’a écarté ?… Est-ce… Quoi ?… Je ne sais…
Mais lundi, dans cinq jours, il doit partir. Et je voudrais tant recevoir, de lui, encore un peu de joie…
13 août.
Aujourd’hui encore, il a été invisible. Je l’ai rencontré comme je revenais d’une course avec Marinette. Il nous a dit avoir passé la journée à Pontresina en compagnie d’un ami anglais, arrivé depuis peu à Saint-Moritz ; et il s’est dérobé quand Marinette lui a demandé s’il viendrait à l’hôtel, ce soir.
Moi, je n’ai rien dit. Je ne devais même pas avoir l’air d’écouter ; je regardais, indifférente, le défilé des passants… Et tout bas, en mon cœur, je me demandais ce qu’il avait, les traits durcis par je ne sais quelle préoccupation, par je ne sais quoi de résolu, de presque inflexible. Avec moi, il était tellement autre, correct jusqu’à paraître cérémonieux.
Je n’ai pas semblé m’en apercevoir. Mais après quelques phrases banales, sur un bref adieu, je les ai quittés, Marinette et lui.
14 août.
Il m’évite, je n’en puis plus douter. Et les heures passent. Et il va repartir… Et je vais retrouver l’isolement… Et si nous nous séparons ainsi, ce sera bien fini notre belle amitié… Qu’a-t-il ?…
M’en veut-il de l’avoir laissé à l’écart pendant les mauvaises journées que je viens de vivre ? Il ne sait pas, c’est vrai, que toute épreuve réveille ma sauvagerie. Même enfant, je prétendais porter seule, en silence, ma peine ou mon mal, dans une farouche crainte de la pitié.
Son attitude nouvelle ressuscite l’orgueil qui m’enveloppe sous un impénétrable voile. Dans les rares instants où le hasard nous a rapprochés, depuis hier, j’ai été, je le sentais, railleuse, agressive, alors qu’en mon cœur je le suppliais de ne pas me faire mal, de redevenir ce qu’il était…
J’apprendrais qu’il est parti, sous un prétexte, sans même me dire adieu, je n’en serais pas surprise !…
15 août.
J’avais refusé de dîner chez Marinette qui, tout à fait rassurée sur le sort de Robert, avait, ce soir, cercle « intime »… Or, j’ai expérimenté comment elle conçoit l’intimité ; et, en ce moment, j’ai une terreur presque maladive du monde et de sa curiosité à mon endroit.
Je regagnais l’hôtel par le chemin du lac, l’âme si meurtrie que même l’apaisante douceur du crépuscule n’avait plus sur elle sa puissance de baume. Ah ! quelle angoisse cachait mon air de promeneuse, alors que j’avançais, lente, sous les arbres, les yeux errants sur le lac d’eau sombre.
Brusquement, à un détour, je me suis trouvée face à face avec lui, Meillane, qui venait en sens contraire.
Tous deux, nous nous sommes arrêtés, sans un mot, sans même nous tendre la main ; je me le rappelle maintenant. Mais nos regards s’étaient jetés l’un vers l’autre. Un silence de quelques secondes.
Puis, une exclamation a jailli de mes lèvres qui tremblaient, avant que ma volonté les eût closes :
— Nous ne sommes donc plus amis ?
— Qui peut vous faire croire cela, madame ? Oh ! je suis toujours à vous, bien à vous !
Il s’est arrêté ; mais il continuait à me regarder avec une expression que j’ignorais dans ses yeux, une sorte de sévérité âpre et ardente, — tant d’amertume aussi !…
Et ainsi, il ressemblait si peu au Meillane de Samaden, que la terreur du « jamais plus » m’a mordu le cœur. Alors, sans me comprendre, lui que j’avais cru mon ami, il m’abandonnait à l’heure même où j’aurais eu tant besoin de le trouver ?… Il ne le devinait pas, lui si clairvoyant !
Ma peine a été si forte que j’ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je me suis détournée vite, me reprenant à marcher.
Il m’a suivie. Mais il se taisait comme moi qui avançais lentement, écrasée par une lassitude découragée. Je devais avoir le visage dur que me donne une souffrance que je ne veux pas avouer.
Nous avons ainsi fait quelques pas dans l’allée presque déserte, où nous croisions de rares promeneurs. Puis, tout à coup, dans une irrésistible soif d’atteindre sa pensée qui se dérobait, j’ai interrogé brusquement :
— Vous avez appris que, là-bas, mon mari s’est battu parce qu’un Yankee prétendait lui disputer sa maîtresse ?
— Oui, j’ai appris ce duel…
Son accent est bref. De nouveau, il se tait. Et c’est moi qui continue :
— Vous avez appris… Et vous me méprisez d’accueillir sans plus de colère la nouvelle injure qui m’est faite ?
Il ne répond pas aussitôt et je devine que, me sentant toute frémissante, il hésite sur les mots qu’il peut me dire.
Mais j’insiste. Cette barrière de silence entre nous m’est devenue intolérable.
— Vous ne me répondez pas ; pourquoi ?… Je veux savoir… Même si c’est du mal de moi que vous pensez !
— Penser du mal de vous, madame ? De quel droit me permettrais-je de blâmer ou d’approuver… quand j’ignore ?… Vous seule pouvez être juge de la conduite à tenir en cette circonstance.
Il a parlé presque gravement, avec la même réserve froide qu’il aurait montrée à une étrangère dont les faits et gestes ne peuvent en rien le toucher.
Pourtant ce qu’il vient de dire, c’est, j’en ai la certitude, la conclusion d’une ardente discussion soutenue avec lui-même. Rebelle à tous les compromis, son intransigeante droiture n’admet pas mon attitude désintéressée, devant l’acte de mon « mari ». Aussi, il n’a pas eu un geste même de protestation quand je lui ai dit qu’il me méprisait !… Et je jette, vibrante d’amertume :
— Vous ne me jugez pas, soit ! Mais vous répudiez une amie dont les chroniques médisantes racontent la dernière mésaventure, ces jours-ci ! Et, tout bas, vous pensez qu’après tout, je recueille ce à quoi je me suis exposée en acceptant une situation… que vous connaissez, comme tout Paris !… et que vous condamnez !
— Dites plutôt que je ne comprends pas comment vous, vous si vraie, vous avez pu l’admettre ! Pour quelles raisons ?… Ah ! que de fois je les ai cherchées, ces raisons, en arrivant à me demander si, tout simplement, elles ne se résumaient pas en une seule…
Dans sa voix gronde une violence passionnée. Il est disparu, le Meillane « lointain » qui, tout à l’heure, m’a abordée ! Je répète :
— En une seule ? laquelle ?… Dites, j’ai le droit de savoir, puisque je suis en jeu ?
— Vous voulez savoir ?… Eh bien, la vérité, la voici… et pardon si je vous offense. A force de chercher à déchiffrer l’énigme que vous êtes, j’en suis venu à me demander si, en dépit des apparences contraires, vous n’étiez pas de ces femmes qui aiment toujours, malgré tout, l’homme à qui elles se sont données… Et depuis deux jours, la question me hante de nouveau. Et je vous fuis… tant je redoute que vous m’apportiez la certitude qui me serait un supplice…
Je le regarde ; un éclair doit flamber dans mes yeux :
— Quelle certitude ?… Que j’aime encore Robert ?… Comment ! vous avez pu supposer cela ? Oh ! pour quelle créature m’avez-vous prise ? Et comment avez-vous pu, me croyant capable de cette bassesse, m’appeler votre amie ?… Jamais je n’aurais imaginé que vous m’estimiez si peu !…
Il m’arrête avec une autorité frémissante :
— Ne dites pas de pareilles folies !… Je vous l’ai prouvé, à un point… que moi seul, je connais, il est vrai…, quel respect j’ai de vous !
Il a raison. Jamais il ne m’a dit un mot qui me rappelât que j’étais une femme que nul ne protège. Ce qu’il a pu souhaiter de moi — car il est homme… — il a eu la délicatesse généreuse de ne pas me le laisser entendre.
Et ma révolte s’apaise. Je sens mourir ma résolution, obstinée de silence. Il l’a bien gagné, de savoir le premier ce à quoi je suis résolue pour l’avenir.
Une lente aspiration d’air dans ma poitrine haletante, et je reprends :
— Vous avez raison de ne pas me mépriser, car je ne l’ai pas mérité, dans le passé… Et dans l’avenir, même les apparences ne seront plus contre moi…
— Quoi ?… Que voulez-vous dire ?
— Une chose très simple, ceci… Quand vous serez au Canada, vous apprendrez un jour, le plus prochain possible, que je ne dépends plus que de moi-même… Que la loi, à son tour, nous a séparés, Robert Doraines et moi.
J’entends une exclamation sourde déchirer ses lèvres :
— Vous voulez le divorce ?
— Séparation, divorce… Peu m’importe. Je veux n’être plus jugée… comme vous m’avez jugée !… Je veux le droit de vivre, loin d’un homme qui ne m’est plus rien !…
— Pourquoi ?…
L’étrange question… L’étrange accent de cette voix, qui fait un cri de la question.
— Pourquoi ?… Parce que je n’ai plus le courage… ou la veulerie, de supporter la vie à laquelle le découragement, un découragement infini ! m’a fait consentir depuis trois années… Puisque je n’attends plus rien de l’avenir, qu’est-ce que cela me faisait, de vivre là où ailleurs, du moment que le pacte de notre séparation était bien tenu de la part de Robert ?… Mais maintenant je ne pourrais plus !… Il a eu tort de partir… J’ai réfléchi, beaucoup réfléchi… J’ai connu le bienfait de l’indépendance absolue qui, pour ma dignité, doit être désormais la mienne. Et la solution fausse que nous avions adoptée me paraît si avilissante, que je ne comprends plus comment j’ai pu l’accepter… Quand Robert reviendra, je lui dirai tout cela !
J’ai parlé comme on se délivre d’un fardeau, tout d’un trait, saisie d’une soif de crier ce qui est la vérité ; autant pour moi que pour celui qui m’écoute, je le sens, de tout son être, sa tête hautaine un peu courbée.
Il réfléchit… Oh ! comme il réfléchit !… et je murmure, mes yeux cherchant les siens, troublée par son silence :
— J’ai raison, n’est-ce pas, mon ami ?
Il tressaille. Presque bas, il prononce :
— Ce n’est pas à moi de vous dire que vous faites bien…
Il a ce même étrange accent, jamais entendu dans sa voix ferme, et que je ne cherche pas à m’expliquer… Mais les yeux ont le regard des meilleurs jours, le regard qui m’a ressuscitée… Et je sens sourdre, en mon cœur, la source vive d’une joie qui m’envahit, comme monte la mer. Je me remets à marcher, lui à mon côté. Avec une confiance d’enfant qui se sent très chère, je prie :
— Alors, si je fais bien, ne me montrez plus une figure sévère. Redevenez l’ami que vous étiez ! Laissons tomber derrière nous les choses cruelles !… Il reste si peu de jours avant votre départ ! Faites-les moi très doux, je vous en supplie. Il faut que j’y puise de la force pour après… quand je serai seule à supporter…
Du même ton bas et vibrant, il murmure :
— Ma chère, très chère petite amie, si vous avez un peu besoin de moi, est-ce que jamais j’aurai le courage de vous quitter !
— Il le faudra bien…
Je m’arrête court, car ma voix s’altère. Mes nerfs ont eu trop de secousses depuis quelques jours !
Je suis lasse, oh ! que je suis lasse ! Je voudrais me reposer dans ce silence, devant ce lac paisible, sous le large ciel couleur de mauve et d’or, blottie contre le cœur qui veille sur moi… Et oublier passé, avenir, tout, oh ! tout ce qui n’est pas la douceur de me sentir protégée !
Mais c’est impossible, cela.
D’ailleurs, pour m’obliger à la correction, voici que je suis revenue devant mon logis où nous a conduits notre marche inconsciente. Des groupes sont là, sur la terrasse, dans le parc, qui nous voient, nous observent, tirent leurs déductions.
Et cette attention que je devine, rappelle aussitôt ma réserve en déroute. Je redeviens une dame très correcte. Je tends la main à Meillane, d’un geste d’adieu.
— Petite amie chère, vous ne voulez pas que nous nous quittions déjà !
Je souris de son accent indigné.
— Il est très tard !… Entendez-vous sonner la cloche du dîner ?
— Qu’est-ce que cela vous fait ?… Vous avez si faim ?
Cette fois, je ris tout à fait du contraste entre cette prosaïque question et nos précédentes paroles.
— Non ! je n’ai pas si faim !… Un peu seulement parce que je suis contente que vous ne soyez plus fâché après moi ! Mais demain, nous nous retrouverons !
— Bien entendu !… Car nous avons encore beaucoup de choses à dire…
De nouveau, l’accent qui m’étonne.
— Demain, je veux votre journée… Laissez-moi vous emmener hors d’ici… où vous aimerez… A la Maloja ?… Voulez-vous ?
Oh ! la tentation ! Mon cœur a un sursaut d’allégresse et de désir si violent, que je reste silencieuse, effrayée de ce désir et de cette allégresse. Il serait fou de consentir… Et pour tant de raisons ! Mais d’ordinaire, je ne me préoccupe pas ainsi de la convenance de mes actes…
Il lit mon hésitation dans les prunelles troublées que je lève vers lui. Et avec un singulier mélange de volonté et de prière tendre, il insiste :
— Ne dites pas non, mon amie…, pour notre dernière promenade, sans doute.
La dernière, c’est probable, oui. Pourquoi alors tant de vaine prudence ! J’aurai bien le temps d’être sage !
Et mes incertitudes ne sont plus que des feuilles mortes qui tombent. Et je dis « oui ».
16 août, minuit.
Y a-t-il sous ce toit qui nous abrite, tous passants dans la montagne, une autre créature qui, ce soir, ait contemplé la nuit avec les yeux extasiés qui sont les miens ?
Ai-je rêvé ?… Ou bien est-ce dans une réalité divine que le bonheur m’a tout à coup montré son visage oublié ?
Ai-je rêvé que, fidèle à la promesse qui m’avait été arrachée, j’étais ce matin, à l’heure convenue, devant la voiture de poste qui devait nous emporter à la Maloja ? Car un réveil de mon expérience me faisant redouter la douceur du long tête-à-tête dans l’intimité d’une voiture, j’avais exigé que nous prenions la « poste » de Chiavenna où nous étions en société nombreuse.
A son tour, il avait cédé… mais retenu les places qui nous mettaient hors de la bande des touristes italiens, allemands, anglais qu’emmenait la pittoresque voiture ; pareille à quelque berline du siècle passé, avec sa caisse couleur de paille et ses coussins de velours pourpre.
Et dans l’éblouissant matin que le soleil sablait d’or, nous sommes partis, ébranlant les vieux pavés du pas de nos quatre chevaux dont les grelots sonnaient, dans l’air vibrant de clarté.
Nous avons dévalé la côte qui descend vers le lac. Nous avons laissé, derrière nous, sa fluide émeraude où les arbres allongeaient leurs ombres, et pris la route qui s’ouvrait comme un chemin de lumière, sur la rive de l’Inn, bondissante sous l’écume, à travers des plaines de velours.
Alors le rêve m’a envahie. Du plus profond de mon cœur, ainsi que d’un abîme, est montée la volonté souveraine de m’enfermer dans le présent qui m’apportait une béatitude inouïe et faisait de moi — pour quelques heures ! — ce que, jamais plus, je n’aurais cru pouvoir être, une femme heureuse. Oui, follement heureuse parce qu’elle oubliait !…
De tous les êtres, un seul existait pour moi, qui lui aussi, en ce matin radieux, appartenait tout entier à une créature unique.
Oh ! comme la certitude m’en pénétrait, sans que nous eussions prononcé un mot qui en effleurât même, le secret ! En ce premier moment, le sentiment de sa présence me suffisait ; et aussi la pensée que, pendant des heures, nous allions être seuls, parmi des inconnus, dont j’entendais, ravie, le langage étranger. Car ces mots que je ne comprenais pas avivaient ma conscience d’être bien isolée avec mon ami. Aussi, quels trésors de sympathie je déversais sur le vieux couple allemand et sur le jeune couple italien — très amoureux !… — sur trois Anglaises, fraîches et garçonnières qu’accompagnaient de robustes jeunes hommes qui lançaient joyeusement la fumée de l’inévitable pipe à travers l’atmosphère de cristal bleu. Ma lassitude, que la nuit, à peu près sans sommeil, n’avait pu dissiper, se laissait bercer par la course rapide des chevaux, par la brise qui fouettait mon visage, par la changeante vision du décor merveilleux. Avec les prairies, les forêts de sapins, déchirées sur des vallées souriantes. Des lacs verts, des lacs bleus, d’une limpidité prodigieuse, à peine ridés d’ondulations nonchalantes, pailletés d’aigrettes qui scintillent sur le reflet sombre de la montagne boisée, sur le reflet d’argent des crêtes de neige.
Nous parlons très peu. Mon ami, je le crois bien, se tait pour respecter le silence extasié où je m’absorbe, reposée par le sentiment qu’il est près de moi.
Si une instinctive correction ne m’arrêtait, je glisserais, comme font les enfants, ma main dans les siennes pour sentir sa présence, plus fort encore. Mais, de vieille date, les convenances m’ont disciplinée ; et seulement, je tourne, par instant, la tête vers lui, pour qu’il soit bien sûr que je ne l’oublie pas. Alors je rencontre ses yeux attentifs, songeurs, un peu graves… mais où je lis tout ce que je souhaite pour demeurer la créature enivrée qui se laisse emporter dans une sensation de rêve.
Confusément, en mon âme, telles des ombres sur un écran lumineux, des figures passent, lointaines : père, Marinette, ma petite fille d’autrefois, mes amis parisiens, même mon cruel époux ; et, errant parmi tous, une mince jeune femme aux yeux moqueurs et tristes, au sourire sceptique qui, sous un air de spectatrice indifférente ou curieuse, promène un cœur désespérément triste.
Je la connais bien, cette jeune dame désenchantée. C’est la vraie Viva… Celle qui était hier. Celle qui sera demain.
Mais aujourd’hui, je n’ai rien de commun avec elle. Pour quelques heures, je suis une heureuse qui, jalousement, garde contre les fantômes son fragile bonheur.
A Sils Maria, un arrêt m’arrache à ma songerie. Encore une fois, je me tourne vers lui, un peu confuse de m’être ainsi laissé absorber par mon rêve, dont il est l’âme. Et avec un sourire qui demande grâce, je prie :
— Ne me trouvez pas bien impolie de causer si peu ! Mais mon « moral » est un convalescent, au sortir d’une crise… Et, vous savez, les convalescents sont des égoïstes, ils ne songent tout d’abord, paresseusement, qu’au bien-être de retrouver la saveur de la vie…
— Je sais… Je sais… Ne vous préoccupez pas de moi qui suis, ce matin, un mortel privilégié…
Lui aussi…
— … Et soyez comme il vous est bon, ma précieuse petite convalescente… Pour parler comme vous ! Car vous n’avez pas du tout une mine de convalescente !… Vous avez l’air d’une gamine très fraîche…
— C’est la brise !
— Ah bien, alors, madame, que votre coquetterie rende grâce à la brise.
Quelle vivacité joyeuse il y a dans sa voix et… d’affection dans les yeux qui me contemplent !
— Vous n’avez pas trop chaud ?… Vous êtes bien ?
— Oh ! oui, si bien !… Cette lumière est idéale ! C’est celle de Samaden…
— Ah ! Samaden !… Le bois de mélèzes où je vous ai retrouvée !
Je murmure, songeant :
— Je voudrais encore être à ce jour-là !
— Pourquoi ?
— Parce que c’était un commencement. Le commencement du bon rêve. Maintenant c’est la fin !
— Ne parlez pas de « fin »… Entre nous, c’est un mot qui ne peut plus exister.
Ce qu’il dit là est si vrai ! Oui, la vie va nous séparer. Mais le lien, le cher lien ne se brisera pas, tissu par ce qu’il y a vraiment de meilleur en nous.
Un des premiers soirs où nous ayons bien causé, il m’a dit, parlant de sa mère : « Même de loin, nous sommes unis. » Je la comprends maintenant cette parole qui, alors, m’avait paru un peu vaine. Même séparés, nous resterons sûrs l’un de l’autre, avec le bienfaisant orgueil d’avoir pu n’être que des amis !
Et cette certitude me pénètre d’une joie telle, que le charme du silence rompu, je me prends à causer, gaie comme jamais, certes, il ne m’a encore vue, après qu’une exclamation — combien sincère ! — m’est échappée :
— C’est délicieux, que vous m’ayez emmenée… je devrais dire enlevée, ce matin !
— Vous êtes contente de votre promenade, petite amie chère ?
— Oh ! oui, si contente !… Et vous n’imaginez pas combien il y a de temps que j’ai pu rien dire de pareil !…
D’un geste rapide, il saisit ma main, la porte à ses lèvres et la laisse retomber. Tout cela si spontané que nous en sommes stupéfaits l’un et l’autre, et nous nous mettons à rire.
— Vous allez me compromettre, monsieur mon ami !
Mais il ne se trouble pas et secoue sa tête volontaire :
— Non !… Personne ne songe à nous. Tous sont occupés d’eux-mêmes !
— Parfait, alors !
Et jusqu’à la Maloja, nous sommes gais autant que le groupe des jeunes Anglaises et des boys, dont les rires fatiguent le vieux ménage allemand et troublent les amoureux italiens.
Pourtant je n’ai plus vingt ans comme ces gamines ; et je n’ignore pas que ce jour doit demeurer unique…
Les chevaux s’arrêtent. C’est la Maloja, la Maloja sauvage ; les cimes écrasantes qui se hérissent les unes derrière les autres et enserrent l’horizon ; les bois accrochés à leurs pentes ; la route, toute blanche du soleil de midi qui s’enfonce, vers l’Italie, dans le noir défilé des sapins.
Autour de nous s’ébroue la foule des touristes, assaillis par les guides, par les portiers des quelques hôtels, qui distribuent leurs menus.
Mon Dieu, est-ce que, dans cette réalité, je vais me réveiller ?
Mon ami doit penser comme moi ; sans conviction, il me demande :
— Désirez-vous déjeuner maintenant ?
— Oh ! non !… Je vous en supplie, fuyons tous ces gens… Allons où nous pourrons mieux savourer cette beauté !
— Venez alors, mon amie.
Et nous partons vite, par un sentier qui, à travers les pins, coupe la nappe rose des bruyères.
Mais, brusquement, nous sommes devenus graves. Nous ne causons plus. Il y a trop de silence autour de nous… Dans cette solitude, allons-nous pouvoir taire encore ce qu’il ne faut pas dire ?…
Dans un éclair, je conçois la folie de cette promenade solitaire avec l’homme qui m’a réveillé le cœur ; et sous ma capeline fleurie, je penche la tête, comme s’il était trop lourd, — lourd de quoi ?… — le regard dont je me sens enveloppée par celui qui marche, sans parler, derrière moi.
Soudain, je m’arrête court. Devant nous, c’est l’abîme, défendu par un parapet de bois ; c’est le ravin gigantesque où s’engouffre un chaos d’arbres et de roches… Tout autour, les cimes géantes, fuyant à l’infini, marbres d’ombres de velours, leurs déchirures ouvertes sur des lointains de pastel.
Et puis le silence. Un silence formidable ; mais aussi un silence vivant, où vibrent des bruissements d’insectes, des vols d’oiseaux, la houle de la brise dans les sapins, le craquement sec des branches incendiées par le soleil… Et sur mon visage, le souffle qui sent l’herbe brûlante, la résine, la neige, les fleurs sauvages…
Il m’a rejointe avec une exclamation :
— Oh ! prenez garde, ne vous penchez pas ainsi !
J’entends ma voix prononcer presque bas :
— Ne craignez rien. Jamais je n’ai le vertige…
— Soit !… Mais vous me faites peur. Donnez-moi la main.
J’obéis sans tourner la tête vers lui. Loin devant moi, je regarde.
Je regarde, non pas seulement avec mes yeux, mais avec mon âme, avec tout ce qu’elle enferme de plus profond, tout ce qui frémit en elle d’amertume, de regret désespéré, de passion vaine…
— Oh ! vous pleurez !… Pourquoi, mon amour ?
« Mon amour »… Tout mon être tressaille. Mais je ne suis pas surprise. Je le savais bien que j’étais son amour…
Sans un mouvement, je laisse la brise emporter les larmes qui ont roulé sur mes joues.
— Cette beauté me fait mal ! Elle me donne, trop forte, la soif des bonheurs impossibles…
— Moi aussi, j’ai soif de bonheur… Mais… peut-être suis-je bien audacieux, le bonheur que je rêve ne me paraît pas impossible à atteindre…
Je ne bouge pas. Sur le parapet de bois, je vois trembler ma main libre, où les bagues flambent au soleil.
Et la voix ardente continue :
— Viva, mon bonheur, c’est vous… Il me faut vous… Viva, vous le savez, que je vous aime ?
Lentement, j’incline la tête.
Cela aussi, je le savais… Mais après ?… Comment m’aime-t-il et qu’attend-il de moi ?… Ce que souhaitaient les autres qui m’ont fait entendre la litanie d’amour ?
Encore une seconde de silence… Et il finit :
— Viva, il faut que vous soyez ma femme.
Sa femme ! Oh ! mon cher ami, c’est sans mensonge, sans mystère qu’il me voudrait à lui !
Un torrent de joie jaillit en moi, qui bondit pour m’emporter. Où ?… Mais la prisonnière que je suis sent tout de suite la chaîne.
— Je ne suis pas libre !
— Pas encore !… Mais vous allez le devenir, mon cher amour. Hier, vous m’avez dit que vous le vouliez… Et c’est pourquoi, maintenant, j’ai le droit de vous supplier de vous confier à moi pour l’avenir…
Un cri me monte du cœur :
— Pour l’avenir ?… Est-ce que je puis avoir encore un avenir ?… Mon ami, ô mon ami, c’est insensé, ce que vous voulez là !… Et c’est l’impossible !
— L’impossible ? pourquoi ?… Vous m’appelez votre ami, c’est que vous me donnez de la foi et de l’affection. Et moi, je vous aime tant, Viva, que vous finirez bien par me donner aussi de l’amour !
Une seconde, mes paupières s’abaissent sur des yeux de créature éblouie… Au plus intime de mon âme, je regarde…
Puis, tout haut, je songe, lentement, la voix brisée par les coups haletants de mon cœur :
— Mon ami, vous m’êtes cher comme personne au monde ne l’était plus… comme jamais je n’aurais imaginé que quelqu’un pût l’être encore… Mais… mais je ne veux pas, je ne peux pas recommencer la vie que vous souhaitez, vous qui êtes jeune…
Il m’interrompt d’une exclamation de moquerie tendre :
— Plus vieux que vous, madame.
Mais je secoue la tête, sans sourire.
— Non, pas plus vieux, car vous n’avez pas connu des années pareilles à celles que j’ai traversées… Elles comptent double, triple, celles-là ! Peut-être, oui, mon visage est jeune encore. Mais mon cœur ne l’est plus. Trop d’empreintes douloureuses l’ont marqué à vif.
— Mon amour, il faut m’accorder la joie de les effacer. Peu à peu, vous oublierez et vous guérirez… Et je vous le jure, j’arriverai à faire de vous une femme heureuse !
Une femme heureuse !… En cette minute, je le suis divinement… Mais pour combien de temps ! Un obscur instinct me clame sans pitié que ce bonheur inouï sera un éclair…
Et des mots me viennent, imposés par je ne sais quelle puissance supérieure à ma volonté qui s’élance vers le bonheur réapparu…
— Restez mon ami… Aimez-moi beaucoup… très fort… toujours. Mais n’amenez pas dans votre vie la créature désabusée que je suis. Ce n’est pas une femme comme moi qu’il vous faut, mais une jeune fille, une vraie jeune fille…
Je m’arrête. Lointain, dans mon souvenir, a passé le visage de cette exquise Marie-Reine dont la jeunesse m’a frôlée un instant.
Puis, la vision s’efface, car la voix chère me répond :
— Viva, aucune jeune fille ne pourrait être ce que vous êtes pour moi. Ne le sentez-vous pas, ma bien-aimée ?… Je vous veux telle que je vous ai connue.
— C’est-à-dire… comment ?…
Il sourit et m’attire doucement, ma main toujours serrée dans la sienne :
— C’est-à-dire… douloureuse… sceptique… tendre… rieuse quelquefois… capricieuse souvent… et toujours attirante à donner le vertige aux plus solides ! Viva chérie, j’accepte les souvenirs, les meurtrissures, les empreintes que garde votre pauvre cœur… Viva, petite adorée, ayez confiance… J’essaierai de vous donner tant de bonheur que vous ne vous rappellerez plus le passé… Vous serez une Viva nouvelle, la mienne, ma Viva… Dites, vous voulez bien me permettre de tenter cela ?…
— Ah ! je ne sais plus ce que je veux, ce que je crains, ce qui doit être… Je ne sais plus qu’une chose. C’est qu’à moi, l’isolée, un cœur est venu qui ne me trahirait jamais, qui m’offre le repos, la chaleur, la lumière ; qui m’offre un trésor sans prix, l’amour rêvé jadis par ma jeunesse.
Et vaincue, — pour un jour, du moins, — je me laisse envelopper par le bras qui m’attire. Du mouvement qu’appelait ma faiblesse, j’appuie, apaisée, ma tête sur la virile épaule ; et mon regard se lève vers ce visage où les yeux me contemplent avec une passion grave et fervente. Il se penche ; dans ses prunelles, j’aperçois, à travers une brume humide, mon image toute petite…
— Viva adorée, donnez-moi ici le baiser de nos fiançailles…
Je tressaille… Voici des années que des lèvres n’ont touché les miennes. L’onde du souvenir monte en mon cœur et fuit… Un frisson secoue tout mon être… Mais je ne me défends pas… Et la caresse frôle mes paupières, mes joues, puis descend… Et les lèvres tendres, fermes, ardentes, se posent sur ma bouche, en un baiser profond, pareil à un sceau…
… Un bruit de voix tout à coup nous ramène à la notion du réel. Des promeneurs viennent. Nous nous écartons d’un élan si vif qu’aussitôt nous nous regardons en riant. Mon visage est brûlant ; mais lui est pâle, avec des prunelles où flambe une lueur.
Et je lui glisse, malicieuse :
— Vous aviez dit un baiser et…
— Et vous croyez qu’il y en a eu plusieurs ?
— Je n’ai pas compté…
Les promeneurs surgissent ; ce sont les jeunes Anglaises de ce matin avec leur escorte de boys.
Peu nous importe. Nous sommes très corrects, des touristes qui contemplent le paysage. Ils saluent. Nous aussi. Leurs voix trop timbrées sonnent joyeusement, en éclats qui nous mettent en fuite. Et revenu sur terre, mon ami me dit, un peu confus :
— Il doit être affreusement tard… Petite Viva, vous devez mourir de faim. Pardonnez-moi et… venez déjeuner.
Déjeuner, soit. Qu’est-ce que cela me fait, d’aller ici ou là, emmenée par lui ?…
Nous avons déjeuné tous les deux seuls, en vrais amoureux, sous la pergola désertée par les touristes cosmopolites qui avaient — les charmantes gens ! — terminé leur repas et arpentaient les sentiers que brûlait maintenant le soleil, haut en plein ciel.
Ensuite, une après-midi merveilleuse. Sans y prendre garde, nous avons laissé passer les « postes » pour le retour. Et, très difficilement, mon ami découvre la voiture qui ramène une Viva nouvelle ; dans le beau crépuscule violet, nacré de rose et d’or… Une Viva qui ose regarder vers l’avenir avec une foi victorieuse ; son scepticisme vaincu par les mots qui sonnent en son cœur comme une promesse : « Ayez confiance, mon amour. »
18 août.
Le rêve est fini.
C’est bien vrai. Il m’a quittée.
Pourquoi l’ai-je laissé partir ? Jamais plus, peut-être, nous ne retrouverons des jours pareils à ces derniers que nous venons de vivre… Où j’ai été vraiment sa Viva ; celle que son souverain amour a créée ; qui se livre à lui avec une confiance absolue, avec un cœur nouveau que nul n’a possédé, qu’il a délivré des doutes, des craintes, des souvenirs mauvais… Et pourtant un cœur qui sait… Comme savent la pensée, l’âme de femme que je lui apporte, tels qu’il les veut, ayant connu tant des saveurs, des parfums, des poisons de l’arbre de vie.
Près de lui, j’oubliais cette science dangereuse, purifiée par la source où il me faisait boire. Ah ! quel gouffre entre mon ivresse affolée de jeune épouse et le sentiment si profond, presque grave que, recueillie, j’enferme en moi aujourd’hui, comme les croyants gardent leur Dieu.
Mais il est parti.
Une seconde, j’ai eu la tentation lâche de le retenir. Un cri involontaire m’est venu hier, quand, à son adieu, j’ai eu la sensation de l’irrévocable.
— Oh ! pourquoi partez-vous ? Pourquoi me laissez-vous ?
— Mon amour, c’est pour quelques jours seulement.
— Que sait-on jamais !
D’un geste violent, il m’a saisie entre ses bras.
— Viva, que voulez-vous dire ? Est-ce que, moi parti, vous allez vous reprendre ? Est-ce que vous ne m’avez pas promis d’être mienne ?
— Si… Oh ! si !… A jamais, cher, je suis à vous. Mais tant de choses sont entre nous…
— Nous les écarterons… N’ayez pas peur, ma bien-aimée.
Je restais serrée contre lui comme un bébé qui a peur, raidissant ma volonté pour ne pas supplier encore :
— Restez… Oh ! restez…
Heureusement, j’ai pu ne rien dire… C’eût été mal de le retenir, sachant que sa mère le désire près d’elle, — lui, un passant, en France, — au jour d’anniversaire qui réunit tous ses enfants. Un obscur remords fût né entre nous ; chez moi, de mon égoïsme ; chez lui, de sa faiblesse…
Il est parti. J’essaie d’être brave en me répétant — à satiété ! — que dans quinze jours, nous nous retrouverons. Je vais quitter Saint-Moritz à la fin de la semaine prochaine. Je repasserai par Paris — où il sera — avant d’aller m’installer chez père pour septembre et octobre. Là, je suis si libre, que j’arriverai bien à profiter de son dernier mois en France.
Je me dis tout cela… Et parce que je ne sens plus son amour m’envelopper étroitement, mon âme est glacée… Un être dépouillé du vêtement qui lui tenait chaud !
19 août.
Marinette ne s’est doutée de rien. Tous les grelots qui tintent joyeusement dans sa jeune vie font, autour d’elle, trop de bruit pour ne pas la distraire. Et puis, à mon égard, elle n’est plus guère, ma petite enfant d’autrefois, qu’une fugitive visiteuse qui s’arrête avec des mots affectueux — souvent bien quelconques — quand elle sent le besoin de retrouver ma tendresse… O mon petit papillon chéri, vous ne soupçonnez donc jamais tout le bien que vous pourriez faire au cœur de votre « grande » ?
Ce matin, elle est entrée dans ma chambre avec une dépêche décachetée, m’a chaudement embrassée, s’est prise à fourrager parmi mes bibelots, sur la table à écrire. Puis son délicieux visage très rose, elle m’a confié, et ses yeux m’observaient, un peu chercheurs :
— Je viens de recevoir des nouvelles de Bob. Il a dicté une lettre à sa garde, me dit-il. Nous allons l’avoir. Son bras se remet. Il est bien soigné.
— Par la Danaïde…
— Il ne le dit pas… Mais je pense qu’elle vient le voir… c’est bien le moins ! Tu ne trouves pas ?… Puisque c’est par sa faute qu’il a été blessé…
— Évidemment, elle lui doit bien cela !
Ma voix est paisible. Pourtant un choc m’avait atteinte quand Marinette avait prononcé le nom de Robert. Brutalement, je retrouvais la chaîne, un moment oubliée. C’est pourtant vrai qu’aux yeux du monde, j’ai un mari… Et je me considérais comme une fiancée ! Un peu d’ironie avait dû se glisser dans mon accent, car Marinette qui joue avec des bagues, coule vers moi un coup d’œil semi-inquiet.
— Tu lui en veux beaucoup, à ce pauvre Robert ?
— Non, je ne lui en veux pas du tout !
Elle ne peut savoir à quel point je dis vrai ! Lui en vouloir, parce qu’il m’a donné le courage de recouvrer mon indépendance ? Oh ! non, je ne lui en veux pas !
Un instant de silence. Mes yeux suivent les frissons de l’eau verte, sous ma fenêtre.
Marinette s’est levée et, devant la glace, tourmente les cheveux fous qui moussent autour de son front. Puis elle revient vers moi, petit tourbillon parfumé, et me jette ses bras autour du cou. Les lèvres fraîches caressent mon visage de baisers légers.
— Tu es un amour, Viva. Ah ! si tu voulais, comme tu empêcherais bien Bob d’aller attraper des coups de pistolet… bêtement ! pour défendre ou garder une Danaïde !
Encore une minute de silence. Par delà le lac étincelant, mes yeux, ceux de l’âme, aperçoivent les cimes de la Maloja…
— Oui… Mais je ne le veux pas… Je ne le veux plus. J’ai essayé autrefois ! Il y a longtemps… longtemps ! La Viva qui l’a tenté en ces jours lointains n’existe plus du tout. Celle d’aujourd’hui, petite Marinette, ne désire plus que sa liberté, sa liberté complète !
Encore un coup d’œil, un brin embarrassé, de Marinette. Puis, bien innocemment, j’en jugerais, elle s’exclame :
— Tu vas t’ennuyer sans Meillane. Vous étiez si amis ! Paul, le sage Paul, prétend que ça vaut mieux qu’il soit parti, car tu aurais fini par être compromise. Il m’a bien amusée avec sa réflexion !
Ici, je juge prudent d’entraîner Marinette hors de ce délicat terrain ; et j’interroge, sûre du succès de ma diversion :
— As-tu des nouvelles de ton amie Valprince ?
L’effet est instantané.
— Oui, ce matin même. Une lettre délicieuse !
Robert, sa fâcheuse aventure, Meillane, moi, nous nous évaporons littéralement du cerveau de Marinette. Et malgré mes dénégations, il me faut entendre différents passages de ladite lettre.
— Tu vois quelle femme exquise elle est !… Comme toi !
— Plus que moi, certes !
— Autrement, voilà tout…
Je n’insiste pas et bientôt Marinette me quitte pour une petite flânerie avant le déjeuner.
Je reste à songer. Devant ma fenêtre, j’entends jouer les enfants sous la garde d’Agnès ; et jusqu’à moi montent la voix d’oiselet d’Hélène, le timbre plus masculin de Guy.
Pourquoi Marinette m’a-t-elle si bien rappelé que je suis toujours en puissance de mari ? Que de mois vont passer avant que je sois délivrée ! Et d’autres mois encore, avant que je puisse être emportée, devenue son bien, par l’être qui m’a conquise sur moi-même !
Le divorce, je l’obtiendrai… Mais quand ? Attendre, il faut attendre… Et l’avenir, c’est la colline de sable qui s’écroule quand on croit l’avoir gravie.
21 août.
Lui présent, j’ai pu m’enclore dans le monde enchanté qu’il m’avait ouvert.
Mais maintenant qu’il est loin, je regarde hors de l’éden ; et tout de suite, le vol troublant de mes pensées recommence ; leurs ombres glissent sur mon ciel.
Hélas ! il n’est plus là pour les écarter !
Quand je lis sa chère causerie quotidienne, si vivante qu’elle m’apporte — quelques minutes… — l’illusion de présence, alors la confiance m’apaise, et j’espère… Mais après !… Après, je réfléchis.
Ce matin, il m’écrit :
« Sitôt votre retour à Paris, vous commencerez, n’est-ce pas, mon cher amour, les démarches qui vous libéreront et vous donneront à moi, afin que je puisse enfin vous montrer ce que c’est, une femme adorée. »
Me libérer !… oui.
Et ensuite ?… Ensuite, un jour, il m’emmènera devant un monsieur qui, en vertu des conventions sociales, me conférera le droit de vivre en épouse, légalement, auprès de l’homme que j’aime. Et puis ce sera tout. Cérémonie si puérile et absurde, que je me demande pourquoi m’y prêter et attendre, pour être à lui, la vaine permission octroyée par la loi…
La lecture de sa lettre achevée, il m’arrive de fermer les yeux afin de le mieux voir en mon âme… Est-ce bien moi la moqueuse, la désenchantée, la sceptique qui, avide, recueille ainsi l’onde du bonheur venue jusqu’à elle !
Que de chemin parcouru depuis le soir où il est entré dans ma loge, visiteur inconnu, posant sur moi son vif regard ; où je l’ai accueilli indifférente, sans nulle intuition que c’était ma destinée qui entrait…
Maintenant, j’ai presque peine à retrouver son visage de nos premières rencontres ; un peu froid, un peu impérieux, son allure de clubman très correct, l’ironie gamine et gaie de son sourire, l’éclat de ses yeux, alors sans caresses.
Ce Meillane-là, c’est celui de tout le monde. Non pas celui que je connais maintenant… Celui de la Maloja !…
Oh ! la Maloja !… Entrerai-je jamais dans le paradis qu’il m’a montré ce jour-là ?… Tant de mois doivent passer encore, avant qu’il ait le droit de m’y emporter ! Et dans cinq semaines, il sera parti…
Il ne sera pas là pour me soutenir dans les heures mauvaises qui vont venir, où il me faudra lutter ; et pour vaincre, dévoiler ma misère d’épouse, revivre les jours torturés d’autrefois…