Front matter (continued 2)
Reading edition
— Alors, il ne faut pas que je vienne ?
— Il faut que vous veniez bravement, au petit bonheur… Et puis, nous verrons ce que je puis ce jour-là pour votre satisfaction. Je tâcherai de n’être pas de mauvaise humeur…
— Vous êtes sincère aussi en disant cela ?
J’incline la tête, sans m’engager plus.
— Alors, merci, madame.
Quel singulier mélange il y a chez ce garçon d’audacieuse franchise, de volonté, de gaieté jeune, spirituellement gamine…
Marinette vient le réclamer pour le jeu ; et il s’exécute, sans enthousiasme, tandis que je file, fuyant l’envahissante amabilité de Mme Valprince.
26 avril.
Ah ! oui, le pourquoi de nos paroles, de nos gestes, de nos actions est souvent incompréhensible ! Au point de nous donner la sensation ironique et humiliante d’être des espèces de pantins dont s’amuse une mystérieuse déité qui se moque de nous et de nos prétentions à la sagesse.
Pourquoi ai-je eu l’idée invraisemblable d’autoriser ce Jacques de Meillane à venir me voir… pour que je lui chante ce qu’il souhaiterait entendre ?
Pourquoi ?… Je n’en sais rien… Oh ! non, rien du tout.
Mais, en revanche, je sais que je me suis sentie exaspérée contre ma sottise, contre moi, contre Meillane aussi, quand je me suis vue troublée dans ma lecture par cette annonce :
— M. de Meillane fait demander si Madame peut le recevoir ?
— Oui… Dites que je viens.
J’avais répondu d’instinct : « Je viens. » Mais je ne bougeais pas, maudissant la faiblesse qui m’avait fait subir, l’autre soir, le secret vouloir de cet étranger…
Aujourd’hui, même à distance, ce magnétisme opérait-il encore ?… Sans l’avoir décidé je me suis trouvée debout, mon livre abandonné sur la table, mes doigts soulevant du geste familier l’onde obscure de mes cheveux ; et, résignée, je me dirigeais vers le salon. Seulement dans le tréfonds de ma pensée, je prenais déjà ma revanche, raidie dans l’intention de ne pas chanter.
Je suis entrée ; j’ai rencontré le clair et vif regard qui me saluait… Et, à ma profonde stupeur, j’ai senti que ma maussaderie n’était plus qu’un souvenir.
De très bonne grâce, j’ai tendu à mon hôte une main sur laquelle s’appuient des lèvres qui doivent savoir ce qu’elles veulent. Et, comme s’il lisait en moi, il me dit aussitôt, en souriant :
— Je vous avoue, madame, qu’en venant ici, je me trouvais une telle figure d’indiscret que j’ai entrevu le moment où je n’oserais jamais demander à être reçu…
Tout de suite, je lui rends franchise pour franchise ;
— Vous avouerais-je, monsieur, qu’en quittant ma chambre et ma revue en votre honneur, il y a quelques minutes, je me demandais quel sortilège vous a fait triompher de mes instincts antihospitaliers — du moins, quand il s’agit d’entrouvrir, même un peu, l’entrée de mon domaine particulier !…
— Madame, ce n’est pas là une invitation au départ, n’est-ce pas ? J’ai si grande envie de rester…
— Parce que ?
— D’abord, parce que je sens tout le prix de la faveur que vous me faites en me recevant ainsi…
— D’abord… Et ensuite ?…
— Et ensuite, j’ai l’audacieux espoir que vous ferez un peu de musique… puisque vous l’avez promis… Vous devez être très fidèle dans vos promesses !
— Oui… plutôt… Mais vous ai-je promis quelque chose ?
Nous nous regardons avec un peu d’envie de rire, avec la même malice et, aussi, le même parti pris, — telle une gageure ! — de ne pas nous dire une parole qui ne soit vraie. Et je conclus :
— Il faut, pour l’instant, me permettre de m’acclimater à l’atmosphère que vous pouvez m’offrir. Nous nous connaissons si peu !
— Si peu ? Nous nous sommes déjà rencontrés quatre fois, madame !
Je me mets à rire.
— Ce n’est pas énorme !… C’est même si peu, que je me demande encore comment nous en sommes là, à causer tous les deux, en tête à tête, à la façon de vieilles connaissances… parce qu’il vous a pris fantaisie de le désirer. Vous devez être horriblement impérieux, un homme à redouter ; je suis sûre que vous faites toujours ce à quoi vous êtes résolu.
Sans doute, j’ai interrogé, avec l’accent qu’ont les « petits », parlant de la conduite incompréhensible des « grands ». Mon visiteur me contemple, les yeux tout pleins d’une malice gaie :
— Bien entendu !… Je fais toujours, sauf impossibilité radicale, ce que j’ai décidé de faire…
— Alors nous aurions beaucoup de chances de nous disputer, si nous étions souvent ensemble, car, je crois bien que je suis, moi aussi, très volontaire.
Le même joyeux éclair continue de flamber dans son regard.
— Oh ! je m’en suis douté, dès le premier soir où je vous ai vue dans votre loge ; la ligne de votre profil découpée en clair sur la tenture, d’un trait tout ensemble si fin, si net, si ferme !… comme le jet de vos sourcils… Vous portiez droite votre petite tête…
— Bref, j’avais une mine de femme pas commode. Je devais être affreuse !… Je sais que cela me va très mal d’avoir l’air dur.
Il secoue la tête ; et, tranquillement, il riposte :
— Oh ! non, vous n’aviez pas l’air dur… Vous aviez de larges yeux, sombres et brillants, où passaient bien des choses… Une bouche souriante dont le dessin était tout ensemble souple et précis, et qui avait une douceur ardente, même en prononçant des paroles quelconques…
Je dresse un peu la tête. Dieu ! est-ce que ce Jacques de Meillane va s’en aller vers les chemins battus ? Que ce serait ennuyeux !
— … Non, vous n’aviez pas l’air dur. Vous paraissiez, seulement « lointaine… », très détachée du personnage que vous remplissiez ce soir-là… A ce point, que je me suis aussitôt demandé ce que cachait votre masque moqueur, souriant et… triste…
— Quel effrayant observateur vous êtes ! Alors, pendant que je vous accueillais bien gentiment, vous étiez occupé à me disséquer toute vive ?
— A vous disséquer ?… Non… Je pensais seulement que je n’avais pas encore rencontré de femme à qui je puisse vous comparer.
Je regimbe.
— Ah ! je vous en supplie, n’allez pas vous imaginer que je suis un exemplaire rare ! Vous auriez à revenir de trop loin. Ne vous intéressez surtout pas à moi ! Je ne vaux pas tant d’honneur, croyez-m’en. Si vous ne voulez pas me voir rentrer dans ma coquille, bavardons, à l’occasion, comme deux camarades… Et n’attendez rien de plus. En dépit des apparences, je suis une vieille dame, que la vie s’est chargée de rendre une sage désabusée.
Les yeux gris me regardent avec une attention sérieuse, presque grave.
— Je ne vous demanderai, madame rien d’autre que ce qu’il vous plaira de m’accorder…
— C’est parfait !… Alors, pour sceller notre pacte, je vais au piano. Prenez cela pour une récompense. Que voulez-vous que je vous chante ? L’invocation de la Danaïde ?
— Oh ! oui…
Il s’approche du piano. Je commence à chanter… Et, tout de suite, je me sens merveilleusement écoutée. Cet homme, qui déclare n’être capable que de sentir la musique, est un auditeur incomparable. Ah ! qu’il la comprend et s’en pénètre !… A un degré qui, inconsciemment, le rend très difficile quant à l’interprétation.
C’est intéressant de chanter devant lui. Pas la banalité d’un éloge. Aucun parti pris, ni raideur de jugement. Il écoute et sa seule attention est plus expressive que toute parole.
Les minutes coulent… Et je chante… Combien de choses !… Je ne sais vraiment plus. Dieu ! que c’est bon d’être ainsi emportée hors de soi ! La musique agit sur moi comme un baume d’oubli. Aucune pensée amère ne meurtrit plus mon cerveau. Je vis toute dans le monde enchanté des harmonies.
Après une pareille séance, je serai brisée, mais si délicieusement !… Ensuite, j’aurai l’inévitable réaction, en reprenant pied dans la réalité : une de ces crises de tristesse noire qui, jadis, me faisaient sangloter comme une enfant désespérée. Maintenant, les yeux secs, je reçois durement l’ennemi.
Mais je ne veux pas penser à ces minutes futures… pour pouvoir savourer la joie fugitive du présent.
Le salon est devenu presque sombre, sans doute parce qu’une averse tombe dru. J’ai un geste vague pour atteindre le commutateur et donner de la lumière. Meillane m’arrête.
— N’allumez rien, je vous en prie. C’est tellement meilleur ainsi !
Moi aussi, je pense cela… Je n’ai pas besoin de lumière ; je chante par cœur. Alors, je n’insiste pas. Seulement, voici que, dans la pièce embrumée, vibre la sonnerie du cartel invisible. Et, saisie, je compte instinctivement sept coups.
— Oh ! est-il si tard ?… Allez-vous-en vite, alors ; car je dîne en ville et je ne suis pas habillée !
— Madame, c’est affreux à avouer… mais je ne peux pas regretter que vous vous soyez mise en retard !
Et, à mon tour, j’avoue :
— Moi non plus !… Est-ce que c’est en Orient que vous êtes devenu si musicien ?
— Non, l’Orient n’y est pour rien ; c’est un héritage de famille… Ma mère adore la musique, une musique plus classique que celle-ci…
Il montre la partition de la Danaïde.
— Tout petit, j’en ai entendu de bonne ; c’était ma récompense quand j’avais été un garçon très sage…
— Et vous en avez fait vous-même, je suis sûre ?
— En écolier, d’abord ; ensuite, en profane.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je n’appartiens plus qu’à la phalange des auditeurs…
— Est-ce bien certain ?… Enfin, ce soir, je n’ai pas le temps d’approfondir… Ce sera pour une autre séance… J’ai l’idée que nous recommencerons, n’est-ce pas ?…
Plus encore que moi, je sais bien que Jacques de Meillane a envie de recommencer.
6 mai, minuit passé.
Par prudence, je ne regarde pas la petite pendule qui compte les minutes devant moi, sur la table à écrire, dans le halo de la lampe, doucement lumineuse sous l’abat-jour.
Après tout, il ne doit guère être beaucoup plus d’une heure. Depuis un moment, je suis rentrée de l’Opéra. J’ai, avec délices, enfilé mon kimono, donné toute liberté à mes cheveux, dont le tiède frôlement caresse ma nuque, mes épaules… Et, près de ma fenêtre, ouverte sur la nuit veloutée, la tête encore trop bruissante de sons pour goûter le sommeil, je viens retrouver les feuillets blancs qui m’attendent. J’ai besoin de me reprendre après l’éparpillement de la journée dont le flot a coulé, avec des reflets changeants.
Une matinée lumineuse, flambante de soleil qui, pour un moment, me transforme en une joyeuse créature, grisée par la senteur printanière que je respire dans l’air chaud.
Alors, je me mets à faire de la musique… jusqu’à l’épuisement ! Car ma voix est si docile, ce matin, que je ne prends pas garde à tout ce que je lui demande, au travail sans merci que je lui impose pour traduire absolument le chant qui vibre en moi.
Ce sont mes nerfs trop tendus qui, les premiers, demandent grâce. Je m’aperçois alors que je suis toute meurtrie par l’exquise fatigue.
Vite ma chaise longue, où je m’étends, les yeux mi-clos. Sous le store abaissé qui bat comme une aile, la chambre est baignée de clarté blonde. Une branche de lis y distille une odeur de jardin ivre de soleil. Un souffle fait, par moments, palpiter les palmes frêles de mon petit asparagus, droit hors de la gaine du vase bleu sombre veiné de pourpre et d’or.
A la façon d’une chatte paresseuse, je me pelotonne dans mes coussins. Ce après quoi, sur ma table, j’attrape un livre. Non pas, — la matinée est trop éblouissante, — l’étude sur Pascal, dont la pauvre âme tourmentée ne doit être approchée qu’aux heures recueillies ; mais un volume de vers follement vivants, où l’auteur, un jeune à coup sûr, a condensé des impressions subtiles et intenses, dans une langue qui les revêt à miracle.
Et je m’abîme dans une de ces lectures capricieuses qui me sont chères, coupées de songeries, de réflexions griffonnées au passage parce que je n’ai personne à qui les confier, même de silencieuses discussions avec l’auteur quand nos pensées ou nos goûts se contredisent.
Un coup à ma porte, et je redescends dans la prosaïque réalité ; le déjeuner m’est annoncé. Robert m’attend… C’est la fin du bon moment d’oubli.
Le soleil s’est voilé sous des nuées d’orage. Est-ce sa disparition ? Est-ce la présence de Robert ?… Quand je m’assois à table, mon allégresse, sans cause, n’existe plus… Devant lui, toujours je me souviens…
Si j’étais seule, le déjeuner serait expédié en un quart d’heure. Mais mon époux est pourvu d’un robuste appétit. Alors, tandis qu’il dévore de toutes ses belles dents, nous échangeons nos propos quelconques d’étrangers à table d’hôte, et nous nous animons, seulement, quand la conversation oblique sur l’opéra de Strauss que nous allons entendre le soir même.
Le charme opère une fois de plus ; et, après le déjeuner, nous passons une grande heure à regarder ensemble la partition que j’ai feuilletée toute la matinée. En ces moments-là, je ne vois, en Robert, que l’artiste, à tel point que je chante devant lui ainsi que devant moi seule. Encore une fois, j’en prends conscience quand nous avons fini ; constatant avec je ne sais quel instinctif et absurde orgueil de revanche, que ma voix vient de souverainement dominer l’homme dont je me soucie, cependant, comme d’un jouet cassé !…
Quand il m’écoutait, la belle Danaïde n’existait plus… plus du tout pour lui.
Je le laisse, voulant m’habiller pour sortir. Mais à peine je suis prête, c’est Sylvaire qui vient m’apporter des billets pour son concert. Un moment, — aveu humiliant ! — nous potinons autant que deux commères sur le brillant personnel des théâtres en général, et sur la Danaïde en particulier.
J’écoute de menues histoires, dans lesquelles, bien entendu, le nom de Robert n’est pas prononcé. Mais entre les branches, je vois si bien !… Et je m’explique mieux alors certaines sautes d’humeur de mon époux, ces jours-ci. Un propos de son valet de chambre, entendu par hasard au passage, m’avait d’ailleurs avertie déjà qu’en ce moment toutes les nuits ne le ramènent pas au logis. C’est, décidément, la crise de grande passion !
J’allais enfin pouvoir sortir. Un coup de timbre encore. Et Marinette apparaît, sa petite figure câline, toute blonde sous le large chapeau enguirlandé de bleuets.
Avec son baiser d’arrivée, elle me jette tout de suite, car je ne l’ai pas revue seule depuis son dîner :
— N’est-ce pas qu’elle est exquise ?
Elle, je n’ai pas besoin de demander qui. Les yeux radieux prononcent le nom.
— Toi, elle t’a trouvée délicieuse et m’a demandé quand tu recevais.
Oh ! cela non, par exemple… Mais avec « ma petite », j’y mets des formes. Depuis tant d’années, je suis habituée à la gâter.
— Chérie, ton amie est très aimable. Mais tu sais… je te l’ai déjà dit… maintenant je ne veux plus faire de relations nouvelles. Glisse-le-lui en douceur !…
Elle me jette autour du cou des bras caressants et ses doigts frôlent doucement ma joue :
— Viva, ma grande sœur, fais une exception pour elle qui est… adorable !… Tu ne pourrais t’empêcher de le trouver ! Que d’années j’ai perdues à ne pas la connaître !
Allons, chez Marinette aussi, c’est la « grande passion » ! Mieux vaut pour elle, et pour Paul, que l’objet n’en soit pas plus inquiétant… Puisqu’il faut toujours un joujou sentimental à l’imagination de notre « petite », restée si juvénile sur ce chapitre.
En somme, cette trop aimable Mme Valprince me paraît une très « honneste dame » ; fort absorbée par le fervent souci de bien pratiquer, en tous ses rites, la vie mondaine, où elle goûte l’encens que lui attirent sa grâce insinuante, un instinctif besoin de plaire et surtout le don, possédé à un remarquable degré, de persuader, sinon à chacun, du moins à chacune, qu’elle est l’élue. Au docteur, son époux, elle a dû amener bien des clients !
Le charme a opéré sur Marinette à un point que Mme Valprince n’a pu souvent constater. Aussi, conquise par cette admiration sans frontières, elle le témoigne à mon petit papillon qui est une adoratrice exquise… Je m’en souviens…
Pour échapper à son insistance, j’ai répondu bien vite :
— Laisse-moi le temps de la mieux connaître.
— Soit !… Mais cela me ferait tant de plaisir, que vous soyez amies. Entre vous deux, je serais tellement bien !
Elle aussi, comme son amie, juge donc qu’une nouvelle venue et moi — la vieille affection… — nous pouvons être placées de niveau dans son cœur… Ah ! qu’elle est bien la sœur de Robert ! C’est la même inconscience… En ce moment, Marinette tient à cette étrangère autant, peut-être plus qu’à moi qui suis devenue pour elle le pain quotidien.
Certaines fibres, en mon cœur trop sensitif, se sont crispées une seconde. Mais je ne bronche pas. D’autant moins que ma petite sœur, qui n’a rien soupçonné, s’exclame, la cervelle traversée d’une idée nouvelle, de la malice dans ses yeux rieurs :
— Je crois, Viva, que tu ne défendrais pas si énergiquement ta porte pour laisser entrer Meillane ! Vous m’avez eu l’air, l’autre soir, de vous découvrir passablement d’attirances… Vous bavardiez !…
Tranquillement, je réplique :
— C’est qu’il ne ressemble pas tout à fait aux autres… Alors cela me change agréablement… Un homme qui ne se croit pas obligé de faire la cour à une femme dès qu’il l’approche, c’est un homme rare dans notre monde.
— Oh ! il y viendra, ma grande sœur, ne te fais pas d’illusion !… Tout bonnement, le jour n’est pas encore arrivé !…
— S’il y vient… alors, il ne comptera plus pour moi, voilà tout !
Et nous parlons d’autre chose.
Quel dommage que je n’aie pas aussi une « passion » ! Ce serait une distraction absorbante. Ainsi les gens avisés mordillent un bonbon pour tromper la faim…
10 mai.
Une rencontre ce matin.
En m’éveillant, j’ai aperçu, par ma fenêtre entrouverte, un ciel adorablement bleu ; l’air qui a frôlé ma bouche était si parfumé de fraîcheur, de verdure, de soleil, qu’un furieux désir de campagne m’a fait tressaillir. Et, faute de mieux, je suis partie pédestrement vers le Bois, en compagnie de Plume, qui bondissait à mes côtés avec des abois joyeux.
Peut-être la métempsycose dit vrai. Dans une existence antérieure, j’ai dû être quelque dryade, pour subir à ce point l’envoûtement de la nature ; pour qu’elle me prenne, comme le ferait une créature vivante aux multiples visages, aux multiples voix, dont les silences ne sont jamais la mort.
La nature, elle me grise comme la musique ! Elle me donne des fêtes dont je jouis, tout bas, avec les délices que je n’ai peut-être jamais goûtées dans les fêtes des hommes.
Et, ce matin, j’éprouvais une béatitude de végétal à sentir sur moi l’ardente caresse de l’air, vibrant de lumière.
J’avais pris un sentier isolé où, sur le tronc des arbres, dansaient des gouttes de clarté ; et, sans pensée, redevenue petite fille, je jouais avec Plume qui courait follement après les rais de soleil jaillis entre les feuilles, tout palpitants d’atomes.
Mais le sentier n’était pas du tout solitaire comme je l’imaginais. Un couple y marchait. L’homme, le bras passé sous celui de sa compagne d’un geste amoureux. Elle, la tête un peu dressée vers lui, le frôlant de son corps superbe engainé dans le tailleur étroit.
J’ai retenu, d’un appel impérieux. Plume qui allait s’élancer…
Car ce couple si voluptueusement uni, qui s’affichait avec l’insolent mépris des rencontres possibles, ce couple était formé par mon mari et sa précieuse interprète, Marcelle Huganne…
Si absorbés ils étaient l’un par l’autre, qu’ils n’avaient entendu ni mon appel ni les abois de Plume reconnaissant le maître de son logis.
Tout net, je me suis arrêtée dans le sentier. Je ne sais quelle pudeur orgueilleuse m’interdisait de leur prouver que je n’ignorais rien !
Il a existé un temps où pareille rencontre m’eût broyé le cœur, me bouleversant du besoin aveugle de les séparer à n’importe quel prix. Que je suis donc devenue sage !
Je les ai regardés, très calme, en observatrice, comme le premier soir de la Danaïde.
Vraiment, ils formaient un beau couple. Elle, même en tenue de ville, garde une grâce souveraine de déesse. Lui, porte singulièrement jeune ses quarante-deux ans, de silhouette, du moins. Mais le visage, quoique fatigué, conserve sa séduction. Dans la soie fauve de la barbe, les sillons blancs demeurent encore invisibles ; et les dents luisent, solides, entre les lèvres habiles à toutes les caresses.
Il marchait incliné vers elle qui semblait écouter. Elle avait un peu penché la tête ; et je ne voyais plus que la nuque dorée et la ligne souple de la joue.
Je les ai contemplés quelques minutes dans leur lente promenade d’amants. Puis j’ai rappelé Plume et je suis rentrée.
A déjeuner, quand j’ai retrouvé Robert, il était souriant et empressé, les yeux brillants ; et il s’est exclamé, de bonne humeur, dépliant sa serviette :
— Viva, vous me voyez avec un appétit dévorant. J’ai fait ce matin au Bois une promenade qui m’a mis en goût !
Quel besoin a-t-il de me dire cela ?
Presque comique m’apparaît cette semi-confidence ! Mais je réponds simplement, avec une ironie qu’il ne perçoit pas :
— Vraiment ?… Moi aussi, ce matin, je suis allée au Bois…
Je m’arrête, serrant mes lèvres, pour être sûre qu’elles ne commettront point de trahison.
Il a dressé la tête et m’enveloppe d’un coup d’œil aigu. Mais je demeure impénétrable et, tranquillement, je casse mon pain.
Quelle figure aurais-je dans cette maison, si je ne paraissais tout ignorer ? Et cependant une pensée vient en éclair de me traverser le cerveau : « Par quelle aberration ai-je pu me résigner à continuer de vivre près de cet homme qui ne m’est plus rien ? »
15 mai.
Aujourd’hui, aperçu Meillane au mariage de la petite de Chambray dont il est vaguement cousin. Le hasard fait qu’il connaît nombre de gens que je fréquente, peu ou prou. D’où ce résultat que nous nous rencontrons plutôt souvent, ici ou là, en dehors de notre cercle intime où l’a fait entrer sa camaraderie avec Paul.
Il m’a demandé si je viendrais demain au bridge de Marinette. J’étais d’humeur taquine et j’ai répliqué, l’accent détaché :
— Que vous êtes curieux ! Je n’en sais rien du tout !… Et puis, en quoi cela peut-il bien vous intéresser ?…
Alors, mi-plaisant, mi-sérieux, il m’a déclaré, en toute simplicité :
— Si vous ne venez pas, je n’irai pas !… Parce que le bridge…
— Vous laisse froid ? Eh bien, moi aussi !… C’est pourquoi… Vous comprenez ?
Je riais. Lui pas. Il avait posé sur moi un regard impatient ; et ainsi, il avait une mine de jeune père qui se domine pour ne pas « secouer » sa petite fille maussade.
Mais, bien entendu, il n’a pas succombé à pareille tentation ; et nous nous en sommes allés, chacun de notre côté, faire nos politesses aux mariés. Il ne se doutait guère que l’idée m’avait traversé la cervelle de lui offrir :
— Laissons donc les joueurs à leur bridge. Et venez chez moi faire un peu de musique demain !
A Voulemont, à Sylvaire, j’aurais soumis la proposition sans hésiter. Avec lui, je me suis tue. Ma sauvagerie, vite ombrageuse, s’effarouche un peu de trouver si souvent, dans mon sillage, cet étranger trop clairvoyant.
Ensuite, d’ailleurs, j’ai été surprise du sentiment instinctif qui m’avait clos les lèvres… Si surprise que tantôt, pendant un instant de liberté, à l’heure recueillie du crépuscule, j’ai entrepris une attentive promenade en mon intime jardin, afin d’étudier la nature des plantes que M. de Meillane y fait pousser.
Ni à moi ni aux autres, je ne mens jamais.
Aussi je reconnais qu’il m’est plutôt agréable de le rencontrer parce que… — je l’ai dit à Marinette et c’est la très simple vérité — il m’offre un type que je ne trouve guère, si même je l’ai jamais trouvé, dans le monde qui est le nôtre. Il me repose et il m’intéresse.
Moi qui, depuis dix ans, voit à mes côtés le caprice fait homme, je constate, stupéfaite, combien celui-ci sait toujours ce qu’il veut et domine les circonstances, même menues, au lieu de les subir. Son vouloir, il l’accomplit avec une simplicité élégante, calme et forte que ne rebute raient ni une difficulté ni un danger.
Des hommes qui veulent inflexiblement, après tout, j’en ai connu : et de toute sorte ! Combien en ai-je rencontré qui, jamais, n’auraient employé leur volonté à réaliser un acte qu’ils n’eussent pas avoué ?
Or ce Jacques de Meillane me donne l’impression de posséder une intransigeante droiture, qui ne lui permettrait pas plus un léger compromis de conscience qu’une parole mensongère.
Selon l’expression anglaise, il doit être un clean man. Pour en être certaine, chose singulière, aussi certaine que si, de vieille date, je le connaissais, il m’a suffi de rencontrer dans son visage brun, tracé en lignes précises, le regard vif et chaud, clair presque jusqu’à la dureté. Un regard d’homme à qui une créature peut se fier absolument.
Est-ce donc pour cela que, une ou deux fois, je me suis aperçue, à ma profonde stupeur, que je lui parlais de moi ? Sans effort, je serais confiante avec lui.
D’ailleurs, je me reprends très vite. Sous son regard trop pénétrant, sans hardiesse offensante, c’est vrai, je me dérobe presque agressive, avec la même révolte que s’il cherchait à dévoiler le mystère de mon corps. Je lui en veux de la perspicacité avec laquelle il devine mes impressions ; sans doute parce qu’il m’observe, — j’en ai conscience, — avec une attention constante.
Cependant, oh ! délice, il continue à ne pas me faire une ombre de cour et m’épargner la sensation trop connue du désir en quête, qui attend… Même il ne s’occupe pas particulièrement de moi ; mais, à de menus détails, révélés à mon expérience des évolutions masculines, je sais, à la fin d’une soirée, qu’il ne m’a pas perdue de vue un moment, a entendu tout ce que je disais, remarqué tous mes mouvements ; et plus d’une fois, dérouté par mes contradictions d’allure, de langage, de tenue, il a pensé : « Quelle femme est-elle décidément ? »
A coup sûr, il sait désormais, comme le Tout Paris, l’époux que je possède en Robert ; et notre situation respective l’intrigue. Il a dû commencer par se demander, à son tour, si j’étais ignorante ou indifférente. Maintenant, il a l’air de pencher pour l’indifférence. Et son inflexible sincérité s’étonne. Je le sens ; car je suis perspicace, moi aussi, qui n’ai plus dans l’existence d’autre rôle que celui de spectatrice.
Avec Robert, il se montre d’une politesse un peu distante. Ils causent sans camaraderie ; leurs intelligences et leurs goûts d’art prennent contact ; mais leurs jugements se heurteraient vite, si la souplesse de Robert n’évitait les angles dangereux.
Je m’amuse parfois à les observer quand une occasion les rapproche. Robert sent chez Meillane une indépendance qui le mesure à sa valeur ; et, instinctivement, parce que c’est, chez lui, besoin inné de plaire, il se met en frais pour l’adversaire qui ne semble pas s’en apercevoir et reste enfermé dans une courtoisie correcte, plutôt froide. Ce dont s’irrite l’amour-propre presque féminin de Robert.
Hier, à je ne sais quel propos, il m’a jeté, avec un petit rire sec :
— On dirait que ce Meillane vous agrée !
Tranquillement, j’ai répondu :
— Oui, il me distrait.
Et cela encore, c’est la très simple vérité.
Il me distrait et m’étonne par l’inlassable curiosité de son intelligence remarquablement ouverte. Vraiment, le monde lui est un spectacle où il découvre toujours des aspects susceptibles de l’intéresser.
Vivant hors de son milieu naturel, goûtant le voyage avec passion, en intellectuel artiste et en homme d’action, point exclusif, il a subi volontiers le frottement des mœurs et des cerveaux étrangers. Et son esprit, dont la réceptivité n’a rien de passif, y a gagné des richesses qu’il m’est un délassement de découvrir.
Nous bataillons sur les livres, les questions d’art, sur les idées surtout, voire même les sentiments ; tous deux muets d’ailleurs sur le chapitre « amour », que nous devinons connaître, l’un et l’autre, en gens d’expérience. Et il apporte, à pénétrer ma pensée ou à me faire partager la sienne, une inconsciente volonté qui, suivant mon humeur, me fait rire ou m’impatiente. Il s’en aperçoit, s’excuse confus… Et il recommence.
Pendant une de nos escarmouches, l’autre soir, je lui ai glissé, par malice, mais aussi avec conviction :
— Que vous êtes donc jeune de vous intéresser à tant de choses !
Il a riposté aussitôt :
— Mais vous faites tout comme moi !
— Non… Je ne peux pas… hélas ! Je m’occupe tant bien que mal, parce que ma vie ressemble à une journée trop longue qu’il faut remplir, coûte que coûte, pour pouvoir en supporter le vide… Mais je la remplis de si inutile façon que j’en suis honteuse, dans mes crises d’examen de conscience… Elle n’appartient ni au travail, ni à l’art, ni à l’altruisme… Elle est le néant même.
— Ne dites donc pas cela ! Ce n’est pas vrai !
Il a parlé avec une espèce d’emportement ; je l’arrête, railleuse :
— Vous n’êtes pas poli du tout, vous savez.
— Soit ! Alors, je dis que pour une femme comme vous, il y a tant de sources vives où boire !
— Je n’ai plus soif… Vous n’avez donc pas encore compris que je suis blasée, revenue de toute chose, autant que le roi Salomon sur le tard de son existence ?…
— Je vous plains beaucoup, madame… si vous ne vous moquez de ma confiance en votre sincérité.
— Oh ! non, je ne me moque pas !… Pour moi, une vie n’a de prix qu’autant qu’elle est nécessaire à des êtres chers auxquels on la donne toute… Des enfants, une mère, un amant, que sais-je ?… tous biens que je ne possède pas, enfin !
Ici, je m’arrête court, me rappelant que, en apparence du moins, j’ai un mari. Mais Jacques de Meillane ne montre pas qu’il se soit aperçu de mon inconséquence. Seulement, notre conversation s’oriente vers des sujets moins délicats.
21 mai.
Par extraordinaire, ce soir, je ne dînais pas en ville, ayant pu me décommander — prétexte de migraine — pour une partie organisée par Marinette et les Valprince.
Robert, lui, dînait… où bon lui semblait, dehors. C’était donc une soirée pour moi toute seule ; et, à l’avance, je la savourais, rentrée plus tôt que de coutume pour me reposer, dans l’atmosphère amie de ma chambre, d’ennuyeuses courses et de la corvée de voir des fâcheux et des indifférents.
Meurtrie par l’étrange fatigue qui, si facilement, m’abat ce printemps, je regardais, paresseuse sur ma chaise longue, le ciel du couchant qui était de nacre rose sous le vol de petits nuages floconneux, ourlés d’or… Et le silence autour de moi, dans la lumière apaisée, m’était un baume.
Un coup à ma porte m’a fait tressaillir comme un bruit pénible ; si pénible que mon impression première a été de ne pas répondre pour écarter l’intrus… Et puis, en même temps, l’habitude me faisait prononcer un « Entrez ! » piteusement résigné.
J’entends alors le bruit d’un bouton qui tourne. La porte s’ouvre ; le voile de Jouy est écarté ; et c’est Robert qui apparaît. Stupéfaite, je le regarde. Il s’est arrêté, m’apercevant inactive, parmi mes coussins, et me demande :
— Vous dormiez ?… Je vous ai réveillée… J’en suis désolé.
— Je ne dormais pas du tout, je rêvassais. Le chien et loup me rend très paresseuse.
Un silence. Il se rapproche de la chaise longue.
— Cela vous réussit d’être paresseuse. Au milieu de vos coussins, dans votre robe flottante — très joli, entre parenthèses, ce nuage rose dont vous êtes enveloppée… — vous êtes la tentation même, Viva.
Je ne sourcille pas, habituée et indifférente. De vieille date, je sais Robert incapable d’approcher une femme, à moins qu’elle ne soit positivement un monstre, sans goûter ce qu’elle peut offrir de plaisant à son goût masculin.
Et j’interroge, me redressant, assise très correcte au bord de la chaise longue, mes pieds sur le tapis :
— Vous avez à me parler ?
— Oui, si vous voulez bien m’écouter…
Je le considère, surprise.
— Quelle solennité !… Est-ce que vous allez me raconter quelque chose de désagréable ?… Alors j’aimerais mieux… sauf cas d’inévitable, que vous vous en alliez sans rien me dire !…
L’exclamation m’a échappé. Maintenant, je suis lâche, même devant les petites piqûres, autant que devant les vraies blessures.
Il sourit un peu et s’avance un fauteuil.
— Soyez sans inquiétude !… Tout simplement, il s’agit d’une proposition qui m’a été faite et dont vous devez être instruite.
— Une proposition ?
— Oui… J’ai reçu la demande, pour New-York et autres villes importantes d’Amérique, d’une série de représentations de la Danaïde…
— Ah ?… Eh bien, je suppose que si vous prenez l’affaire en considération, c’est qu’elle vous paraît bonne à tous égards, et je n’ai à vous adresser que mes compliments. Je suis charmée, pour vous, de cette nouvelle preuve de succès de votre opéra.
En effet, je porte à la Danaïde un intérêt quasi maternel, parce que je l’ai vue éclore, se développer, devenir une œuvre belle et vivante. Et ce m’est une réelle jouissance que beaucoup apprennent à l’aimer.
Robert joue avec les soies de sa barbe qu’il tourmente du geste qui lui est familier.
— Évidemment, la proposition telle qu’elle m’est présentée est très flatteuse ; et les conditions offertes valent la peine de n’être pas dédaignées… C’est pourquoi, tout Parisien que je suis jusque dans les moelles, je suis tenté de m’en aller, ainsi qu’il m’est demandé, diriger moi-même l’orchestre de la Danaïde.
Un tressaillement secoue mes nerfs, si vite en éveil. Robert s’éloignerait ?… J’éprouve l’impression d’être une prisonnière à qui le geôlier annoncerait tout à coup qu’il va partir…
Pourtant, même lui à Paris, je suis libre de faire tout ce qui me convient…
Ah ! pourvu qu’il accepte !…
Je demande :
— Qui chantera votre Danaïde, là-bas ?
Encore un court silence. Puis la réponse vient, articulée sur une note un peu brève :
— Mais son interprète habituelle, bien entendu.
J’ai compris… Sûrement, alors, il partira. De pareilles représentations ne peuvent qu’attirer et retenir, outre-mer, l’époux de ma jeunesse. Oh ! bienfait du détachement ! Sans qu’une fibre douloureuse ait tressailli en moi, je peux répondre, sincère :
— Pour le succès de la Danaïde, il est, en effet, fort heureux que vous ne soyez pas contraint à recourir à une nouvelle chanteuse ! A Paris, la direction laisserait partir Marcelle Huganne ?
— Pendant les mois d’été, elle a son congé ; et, à Paris, la Danaïde ne sera pas reprise avant novembre. Et puis, d’ailleurs, avec de l’argent, tout s’arrange !
J’incline la tête et approuve, avec une docilité de petite fille bien raisonnable. Ah ! que la Viva de jadis est donc disparue ! Celle pour qui un tel voyage eût été un supplice… Jamais cette Viva n’eût laissé l’homme qu’elle adorait partir ainsi, pour ne pas quitter sa maîtresse !
Et voici qu’aujourd’hui, les paroles de Robert éveillent seulement un espoir imprévu, exquis, fou, l’espoir de vivre délivrée d’une présence que je subis, pour obéir à un misérable souci des apparences ; souci que je condamne chaque jour davantage… Moi qui ai si intenses, le mépris et l’horreur des compromis hypocrites à l’égard du monde. Oh ! qu’il parte ! Que j’échappe au frôlement de cette vie qui m’est plus qu’étrangère !
Et, avec quelle sincérité encore, je réponds :
— Mais tout cela me semble fort bien… Cette tournée serait prochaine, alors ?
— Départ vers le 15 juin. Retour…
— Retour ?…
— Retour à l’automne.
Trois mois ! Trois mois de liberté !
— Qu’est-ce qui vous fait hésiter à accepter ?
— En principe, je suis décidé à peu près. Mais il y a toujours passablement de conditions à régler.
— C’est vrai.
Silence de quelques secondes. Tous deux, nous songeons, puis, cette question tombe, qui me fait tressauter :
— Viendrez-vous, Viva ?
— Où ?… En Amérique ???
— Oui.
— Qu’irais-je bien faire là-bas ? Sûrement non, je n’irai pas ! Je lirai vos succès dans les gazettes… Et cela me suffira.
— Alors, que ferez-vous de votre été ?…
— Oh ! je saurai l’occuper à mon gré ! Soyez sans inquiétudes.
Avec sa prodigieuse inconscience, il me demande :
— Vous ne vous ennuierez pas ?
— M’ennuyer ?… De quoi ?… De qui ?… De vous ? Que je saurai parfaitement loti quant aux distractions ! D’ailleurs, vous n’ignorez pas que je me suffis très bien à moi-même.
— Et puis, les bons amis sont là, tout prêts à vous entourer, pour que vous ignoriez la solitude.
Il y a soudain, dans la voix de Robert, quelque chose de presque agressif qui y est inaccoutumé.
— Vous avez raison, j’ai un cercle d’amis qui s’efforcent d’écarter de moi toute sensation d’isolement.
— En tête, M. de Meillane.
Encore ?… Je sens mes sourcils se rapprocher ; mais, dédaigneuse de discuter, je réponds simplement :
— Voulez-vous que nous ne nous occupions pas de M. de Meillane, qui n’a rien à faire dans une conversation où vous et moi, seuls, sommes intéressés ? Vous emploierez votre temps en Amérique comme bon vous semblera. Moi de même, en Europe. Et ainsi, nous aurons, l’un et l’autre, un agréable été. Si, par hasard, j’éprouvais quelque besoin d’être protégée, père est là ! Partez donc sans arrière-pensée… Et préoccupez-vous seulement d’avoir tout le succès que mérite la Danaïde.
Mon accent a-t-il mis un point final à notre conversation ? Robert se lève, fait quelques pas, au hasard, dans ma chambre.
Je le connais trop pour ne pas le deviner obscurément surpris de la tranquillité avec laquelle j’accueille la séparation qu’il vient de m’annoncer. Et il ignore quelle allégresse cache cette tranquillité !
Par aventure, avait-il mis dans ses plans de m’emmener ?… Après tout, je suis une épouse si peu gênante ! Il comptait peut-être m’avoir, en Amérique, comme femme du monde, — sa femme, — à présenter ; et mener une double vie, comme à Paris. Sa tyrannie masculine se cabre devant mon indépendance, nettement établie, car il sait bien n’avoir nul moyen de me l’enlever.
Et justement, parce qu’il a conscience que je lui ai échappé, je lui apparais une proie désirable qu’il voudrait garder sienne, pour y mordre à l’occasion. Aussi est-il sincère, j’en suis sûre, quand il prononce, la voix un peu assourdie :
— Vous me manquerez, Viva,
Moqueuse, je secoue la tête :
— Non, ne croyez rien de pareil ! Vous aurez, je vous le répète, tant de distractions de tout genre !… Bientôt vous perdrez l’habitude de ma vague présence. Enfin si, tout de même, il arrivait que je vous fisse défaut, tant pis… Mais cela n’arrivera pas ! N’ayez crainte, comme disent les bonnes gens.
Il ne me répond pas. Mais j’aperçois une courte flamme dans ses prunelles sablées d’or qui arrêtent sur moi un singulier regard. Puis, brusquement, il sort.
25 mai.
Sur le coup de six heures et demie, je me faisais de la musique. Le timbre d’entrée résonne vif, impérieux. Ce coup de timbre, je le connais maintenant, c’est celui de Meillane. Alors je me souviens ; je lui avais demandé de m’apporter, s’il le pouvait, le livre dont il m’a parlé, lundi, chez Marinette.
Il me l’apporte, en effet, accompagné de si admirables roses qu’un cri enthousiaste me jaillit des lèvres, et, une seconde, mes joues s’empourprent de plaisir.
— Oh ! qu’elles sont belles ! Comme vous me gâtez !
Mes yeux rencontrent les siens. Ils ont cette expression qui a sur moi l’action d’un baume vivifiant. J’y trouve tant de sympathie franche et profonde, un peu compatissante aussi ! Mais cette compassion-là ne me raidit pas comme celle des autres. Presque, — ici seulement, je puis risquer pareil aveu ! — elle me donnerait l’envie lâche de m’y abriter…
Et avec un sourire dont je suis enveloppée soudain comme un jet de soleil, il me répond :
— Je voudrais bien avoir le droit de vous gâter ! Mais il ne m’est permis que d’essayer de vous faire plaisir un peu et un instant…
— Plaisir un peu !
Et mon doigt caresse les pétales veloutés qui sont d’un rouge sombre, un rouge passionné, ardent ainsi qu’une flamme. Il voit sûrement, sur mon visage, la jouissance que j’éprouve à respirer la senteur très forte, tandis que je plonge les hautes tiges dans une aiguière de cristal. Et quand je relève le nez, je l’aperçois près de moi, qui m’a regardée faire et me dit gaiement :
— Vous ne vous doutez pas que ces roses ont l’intention de fêter un anniversaire ?
— Un anniversaire ?
— Oui… Mais naturellement, je ne puis être que seul à m’en souvenir.
Je le contemple, intriguée, sans un mot ; j’ai la terreur, pour les autres, autant que pour moi-même, des questions indiscrètes… Mais il continue :
— Deux mois maintenant que je vous ai vue pour la première fois !
— Vraiment ?… deux mois seulement ?… Alors comment peut-il y avoir des moments où il me semble que je vous connais depuis toujours ?
Son regard, si singulièrement pénétrant, se pose sur le mien.
— Est-ce un reproche ? Est-ce un regret ? Vous êtes si gourmande de nouveau !
— Oh ! pas en amitié ! Misérablement, je suis de l’espèce « lierre ». Quand je m’agrippe, un arrachement seul me détache !
Tout bas, je pense à mon cher petit papillon que j’ai vu fuir avec tant de tristesse… A l’époux-amant dont je me suis séparée, le cœur saignant de toutes les fibres déchirées… Et je me tais, une ombre sur le cœur, voilant de mes paupières abaissées mon regard qui pourrait le trahir.
Alors, j’entends Meillane demander d’un accent que je ne lui ai pas encore entendu, une douceur dans sa voix plutôt brève :
— Me feriez-vous, madame, l’honneur de vous agripper à l’ami dévoué que je voudrais être pour vous ?
L’ami ! Tous disent cela pour commencer… Je lève des prunelles sceptiques vers les yeux que je sais chercheurs des miens… Et subitement, j’ai honte de mon scepticisme. Celui-ci, à cette heure, du moins, ne pense rien d’autre que ce qu’il me dit. L’avenir peut le transformer, — le transformerait à peu près sûrement, s’il restait en France… Mais dans le présent, il est sincère en m’offrant d’être pour moi, ce que j’aurais juré un mythe, c’est-à-dire un ami, rien qu’un ami !
Le ciel qui m’a tant malmenée me ferait-il cette aumône ? Je sens que Meillane m’observe, tandis que, silencieuse, je contemple obstinément les belles roses de pourpre sombre… Sur mon visage, voit-il le reflet des remous de pensée qui tourbillonnent dans mon cerveau ?
Et après des secondes, des minutes où, tous deux, nous nous sommes tus, il interroge, de ce même ton qui me réchauffe le cœur :
— Est-ce que je vous ai offensée… ou blessée… ou simplement contrariée, en vous laissant voir mon désir ?… J’ai un tel culte pour la franchise que j’en arrive à la pratiquer indiscrètement, je crains.
J’entends ma voix s’élever lente, un peu voilée ; car je parle, regardant au fond de mon âme :
— Moi aussi, j’adore la sincérité… C’est parce que je vous ai senti très loyal que vous êtes ici… Non, vous ne m’avez pas offensée, ni contrariée… Je pense seulement…
— Quoi ?… Voulez-vous me le dire ?
— Je pense seulement que si j’acceptais l’amitié que vous m’offrez, ce serait folie de ma part ! Dans quelques mois, même plus tôt, il est probable, les circonstances vont nous séparer. Nous redeviendrons des étrangers pour suivant chacun leur chemin. Alors…
— Alors ?…
— Alors, à quoi bon vous laisser entrer un peu dans ma vie, autrement que comme un passant… Si je m’habitue à trouver en vous un ami, la solitude pèsera plus dure ment encore après votre départ !
La solitude ! Le mot m’est échappé. Pourquoi révéler ma misère à cet étranger ?… Par quel charme attire-t-il donc ainsi ma confiance ?
Mais il n’a pas pris garde au mot imprudent, car un autre, surtout, l’a frappé. Et avec une espèce de révolte impatiente, il jette :
— Mon départ ?… Mais je ne pars pas maintenant…
A l’automne ! C’est très loin. D’ailleurs, n’importe où je serai, si vous me le permettez, je resterai vôtre.
Je murmure :
— A distance, vous pourriez si peu vous montrer un ami ! J’ai besoin de la présence des êtres à qui j’ai ouvert ma vie et les séparations me sont si pénibles, pareilles à… à une amputation !… que je ne veux plus m’attacher à personne. Plus je vieillis, et plus j’ai peur de souffrir !… Je n’en ai pas le courage… Laissez-moi seule, c’est plus sage.
Il ne répond pas… Mais soudain mes deux mains sont sous ses lèvres ; et mes yeux levés, saisis, vers les siens rencontrent le regard profond, qui a pénétré la désolation de ma vie !… Ce regard qui me pénètre du regret nostalgique de la protection que personne ne me donne plus.
Avec une sorte d’autorité apaisante, je l’entends reprendre doucement :
— Ne pensez pas ainsi à l’avenir ! Vivez dans le présent. Ne me donnez aucune place dans votre vie qui puisse devenir pour vous une source de tristesse… Usez seulement de moi, en ce qui pourra vous être bon… Et soyez sûre…
Il s’arrête une seconde et me regarde bien en face :
— … que je n’attends rien d’autre, et ne désire rien de meilleur !
Jamais, je crois, aucun homme ne m’a ainsi parlé… Et encore une fois, j’ai l’intuition qu’il est sincère. Ah ! quel repos ! Il me semble qu’une bouffée d’air pur a rafraîchi soudain mon aridité. Presque une joie j’éprouve, une joie bien neuve, que je ne me rappelle pas avoir connue.
— Me croyez-vous ?
J’incline lentement la tête.
— Alors, vous voulez bien me permettre de devenir votre ami ?
Comment ai-je pu trouver jadis que Jacques de Meillane avait l’air froid !
Vaincue, je murmure, — sans la foi :
— Essayons !
Puis, toutes mes multiples impressions viennent se résumer en cette phrase qui ne rime à rien :
— Je suis sûre que vous ne mentez jamais !
Sa mine devient si stupéfaite que je me mets à rire. En ce moment, j’ai un cœur joyeux de petite fille.
— Mais, bien entendu… Et vous non plus !
Par taquinerie, je riposte :
— Oh ! moi, je ne suis pas intransigeante ! J’ai mes faiblesses !
— Pas celle-là, du moins ! affirme-t-il avec une certitude impérieuse.
— Qu’en savez-vous ?… Et puis, qu’est-ce que cela pourrait bien vous faire ?
— Cela m’empêcherait de vous estimer.
— Alors, vous avez ainsi un petit idéal tout à fait, de femme selon vos goûts, et vous avez la prétention… inouïe ! que je m’y conforme ?…
Mi-sérieusement, mi-plaisantant, comme moi, il répond, — et c’est sa pensée même, je le devine :
— Vous avez raison, je suis exigeant sur la valeur de mes amis… Et je ne pourrais plus me résigner, madame, à vous voir autre que je ne vous ai crue !
— Une personne digne d’être votre amie ? Dites-moi, puisque nous entamons le chapitre des confidences, est-ce à première vue que je vous ai produit l’impression dont je suis très flattée ?
— Le soir de la Danaïde ?… Ce soir-là, je vous l’ai déjà raconté, il me semble, j’ai pensé que vous ne ressembliez à aucune des femmes que j’avais rencontrées ; et je suis parti, empoigné par le désir de vous revoir… de vous voir souvent… beaucoup… de vous connaître, de démêler ce que vous cachiez derrière votre masque de mondaine.
— Et c’était ma simple mine de dame polie, accueillant des visiteurs, qui vous inspirait pareille curiosité ?…
— C’est que la « dame polie » avait, en recevant ses hôtes, un sourire distrait, des yeux brûlants…
— Hum ! hum !… Casse-cou, je vous préviens !
— Madame, nous avons convenu d’être des amis absolument sincères !… Vous aurez beau protester, votre regard ce soir-là, était tout plein des harmonies ardentes que vous veniez d’écouter… Et ce regard, comme votre sourire, semblait dire très clairement à qui vous observait en spectateur désintéressé : « Je me moque pas mal de tous ces gens-là — Que je les trouverais donc charmants de s’en aller, et de me laisser savourer mes impressions… » Avouez que je devinais juste !
— Oui… très juste !… Mais j’ai bien raison de penser que vous êtes un observateur terrible !
Nous rions tous les deux. Ah ! que c’est bon d’être gaie… Je le suis autant que Guy et Hélène !
Mais la réalité me ressaisit, avec un coup discret à la porte.
— Entrez !
— Monsieur fait demander à quelle heure Madame sera prête à partir ?
Partir ? Ah ! oui, nous dînons en ville, je l’ai oublié… J’ai oublié que je m’étais habillée à cet effet ; et, instinctivement, je regarde la glace, mordue par le juvénile et stupide désir d’être dans un « bon jour »… Le ciel me gâte décidément aujourd’hui !… — Oh ! c’est si rare ! — La vision est satisfaisante de la jeune dame souple en son fourreau soyeux, avec de la lumière plein les yeux.
J’aperçois aussi les roses pourpres et le visage d’Arabe de « mon ami », qui s’est levé aussitôt, tandis que je réponds :
— J’ai commandé la voiture pour huit heures moins le quart. Dites-le à Monsieur.
J’avais oublié, aussi, que je possédais un mari. Et quel mari !
Meillane s’excuse, confus :
— Madame, comme je vous ai encore retenue !
Je l’arrête.
— Chut ! ne vous excusez pas !… Je vous ai dû une heure qui m’a fait beaucoup de bien ! Au revoir… monsieur mon ami.
Il me baise la main.
Puis, du même ton que j’ai employé, un ton de badinage amical, il me dit :
— Adieu, madame mon amie.
Il sort. Et toute la soirée, je porte en moi une persistante allégresse dont, peu à peu, je m’étonne… Si bien que, rentrée dans mon home, la tête sur l’oreiller, les yeux grands ouverts dans la nuit, je m’apprête à descendre en mon âme pour un voyage de découvertes.
Et puis, tout à coup, résolument, je secoue la tête et ma volonté retourne en arrière. Mon nouvel ami l’a dit : « La sagesse, c’est de vivre dans le présent. »
29 mai.
Robert est devenu à peu près invisible. Depuis trois jours, nous n’avons ni déjeuné, ni dîné ensemble, sauf hier, chez Alcott, où il est arrivé, de son côté, juste pour se mettre à table ; d’où, selon son habitude, il a filé au sortir du fumoir, après avoir brillamment rempli, d’ailleurs, son personnage de grand homme. Quand je suis partie à mon tour, l’auto vide stationnait pour moi.
Je suppose qu’il est tout à ses négociations avec New-York. Et j’en attends la conclusion avec une petite fièvre qui me fait les nerfs vibrants, autant que des cordes de violon.
Ah ! que je me suis donc, en imprudente, attachée à cette perspective de séparation !
Naturellement, je ne lui demande rien. Et, encore moins, j’interroge, à son sujet, qui pourrait me renseigner. De même que le public, je sais seulement que des pourparlers très avancés déjà sont engagés pour les représentations de la Danaïde en Amérique. Mais avec Robert, incarnant le caprice et les susceptibilités d’artiste, qui pourrait assurer le résultat définitif des pourparlers ?
Hier, au moment où j’allais sortir, Voulemont est arrivé. Ce constatant, il n’a pas prétendu s’asseoir et nous avons échangé, debout, de menus propos ; lui jouait avec sa canne ; moi, je mettais mes gants. Puis, brusquement, il m’a jeté, et j’ai senti que toute son amitié m’observait :
— Eh bien ! la Danaïde part donc pour l’Amérique ?
— C’est certain !…
A mon accent, il ne pouvait se tromper : et ses yeux m’ont enveloppée d’un coup d’œil de plaisir et de malice :
— Certain… certain… je ne sais si le traité est signé encore. Mais c’est plus que probable.
— Robert vous l’a dit ?
— Non ; je n’ai pas vu le maître ces jours-ci. Seulement, hier, je suis entré chez sa belle interprète dans l’entr’acte du deux, et elle m’a annoncé la chose… qui semblait la ravir… Car elle conçoit, à merveille, tout ce qu’elle va récolter là-bas de triomphes et d’espèces sonnantes. Du reste, vous pourrez connaître demain des impressions. Burdel était en train de l’interviewer pour Comœdia.
Ce matin, en effet, j’ai lu l’article en question, où Huganne exhale son allégresse de s’en aller révéler la Danaïde aux Yankees.
Si elle part, lui aussi partira. Et je serai seule, à moi-même trois mois !… Ensuite… Que sait-on de l’avenir ?
5 juin.
Le traité est signé ! Toutes les chroniques théâtrales le proclament et enregistrent certaines clauses très flatteuses. Robert m’en a fait part officiellement ; tout à la fois épanoui, détaché et triomphant, sur une note discrète. Ce qui m’a confirmé que tout était réglé à souhait pour son amour-propre… et son amour tout court.
Je l’ai félicité sans qu’il soupçonne, trop absorbé d’ailleurs par sa propre satisfaction, à quel point il eût pu me retourner mes félicitations.
Mais, seulement dans mon jardin secret, je célèbre la fête de ma liberté recouvrée ; car les illuminations de cette fête éclairent tout un désert. Quelle créature désabusée il faut être pour tressaillir de joie, — et de combien de tristesse est faite cette joie… — à l’apparition de l’austère et bienfaisante solitude !
Avoir adoré un être et en arriver à trouver son départ un bonheur !
Ah ! pauvre nous !
J’ai eu, tout à coup, la conscience brutale de cette misère en écoutant, hier soir, à l’Opéra, le duo de Tristan et d’Yseult.
Jusqu’à cette minute où la musique a réveillé les fantômes, j’avais été hypnotisée par l’unique vision de ma vie libérée… Mais tout à coup, je n’ai plus senti l’allégresse de la délivrance. En moi se glissait le froid que je connais bien, qui m’envahit le cerveau, puis le cœur et me glace dans mon isolement. Je n’ai plus écouté seulement ; j’ai pensé. Et c’est si douloureux parfois de penser !
Par bonheur, l’acte finissait. Notre loge est aussitôt devenue un salon où les visiteurs ont, tout de suite, afflué vers Marinette et vers moi qui, résolue à échapper aux mauvais souvenirs, me suis laissée, avec une bonne grâce inaccoutumée, accaparer par qui me le demandait. Je ne sais quel obscur besoin de revanche m’armait d’une coquetterie cruelle, du besoin de piétiner sur les désirs inavoués qui s’acharnent à la femme sans mari, laquelle doit fatalement avoir un amant…
Meillane, à son tour, est entré. Je riais avec Rouvray ; et, sûrement, j’avais un air de femme qui s’amuse d’une cour spirituellement audacieuse. Je lui ai tendu la main avec un distrait « Bonsoir, ça va bien ?… »
Il n’a pas insisté ; mais j’ai senti m’effleurer le regard clairvoyant, qui, obstinément, veut toujours la vérité, et j’ai eu l’intuition que ma fausse gaîté ne l’abusait pas.
Un sursaut d’orgueil m’a raidie. De quel droit se mêlait-il de chercher ce qu’il me plaisait de taire ?… Et j’ai continué à causer en aparté avec Rouvray.
Tous, autour de nous, parlaient de la Danaïde, de la tournée en Amérique. Meillane était près de Marinette qui levait vers lui sa petite figure mutine et caressante. Oh ! contradiction ! j’avais écarté « mon ami » ; et je lui en voulais d’avoir si bien accepté ma méchante humeur ; de paraître amusé de la spirituelle causerie de Marinette, délicieuse en sa longue tunique bleu de mer.
Mon énervement s’exaspérait. Je riais ; et je sentais grandir une tristesse aiguë à me faire éclater en sanglots, au premier choc.
Tout à coup, j’ai entendu Meillane me demander :
— Faut-il aussi vous féliciter, madame ?
— Vous le pouvez. Je suis enchantée de cette série de représentations en Amérique, et pour la Danaïde, et pour son auteur… et pour moi-même.
— Vous partez aussi ?
— Moi ?… Oh ! non !… A aucun titre, heureusement, je n’ai à faire partie de la troupe !
Ma voix est mordante. Il arrête sur moi, une seconde, des prunelles attentives où j’aperçois une espèce de curiosité presque grave.
— Et vous allez ainsi rester toute seule pendant…
— Plusieurs mois… Mais oui !… Quoique vous ayez l’air d’en douter, je suis assez grande pour me conduire sans mari. J’ai l’expérience.
La désinvolture un peu âpre de mon accent le heurte, sans doute, car un pli dur se creuse entre les sourcils ; et il n’y a plus dans son accent qu’une courtoisie froide quand il me dit :
— Alors, madame, je n’ai, en effet, que des félicitations à vous adresser.
La sonnerie proclame impérieusement la fin de l’entr’acte. Marinette offre à Meillane de rester avec nous. Mais il refuse et disparaît, me laissant un certain remords à son endroit. Pourquoi ai-je été désagréable avec lui ? Car je l’ai été… Pourquoi me suis-je hérissée contre la sollicitude que je devinais en lui ?
La Viva qui ne permet pas les mensonges, même les subterfuges envers elle, me déclare que je me suis raidie parce que j’ai entrevu ceci : la sympathie dont il m’enveloppe délicatement — ne m’est pas indifférente. Et cette faiblesse me déplaît.
Jamais encore je n’ai accepté d’être plainte. Et voici qu’à certaines minutes, la pensée m’a effleurée que ce serait bienfaisant d’avoir la protection d’un homme tel que lui, absolument sûr…
De ce désir fugitif dont le souvenir brûle mes joues de mépris pour ma lâcheté, il n’est pas responsable. Et heureusement, il n’en peut rien soupçonner.
8 juin.
Dîné chez Marinette. Là, j’ai, silencieusement, fait amende honorable à mon ami. Il est venu me saluer, glacé dans la même courtoisie cérémonieuse dont l’avait revêtu mon amabilité de porc-épic.
Je n’ai pas pris garde à cette froideur et lui ai, cette fois, tendu la main avec un sourire bien accueillant et cette assurance dépourvue d’artifice :
— Bonjour !… Je me sens d’humeur charmante ! Ne me gelez pas en ayant l’air si sévère…
— Je ne me doutais pas que j’avais pareille mine ! Seulement, je viens avec précaution…
— Vous demandant, non sans inquiétude, comment vous serez reçu…
— Justement !
Nous avons ri… Et, sans plus de formes, jusqu’à nouvel ordre, la paix a été signée. Si bien signée que, dans la soirée, à ma profonde stupeur, je me suis aperçue que nous parlions de notre jeunesse. Moi qui, jamais, ne touche à mon passé d’enfant, qui redoute même de l’évoquer, comme je craindrais de profaner le souvenir d’une petite vierge morte qui m’aurait été chère infiniment…
Il m’avait mise en confiance, j’imagine, par sa façon de parler incidemment de la femme, — sa mère, — dont l’influence paraît avoir été sur lui très profonde. Une petite phrase courte, qui n’avait l’air de rien et m’a pourtant jeté aux lèvres cette exclamation lourde d’envie :
— Comme vous êtes heureux de pouvoir aimer pareillement une créature qui le mérite !
Une douceur, que je n’y avais encore jamais aperçue, a passé dans les yeux gris :
— Ma vieille maman, c’est vrai, je l’adore !
— Et cependant vous vivez loin d’elle !
— Même de loin, nous restons unis. Nous sommes si sûrs de toujours nous comprendre l’un l’autre ! Quand je suis en France, je vis chez elle comme un petit garçon. Dans quelques jours, elle part pour notre propriété de famille dans le Dauphiné. J’en suis navré !
— Vous ne partez pas avec elle ?
— J’irai la rejoindre. Elle va être très entourée, recevant ses autres enfants, mariés et pourvus de beaucoup de rejetons. J’arriverai un peu plus tard. Ma mère est trop intelligente pour ne pas comprendre que ma santé « intellectuelle » exige l’atmosphère de Paris, après tant de mois d’Orient.
— Et pourtant vous la dites très attachée aux vieilles traditions ?
— Elle y est très attachée pour elle-même. Mais elle accorde aux autres l’indépendance dans la conduite de la vie qu’elle réclame pour son propre usage.
— Votre mère est une femme… rare !
— Sans modestie je le crois un peu… Pour être ce qu’elle est, il faut un esprit très large et beaucoup de cœur.
— Alors, elle vous a toujours laissé, d’accord avec ses principes, pleine liberté d’action ?
— Oui… Seulement, depuis ma plus petite enfance, je lui ai entendu répéter, — et non pas à un point de vue religieux, quoiqu’elle soit une chrétienne convaincue, — que chacun doit suivre inflexiblement la ligne que sa conscience lui indique…
Un peu sceptique, mais amicale, je laisse échapper :
— Et vous le faites ?
Il se met à rire :
— J’essaie, du moins. Et quand je n’y arrive pas, je n’ai pas d’illusions sur mon amoindrissement.
— Ce qui est très désagréable, mais peut-être non moins salutaire ! J’aimerais à connaître votre mère !… Quel dommage que nous appartenions à des milieux si différents !
— Moi aussi, j’aimerais que vous la connussiez… Je suis sûr qu’elle vous serait bienfaisante !
Oh ! l’imprudente parole, qui, tout de suite, me replie sur moi-même, enveloppée de mon voile d’orgueil !
— Ai-je donc l’air d’une personne en détresse ?
— Vous auriez besoin d’une maman très tendre qui vous gâte beaucoup !
Nos yeux se rencontrent… Que de choses y montent que nous n’articulons pas !… Près de mon « ami », mon cœur ressemble à un pauvre qui s’attache éperdument au passant généreux, prêt à lui donner sans compter.
Une seconde de silence ; puis, d’un commun et muet accord, nous rentrons dans la conversation générale.
18 juin.
Robert part dans dix jours. Il est affairé, nerveux, occupé de mille détails, menus et importants ; exaspéré tout haut, en même temps que satisfait en son quant à soi, des interviews qui s’abattent sur lui, des articles dont il est le héros, son portrait placé en vedette ; et dans la fièvre du départ, songe très vaguement à ne point me laisser voir, avec une sincérité choquante, la fougue — actuelle — de sa passion pour Marcelle Huganne.
Ah ! que bien ils vont donc profiter de leur liberté, si peu gênante que soit une épouse telle que je suis devenue !
Pendant ces derniers jours, plus que jamais, nous nous montrons partout où nous entraîne l’illustre personnalité du maître, très fêté ; moi, chétive, gravitant à sa suite. Nous sortons. Nous recevons. Soutenue par la perspective de ma prochaine libération, je joue bravement mon rôle d’épouse d’un grand homme, en partance pour aller recueillir de nouveaux lauriers.
Personne, d’ailleurs, ne commet la bévue de s’apitoyer sur une séparation que, de toute évidence, nous acceptons avec une sagesse exemplaire. De là, abondance de propos dans notre petite province du Tout Paris où les dessous des existences appartiennent au domaine public.
Je laisse dire. J’accueille avec une aisance qui décourage les curieux, insinuations, silences, questions… Que m’importe ?… Encore quelques jours et les bouches se tairont d’elles-mêmes. Et je serai aussi libre que si les dernières fibres du lien conjugal venaient de se briser.
Malgré son indulgence pour les faiblesses masculines, père gronde un peu tout bas contre le départ de Robert dont il sait aussi bien que moi la souveraine raison.
Il n’ignore pas que mon époux est trop Parisien, a trop sincèrement l’horreur du voyage, pour que le seul amour de l’art ait la puissance de l’envoyer pérégriner trois mois en Amérique.
Mais puisque j’accepte la situation avec tranquillité, lui non plus ne soulève aucune objection, ne me plaint ni ne me félicite, et prend « l’événement » comme je lui en donne l’exemple.
Au fond, nous ne sommes pas dupes l’un de l’autre. Mais ma vie de femme est un sujet que ni lui ni moi n’abordons plus.
Secrètement, je le devine, il demeure inquiet de mon indifférence actuelle pour les aventures extra-conjugales de mon mari. Cette indifférence le trouble devant l’incertitude de la cause. Il m’a vue si éprise, puis si révoltée ; si âpre à garder, à défendre, à reconquérir mon trésor d’amour, que mon calme lui apparaît, en somme, incompréhensible.
Car il a telle opinions des femmes qu’il lui semble impossible qu’une créature de mon âge pratique un détachement de nonne ; et il redoute que je sois, ou consolée par un autre, ou résolue à me laisser couler. Or, cette résolution, qui lui semblerait si naturelle chez une autre femme, le choquerait étrangement de ma part. Je suis restée sa « petite fille », l’enfant dont il aimait le regard sans ombres.
Il me voudrait femme heureuse, mais femme impeccable. C’est pourquoi, puisque je suis en puissance de mari, il est sourdement irrité que j’aie abandonné la partie ; et me voyant à travers son indulgente tendresse, il rend mon dédain de toute lutte responsable de notre séparation, à Robert et à moi.
Pour peu que je l’interroge — ce que je ne ferai point, — il me dirait, j’en suis sûre, que si je voulais m’en donner la peine, je serais bien de taille à retenir mon inconstant époux… Erreur absolue. Autant fixer la flamme qui danse à tous les vents.
Dans le tréfonds de sa pensée, il ne peut — et pour cause… — juger impitoyablement Robert. Mais comme « sa petite » est en jeu, le père, en cette circonstance, prend la place de l’homme et voit d’autre manière…
Hier, comme il allait me quitter après une courte visite où, sans paroles d’effusions, nous nous étions sentis bien cœur à cœur, il m’a brusquement demandé, alors que je venais de faire allusion à mon séjour d’été en Suisse :
— Pourquoi n’as-tu pas retenu ou suivi ton mari ?
— Grand Dieu ! pourquoi aurais-je fait rien de pareil ?
Il a secoué sur sa manche un imaginaire atome de poussière.
— Parce qu’il ne vaut rien pour une jeune femme de cheminer seule sur les grandes routes, — dans la vie et dans la Suisse.
J’ai eu, malgré moi, un geste d’épaules.
— Père, c’est exquis et si reposant d’aller seule ! Tu sais, j’aime cela depuis toujours !
Il a posé, sur mes cheveux, sa main dont le contact est si ferme, presque impérieux :
— Oui, petite sauvageonne, je sais. Mais, crois-moi, il est meilleur encore d’aller deux. Et j’ai fort la crainte que ma Viva ne s’en aperçoive plus qu’il ne faudrait.
Lui, l’homme de chiffres, de plaisirs, le joueur audacieux des grands coups financiers, il a soudain dans la voix quelque chose qui me bouleverse. Il me caresse les cheveux d’un geste tendre qui me donne envie de pleurer. Ah ! si seulement j’avais ce droit de pleurer, comme font les petits, sans être obligée de dire, d’expliquer, de chercher, dans les profondeurs de mon âme désemparée, un pourquoi que je distingue mal.
Mais au lieu de pleurer, j’ai un petit rire que j’entends sonner, sec et railleur :
— Père, j’ai cheminé avec un compagnon et je m’en suis si peu bien trouvée que la solitude me paraît un bien à nul autre comparable ! Tu ne peux en être surpris.
Père ne répond pas… Puis, entre les dents, je l’entends répéter tout bas :
— Ah ! l’animal ! l’animal !
Mais il n’insiste pas.
Sans pensée, je suis restée la tête contre son épaule, — ainsi qu’au temps où j’étais petite fille. Au contact de sa force, je me sens si frêle ! Et cette force pourtant ne peut rien pour moi.
Entre les paupières rapprochées, je contemple machinalement sur la cheminée une rose dont les pétales se détachent. Je la vois, ses contours un peu estompés à travers une brume de rosée… Ah ! qu’elle est méchante la vie !
Autour de moi, je sens se resserrer l’étreinte protectrice… Puis, sur mon front, un baiser.
Et père se redresse. Moi aussi. Et nous nous séparons, avec des propos quelconques.
23 juin.
Robert est parti.
Confusément, j’avais pensé que, peut-être, mon personnage d’épouse pour la façade me faisait une obligation de l’escorter à la gare.
Mais la simple réflexion m’a ôté tout scrupule en me rappelant qu’il serait là-bas pris par les journalistes, par sa troupe, surtout par le soin d’installer sa précieuse interprète. Sans compter les curieux de la dernière heure. Et j’ai trouvé bien inutile d’aller offrir en spectacle notre très facile séparation.
En ces dernières semaines, l’écœurement de notre situation fausse s’est tellement avivé en moi, que je ne comprends plus l’aberration qui m’a fait demeurer sous le même toit que lui devenu plus qu’un étranger.
Oh ! bienheureux voyage qui brise cette union menteuse !
Donc c’est « chez nous », que nous avons échangé un adieu en parfait unisson avec les sentiments qui nous animent l’un et l’autre.
Dans le salon, où nous venions de prendre le thé, quelques intimes de Robert. Marinette et Paul ; père, en flirt comme toujours avec mon petit papillon qui apprécie les hommages de ce grand connaisseur. Sauf la tenue de voyage de Robert, rien n’indiquerait, ni les conversations, ni leur accent, ni les visages, que l’heure d’un départ de plusieurs mois est tout proche.
Robert cause très gai, plutôt nerveux, mais à la façon d’un collégien que fait frémir l’allégresse du congé qui commence.
Les minutes fuient légères. Père me demandant un renseignement que j’ai noté pour lui, je passe dans ma chambre afin de le lui chercher.
Tandis que je fourrage dans mon buvard, en quête du papier, trop bien rangé, j’entends, dans la pièce, un bruit de pas qui me fait tourner la tête. C’est Robert.
— Puisque vous ne reparaissez plus, Viva, je viens vous dire adieu. Il va être l’heure de partir.
— Ah !… Eh bien ! je vous souhaite bonne chance… beaucoup de succès !… Quand vous aurez un instant libre, dites-moi si la Danaïde est aussi goûtée des Yankees que des Parisiens.
Ma voix est calme et je n’ai pas un battement de cœur plus rapide. En moi, il semble que tout soit glacé.
Pourtant cet homme dont je me sépare ainsi, je l’ai adoré. J’ai lutté désespérément pour le disputer à lui-même et aux autres. J’ai cru mon cœur brisé parce qu’il m’échappait… Et aujourd’hui, ce m’est indifférent à un point que je ne soupçonnais pas — en cette minute, je le constate — qu’il me laisse pour suivre sa maîtresse. Je trouve seulement que c’est triste atrocement d’éprouver cette indifférence !
A-t-il l’intuition de mon absolu détachement ?… A coup sûr, cette intuition est fugitive, car il s’exclame, souriant, sur un ton un peu dépité :
— Vous vous intéressez à la Danaïde plus qu’à moi !
— Oh ! sûrement plus !
Dans ses yeux passe une lueur. Évidemment, il imagine que je plaisante.
Avec sa prodigieuse inconscience, il me demande :
— Vous ne m’en voulez pas trop, Viva, de vous laisser seule en France ?
— Je ne vous en veux pas du tout. Je goûte la liberté autant que vous-même ; et je vais trouver très agréable de vivre tout à ma guise, ainsi que vous m’en donnez l’exemple.
Mes paroles et mon accent sonnent décidément faux à son oreille. Et une seconde, nous nous regardons un peu comme des adversaires. Mon indifférence a cinglé la sienne. Mais je ne sais quel orgueil ou quelle instinctive dignité me fait trouver abaissant de le quitter sur des paroles agressives. « Partir, c’est mourir un peu… »
L’homme qui a possédé tout mon être n’existe plus. Il est disparu aussi celui qui m’a torturée. Je n’ai plus devant moi qu’un compagnon courtois, en somme ; et, c’est de lui, à cette heure, que je prends congé. Alors je lui tends la main.
— Adieu, Robert. Heureux voyage !
Je n’ai pas le courage d’articuler : « Heureux retour. » C’est si loin, en ce moment, le retour ! Je ne veux pas entrevoir ce qui sera alors. J’ai la bizarre impression qu’entre lui et moi, c’est la séparation définitive ; que jamais plus la vie ne recommencera entre nous, telle qu’elle a été depuis trois ans. Sur lui, ce sont des yeux d’étrangère que je pose, qui notent les lignes fatiguées du visage, les meurtrissures des paupières, l’empreinte creusée par les fièvres de toute sorte ; des yeux d’étrangère qui s’attachent, une seconde, au dessin des lèvres, sous lesquelles a frémi ma bouche d’amoureuse, jadis…, il y a longtemps, longtemps, quand j’étais une folle créature, tremblante de bonheur sous la seule caresse de son regard.
Mes prunelles plongent, encore une fois, dans ces prunelles si proches qui m’interrogent, vaguement troublées, cherchant le mystère de mon cœur, de mon attitude, un peu étrange, sans doute. Il ne devine pas que je le regarde comme on regarde l’être qui, à jamais, va disparaître pour vous. A travers le présent, c’est le passé que je contemple en lui.
Oh ! l’horrible tristesse de se souvenir ! Mes mains se serrent l’une contre l’autre, si fort que les griffes de mes bagues — des bagues données autrefois par lui… — me déchirent la peau.
Peut-être, en cette minute, j’ai quelque chose de mon visage d’autrefois : l’ombre ressuscitée de la Viva qui lui a été précieuse un moment, plus que toute autre femme… Chacune son heure !
Brusquement, il se penche. Son bras m’attire, du grand geste enveloppant que je connaissais… Sur mon visage, je sens le frôlement de la barbe soyeuse dont le parfum n’est plus le même.
Mais avant que ses lèvres aient touché les miennes qui se dérobent, je me suis dégagée, violente, une révolte dans tout l’être :
— Ah ! ça non ! jamais ! Jamais plus !
— Je veux ! murmure-t-il, impérieux.
— Et moi, je ne veux pas ! Cela me fait horreur !
Alors, il s’écarte.
Instinctivement, je passe la main sur mon visage, pour en effacer son souffle ; sur mon corsage qui l’a effleuré de si près…
Il n’insiste plus. Mais dans ses yeux, je comprends qu’en cet instant, où je me dérobe, il me veut de tout son désir ravivé.
Un coup à ma porte brise le maléfice.
— La voiture de Monsieur est avancée.
— Bien, j’y vais.
La voix résonne un peu rauque.
J’ouvre la porte de ma chambre qu’il avait fermée en entrant ; et j’entends le bruit des voix dans le salon, Marinette appelle :
— Robert, tu ne viens pas ?
Il est droit devant moi.
— Adieu, Viva. Et… pardon !…
Je ne réponds pas. Je ne veux pas mentir et je ne lui ai pas pardonné. Je répète seulement :
— Adieu !
— Vous ne voulez pas me donner la main ?
— Oh ! si !… je la donne à tant d’étrangers…
Les mots ont jailli, trop sincères ; et je les regrette, ils vont contre ma résolution.
Robert se penche et la baise lentement, longuement, avidement. Le baiser veut remonter vers mon bras. Encore une fois je me dégage.
— A quoi donc pensez-vous, Robert !
Et, la première, je rentre dans le salon où c’est le tumulte des adieux. Le nôtre se perd dans la foule des autres, tel que si Robert partait dîner à Versailles, par exemple. Personne d’ailleurs ne s’étonne.
J’entends le bruit de son pas décroître.
Puis, après quelques minutes, le roulement de la voiture.
J’ai un soupir de délivrance, un soupir profond. Mais, sur mes mains jointes, je sens s’écraser une grosse larme.
Dieu ! qu’il est triste d’éprouver tant de bonheur d’être seule !
29 juin.
J’ai été très entourée pendant mes premiers jours de veuvage. Avouerai-je, presque « trop » !… Cette sollicitude, à divers degrés, dont je me sentais enveloppée, me touchait certes, mais aussi gênait un peu mon furieux appétit de liberté.
Meillane, avec sa subtile perspicacité, l’avait-il deviné ? Je ne l’ai pas vu, lui ; et, non plus Marinette, tout absorbée par son amie chère qui part ces jours-ci, je crois, pour un voyage d’été.
Ce pourquoi, mon papillon voltige à sa suite chez des fournisseurs variés, ne voulant pas perdre une bribe du temps que la bien-aimée peut encore lui accorder.
Autrefois sa tendresse d’enfant se fût ingéniée à me combler le vide — possible — creusé par un départ dont elle sait les conditions. Elle n’y a pas pensé…
Meillane m’a envoyé simplement une moisson de fleurs, — les roses du rouge ardent et sombre que j’aime, — et quelques lignes :
Vous le savez, n’est-ce pas, que c’est la seule crainte d’être indiscret qui m’empêche d’aller à vous ces jours-ci ?… Quand vous souhaiterez la présence de votre ami, madame, appelez-le. De loin comme de près, il est tout vôtre.
Je ne l’ai pas appelé. J’ai voulu savourer la solitude, avant l’heure où peut-être, j’en souffrirai à crier grâce…
Mais je n’en suis pas là ! Je jouis de ma liberté avec la même fougue, avec la même ivresse qui, jadis, me lançaient, en vagabonde, à travers les sentiers de la forêt dont les grands sapins abritent la maison de mon enfance.
Oh ! cette maison où je vais retourner pour l’automne, combien de parcelles de mon âme y sont tombées… Parcelles livrées au souffle des jours par la petite fille ardemment insouciante et joyeuse ; par la sauvage adolescente qui, en silence se créait des fêtes merveilleuses ; par la jeune fille que l’avenir attirait, les yeux éblouis, vers un mirage de bonheur… Parcelles qui imprègnent ma maison d’un parfum si doux et si poignant, que je le respire, recueillie, les paupières fermées au présent, le cœur gonflé de sanglots, comme on respire un parfum sacré dans un sanctuaire.
Amoureuse, j’y ai vécu des heures enchantées… Puis, épouse déçue, des jours et des nuits dont le souvenir fait frissonner la sage créature que je suis maintenant.
Ah ! que j’en revois donc de ces ombres qui ont été moi, qui semblent des mortes et que je retrouve, mystérieusement vivantes, dans cette maison où elles m’attendent pour me parler du passé.
5 juillet.
Avant de quitter Paris pour Saint-Moritz, mon premier dîner de « garçon » — ou de veuve — présidé par père… Suis-je assez correcte quand je m’en mêle !
Des intimes seulement, — et des meilleurs, — masculins et féminins. Parmi eux, mon « ami », bien entendu.
Une jolie table, fleurie capricieusement à ma fantaisie ! Une causerie à l’avenant où tous, nous lançons, pêle-mêle, des folies et des aperçus infiniment justes et sages, accommodés de toute sorte. Puis une orgie de musique, de très bonne musique.
Pour la première fois, — depuis si longtemps, que je ne trouve plus de date à préciser — je me sens gaie, je m’amuse aussi complètement qu’une gamine. Mon cœur et mon esprit ont soudain rajeuni, et oublieux de leur misère, par je ne sais quel miracle, ils se jettent sur le régal que leur offrent les minutes présentes. Ce soir, mon moral respire ; et cela me grise d’une allégresse imprévue.
Je suis ravie de tout, du visage que me renvoient les glaces ; de ma robe qui m’habille à souhait ; de ma cervelle qui se montre à la hauteur de ma figure et de ma robe… Bref, je suis aussi stupide qu’une bambine, transportée de plaisir pour une première soirée.
Mon ami, je m’en aperçois tout à coup, ne paraît pas fort apprécier ma transformation qui me le fait un peu négliger parce que… — c’est horrible à avouer ! — parce que je me suffis à moi-même, ce soir.
Un remords me rapproche de lui tandis que tous bavardent autour du piano, et, bien gentiment, je lui glisse avec un sourire de conciliation, tout chaud de bonnes intentions :
— Monsieur mon ami, pourquoi cette grave figure ?… Vous vous ennuyez ?… J’en serais si fâchée !… Je vous en prie, tâchez de vous amuser un peu, à mon exemple !
Mais à ma grande surprise, il ne me répond pas tout de suite.
Puis, devant la question que répètent mes yeux levés vers les siens, il réplique d’un accent un peu singulier, où il y a de l’impatience et une sorte de rudesse tendre :
— Vous avez raison, je m’ennuie… de mon amie que je ne vois pas ce soir !
Taquine, je riposte platement :
— Êtes-vous donc devenu aveugle ?
— Ah ! madame, dites plutôt trop clairvoyant !… Je ne me doutais pas à quel degré je peux être égoïste ! C’est vous qui me l’apprenez, à ma confusion très grande…
— Alors pour votre « punissement », comme dit petite Hélène, confessez comment vous péchez par égoïsme !
Je m’en doute bien. Mais une bizarre crise de coquetterie vient de s’abattre sur moi, y jetant l’absurde désir de l’entendre articuler… ce que je devine ; de le voir un peu, pour un instant, grisé par moi, l’ex-« petite Nuit d’amour », lui, si maître de sa volonté.
Je suis debout sous la lumière blonde que verse l’ampoule enfouie dans une fleur couleur d’or ; le reflet ruisselle sur la chair de mon visage, sur mes épaules nues sous le frôlement de la dentelle.
Et ma sagesse effarée constate l’apparition soudaine d’une frivole Viva, satisfaite de la certitude que ce reflet dore harmonieusement sa pâleur ; que la lumière tombée d’en haut est toujours seyante au regard ; que le parfum qui l’imprègne embaume autant qu’une brassée de fleurs fraîches.
Cette Viva que j’observe, stupéfaite, ma personnalité dédoublée, répète, mordillant un pétale nacré arraché aux roses de son corsage :
— Confessez-vous, monsieur mon ami. En quoi êtes-vous un égoïste ?
Un nouveau silence. Puis brusquement il jette :
— Vous voulez le savoir ?… Soit !… Eh bien ! je ne puis supporter de vous voir les griser tous…
D’un geste vif, il indique le groupe de mes hôtes, les masculins, j’imagine.
— … de les griser tous, de votre séduction dont vous usez trop bien !… Je vous en veux de votre gaieté, de votre éclat, qui vous font autre, un cruel petit feu follet, trop attirant, à qui il n’importe guère de mener les imprudents à leur perte.
J’ai un geste d’épaules. Mais je ne saurais dire si je suis amusée, contente ou agacée de cette sortie imprévue. Et je le regarde mi-fâchée, mi-malicieuse :
— Ah ! çà… où prenez-vous le droit de me faire ces mauvais compliments ? Soyez sans inquiétudes, monsieur l’austère censeur, il n’y a pas d’imprudents ici. Quant à ma gaîté, ah ! ne vous en irritez pas… C’est un éclair !… Et pour ce que durent les éclairs !
Nos yeux se rencontrent. Une seconde, nous nous taisons. A-t-il senti la goutte d’amertume tombée dans mon badinage ?
Il reprend, le ton changé, cette sorte de chaude douceur dans le regard qui pénètre mon cœur glacé :
— Mon amie, pardonnez-moi, puisque j’ai reconnu que j’étais un abominable égoïste ! Soyez gaie, comme il vous plaît, si cela vous paraît bon. Dispensez votre séduction sans souci de votre exigeant ami qui voudrait vous avoir à lui tout seul. C’est effrayant à quel point je déteste maintenant vous voir dans le monde !
Ce soir, quelle femme suis-je donc pour trouver une sorte de joie à l’entendre me parler ainsi ?
Du moins je ne lui en laisse rien voir, et, taquine de nouveau, je riposte :
— C’est que je vous ai donné de mauvaises habitudes à vous recevoir souvent, en mon « particulier »… Ah ! il est temps que je parte !
— Que vous partiez ?… C’est vrai, vous partez…
— Mais vous aussi !… Ne m’avez-vous pas dit que vous étiez attendu en Dauphiné ?
Il pense sûrement à autre chose qu’à sa réponse qui tombe distraite :
— Très exact, oui, je vais quitter Paris. Votre départ est prochain ?
— Oh ! oui, heureusement ! Dans quinze jours, je serai dans l’Engadine, je l’espère bien !
— De quel ton ravi vous dites cela !
— Mais c’est que je suis, en effet, ravie de partir. Le Paris poussiéreux et brûlant m’est odieux. La chaleur m’épuise. Ce sera si bon de boire de l’air frais, perchée sur un sommet, devant un horizon de neiges et de glaciers !… Oh ! oui… je suis ravie de partir !… Voyager est un des rares plaisirs que je goûte encore ! Et un fervent voyageur comme vous ne peut en être étonné !
— Non, je ne m’en étonne pas !… Mais il est désagréable à mon amitié de penser que vous allez être ainsi toute seule… pour courir les routes…
Je me raidis devant la douceur oubliée, de voir un être avoir, si vraiment, souci de moi… Et je lance, un peu moqueuse :
— Tranquillisez-vous, ô mon craintif ami, je ne courrai pas les routes. Je pratiquerai les chemins de fer, les autos, les voitures… enfin tous les modes de locomotion qui me seront utiles… Et je ne serai pas seule !… J’emmène ma femme de chambre.
Mais il ne sourit pas de ma boutade et pose sur moi des yeux impatients et presque graves.
— Pourquoi êtes-vous si méchante, ce soir ?
— Je ne suis pas méchante… Mais… je n’aime pas qu’on ait l’air de me plaindre !… quand il n’y a pas lieu de le faire. Et puis, que votre sollicitude se rassure ! A Saint-Moritz, les Abriès vont venir me rejoindre ; et Marinette présente, ce ne sera pas la solitude autour de nous !… Pas assez, même à mon gré !… Ensuite, en septembre, j’irai m’installer chez père, dans la forêt de Rambouillet, où il a sa chasse. Et là, je resterai tard, très tard, le plus tard possible !
— C’est-à-dire ?…
— Jusqu’à la Toussaint, pour le moins.
— Alors… quand vous reviendrez vivre ici, je serai loin… bien loin !
Sans répondre, je continue à froisser des pétales de rose dont la senteur imprègne mes doigts. Mais la Viva qui s’amusait, disparaît aussi soudainement qu’elle avait surgi. Un étrange petit frisson m’a crispé le cœur. Parce que Jacques de Meillane a rappelé son départ ?… Mais je le savais bien qu’il ne pouvait m’être qu’un fugitif ami !
Bien souvent, je suis fantasque avec lui. Cependant, que vite je m’étais donc habituée à l’atmosphère vivifiante dont il m’a peu à peu enveloppée.
Et voici que je ne suis plus ni moqueuse, ni taquine, ni coquette… Bien sincère, je pense tout haut :
— Il est heureux que l’été vienne nous faire perdre la dangereuse habitude de nous voir trop souvent !
Il dresse la tête :
— Heureux ?
— Oui… car ma nature « lierre » m’attacherait de plus en plus à notre amitié. Et j’ai appris à redouter les arrachements brusques, pour mes racines qui, elles, sont des espèces de sensitives. Aussi, cet été, je compte bien les traiter par l’arrachement progressif…
— Alors quand nous nous reverrons…
J’interromps :
— Nous reverrons-nous ?… Vous partez pour le Dauphiné. Votre vie de famille va vous reprendre… Vous allez retrouver là-bas vos « idées de clocher »… Et vous ne serez pas long à vous étonner de tant d’attention donnée, un instant, à une étrangère rencontrée au passage, et qui continue sa vie sur une voie toute différente de la vôtre…
Il reste silencieux. Est-ce parce que, sur son violon, Sylvaire vient de commencer une mélopée sauvage et plaintive, si désespérément triste que j’ai l’impression d’un flot de douleur qui monte vers moi.
J’écoute immobile, près de Meillane dont la haute taille me domine. Et, tout à coup, j’entends sa voix dire très bas, de son accent de sincérité forte :
— La voie où vous marchez, je ne pourrai plus m’empêcher de vous y chercher, de loin comme de près.
Il s’arrête une seconde… Je n’ai pas bougé. Mais mon cœur bat à larges coups, et tout mon être attentif attend qu’il poursuive :
— Oui, peut-être, quand l’été aura passé, je ne serai plus en effet, qu’un étranger pour vous. Mais jamais, moi, je ne pourrai voir en vous une étrangère, — même si je ne retrouve plus l’amie qui m’a été donnée un moment…
Peut-être, il dit vrai… Et pourtant, alors que le violon sanglote sa plainte, je murmure, sceptique, de par mes désillusions sans nombre :
— Que pouvez-vous savoir ?… Le temps détruit tout… A quoi bon, d’ailleurs, regarder en avant ?
Puis, tous deux nous demeurons silencieux.
Jusqu’à la fin de la soirée, je crois vraiment que je l’ai fui… Pourquoi ?
9 juillet.
Encore une dépêche de Robert, cette fois pour m’annoncer son installation à New-York. Il me comble de son souvenir qui m’est plus facile à accepter que sa présence.
12 juillet.
Oui, j’adore voyager, surtout maintenant où ce m’est un bienfait qu’un intérêt quelconque, même la banalité ou la force brutale des faits matériels, m’arrache à moi-même. Et cependant, les départs, aux dernières heures, me précipitent dans un gouffre de tristesse ! Il sonne toujours une heure où, devant mon home dépouillé de son aspect familier, — tentures enlevées, meubles ensevelis sous les housses, bibelots, fleurs, portraits disparus ; devant les malles où mes robes s’allongent telles de petites mortes fragiles en leur dernier asile, il sonne fatalement une heure où je ne comprends plus du tout le désir qui m’a poussée hors de mon « chez moi » harmonieux. Pourquoi aller vers les logis inconnus où ma nervosité d’impressions devra s’acclimater, souffrira du désarroi des installations d’un jour, de l’atmosphère surchauffée des tables d’hôte, de la banalité des salons pareils à des halls d’attente.
Alors, je n’éprouve plus un atome de plaisir à entreprendre mes courses vagabondes… Si le réseau des circonstances ne m’enserrait, ne tendait derrière moi la barrière qui m’oblige à poursuivre en avant la route que j’ai choisie, sûrement, au dernier moment, le courage me manquerait pour partir. Si fort se ravive le sentiment de l’à quoi bon ?
Instruite par l’expérience, je laisse, impassible, monter la crise qui s’approche. Car après-demain soir, je pars. Mon gîte devient inhospitalier, en sa tenue d’été… Je ne le reconnais plus ; j’ai hâte de le fuir… Et pourtant qu’il m’est dur de le quitter ! Lui seul, je regrette de laisser derrière moi…
Car aux êtres, je manquerai si peu que la séparation m’en devient facile ! Père a ses distractions personnelles qui l’occupent largement. Mon petit papillon, jusqu’à son propre départ, est la proie des couturiers et modistes et elle donne tous ses loisirs sentimentaux au regret d’avoir dû quitter l’amie d’élection… A elle, non plus, mon absence ne pèsera guère. Un seul sentira, du moins un moment, la morsure de la séparation. Mais il a toute sorte de raisons pour guérir vite…
Ah ! je peux partir, vagabonder, bien libre, sur des routes étrangères, — comme je pourrais disparaître définitivement du monde… Avec aucun être, je n’ai plus d’attache ; nul cœur ne me retient…
13 juillet.
Hier soir un mot de Meillane, que je trouve en rentrant de dîner chez père.
Mon amie, puisqu’il me faut vous dire adieu, je voudrais que ce ne fût pas dans le salon plein de monde où tous veulent vous accaparer. Encore une fois, pardonnez-moi d’être un exigeant individu et soyez très bonne… accordez-moi un dernier instant pour moi tout seul. Qui sait, vous l’avez dit, si jamais nous nous retrouverons ainsi !
J’ai répondu, ce matin, par un bleu :
A six heures, ce soir, votre amie sera rentrée, pour vous. Êtes-vous content, terrible exigeant… Ne prenez pas ce dernier qualificatif pour un reproche. Parce que je suis très franche, j’avoue qu’il me semble bon que quelqu’un tienne un peu à moi… Et je vous le confie… Vous l’avez bien mérité, mon ami…
Quand je suis rentrée, retardée par de fastidieuses courses de la dernière heure, il était là, m’attendant.
Sans ôter mon chapeau, je suis entrée dans le salon, tout assombri par une grosse pluie qui épandait un peu de fraîcheur dans l’air surchauffé.
J’ai coulé un regard vers la pendule. Elle marquait six heures et demie.
— Vous devez me trouver une personne bien mal élevée d’être aussi peu exacte à un rendez-vous…
— J’ai pensé seulement que les minutes qui fuyaient en votre absence étaient autant de minutes perdues !
Il dit cela très simplement, un fait indiscutable, sa pensée même. Et tout bas, je pense comme lui, depuis que je suis sous son regard. Cette présence qui m’était bienfaisante, il me reste si peu de moments à en sentir le réconfort ! Pourquoi en ai-je stupidement raccourci le nombre, occupée de choses indifférentes ?
Il me demande :
— C’est toujours demain que vous partez ?
— Oui, demain soir. C’est pourquoi je vous ai prié de me faire votre dernière visite cet après-midi ; demain, mon pauvre salon va être dévasté comme tout le reste de l’appartement, et puisque vous l’avez aimé, je ne veux pas que vous en emportiez une vilaine image. Il n’y a que ma chambre qui garde jusqu’au bout une mine confortable. Uniquement, quand je suis partie, les « profanateurs » y touchent… Mais il n’aurait pas été correct de vous y recevoir ! En dépit des apparences, j’ai encore un tantinet, le respect des convenances.
Je plaisante… Pourtant je n’en ai aucune envie… Mon cœur est lourd comme ce ciel d’orage où s’immobilisent de pesants nuages, gros d’éclairs et d’éclats de foudre.
Il n’a pas relevé mes dernières paroles. Son regard, dont la flamme me réchauffait, erre autour de lui.
— C’est vrai, j’ai beaucoup aimé cette pièce que vous avez faite si bien vôtre ! C’est là que, de loin, je vous retrouverai le mieux. Dites-moi… si je ne suis pas trop indiscret… est-ce ici que vous écrivez, pour vous-même ?…
— Non, dans ma chambre. Tenez…
Je me lève et, sans réfléchir, je me rapproche de la portière relevée.
— … tenez, d’ici, vous apercevez le coin qui est mon « cabinet d’écriture ».
Il s’est rapproché. Je vois son regard tomber sur ma petite table chargée de livres où, devant le buvard fermé, flambent les ciselures d’or de l’encrier. Mais aussi, près de la table il aperçoit ma chaise longue, l’écharpe que j’ai laissé tomber avant de sortir ; les coussins qui gardent l’empreinte creusée par mon coude…
Une seconde, ses yeux embrassent, je le sens, toute la pièce. Puis il fait un pas en arrière. Moi aussi. Pourquoi ai-je ce mouvement instinctif ? A d’autres hommes pourtant, j’ai laissé visiter ma chambre pour son aspect de pièce d’autrefois, pour les bibelots précieux que j’y ai, peu à peu, réunis avec des joies de collectionneur.