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La nouvelle cuisinière bourgeoise

LIVRE II LES SOUCIS DU MÉNAGE

Reading edition

Cinq sous, cinq sous Pour monter notre ménage !…

LES SOUCIS DU MÉNAGE

INTRODUCTION A LA VIE RANGÉE

Voilà un quart d’heure que je cherche mon papier buvard Et mes plumes d’oie familières ; Le buvard, chose singulière, N’est plus dans la boîte à cigares ; Et vous, plumes, sans crier gare, Regagnâtes-vous des volières ?… Voilà un quart d’heure que je cherche mon crayon bleu, Qui, d’ordinaire, voisinait avec ma pipe : Je ne peux pas retrouver mon crayon bleu ; C’est peut-être ce qui explique Que je ne puisse, que je ne peux, Je ne peux pas non plus retrouver ma pipe… Voilà un quart d’heure que je cherche mon coupe-papier En imitation d’ivoire : Il traînait toujours sous mes pieds, Là, près du panier A papier : C’est à n’y pas croire ! Tout cela me serait égal, Mais où est ma carte, où ma carte du Transvaal ? Alors, j’ai tout flanqué par terre ; Vlan ! à grands coups de mes talons ferrés, Tous les tiroirs sont éventrés : — Tonnerre ! Tonnerre ! où les a-t-on fourrés, Mon buvard, tonnerre sacré ! Et mes plumes d’oie familières ; Où ma carte, ma pipe, avec mon crayon bleu, Sacré tonnerre, Tonnerre de Dieu !… — Mais le bureau familial, et de vieux chêne, Mon vieux bureau, qui en a bien vu d’autres, Craque et m’apaise : — Tu t’emportes, Eh ! là, eh ! là, mon Maître, quelle scène !… Colère vaine ! Querelles sottes ! Oublies-tu donc, hier encor célibataire, Que maintenant la bonne fée est au logis, Qui tiendra tout en ordre ici : Car le souhait est accompli, Que tant de fois, le soir, pour toi j’entendais faire Et à ta sainte mère, et à ton digne père ; Oui, l’épouse fidèle a passé là, cher ange Qui range, De sa main diligente, habile auxiliaire, Qui range maintenant tes petites affaires.

BARBE-BLEUE (2e version)

— Belle-maman, belle-maman, Voici, sur ce plateau d’argent, Voici les clefs de tout l’appartement ; Ici nous mettons les mouchoirs, Ici nous mettons les chaussures : Un petit coup d’œil, ça rassure, Oui, belle-maman, il faut voir ! Ce sont des factures du Louvre, Et puis d’autres du Bon Marché : Certainement, ce tiroir s’ouvre, Belle-maman, rien de caché ! C’est ça, comptons l’argenterie ! Mais, comment donc ! une manie ? Puisque c’est moi qui vous en prie ! Belle-maman, belle-maman, Voici les clefs de tout l’appartement. Chapeaux, sortez de vos cartons, Étalez vos plis, pantalons, Hors donc, flanelles, caleçons : C’est moi, mais c’est moi, comment donc ! Qui dois vous demander pardon ! Si la paillasse est faite avec, Normale curiosité, Avec du crin ou du varech ? Belle-maman, il faut tâter. Mais, où diable avais-je la tête ? Pour que la fête soit complète, N’ai-je montré les ustensiles de toilette ? Belle-maman, belle-maman, Voici les clefs de tout l’appartement. Mais, je vois, une clef vous brûle, Une petite clef, je vois, Vous brûle le bout de vos doigts : Belle-maman, pas de scrupule : C’est la clef de ce grand placard, Vous plaît-il jeter un regard ? Hésiter à vous satisfaire !… Mais faites donc comme chez vous : Il y a là six belles-mères Que j’ai étranglées avant vous.

LE PETIT NID

Il convient que nous dégustions Les joies de l’installation. Nous avions dit : — Le principal N’est pas des lambris d’or, des tentures de soie : Le principal est que ce soit Un petit intérieur où l’on soit bien chez soi, — Et pas banal ! On se meuble avec rien du tout, Pourvu qu’on ait un peu de goût. Et nous avons, dans la maison, Introduit, sans plus de façons, Un bon tapissier à façon. En des alexandrins d’une coupe ternaire, Quelque jour, empruntant ses éclats au tonnerre, Je dirai (et ça ne sera pas ordinaire !) O tapissiers, votre âme fourbe et mercenaire ; Pour le moment, j’ai mieux à faire : Car c’est le temps où nous étions Tout entiers aux joies neuves de l’installation. Et d’abord ce furent les papiers peints et les cretonnes Avec des fleurs et des bêtes d’apocalypse, Que festonnent Des cercles, et des triangles, et des ellipses : Il faut bien égayer les murs ; Ce furent, Ce furent d’abord les papiers peints et les cretonnes…? ( — Chère, vous souvient-il de ce papier chamois, Qui fut l’objet charmant d’une courte dispute : L’espiègle insistance et l’amoureux émoi Que vous y mîtes, chère, eut tôt raison de moi, Et ce papier chamois, vous l’eûtes : Mais combien il vous dégoûtait au bout d’un mois ! Et pourtant, chère, que de fois Vous m’en redemandez, de tels papiers chamois… — ) Alors que de trocs, Hélas ! que de craques, De brique et de broque, Dans les bric-à-brac ! En découvris-je, alors, des armoires normandes, Armoires qui, certainement, N’avaient jamais connu le beau pays normand ; Était-ce même de vraies armoires, je me le demande ? Et le vénérable antiquaire, Devant moi, amateur énigmatique et fier, Restait stupéfait de mon flair… Hôtel des Ventes, hôtel des Ventes, Témoin jadis de mes batailles émouvantes ; — On a dit trente ; — Ici, trente-neuf ; — Et quarante ! — — A vous, monsieur ? — A moi, et je m’en vante ! — Hôtel des Ventes, Je ne saurais longer tes murs sans épouvante ! Fausse créance En des crédences, Et confiance En des faïences : Et tous ces lots De bibelots, Et tapisseries, et tableaux, Et panoplies aussi : des lances, Des épées et des javelots, Chassepots : Car, pour orner dignement nos Salles à manger, rien ne vaut Cet attirail guerrier de notre vieille France ! Et puis, grimpé sur une échelle, Le soin n’en fut laissé à nul autre que moi, J’accrochais, je clouais, parfois Me flanquant de grands coups de marteau sur les doigts : — Les beaux garçons sont maladroits !… — Souriait-elle… Et des oiseaux qui passaient près de la fenêtre, En confrères, donnaient leur avis : Cet avis général était que notre nid N’était, il le faut reconnaître, Pas d’un style assez uni : — Pour nous, disaient les hirondelles, De la mode, toujours, respectant la puissance, Cette année, nous bâtirons surtout dans les tourelles Henri II et les croisillons Renaissance. — — Et nous, disaient les passereaux, Nous sommes pour l’art Renouveau !… — (Ce qui faisait rire les hirondelles, par complaisance…) Puis quand tout fut cloué, planté, Et décroché, et replanté, Cent fois pendu, et dépendu, Et rependu, Satisfaits de notre œuvre et jaloux qu’on l’admire, Gaîment nous nous plaisions à dire : — Notre temps, nos efforts ne furent point perdus : Un petit nid coquet, cossu… Le shah de Perse peut venir !… — Ce sont les mites et les huissiers qui sont venus.

LES PETITES COMMISSIONS

Les épaules des maris doivent être larges, Leurs bras de fer, leurs mains habiles aux fardeaux : Tant à la main, que sous leur bras, ou sur leur dos, Il faut Rapporter au logis les quotidiennes charges, Dont l’épouse, avec soin, prévoyante les charge ; Il faut Que le bras du mari soit fort, l’épaule large. La Providence en ses décrets se dut complaire A arranger ainsi les choses, au mieux possible, Qui mit précisément notre marchand de comestibles Sur le chemin du Ministère ; Pour la modiste et pour la couturière, Il n’y a qu’un crochet à faire, Pas une affaire, Un petit crochet peu pénible : La Providence combine tout au mieux possible. Engeance des garçons livreurs, Jamais à l’heure, Insouciants et incivils, Nous ne laisserons plus galvauder par la ville Les objets les plus délicats, Qui sortaient de vos mains brutales, en quel état, — Fragiles ! Nous ne connaîtrons plus cette angoisse fébrile : Le vol-au-vent qui n’arrive pas ! A la fenêtre, ou sur le pas De la porte, Vigilante, la maîtresse de maison plus ne perdra Son temps à guetter de la sorte : Aussitôt acheté, et tout aussitôt là, — Car c’est le mari qui rapporte. Mais toi, fine canne de jaspe, Toi, dont le fier pommeau simule quelque casque, Et dont le bout sonnait sur le pavé des rues, Du porte-parapluie connaissant le marasme, Canne, tu ne sortiras plus, Canne de jaspe, Tes appels tentateurs et désolés sont vains : — Vois, amie, je n’ai que deux mains. Accomplissons, d’humeur égale, Le coltinage conjugal ! Puis, quand l’époux s’en reviendra à la maison, Portant dans un filet les fruits de la saison, Sans préjudice aussi, comme il est de raison, Sans préjudice Du carton à chapeau laissé chez la modiste, De la pendule qui marquait toujours moins dix, Avec la paire de chaussures Pour laquelle on s’était trompé comme pointure, De la charcuterie, et quelque venaison, — L’époux rentrant à la maison, Tristement, l’épouse murmure : — Voilà bien, voilà les époux ! Je pensais : il n’est pas besoin de le lui dire, Il va me rapporter une gerbe de houx ; Vaine illusion, espoir fou ! Bah ! aussitôt dehors, ils se moquent de nous ; Ma sainte mère avait bien raison de me prévenir, Et de me crier casse-cou ; Songeront-ils jamais à nous faire plaisir ! — Les épaules des maris doivent être larges.

LÉGENDE DU CHAPEAU DE DAME OU DE L’ÉPOUSE DU GUILLOTINÉ

Chœur du public impatient.

C’est un spectacle fort goûté Dans la bonne société Que d’aller voir exécuter ; Ah ! l’ingénieuse machine Que la machine-guillotine : On fait jouer un déclic, Clic, clac, — couic ! En moins d’un quart de minute La sentence s’exécute, Et le patient culbute : C’est un spectacle fort goûté !

Le procureur, au condamné.

Avez-vous quelque chose à demander ?

Le condamné.

Je voudrais simplement, ô juge, que, premier Que ma tête roulât au funeste panier, Ma femme fût mandée, ainsi qu’aux jours de fête, De mettre son chapeau sur la sienne, sa tête : Et que nous attendions ici « qu’elle fût prête ».

Le procureur, qui est marié.

Vous ne vous embêtez pas !

Reprise du chœur.

BONNES

J’évoquerai d’abord ton image, ô servante ! Vieille servante du bon vieux temps, Qui restais dans les familles, des trente ans, Trente ans, et jusqu’à des quarante ! Tu nous avais vus tout petits, (Ton dévoûment quand nous eûmes la scarlatine !…) Nuit et jour, près de notre lit, La blancheur de ta coiffe berrichonne ou poitevine ; Et quand la faillite ennemie Menaçait le commerce, hélas ! de tes bons maîtres, Si simplement tu te plaisais à leur remettre Tes petites économies…

a) Adèle.

La saleté de notre bonne Adèle Dépassa de très loin les limites normales : Je doute assurément qu’on puisse être aussi sale ; On ne peut, en tout cas, l’avoir été plus qu’elle ; Au demeurant, pas méchante fille, Sa saleté était de tout repos, tranquille : Lui montrait-on des toiles d’araignée, Avec un franc et large rire, Adèle se bornait à dire, Pas le moins du monde étonnée : — Araignée de midi, plaisir !… Et, quand elle apportait des verres encor gras, Elle vous répondait si calme, Ne pouvant comprendre le blâme : — Mais ne vous frappez donc pas, Monsieur, madame, C’est sans doute un petit reste de malaga… — La saleté de notre bonne Adèle Dépassa de très loin les bornes naturelles. Quand la bonne Adèle partit, Tant de choses que, sous les lits, On découvrit, Sous le buffet, sous les armoires, Que, dans un but du reste méritoire, Tout ce qui n’est pas bon à voir, Elle poussait d’un balai furtif ou bien du pied : Jusqu’à des objets de toilette dépareillés. La seule fois où elle épousseta, plumeau fantasque, Elle creva un tambour de Basque, Et émietta notre petit berger en saxe… Et, pourtant, Adèle avait bien ses qualités.

b) Félicité.

Félicité fut une fille de débauche : Les garçons épiciers, les garçons charcutiers, Bref, tous les garçons du quartier, Bien avant nous en surent quelque chose : Félicité fut une fille de débauche. Comme le charbonnier restait longtemps à la cuisine Quand il apportait le charbon ! Comme c’était long, comme c’était long Pour que le petit marmiton Reprît simplement sa terrine… Ah ! coquette Félicité : à telle enseigne Que, pour fêter Amour, et ses jeux, et ses ris, Plus d’une fois on la surprit Mettant notre poudre de riz, Se coiffant avec notre peigne… Mais, avec nous ne voulant demeurer en reste, Au sixième, elle répandait le bruit, par politesse, Qu’elle était ma folle maîtresse. Félicité, d’ailleurs, avait ses qualités.

c) Victoire.

Victoire avait le vin triste, et l’alcool aussi, En dépit De son nom claironnant : Victoire ! — (Avec de galants caporaux Aller sabler des champoreaux !…) — C’est seule qu’elle aimait à boire. Le concierge et son vulnéraire N’arrivaient à la satisfaire ; Sans doute, elle buvait bien, puisqu’il le faut, De ci, de là, un peu de mon triple-zéro, Ou finissait les vieux fonds de bordeaux, Voire même l’eau De Bottot, — Mais simplement pour se maintenir en haleine. Ce qu’il fallait, c’était, un bel après-midi, Une bouteille de trois-six, Qu’elle absorberait toute pleine ; Et, quand la bouteille était vide, Victoire avait alors des idées de suicide Ou l’étrange tentation De mettre le feu à la maison… Et, pourtant, Victoire avait bien ses qualités.

Moralité

Nous avons eu déjà sept bonnes en dix mois, Nous en sommes à huit, — et bientôt neuf, je crois. A dix, nous ferons une croix.

LE PARAPLUIE

— Traînant l’épouse, pauvre dupe, Que vous importe un temps mauvais, Et la pluie battant le pavé ? Vous n’avez pas à relever De jupe… — Et, sous prétexte qu’il n’a pas à relever de jupe, L’époux devra tenir le parapluie : c’est juste ; Et, comme on ne peut jamais savoir, Comme il peut tout d’un coup, par surprise, pleuvoir, Et que les plumes d’un chapeau Craignent, par-dessus tout, la moindre goutte d’eau, Plus de canne, futilité, O mari, c’est le parapluie, C’est lui, Que, prévenant et prévoyant, tu dois porter, Oui, porte-parapluie à perpétuité ! Vainement ton esprit se berce De ces deux autres hypothèses : Allégeant le mari du devoir qu’il assume, L’épouse sortirait en chapeau, mais sans plumes ; Ou bien elle emporterait, elle aussi, Un parapluie ? Ah ! combien peu à la vieille galanterie Française, Ah ! combien peu conformes ces deux hypothèses ! Mettre un autre chapeau, porter un parapluie ? Et l’épouse répond, sans feindre : — Ce n’est point pour m’en parer quand je suis au lit, Ou les faire couver pour avoir des petits, Que j’achetai ces riches plumes de coq d’Inde ; Quant à porter un parapluie, merci ! Mais regardez donc mon mari : On a l’air trop dinde ! — Ainsi l’épouse répond, sans feindre. Ils vont donc, malgré la rafale, D’un pas égal, Sous ce kiosque matrimonial, Bravant les autans et la pluie, Et, à les voir marcher serrés On dirait De Paul avecque Virginie. Mais, encor que la silésienne, Chose puérile à nier, De l’ondée nous soit gardienne, Mieux que feuille de bananier, Mais, en réalité, un parapluie pour deux, Les épaules de chacun d’eux, Qui la gauche ou la droite, abreuvées de gouttières, C’est vraiment la bonne manière Pour se trouver mouillés tous deux ; Ils le sont en effet : j’indique Que cela me paraît être fort symbolique ; Ou bien, quand la pluie a cessé, En voyant le mari passer, Tenant le parapluie qui sèche, Près de sa femme longue et sèche, Un gamin ou quelque pimbêche, Diront : — Le parapluie, le mari le portait, As-tu vu le fourreau qui marchait à côté ?… — (Cela, ça n’est pas symbolique, Mais c’est désagréable tout de même).

ADIEU AUX JOURNAUX DU MATIN

Adieu, leader article, Fantaisistes chroniques, Et notes politiques, Échos du cycle ; Il nous faut faire notre deuil, Dussions-nous en être chagrin, De jamais jeter un coup d’œil Sur une feuille du matin ; Car l’épouse, à peine éveillée, Ne peut déguster ses tartines Grillées Qu’avec un peu de Séverine, (« Séverine » est là pour la rime), Et veut étaler sur son pain, Avec le beurre, un peu de Franc-Nohain ; (Franc-Nohain est mis là dans un but qu’on devine : C’est tellement, de ma part, tellement humain !) Mais surtout le journal où vole son désir, C’est toujours celui que nous allions commencer à lire… Alors nous attendons, avec cette pensée De lire un peu plus tard, à tête reposée ; Mais, un peu plus tard, ô chère tête de linotte, Le journal est brûlé à petits coups, du fer, — Bon, bon, ce n’est pas une affaire ! — Qui frisera vos papillotes : Les maris, comme les journaux, Portent Les traces des fers conjugaux.

LES BIGOUDIS

Camisoles, bonnets de nuit, Bigoudis, — Bigoudis, bigoudis, refrain de chansonnette : Bigoudino, bigoudinette, — Bigoudis de la femme honnête ! Sous les bonnets, près des nocturnes camisoles, Les bigoudis posent leur vol. Petite fiancée aux cheveux fous, N’importe comment, n’importe où, Cheveux frisottant dans le cou, O chevelures blondes, ou rousses, ou châtaines, Que nous rêvions, turlutaine ! Sur des oreillers de dentelles, Épandues comme des fontaines, — Le noir bigoudi vous enchaîne. Soit bigoudi, soit papillote, Mots pimpants comme une gavotte, Sautillants, très petits-marquis, Ou papillote, Ou bigoudi, Ironie de ces noms exquis… Mais observe, S’il te plaît t’attarder aux mirages du verbe, A ce propos observe et note Que, couramment la cuisinière dit : Côtelettes de veau en papillotes, — En papillotes, jamais en bigoudis : Ceci Pour ne te point monter le cou Sur les papillotes, papillotes de nos billets doux, Ou Du papier bleu, encre violette, où sont nos vers : Vers le lit conjugal, et vers Le front pur de l’épouse austère, Le soir, voici ramper les bigoudis comme des vers… Et voici qu’aussi m’est venue Lorsque je les ai vus paraître, Voici que l’idée m’est venue Que tous ces bigoudis pourraient être, peut-être, Peut-être bien des anciennes sangsues… Ce seraient des sangsues de race singulière, Comment dirai-je ? non carnassières, Végétariennes, si vous aimez mieux, Qui, répugnant à faire chère Du sang cher à leurs congénères, Se voudraient nourrir de cheveux, Et, pour le motif que j’allègue, Si maigres, Mais d’un tempérament plus sec, et plus nerveux, Après leurs festins capillaires… Sangsues de notre Amour, sangsues de ta Beauté, Après bestioles, les bigoudis ont emporté, En s’en faisant leur nourriture, Loin des jolis ébats que j’avais projetés, Le charme de ta chevelure ! Mais combien plus maigres encor, (Ce sera ma vengeance), pauvres ! Quand pour eux plus de cheveux d’or, D’or fauve, O belle amie, lorsque tu seras chauve…

LES BRETELLES

Elle m’a déclaré, sans autre préambule, Qu’avec des bretelles j’avais l’air très ridicule, Et qu’elle ne m’avait pas épousé, elle, Pour voir un monsieur en bretelles… Sa mère, à qui rien de ce qui me touche n’est indifférent, Sa mère donc, à qui nous avons soumis le différend, A estimé dans sa sagesse qu’il conviendrait Qu’au moins je ne me rendisse point ridicule exprès. A ces bretelles, que d’aucuns disent hygiéniques, A ces bretelles maintenant voilà suspendu Mon chancelant bonheur domestique : Je songe que les temps sont révolus ; Je songe que le temps n’est plus Où l’épouse ouvrageait d’une main attendrie Pour l’époux une paire de bretelles en tapisserie ; Et la belle-mère n’ouvrage rien non plus ; Elle continue.

NEUVAIN DU COIN DU FEU

Près de la cheminée d’albâtre, Nous étions assis à droite, à gauche, au coin de l’âtre ; La pincette est tombée avec un bruit d’enfer, Et voici qu’aussitôt tombe la pelle à terre ; Pourquoi lorsque la pelle s’abîme dans les flammes Une force mystérieuse entraîne aussi La pincette ? Et je réfléchis : Pelle et pincette, qui est la femme ? Qui le mari ?

Quatrain du même.

Je songe qu’un jour viendra peut-être, Où, pour quelque bagatelle, Ma femme prendra la pincette, Et moi la pelle ?

Distique du même.

Je songe qu’un jour viendra où ma belle-mère, elle, Prendra tout à la fois la pincette et la pelle ?

LES RELATIONS

Nous avons cessé de voir les Alfred, Nous ne mettrons plus les pieds chez les Adrien ; Elle ne peut pas souffrir ces Alfred ni ces Adrien, — Pour rien, — Mais m’a dit, soupçonneuse et raide : — Qu’est-ce qu’ils ont donc fait, ces Adrien et ces Alfred ? Qu’avez-vous bien pu faire avec eux autrefois, Madame Alfred, sans doute, ou Adrien, je crois, Oui, quoi, Pour que vous les aimiez aujourd’hui plus que moi ? — Moi, naturellement, je cède. Nous avons coupé tous les liens Qui m’attachaient aux Alfred et aux Adrien ; C’est très bien. Chers compagnons des anciennes manilles, Du domino à quatre ou du piquet voleur, Jadis, lorsque saignaient vos cœurs De me voir entrer en famille, — Chers compagnons séchez vos pleurs, Protestais-je, consolateur : Plutôt qu’en ce café, faussement prometteur De Colonnes au nombre de Mille, Loin des sourires protecteurs Et des familiarités excessives du gérant Émile, Sera-ce pas charmant, un petit intérieur, Où je vous recevrai, chers amis de mon cœur, En toute liberté, à toute heure, Avec une petite femme avenante et gentille ! — Et nous nous attendrissions ; Bien entendu, ce serait sans façon, On viendrait comme on serait, jaquette ou veston, Et bien sûr qu’ils pourraient apporter leur pipe ! Piquet voleur et domino à quatre, Oui, ma maison serait la maison de Socrate, Sans Xanthippe… Et comme elle joue du piano comme personne, (Élève de Thomé, mon cher !) Albert viendrait avec son saxophone : Il pourrait s’en donner, de son sacré Wagner, Hein ? qu’il serait à son affaire !… Elle m’a déclaré trouver tout naturel Que je reçusse ces gens-là, ou n’importe lesquels, Si tel Paraissait être mon plaisir, Elle n’y voyait rien à redire ; Mais, puisque ça ne l’amuserait pas, elle, Il était non moins naturel Que, lorsque ces gens seraient là, Elle en profitât Pour sortir. Tout d’abord, dans mes amitiés, Je m’en suis trouvé un peu vexé, et humilié ; N’avais-je donc hanté, avant de la connaître, Que gens tarés, et malappris, ou malhonnêtes ? M’ayant tiré d’un tel milieu, Sans doute valais-je à ses yeux, Sans doute valais-je guère mieux ? Alors on m’a montré cette querelle ingrate : Que c’était le fait d’une épouse Jalouse, Jalouse du passé, et de tout, toutes, tous… Maintenant ces gens-là c’est moi qui les écarte. Tout mon passé je le repousse : — Ça me flatte.

BALLADE DES ROBES ET MANTEAUX

Quelle statistique pourra permettre D’établir au bout de quel laps, mois, jours, ou heures, Nos épouses feront constater à notre candeur, A notre stupeur Qu’elles n’ont plus rien à se mettre ? Bon gré, mal gré, il le faut reconnaître, — Où le costume de drap gros vert, La robe garnie de vieille berthe ? — Printemps, été, automne, hiver. Les épouses sont comme les vers, Les simples vers, Elles n’ont jamais rien à se mettre. Elles nous diront cela sans y mettre, D’acrimonie : Très simplement, et sans dépit, Mais de façon irréfutable et nette : — Mon ami, Mon ami, je n’ai absolument rien à me mettre. Cela éclatera un beau jour, Un jour où, sans songer à mal, Bonnement, d’humeur joviale, Nous leur aurons proposé d’aller faire un tour : — Comme deux amoureux, un petit tour ensemble, Histoire de se dégourdir les jambes ? — — Je veux bien, mais ne puis, non plus, Aller avec vous dans la rue, Aller décemment toute nue : Mon bon ami, que vous en semble ? — Et, à partir de ce moment, Nous leur offrirons vainement L’opéra, ou la comédie, L’Académie, Une tasse de thé dans des maisons amies, Un dîner fin au restaurant, Vainement Un tour de valse à l’ambassade de Russie, Un voyage en pays flamand ; (Quant à aller chez notre oncle de la rue Édouard — Detaille, Détail Que je ne cite que pour mémoire ;) Chaque fois, sans acrimonie, Ainsi, Ainsi que je l’ai déjà dit. Sans acrimonie, mais de façon cinglante et nette, Elles nous répondront : — Où avez-vous la tête ? Si cela vous amuse, allez-y, mon ami. Allez-y, vous êtes le maître ; Mais souffrez que je reste ici : On a beau n’être point coquette, Pourtant, on ne peut pas non plus Aller décemment toute nue ; Et, à un autre point de vue, Je ne veux pas que toutes ces grues, (Ce que j’en dis, mon ami, est bien plus, Bien plus pour vous que pour moi, certes, Ne croyez pas que je regrette, Je suis joliment au-dessus De ces questions de toilette), Mais, je répète, Je ne veux pas que toutes ces grues, — Vous ne vous en seriez pas seulement aperçu, Les hommes n’ont pas de ces délicatesses, — Se gaussent à vous voir, vous à peu près vêtu, Me laisser sans rien pour me mettre. — Donc, nous ne sommes pas sortis ; Le même soir, la même nuit (Ma parole, Sait-on jamais, avec ces lampes à pétrole ?), J’ai mis, J’ai mis le feu à sa garde-robe : Les robes Ont brûlé trois jours et trois nuits ; Elle a dit : — C’est encore heureux que j’avais mis à part Mon costume de bicyclette, De tennis, et de dog-cart, Mon corsage gris-fer, ma juge beige, ma robe verte, Car, Qu’est-ce qu’il me resterait, qu’est-ce Qu’il me resterait à me mettre ? Les épouses sont comme les vers, Les simples vers.

SUITE DES ROBES ET MANTEAUX

I. — CHANSON

Que l’époux fasse seller Son cheval gris pommelé ; Ventre à terre, ventre à terre, Qu’il galope, qu’il galope : On attend la couturière Qui n’apporte pas la robe. Le groom, sur sa bicyclette, Depuis une heure est parti ; Partie aussi la soubrette : Aujourd’hui, avant midi, La couturière a promis ; Et, délaissant œufs et bœuf, La cuisinière, en teuf-teuf, Vient de partir elle aussi. Que l’époux fasse seller Son cheval gris pommelé. Madame sur sa tour monte, Et compte Les minutes, les secondes ; Et, ne voyant rien venir, Commence à s’évanouir. Avec de blancs gâte-sauce, Dans sa livrée vert-espoir, Le groom, au coin du trottoir, Se repose Et, tranquille, Joue aux billes, Dans sa livrée vert-espoir. Sous le porche d’une porte, La femme de chambre accorte, A un garçon épicier Du quartier, La femme de chambre accorde Un tendre et furtif baiser. La cuisinière, pratique, En quelque arrière-boutique, La cuisinière, La cuisinière pratique Le rhum et le vulnéraire. Madame à sa tour ne voit, Voit que le groom qui verdoie, La soubrette qui rougeoie, La cuisinière qui boit. Mais l’époux a fait seller Son cheval gris pommelé. Madame reprend espoir, Du plus loin qu’elle peut voir, Elle agite son mouchoir. Monsieur n’a fait qu’une trotte, Il a crevé son cheval, Il a perdu une botte, Tout bancal, Couvert d’écume et de crotte, A bas de cheval il saute : — La couturière a promis Pour demain, avant midi, Sans faute ! —

II. — DIALOGUE

a) Les épouses.

Ce drap gros-vert est hors de prix ; J’aurais aimé ce gris-souris, Mais la nuance est un peu claire.

Les époux.

Oui, la nuance est un peu claire, Ma chère.

Les épouses.

Pour faire un costume tailleur, Ce drap beige paraît meilleur ; Je m’y entends mieux que personne.

Les époux.

Tu t’y entends mieux que personne, Ma bonne.

Les épouses.

Avec ce drap-là, tu verras Comme ta femme se fera, Pour toi, qu’elle se fera belle !

Les époux.

Oui, pour moi tu te feras belle, Ma belle.

b) Les épouses.

Ce costume beige est infect, Mais vous le vouliez, c’est parfait, Je ne vous cherche point querelle.

Les époux.

Tu ne me cherches point querelle, Ma belle.

Les épouses.

D’ailleurs, il est dans vos idées Que j’aille laide et fagotée, Je ne sais pourquoi je m’étonne ?

Les époux.

Je ne sais pourquoi tu t’étonnes, Ma bonne.

Les épouses.

Votre jalousie imbécile Me rendra la vie impossible : Je veux retourner chez ma mère !

Les époux.

Retournez donc chez votre mère, Ma chère.

LE DÉJEUNER INTERROMPU

Je ne suis rentré qu’à une heure et demie ; Depuis Midi, Le déjeuner était servi : — Ma bonne, et douce, et chère amie, Crois qu’il n’y a pas de ma faute !… — Ma douce et chère amie riposte : — Dis-je que ce fût votre faute, L’ai-je dit ?… — La servante sournoise et lente, à pas de loup, Louche, et tourne autour des époux. (Mais en quel état l’entrecôte, En quel état les œufs cocottes !…) Pour dérider son front d’âpre froideur empreint, Je m’efforce à quelques plaisantes anecdotes ; Mais en vain : Silencieuse, elle émiette son pain, Ou, de ses doigts industrieux, parvient A figurer avec la mie, — elle n’a plus faim, — De minuscules objets usuels, ou des cocottes : Mes plus plaisantes anecdotes Ne récoltent Que le silence et le dédain. (La servante sournoise et lente, à pas de loup, Louche, et tourne autour des époux.) — Ça t’amuse donc bien de rouler ces boulettes ? — Mais ses doigts aussitôt dans leur labeur s’arrêtent. — Bien ! à ton aise ! fais la tête ! — Et, de ma poche, alors extraites Avec fracas, Je me mets, entre chaque plat, A lire et froisser les gazettes ; L’épouse ne sourcille pas. — Tu es muette ! Te voilà muette, à présent ? Charmant ! Autant de conversation Qu’au restaurant, lorsque j’étais seul et garçon Voilà un déjeuner dont je me souviendrai : Mariez-vous donc, mariez-vous donc ! — Et, pour accompagner ce refrain guilleret, Je flanque mon assiette à terre, Et ma serviette, et mon verre, Et, blasphémant d’une voix forte, Sors en faisant claquer la porte ; La servante sournoise et lente, à pas de loup, Louche, et tourne, et ramasse tout ; L’épouse a repris ses cocottes. Dans le café où je suis entré, Affalé sur une banquette, Je me jette Sur les journaux illustrés ; A mon esprit qui veut être distrait, Rien ne reste étranger de nos grands quotidiens, Annonces, cotes de la Bourse, Et les pronostics pour les courses, — Rien : Mais malgré toutes ces ressources, Le chagrin domestique entre les lignes rôde, Qui mettra mon cœur en désordre, Et puis ce mazagran est de tout dernier ordre. Ah ! si je m’écoutais, à ce gérant, à la caissière, Je viendrais raconter mes peines singulières, Toute ma misère conjugale, Et (bien que ça leur fût, probablement, égal,) A ces gens je voudrais crier Ma vie brisée, la débâcle de mon foyer, Et cette épouse sans pitié A qui, pourtant, je n’ai fait aucun mal… — Je ne suis pas un homme de désordre, J’étais un homme de foyer, Voyez !… — (Et puis ce mazagran est de tout dernier ordre.) Mais le garçon est là, qui a, ( — Et un cigare, qui font quatorze… — ) Qui a Une tête de magistrat !… Et c’est la vision atroce De l’audience en référé, pour le divorce… Pâle, et tremblant de tous mes membres, (Le divorce ? qui sait ? le suicide !) Je rentre, La bouche sèche, les yeux vides, J’ai interrogé la servante : — Vite, Madame ? où est Madame ?… — Madame est dans sa chambre, Qui s’arrange Son chapeau bleu, avec des brides… —

EN PROMENADE

Les maris vont toujours trop vite ou trop lentement : Soit en avant, Humant Le vent, Ou bien derrière L’épouse altière, Telle une bête familière : Les maris vont toujours trop vite ou trop lentement, Soit par devant, soit par derrière. Ou s’il arrive que des époux Très bourgeoisement se disposent, Sans souci qu’un trottin s’en gausse, A partir bras dessus, dessous, Comme à la noce, Sans tarder, les pieds du mari, Pareils à quelque gros insecte aussitôt pris A la toile de l’araignée industrieuse, Les pieds se débattront parmi Le maquis, Le maquis des jupons et de la balayeuse. Quel compositeur de génie Composera la sonnerie, — Taratata, taratata, — Qui fera Marcher les deux époux au pas ? Les époux s’en iraient par les rues et les places, Précédés d’un jeune garçon Qui claironnerait du clairon, Ou cornerait du cor de chasse : Lors, plus d’épouse qui s’attarde A la vitrine des bijoutiers ou des modistes ; Lors, plus d’époux perdant la conjugale piste : — Taratata ! — leur clamerait l’instrumentiste, Et côte à côte, d’un pas rythmé, sans algarade, Ils poursuivraient la délicieuse promenade.

LA JARRETELLE

Les passants ouvrent des prunelles Grandes comme des portes cochères, Cependant qu’à l’abri d’une porte cochère, L’épouse répare le désordre de sa jarretelle ; Et les maris font sentinelle, Jaloux d’une jambe si chère : Yeux des passants tournés vers la porte cochère, Grands comme une porte cochère ! C’est une chose fantastique, — Et pour la concevoir il faut que l’on pratique L’existence matrimoniale et domestique, — Que la fragilité extrême de ces élastiques. La jarretelle n’est pas plus tôt Fixée au haut, Au haut d’un bas, Qu’au premier pas, Même sans faux Pas, Crac ! casse, et le bas est à bas : Fragilité inconcevable de ces élastiques ! Je songe à Diane chasseresse : Au magasin de quelle rue Achetait-elle les bandelettes, dont les tresses Enserraient, de leur force et de leur souplesse, Ses jambes nerveuses et nues ? Mais nul mari n’accompagnait Diane chasseresse. Les maris auront dans leur poche, Ou du moins feront bien d’avoir, Une aiguillée de fil noir, Et toujours une pelote D’épingles : — C’est même cela qui les distingue, Qui, l’homme marié dénote, Beaucoup mieux que l’anneau des noces : Il convient que les maris offrent, Pelote douloureuse, leur cœur à mille traits : — Et une pelote d’épingles après.

LA DÉLICATE ATTENTION

Je m’étais demandé parfois, Arrêté devant l’étalage des spécialistes, Je m’étais demandé, dans mon âme simpliste, Vers quelle île, à travers quel isthme, Devait un jour cingler telle cravate à petits pois, Brique, vert-pomme ou caca-d’oie, Orgie, ou cauchemar, ou quoi ? D’un chemisier dément ou symboliste : Car il est de ces cravates surprenantes, Qui nous laissent muets de stupeur, Future cargaison de bateaux à vapeur, Au Havre (pense-t-on) ou à Nantes, Et qu’on imagine volontiers, Unique vêtement de quelque vieux roi nègre, Qui rendrait la justice, intègre, Là-bas, sous un grand cocotier, La cravate abricot enserrant son cou d’aigle… Rêveur, où donc as-tu la tête, O triple et quadruple poète ! Et tu n’as pas deviné la cravate, Cette cravate Qu’attentionnée et délicate L’épouse dévouée offrira, le vingt-quatre, A son mari, pour sa fête ? Elle a choisi elle-même, et s’en flatte : — Tu pourras la mettre longtemps, Car c’est un tissu résistant, Qui ne s’use qu’avec le temps ! —

LA DÉPLORABLE HABITUDE

L’épouse a proscrit sans pitié La vieille pipe en merisier, Compagne des rêveries anciennes et familières. Je comprends maintenant : naguère, Vieille pipe, quand je t’ai confié, Au temps des fiançailles, mes beaux espoirs ensoleillés, Voilà pourquoi tu ne m’écoutais guère, — Et même tu crachais d’inquiétante manière : La vieille pipe en merisier, La vieille pipe se méfiait… L’épouse a dit : — Fumer de gros cigares En ma présence est un manque d’égards, Car Est-ce que j’en fume, est-ce que j’en fume, des cigares ? Cette fumée, c’est notre argent que tu gaspilles ! Quand on n’a pas et des mille, et des cents, Et encore moins des cent mille, Est-ce un plaisir raisonnable et décent Pour un sérieux père de famille ? Les boîtes de cigares, ça finit par compter, Sans compter Ceux que tu dois offrir à des tas d’imbéciles ! Vaut-il pas mieux mettre ça de côté Pour quelque chose, au moins, d’utile, Dont, moi aussi, je puisse profiter : Pour acheter, Par exemple, une automobile ? — L’épouse a dit : — Je ne sais rien d’abject Comme cette manie de perpétuelles cigarettes ! D’abord, je commence à m’apercevoir — Cela non plus n’a pas échappé à ma mère — Que tu perds toute ta mémoire : Hier, Tu nous as fait chercher une heure, pour savoir L’adresse de cette couturière… Et puis, c’est dégoûtant : des bouts De cigarette traînent partout, J’ai honte quand quelqu’un regarde ; Et puis, C’est une odeur de tabagie, Qui, d’abord, vous prend à la gorge, Qui s’accroche Aux rideaux, tentures, tapis : On a beau secouer, aérer, ils la gardent ; L’appartement a l’air d’un corps de garde !… — Cédant à ces justes critiques, Dorénavant l’époux n’exhibe Cigarette, cigare ou pipe ; Mais lors sournoisement il chique.

SON JOUR

C’est le jeudi ; mais pas, qu’on s’en souvienne, Chaque jeudi : ce serait trop facile ! Première, seulement, et troisième semaine, — Les obligations mondaines Ont de ces nuances subtiles, — (Encor, sans doute, faudra-t-il Tenir compte de la lune, pleine ou pas pleine. Et si l’année est bissextile) ; — Le monde a sa mode, et son code : Nos relations, amies, amis, Sont prévenus qu’à part cela, c’est le jeudi : C’est bien commode. Donc, le matin de ce jour-là, (Et d’abord, pas de chocolat, La bonne a bien assez à faire, A secouer toute la poussière, Et à mettre tout en état, Elle en a, Elle en a la tête à l’envers), Dès que l’aube commence à luire, Debout, pour astiquer, frotter, faire reluire, — Il faut que le salon fasse honneur à sa mère, Pour que, si le bon vent la poussait à venir, Elle n’y trouvât rien à redire ; Il ne faut pas qu’elle soupire Comme la dernière fois : — Ma chère, Ma chère enfant, surveille ta torchère Empire ! (Car enfin, on aura beau dire, A la face du ciel, je suis encore ta mère ;) Je viens, par curiosité, Je viens d’en effleurer le dessous du coin droit : Et vois mon doigt ! Ma petite enfant, souviens-toi, En vérité je le proclame, en vérité, Que, toute mariée qu’on soit, Ce n’est pas un motif pour tolérer chez soi, Pour tolérer de la saleté ! On doit On doit sur son ménage exercer plus d’empire : Surveille ta torchère Empire ! — Puis, pour que le salon soit plus plaisant à l’œil, Plus somptueux et plus séduisant son accueil, On démeublera les autres pièces, On trimballe mon vieux fauteuil, A la force de mes biceps, Le bahut Henri Deux, la commode Louis Seize : — Toi qui as des tendances à devenir obèse, Va, cela te rendra service : Tu ne prends pas déjà tant d’exercice ! — On a déjeuné sur le pouce, L’époux de son côté, de son côté l’épouse : Une toilette qu’on inaugure, Il s’agit bien de s’attarder aux nourritures ! Surtout quand ce costume nouveau, Chose plus grave, S’agrafe sur le côté, ma chère, et dans le dos, Et qu’il y a soixante-six agrafes ! — Et ce mari, calme et béat, qui bâfre ! Ah ! comme Vous en avez, de la chance, vous les hommes ! — Enfin, passé le coup de feu, Vite un dernier regard ; on peut souffler un peu : Ce n’est pas mal, ces fleurs rouges dans les grands vases, Et sévères, ces plantes vertes ; La « Nouvelle Revue » est ouverte, Comme par hasard, en bonne place ; La boîte à poudre, un éventail, la petite glace, Négligemment ; et, sous la main, Le face-à-main. Que si du piano l’on s’approche, Une partition s’affirme en triples croches, — Ça va bien, ça va très bien. Bref, l’épouse en grande toilette, Le tralala au grand complet, Des fleurs partout, le thé fumant, le pot au lait, Des petits fours, des tartelettes, Dès le premier coup de sonnette, L’époux n’a plus qu’à s’en aller. Cependant elle minaude aux gens qui viennent : — Quelle bonne fortune est la mienne ! Figurez-vous, je rentre à peine ! Et, ma foi, j’ai encor failli, (De vous manquer, quelle eût été ma peine !) Abandonner mon jour, cette semaine. Pour sortir avec mon mari. —

POLYCHROMIE

O Venise Que de sottises On commet au nom De ton blond, Et que de femmes, sans raison, Qui vers toi seul, henné, hennissent ! Car nous ne savons, cher caprice, Quand nous rentrons à la maison, En quel ton nous retrouverons, Ou pain d’épice, Ou bien chaudron, Notre compagne et son chignon : O Venise ! Mais Dieu nous garde, sur notre âme, D’en témoigner surprise ou blâme : Aussitôt, sur le mode amer : — Désolée, désolée, mon cher, De déjouer vos petits calculs ; Vous n’aimez pas le changement, Probablement Toutes vos maîtresses étaient brunes : Et que si j’eus la fantaisie, Moi, légitimement choisie, D’interrompre cette série, Le coup vous en semble trop rude ? Tant pis ! A votre aise faites la grimace, Il faut en prendre votre parti : La rouge passe ! — Si, d’autre part, nous nous taisons, Alors c’est une autre chanson : — Voilà ! mettez-vous donc en frais, C’est bien la peine ! Comme si Monsieur regarderait Jamais Une femme qui est la sienne ! Je m’ingénie à trouver chaque jour Quelque moyen nouveau de piquer son amour : Bah ! que demain je me promène, Des cheveux héliotrope épandus sur mon dos, Il l’apprendra par les journaux… C’est bien la peine ! — Épouse, ô femme, impitoyable logicienne ! Et cependant, au mur, en un pastel ancien, Voici l’aïeule figurée ; Une neige prématurée Fait ressortir les lys et les roses du teint ; Petite aïeule en falbalas, La frimousse friponne sous la poudre à frimas, Au moins, pensé-je, avec la mode que voilà, On savait toujours à quoi s’en tenir… Pourtant, dans votre cadre ovale, n’est-ce pas Qu’en me clignant de l’œil, vous vous prîtes à rire, Mignonne aïeule, sous la poudre à frimas ? Las ! en ce temps-là comme au nôtre, Femme jamais se fit-elle faute, En ses cheveux ou bien ailleurs, De mettre sous nos yeux la gamme des couleurs ? Toutes les couleurs, supposons-nous ? Erreur ! Nous en verrons encor bien d’autres !

MUSIQUE D’ENSEMBLE

L’épouse n’avait qu’un piano, Rien qu’un piano, Un seul piano : Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do. Mais qui donc prétendait qu’aussitôt mariées, N, i, ni, — fini Czerny, Et les gammes tôt oubliées, Do, ré, Mi ? Chère dilettante calomniée !… Du frais matin saluant l’auréole, Do, ré, mi, do, ré, mi, fa, sol, Passant par le midi doré, Do, ré, Jusqu’au crépuscule lilas, Do, ré, do, ré, mi, fa, sol, la, — Ah ! comme on reconnaît bien là, Tout de suite, la main d’une femme ! — L’appartement s’emplit de gammes. Mais aussi qui sera bien fier, Qui se rengorgera devant les camarades, Quand, dans les salons, cet hiver, Sa femme jouera sa fantaisie de Chaminade ? Qui sera fier, c’est le petit mari ! — Do, ré, mi. — Bannis cette mine chagrine, Et, portant à la ville, ou bien à la campagne, Sous ton bras, le glorieux rouleau de ta compagne, Avec Chaminade, chemine ! Et qui sera un jour aimablement surpris, — Chante voir un peu ?… — Mais si, mais si… Voyons, mon rat !… — Voyons, ma poule !… — Alors qu’on lui découvrira, — Voyons, ma poule !… — Voyons, mon rat !… — — Le cachotier, qui n’avait pas dit ça !… — Bien sûr, pas la voix de Capoul, Pas de ces grosses voix d’Opéra, Rien qu’un filet de voix, rien qu’un brin, mais quel brin ! Si pur, si musical, de baryton Martin !… — Mais si, mais si !… — Oui, qui sera aimablement surpris ? Les épouses ont de ces trouvailles. Seulement, bien entendu, il faut qu’on travaille ! Quand le jour se lève, Nous irons solfier Tes Stances, Flégier, Et Manon, quel rêve !… — Et puis, ou je me trompe fort, ou je soupçonne, Que tu jouerais aussi très bien du bigophone ? — L’épouse n’avait qu’un piano, Rien qu’un piano, Un seul piano.

LES VOYAGES

Rêves du soir, projets Qu’on fait, les pieds Sur les chenêts, Nos âmes sœurs vagabondent de compagnie, Et mon cigare et son aiguille à tapisserie, Et mon cigare et son aiguille communient : — Ah ! bon ami… — Oui, douce amie… — Accord parfait : C’est l’heure exquise où, sans bouger, Il est question de voyager. Voyages pleins de fantaisie, D’imprévu, et de poésie ; Après dîner, les pieds au chaud, Nous sommes très sentimentaux : On partirait à l’aventure ; Nature, nous avons besoin, En ville, on s’aime mal, et moins, De tes coins, jolis petits coins, Nature ! Et nous irions loin, loin, si loin, La poudre des chemins couvrirait nos chaussures… Car pleins de dédain pour les railways et leurs lignes, Au coin du feu, nous préconisons le footing ! Nous aspirons au charme des routes nationales, Et des moyens de communication Par les chemins de moyenne communication, Ou les voies simplement rurales : On s’assied à l’ombre, au pied d’une borne, Pour manger, cueillir dans les haies, Les baies Dont se régale le rouge-gorge : Et allez donc, elle est bien bonne ! Et l’arrivée dans le petit village, A l’auberge du Cheval Blanc : Le dîner sur le pouce, un morceau de fromage Blanc, Et un petit verre de vin blanc, Le petit cru du voisinage, — A l’auberge du Cheval Blanc, — Puis la chambrette aux murs badigeonnés de blanc ; Un mouchoir rouge et une chemise roulée dedans, C’est tout le bagage : Mais on ne s’en aime que davantage, — A l’auberge du Cheval Blanc. — Et dès l’aube éveillés par les coqs et les grives, On cinglerait vers de nouvelles rives. Mais maintenant, voici une autre idée qui trotte En votre tête mignonne ; ne me dites rien, Je devine, je devinerai bien : Oui, ce serait, comme les bohémiens, Voyager tous deux en roulotte ? Hein ! C’est cela qui serait délicieux, une roulotte !… C’est cela, c’est cela ! Et vous battez des mains, Quelles idées charmantes sont les vôtres !… Pourquoi faut-il que tous ces beaux projets Ne puissent être que chimères, Proses de la vie, fait-on jamais, Hélas ! ce que l’on voudrait faire ? Mais Du moins, ne retournerons-nous pas, s’il vous plaît, A cette plage de l’année dernière : Vraiment, le Casino était Bien trop petit et trop mauvais : — Auberge du Cheval Blanc, chimères ! — Et je revois notre départ l’année dernière : — A neuf heures cinq du matin, — (O grives et coqs du matin !…) — Est-ce une heure pour prendre le train ?… Tout cela, pour aller s’enterrer à la mer… — Vos yeux de sommeil encor gros, Et votre humeur singulière, — Et moi, me débattant seul au milieu de nos Quatre malles, dites chapelières, Et de vos Huit petits cartons à chapeaux.

RELIGION

Sa mère a dit : « Je te mets sur tes gardes, Je n’ai pas de conseils à te donner, note bien : Seulement, moi, je te préviens, Ces hommes qui ne croient à Dieu, diable, ni rien, Ces esprits forts, ces francs-maçons, tous ces païens, Ces gens-là, rien ne les retient, Rien ; Mais, après tout, ça te regarde. » Maintenant, pendant le repas, Fourchette en l’air, de plat en plat, Du potage jusqu’à la crème, — Tarte à la crème ! — Nous agitons les grands problèmes : — Tu n’as pas besoin de le dire, Va, je le vois assez sans que tu le proclames, Alors tu ne crois pas à la vie à venir, A l’immortalité de l’âme ? — Et l’épouse accablée soupire : — Mon pauvre bon, tu veux donc aller cuire, Cuire en enfer, aux éternelles flammes ? C’est ton salut, pourtant, que je réclame ; Si tu aimais un peu ta femme, Tu songerais davantage à lui faire plaisir ! — Elle continue : — C’est si gentil, Un mari Qui accompagne sa femme à la messe, Et porte son livre de messe ! Et tu sais, tu sais, mon chéri, Il y en a de très bien, qui, Des messieurs, qui vont à la messe, Des messieurs du meilleur monde, de la noblesse, Décorés, Qui te valent, en somme, et qui ne se croiraient Pas du tout déshonorés D’être vus aussi à confesse… Pourtant Je ne t’en demanderais pas tant, Si tu avais un peu de cœur et de tendresse… — — Voyons, voyons, répond l’époux, Voyons, mon chou ! Ces messieurs font, je le confesse, Font très bien d’aller à la messe, Si ces idées sont de leur goût : Elles ne sont pas du mien, et voilà tout, — Qu’on me laisse, comme je les laisse !… — Mais ici l’épouse se dresse : — Tes idées ! tes idées ! dirait-on pas, vraiment !… Te voilà, avec tes idées, Plus fort que l’Évangile et les Deux Testaments, Plus malin, plus intelligent, Que Monsieur François Coppée !… Tout ça, veux-tu que je te dise ? — Tout ça c’est un tas de sottises, De balivernes, de bêtises, Inventées par des gens qui n’ont ni foi ni loi, Pour exploiter l’orgueil des gogos comme toi. Mais, pensez donc, Monsieur, ça le flatte de faire, — L’impiété, C’est si bien porté ! — De faire son petit Voltaire ! Voltaire, veux-tu bien te taire !… Puis simples prétextes, au fond, Pour se conduire comme des polissons : — La fidélité conjugale, La saine morale, Allons donc ! Histoires de curé, fantaisies cléricales, Et les curés, nous en mangeons ! — Nous autres, honnêtes femmes, nous n’avons Plus qu’à céder la place et à faire nos malles !… — Querelle ancienne, Antiennes De la douce épouse chrétienne : Elle reprendra la partie ! Il est bon Qu’une femme ait de la religion ; C’est toujours une garantie.

L’OPINION PUBLIQUE

J’ai pris ma tête entre mes mains, Et maintenant je me souviens ; Oui, maintenant je me rappelle Tant d’anecdotes spirituelles, Les réparties toujours nouvelles, Où notre esprit jadis brillait A propos des gens mariés ; Maintenant je me les rappelle, Je m’en souviens : Comme c’est malin, comme c’était fin, Crétins ! Lorsque nous irons au café, Les gens prendront un air rusé : — Eh ! bien, cette fois, ça y est, Hé ! hé ! Alors vous êtes marié ? Hé ! hé ! — Ils nous taperont dans le dos : — Parbleu ! des maris, il en faut ! Et comment va le conjungo ? Oh ! oh ! Oh ! ces yeux-là en disent gros ! Oh ! oh ! — — Mais ce n’est que le premier pas, Hein ? heureux gaillard, hardi, là ! Hardi ! ne nous endormons pas, Ha ! ha ! Vous n’êtes pas encor papa ? Ha ! ha ! — — Aussi bien, c’est le bon parti, Croyez-moi, que vous avez pris ! Ne vous l’ai-je pas cent fois dit ? Hi ! hi ! Votre tête était d’un mari, Hi ! hi ! — — Puis, quoi, vous n’êtes pas perdu : Car en somme il n’y a pas plus De raisons pour être cocu, Hu ! hu ! En ménage qu’avec des grues… Hu ! hu ! — Et voilà, voilà la charmante perspective, Voilà les bonnes plaisanteries, les joyeux mots, Dont les délicieux échos Jusques à mon oreille arrivent, Et dont j’entends déjà les bribes : Ah ! ah ! hé ! hé ! hi ! hi ! ho ! ho ! Chameaux ! Mais nous ferons bonne contenance, Nous sourirons d’un air jaune, mais entendu ; Hé ! hé ! hi ! hi ! ho ! ho ! hu ! hu ! Le ridicule tue En France ! Nous ferons bonne contenance. Et vous, chère, faites-vous belle, Et ne craignez pas de montrer, Jamais, jamais trop à mon gré, Tout ce que vous pourrez Montrer De particulièrement sensationnel : Car c’est là mon petit profit, Par qui se pallient Mes soucis, Qui, lorsque nous serons ensemble, — Comme je tendrai, Guilleret, Comme je tendrai le jarret ! — Qui seul peut augmenter la beauté de ma jambe : Il faut qu’en me voyant marcher à vos côtés, Moi, le mari, reconnaissable A ces façons de discrète fierté, Qui sont la marque véritable D’un sentiment rassis de la propriété, — Puisse le peuple dire en son rude langage : — Cré nom d’un chien ! Bon Dieu de santé ! Tu parles de quelqu’un qui doit pas s’embêter !… — Et cet ingénieux hommage A mon bonheur, à ta beauté, Ne nous paiera-t-il pas des soucis du ménage ?

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