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La nouvelle cuisinière bourgeoise

LIVRE I LES PLAISIRS DE LA TABLE

Reading edition

Il était un’ dame Tartine, Dans un beau palais De beurr’ frais…

LES PLAISIRS DE LA TABLE

PARABOLE DU MOUTON

La petite Muse est venue à moi, tenant par la main, Un blanc mouton au bout d’une ficelle : — Quoi ! tu chantes l’amour des belles, Tu t’attardes encore aux roses du chemin, Et autres menues bagatelles ? — (Dit-elle ; Et sa couronne était de laurier et de thym, Qui fleurait aussi la cannelle ;) Puis, moqueuse, a continué : — Moutons de Daphnis et Chloé, — Ohé ! ohé ! — Où sont Hycante et Cléomène, — Et les beaux vêtements qu’on fit de votre laine, Combien tristes et démodés ! Tout passe, tout change, Hormis ceci, que l’on vous mange ; Les bergers n’ont plus de pipeaux, Les bergères plus de houlettes : On mange encor des côtelettes, Et des gigots ! — Dois-je noter que, durant ces propos, Mélancolique, et de mine inquiète, Dolentement le blanc mouton dodelinait la tête : Mais sa présence ici n’avait d’autre raison Que cette démonstration ; Et il n’en sera plus question. Maintenant la Muse termine, Mutine : — Allons, Poète, à table, à table ! Si le cœur alors crie famine, Que diable ! On fait du pied à sa voisine ; On peut même dire des vers Au dessert ; Mais, à table, Poète, à table : Car, c’est là-dessus que l’on table, La seule chose incontestable, Inéluctable, Comme le nom l’indique : table ! A table ! Et parmi les cuisinières robustes, Parmi les marmitons allègres, Le Poète est passé, la flûte Aux lèvres, Qu’entraîne et guide au milieu des cuisines, Dernier refuge, ultime abri, Où Jules Lemaître la réduit, La petite Muse latine ; — Et nous ferons des chansons sur La nourriture : Poétisons les comestibles.

COUPLETS DU JALOUX ET DE LA PRÉCAUTION FAVORABLE

I

Jeannot, Jeannette, d’amour tendre S’aimaient, comme on s’aime aux beaux jours ; Voici que le jaloux Clitandre Voulut traverser leurs amours : Gagnant le valet à leurs gages, Il obtient du maître fripon Qu’une spéciale boisson Soit mélangée à leur breuvage ; Holà, ho ! maroufle, maraud, Quel est le philtre, quelle est l’eau Que tu leur verses en cachette ? D’ l’hunyadi-janos A Jeannette, D’ l’hunyadi-janos A Jeannot !

II

Les deux amants, sans défiance. Burent ce qu’on leur présenta ; Quant à vous, sans peine, je pense, Vous devinez le résultat ; Mais sachez bien que l’avantage Revint ensuite aux amoureux : Ils s’en aimèrent beaucoup mieux, Car ils mangèrent davantage. Libre estomac, cœur sans défaut ; Et Clitandre n’était qu’un sot. Qui leur enseigna la recette : D’ l’hunyadi-janos, O Jeannette, D’ l’hunyadi-janos, O Jeannot !

SYMPHONIE DES POTAGES

Aujourd’hui, chers lecteurs, j’aurai cet avantage De vous entretenir simplement des potages, Des potages, pas davantage, Et, comme on dit, pour tout potage.

I. — Prélude-Gavotte.

En silence, En cadence, Sans parler, Sans souffler, L’appétit, Qui fait rage, Engloutit Le potage, Allons, houp ! Le temps presse, Que la soupe Disparaisse, Qu’on s’applique Aux curées Des purées Symboliques. En cadence, En silence, Sans souffler, Sans parler.

[Les quelques vers qui précèdent doivent être répétés onze fois de suite, d’abord très doucement, puis crescendo, puis en diminuant, comme des voix qui s’éloignent y pour produire un effet analogue à celui de la Marche Turque. Au dernier vers, tout le monde pose sa cuiller en frappant bruyamment sur l’assiette.]

II. — Andantino.

(a.

Le potage a le dédain des assiettes plates ; Par grâce, ne conviez pas, Quand il figure à vos repas, Des femmes dénuées d’appâts, Des gens dont les pensées ne soient pas délicates ; Bannissons tout ce qui est plat : (Ah ! ah ! Aviez-vous prévu celle-là ?) — Le potage a le dédain des assiettes plates.

(b.

Le potage, inquiet, nerveux, Le potage n’est pas heureux, Il se désole et s’effarouche, Honteux De sentir se plonger jusques en son milieu, Potage aux grands yeux, aux doux yeux, Une louche…

(c.

La nature des potages est d’être chauve.

III. — Pastorale.

Queues d’écrevisses, De vous trouver ici, étrange est ma surprise. Calmes hôtesses des ruisseaux, Parmi les pierres moussues, les grosses pierres Qu’entourait en murmurant l’eau vive et claire, A l’ombre des saules et des bouleaux, — Comme vous devez avoir chaud Dans cette soupière ! Mais avec votre manie singulière De marcher toujours à reculons, Vous serez tombées dans ce bouillon, Sans seulement faire attention Que votre tête restait en arrière ; Et maintenant, vous paraissez toutes désorientées, Il est bien temps ! Queues sans idée ! Vous vous tournez, vous regardez, vous demandez, Aux quatre coins de cette table, Où votre tête, queues d’écrevisses ? — Pareilles à un saint Denis ou un saint Aphrodise, D’une étourderie inconcevable !

IV. — Cavatine.

Chantez, ô pâtes d’Italie, Un gai refrain napolitain, Chantez, puisqu’on attend à vous voir refroidies, Chantez le chant du cygne, et vive la folie ! Qui sait où vous serez demain ?

Première pâte

Le ciel de printemps s’auréole, L’amour enlève son bandeau ; Viens, ma douce, viens au Lido, Au bercement de ma gondole. Santa Lucia ! Traderidera ! C’est le printemps, belle odalisque ! Le printemps partout vient régner : Et le potage bisque, bisque De n’être pas printanier !

Toutes les pâtes

Bisque, bisque, bisque, bisque, De n’être pas printanier !

(On les mange.)

MIEUX VAUT DOUCEUR

— Prenez, mettez, coupez, lavez, Hachez, dépouillez, enlevez… — Brutalité de ces formules impératives ! En entendant un tel langage, Comment ne perdraient point courage Les filles timides, qui arrivent, Ignorantes, de leur village ? — Plumez, flambez, videz, bridez, Otez, placez, laissez, gardez… — Sans compter que tout cela, c’est facile à dire, Et vous vous en lavez les mains : Vous parlez, vous parlez, mais vous ne faites rien, Et, s’il fallait prêcher d’exemple, peut-être bien, Que ce serait fini de rire… — Préparez, remuez, versez, Battez, farinez, arrosez… — Et puis, ce n’est pas toujours drôle, Ce que vous commandez là, ni très ragoûtant, Et mériterait bien, pourtant, Le cordial réconfortant De quelques bonnes et amicales paroles… — Enveloppez, pelez, chauffez, Grillez, tournez, dressez, servez… — Au lieu de cela, ordres brefs, façons discourtoises, Vous bousculez, vous démoralisez ces pauvres filles : Et vous vous prétendez cuisinière bourgeoise, Véritable cuisine de la famille !… Vous la traitez bien, votre famille ! Elle est jolie la bourgeoisie française, Vite oublieuse de 89 (ou quatre-vingt-treize ?). Rayez bourgeoise, rayez famille de votre titre, Vous qui faites, pour votre honte, Si bon marché du libre arbitre !… Ça coûte donc bien cher d’être poli avec le monde ?

QUELQUES SAUCES

Et voici que, des casseroles, Montaient des cris joyeux de sonores paroles, C’était, C’était les sauces qui chantaient : — Oui, c’est une habitude qu’elles ont prise, M’expliqua mon guide, depuis quelque temps ; Les chansons, ont-elles pensé, bercent, charment, grisent : Des pauvres victuailles qui cuisent, Les sauces, bonnes filles, en chantant, Cherchent à adoucir les suprêmes instants ; Les sauces ont une âme exquise ; Écoutez, écoutez ces rondes, ces romances, Et les vieux lieds de leur pays : Ainsi Viandes, légumes, poissons, sont cuits, Et puis mangés, sans qu’ils y pensent : N’est-ce pas là de la meilleure philanthropie ? —

LA SAUCE FINANCIÈRE

Le veau d’or est toujours debout, On encense Sa puissance D’un bout du monde à l’autre bout.

(Bruit d’or dans la coulisse.)

D’un bout du monde à l’autre bout !

LA SAUCE TARTARE

Mazeppa ! Mazeppa ! Ah ! ah ! ah ! sur ma cavale, Au galop, au trot, au pas, Par les steppes, les pampas, Malgré les balles, Et les rafales, Mazeppa ! Mazeppa ! J’emporterai ma rivale, Ah ! ah ! ah ! Mazeppa ! ( — Mais, fis-je observer, timide, A mon guide, Mais cela n’a aucun rapport… — Qu’importe ? êtes-vous donc insensible au folklore ? Écoutez, écoutez encore : — )

LA SAUCE BÉARNAISE

C’est au pays Du roi Henri, Qu’on met la poule au pot, A Pau, Qu’on met la poule au pot… ( — Ça n’est pas très spirituel, je dois le dire, Intervint le guide, mais ça les fait toujours rire… — )

LE ROUX

File, belle fille, De tes doigts agiles, Le lin moins soyeux Que tes blonds cheveux, — Plus blonds que le blé Que le faucheur coupe, D’or comme la coupe Du roi de Thulé, — File, belle fille !… ( — Ce sont là des propos, on ne le saurait feindre, Moins de roux que de rouet, Mais on y est habitué, C’était plus poétique, et musical, et distingué, Et Et puis qui est-ce qui songerait à s’en plaindre ?… — )

RAVIGOTE ET RÉMOLADE

La ravigote, Qui la dégote ? C’est la rémolade ! Qui nous rend fade La rémolade ? C’est la ravigote ! Estomac malade, Qui te ravigote ? C’est la ravigote, C’est la rémolade ! Va, prépare la ravigote, Margotte, Et la rémolade, à gogo, Margot ! Et j’entendis encor la sauce Béchamel Faire, c’était classique et vous y songiez bien, Des imitations de la sonnette présidentielle Du récent académicien ; Seule, au milieu de ces musiques douces, Une casserole restait sans voix, Et, comme je demandais pourquoi : — Ici, l’on a d’autres ressources ; Fi des chanteurs, des beaux parleurs, Et, pour nous faire oublier l’heure, Le jeu procurera des jouissances plus âpres : C’est un vieux morceau de cheval de courses, Les consolations de la musique, il les repousse, — Il préfère jouer à pair et impair avec les câpres.

LÉGENDE DE LA BOUCHÈRE ET DE L’AMOUR ADULTÉRIN

Emprisonnée au fond d’une cage de verre, Voyez, vous qui passez : c’est l’épouse adultère. Des membres sanglants, pantelants, Sont suspendus autour, à des crochets de fer : Ne sont-ce pas ceux du galant, Que l’époux, à une heure inopinée, rentrant, A surpris, et, au même instant, A dépecé dans sa juste colère ? Vraiment, s’il en était ainsi !… Affreuse pensée qui la hante : — O épouvante De la viande ! O épouviande De la vente… — (Elle ne sait plus ce qu’elle dit !) S’enfuir ? il n’y faut pas compter : Des sbires sont là, que le mari dut apposter, Les bras menaçants hors des vestes, Avecque une dague au côté, Et surveillant ses moindres gestes ; Leur dague !… et puis aussi le dogue, De ceux qu’on nomme chiens de boucher, Qui, dans un coin, sourdement grogne : Je ne vous conseille pas d’approcher ! Et cependant aux petites bonnes, Qui s’en viennent pour les provisions, On remet le foie, les rognons, Enveloppés d’un fort papier de couleur jaune ; (Comme c’est fin, cette allusion ; De couleur jaune !…) La prisonnière affecte un air indifférent, Et, comme s’il ne s’était passé rien d’anormal, Il faut qu’elle marque le sou du franc, Et, sur des cahiers Quadrillés, Qu’elle fasse des calculs avec des décimales… Ah ! grâce pour la pauvre martyre ! Grâce ! Elle si fraîche, et rose, et grasse, Bien sûr, ils vont la faire maigrir ! Pour moi, loin des sbires, des dogues, Et de la malheureuse, écartant mon chemin, Brr ! je sais bien que, ce matin, Je ne mangerai que des légumes de mon jardin Et des œufs à la coque !

LE BŒUF PARLE

— Ah ! les modes anglaises, les modes anglaises ! Une table De chez Maple, Et des étoffes Liberty : Pardi ! J’ai donné là-dedans, moi aussi, Ces fariboles, ces fadaises !… Vous comprenez, nous autres bœufs, confiants, naïfs, En voyant que l’on nous baptise Beefsteak, rumpsteak, roastbeef, Nous nous croyons nés pour le chic Britannique, Et nous rêvons de la Tamise : Dans un grill-room, servi par de petites misses Rousses ou blondes, Aller se faire manger à Londres ! Et, comme de jeunes fous, On part au pays de Malbrough, — Miroton, miroton, mirotaine, — Eh ! bien oui, c’était bien la peine De traverser ainsi la Manche, Pour la façon dont ils nous mangent, Et nos parrains et nos marraines… Dans les bons vieux hôtels de France, tables d’hôte Où des commis-voyageurs, (Vrais blagueurs), En savourant leur entrecôte. Racontent des histoires à se tenir les côtes ! Et, entre chaque bouchée, c’en est une autre ! Et toi, calme vie de famille, Dont le bouilli Du samedi Sera confident de tous les espoirs, tous les soucis : — Quand marierons-nous notre fille ? — A la muette, dare-dare, Comme dans un buffet de gare, Là-bas c’est le bar, Où tous, sans égards, Te baffrent, te briffent ! Tranche de rosbif…

(Le bœuf doit prononcer les six vers qui précèdent avec une grande animation, et en imitant autant que possible l’accent anglais.)

Et puis, Seigneur ! de quels breuvages, Ils nous arrosent, les sauvages ! Thé, soda, limonade, bière ! Faudra-t-il que nous acceptions, Albion, De telles compromissions ? Où es-tu, Suresnes Première ? Aussi, lorsque j’ai vu de quoi il retournait, Je n’ai Eu trêve que de repartir : Au lieu de figurer, digne, dans un repas, Être mangé dans ces conditions-là, Vraiment, il n’y aurait pas de plaisir… Or, voici qu’une Anglaise, faisant son menu, Sur moi jette son dévolu ; C’était la femme d’un pasteur, à ce que j’ai cru, Car elle était avec ses filles qui étaient neuf : (Ah ! que ton mari n’est-il veuf !…) — Sur leurs vingt pouces, mangé, sans plus, Sans jus. — Dans ce péril extrême, j’eus Recours à un expédient, peut-être pas très neuf, Mais il fallait agir, d’abord : Pour conjurer ce mauvais sort, Je me mis à crier très fort : — Je suis la culotte du bœuf ! — (En appuyant, bien entendu, sur le mot culotte.) Et, pudiques, les dix femmes ont pris la porte…

LES HUITRES

Grâce au hasard béni des villégiatures, Je viens d’élucider enfin ce point obscur, Par qui fut mon esprit longtemps à la torture : Les huîtres, compagnes fidèles Des débauches et des festins, — Ohé ! ohé ! les soupers fins Avec des demoiselles ! — Dès l’approche des hirondelles, Les huîtres, compagnes fidèles, Nous ont quittés : où s’en vont-elles ? — Les montagnes, la Suisse, ont pour nous peu d’attrait, — Voulut bien s’en ouvrir à moi, de fort bon gré, L’huître que le hasard m’avait fait rencontrer Dans les environs de Pourville : — Quand nous fuyons la grande ville, C’est toujours au bord de la mer Que nous allons nous mettre au vert : Ah ! la mer, la mer !… On pourrait Rester devant elle, immobile. Des heures, sans penser, sans nul rêve futile, Et l’on ne s’ennuierait jamais… Puis nous avons là presque toute notre famille. — Est-ce que vous prenez des bains ? — Non, cela nous énerve trop. — Et vous allez au casino ? — Oh ! Vous voulez rire, c’est certain ; Nous ne voyons personne et vivons en recluses, Ce qu’il nous faut, C’est du repos : Nous en avons assez, et trop, Des endroits de plaisir, du monde où l’on s’amuse ; Nous arrivons ici l’esprit, le corps fourbus, L’estomac délabré, enfin n’en pouvant plus, Résultat naturel d’excès de toutes sortes : Car A quel rendez-vous de fêtards Ne nous vit-on, pendant l’hiver, battant le quart, Toute la nuit, devant la porte ? Vous comprenez, nous payons ça plus tard. Ah ! ce satané boulevard ! C’est pourquoi, dès mai, nous partons, Devançant d’un mois la saison, Sans quoi nous ne pourrions tenir ; N’empêche qu’aussitôt d’aplomb, On n’en a pas plus de raison, On ne songe qu’à revenir. Croiriez-vous que la nostalgie Commence à s’emparer de nous ? Lorsqu’arrive la fin d’août, Nous repartons, pas assagies, Prêtes à recommencer l’orgie !… — — A tant de hâte, dis-je, d’un ton léger, Peut-être cet espoir n’est-il pas étranger, De retrouver la gentille écaillère Brune avec un foulard noué dans les cheveux, Qui saura vous ouvrir de si dextre manière ? — L’huître murmure : — Ouvrir… — elle ferme les yeux, Un long frémissement nerveux Voluptueusement a secoué son être ; Puis, sans plus rien laisser paraître, Elle reprend d’un ton plus doux : — Parlons d’autre chose, voulez-vous ?… —

VERTE RÉPONSE DU ROTISSEUR A LA FRUITIÈRE PUDIBONDE

LA FRUITIÈRE

Vraiment, la police est mal faite, Qui permet, monsieur mon voisin, Qu’à ta porte, aux yeux des fillettes, Des fillettes et des gamins, La peau, de plumes dépouillée, Et poulets et poules soient vus, Comme soldats à la feuillée, Alignant leurs derrières nus…

LE ROTISSEUR

Toi qui les derrières dénombres A ma porte, fleur de vertu, A la tienne, que laisses-tu L’ostentation des concombres ?

COQUILLES SAINT-JACQUES

Les coquilles Saint-Jacques ont vainement cherché A s’informer auprès des domestiques Si on allait les servir chez Des personnes suffisamment aristocratiques ; Quand, au manteau des pèlerins, Vos aïeux eurent ce destin De vaincre en pays palestin Pour la gloire du Saint-Sépulcre, Saurait-on, sans amer chagrin, Penser figurer au festin D’un manant, d’un bourgeois enrichi par le lucre, De tout autre que prince ou duc ? Donc, dès leur entrée dans la salle, Elles jettent, sans en avoir l’air, Un petit regard circulaire : — Pas mal ! pas mal ! — Certe, à défaut du féodal, Ce style Henri II n’est pas pour leur déplaire ; Des sièges en cuir de Cordoue Sont, à leurs regards, les plus doux ; L’amphitryon n’est pas un de ces fous Qui se meublent de laqué vert : Aux croisés de Jérusalem On épargne du moins cette angoisse suprême : Une salle à manger qui viendrait d’Angleterre. De la présence des coquilles, Les châtelains sont avertis ; Mais, voyons, à quoi songent-ils ? (On était plus exact, dans les vieilles familles ;) Il est déjà passé midi : Et les coquilles, pour patienter durant le retard, — Car Il est au moins midi et quart, — Et tromper une attente qui les refroidit, Fredonnent des chœurs de la Jérusalem de Verdi, Et la romance de Richard… Bon, voici nos gens qui arrivent, Ils s’installent ; mais quels convives, Sang du Calvaire ! ah ! vos aïeux ! Coquilles des pèlerins pieux, Votre indignation est vive ! Vraiment ce n’est pas sans sujet Que vous mettez à vous laisser manger Tant de mauvaise volonté : Aucun n’a prononcé le bénédicité !

HÉROIQUE JACTANCE D’UN LAPIN

Aux mains cruelles des gâte-sauces, (Ils sont deux, trois, quatre petits), Pauvre lapin, te voilà pris ; Et les méchants gamins se gaussent De sa situation fausse, Et se font un barbare jeu De tirer ses longues oreilles, Soyeuses au poil blanc et feu, (Car on sait que le lapin bleu Est un animal fabuleux Que seuls, dans leurs galantes veilles, Ont pu rêver les amoureux) : Notre lapin est blanc et feu. A la cuisinière on l’apporte : — Sautez, sautez, les gibelottes ! — Près des fourneaux, parmi les cuivres et les broches, La cuisinière se dresse, imposante et grave, Mais le lapin, à son approche, Soutient son regard, et la brave. L’autre l’a saisi par les pattes ; Toutes quatre S’agitent en nerveuses saccades : — Tu trembles ? dit la farouche, d’un ton narquois. — — Moi ? Si je tremble, c’est donc de froid ! Vraiment, tu ne me connais guère : Sache que mes aïeux entraînaient à la guerre En battant du tambour les héros de naguère ; Ils étaient à la Grande Armée, Ils ont, sur les champs de bataille, Récolté toutes les médailles Et d’Italie, et de Crimée. Avec la croix qu’un jour leur remit, à cheval, De la main à la main, le Petit Caporal ! Et bonnement, tu t’imagines, Moi, le descendant de ces preux, Qui furent décorés au feu, M’impressionner avec ton cordon bleu, Et ta batterie de cuisine ?

LE VEAU ET LA SALADE

En l’honneur des vrais principes démocratiques, Des gens sont réunis qui, pour un prix modique, S’apprêtent à manger le veau et la salade Jusques à s’en rendre malades : — Crevons s’il faut en crever, camarades, Mais Vive la République ! — Le veau, contre son habitude, Donne des signes d’inquiétude, Que le président du banquet Ne tarde pas à remarquer, Et il l’invite à s’expliquer ; — D’un geste, Le veau s’excuse ; il n’est pas orateur ; — (Parlez ! parlez !) — Messieurs, j’ai tenu à honneur D’apporter aujourd’hui mon contingent modeste A cette fête des travailleurs : La salade fera le reste ; Mais, c’est ici que je proteste : Avons-nous donc, messieurs, fait si peu de chemin Que nous soyons encor caudataires du pape ? Les cléricaux doivent rire sous cape : Avec moi, de moitié, admettre en vos agapes Une barbe-de-capucin ! — Ces mots ont fait, dans l’assistance, Courir un long frémissement, Dont le président un moment, Vainement, Veut atténuer l’importance, — A l’incident, dit-il, donnons sa juste suite ; Non, tu n’es plus, salade que voilà, Barbe-de-capucin ; messieurs, baptisons-la : C’est de la Vieille-barbe-de-quarante-huit. —

POIVRE ET SEL

A la bonne heure, des salières, Rustiques salières de verre, Où, côte à côte, poivre et sel Mêlent, Sel marin, poivre de Cayenne, En grains, en graines, Mêmes joies et communes peines, Leur existence mitoyenne. Mais, un beau jour, fatal présent, Ce sont les salières d’argent, Où, pour une arbitraire mode, On supprime le côte à côte : Le poivre habite, maintenant, A un bout de table, et le sel à un autre ; Plus moyen même qu’on se cause : Coquille minuscule ou bien feuille de rose, Chacune est tenue à l’écart : — Salières en argent, Mariage d’argent, — Sel et poivre dorénavant Font complètement lit à part. Parfois on les rapproche encore ; Mais c’est qu’ils vont périr d’une commune mort ; Alors, avec quelle mélancolie ils se regardent : Au fond du buffet, quand on se retrouvait le soir !… Il leur resta un dernier espoir : Recommencer la vie à deux, dans une barbe…

LE POT-AU-FEU

Par tous les temps, sur la plage, la pauvre vieille, Avec son cabas et son châle, Nous l’avons vue sous la rafale, Et sous la pluie, et sous la grêle, La pauvre vieille, Silencieuse et les yeux vagues, Qui regardait monter les vagues ; Et comme nous nous moquions d’elle, Quand le flot, à marée haute, qui déferle Puis vient mourir sur les galets, Mouillait ses souliers éculés, Et la tristesse de ses mollets Grêles, si grêles ! Mais la vieille agitait seulement son cabas Pour des gestes qu’alors nous ne comprenions pas. Oh ! les quolibets et les rondes, Dont l’entouraient, armés de pelles, Tous les petits enfants cruels, Bourreaux, bourrelles A boucles blondes !… Maintenant je sais le mystère, Et maintenant je ne ris plus : Je sais le petit-fils perdu, Et la folie de la grand’mère ; Chaque dimanche, il fut un temps où, pour son fieu, Elle mettait le pot-au-feu : Ah ! le bon régal tous les deux, Et les belles histoires près du grand pot qui fume : — Hume ! Hume-moi ça, mon fieu, et ne te brûle pas ; Vois s’il est bien salé à ton goût, n’est-ce pas, Et pas trop maigre, et pas trop gras, Et si l’on sent bien la légume… — Et, avec précaution, écartant l’écume Elle tendait une cuillerée au petit gars, Grand ordonnateur du repas, Qui, connaisseur et grave en ces cas délicats, Faisait claquer la langue et fronçait les narines ; — Mais un beau jour il est parti dans la marine, Le petit gars, Dans la marine de l’État ; Un beau jour, adieu la cuisine ! Lors ensemble, un dernier dimanche, On a mangé le pot-au-feu : — Voyons, ne pleure plus, grand’maman, sacrebleu ! Et prépare-m’en un fameux Pour quand je reviendrai, des galons plein les manches ! La vieille branlait la tête, sous sa coiffe blanche, Sans rien dire, et d’un coin de son tablier bleu, Tristement essuyait ses yeux, La grand’mère et le petit-fils, un dernier dimanche… Des mois, des mois, — voilà qu’un papier est venu, Avec de gros cachets dessus : Le petit ne reviendra plus. Et quand elle a fini de lire, La pauvre vieille se met à trembler, — puis à rire ; Du fond de l’armoire, elle tire son beau corsage, Et son châle de mariage, Dit aux commères du voisinage : — C’est mon gars qui va revenir ! — Dit, et puis se prend à courir, En grande hâte, vers la plage, Et s’efforce de découvrir Les gros bateaux, là-bas, au large… Tout le jour, elle reste là ; Elle emporte, dans son cabas, Un peu de sel, une cuillère, — Hume-moi ça, et goûte un peu, C’est le pot-au-feu pour mon fieu ! — Et sale et écume la mer, Vieille folle, pauvre grand’mère…

DIALOGUE DES POMMES ET DES POISSONS

Les pommes ont dit aux poissons : — Assez longtemps le langage des hommes A prétendu que vous, Poissons, pour nous les Pommes, Professiez un mépris aveugle et sans raison ; On répète : s’en ficher comme Se fiche un poisson d’une pomme ; Pourquoi ? comment avons-nous mérité, A vos yeux, cet excès, Poissons, d’indignité ? — Les poissons gardent le silence, Comme c’est assez dans leurs habitudes ; Mais le débat n’est pas de ceux que l’on élude, Et les pommes reprennent avec insistance : — Pardieu ! nous connaissons votre passé hautain, Et qu’autour d’un turbot tout le Sénat latin S’assemblait, plein de déférence ; Nous savons qu’un des grands ministres de la France, O soles, vous a seules laissées, A la Colbert, Dépositaires De ses goûts et de ses pensées ; Tout cela est glorieux, certes, Mais, de là, faut-il qu’on nous traite Avec ce dédain ? Car, enfin, Nous aussi nous avons, Poissons, nos parchemins : Mieux que ministre franc, ou sénateur latin, Nous avons la pomme Reinette !… — (Reinette s’écrit rainette, mais je suppose Que les Pommes, sans l’ignorer, Ont fait cet affront à Littré Pour les besoins de la cause…) — Reinette, petite Reine : comme Wilhelmine ! — Mais, à ces mots, parmi les autres empressés, Un petit poisson s’est avancé, Devant qui tous, respectueux, s’inclinent : — Et moi, je m’appelle la Loubine ! —

CONSERVES D’ALOUETTES

Alouette, au clair matin, Qu’est devenue ta compagne En bottes de maroquin. Le chasseur, au clair matin, Battait, alerte et malin, Tous les buissons du chemin, Et la plaine, et la montagne : — Qu’est devenue ta compagne ? Tant de perfides lacs, et le plomb meurtrier, Et cette glu damnée : Hélas, hélas, n’est-ce pas grand’pitié De la gent empennée ? Pour lisser une plume où se jouait le vent, Ou pour donner à son aigrette Un petit air plus conquérant, Coquette, Pour toi seul trop heureux et malheureux amant, Elle a dû s’arrêter devant Un de ces miroirs décevants, Ta compagne, pauvre alouette ! Le triste oiseau, aux échos d’alentour, Réclame vainement l’objet de son amour : Il interroge les guérets, Il sollicite les ramures, Les guérets sont restés muets, Et les ramures sans murmure… — Ah ! morte, partager sa mort, Mais du moins la revoir encor ! — Et, comme en un vol de folie, L’oiseau a franchi les prairies. Et les grands bois, et les cités : Au haut des toits, sur une patte, les cigognes S’étonnent, Et les petits coqs des clochers sont scandalisés : Il vole, il vole, sans s’arrêter. A tire d’aile, dans les airs, Par delà les mouvantes mers, N’en pouvant plus, il touche une rive étrangère. Un homme est là qui le recueille, Cet homme est plus noir que le deuil D’un enfant qu’enleva la fièvre typhoïde : Un faux-col en celluloïd Le couvre seul, et quelques feuilles ; Mais, souriant contre toute espérance, Et, l’hospitalité illuminant son œil : — Infortuné, va, ne crains rien de mon accueil, — (A part.) C’est un oiseau qui vient de France ! — L’oiseau ravi, et plein de confiance, Se pose alors sur son épaule, Et frôle Les divers ornements de zinc Qui composaient la parure succincte, Dont se complaisent à se parer ces âmes simples. Soudain, l’oiseau a tressailli : Voici Que rayonnaient, sur l’étincellement d’une épaulette, (Chez les nègres, encor, c’est le goût général De s’habiller en général ; Cela ne nous fait aucun mal) ; Donc ces mots rayonnaient sur ce qui, je répète, Servait au nègre d’épaulette, Vestige étincelant d’une boîte infernale, Ces mots (il a bien lu !) : — Conserves d’alouettes ! — C’est donc cela ! dit l’alouette ; Son hôte en vain insiste pour qu’il se repose, Pour qu’il prenne au moins quelque chose : L’oiseau ne veut rien entendre, et repart A la recherche des barbares Qui préparent A ses pareils ces douloureuses métamorphoses… A tire d’ailes, dans les airs, Il a retraversé les mers, Surprenant à nouveau, de sa course baroque, Et les cigognes, et les coqs. Il arrive, hors d’haleine, et s’introduit Pendant l’horreur d’une profonde nuit, Dans cet endroit où les marchands conservent, — Bastilles, Où gémissent des comestibles, — Les sombres boîtes de conserves. — Vlan ! — A coups de bec dans le fer-blanc, Les boîtes s’ouvrent, — Délivrons tous ces pauvres bougres : Des sardines sortent en tremblant, La geôle les a rendues aveugles et sourdes ; Qu’ont-ils fait de leur air badin, Les petits pois, joie du jardin ? Et comme ils sont piteux, et tristes se renfrognent, Les truffes et les cèpes, ces cadets de Gascogne ! Mais quelle angoisse et quel effroi, Des profondeurs sort une voix, — Écoutez, cruels, écoutez : — Je suis le Thon, j’ai trente-cinq ans de captivité ! — Le courageux oiseau poursuit avec ardeur Sa tâche de libérateur, Sans relâche, sans qu’il se lasse, De sa compagne cherchant les traces : Quelque chose lui dit qu’il la retrouvera, Oui, cette voix du sang qui ne nous trompe pas ! Une boîte résiste encor, L’oiseau, en vain, sur le couvercle, Par cent fois s’est brisé le bec : Mais il en vient à bout, en un suprême effort ; — Et c’est un horrible mélange D’os et de chairs meurtris : avant qu’on ne vous mange, Pauvres alouettes, voilà donc comme on vous arrange ! L’oiseau voudrait douter de son tragique sort : Sa compagne, chère alouette, Dans cet amas confus, comment la reconnaître ? D’autres qu’elle sont là, peut-être : Mais, hélas ! voici l’anneau d’or, Qu’il lui avait donné, gage de sa foi, pour sa fête… Un an après, jour pour jour, Le fabricant de conserves alimentaires Constatait, à son tour, d’analogue manière, Le décès du charmant objet de son amour, Dans un accident de chemin de fer.

BEIGNETS D’ACACIA

— Acacia, presque un nom de femme ; — Élisa, ou Cynthia, O femme, Dont le désir m’émacia, Pour que sur moi se posât ton regard de flamme, Qu’un peu de volupté dans les yeux scintillât, Cynthia, Pour toi j’aurais damné mon âme ; Et ton caprice réclame Des beignets d’acacia, — Dictame ?… — Acacia, presque un nom de femme ; — Et nous sommes partis par les sentiers ombreux, Où les acacias merveilleux Balançaient au ciel pur l’ostensoir de leurs grappes, Et je me suis senti plus riche et plus heureux, En serrant ton bras amoureux, Que les émirs et les satrapes, — Avec toi, Cynthia, par les sentiers ombreux. Puis j’ai cueilli la moisson odorante, Et les épines s’enfonçant En cent endroits, et cent, et cent, Dans la chair, m’ont piqué au sang, — Pour toi mon sang, ô mon amante ! — En cent endroits, ou cent cinquante ; Et l’humble cantonnier, très vieux, Qui, près de là, cassait des tas de pierres, Souriait à tant de grâce de ta robe claire : — Vous allez-t-y, vous allez-t-y en faire Des bouquets, madame et monsieur, Des beaux bouquets, bon Dieu de bon Dieu, Sacré tonnerre ! — Souriant à tant de grâce de ta robe claire. Mais non, ce n’est pas, ô vieillard, Pour que, d’un frais bouquet, son corsage se pare, Que nous cueillons ainsi les fleurs au parfum tendre ; Et non plus ne sont destinées A figurer dans un vase sur la cheminée Du salon, de la salle à manger, ou de la chambre : Cette razzia D’acacia, Qu’elle emporte dans son ombrelle, C’est pour le plat, Qui, délicat, Son fin palais émoustilla : Les fleurs se mangent donc entre elles ? Et maintenant que, dans la pâte, Elle trempe ses bras d’albâtre, Pétrit, de ses doigts fuselés, Les œufs, la farine et le lait, — Quand tu le voudras, ô la belle, Pour qui déjà ma chair et mon cœur ont saigné, Au lieu d’acacia tu feras tes beignets Avec le peu qui reste encor de ma cervelle… — ( — Voilà bien ce que je craignais, Dit-elle.) — Cynthia, impassible, au sourire cruel…

TROIS PETITES CHANSONS

I. — Le pique-assiette.

Du dîner, comme d’un tournoi, sonne la cloche ; La fourchette en arrêt, les voici qui s’approchent, Les chevaliers tapeurs et vide-poches : Pique, pique, picador ! Pique, pique, pique-assiette ! N’en reste-t-il mie ou miette, De ce veau que je regrette ? — Mais moi, Carmen, je l’aime encor… — Pique, pique, picador ! Pique, pique, pique-assiette !

[La bouche pleine, mais les yeux avides, ils tournent autour de la table en fredonnant des rondes enfantines :]

Une poule sur un mur, Qui picote du pain dur, Pique-assiette, picota, Mange un œuf et puis s’en va…

[Mais ils ne s’en vont pas, et ils continuent à tourner, au rythme de paroles seulement plus mystérieuses :]

Ams’, stram’, gram’, Pique, pique, commedram’, Bourre, bourre, ratatam’. — (J’ai encor, je le proclame, Maigri de cinquante grammes !) — Pique, pique, commedram’, Mis’, stram’, — dram’! Bonsoir, Monsieur et Madame !

(Les voix s’éloignent dans la nuit.)

II. — Le vol-au-vent.

Marmiton, Vole, vole, vole ! Prends tes jambes à ton col : Où t’envoya ton patron, Marmiton, Vole, vole donc ! Le vol-au-vent sur la tête, Vole, vole, marmiton, — Vol-au-vent aux champignons, Aux quenelles et aux crêtes, — On t’attend, l’âme inquiète, On t’espère à la fenêtre ; Vole, et que rien ne t’arrête, Marmiton, Vole, vole donc ! Marmiton, Vole, vole, vole ! Fuis la conversation Des petits trottins frivoles, Et, pas de saute-mouton Avec les méchants garçons Qui ne vont pas à l’école : — Que non ! — Que non, jeunes polissons ! Que nenni, mesdemoiselles ! Que non ! que nenni ! — (Quenelles…) — Si le vol-au-vent, narquois, Allait s’envoler sans toi ! Marmiton, Vole, vole donc !

III. — L’anse du panier.

« Brins d’osier, brins d’osier, Courbez-vous assouplis sous les doigts du vannier ! » Pour les soldats de la France, Fantassin et cavalier, Artilleur, chasseur à pied, Sapeur-pompier, Pour les soldats de la France, Danse L’anse, Danse l’anse du panier ! « Brins d’osier, brins d’osier, Courbez-vous assouplis sous les doigts du vannier ! » Tant de danses a dansées, Que la pauvre anse est cassée, Délaissée Par toute l’armée française : — Nuit et jour, à tout venant, Je dansais, ne vous déplaise… — Vous dansiez, j’en suis fort aise, Eh ! bien, chantez maintenant ! — « Brins d’osier, brins d’osier, Courbez-vous assouplis sous les doigts du vannier ! »

SUIVIES DE LA ROMANCE DU BAIN-MARIE

Sous ton vocable, ô Marie, Sous ton vocable placé, Daigne écouter, attendrie, Mon placet ! Marie, qu’il a de peine, Ton bain, hélas ! bain-marie, Lui dont l’ambition vaine Envie Ceux de la Samaritaine : Voir s’ébattre dans nos flots Des corps gracieux et beaux ! Ah ! pourquoi la cuisinière, Son corsage retroussant D’une excitante manière, Nous va-t-elle provoquant De son bras rouge et troublant ? Oui, ses bras : mais, davantage, Du flan ! Car nous n’avons en partage, Dedans nos flots, et nos flancs, Que les crèmes et les flans…

La Vierge-Marie (parlé).

Et c’est à moi que vous venez raconter cela ? Vous en avez de bonnes !

LAIT DE CHÈVRE

— Tirelirelo, lirelo, La flûte aux lèvres, Qui veut du lait, le bon lolo Des chèvres ? — Et par les rues de la grand’ville, les chèvres passent, Et longent, mélancoliques, les trottoirs Bordés de maisons hautes et noires : Ah ! revoir Les cimes, le ciel pur, l’espace… Pyrénées, Pyrénées De leurs jeunes années, Où les chèvres allaient, grimpant Au son de la flûte de Pan ! (Il n’y a plus de Pyrénées…) Et comme ils sonnent tristement ces airs de flûte, Perdus Parmi les rumeurs de la rue, Et le fracas des omnibus ! Là-bas, là-bas, au pays, D’autres omnibus passaient, jadis, Aussi, Des touristes, avec des guides, Et pour les voir passer, rapides, Sur une roche, A leur approche, On s’arrêtait, — des messieurs en culotte, de jeunes dames Toutes roses de s’être levées si matin, Souriaient, — des grelots tintaient, au son argentin, Et l’omnibus disparaissait dans le lointain, Laissant les chèvres seules, avec le grand calme… Et maintenant ce roulement perpétuel et comme infernal, Sur le pavé, Des omnibus et des tramways : Si, au moins, les chèvres pouvaient Se distraire à escalader les impériales… Mais en sifflant ses sons stridents, Le chevrier attire les pratiques, La petite ouvrière chlorotique, L’aïeule qui n’a plus de dents : — C’est l’homme aux chèvres et sa flûte : Psst ! hé ! on vous a appelé !… — Et l’on presse leur pis gonflé, Et les chèvres doivent donner leur lait A des inconnus, comme ça, à toute minute… Et puis elles reprendront leur route, Non sans se boucher les narines, En rencontrant tant d’imbéciles et de coquines, Qui, par des parfumeries abjectes, contaminent La chaude et saine et naturelle odeur de bouc… Leur sera-t-il jamais permis, En revanche, D’aller, en matinée, un dimanche, A l’Opéra-Comique, quand, pour la Dame Blanche, Les Montagnards sont réunis ; — (Les Mon-on-tagnards, Les Mon-on-tagnards, Les Mon-on-tagnards sont réunis !) — Évocation du pays, Ces chers refrains, à les ouïr, Elles auraient tant de plaisir ! A-t-on seulement songé à les y conduire ! Pourtant, une distraction Demeure pour leur plaire : Tous ces trous qu’à profusion, Sans doute à leur intention, Opère L’administration propice ; A chaque pas, dans chaque rue, des précipices ! Aussitôt, les chèvres bondissent, Le troupeau s’arrête devant, Levant Les barbiches, humant le vent, Et tout en haut se tient, Et rêve, Et rêve et se souvient : Les édiles parisiens Doivent adorer le lait de chèvre.

PAIN BÉNIT

La petite église où, touriste égaré, La petite église où je suis entré, Était si fraîche, et sombre, et calme ; Pas de bedeau, pas de curé ; Dans leur niche, des beaux messieurs de bois doré, Des belles dames, Me faisaient signe gentiment, avec leur palme… Au dossier des chaises et des prie-Dieu, Où la paille le cède au velours vert et bleu, J’ai déchiffré le nom des pieuses demoiselles, Que la cloche appelle, fidèles, Chaque matin en ce saint lieu : Berthe Gadou, Blanche Pélissier, Marie Andrieu, Agathe, et Sophie et Adèle, — Une larme monte à mes yeux ; Car je les vois là-bas, les saintes filles, Dans leur chambre claire et propre, près de la fenêtre, Qui travaillent, — le bon vieux prêtre, En traversant la rue tranquille, Les a saluées de la tête : Pourvu qu’il n’ait pas vu le surplis qu’en cachette, Surplis, surprise, on veut lui broder pour sa fête ; Et plus vite, et plus alerte, reprend l’aiguille. Être un membre de leur famille ! Elles nous recevraient joyeuses : le voici, Le méchant cousin de Paris ! Elles nous feraient goûter leurs confitures Et leur cassis, Et prieraient tant pour nous gagner le paradis, Que nous irions tout droit, bien sûr ! Ah ! pourquoi faut-il que je sois Celui qui passe, et va, et vient, Sans s’arrêter ni croire à rien ; Heureux les sages qui s’assoient, Respectables et paisibles fabriciens, A ce banc d’œuvre, avec un gros paroissien Et une calotte de soie ! Comme il fait bon errer au sanctuaire Silencieux et désert ; Ma main indiscrète a ouvert L’harmonium qui se lamente et dit sa peine : Hélas ! quand partira la jeune châtelaine Qui voudrait l’accommoder au Tannhauser, — Oh ! ce Wagner ! — Hélas ! quand reviendra l’hiver, L’institutrice et ses mitaines, Et qui ne joue que la Valse des Roses : Entre chacun des chants sacrés, Avant l’élévation, pendant, après, Au rythme d’un accompagnement sobre et discret, C’est toujours cette valse et ses métamorphoses ; La brave fille ne sait pas autre chose, — Le bon Dieu ne lui en aura que plus de gré. — Aux sons d’une musique comme cela, Je voudrais que l’on m’enterrât Dans cette église : Le bon sommeil qu’on ferait là, Sous une de ces dalles grises ! Or, voici que mon œil avise, Cherchant à terre L’épitaphe de quelque abbé commendataire, Sur une des dalles, soudain, Un petit morceau de pain. — Monsieur, murmure-t-il, écoutez ma prière, Ne me trahissez pas auprès de la chaisière, Car aussitôt elle viendrait me balayer, Méticuleuse et sans pitié, Et ce serait fini de ma joie la première ; Si vous saviez, si vous saviez… Dans la splendeur des moissons blondes, Épi dressé parmi les gerbes, J’ai chanté mon hymne superbe Au divin Créateur du monde ; Puis je rêvais, fleur de farine, Qu’en grande pompe on m’apportait en dîme Au prieur vénéré de l’abbaye voisine ; Espoir extrahumain, Ambition ultime, Libre de tout levain, Ah ! devenir du pain Azyme ! Hélas ! il en fallait rabattre ; Le boulanger qui fabriqua ma pâte N’est pas une mauvaise pâte ; Mais, au Conseil municipal, Il représente la fraction anticléricale. Songez alors, songez donc combien j’ai souffert, Pour les principes religieux qui m’étaient chers : Un beau dimanche, pendant l’office, Gravement escorté du suisse Vêtu en amiral suisse, Dans la corbeille, aux mains d’un jeune clerc, Jamais je ne serais offert, Et nul, en me prenant, ne dirait un Pater. Petit garçon, Dieu te bénisse, Qui, du moins, au parvis sacré me fis tomber, Goûter inachevé, lorsque monsieur l’abbé Te gourmandait, en retard pour le catéchisme ; Maintenant, maintenant, du temple du Seigneur, Vous ne me ferez pas chasser, bon voyageur, Par le balai irréfléchi de cette femme ; Vous me laisserez dans mon coin, Paisiblement songer aux soins De mon âme, — Et de la vôtre aussi, s’il vous en est besoin. — — Sans doute, remerciai-je, sans doute ; Heureux ceux dont la foi est forte, Et que laisse en repos le doute ; Va, ta vie est meilleure à vivre de la sorte, Croûte de pain derrière la porte, Et cela vaut mieux, somme toute, Que toutes Nos courses vers un but vain que le vent emporte, — L’avenir fait de mort, le passé lettre morte, — Que toutes nos courses frivoles… Mie, adieu ; Dieu te garde, croûte !… — Et, touriste égaré, je fuyais par les routes Sur ma voiturette à pétrole.

BISCUIT DE SOLDAT

« — Zim, balaboum, tap’moi sur la bedaine, » V’là l’ maréchal Bazaine !… » Zim, balaboum, tap’moi sur le bedon, » V’là l’ maréchal Mac-Mahon !… — » Par le vallon et par la plaine, Par la plaine et par le vallon, Ainsi nos gais troupiers égrènent Leurs refrains martiaux, leur vaillante chanson : — Zim, balaboum, tap’moi sur la bedaine !… Zim, balaboum, tap’moi sur le bedon !… — On ne peut pas toujours chanter du Déroulède… C’est l’arrivée dans le village pour l’étape, Au soir, avec les gamins et les belles filles ; Le régiment défile en files, Sonne, sonne, clairon agile, Fier tapin, sur ton tambour tape ! Dans un coin de la grange, le sac est posé, Le sac dur et lourd où pesaient Conserves, biscuits et cartouches, Étranges provisions de bouche ; — Et maintenant, assez causé, Voyons à voir, qu’on se débrouille : Il faut que la marmite bouille, Et qu’autre chose soit dedans Que des cailloux, casseurs de dents ! — Les feux des escouades, sur les places, au crépuscule… Les petits rentiers ridicules S’arrêtent, qui ont passé par là, Et, connaisseurs, s’informent du rata, Ou, plaisamment, parlent de Jules… Les feux des escouades, sur les places, au crépuscule… Mais comme phalène aux bougies, Les feux ont attiré les servantes hardies Qui se tiennent à distance, mais provocantes, Bras dessus, bras dessous, ou le poing sur la hanche, Roses avec leurs corsages roses des dimanches, Et rient, — Ohé ! Margot, ohé ! Marie ! — De tout l’éclat de leurs dents blanches… Les marmots, plus osés, s’approchent : — Ah ! Avoir du biscuit de soldat !… — Et les soldats sourient aux mioches, Et, diplomates, interrogent : — Tu as une sœur ? bon, dis-lui Qu’on dansera, après la soupe, jusqu’à la nuit, Et que c’est pour elle le biscuit Que je t’ai fourré dans la poche !… — Cependant, le jeune lieutenant, bien corseté, Explique aux demoiselles du château, ou du notaire : — Ce biscuit de nos militaires, On en fait d’excellentes tartines pour le thé : Détrempé, puis grillé, avec un peu de sel, Un peu de beurre, et vous m’en direz des nouvelles ; Mais je vous en ferai goûter, Mesdemoiselles ! — Biscuit, entremetteur d’amour, Pour le flirt ou pour la fleurette, Mauvais soldat, sot, qui regrette Que tu rendes nos sacs trop lourds ! Puis il paraît qu’on en mangerait en temps de guerre.

TARTE A LA CRÈME

Tarte à la crème, tarte à la crème, — les potaches, Douloureux, ont repris leur tâche ; En vain les doux professeurs tâchent D’égayer leurs esprits d’un peu de Molière : — Tarte à la crème ! — Ils n’y parviennent guère… Ah ! oui, les crèmes et les tartes, Et la cousine aux longues nattes, Cousine Qui les initiait à d’exquises cuisines !

(Les jeunes filles ne se doutent pas du bon effet que cela produit quand on annonce que tels ou tels gâteaux présentés sur la table ont été confectionnés par elles. Cela indique chez elles un souci des soins de l’intérieur.)

Marmelades et charlottes, Diplomates et compotes, Œufs à la neige, (Ses bras de neige !) Soufflés et flans, (Ses yeux troublants !) — Dans le verger, quand on allait cueillir des fruits, Hélas ! ne lui avoir rien dit !… Près du four, pour la frangipane, Son tablier à bavolets, Les crêpes qu’elle offrait de ses doigts fuselés, Être resté là comme un âne… Tarte à la crème ! les jolies choses Qui, maintenant, nous viennent en tête : Les externes nous apporteront du papier à lettres Ou mauve, ou rose, De l’encre d’or, ou violette… Chers souvenirs des tartes et des crèmes, Vous inspirerez nos poèmes ; Et nous mangerons sans dépit Le haricot banal, qui fait si réjouis Les présidents des distributions de prix : Pour leur verve badine, inépuisable thème ! Tarte à la crème ! tarte à la crème ! Ce n’est pas la crème qu’il aime, Café, vanille, ou chocolat : C’est Babet qu’adore Colas ! Mais d’abord il faut, et quand même, Passer son baccalauréat : Hélas ! hélas ! Tarte à la crème !…

COUPLETS DU DIABÈTE OU DES TROIS AGES

Du s- Ucre, Du sucre, Toujours du sucre !

I

Gamin fripon, fillette gourmande, En cachette, dans le sucrier d’argent, — Allons donc, abîmer nos dents, C’est des inventions de parents, Je vous demande un peu, je vous le demande !… — Fillette friponne, gamin gourmand, Le bon sucre, oubli des taloches, Dont nous avons rempli nos poches ! Fébriles, comme nous t’attendions, Petit canard de digestion Dans la soucoupe avunculaire, O sucre, et comme ta venue Nous rendait celle plus légère De la fatidique cuillère Pleine d’huile de foie de morue !… Du s- Ucre, Du sucre, En avons-nous mangé du sucre !

II

Maintenant, c’est la vie plus grave, Avec ses angoisses, ses luttes, Et l’avide besoin de lucre : Vraiment il s’agit bien de sucre, Ou de canne, ou de betterave ! Et l’on ferraille, L’envie fait rage, Et d’horribles combats se livrent ; Il faut qu’on vive, Qu’on arrive, — Nous ou les autres ; nous plutôt ! Struggle for life, guerre au couteau, Et gare au dos De nos rivaux ! Du s- Ucre, Du sucre, En avons-nous cassé du sucre !

III

Mais alors que le combat cesse, Quelle atmosphère lourde, épaisse, Qui nous entête et nous oppresse !… Tous les vaincus de la tourmente, Qui se traînent et se lamentent, Même aux vainqueurs, Une rancœur Et du dégoût gonflent le cœur ! C’est la misère Et ses ulcères, C’est l’ambulance et le charnier : Que de miasmes à balayer ! A pleins poumons, ah ! respirer Un air pur et sain, le premier, — Cet air enfiévré, Changer d’air !… Du s- Ucre, Du sucre, Faudra-t-il en brûler du sucre ! Mangeons, cassons, brûlons du sucre…

LA VANITÉ DES RINCE-BOUCHE

Quand elles ont vu les rince-bouche Sur la table, les victuailles ont pris la mouche : — Qu’est-ce que vous venez fiche ici, Tas de feignants, ont-elles dit ? On ne vous mange, on ne vous boit, Alors, quoi ? A quelle heure est-ce qu’on vous couche ? Vous avez un joli métier ; Ah ! oui, on peut vous conseiller De faire les crânes, bien sûr, Avec votre rond De citron, Qui ressemble à une tonsure… Et ça vous prend des airs jésuites, Ça invite Les gens à faire de petites Malpropretés, Sous prétexte d’hygiène, de santé, — C’est colossal ! — Comme si nous avions la gale ! Vous ne vous êtes donc pas regardés ?… — Et, pour mieux marquer leurs mépris, Hors du plat qu’on n’avait pas encor desservi, (C’étaient des escargots farcis), Près des rince-bouche s’approchant, Vlan ! — Les escargots ont craché dedans. —

INTERMEZZO

J’aime par-dessus tout les longues causeries, La joie des coudes sur la table, Et, quand je vais dîner dans les maisons amies, Jeux imprévus, spectacle improvisé, fines saillies, C’est vous, surtout, qui me rendez l’âme ravie, Le menu vraiment délectable. Oui, je fais peu de cas des repas à la pose, Où l’on n’ose, On n’ose seulement bouger ; Il faut se taire, immobile, et manger, Boire et manger, sans nulle cesse, Des vins de choix, des mets exquis, Oui : Mais si l’on remue une chaise L’hôtesse Aussitôt s’en offusque et la trouve mauvaise ; Ah ! zut, à la fin, zut et zut ! Nous n’aimons pas manger comme des brutes ; Sont-ce donc là les traditions françaises ! Comme je te préfère, aimable amphitryon, Gai luron, Dont l’esprit avisé, l’adresse sans pareille, Pour me distraire font merveille : Qui saura comme toi, du liège des bouchons, Façonner un bateau, une tête, un poisson, Un cochon, — Qui, jongler avec les bouteilles ? J’aime ta verve industrieuse, Qui ne reste jamais à court : Qu’importe la noix creuse, et la poire véreuse, Et, pourris, les pruneaux de Tours ? Qu’il n’y ait pas de petits fours ? Nulle tourte ne vaut tes tours : Ta femme à tes côtés coulera de beaux jours, Tes enfants connaîtront une jeunesse heureuse. Chez les gens de ton caractère, Cher amphitryon débonnaire, On n’a point souci de la chère : La chère, allons donc, belle affaire ! Hardi ! que les assiettes tournent au bout des cannes, En cadence frappons les verres Avec les couteaux à dessert, Et que la mie de pain s’envole dans les airs, Au souffle de nos sarbacanes : Le voilà bien, le voilà bien, Le vrai souper athénien ! Et ça vaut autant que de faire venir des tziganes.

RONDEAU DES PLAISIRS DE LA TABLE

I

Nourrices morvandelles, Et de Bretagne aussi, Qui montrez vos mamelles, Sans nul souci ; Et mamelles normandes, Auxquelles se suspendent Tant de lèvres gourmandes, Et sans merci ; Pressant votre corsage, Le nourrisson volage, En son gai babillage S’exprime ainsi : — Voilà, voilà, les plaisirs de la table, Voilà les plaisirs de la ta-a-ble !

II

Le cruel cannibale, Sous les grands catalpas, Prit le Visage Pâle, Et le scalpa ; Par les soins du barbare, La broche se prépare, L’Européen s’effare, Et dit : papa ! Déjà ses membres cuisent ; Brandissant une cuisse, L’anthropophage esquisse Un petit pas : — Voilà, voilà les plaisirs de la table, Voilà les plaisirs de la ta-a-ble !

III

Lassé d’un long voyage, Lorsque le pélican, Enfin, dans son ménage, Vient, rappliquant, Retrouve sa famille, Voit ses fils et ses filles : De faim leurs yeux pétillent, Les becs claquant ; Alors l’excellent type, Pour ses enfants extirpe De son ventre les tripes Comme de Caen : — Voilà, voilà les plaisirs de la table, Voilà les plaisirs de la ta-a-ble !

CHANSON FRANÇAISE

Faisons ripaille et largesses, Cassoulet et Bouillabaisse, Vive la France aux Français, Bouillabaisse et Cassoulet ! France, ô pays d’allégresse, Cassoulet et Bouillabaisse, Chaque province a son mets, Bouillabaisse et Cassoulet ! A nous, poulardes de Bresse, Cassoulet et Bouillabaisse, Et pâtés de Pithiviers, Bouillabaisse et Cassoulet ! Dans nos prés les gigots paissent, Cassoulet et Bouillabaisse, Et les boudins guillerets, Bouillabaisse et Cassoulet ! Sous les ramures épaisses, Cassoulet et Bouillabaisse, Voyez courir les civets, Bouillabaisse et Cassoulet ! Pour la pêche, que l’on tresse, Cassoulet et Bouillabaisse, Miraculeux, des filets, Bouillabaisse et Cassoulet ! Les arbres fruitiers se baissent, Cassoulet et Bouillabaisse, Et se cassent sous le faix, Bouillabaisse et Cassoulet ! Les noisettes et les fraises, Cassoulet et Bouillabaisse, S’offrent au coin des forêts, Bouillabaisse et Cassoulet ! Et dans les champs, sous les herses, Cassoulet et Bouillabaisse, Jaillit la vigueur des blés, Bouillabaisse et Cassoulet ! O Paradis des abbesses, Cassoulet et Bouillabaisse, Et des prieurs grassouillets, Bouillabaisse et Cassoulet ! Les ventres se gonflent d’aise, Cassoulet et Bouillabaisse, Le panache est un plumet, Bouillabaisse et Cassoulet ! Notre chair est en liesse Cassoulet et Bouillabaisse, Notre esprit est en gaîté, Bouillabaisse et Cassoulet : Faisons ripaille et largesses, Cassoulet et Bouillabaisse Vive la France aux Français, Bouillabaisse et Cassoulet !

EN DÉCOR

Préparons Les petites boîtes de pilules au goudron, Les pepto-fer et les peptones, Qui ne doivent rien à personne ; Préparons Les fioles où, des hôpitaux ancien interne, Un praticien habile, et fertile en kolas, Colla L’avis impératif du seul usage interne. Fi ! comme les gens nous dégoûtent, Qui, dans leur verre, ne versent rien au pèse-gouttes, Et qui, sans avoir pris aucun cachet, ni sels, Se jettent sur le vermicelle ! On se gausse d’eux à l’office : A quoi bon soigner les services, Pour des estomacs si novices ? Nous, au contraire, à nous voir aussi délabrés, Un grand respect envahira les valets glabres. Tant de précautions préalables Dont nous nous sommes entourés, Tant de fioles sur la table : Le maître d’hôtel le plus rogue S’attendrira devant nos drogues ; Ce n’est pas La hâte irréfléchie et brutale des ogres : — Oh ! que, Oh ! que de vins il dut absorber, que de plats, Que de sauces goûter pour en arriver là ! Rien des cuisines ne lui dut rester étranger ; A la bonne heure, Voilà un homme qui sait manger, Un véritable amateur ! — Honneur donc, honneur au convive Qui, près de son couvert, installe, Parmi l’argenterie, la porcelaine et le cristal, Une petite pharmacie portative ! Et qu’à la lueur des bougies, En auréole de féerie, Les carafes de chablis et de bordeaux L’irradient de mille feux, comme les bocaux D’une véritable pharmacie !

RONDE DES RONDS DE SERVIETTE

C’est le Juif-Errant qu’a cinq ronds, Cinq ronds, pas quatre, ou six, ou sept, Cinq ronds pour faire ses emplettes, Cinq ronds, cinq ronds, dans sa pochette De redingote ou de jaquette, De gilet ou de pantalon, Cinq ronds, — Tournez, garçons, virez, fillettes, — Cinq ronds, — Il n’a pas de rond de serviette ! Tournons, virons. —

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A tant de tables d’hôte il s’est assis, Et à onze heures, et à six ! Combien de serviettes froissées, De toile écrue ou damassée, Qu’en éventail ou en bonnet carré, — Lui en a-t-il su aucun gré ? — L’hôtelière ingénieuse avait disposées !… Il tournait un regard d’envie Vers la table des pensionnaires, Fonctionnaires De la Magistrature ou bien de la Régie, La petite table, à côté, Où sont les ronds numérotés : Numéro Un, rond de serviette Du vieux caissier de la Recette ; Rond numéro Deux, celui du Substitut ; Ronds des Contributions directes, Et ronds aussi des indirectes ; Du vérificateur des Poids et des Mesures, Des Messieurs de la Préfecture ; Comme l’on soigne le service De tous les employés du fisc ! Et comme le garçon s’empresse au coup de timbre Du directeur des domaines et du timbre ! — Entrecôte du procureur ! — Côtelette du directeur ! — Pas trop cuit pour Monsieur le Juge suppléant ! — Pour Monsieur l’inspecteur, saignant ! — Passé, présent et avenir, Rond de serviette et rond de cuir, Où toute une vie peut tenir ! Au confortable hôtel d’une calme cité Connaître la félicité D’avoir son rond numéroté ! Ou c’eût été, en famille, le rond d’ivoire, Voire De vieil argent, orné d’initiales, Pour quelque anniversaire gage d’affection, Souvenir de la première communion, Ou d’une station Thermale ; Et rond plus simple, évocateur des années passées Au lycée, — En ruolz, avec le couvert et la timbale… Juif-Errant, éternel bohème, Perpétuel agent voyer Sans foyer, Toi qu’on ne voit jamais plier Ta serviette, hélas ! après le café-crème, Juif-Errant, ignorant des douceurs du retour, De ta route reprends le cours ; A d’autres cette joie suprême, Avoir un tour, Et se fabriquer son rond de serviette à soi-même.

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C’est le Juif-Errant qu’a cinq ronds, Cinq ronds, pas quatre, ou six, ou sept, Cinq ronds pour faire ses emplettes, Cinq ronds, cinq ronds, dans sa pochette De redingote ou de jaquette, De gilet ou de pantalon, Cinq ronds, — Tournez garçons, virez, fillettes, — Cinq ronds, — Il n’a pas de rond de serviette ! Tournons, virons.

(Cette ronde se chante à table, principalement le soir à la campagne, ou dans les dîners de chasse. Chaque fois que le mot rond revient dans le poème, tous les convives doivent quitter leur place et faire, en courant, le tour de la table, et chaque fois le dernier arrivé paiera cinq sous ; à la fin, on se partagera la somme ainsi versée ; mais il est de bon ton que chaque convive abandonne sa part aux maîtres de la maison.)

MENUS

Le poème exquis du menu Est mal à l’aise, confondu Dans la typographie banale D’un almanach ou d’un journal, — Paris à table, — menu du… — Perdu Parmi les logogriphes et les mots en diagonale… Avec ses noms de grandes villes, De généraux fameux, de ministres subtils, Le menu peut au moins prétendre Ou au Japon impérial, ou au Hollande ; Le vieil employé sourd et nul, Mais doué d’une main que je vous recommande, L’employé tirera la langue Sur ses majuscules, Pendant douze heures de pendule ; A moins que la demoiselle de la maison, A le copier s’évertue, Pour affirmer son écriture haute et pointue, Signe de la belle éducation ; Et sans doute un petit cousin, Qui excelle Aux menus, abat-jour, écrans et tambourins Le rehaussera d’aquarelle : Un marmiton, ou une rose, Ou bien les deux, ou autre chose… Au lieu de finir, misérable, Taché de sauce et de vin, au coin de la table, On emporte alors le menu, Soigneusement, dans la poche de son pardessus, Et, rentré chez soi, on le place, En bonne place, contre la glace, Dans la rainure, Près de l’invitation au bal de la Préfecture. Mais tels menus se désespèrent, Qu’orna pourtant (peste, ma chère !), L’ingénieux pinceau de madame Lemaire, Et proclament : — Nous n’aimons que la peinture de Chavannes. — On ne peut contenter tout le monde et son père.

DANS LES FILETS

Petit marché pimpant, tout gai, de ma province, Mon estomac te salue, et mon cœur : Cuisine de famille et crus réparateurs, O temps où j’ignorais les ruses du traiteur A un franc trente et un franc quinze ! Voici la place avec les acacias malingres, Et le monument des combattants de soixante-dix, — (Mourir ou vaincre, Gloria victis !) — Voici la place avec les acacias malingres, C’est là que la cité, une fois la semaine, Confiante mais sans ostentation vaine, Étale Son ventre sous-préfectoral. Dès le frais matin, les carrioles sont arrivées Des maraîchers et des laitières, Brimbalant devant, derrière, Mais chargées et toutes fières Du produit savoureux de toute la contrée. Et les femmes se sont rangées, le panier au bras, Où sont les œufs, et le beurre et les bons légumes, Poulets, lapins, canards, fort étonnés, oui-da, D’avoir quitté la ferme et de se trouver là, — ( — Et avec ça, chère madame, et avec ça, Qu’est-ce que vous prendrez pour votre rhume ?) — De groupe en groupe, sur la place, Les bonnes ménagères vont, passent et repassent, Accueillant d’un rire narquois Le prix des haricots verts et des petits pois, — J’aimerais mieux ne plus en manger de ma vie ! — Leur voix se teinte d’ironie ; Et puis, pour terminer, un colloque aigre-doux : — Allons, prenez, il faut bien que ce soit pour vous ! — Écoute ces leçons de sage économie, O cigale, cigale ma mie ! Cependant, on s’est écarté plein de déférence : Voici la commandante avec son ordonnance, — Vive la France ! — Qui suit à la juste distance. Car faire son marché soi-même Est la distraction suprême ; Et même, Vous pensez bien que les lieutenants de la garnison, Et les surnuméraires des domaines, Qui, sur le marché, se promènent, Ne sont pas là pour savoir le prix des melons, — Et qu’un peu de flirt s’en mêle : Auprès d’idylliques salades, Ah ! que d’assassines œillades ! O dame qui vous en allez Avec, à la main, un filet, Non pour le papillon volage, Mais pour les denrées du ménage, Aux mailles du filet, peut-être, Le cœur de quelque petit maître Viendra se prendre un jour pour l’amoureuse cause, Et tout émue, Et toute rose, Vous le rapporterez, caché sous des laitues Et des bottes de radis roses…

AMICALES

Annuelles ou mensuelles, Dans quelque coin du vieux Palais-Royal, Les agapes sont amicales, Amicales et fraternelles. C’est là qu’on va vous taper sur le ventre, En vous le remplissant pour vos six francs cinquante ; — Eh ! bien, mon brave ! Vous dit le bon géant barbu : Comment ! tu ne me reconnais plus ? Rappelle-toi, — le petit Gustave !… Le temps passé que l’on regrette, En bien, en mal, comme il nous a changés !… — As-tu mangé le saumon sauce verte ? — — Je l’ai mangé ! — Chaude et cordiale atmosphère, Au milieu de tous ces gens qui Ont beaucoup connu votre père, Ou même vous prennent pour lui !… Et il se peut que l’on entende Un ministre faire, en patois, Une allocution semée de traits grivois, Et puis boire, en enflant la voix, A la petite patrie au sein de la grande ! En tout cas, serons-nous pas aises, D’avoir, à l’œil, une audition De la Grève des Forgerons, Par un ancien acteur de l’Odéon, Ou un pensionnaire de la Comédie-Française ? En avant, couteaux et fourchettes, Fermez le ban ! chantons du Béranger ! — As-tu mangé le saumon sauce verte ? — — Je l’ai mangé ! — Et maintenant, inutile de suivre à la sortie La grande et la petite patrie : Les vieillards qui s’accrochent à vous, et qui se disent Les vieux amis de votre famille Uniquement pour qu’on les conduise Chez des filles : D’autres, rapides et discrets, Vous ont quitté, — et que l’on retrouve après : Mais, à coup sûr, par pur hasard, Le temps de fumer un cigare… Des lanternes numérotées, rouges ou vertes, Servent de phare aux vieux Messieurs rangés : — As-tu mangé le saumon sauce verte ? — — Je l’ai mangé ! —

SUSPENSIONS

Dans le soir hostile et froid lorsque nous passons, Mélancoliques, hâtant le pas vers des pensions De famille, Derrière les vitres embuées, comme elles brillent, Calmes, oscillent Et nous fascinent, Les suspensions De la famille ! Ah ! la bonne vie qui est là, La table ronde, la soupe fumante ; Attentive aux soins du repas, Grasse et charmante, L’épouse aimante… Ah ! belle et tranquille allégresse, — Après que, grave Et sans paresse, (Car c’est un soin qu’à nul autre il ne laisse) Y étant descendu, il revint de la cave, — De l’époux chauve qui lit la Presse, Ah ! belle et tranquille allégresse ! En pantoufles, les pieds au sec, Le cœur au chaud sous le veston de cheviotte, Avec, Si bon lui semble, une calotte Ornée d’un gland, selon le mode grec… Vieux garçon sans foyer, jusqu’à ton dernier souffle L’ignoreras-tu donc, ce dîner en pantoufles ? Par un éclat révélateur, Suspensions, votre lueur Trouble étrangement notre cœur ; Et nous nous arrêtons, indiscrets spectateurs : Félicité d’autrui, gage du vrai bonheur, Prendre un dîner réparateur Dans son cher petit intérieur, Vêtu d’un complet d’intérieur ! Et nous songeons, avec moins de colère, Aux demoiselles également célibataires, A qui, dans les bals, comme par hasard, en grand mystère, Nous présentèrent De vieilles tantes ou des notaires. Ainsi, les lampes suspendues au milieu des salles A manger Viennent donner à nos projets Un tour nettement conjugal. Pour cela ont-elles des chaînes, Symbole des chaînes d’hymène, Et éclairent ceux qui ont faim, Symbole des flambeaux d’hymen.

FIVE O’CLOCK

Quand mon petit garçon aura déjà neuf ans, J’irai l’attendre, à cinq heures, à son collège ; — Vite, petit père, dépêche : Nous composons demain en allemand ; Et moi qui n’ai pas fait ma guerre de Cent Ans, Et ma carte de la Norwège !… — (Ah ! Seigneur, nos pauvres enfants, Leur en fourre-t-on dans la tête !…) Mais je serai un mauvais père, pas sérieux : — Vas-tu pas t’effrayer, mon Dieu ! La belle affaire ! Va, moi je t’aiderai pour ta carte, et ta guerre ; — (Je crois que je me flatte un peu, Car de tout ça je ne me souviens guère.) Et bras dessus, bras dessous, nous irons tous deux Chez une dame pâtissière ; — Qu’est-ce qu’il prend, qu’est-ce qu’il veut, Votre joli petit monsieur ? — Débauches De babas, Brioches Pour papa, Des tartes, des tartes !… Cela vaut-il pas mieux que la guerre et la carte ? Et puis nous nous arrêterons Près du vieux marchand de marrons, Et nous en remplirons nos poches : — Un beau jeune homme, monsieur, que vous avez là, Et qui a l’air bien intelligent avec ça, Et ça doit pas être souvent que son papa, Ou son maître d’école, qu’ils le reprochent !… — Alors, nous rentrerons goûter à la maison ; — Maman n’est pas là ? dira mon petit garçon Pourquoi, quand nous rentrons, elle est toujours sortie ? Il faut lui garder des marrons, Aussi de la pâtisserie… Elle aime mieux prendre du thé et des gâteaux secs, Sans doute, dans les salons, avec Des belles dames, ses amies ? Elle m’emmènera quand je serai grand, dis ? Et toi, est-ce que tu voudras venir aussi ?… — D’abord, j’aurai pleuré, en l’entendant ainsi ; Maintenant mes yeux seront secs, Et mes mains trembleront à peine : Mais je l’embrasserai très fort, sans qu’il comprenne… Five o’clock… dans dix ans, c’est lui, Mon petit, Qui aura sa garçonnière rue de Berne, Et, en tendant le petit pot de crème, Il dira à sa belle amie aux cheveux d’or : — Ma mère est très jolie encor ; Mon père était une vieille baderne… — Son père… depuis si longtemps je serai mort !

PALAIS-ROYAL

Je songe avec attendrissement Que, d’une lointaine localité départementale, D’un chef-lieu de canton ou d’arrondissement, Un homme, l’on ne sait comment, Serait venu pour s’offrir un régal Sous vos lambris dorés, Palais Royal ! Et l’homme arpenterait, conquérant et grivois, Votre galerie de Valois, Et voudrait satisfaire à des goûts dépensiers Dans la seule galerie Montpensier. Car il aurait vidé son bas de laine, D’or et d’écus rempli ses poches ; Nargue à la mort qui tôt nous fauche : Tant qu’un peu de sang chaud coule encor dans nos veines, Palais-Royal, palais des royales débauches, A nous l’orgie et que l’on mène, Une heure, un jour, une semaine, La grande vie parisienne ! Bonne cuisine Et parties fines : Palais-Royal, palais de la débauche ! De galerie en galerie il irait donc, Fidèle aux vieilles traditions ; Sur les dalles, son pas qui sonne… Et, naturellement, il ne rencontrerait personne. Où sont les grandes courtisanes, Les lionnes, Léa, Liane, Et les lions ? Où sont toutes les célébrités contemporaines Se peut-il qu’en tel endroit règne Aussi peu d’animation ? Si ce n’est pas là qu’on la mène, La grande vie parisienne, Où la mène-t-on ? Pourtant, des musiciens militaires, D’un régiment de ligne ornés du numéro, Rangés en rond, joueraient une série de numéros, Commençant et finissant par un allegro, — Au trot ! au trot ! — Militaire ; Mais seule, une vieille, s’approchant avec politesse, Viendrait alors chercher les deux sous de sa chaise ; Et déjà, sur le pas des portes, inquisiteurs, Des joailliers le considéraient non sans frayeur, Pensant : — Pour qu’un passant longe ainsi nos demeures, Ce ne peut-être évidemment qu’un cambrioleur ! — Notre homme un peu déçu, comme on se le figure, Dirait : — Je vais me rattraper sur la nourriture ! — Et aussitôt, dans un restaurant du premier étage, On lui ferait connaître qu’il a droit A un hors-d’œuvre (ou bien potage), Deux plats au choix, Dessert, fromage, — Pouvait-il rêver davantage ? — Sans oublier le flacon de breuvage. Près du comptoir, rangés en file, Desserts, hors-d’œuvre, pleins d’abandon, Comme tous le regarderaient avec émotion, Le thon, Les filets de hareng et le beurre en coquilles, Les jumelles sardines à l’huile, Attentifs, empressés, serviles, — Et les radis seraient plus roses d’émotion : — Il y a si longtemps que nous vous attendions ! — Mais lui aurait un geste de surprise désagréable, A la solitude des salons ; Cela manque de compagnons, De joyeux compagnons de table ; Et il voudrait se retirer presque aussitôt, Malgré toute l’insistance des amandes sèches, Des petits pots de crème fraîche, Le gros œil larmoyant des compotes de pêche, Et les reproches des pruneaux… Un convive, caché jusqu’alors à sa vue, Apparaîtrait soudain, la main tendue, Et essuyant sa barbe en pointe : — D’un départ qui me désappointe, Épargnez-moi cette amère déconvenue ; J’aime tant la société, Je veux boire à votre santé ; Je suis seul depuis si longtemps, — je vous en prie ! M’abandonner serait un crime ; Paris, hélas ! ingrat Paris, Où les garçons oublient Véry, Où les dames vont chez Maxim !… — (L’autre, d’ailleurs, n’aurait le traître mot compris, A ces allusions très fines, A la Dame de chez Maxim Et au Garçon de chez Véry) ; Mais, séduit par la bonne mine D’un aimable interlocuteur : — Pourquoi n’allez-vous pas ailleurs, Si l’isolement vous chagrine ? N’est-il donc qu’ici où l’on dîne ? Vous aussi, allez chez Maxim ! Mais le premier convive aurait un haut-le-corps : — Monsieur ignore, Monsieur ignore qui je suis : Aller ailleurs, je ne le puis, Je ne le peux, Je ne le veux. — Et, pivotant, un éclair dans les yeux, Sur ses souliers Molière, ou plutôt Richelieu : — Je suis, monsieur, le cardinal de Richelieu. —

SCRIPTA VOLANT…

Je voudrais inventer un plat, Un plat subtil et délicat, Avec des sauces singulières : Pont-aux-ânes des cuisinières, — Coup d’œil, science et tour de main, — Langouste ou simplement veau à la Franc-Nohain : C’est ma mère qui serait fière ! Dans des repas considérables on le servirait, Où seraient des femmes d’ambassadeurs, et des ministres ; Et, en faisant claquer sa langue, chacun dirait, Très allumé, tout guilleret : — Fichtre de fichtre ! Franc-Nohain, Franc-Nohain, — pas encor décoré ? Roujon, Roujon, Que fais-tu donc ? Ah çà ! aux Beaux-Arts, qu’est-ce qu’ils fichent ? — Et dans dix ans, et dans vingt ans, et dans cinquante, C’est mon nom qu’à l’oreille et d’un air entendu, Chuchoteraient aux gigolos et aux vieux repus, Aux fabricants du Nord, aux éleveurs du Centre, En partie fine, bien entendu, Les gras maîtres d’hôtel, éducateurs des ventres. Et comme, en ce temps-là, je ne saurais prétendre (Pourquoi, pourquoi vous en défendre ?) Que l’on se souvînt de mes vers, — On dirait du moins, je l’espère, On dirait : — Franc-Nohain ? Un type dans le genre De Lucullus, de Béchamel et de Colbert.

LE MEILLEUR DÉJEUNER

Adieu, notre petite table, L’heure a sonné d’autres plaisirs : Nous finirions par devenir D’une obésité regrettable, A table ainsi, toujours à table ; — Puis je crois que ça doit suffire A tant de lecteurs et de lectrices estimables, Qui étaient seulement trop polis pour me le dire ; — Adieu, notre petite table, L’heure a sonné d’autres plaisirs ! Que nul mets ne me sollicite, Dorénavant je passerai, Les yeux vagues, le nez distrait, Devant les marchandes de frites, Devant les marchands de marrons, Devant ceux des quatre-saisons : Non, non, Je n’entendrai plus leur invite, Et, dédaigneux, passerai vite, Sans nul mets qui me sollicite. C’est en vain, bouchère robuste, Que tu feras saillir ton buste, En jersey noir, à ton comptoir ; En vain, ô pâtissière rousse, Près des tartes d’amande douce, Tu souriras, plaisante à voir ; Et, charcutière folichonne, Tes cervelas et ta personne, C’est tout cela que j’abandonne ; Oui, peu m’importe qu’Augustine, Cuisinière improbe, destine Mon vin à des sapeurs-pompiers, Je ne veux plus, dans ma cuisine, Je n’y veux plus mettre les pieds. C’est assez de mangeaille, assez de nourriture, De comestibles de toute nature : Ailleurs, de notre esprit, exerçons la culture. Votre distinction ne me troublera plus, Maîtres d’hôtel pansus des restaurants cossus, Dont tant je redoutais l’obligeance hautaine, Quand vous m’aidiez à remettre mon pardessus : — Mais non, mais non, ne vous donnez donc pas la peine… Et je ne m’attarderai guère A contempler, comme naguère, A travers les volets volontiers entr’ouverts Le couvert, La table dressée et servie, Fleurs, cristaux et argenterie, Les petits pains dorés, auprès, Tout prêts, tout frais, — Et les cure-dents ironiques, Aux pauvres diables faisant la nique, Et la carte des vins, faussement débonnaire… Petite table, qui grelottes, Solitaire, devant la porte Du marchand de vins et liqueurs, Non plus auprès de moi convient-il que ton cœur En protestations s’épanche : — Cela a-t-il une raison, De me faire en cette saison, Sortir encor, le soir, en nappe blanche ?… — Tout cela, voyez-vous, tout cela m’est égal : Plus de festins, plus de régal ; — Seulement des baisers, ma belle, tes baisers, Dont il me reste à apaiser, Lèvres inassouvies, l’appétit, la fringale ! Oui, belle, à ta beauté, c’est là que je m’attable, — L’amour passe avec le printemps, Nous n’aurons pas toujours vingt ans, Adieu notre petite table… — Ta bouche fraîche Comme une pêche, Comme une pêche d’Argenteuil, Et l’eau profonde de ton œil, Tes cheveux blonds, Souples et longs, En fous frisons Près de l’oreille, Toute la fleur de ta beauté jeune et vermeille, Voilà le menu sans pareil : Cueillons la fleur, Et cueillons l’heure, — Cueillons l’heure et le jour, belle, cueillons, cueillons, — Car l’ultime repas dont nous nous repaîtrons, C’est un déjeuner de soleil.

FIN DES PLAISIRS DE LA TABLE

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