HENRY GRÉVILLE. (continued 3)
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Elle inclina la tête sur ses mains jointes et s'absorba dans ses pensées.
--Que son nom soit béni! dit-elle enfin. Maintenant je ne dois plus penser qu'à obtenir mon pardon.
Quand Dournof fut parti, quand la jeune fille fut arrangée pour la nuit dans son petit lit bleu, elle appela sa Niania qui couchait par terre auprès d'elle.
--Prie avec moi et pour moi, Niania, dit-elle, pour que Dieu me pardonne.
--Pauvre martyre, pensa la vieille femme, tu as gagné le ciel.
Désormais la Niania et son élève parlèrent du ciel tous les soirs: une paix céleste descendit sur la jeune fille. Le jour appartenait à Dournof, à sa famille, à ses amis; la nuit était réservée à la prière.
Ce n'est pas sans cruels retours d'amertume, sans larmes, sans accès de fiévreux désespoir, qu'Antonine renonça à la vie. Plus d'une fois, les mains levées vers le ciel, elle cria:
--Je ne veux pas! Je ne veux pas mourir!
Quand elle se croyait le mieux résignée, l'amour de la vie lui revenait plus fort et plus poignant que jamais. Ces luttes usèrent ses forces.
La docteur, afin de prolonger de quelques jours une vie si chère à tous, conseilla de la transporter à la campagne. On loua une maison à Pargolovo dans un site magnifique où les yeux se reposaient de tous côtés sur les souches massives des pins ou des sapins. Si quelque chose pouvait conserver les forces défaillantes d'Antonine, c'était l'air balsamique des arbres résineux.
Aux premiers rayons du soleil de mai, elle partit, non pour l'Italie, comme elle l'avait désiré, mais pour Pargolovo. Ce trajet d'une vingtaine de verstes à peine faillit lui coûter la vie. Dournof qui la soutenait sur son bras, appuyée sur des coussins, crut plus d'une fois qu'elle n'arriverait pas vivante. Elle atteignit cependant ce séjour. Le lendemain de son arrivée, la vue du lac, des bois qui l'entourent, l'aspect magique de la verdure à peine naissante qui commençait à pointer aux rameaux des saules, toute cette vie nouvelle qu'amène le printemps lui rendit un peu de joie. Elle espéra vivre.
En promenant ses yeux sur le paysage, elle les arrêta sur un petit monticule surplombant le lac, et que couronnait une petite chapelle construite en bois.
--Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle.
La question imprévue n'obtint point de réponse: personne autour d'elle n'osait lui forger un mensonge.
--Ah! fit-elle en parcourant du regard les visages qui l'entouraient, je comprends; c'est le cimetière. On m'enterrera là, près du lac, ajouta-t-elle en indiquant l'extrême pointe: je veux que mon tombeau reçoive les derniers rayons du soleil.
Elle vécut un mois encore, dépassant les prévisions de la science, soutenue peut-être par le grand amour qu'elle portait à celui qu'elle laissait faible comme un enfant, et dénué comme un orphelin; puis, tout à coup, ses forces déclinèrent.
--Ecoute, dit-elle un soir à Dournof, je mourrai demain, j'en suis sûre. Rappelle-toi que tu dois vivre pour ta patrie et tes semblables. Tu deviendras riche et célèbre; pense à moi, alors, car j'ai renoncé à tout pour obtenir ce résultat. Tu te marieras..
Dournof fit un geste énergique.
--Tu te marieras, insista-t-elle, et tu feras bien. Tu auras des enfants qui seront ton image, tu en feras des hommes tels que toi... alors si Dieu me permet de te voir sur la terre, je serai tout à fait heureuse, tout à fait, entends-tu?
Le lendemain, comme elle l'avait dit, Antonine s'éteignit sans trop de souffrances; il y avait longtemps qu'elle avait épuisé le fiel de la coupe.
Sa mort frappa sa famille comme si elle n'était pas prévenue depuis longtemps. Dans sa chambre, la plus belle et la plus vaste de cette maison où l'on avait dressé pour l'y exposer la table funéraire, le vieux Karzof, devenu à moitié imbécile, allait et venait, touchant les mains de sa fille et ne pouvant se persuader que leur roideur était celle de la mort. La mère inquiète de mille détails, sentait moins son chagrin; l'heure du remords devait commencer pour elle lorsque la maison serait remise en ordre et quand aucun souci matériel ne la distrairait plus de son chagrin.
Dournof, qui depuis cinq nuit; n'avait pas dormi une heure sur vingt-quatre, veillait encore auprès du corps d'Antonine, avec le diacre chargé de lire les prières. Le diacre était remplacé toutes les trois heures, et Dournof restait là. De temps en temps, il se levait du siège qu'il avait adopté, et venait près de la jeune morte, arrangeait un ruban, un pli de sa blanche toilette nuptiale; il changeait de place une des fleurs dont le corps et la table étaient parsemés, puis, pieusement, comme une relique, il baisait le front et les mains d'Antonine, et retournait à sa place. Le sommeil l'y surprenait parfois; il appuyait alors sa tête contre la muraille et dormait quelques instants. Il se reprochait ces minutes dérobées à la contemplation des restes adorés qu'on allait venir lui enlever.
Le troisième jour, en effet, la maison se remplit de parents et d'amis; on enleva le cercueil de moire blanche, et l'on emporta la jeune fille à l'église.
Elle était si belle, ses traits avaient pris une expression si angélique, que l'on ne pensa point à couvrir son visage. On rabattit dessus le voile de mousseline qui l'entourait, et, sous le soleil de juin, elle prit ainsi, parée comme pour l'hymen, le chemin de la petite église.
Pendant le service funèbre, Dournof, toujours près du cercueil, la regardait d'un air jaloux. Quand, suivant l'usage, l'assistance vint donner le baiser d'adieu à la morte, il s'inclina après les parents, comme il était dans l'ordre, sur les mains de cire de sa fiancée, puis il laissa passer la foule.
Quand le dernier des assistants eut remplit ce pieux devoir, les sacristains s'approchèrent avec le couvercle. Il les écarta du geste.
--N'y a-t-il plus personne? dit-il à demi-voix.
On le regarda avec étonnement, mais nul ne répondit.
Alors il se pencha sur sa fiancée et baisa avec passion le front pur, les joues amaigries, les doigts émaciés d'Antonine, puis il prit lui-même le couvercle avec une sorte de rage, et, sans attendre d'aide, il le vissa solidement.
Les plus proches parents de la jeune fille avaient compris son désir et n'y mirent point d'obstacle: après les lèvres de Dournof, rien n'effleura plus le visage de celle qu'il n'avait pu obtenir comme sienne.
Une voix se fit entendre tout près de lui, pendant qu'on emportait Antonine vers la fosse, creusée suivant son désir à l'endroit où tombaient les derniers rayons du soleil couchant:
--Toi et moi seuls l'avons aimée; les autres ne l'ont pas connue.
Dournof se retourna et vit la Niania. Celle là non plus ne pleurait pas, mais la joie de sa vie venait de disparaître dans le trou du fossoyeur.
XVI
Les Karzof n'habitèrent pas longtemps la maison où leur fille avait rendu le dernier soupir. Bien différents de Dournof qui eût passé sa vie dans la chambre d'Antonine, à regarder la place où elle avait cessé de vivre, il leur était pénible de se trouver sans cesse dans un milieu qui leur rappelait les angoisses des derniers jours. Ils retournèrent en ville, et madame Karzof, toujours pratique, loua sa maison à des négociants anglais qui n'avaient pu trouver de villa à cause de la saison avancée. Ils retournèrent à Pétersbourg et reprirent leur existence accoutumée.
Karzof s'en allait à son bureau le matin, remplissait machinalement sa besogne, grondait quelque scribe négligent, donnait des signatures et des poignées de main, puis rentrait au logis. Là rien ne paraissait changé; mais jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui muet, se faisait entendre dès le bas de l'escalier; à son coup de sonnette, la musique cessait brusquement, et, sur la porte ouverte du salon, il voyait apparaître la gracieuse silhouette de sa fille... Désormais, il entrait seul, la tête basse, remettait son pardessus à la Niania toujours morne et sévère, puis traversait le salon sans regarder autour de lui: il n'était pas d'objet dans cette pièce qui ne parlât au père navré de sa fille perdue?
Il allait retrouver sa femme. Celle-ci, assise auprès de la fenêtre, portant désormais des lunettes pour protéger ses yeux soudainement vieillis par les pleurs, tricotait des bas de laine pour son fils et son mari... Le père s'asseyait près d'elle, poussant un soupir, de chagrin autant que de fatigue, et, suivant une habitude de trente années, il demandait le récit des événements survenus en son absence.
Que lui dire? Il n'arrivait plus rien. Autrefois, la maison était pleine de mouvement et de vie. Les jeunes amies d'Antonine et leurs frères allaient et venaient sans cesse; il n'était point de jour où la sonnette ne retentît dix fois; mais qui pouvait venir désormais? Jean fuyait la maison, cette triste maison pleine de souvenirs douloureux, et n'y rentrait guère que pour la nuit. Il se reprochait bien parfois de délaisser ainsi ses parents,--mais il n'aimait pas à se trouver avec eux; la vue de leur chagrin, loin de lui inspirer la pitié, soulevait en lui une sourde colère.
--C'est leur bêtise, se disait-il, leur amour-propre aveugle qui a perdu notre Antonine bien-aimée!
Et la compassion achevait de mourir dans son coeur.
Jean était de ceux qui ne comprennent pas les erreurs de l'ignorance. L'éducation qu'il avait reçue et ses facultés naturelles le mettaient fort au-dessus du niveau de ses parents. Il ne s'en targuait pas, car il avait trop d'esprit pour tirer vanité d'une supériorité qui ne lui appartenait pas en propre, mais il ne comprenait pas les faiblesses et les imperfections d'une société moins éclairée; il pouvait les excuser, mais non les plaindre. Après le premier hébétement de la douleur, madame Karzof ne tarda pas à se révolter; elle ne pouvait supporter l'idée d'être en faute; son amour-propre, qui durant sa vie entière n'avait été éprouvé que dans des circonstances peu importantes, ne pouvait lui laisser supporter la pensée de la moindre erreur possible. Elle réfléchit pendant quelques semaines, se débattant sous l'accusation que portait sur elle sa propre conscience, et à force de chercher, elle trouva un autre coupable de la mort d'Antonine.
--Sais-tu, Karzof, dit-elle à son mari, un soir que, après leur dîner solitaire, les deux époux se retrouvaient seuls dans le cabinet du vieillard, sais-tu que sans Dournof, notre Antonine serait encore ici, belle et vivante?
Karzof hocha tristement la tête, sa conscience à lui ne s'accommodait pas si facilement d'une défaite, mais il ne voulait pas contrarier sa femme. Il garda le silence.
--Oui, répéta madame Karzof, c'est la faute de Dournof si nous avons perdu notre fille! c'est lui qui l'a entraînée dans cet amour absurde; s'il avait eu un peu de coeur, il aurait compris tout de suite qu'elle n'était pas faite pour lui, et il se serait tenu à l'écart... Je l'avais dit dès l'abord, et je le maintiens: c'était un coureur de dot!
--Antonine n'était pas bien riche, objecta timidement Karzof; je crois qu'il l'aimait pour elle-même.
--Tu n'y entends rien, reprit avec véhémence la mère irritée; s'il l'avait aimée pour elle-même, il aurait préféré le bonheur de notre fille à son propre bonheur, et il lui aurait conseillé tout le premier de faire un mariage sensé, un beau mariage qui satisferait tout le monde... Mais il ne pensait qu'à lui, l'égoïste.
--Il l'aimait, dit doucement le vieillard.
--Il l'aimait, la belle affaire! moi aussi, je l'aimais! et c'est parce que je l'aimais, que je voulais la voir riche et bien posée. Qu'est-ce que c'est, que cet amour qui ne sait que nuire!
Karzof pensa à part lui qu'il avait autrefois aimé sa femme d'un amour semblable à celui de Dournof, et que lorsqu'on la lui avait donnée, elle qui ne l'aimait pas, son bonheur avait commencé par être bien égoïste. Mais les idées du vieillard n'étaient plus bien nettes depuis quelques années, et s'il sentait bien que sa femme avait tort, il n'était pas capable de le lui dire. Il continua de se taire.
Depuis quelques instants la Niania était entrée dans le cabinet et avait commencé à préparer l'attirail du thé; madame Karzof n'y prit pas garde.
--C'est Dournof, reprit-elle, qui est cause de notre malheur, c'est son sot entêtement qui a poussé Antonine, pauvre agneau à chercher la mort; c'est un misérable et un lâche, il n'agissait que par intérêt.
La Niania s'arrêta près de la table et regarda madame Karzof. Celle-ci, emportée par sa colère, continua:
--Il voulait épouser Antonine, mais avec notre bénédiction, car il avait peur de la voir déshériter, et, sans dot, il n'avait pas besoin d'elle...
--Madame, dit tout-à-coup la voix grave de la Niania, vous offensez Dieu.
--Eh? fit la mère qui ne put en croire ses oreilles.
--Vous offensez Dieu en calomniant l'innocent! Dournof aimait notre Antonine pour elle-même; il lui a proposé de s'enfuir...
--Que ne l'a telle écouté! gémit la malheureuse femme; elle vivrait, et j'aurais pardonné.
--Vous aviez dit à la pauvre sainte, qui est au ciel, que votre malédiction la suivrait partout si elle se mariait sans votre consentement; elle vous a crue,--elle a eu tort, puisque vous venez de le dire vous-même.
Madame Karzof ne trouva rien à répondre. Son mari écoutait en silence, comprenant à peine ce qui se passait auprès de lui.
--Vous avez un caractère comme les autres femmes, reprit la Niania, vous criez bien fort, et puis vous cédez à qui vous flatte; ni Antonine, ni celui qu'elle avait choisi, n'avaient un semblable caractère; ils écoutaient, se taisaient, et obéissaient quand c'était pénible; mais ce que vous demandiez ici; c'était contraire à la volonté du Seigneur. Oui, ils ont eu tort de vous croire, oui, ils auraient du vous désobéir,--mais Antonine était une fille trop soumise, elle a mieux aimé mourir que de pécher.
M. Karzof sanglotait dans son mouchoir, et des larmes auxquelles il ne prenait pas garde coulaient sur les joues du vieillard.
--Vous disiez tantôt que Dournof est coupable de la mort de notre agneau pascal? Ce n'est pas vrai, madame, et vous le savez bien, que ce n'est pas vrai! Antonine est morte de chagrin, et c'est votre faute, à vous, madame! Elle vous avait dit qa'elle en mourrait, vous ne l'avez pas crue,--parce que vous aviez dit la même chose autrefois; mais vous auriez dû savoir qu'elle avait un autre caractère que vous! Elle ne disait pas de paroles inutiles, notre Antonine, elle ne parlait pas de ses actions, elle faisait de son mieux sans rien dire. Oui, quelqu'un l'a tué notre Antonine,--et c'est sa mère qui l'a tuée.
--Niania! Niania! s'écria madame Karzof en se soulevant de son fauteuil.
--Je ne vous crains pas, dit doucement la vieille bonne. J'ai tant pleuré que ça m'est égal de mourir, et puis vous ne me ferez pas de mal. Mais c'est vous qui avez tué Antonine, tout de même.
--Hors d'ici! cria madame Karzof. Impudente, tu oses blâmer tes maîtres? Je te chasse! va-t'en!
--Ma femme, intercéda le vieillard, elle nous aime, elle élevé nos enfants... elle déraisonne, laisse-la tranquille...
--Hors d'ici! répéta la matrone irritée. Je te chasse! C'est toi qui es cause de notre malheur; tu as entraîné notre innocente au mal...
--Ah! madame! dit la vieille bonne en faisant le signe de la croix, que Dieu vous pardonne ce que vous dites! Je m'en vais... je m'en vais, et sans rien regretter. M. Jean vole de ses propres ailes maintenant, hélas! le nid est vide.. Je m'en vais, madame. La vieille femme s'inclina jusqu'à terre devant celle qu'elle avait servi depuis trente ans, puis se releva d'un air digne et sortit. L'instant d'après, une jeune femme de chambre, qu'on avait prise pendant la maladie d'Antonine, entra d'un air étonné, conviée à ce service pour la première fois, et acheva de préparer le thé.
Madame Karzof, plus contrariée qu'irritée pour le moment, garda le silence pendant quelques instants, puis, ne pouvant y tenir, demanda:
--Où est la Niania?
--Elle est sortie, madame, répondit respectueusement la jeune fille.
--Où est-elle allée?
--Je ne sais pas, madame, elle ne l'a pas dit.
Karzof regarda sa femme d'un air de reproche; elle détourna les yeux, et reprit son tricot sans rien ajouter.
XVII
Dournof était seul dans sa chambre; après une journée de travail assidu, il avait repoussé tel papier, qui encombraient son bureau, et, la tête appuyée dans ses deux mains, les yeux fixés dans le vide, il rêvait. C'était l'heure qu'il accordait à ses souvenirs; après le jour, employé aux courses, aux démarches, à l'étude des dossier, à la préparation de ses plaidoiries, il se donnait un moment de répit vers le coucher du soleil. Pendant ces jours brûlants de l'été, si tristes en ville, un flot continu d'équipages entraînait vers les îles les promeneurs altérés de fraîcheur et de verdure. Mais Dournof n'allait pas voir coucher le soleil à la pointe comme c'est l'usage; il restait chez lui, seul, concentré dans sa pensée, et revivait les quelques semaines où il avait épuisé la coupe de la joie la plus amère, auprès de celle qui lui était rendue et qu'il devait perdre. Le roulement lointain des voitures sur le pont Troitsky faisait un accompagnement sourd à la mélancolie de ses pensées, et ce n'était d'ordinaire que bien avant dans la nuit, lorsque le roulement s'était éteint et que l'orient se nuançait d'une bande rouge annonçant le prochain lever du soleil, qu'il se décidait à se jeter sur son lit.
Après la première effervescence aiguë de la douleur, Dournof, suivant la marche ordinaire des sentiments humains, était arrivé à cette période du deuil où l'on trouve une volupté amère à se plonger dans les souvenirs les plus déchirants; il se complaisait à se représenter Antonine agonisante, il essayait de se retracer le dernier regard si tendre et si désespéré de la pauvre enfant, qui le cherchait encore pendant que l'aube de la mort s'étendait sur ses yeux déjà aveugles; c'est là ce qu'il voulait revoir, et, dans ces images funèbres, pendant que son coeur torturé se tordait dans l'angoisse, il lui semblait se rapprocher de la chère envolée, au moins par le martyre qu'il subissait à plaisir.
Les rayons du soleil avaient quitté la chambrette, et la poussière du jour se reposait lentement sur le bord de sa fenêtre ouverte, lorsqu'il entendit sonner. Il secoua les épaules, maudit l'importun et resta immobile.
La sonnette s'agita encore après un court silence. Dournof hésita, fit un mouvement pour se lever, mais il lui en coûtait trop de faire entrer un importun, de chasser sa tristesse, pour répondre à quelque oisif entré par hasard; il remit sa tête dans ses mains, et voulut reprendre sa rêverie. Un troisième coup de sonnette, déchirant et précipité comme l'appel d'une âme en détresse, le fit tressaillir. Malgré lui, il se leva lentement et alla ouvrir.
--Niania! s'écria-t-il en apercevant sur le palier la figure sombre de la vieille femme. Niania! d'où viens-tu? Entre, entre, ma bonne!
Il rentra chez lui, elle le suivit.
--Assieds-toi, lui dit Dournof. Que me veux-tu, ma chère? Ah!... je suis content de te voir...
Il se tut, suffoqué par ses pensées. Il aimait sincèrement et tendrement cette vieille femme qui avait été la vraie mère d'Antonine. Inconsciemment il éprouvait du respect pour cette bouche austère, d'où étaient tombées sur eux les paroles qui préservent de la chute, et sur la mourante les dernières prières qu'entend l'oreille humaine. Il aimait ces mains ridées, désormais tremblantes, qui avaient enseveli le corps de sa bien-aimée, ces yeux qui avaient veillé son agonie, et pleuré sur son cercueil; cette vieille femme était désormais tout ce qui restait vivant sur la terre, de ce qu'il avait aimé, car les parents d'Antonine n'étaient rien pour lui.
--Je ne m'assoirai pas, dit la vieille femme, qui resta droite devant lui; j'ai une grâce à te demander, et ce n'est pas assis qu'on demande les grâces.
--Une grâce? Tout ce que tu voudras? fit Dournof. Je ne suis pas riche, mais tout ce que je possède...
La vieille femme fit un signe de la main.
--Ce n'est pas de l'argent qu'il me faut, dit-elle, ni rien de pareil. Je suis venu te demander, maître, si tu veux que je sois ta servante.
--Ma servante? fit le jeune homme surpris.
--Oui, répéta la vielle femme en s'inclinant jusqu'à toucher la terre de sa main pendante, ta servante, jusqu'à ma mort qui sera prochaine, je l'espère. Je ne veux pas de gages, j'ai beaucoup d'habits, je te demande le pain et le sel, et je veux te servir.
--Je le veux bien, répondit Dournof encore ébahi, mais pourquoi? Est-ce que tu ne veux pas rester avec les Karzof?
--Elle m'a chassée! dit la Niania, répondant à sa pensée intérieure, plutôt qu'à la question de Dournof: elle m'a chassée; vois-tu, toi et moi, nous sommes, à ce qu'elle prétend, coupables de la mort de notre ange défunt; tu vois qu'il n'y a pas moyen de faire autrement que de vivre ensemble! Des païens comme nous, fi!
Elle acheva sa phrase par un geste d'une amertume indicible. Dournof la regarda, et lut dans les yeux de la vieille femme un ressentiment profond contre ses maîtres... Toute la fidélités que les gens russes portent à leurs seigneurs s'était concentrée sur Antonine, et celle-ci l'avait emportée dans la tombe.
--Viens chez moi, dit-il avec bonté; viens, nous parlerons d'elle. Nous l'aimions, nous...
La Niania prit la main du jeune homme et la porta à ses lèvres avant qu'il eût pu la retirer.
--Tu es mon maître, dit-elle; je vais dire à ceux de là-bas que je suis à ton service. Je reviendrai demain. Peux-tu me loger?
--Là! dit le jeune homme en ouvrant une petite pièce sombre où il mettait ses habits et quelques livres.
--C'est bon, fit la Niania. Tu verras que je te soignerai bien.
Sans plus de paroles, elle sortit. Le lendemain, elle revint avec un paquet de hardes, et s'installa dans le ménage du jeune homme.
--Qu'ont-ils dit? fit celui-ci, non sans quelque curiosité, lors qu'il la vit arriver.
Elle fit un geste dédaigneux.
--Que j'étais une ingrate, une méchante, une misérable... Le vieux pleurait; pour lui, je serais restée, mais elle, je ne peux plus la voir.
--Elle est pourtant bien à plaindre, murmura Dournof.
--Par sa faute! Tant pis pour elle! répliqua la vieille femme en colère. Nous souffrons tous par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle pas? Ce n'est que juste.
Dournof ne revit jamais les Karzof: peu de temps après, le vieillard prit sa retraite, et six semaines plus tard il mourut, d'ennui plus encore que de chagrin. Madame Karzof, bourrelée de remords qu'elle ne voulait pas accepter, toujours en lutte avec elle-même, toujours irritée contre les autres, se retira chez une parente de province.
Seul, Jean avait conservé son amitié à Dournof et sa tendresse à la vieille bonne.
De temps en temps, il venait les voir, et tous les trois passaient une heure à savourer l'amertume des souvenirs. Mais il obtint une place de substitut en province, et Dournof se trouva seul avec la vieille bonne, pour livrer à la vie la grande bataille dans laquelle il faut vaincre ou périr.
XVIII
Le jeune homme n'était pas de ceux qui succombent: une robuste vitalité, jointe à cette énergie tranquille qui lui avait donné tant de constance dans son amour, lui inspira le courage nécessaire pour traverser toutes les épreuves. Il connut des jours de misère, car pendant la maladie d'Antonine il avait dépensé son petit capital pour vivre et procurer quelques gâteries à la pauvre enfant; la vieille bonne et lui dînèrent plus d'une fois d'une poignée de gruau noir achetée à crédit, mais le pain amer du travail infructueux, loin de les affaiblir, semblait redoubler leurs forces. Tendant ces mois d'épreuve, la Niania connut qu'elle ne s'était pas trompée en choisissant Dournof pour maître, et de jour en jour elle l'aima davantage.
Un labeur acharné vainc tous les obstacles: cette devise, celle de Dournof, finit par triompher; dix-huit mois après la mort d'Antonine, un procès curieux mit ses talents en lumière, et, comme il arrive souvent, inconnu la veille, au jour il se réveilla célèbre. Les consultations, les demandes affluèrent de toutes parts; il reçut des offres du ministère de la justice, et ne pouvant en croire sa propre expérience, il se vit juge au tribunal des référés sans savoir comment cela s'était fait. On parla de passe-droit, de manquement à la hiérarchie; les mécontents furent nombreux; mais le ministre ferma d'un mot la bouche à tout le monde:
--Que ceux qui ont plus de talent fassent leurs preuves, dit-il; nous les placerons plus haut encore!
Dournof, désormais, n'était plus une sorte de paria, reçu par pure bienveillance dans une société supérieure à son rang. C'était M. le président Dournof, un homme bien remarquable, qui avait donné des preuves de sagacité vraiment extraordinaires; aussi tout le monde était-il heureux et fier de le rencontrer. La haute aristocratie lui tenait encore un peu de rigueur, parce que sa nomination était de date trop récente; mais ces obstacles devaient s'effacer avec le temps.
Le jeune président prit sa nouvelle fortune avec le même calme qui avait accompagné ses mauvais jours. L'hermine ne lui monta point au cerveau. Toujours accompagné de la Niania, qui avait dépensé la moitié de ses économies à brûler des cierges pour lui, au temps de son infortune, il prit un appartement conforme à son nouveau rang; un valet de chambre ouvrit désormais la porte aux visiteurs, une cuisinière finnoise remplaça la Niania à la cuisine, et celle-ci, promue au rang de femme de charge, n'eut plus que le soin du linge et la haute main sur la maison; mais le jeune homme conserva la même simplicité de maintien, et le même détachement des choses matérielles. Le deuil qu'il portait toujours dans son coeur l'empêchait de prêter trop d'attention aux jouissances extérieures.
Tendant ses jours de lutte, lorsqu'il s'était senti défaillir, il avait eu un refuge assuré contre les faiblesses d'un esprit trop tendu et d'un coeur brisé de fatigue. Quand après une journée passée sur un travail ingrat il sentait ses yeux lui faire du mal et sa tête s'alourdir, il partait vers le soir en été et s'en allait le long de la route de Pargolovo.
Ce trajet fait cent fois, ne lut paraissait pas long: il connaissait chaque poteau de la route; c'était pour lui une sorte de chemin de la croix, que cette route où il avait soutenu dans ses bras Antonine défaillante. La nuit d'été, claire et sereine, se posait doucement sur la campagne; il voyait s'assombrir peu à peu l'atmosphère qui devenait grise plutôt que sombre, et sous cette demi-clarté des nuits du nord, où l'on peut encore lire un livre à minuit, il poursuivait sa course solitaire.
Le ciel se rosait à l'orient quand vers deux heures du matin il arrivait au cimetière; rien n'en défendait l'abord; en Russie, on ne songe guère à protéger les tombeaux, car les violations de sépulture sont bien rares; il gravissait la pente de la colline, et parvenait jusqu'à la croix de fer scellée dans du granit, qui marquait le lieu du repos d'Antonine.
Là, assis sur la pierre, il confiait à la chère morte ses chagrins, ses illusions perdues, ses défaillances du jour précédent... il pleurait sans honte sur cette tombe où reposait le meilleur de lui-même; le soleil levant l'y trouvait, et à cette heure où l'âme de la jeune fille s'était envolée, il versait à flots brûlants sur ce tombeau le trop-plein de son âme désespérée; puis il revenait vers la ville, affaissé, mais consolé, car il lui avait semblé entendre encore les paroles d'Antonine:
--Tu travailleras, je le veux; et tu seras un homme utile à ton pays.
Quelle défaillance était permise devant ce courage indompté qui n'avait cédé qu'à la mort? Honteux de sa faiblesse, Dournof rentrait et se remettait au travail.
A ses habits poussiéreux, la Niania qui l'avait attendu toute la nuit reconnaissait bien la course funéraire qu'il avait faite; essuyant ses yeux fatigués où se trouvaient toujours de nouvelles larmes, elle lui servait un repas frugal, et lui demandait à voix basse.
--Tout est-il en ordre, là bas?
--Oui, répondait Dournof.
Elle poussait un soupir, le regardait avec compassion et redoublait de soins pour lui.
L'hiver vint interrompre ces visites à la tombe d'Antonine les chemins n'étaient presque pas praticables à pied dans cet endroit abandonné pendant l'hiver; Dournof y vint cependant plusieurs fois en traîneau.
Il laissait son véhicule à l'auberge et gravissait seul, dans la neige molle, la colline qui dominait le lac alors gelé et immobile.
Mais ce pieux pèlerinage était gâté par la présence du cocher, parfois ivre, toujours grossier, qui maudissait à demi-voix le "bârine" incommode à qui la fantaisie prenait de lui faire faire quarante kilomètres par ces routes désertes, en plein coeur de l'hiver pour retourner au cimetière.
A peine l'herbe pointait-elle, qu'il s'y rendit. La fortune n'avait pas encore changé pour lui; mais il se sentait à la veille du succès: mille détails insignifiants, précurseurs de cette aube nouvelle, lui mettaient au coeur cette joyeuse impatience ce frémissement contenu, semblable aux piaffements d'un cheval prêt à prendre sa course, aux battements d'aile de l'oiseau qui va s'envoler. Ce jour-là, c'est presque avec joie qu'il chuchota à la prière d'Antonine ses espérances et ses ambitions, et il lui sembla que de dessous terre la jeune morte lui répondait:
--Je savais bien qu'il en serait ainsi.
L'année suivante, lorsque sa nomination lui tomba subitement sur les épaules, comme une pourpre romaine, il fut si étonné, si bouleversé de cet honneur inespéré que pendant quelques jours il eut en quelque sorte peine à reprendre pied. Tout ce qui l'entourait lui semblait avoir changé de face: et en effet, ceux qui l'approchaient parlaient autrement; un respect auquel il n'était point accoutumé ressortait des manières de ses subordonnés, la veille ses égaux ou même ses supérieurs. Toute celle platitude qui entoure les élus du pouvoir, loin de lui monter la têtu, l'écoeura et lui inspira du dégoût.
--Je suis le même qu'hier, pensait-il; pourquoi ont-ils changé?
Cependant, il se fit à sa nouvelle position; en rentrant chez lui, il retrouvait la Niania, toujours la même, celle-là; lors de la subite élévation de son maître, elle lui avait offert son compliment sincère avec des yeux où brillait une joie grave, mais elle ne lui témoignait pas une ombre de déférence de plus qu'autrefois. Sa bonté familière continuait à régler tout autour de lui suivant ses habitudes, se conformant aux changements nécessités par sa position nouvelle; mais il n'avait obtenu ni une révérence, ni une prévenance de plus. Aussi, quand il se sentit dégoûté des flagorneries officielles, est ce vers l'humble femme qu'il se retourna.
--Es-tu contente, Niania? lui dit-il un soir, en rentrant d'un raout chez le ministre.
--Je suis contente, répondit-elle d'un ton grave. Mais c'est la défunte qui serait heureuse!
Dournof rougit. Pendant la soirée qui venait de s'écouler, tout entier à la joie de son nouveau rang, il n'avait pas songé une fois à Antonine. Cependant n'était-ce pas elle qui lui avait soufflé la force et le courage? Il dormit peu, et, le lendemain matin, ayant pris une voiture pour la journée, il courut chez, un jardinier commander une superbe couronne blanche. Une heure après, la couronne embaumait son cabinet de travail; malgré la saison rigoureuse, on avait trouvé des roses, des camélias, des jacinthes, des tubéreuses, du lilas, tout cela d'une blancheur immaculée. Dournof contempla quelques instants son offrande, et sa joie ambitieuse disparut soudain noyée dans un regret poignant.
Qu'elle eût été heureuse, en effet, la noble fille qui avait consenti à porter son nom! Quelle ivresse pure et désintéressée eût gonflé son âme! avec quelle dignité n'eut-elle pas partagé sa: fortune!...
Il resta silencieux et absorbé, si bien qu'il n'entendit pas la Niania, qui était entrée doucement et qui vint se placer auprès de lui.
--Pauvre enfant, dit la vieille femme, si bas que Dournof ne tressaillit pas; c'est sa couronne de noce!
Elle s'inclina et baisa pieusement un petit bouquet de fleurs d'oranger, caché dans la verdure.
Dournof secoua tristement la tête et descendit, portant lui-même la couronne funèbre qu'il ne voulut confier à personne.
Au moment où il allait monter en voiture, un traîneau tourna le coin de la rue; encadré dans du duvet de cygne, rose sous le froid piquant, un joli visage de jeune fille souriait à côté de celui du ministre: celui-ci salua Dournof en passant, et le jeune homme reconnut sous ce costume mademoiselle Marianne, la fille de son protecteur qu'il avait entrevue la veille au raout de son père, en robe blanche décolletée.
Le traîneau passa, Dournof réussit à faire entrer son énorme couronne dans la voiture, et bientôt après, les maisons du vieux Pétersbourg, à moitié ensevelies dans la neige, commencèrent à défiler devant lui, le long de la route de Finlande.
La neige couvrait la tombe d'Antonine: le jardinier paresseux n'avait pas fait son devoir. Dournof se fit apporter une pioche, et, à la sueur de son front, il dégagea le bloc de granit.
Cette opération terminée, il plaça sur la croix sa fragile offrande que le vent glacial devait bientôt réduire à néant, puis il s'arrêta pour regarder le monument funéraire.
Moins de trois ans auparavant, il avait vu mettre là tout ce qu'il aimait; penché sur le bord de cette fosse, il s'était dit que la vie n'avait plus pour lui de raison d'être, il avait espéré mourir... il avait vécu, cependant. Et quel abîme séparait le pauvre diable, repoussé par une médiocre famille de petite noblesse, du président désormais respecté de tous! Trois ans avaient suffi pour accomplir cet ouvrage, cependant...
Dournof se dit que sans l'obstination de madame Karzof, maintenant il aurait pu réclamer Antonine; que loin de le repousser, la famille eût considéré sa demande comme un honneur, et il prit en pitié la vanité humaine.
Puis une autre idée lui traversa l'esprit. Maintenant, toute famille agréerait sa demande, l'univers était ouvert devant lui.
--Tu te marieras, avait dit Antonine.
Cette pensée, qu'il n'avait pu admettre alors, se présenta à son esprit sous une nouvelle apparence. Il lui faudrait une femme, en effet,--mais pas maintenant,--le plus tard possible. Ce serait par raison, pour fonder une famille, pour élever des fils, qu'il se marierait.
--Ah! chère Antonine, soupira-t-il, en posant ses lèvres sur le granit glacé, ce sera un cruel sacrifice, car je ne pourrai jamais aimer que toi!
Il se retourna pensif vers la ville, qu'il atteignit vers quatre heures. La nuit tombait; le va-et-vient joyeux qui précède l'heure du dîner, l'éclat des lumières, tout ce mouvement d'une ville luxueuse et amie du plaisir donnèrent un autre cours à ses idées. La vie mondaine avait jeté son grappin sur lui. Le pauvre étudiant sans fortune et sans avenir pouvait négliger les apparences; le président Dournof ne le devait pas.
Il rentra chez lui et dîna; il avait eu froid; pour se réchauffer, il mit une cravate blanche et se rendit à l'Opéra.
Heureusement on ne donnait pas Lucie, car de funèbres souvenirs fussent encore venus le ramener vers le passé. Une très-bonne troupe donnait Don Pasquale. Les entr'actes sont longs, car l'opéra est court, et l'on ne peut décemment renvoyer le public avant dix heures et demie.
Pendant l'entr'acte, Dournof promenait su lorgnette sur la salle; il aperçut dans sa loge le ministre de la justice, et lui adressa un salut respectueux qui lui fut rendu, avec un petit geste d'invitation.
Quittant aussitôt sa place, le jeune homme trouva le chemin de la loge, et entra.
Il n'était pas le seul qui fût venu rendre hommage à Son Excellence, mais, bien qu'il fût le plus jeune en âge comme en grade, il fut particulièrement distingué par son protecteur.
--Eh bien, monsieur Dournof, nous allons voir arriver votre couronne, dit celui-ci d'un ton bienveillant. A vrai dire, elle devrait être ici...
--Pardon, Excellence, dit Dournof surpris, je ne comprends pas... Quelle couronne?
--Mais celle que vous voituriez ce matin avec tant de peine, répondit M. Mérof; en vous voyant ici ce soir, j'ai pensé que cette offrande était destinée à madame Patti.
La jolie Marianne, assise au bord de la loge, cessa de lorgner la salle et regarda le jeune président avec intérêt. L'homme qui offre une couronne de 500 francs à une cantatrice est toujours un homme intéressant.
Dournof pâlit et fit un imperceptible mouvement en arrière.
--Je vous demande pardon, Excellence, répliqua-t-il à demi-voix: cette couronne a été portée au cimetière de Pargolovo, sur la tombe de ma fiancée, morte il y a trois ans.
Cette réponse avait été faite très-bas; le ministre seul aurait dû l'entendre; cependant, elle était parvenue, contre toutes les règles de l'acoustique, aux oreilles de Marianne; car, indiquant une chaise vacante auprès d'elle, elle dit au jeune président:
--Asseyez-vous M. Dournof.
Le ministre, qui était un excellent homme, se confondit en excuses: lui non plus n'était pas né sur les marches du trône. De provenance aussi modeste que Dournof, il avait dû à ses facultés extraordinaires la position élevée qu'il avait fini par conquérir; mais moins heureux de les débuts il était parvenu au faîte à un âge relativement avancé; son mérite n'en souffrait pas, mais il lui manquait ce tact des gens du monde, habitués à manoeuvrer au milieu des écueils; ceux-là n'eussent pas commis l'inadvertance dont il venait de se rendre coupable.
Il s'efforça de l'atténuer par tous ses efforts, et comme Dournof avait l'âme bonne, celui-ci tint à coeur de ne pas se montrer froissé. Cette petite scène se termina par une invitation à dîner pour le lundi suivant, que le jeune homme accepta de bonne grâce; après quoi il quitta le théâtre.
Le binocle de Marianne le chercha vainement pendant tout le troisième acte.
XIX
--Tu ne sais pas, ma chère! un homme qui est capable de porter des fleurs à une fiancée morte, après trois ans! Mais c'est un roman, bien mieux, un rêve! Cela n'arrive pas, ces choses là!
--Tu as bien raison, Marianne, cela n'arrive pas! répondit la sage Véra; aussi je ne crois pas un mot de cette histoire.
--Mais alors, qu'aurait-il fait de ses fleurs?
Véra fit une moue significative.
--Des fleurs, dit-elle, voilà en vérité quelque chose d'un placement bien difficile! il ne manque pas à Pétersbourg de dames de toute espèce, disposées à les accepter.
--Des fleurs, un bouquet, oui! Mais une couronne, une couronne blanche encore!
--Le fait est, repartit Véra, qu'une couronne blanche ne peut guère s'offrir qu'à une personne adorée en secret et perchée sur un haut piédestal, plus que la colonne d'Alexandre.
--Voyons, Véra, tu me taquines, et ce n'est pas gentil, quand tu vois que cela m'intéresse...
--Oh! si M. Dournof t'intéresse, je ne dirai plus rien, tu peux y compter.
--Il m'intéresse, eh bien, oui, il m'intéresse, certainement; cette fidélité de chien du Louvres m'intéresse, j'en conviens. Je croyais que cela n'arrivait que dans les romans.
--Bah! fit Véra, c'est bien porté, cela pose un homme!
--Fi!
Marianne scandalisée se leva et fit deux tours dans sa chambre, lieu de cette causerie intime.
--La preuve que cela pose un homme, c'est que tu t'occupes déjà de ce beau monsieur, que sans cela, tu n'aurais pas regardé! Est-il joli garçon au moins?
--Je n'en sais rien, fit Marianne en boudant.
--Peut-on le voir?
--Il vient dîner ce soir.
--Très-bien. Alors je viendrai prendre le thé. Je suis curieuse de le voir en chair et en os, cet homme fidèle à un souvenir qui date de trois ans. Comment s'appelait-elle, cette jeune fille?
--Je ne sais pas... je veux le savoir, dit tout à coup Marianne avec résolution.
--Moi aussi, je veux le savoir, d'autant mieux que je n'y crois pas. Je le saurai, sois sans inquiétude.
--Comment?
--Nous avons à la chancellerie un vieux madré d'huissier qui sait tout; avec le jeune homme nous lui ferons trouver tout ce que nous voudrons.
Mademoiselle Véra, qui était la fille de l'aide du ministre,--fonction officielle inconnue en France, mais très-recherchée en Russie, car elle donne beaucoup de pouvoir avec un peu de responsabilité, tout en permettant de déployer les capacités que l'on possède,--mademoiselle Vèra s'en alla, en engageant son amie à soigner sa toilette.
Marianne lui adressa une grimace pour adieu, et, restée seule, fit quelques pas d'un air boudeur, puis elle s'assit devant sa glace, et, appelant sa femme de chambre, se mit à soigner sa toilette.
Marianne était une jolie blonde de dix-sept ans; son teint nacré, ses yeux semblables à des fleurs de lin, sa stature élégante et mignonne lui auraient donné quelque ressemblance avec une belle petite poupée anglaise, sans l'extrême vivacité de ses regards et la pétulance de ses mouvements. Sa mère l'avait baptisée: "Perpetuum mobile", et non sans raison.
La fille d'un ministre est toujours entourée d'adorateurs, quand même elle serait laide et sotte à faire peur; mais, simple mortelle, Marianne aurait été fêtée quand même, pour sa grâce mutine, sa bonne humeur inégale, ses bouderies coquettes, pour ses qualités et pour ses défauts. Bien des jeunes gens et pas mal de gens moins jeunes aspiraient ouvertement à la conquête de son adorable petite main capricieuse et potelée. Marianne les tenait tous à égale distance.
Quand nous disons égale distance, ce n'est qu'une métaphore; la distance entre eux était toujours extrêmement inégale, mais la jeune fille arrivait toujours à rétablir un équilibre parfait, en recevant mal aujourd'hui celui qu'elle avait le plus choyé la veille; le préféré du jour, en échange, était certain d'être mal reçu le lendemain. C'est ainsi que Marianne entendait et pratiquait l'équité.
Tout en bouleversant ses tiroirs pour y trouver une toilette à son goût, la jeune fille se livrait à des réflexions extraordinairement sérieuses, pour elle, du moins, et l'objet de ses pensées s'était autre que Dournof.
Une fidélité de trois ans à un cercueil, cela ne n'était jamais vu que dans les romans; mais le héros de cette légende invraisemblable existait, en propre personne; elle l'avait vu, elle allait le revoir! Quelle aventure? Marianne arrangea aussitôt un petit roman et se représenta l'histoire des deux amants. Il avait vu Antonine dans une fête, et s'était aussitôt épris d'elle; il l'avait demandée et obtenue; puis, la veille des noces, une maladie foudroyante, un accident peut-être, avait enlevé la fiancée déjà parée du voile nuptial, et le fiancé inconsolable avait voué toutes ses tendresses au souvenir de son bonheur perdu...
--La femme qu'il aimera, pensa la jeune fille, sera sûre d'être bien aimée. Une seconde réflexion suivit naturellement celle-là:
--Ce ne sera pas facile de lutter contre un souvenir consacré par un tel culte!
Puis, une troisième réflexion aussi juste et non moins logique que les deux autres:
--Quelle gloire il y aurait à supplanter un tel souvenir, à prendre la place de cette ombre adorée, à faire oublier la morte!
Une dernière pensée, moins clairement formulée, conclut la série:
--Est ce que ce serait très-difficile?
C'était incontestablement très-difficile. Aussi Marianne cessa-t-elle de fouiller dans ses tiroirs, pour plonger ses deux mains dans l'épaisse toison dorée qui bouclait sur son front. Mlle releva au bout de quelques instants sa tête ébouriffée, et s'appliqua sur-le-champ à se composer devant le miroir une coiffure d'enfant naïve qu'elle réussit. Son plan était fait.
Pendant le dîner que présidait moralement madame Mérof et virtuellement sa fille, Dournof ne fit guère attention qu'aux hommes éminents invité ce jour-là. C'était pour lui une chose trop nouvelle et trop importante, que d'entrer ainsi en relation avec des personnalités illustres dont il n'avait connu que les noms: il n'avait garde de laisser errer ses yeux ou son esprit ailleurs que sur ce qui l'intéressait si fort. Mais lorsque, le repas terminé, la compagnie se fut dispersée dans les salons, le jeune homme un peu fatigué par la tension extraordinaire que son esprit venait de subir, se laissa aller à la douceur paresseuse de se voir admis de plain-pied dans ce monde des sommités officielles, d'où l'on ne sort plus, quand on est arrivé à en faire partie.
Il admira les tableaux, le mobilier de bon goût, la toilette élégante de quelques femmes, amies de madame Mérof, et ses yeux se posèrent enfin avec plaisir sur mademoiselle Marianne, qui s'était mise en face de lui, à quelque distance.
Elle lui tournait presque le dos,--mais elle le voyait dans une glace; lui ne pouvait la voir que lorsqu'elle se retournait. Par le plus grand des hasards, elle avait à chaque instant occasion de tourner du côté du jeune homme son visage charmant et son buste élancé. Les cheveux mutins, lissés soigneusement, ondaient sur le front pur de la jeune tille; la robe décolletée tombait des épaules avec une grâce Angelique; on eût dit une âme quittant son enveloppe terrestre; pas de bijoux; une simple croix d'or attachée à une chaîne imperceptible; pas de rubans, rien que de la mousseline blanche: un nuage!
--Le ministre a pour fille une fort jolie personne! se dit Dournof; puis il n'y pensa plus. Mais au bout d'un instant, ses yeux retournèrent à l'objet qui les attirait naturellement. --Elle a l'air d'une charmante enfant, se dit-il encore.
Comme si Marianne avait deviné sa pensée, elle se leva doucement: sa pétulance ordinaire était fort modérée ce jour-là; --et elle vint se poser comme un oiseau tout près de Dournof, avec un geste penché qui la rendait adorable.
--Nous excuserez-vous, messieurs? lui dit-elle d'une voix claire, pleine de tendresse et d'humilité.
--Pardon... je ne comprends pas... je ne crois pas, mademoiselle, avoir rien à excuser...
--Oh! si! reprit la jeune fille; mon père et moi, nous vous avons fait de la peine, l'autre soir, au théâtre... je l'ai bien vu. Si vous saviez combien je l'ai regretté!... Si j'avais su, monsieur, croyez-le... de tels souvenirs sont sacrés, même aux indifférents... et... j'espère que vous aurez vu la une étourderie..
Dournof avait d'abord froncé le sourcil, cette allusion à ses sentiments les plus intimes lui avait produit l'effet d'un coup de canif; mais la jeune fille s'embrouillait si gracieusement dans ses phrases; elle mettait tant d'ingénuité à ses excuses naïves, et enfin le mot étourderie était si comique, appliqué au ministre Mérof, qu'il ne put s'empêcher de sourire.
--Ce n'est pas la peine d'en parler, dit-il de très bonne grâce.
Ce n'était pas là le compte de Marianne: elle espérait bien "en parler", au contraire. Elle revint à la charge par un chemin détourné.
--Chez qui aviez-vous pris ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle.
Dournof nomma le jardinier.
--J'espère qu'elles sont arrivées encore fraîches? Alliez-vous loin!
--A Pargolovo, répondit Dournof, non sans un mouvement intérieur qui ressemblait à la honte. Parler de la tombe d'Antonine dans ce salon brillamment éclairé, avec une jeune fille qu'il ne connaissait pas la veille, en toilette de bal.--Mais depuis quelque temps, tout était singulier autour de lui.
--Si loin! et il faisait si froid! Cela vous fait honneur, monsieur.
Ne sachant que répondre, Dournof regarda son interlocutrice; celle ci à son tour leva sur lui un regard plein de déférence, d'admiration, d'une tendre pitié,--un de ces regards par lesquels une femme déclare qu'elle trouve fort supérieur l'homme qui lui parle.
Dournof en fut sinon ému, au moins touché. Le monde l'avait si peu gâté jusque-là!
--C'est une bonne enfant, se dit-il: et véritablement elle est bien jolie. Quelle candeur!
Eh bien, oui! c'était vrai! Marianne était candide! Elle jouait de bonne foi la petite comédie; pour employer une expression de l'argot parisien qui rend exactement son état d'esprit, elle croyait que "c'était arrivé". Elle éprouvait réellement une tendre compassion pour ce jeune homme si cruellement éprouvé. Avant tout elle voulait connaître son histoire, et ne s'était pas demandé ce qu'elle ferait quand elle la saurait; mais elle était prête en ce moment à tout souffrir pour la connaître,--même les reproches de sa mère, qui la gronderait certainement d'être restée si longtemps à causer avec un homme qu'elle connaissait à peine.
--Vous êtes bien heureux, monsieur, dit Marianne en poussant un soupir.
Dournof la regarda avec étonnement; il ne se savait pas au sein d'une félicité telle qu'elle pût exciter l'envie d'une jeune fille riche et haut placée.
--Pourquoi? dit-il surpris.
Marianne se leva sans répondre et disparut.
Dournof se demanda pendant une demi-minute ce que cela voulait dire, et reconnut qu'il ne trouverait pas tout seul. Cette parole en l'air, jetée par Marianne, comme on jette un écu, pile ou face, retomba sur son imagination, et y fit une empreinte.
--Pourquoi suis je heureux? se demanda-t-il encore le soir, lorsque, rentré chez lui, il récapitula sa journée. Et cette question, irritante parce qu'elle était une énigme, se présenta plus d'une fois à son esprit pendant les jours qui suivirent.
De son côté, Marianne se disait en se déshabillant devant son miroir:
--Eh bien, mais il me semble que ce ne serait pas si difficile!
XX
Le surlendemain matin, mademoiselle Mérof était à peine assise devant le piano, qui sous ses mains délicates subissait tous les jours quelques heures de tortures, lorsque son amie Véra en tra d'un air triomphant. Après avoir échangé nombre de caresses entremêlées de taquineries amicales, les jeunes filles s'assirent sur une causeuse, loin des portes, et conséquemment des oreilles indiscrètes.
--Je sais tout! chuchota Véra dans l'oreille de son amie.
--Quoi, tout? fit Marianne de l'air le plus innocent.
Véra agita négativement son doigt devant son petit nez rose un peu camus.
--Ce n'est pas à moi que l'on en fait accroire! signifiait ce geste ironique.
Marianne baissa les yeux, se mit à rire, et tiraillant sa compagne par la chaîne de montre qui retombait sur sa robe:
--Dis-moi ce que tu sais, fit-elle d'un air soumis. Véra, fière de ses avantages, prit une physionomie de barde ossianique.
--Nous sommes, dit-elle, d'une famille obscure, mais honnête. Nous avons aimé deux ans.....
--Deux ans! interrompit Marianne en levant les yeux au ciel. Il y a donc des gens capables d'aimer deux ans!
--Deux ans, reprit Véra sans se déconcerter,--une jeune fille de moyenne noblesse.
Son nom?
--Mademoiselle Karzof
--Ça m'est bien égal, c'en son petit nom que je veux savoir.
--Je l'ignore, avoua Véra, non sans confusion. Mon vieux scribe ne s'en est pas informé.
Marianne fit la moue; Véra reprit son discours sans y faire attention.
--Les parents de mademoiselle Karzof voulaient un gendre riche et gradé; ils refusèrent leur fille à ce... ce beau jeune homme.
La conteuse regardait Marianne du coin de l'oeil: celle-ci ne sourcilla pas.
--Et la jeune demoiselle, qui, parait-il, aimait éperdument ce monsieur, fit exprès d'attraper la phthisie galopante.
--Oh! mon Dieu! s'écria Marianne en frissonnant. Et elle est morte?
--Elle est morte, trois mois après; les parents avaient consenti au mariage, naturellement lorsqu'il n'était plus temps.
Marianne découragée avait laissé tomber ses mains sur ses genoux.
--Mais c'est un roman! C'est impossible! ces choses-là n'arrivent pas!
--C'est arrivé, cependant! fit observer Véra.
--Comme il doit l'aimer! Ah! que ce sera difficile!
--Quoi?
Marianne secoua la tête et ne répondit pas.
--Tu ne vas pas, je suppose, t'amuser à tenter ce pauvre veuf? dit Véra.
--Pourquoi pas?
La jeune enthousiaste prononça avec énergie ce mot qui ouvrait les hostilités.
--Pourquoi pas? reprit-elle; ce pauvre veuf qui n'a pas été marié n'a connu que les chagrins de la vie: ne serait-ce pas une tâche noble et utile de lui en faire apprécier les douceurs?
--Comment, tu l'épouserais?
--Certainement! fit glorieusement Marianne, tout enflammée de charité, et peut-être aussi de coquetterie.
Véra se tut, et regarda le parquet d'un air soucieux.
--Tes parents n'y consentiront pas, dit-elle enfin.
Marianne haussa les épaules.
--L'exemple de la première... de mademoiselle Karzof servira bien à quelque chose, dit-elle à demi-voix.
--Mais si lui ne veut pas? Si le souvenir de la fiancée est plus fort que toi?
La fille du ministre haussa les épaules une seconde fois, et se regarda dans la Psyché qui lui faisait face. Son image délicieuse lui renvoya le sourire orgueilleux qui éclairait son visage.
--Ah? dit Véra en se levant. Dans deux jours tu n'y penseras plus!
--Ecoute-moi bien, dit Marianne, dans six semaines il sera amoureux de moi.
--Quelle idée! C'est impossible! Mademoiselle Karzof était une personne sérieuse, un peu exaltée... Soit dit sans te blesser, tu es exactement tout le contraire... Comment peux-tu croire...
La contradiction excitait au plus haut point l'esprit volontaire et frivole de Marianne. Elle fit un geste de colère.
--Dans six mois, dit-elle, je serai madame Dournof.
Véra se mit à rire.
--Dans six mois, dit-elle,-- ou j'épouserai le vieux général Boum.
Ce général Boum, de son nom Antropos, célibataire incurable, privé d'un bras et d'une oreille par un des boulets de Sébastopol, était une sorte de croque mitaine pour les enfants de cinq à sept ans.
Les deux amies, d'accord pour rire, ratifièrent par mille folies cette déclaration solennelle, et le piano chôma ce jour-là.
Dournof était souvent appelé par ses devoirs chez le ministre qui l'avait pris en affection la bonne madame Mérof, qui avait appris la triste histoire de son premier amour, l'accueillait amicalement sans arrière pensée.
De toutes les maisons où il était reçu, celle du ministre était la plus cordiale et la plus hospitalière: il y revint souvent, si bien que la veille des Rois il se trouvait faire partie d'une joyeuse société de jeunes gens et de jeunes filles, invités à y tirer les sorts du nouvel an.
Madame Mérof avait recueilli tous les souvenirs de la jeunesse, et ceux d'une vieille femme de charge allemande, pour trouver de nouveaux sorts à consulter, de sorte qu'on avait réuni une riche galerie de superstitions. Rien n'y manquait: le plomb fondu, les coquilles de noix, le grand alphabet suspendu où, à l'aide d'un bâton, on cherche des initiales aimées,--non sans avoir eu préalablement le soin de se faire nouer sur les yeux un épais bandeau; les pommes rouges et jaunes dont la pelure forme une lettre majuscule quand on la laisser tomber derrière son épaule gauche, cela et mille autres ressources s'offraient à la curiosité juvénile des invités.
Toute la société se réunit de bonne heure: bien des intérêts cachés devaient se débattre ce soir-là; plus d'un amoureux timide attendait, pour faire sa demande, que le sort habilement consulté lui permit de supposer que ses paroles seraient favorablement accueillies. Il est si facile, en effet, d'aider un peu la destinée indécise! On soulève un coin du bandeau pour ne pas se tromper de majuscule, on pousse la coquille de noix, on défigure une lettre mal formée par la pelure de pomme... Et le destin ne s'en montre que plus clément aux jeunes consultants.
On commença par danser bien et dûment quelques quadrilles: mais la danse n'était pas la grande affaire de la soirée; l'entrain manquait visiblement, et l'on attendait avec impatience l'heure où le sort doit être consulté.
A onze heures, sous les auspices de madame Mérof, un immense bassin d'argent, d'un mètre environ de diamètre, fut apporté plein d'eau. Une corbeille l'accompagnait, pleine de coquilles de noix dorées. La moitié de ces coquilles portait une petite bougie de cire rose, et l'autre moitié des bougies de cire bleue.
Celles-ci représentaient les cavalier, les autres étaient pour les dames.
Chacun choisit une coquille inscrivit son nom au crayon sur un tout petit morceau de papier roulé qu'on glissa au fond, puis on lança la petite flottille sur le bassin, non sans avoir allumé les bougies; madame Mérof, avec un grand bâton d'ivoire remua trois fois l'eau du bassin, et les frêles embarcations se balancèrent sur l'onde agitée.
C'était un curieux spectacle que celui de toutes ces jeunes têtes penchées sur le bassin: il y avait là une douzaine de jeunes filles et autant de jeunes gens. En mère prudente, madame Mérof avait soigneusement trié ceux-ci: il n'en était aucun qui ne fût irréprochable. Ces jeux finissent trop souvent par des mariages pour que la plus grande prudence ne soit pas nécessaire. Mais la liberté relative que l'éducation russe laisse aux jeunes filles autorisait ce genre de divertissement, qui, sous les yeux d'une mère intelligente, ne pouvait pas être dangereux.
Les têtes brunes ou blondes, éclairées d'en bas par la lueur des petites bougies, suivaient attentivement les moindres oscillations des coquilles dorées qui devaient finir par s'aborder entre elles. Comme chacun suivait la sienne des yeux depuis la grande opération du lancement, il s'agissait de savoir si le hasard réunirait des indifférents ou des amis.
Toutes les fois qu'une bougie bleue en abordait une rose, c'étaient des rires, des cris, de joyeuses exclamations. Madame Mérof avait eu soin d'ajouter à la flottille qui représentait les assistants, une autre escadre de coquilles argentées qui portaient les noms de héros et d'héroïnes fameux dans l'histoire ou dans la légende. De la sorte, les allusions trop directes se trouvaient mitigées. On riait encore beaucoup plus lorsqu'une embarcation en accostait une autre de la même couleur; mais au bout de quelques minutes, Marianne déclara que "ce n'était pas sérieux". D'une main agile elle repêcha les héros et leurs compagnes, et ne laissa subsister que les embarcations sérieuses. Le jeu recommença, et l'assemblée redoubla d'attention.
A deux ou trois reprises, le hasard vint donner raison à quelques petits commérages, qui durant l'hiver avaient passé d'une oreille à l'autre. La barque d'un jeune porte enseigne se dirigeait avec tant d'opiniâtreté vers celle d'une cousine de Marianne, que tous les deux, devenus pivoine, ne purent se soustraire aux railleries de l'assistance.
Jusque-là, Marianne avait vu son esquif voguer solitaire. Lorsque les barques qui s'étaient abordées furent retirées et que l'espace élargi donna plus de jeu aux espérances superstitieuses, elle appuya ses mains sur le bord de la cuve, et regarda la manoeuvre d'un oeil attentif.
Une grosse coquille qui portait à l'arrière le pavillon du général Boum flottait au milieu du bassin; celle de Marianne allait l'aborder; elle leva les yeux et vit en face d'elle Véra qui souriait malicieusement. D'un geste mutin, elle plongea dans l'eau sa petite main chargée de bagues. Son esquif repoussé violemment alla heurter à l'autre bord une coquille solitaire qui n'avait guère prit part à ce divertissement.
--M. Dournof! cria la voix railleuse de Véra.
--Ce n'est pas de jeu! protestèrent deux ou trois jeunes gens. Il ne faut pas tricher.
--Je ne veux pas du général Boum! fit Marianne d'un ton d'enfant gâté, en détournant de Dournof son visage que nuançait un vif incarnat.
Sa réponse avait désarmé les mécontents, on enleva la cuve pour changer d'amusement. Dournof assistait à ces jeux avec un sourire de philosophe indulgent. Bien qu'il fût jeune, il n'avait guère eu de jeunesse. Le travail acharné de ses plus belles années l'avait trop absorbé pour qu'il prit goût à la vie mondaine. Autrefois, cependant, il aimait le monde, car il y rencontrait Antonine. La danse lui plaisait; il aimait aussi la gymnastique et la nage. Mais depuis qu'Antonine était allée dormir dans le cimetière de Pargolovo, il avait fui la société des jeunes femmes, autant qu'il avait recherché celle des hommes âgés et instruits, où il pouvait apprendre quelque chose.
Le monde qu'il fréquentait jadis n'offrait que peu de ressemblance avec ce qu'il avait sous les yeux; il ignorait ce luxe achevé, ce goût parfait qui fait aujourd'hui de la demeure des riches une sorte de musée; la toilette des femmes étalait aussi d'autres séductions: malgré le goût parfait d'Antonine, il avait toujours régné dans ses habits quelque chose de mesquin qui provenait de sa mère. Ici, les toilettes les plus coûteuses n'étaient pas celles oû le velours et la soie se trouvaient prodigués: dans l'arrangement des plis, dans l'art d'assortir les nuances, se révélait le talent d'une grande couturière qui connaissait sa supériorité et savait la faire payer.
Jamais non plus il n'avait vu traiter avec un tel mépris le satin et les dentelles; dans la manière de traîner sur le tapis le chantilly d'un volant, on distingue la bourgeoisie enrichie de la grande dame née dans de la dentelle de Valenciennes. Les volants de la bourgeoise peuvent être plus beaux, mais elle les ménage et redoute un accroc;--la grande dame ne s'en occupe point, sans pour cela étaler le désordre de celles à qui l'argent ne coûte rien. Il y a là un monde infini de nuances qui se sentent plutôt qu'elles ne se décrivent. Dournof les sentait et s'en laissait pénétrer peu à peu; le charme du luxe et du rang élevé gagnait doucement son âme naturellement noble et faite pour les hauteurs.
La vivacité avec laquelle Marianne avait évité la nacelle du général Boum l'avait fait sourire comme tout le monde; il n'avait pas cessé de sourire en voyant accoster sa coquille. Qu'étaient pour lui tous ces enfantillages! Les vingt-sept ans du jeune président'voyaient de bien haut toutes ces misères! Cependant le sort ayant plusieurs fois uni sa destinée à celle de Marianne, il finit par s'en amuser. Les sortilèges ont de ces malices,--surtout lorsqu'une main charitable leur vient un peu en aide!
La main charitable était celle de Véra. Soit plaisanterie, soit instinct inné de cette vocation si chère aux femmes, celle de marieuse,--elle affectait de ne pas séparer le sort de Dournof de celui de son amie, et ne négligeait pas une occasion de le leur prouver.
Les joues de mademoiselle Mérof avaient gardé leur coloris plus vif; elle apportait à l'examen des sorts une vivacité joyeuse où se cachait peut être un peu de fièvre. Enfin, pour clore la soirée, elle saisit une espèce de jeu de cartes où une multitude de prénoms étaient écrits et se mit à faire le tour de la société en les distribuant. A mesure qu'elle passait, les rires retentissaient derrière elle, car elle avait mêlé à dessein les prénoms des deux sexes, et ils se trouvaient distribués de la façon la plus bouffonne.
Arrivée à Dournof, elle regarda vivement en dessus du jeu; la carte qui portait son nom avait été mise par elle en dessous; en voulant la prendre elle en fit tomber une. Dournof se baissait pour la ramasser...
--Non, non, dit elle, en voici une.
Il prit celle qu'elle lui présentait et lut à haute voix: Marianne.
--C'est celle qui est tombée qui revenait à M. Dournof, fit observer un des mécontents.
Le voisin se pencha et ramassa la carte.
--Antonine, lut-il.
Dournof pâlit et laissa tomber le long de son corps ses bras que l'émotion venait de briser. Marianne comprit aussitôt.
--Je vous demande bien pardon, monsieur, dit-elle à voix basse, j'ignorais le nom qu'elle portait.
Avant que le jeune homme eût repris son sang-froid, elle poursuivait sa ronde, faisant naître partout des exclamations de gaieté ou d'ironie.
Le cercle se rompit; on proposa une mazurka avant le souper, et les couples gracieux voltigèrent bientôt par la salle.
Dournof ne dansait pas; il s'était réfugié dans un coin sombre, et là, les yeux voilés par sa main, il pensait au cimetière, aux fleurs que le vent d'hiver devait avoir glacées depuis si longtemps, et s'apercevait que depuis sa nouvelle fortune, il avait singulièrement délaissé la tombe de Pargolovo. Une ombre passa devant lui et s'arrêta. Il leva les yeux.
--J'ai la main malheureuse, monsieur, dit Marianne, debout devant lui. Vous allez me haïr...
Non, Dournof ne la haïssait pas; il admirait à tout moment la grâce naïve, la gaieté folâtre, la candeur virginale de cette belle enfant plus semblable à un papillon qu'à une fleur, mais charmante et pleine de séductions.
--Cependant, ajouta-t-elle en s'asseyant auprès de lui, pendant que sa mère la croyait occupée à surveiller les apprêts du souper, je vous assure que votre chagrin me touche... j'ai été curieuse, oui, monsieur, j'ai été très coupable... j'ai voulu connaître votre malheur... j'ai appris combien elle était digne de votre tendresse; on m'a parlé de sa beauté, de sa grâce; j'ai compris combien votre chagrin devait être profond, incurable... et cependant, vous êtes jeune, la vie est pleine de jouissances pour vous... vous avez des amis qui vous aiment... est-ce bien sage de vivre en dehors de toutes les joies?... ou peut-être est-ce un voeu? peut-être obéissez vous à une mourante?...
La voix de Marianne était si pleine de tendresse inquiète, ses yeux exprimaient tant de compassion émue et discrète que Dournof répondit:
--Non, elle ne m'a rien défendu.
--Elle vous a permis d'aimer, d'avoir une famille?...
--Elle me l'a ordonné.
Un silence suivit, puis la voix mélodieuse de Marianne, aussi légère qu'un souffle, murmura:
--Votre femme sera une heureuse femme, car vous savez aimer.
Elle disparut, laissant le jeune homme pénétré d'une émotion nouvelle que depuis des années il n'avait pas ressentie.
XXI
L'amour est communicatif, quoi qu'en aient dit les gens moroses. Il y a dans les paroles et les actions d'un coeur aimant une sorte de magie à laquelle on ne saurait guère résister que si un autre lien vous protège. Dournof n'était plus protégé; l'âme d'Antonine avait sans doute cessé de veiller sur lui, car elle le laissait sans défense, et peu à peu Marianne prenait sa place.
Ce n'était pas un amour grave et mesuré comme celui qu'il avait éprouvé pour sa chère morte; c'était un enivrement qui s'emparait peu à peu de tout son être. La voix, la robe de Marianne, ses cheveux blonds qui flottaient en boucles capricieuses, le frôlement de ses mains soyeuses, la grâce de son regard magnétique, soumis et fidèle comme celui d'un chien de chasse, tout cela séduisait Dournof à lui en faire perdre la tête.
Quand il revenait du ministère, il restait pensif dans son fauteuil, près de la table où régnait un grand portrait d'Antonine; mais ses regards, qui jadis se reportaient sur ce visage pour lui demander la force et la vertu, le fuyaient maintenant. Il pensait peu à la force morale, à la vertu civique; Marianne lui versait insensiblement le poison qui endormit Annibal à Capoue.
La Niania, de plus en plus grave et triste, s'apercevait bien de ce changement; elle attendait son maître le soir; il la trouvait dans sa chambre où elle venait donner un dernier coup d'oeil, comme autrefois chez Antonine; les soins de la vieille femme n'avaient rien perdu de leur assiduité mais une sorte de tristesse résignée se dégageait de son attitude.
Un soir que Dournof était revenu plus tôt que de coutume, elle s'enhardit à lui parler.
--Le ministre a une fille, n'est-ce pas? dit elle en lui apportant sa robe de chambre.
--Oui, répondit le jeune homme qui évita de regarder la vieille femme.
--On dit qu'elle est fort jolie?
--C'est vrai.
La Niania hocha la tête.
--Excuse-moi si je manque de respect, mon maître; on dit qu'elle t'aime beaucoup.
Le coeur de Dournof tressaillit tout à coup d'une allégresse nouvelle. On disait qu'elle l'aimait... c'était donc vrai? Qu'il était doux d'être aimé de cette enchanteresse!
--Je ne sais pas, dit enfin le jeune homme embarrassé.
--Si elle t'aime, et si c'est une! bonne fille, tu peux l'épouser...
La Niania porta à ses yeux le coin de son tablier, et dévora un sanglot. Dournof indécis la regardait sans mot dire.
--Tu peux l'épouser, reprit la vieille servante. Il faut bien que tu te maries, un homme ne peut pas toujours rester seul... c'est la fille d'un ministre, elle est bonne pour te servir d'épouse, ajouta-t-elle en relevant la tête avec orgueil. Notre Antonine t'a dit de te marier.
Dournof regarda le portrait d'Antonine... Sans la main pieuse de la Niania, la poussière accumulée l'eût depuis longtemps voilé sous une couche grise; la bonté prévoyante de la jeune morte, son abnégation, ses vertus, son dévouement absolu se présentèrent tout à coup à sa mémoire.
--Pardon, oh! pardon! s'écria-t-il en attirant à lui l'image délaissée. Tu étais un ange, toi.
Il fondit en larmes et couvrit du baisers passionnés les mains du portrait qui le regardait avec ce calme et celle dignité qui mettaient Antonine vivante si fort au-dessus des autres femmes.
La Niania pleurait aussi, mais sans cet élan de repentir qui perçait si douloureusement l'âme de Dournof.
--Oui, dit-elle en posant sa main sur l'épaule du jeune homme, c'était un ange,--mais elle est au ciel, car bien sûr le bon Dieu lui a pardonné d'avoir voulu mourir. Toi, tu es un homme, et voilà trop longtemps que tu vis seul.
Dournof releva la tête, et regarda la Niania.
--Alors, tu crois, dit-il, qu'elle me pardonnerait?
Les yeux profonds de cette vieille femme qui avait tant vu et tant souffert et tant appris de la vie, allèrent jusqu'au fond des yeux troublés du jeune homme éperdu.
--D'en aimer une autre comme elle? Tu ne le pourrais pas! dit-elle.
Dournof sentit qu'elle avait raison, et qu'il ne pourrait plus jamais aimer quelqu'un comme il avait aimé Antonine.
--Mais d'aimer une honnête femme et d'avoir de bons enfants? Elle m'a dit de te l'ordonner de sa part, quand le jour en serait venu. Nous avons beaucoup pleuré ensemble, vois-tu, maître, continua la Niania en baissant la voix; je t'aime parce qu'elle t'aimait, et je t'aime comme si je t'avais porté dans mon sein. Mais je ne t'aimais pas comme cela auparavant. C'est elle, quand elle a vu que la mort allait venir, qui a pensé à tout. Elle m'a ordonné de t'aimer comme mon fils, de te servir si je le pouvais, de te protéger en toute chose contre l'esprit du mal. Elle m'a dit aussi que tu te marierais, et qu'alors je devrais être soumise envers ta femme et serviable envers tes enfants. J'obéirai, maître, j'obéirai, dit la Niania dont la voix se brisa tout à coup. Je serai une servante soumise; seulement ne permets pas à ta femme de me chasser... car je t'aime à présent, maître, je t'ai aimé pour l'amour d'elle, tu es tout ce qui me reste d'elle.
La vieille servante se tut et ensevelit sa tête ridée sous son tablier relevé. Dournof lui prit la main et la serra. Elle sentait qu'elle ne serait jamais chassée.
--Alors, reprit-il à voix basse, elle t'a dit que je devais me marier?
--C'était l'avant-dernière nuit avant sa mort; elle m'a appelée auprès d'elle, et elle m'a remis un petit papier pour toi.
--Un papier?
--Oui, quand tu devras te marier...
--Va le chercher, vite, vite!.,.
Elle obéit et revint avec un papier jauni, plié en quatre et cacheté. Dournof le déplia d'une main tremblante d'émotion.
"Mon bien-aimé, disait le dernier voeu d'Antonine, quand tu auras trouvé la femme que tu dois aimer, ne laisse pas mon souvenir mettre une barrière entre vous. Je serai heureuse de te savoir heureux, et ma bénédiction repose sur la tête de ta femme comme sur la tienne."
--Elle valait mieux que moi! s'écria le jeune homme vaincu par tant de grandeur, en baisant les caractères sacrés, tracés d'une main affaiblie par la mort prochaine. Elle valait mille fois mieux que moi. Chère sainte, tu as bien fait de mourir! Pas un homme sur la terre n'était digne de toi!
La Niania se retira discrètement, et Dournof, resté seul, songea plus cette nuit-là à Antonine qu'à Marianne.
XXII
Marianne reprit bientôt le dessus: qu'étaient les vertus d'Antonine endormie sous son bloc de granit, en présence des grâces sans cesse renaissantes de cet être vivant et plein de charme!
C'est qu'elle était prise pour tout de bon! Son coeur léger et frivole avait de bons côtés; c'est par la compassion que Dournof y était entré; il s'y était maintenu par l'orgueil et le dépit; désormais, elle ne voulait et ne pouvait aimer que Dournof. Elle le disait sincèrement, de toute son âme, et c'était la vérité!
Animée de ce beau feu, elle alla tin jour trouver le ministre dans son cabinet.
--Père, lui dit-elle, en poussant sans cérémonie une foule de paperasses encombrantes, quel est le premier de nos jeunes présidents?
--Comment, le premier? demanda le père étonné.
--Mais oui, le plus intelligent, celui qui a le plus d'avenir; enfin, papa, quand vous serez ennuyé d'être ministre, qui est-ce qui vous remplacera?
Un peu surpris de tant de prévision, le bon père chercha dans son esprit.
--Je crois bien, dit-il, si les apparences ne sont pas menteuses, et si les circonstances ne changent pas du tout au tout, que mon successeur sera Dournof.
--Eh bien, papa, fit Marianne triomphante, je veux épouser Dournof.
Le ministre fit faire un demi-tour à son fauteuil et regarda sa fille d'un air consterné.
--Toi, Dournof? Et pourquoi? Quel est cette nouvelle fantaisie?
--J'épouserai Dournof, papa, ou j'en mourrai de chagrin; ainsi faites comme vous voudrez!
Fort bouleversé, M. Mérof sortit de son cabinet et emmena sa fille auprès de sa femme que cette abrupte déclaration surprit moins que lui.
--Cela ne m'étonne pas, dit-elle, j'ai toujours pensé que Marianne ne se marierais pas comme les autres.
--Mais enfin, s'écria M. Mérof, Dournof n'est qu'un simple président!
--Mais, papa, ne m'avez-vous pas dit qu'il serait ministre après? Comme cela je n'aurai pas besoin de quitter le ministère.
--Je ne veux pas! fit M. Mérof exaspéré.
--Comme vous voudrez, papa, répliqua l'indomptable Marianne en baissant la tête avec un air de feinte résignation. Les parents de mademoiselle Karzof ont été ainsi cause de la mort de leur fille, mon destin sera le même!
--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Karzof? demanda M. Mérof abasourdi.
Avec une grande éloquence, ponctuée d'allusions plus que transparentes, Marianne raconta l'histoire d'Antonine.
--Eh bien, dit-elle, il sera dans la destinée de Dournof de ne pouvoir épouser les femmes qu'il aime... Ses fiancées doivent toutes mourir par la faute de leurs parent! cruels.
--Mais t'aime-t-il seulement? demanda le père, incapable de répondre par des arguments sérieux à ces raisonnements saugrenus.
--S'il m'aime!
Un éclair de joie orgueilleux jaillit des beaux yeux fleur de la de la jeune coquette.
--S'il m'aime! reprit-elle; demandez-le lui, papa, vous verrez ce qu'il vous dira!
--Alors, c'est moi qui dois lui proposer ta main? conclut ironiquement le ministre.
Marianne fit une révérence.
--S'il vous plaît, mon cher papa. Vous savez très bien que, sans cela, il n'osera jamais faire les premiers pas. Nous ne dérogeons pas, du reste; c'est ainsi que se négocient les mariages des princesse du sang quand elles épousent de simples mortels!
Le père et la mère de Marianne échangèrent un regard par-dessus la tête de cette indisciplinée, et ne purent réprimer un sourire.
--Voyons papa, soyez gentil mariez-moi à Dournof, et je vous aimerai bien! Je n'ai rien demandé à maman, parce qu'elle ne me contrarie jamais. Ce n'est pas elle qui aurait menacé de me laisser mourir de chagrin!
--Je t'ai menacée, moi, de te laisser mourir?... demanda M. Mérof, abasourdi de tant d'aplomb.
--Mais, certainement, puisque vous ne vouliez pas me marier à Dournof!
Il n'y avait pas à sortir de là: le ministre obtint à grand'peine que sa fille lui accorderait huit jours pour prendre des informations.
Les information! n'apprirent rien de nouveau à M. Mérof, qui savait d'ailleurs parfaitement à quoi s'en tenir sur la valeur intellectuelle et morale de l'homme dont il avait fait la position lui-même. A l'issue des huit jours, Dournof, appelé dans le cabinet du ministre pour affaire personnelle, en sortit l'heureux foncé de mademoiselle Marianne.
Ce résultat, qu'il était loin de prévoir si facile et si brillant, ne laissa pas de l'étonner un peu: il se dit vaguement que la jeune fille avait dû dépenser beaucoup d'intelligence et de volonté pour arriver si vite à son but. Ce qui lui semblait le plus extraordinaire, c'est qu'elle eût deviné son amour, et fait tant de démarches sans s'être le moins du monde assurée de son consentement. Et si, par impossible, il n'avait pas voulu l'épouser?
Dournof se reprocha cette mauvaise pensée. Il ne devait voir dans les efforts de la jeune fille que la candeur d'une âme ingénue qui s'ignora et va droit au but, tout naturellement. Son amour avait été deviné? C'était encore une preuve d'amour, rien de plus.
Il rentra chez lui ivre, ébloui. Le mariage, en même temps qu'il lui donnait la femme aimée, le plaçait au premier rang; il pouvait en effet espérer d'être ministre; à la première vacance, il passait "aide" de son beau-père... quel avenir!
--Je me marie, Niania, dit-il à la vieille femme lorsque celle-ci, fidèle à ses habitudes, le suivit dans sa chambre à coucher, aussitôt qu'il rentra.
L'humble servante le regarda, fit le signe de la croix et sembla murmurer une prière; puis elle se prosterna devant le maître et vint baiser son épaule suivant l'ancienne coutume.
--Je te félicite, mon maître, dit-elle, je souhaite que tu sois heureux avec ton épouse et que ta postérité soit bénie.
Elle se tut, et son regard se porta vaguement vers la fenêtre. Un beau soleil de printemps brillait au dehors sur les toits ruisselants.
--La neige doit être bientôt fondue, là-bas, dit à voix basse la Niania hésitante: il y a longtemps qu'elle n'a eu de fleurs.
--Tu as raison, s'écria Dournof en saisissant son chapeau; j'y vais tout de suite.
Il s'arrêta... qu'allait-il dire à cette tombe, confidente de toutes ses pensées, autrefois?
Pouvait-il confier à ce chaste granit les émotions qui faisaient pâlir sa joue et battre son coeur lorsque Marianne posait sa main sur la sienne?
--Je vais la remercier, dit-il tout haut, la remercier de la bénédiction qu'elle m'envoie de là haut!
Il fit remplir sa voiture de fleurs, comme le jour où quelques mois auparavant il avait rencontré Marianne. Il ne put s'empêcher de faire un rapprochement entre ces deux journées si différentes.
--C'est Antonine qui l'a mise sur ma route, se dit-il; c'est sa volonté qui a tout arrangé Chère Antonine, soyez bénie!
Il ne la tutoyait plus dans ses pensées. Antonine était désormais aussi froide et aussi lointaine que les statues de marbre des tombeaux. C'était une sainte qui veillait sur lui, et qu'il priait à genoux; ce n'était plus l'amie de toutes les heures, la morte adorée dont il avait baisé, le dernier sur la terre, les joues glacées et le front jauni.
Pendant qu'on arrangeait les fleurs, il se souvint que Marianne devait, elle aussi, avoir un bouquet ce jour-là; on lui apporta deux bouquets semblables; il les compara un instant, hésita, et finit par mettre sa carte dans le plus joli, qu'il fit porter chez sa fiancée.
Cette opération lui coûta quelques remords; car, pendant la longue course en voiture, il se la reprocha plusieurs fois.
--Bah! se dit-il enfin, comme il approchait du cimetière, qu'est-ce que cela peut faire à Antonine?
Il porta son offrande jusqu'à la croix de fer marchant à grand peine dans la neige encore imparfaitement fondue; il arriva au sommet du monticule, et attacha le nouveau bouquet avec un ruban blanc, puis il appuya la main sur le socle de pierre pour s'y reposer.
La pierre était si froide qu'il frissonna et retira sa main. Un moment il resta rêveur. Il voulait offrir son âme à sa protectrice céleste, il voulait épancher sa joie et lui demander de la partager....... il sentit qu'il ne pouvait pas parler de Marianne à Antonine, il eut un pressentiment,--rapide comme un éclair et aussi vite évanoui,--que Marianne n'était pas la femme qu'Antonine eût voulu voir à ses côtés pour gravir le chemin de la vie.
Poussant un soupir, il baisa la pierre. L'impression de froid lui saisit les lèvres plus vivement encore que la main, si bien qu'il y passa dessus son mouchoir, afin de les réchauffer, puis il descendit la colline.
Une vivacité et une joie extraordinaires précipitaient ses mouvements; il se sentait léger, comme un homme débarrassé d'une pénible mission. Il regagna sa voiture, fit stimuler les chevaux, et, tout le long du chemin, les cheveux d'or de Marianne dansèrent devant lui comme des feux follets.
XXIII
Il était invité à dîner ce jour-là, non à la table officielle des grands dîners, mais au repas de famille, dans la petite salle à manger, où la famille du ministre se réunissait dans l'intimité.
Lorsqu'il entra, Marianne vint à sa rencontre son bouquet blanc à la main, et lui tendit sa menotte soyeuse, sur laquelle il posa longuement ses lèvres.
Elle était tiède et souple, cette petite main potelée, et l'impression glaciale qu'avait laissée la pierre du tombeau d'Antonine se transforma en une chaleur vivifiante et sympathique, au contact de ces doigts vivants Marianne lut dans le regard de Dournof combien elle était aimée, et ne se piqua point de cacher l'expansion de son bonheur. La soirée fut un enchantement pour tous. Les parents se félicitaient de voir dans le jeune homme les qualités d'un homme d'Etat, en même temps que celles qui avaient charmé leur fille. Dournof, d'autant plus épris de Marianne qu'il avait jusque-là refoulé le sentiment qu'elle lui inspirait, se laissait aller au bonheur de vivre, et, pour la première fois, jouissait largement de l'existence.
Quant à Marianne, elle était gaie et charmante, tout lui avait réussi, que lui fallait-il de plus?
Le mariage fut fixé à l'époque la plus rapprochée: trois semaines seulement devaient les en séparer. Tous les arrangements furent pris; Dournof garderait l'appartement qu'il avait récemment loué et meublé; madame Mérof se chargeait d'y installer une belle chambre de nouvelle épousée, et les jeunes gens, sauf exception, prendraient leurs repas au ministère, tant que Marianne n'aurait pas acquis les qualités de maîtresse de maison, qui lui manquaient absolument.
--Si c'est une ménagère qu'il vous faut, Dournof, disait M. Mérof, vous avez fait fausse route; vous n'aurez point une ménagère en Marianne.
Le jeune homme jeta sur sa fiancée un regard triomphant. --Je n'ai pas besoin de ménagère, dit-il; j'en ai une qui est incomparable.
--Vraiment? qui donc? demandèrent à la fois madame Mérof et sa fille.
--La vieille Niania...
--Votre bonne?
Dournof se sentit soudain très-embarrassé.
Il arrive à tout homme de ne pas épouser son premier amour, et, lorsque vient le moment de son mariage, il n'éprouve point d'embarras à l'avouer; mais lorsque, par plusieurs années d'une fidélité sans exemple, il est devenu le point de mire de l'attention de ceux qui le connaissent, le moment de la transition est fort délicat, et le plus souvent difficile. C'est donc avec une certaine hésitation que Dournof se décida à donner quelque éclaircissement.
--C'est la servante d'une famille que j'ai intimement connue autrefois... elle s'est attachée à moi durant mes jours de misère..., car j'ai connu la misère, ajouta-t-il en souriant à Marianne.
Celle-ci ouvrit de grands yeux. Ce mot de misère n'avait de sens, pour elle, que comme une page pénible ou ennuyeuse dans un roman; c'était le grabat traditionnel où gît la pauvre femme, ou la borne où grelotte le petit Savoyard. La misère la plus réelle qu'elle eût connue se trouvait au commencement de l'Allumeur de réverbères. Aussi les paroles de Dournof lui parurent-elles complètement dénuées de sens. Un homme qui portait un gilet blanc et qui allait être son mari ne pouvait pas avoir connu cette misère-là. Elle sourit, parce que Dournof souriait, et ne répondit pas.
--Comment s'est elle attachée à vous? demanda madame Mérof, désireuse de mieux connaître la personne qui, suivant les apparences, allait être femme de charge de sa fille.
Dournof hésita encore. Son àme droite abhorrait le subterfuge; il se décida enfin à parler franchement. Passant dans les siennes la main de Marianne, il répondit:
--Ma Niania était la Niania de mademoiselle Antonine Karzof, dont vous avez sans doute entendu parler.
La main de Marianne frémit, il la retint.
--Elle a soigné sa jeune maîtresse avec un dévouement absolu, et quand... nous l'avons mise dans la tombe, abandonnant ses anciens maîtres, qui n'étaient pas à l'abri de tout reproche envers elle, peut-être,-- elle est venue à moi, et m'a servi avec fidélité pendant les mauvaises années de ma vie, celles où je n'étais rien ni personne,--où vous n'auriez pas daigné me regarder dans la rue, tant j'étais mal habillé.
Il leva les yeux sur Marianne; elle lui répondit par un haussement d'épaules, que nous devons traduire ainsi:--Je vous aurais regardé quand même et partout, puisque vous deviez être mon mari!
--Mais, insista madame Mérof, cette femme verrait-elle d'un bon oeil une jeune maîtresse?... Je conçois votre attachement pour elle; il vous honore infiniment, mais, après avoir tant aimé mademoiselle Karzof..
--C'est elle qui m'a engagé à me marier, répondit Dournof. Elle me voyait triste et rêveur... --Il échangea un regard avec Marianne;--elle devina le sujet de mes rêveries--et me mit l'esprit complètement à l'aise, en remettant dans mes mains un billet écrit par sa jeune maîtresse peu avant sa mort,--où j'étais adjuré de me marier, dès que j'aurais rencontré la femme que je devais aimer...
Un autre regard assura Marianne qu'elle était bien cette femme-là.
Madame Mérof, enchantée de cette heureuse combinaison, qui mettait à la tête du ménage de sa fille une femme honnête, dévouée et pleine d'expérience, approuva tout, et félicita Dournof de sa chance extraordinaire.
--Cela m'est bien dû, répondit le jeune homme; car, jusqu'à cette année, la destinée n'avait encore rien mis à mon actif!
Les préparatifs s'accomplirent avec la célérité qu'ont à leur service les heureux de ce monde, et la veille des noces arriva bientôt.
Le soir avant de s'endormir Dournof parcourut l'appartement où il ne devait plus être seul; une bougie à la main, il s'arrêta devant chaque meuble chaque rideau, inspectant tout, et se faisant, par avance, l'image de ce que Marianne allait mettre là de joie et de grâce.
Rentré dans son cabinet, il aperçut le portrait d'Antonine, toujours placé sur son bureau. Depuis longtemps, ce beau visage régulier et sévère était caché à ses yeux par un journal, une lettre, un papier quelconque, négligemment jeté en travers du cadre. Il y avait au moins huit jours que le portrait n'avait attiré les yeux de Dournof.
Il se reprocha ce semblant d'ingratitude, et voulut ramener ses pensées vers la jeune fille..., mais l'effort était trop pénible.
--Je ne puis cependant pas se dit-il, laisser ce portrait à cette place! Marianne aurait le droit d'en être choquée.
Après avoir hésité un moment, il prit le cadre d'ébène, l'essuya et le mit sur le secrétaire, la face contre le marbre, afin de le ranger sur le champ; mais il n'avait pas ses clefs sur lui; il remit ce soin au lendemain, et passa dans sa chambre à coucher.
La, le visage de Marianne, décolletée et couronnée de liserons, lui souriait dans son cadre doré, sur la table auprès de son lit. Il le prit, et posa ses lèvres sur l'image souriante.
--A demain, ma femme, dit-il en souriant.
A peine était-il couché, qu'il crut entendre un léger bruit dans la pièce voisine. Il appela; mais nul ne répondant, il crut s'être trompé. Le lendemain, cependant, quand il chercha le portrait d'Antonine, il ne le trouva point. Dournof voulait s'en informer à la Niania, mais cette journée était si courte, pour tout ce qu'il fallait faire, que le moment favorable ne se trouva point.
Le soir venu, après un mariage splendide, célébré à la chapelle du ministère, Dournof emmena chez lui sa jeune épouse, éblouissante de joie et de beauté.
L'appartement, somptueusement éclairé, plein de fleurs, lui parut charmant. Le jeune homme ne pouvait en croire ses yeux, en voyant traîner sur le tapis de son cabinet la jupe de soie blanche, semée de fleurs d'oranger, qui se drapait autour de Marianne.
Il lui présenta sa maison. La Niania, toujours sévère, avait quitté le deuil par circonstance. Elle salua profondément sa nouvelle maîtresse, qui lui mit amicalement la main sur l'épaule, en la complimentant. Après quoi, les domestiques furent congédiés, et Dournof entraîna sa femme dans leur appartement spécial.
Quand les battants de la chambre nuptiale se furent refermés sur eux, la Niania regarda quelque temps cette porte, voilée par de grands rideaux sombres, puis, secouant la tête, elle alla chercher le portrait d'Antonine, qu'elle avait caché derrière de vieux cartons, et le mit sur le bureau.
--Pardonne, toi qui es au ciel, dit elle, pardonne! Quand il sera malheureux, c'est à toi qu'il reviendra.. Sainte martyre, pardonne à l'homme faible, qu'une femme a ensorcelé.
Elle baisa le portrait, le remit dans sa cachette, éteignit les bougies et se retira.
XXIV
Un an s'était écoulé depuis le mariage de Dournof, lorsque, par une pluvieuse matinée de printemps, la Niania s'entendit appeler; c'était la voix de son maître, plus brève et plus émue que de coutume. Elle se leva du coffre qui lui servait de siège, dans la vaste pièce dénudée, nommée chambre des filles de service, qui, dans toute maison russe un peu importante, communique avec la chambre de la maîtresse de la maison; le regard anxieux qu'elle leva sur son maître reçut en réponse un:
--Vite, allons vite! auquel elle se hâta d'obéir.
Ils entrèrent tous deux dans la chambre de Marianne, et Dournof chancela sur ses pieds en voyant le docteur lever dans ses bras un enfant nouveau-né.
--Une fille?... demanda le père d'une voix étranglée sans oser approcher.
--Un garçon, un vrai Dournof, car il vous ressemble, fit le docteur d'un ton joyeux: voyez plutôt!
La Niania avait reçu l'enfant dans son tablier, et déjà penchée sur lui, dans un coin obscur, elle murmurait des paroles de bénédiction sur le fils de son maitre.
Dournof l'y rejoignit, et regarda quelques instants silencieusement le petit être qui lui appartenait. Quelle pensée traversa ses yeux profonds au moment où le nouveau venu, en ce monde de douleurs, poussa son premier vagissement? Est-ce à la mère blonde et enfantine qui était si près, ou à l'autre, qui aurait dû être la mère de ses enfants, et qui gisait sous la pierre de Pargolovo, que pensait le jeune père? Quelle que fût cette pensée, son regard rencontra celui de la Niania, et ils se comprirent.
--Aime-le bien, Niania, dit-il tout bas à la vieille femme, aime-le car c'est ce que j'ai de plus cher au monde.
--Ne craignez rien, mon maître, répondit-elle du même ton; c'est un Dournof.
Hélas! oui, Marianne n'était plus ce que Dournof avait de plus cher au monde; il tenait plus à cet enfant, entré dans la vie depuis un quart d'heure, qu'à l'épouse amenée à son foyer depuis un an. Et ce n'est pas que le sentiment paternel se fût révélé chez le jeune père avec une intensité surprenante, c'est que Marianne n'était pas toute sa vie, elle n'en était qu'une part, douce et frivole comme une fleur dont on respire le parfum, et qu'on oublie pour d'autres préoccupations plus dignes d'intérêt.
Aussitôt après son mariage, après les premiers jours de trouble et d'ivresse, Dournof avait senti une mélancolie incurable s'emparer de lui, quand il se trouvait près de sa femme, Marianne était bien l'être charmant, pleins d'irrésistibles séductions, qu'il avait aimé si vite et si fort, mais elle n'était pas la femme près de laquelle on vient se reposer de ses fatigues, de ses soucis, à qui l'on demande conseil dans ses moments de doute; Marianne n'était pas une Antonine, et Dournof devait désormais se souvenir d'Antonine toutes les fois qu'il serait triste ou fatigué.
Marianne l'aimait pourtant, et il aimait Marianne; mais peu à peu, à sa joie de nouveau marié s'était mêlée l'amertume de sentir sa femme si inférieure à lui, si différente de ce qu'il aurait désiré. Il la plaignait d'avoir reçu une éducation si frivole, d'ignorer à tel point tous les devoirs dont la vie se compose, de savoir si peu goûter les choses simples et grandes, et, en échange, d'avoir tant de goût pour les puérilités de la vie mondaine. A l'amertume avait succède la pitié; il continua de regarder sa jeune femme comme un être aimable et irresponsable, fait pour la joie et la banalité souriantes du monde; il la laissa se gorger de spectacles et de fêtes, espérant qu'elle s'en lasserait, et que la Maternité mettrait dans ce cerveau d'enfant la dignité et le sérieux qui lui manquaient.
Une heure après ce moment solennel, appuyé au pied du lit, il regardait Marianne paisiblement endormie dans la demi-obscurité des rideaux. L'enfant avait été éloigné, la jeune femme goûtait un repos profond, et Dournof étudiait ce visage un peu amaigri, mais toujours frais et mutin.
--Quelle mère sera-t-elle? se demanda-t-il, le coeur serré par mille craintes vagues; se dévouera-t-elle à l'enfant, ou bien l'abandonnera-t-elle à des mains étrangères?
La grande question de la nourriture n'avait pas été définitivement tranchée; une robuste paysanne attendait à la cuisine la décision suprême des maîtres; on attendait pour savoir si la jeune mère pourrait ou voudrait supporter les fatigues maternelles. Elle-même à cette question n'avait jamais répondu autre chose que:
--Nous verrons alors.
Dournof sentit en lui qu'elle ne voudrait pas, et une crainte douloureuse se présenta à son esprit.
--L'aimerai-je autant, se dit-il, si elle refuse de nourrir.
Un grand découragement s'empara de lui, et il passa la main sur son front, pour chasser cette pensée. Il était sûr de l'aimer moins si elle éludait ce devoir-là, comme elle en avait éludé bien d'autres. Pour changer de dispositions, il alla voir son fils.
Dans la vaste pièce bien éclairée qui avait été choisie comme chambre d'enfants, tout avait un air de confort simple et bien entendu; une atmosphère égale et douce régnait partout, le berceau, ombragé de rideaux de soie bleue, occupait le coin le plus abrité à la fois du soleil et des courants d'air, et, sur une chaise basse, la nourrice allaitait l'enfant, en attendant qu'on eût décidé de son sort.
La Niania vint au-devant du maître.
Tout est-il bien? dit-elle, avec cette tranquillité qui émanait d'elle comme un parfum.
Dournof parcourut des yeux l'appartement, vit que tout était bien et sourit; puis il se dirigea vers le berceau. Là dormait son fils, celui qui transmettrait son nom aux générations futures, celui qui naissait dans de la soie, tandis que le père était né dans de l'indienne, le fils qui, porté par le nom et la fortune de son père, serait un jour plus grand que son père. L'héritier de tant de grandeurs futures dormait de son premier sommeil terrestre; sa bonne petite figure rouge n'annonçait aucune ambition. Dournof ne lut pas moins sur son visage tout un avenir d'éclatante prospérité. Il referma le rideau et rentra dans son cabinet.
Pendant les derniers jours qui avaient précédé son mariage, il s'était ingénié à y trouver pour sa femme un endroit où elle pût lire ou travailler près de lui. Ayant remarqué un coin, près de son bureau, il avait fait déplacer divers meubles; une lampe faite exprès sur ses dessins avait été posée contre la muraille; un tout petit canapé, avec une petite table propre à divers usages, s'était casé là on ne sait comment; des coussins, un tapis plus moelleux étaient venus orner ce petit Eden réservé; mais le tapis conservait, sa première fraîcheur la lampe n'avait pas été alternée dix fois, les livres avaient disparu, emportés dans le boudoir de Marianne, plus clair et plus gai,--et Dournof, renonçant à son espérance de voir ses heures de travail adoucies par la présence, de sa femme, avait repris son labeur solitaire, pendant que Marianne toujours en l'air, dehors, à sa toilette, continuait à mener sa vie dissipée de jeune fille riche, augmentée de la liberté que donne le mariage.
Tons ces souvenirs, et ceux d'autres mécomptes, obsédaient Dournof; il sortit pour chasser cette armée d'hôtes importuns et, à son retour, il trouva sa maison pleine de parentes et d'amies accourues pour apporter leurs félicitations.
Dès le lendemain, la grande question se trouva remise sur le tapis. Marianne pouvait nourrir déclara triomphalement le médecin. Madame Mérof, en femme prudente et avisée, se contenta de regarder tout le monde et de garder le silence. La Niania debout, l'enfant dans les bras, attendait une décision qui, pour elle, n'était pas douteuse. Dournof prit la main de sa femme et y posa un baiser plein de tendresse et d'encouragement; car, telle qu'elle était, Marianne lui était encore bien chère, et que n'eût il pas donné pour avoir un motif de l'aimer davantage!
--Eh bien, chère madame, répète se docteur, que décidez-vous?