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La Niania

HENRY GRÉVILLE. (continued 2)

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Elle leva sur lui ses yeux noyés de larmes, mais de larmes d'orgueil et de joie.

--Ah! dit-elle, tu me consoles de toutes mes peines!

Ils se regardèrent un moment, ravis, oubliant toute souffrance.

--Tu es un homme de bien, dit la voix tremblante d'émotion de la Niania, toujours debout près de la porte.

Ils tressaillirent; ils se croyaient seuls. Cette voix les ramena sur la terre.

--Ah! soupira Antonine, les hommes comme toi sont rares. --Ce sera ma joie éternelle d'avoir été aimée par toi. Mais, écoute, Féodor, il y a autre chose, te dis-je, que l'amour d'une femme... N'as tu pas parlé de la patrie? N'as tu pas dit qu'elle a besoin de coeurs dévoués, de serviteurs désintéressés? N'est-il pas temps que la lèpre de fonctionnaires qui la ronge soit guérie par les âmes courageuses qui travaillent pour rien ou pour peu--pour l'honneur d'être utiles? Ne veux-tu pas être de ceux-là?

Dournof serra fortement les deux mains qu'elle tendait vers lui.

--Eh bien, renonce à moi, aime la Russie. Elle te le rendra.

--Je ne renoncerai jamais à toi, dit Dournof d'une voix calme, où l'on sentait une force immense.

--Mais, si mes parents ne veulent pas?

--Je t'enlèverai, malgré toi, et je t'épouserai de force.

--Féodor, dit-elle, ne le fais pas; ma mère me maudirait.

--Qu'importe! dit-il avec colère.

--J'en mourrais;--je ne puis même supporter la pensée de la honte.

Elle se tut, et inclina sa tête sur ses mains pressés.

La voix de la Niania retentit dans la chambre mal éclairée; cette voix, sortant d'un corps qu'on ne voyait presque pas, prenait un accent presque prophétique.

--N'as-tu pas honte, Féodor Ivanitch, disait-elle, de vouloir entraîner au mal notre chaste colombe? Tu sais bien qu'il n'y a pas de mariage valable devant Dieu, si les parents refusent le consentement, même quand un prêtre l'a béni! Pourquoi cherches-tu à séduire l'âme blanche de notre entant? C'est elle qui parle bien et toi qui penses mal Tu parlais bien, tout à l'heure, mais l'esprit du mal vient de passer sur tes lèvres.

La Niania se tut. Les jeunes gens avaient désuni leurs mains pendant qu'elle parlait, et se tenaient maintenant tous deux le front baissé comme des coupables.

--Adieu, dit Antonine à son ami, sans oser lever les yeux sur lui.

--Non, pas adieu, répondit-il; tu seras à moi, entends tu? Et si tes parents te forcent à épouser ce Titolof, si tu es sans force pour leur résister, quand tu sais si bien me résister à moi, --mariée à Titolof, tu n'en seras pas moins à moi.--J'enlèverais madame Titolof, puisque Antonine Karzof ne veut pas être ma femme.

Antonine poussa un cri et recula en se couvrant le visage de les deux mains.

--Honte! honte à toi! fit dans l'ombre la voix de la Niania, tu parles comme un sacrilège.

--Tant pis! s'écria Dournof hors de lui; d'autres vivent et prospèrent qui font le mal sans excuse; nous vivrons et nous prospérerons comme eux, nous qui n'avons voulu que le bien, et qu'on force à mal faire!

--Tu parles comme un insensé, dit la Niania toujours immobile. Si la mère qui t'a porté t'entendait parler, elle renierait le fils de ses entrailles, qui offense Dieu et sa bien-aimée.

--Pardon, pardon! s'écria Dournof. Je suis un malheureux, si malheureux, que je voudrais être mort! Pardonne-moi, Antonine!

Antonine étendit la main vers lui, et traça un signe de croix dans l'air, sur la poitrine du jeu ne homme.

--Que Dieu te donne la paix, dit-elle; moi. Je tâcherai de bien faire... Si seulement j'étais sûre que tu ne seras pas malheureux!

--Alors, tu ne veux pas? fit Dournof en la serrant contre son coeur.

--Jamais, sans le consentement de nos parents.

--Je le leur demanderai encore une fuis, s'écria-t-il; malgré leur grossièreté et leur injustice...

--Ils ne te l'accorderont pas! dit Antonine. C'est un général qu'il leur faut pour gendre.

--Que feras-tu?

Elle sourit étrangement.

--Ne crains rien, dit-elle, on ne me mariera pas malgré moi. Je te jure que je ne serai pas la femme de Titolof.

--Ne jure pas, fit la Niania. Nul ne peut répondre de soi-même.

--Je jure, s'écria Antonine, en se prosternant devant l'image qui occupait un recoin de la chambre. Je jure ici pour la seconde fois de n'appartenir qu'à Dournof.

--Et moi, fit le jeune homme en lui pressant la main, je jure d'appartenir à Antonine jusqu'à la mort.

--Ce n'est pas bien, ce n'est pas bien! dit la Niania émergeant de l'ombre et secouant sa tête soucieuse. Il ne faut pas faire de serments! Viens, ma colombe, viens à l'église demander à Dieu pardon de ce péché Et toi, jeune homme, tu parles tantôt bien et tantôt mal: ton âme n'est pas encore délivrée des pièges du démon; nous prierons le Seigneur pour qu'il t'éclaire.

--Adieu, dit Antonine en se relevant docilement; adieu, mon fiancé, jusqu'à ce que la volonté de Dieu nous réunisse.

--Ce ne sera pas long, répliqua Dournof, d'une façon ou de l'autre...

--Jamais, répéta Antonine, jamais sans la permission de ma mère; elle m'a dit qu'elle maudirait mes enfants... jamais.

Il la reprit dans une étreinte suprême, mais sans chercher un baiser. Ces êtres purs et fiers craignaient de mollir. Ils se séparèrent; Antonine passa devant, et la Niania la suivit, après avoir fait le signe de la croix comme en quittant le lieu consacré.

Dournof, resté seul, regarda un instant la porte, qu'il ne songeait pas à fermer. Il lui semblait que tout son bonheur et tout le sang de ses veines étaient partis par là. Un frisson passa sur son corps, et il se décida à fermer cette porte.

Mais alors, il se sentit plus seul que jamais; il tomba sur le sol à l'endroit qu'avaient foulé les pieds d'Antonine, et pleura amèrement, lui qui n'avait encore jamais versé de larmes, même dans ses plus grandes douleurs.

VIII

Les jours s'écoulaient, madame Frakine était venue voir Antonine, et s'était étonnée de la trouver à la fois maigrie et d'une fraîcheur extraordinaire: les yeux brillaient d'un éclat nouveau, et les joues avaient pris des teintes rosées que, jusque-là, personne n'avait vues sur ce visage ordinairement pale.

--N'a-t-elle pas la fièvre? demanda madame Frakine à madame Karzof, lorsque Antonine eut quitté l'appartement.

--Mais non! pourquoi voulez-vous qu'elle ait la fièvre?

--Ces jeunes filles, dit la vieille dame, non sans hésiter, sont parfois malades quand on les contrarie...

--Oui est ce qui contrarie Antonine?

--Mais, vous-même, ma bonne amie! Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aimait Dournof?

--Oh! cet enfantillage! Il y a longtemps qu'elle n'y pense plus!

Madame Karzof mentait sciemment, car tous les jours, en lui disant bonsoir, Antonine lui réitérait ses supplications. Madame Frakine savait aussi que c'était un mensonge, car Dournof lui avait confié tous leurs secrets, en la suppliant de donner de ses nouvelles à la jeune fille, aussi souvent que ce serait possible; mais à quoi bon réfuter les mensonges de ceux qui ne veulent pas entendre la vérité?

--Alors, reprit la bonne dame, vous la mariez à Titolof?

--Certainement: dans cinq semaines, aussitôt après Pâques. Ce sera une jolie noce, mon gendre fera très-bien les choses.

--Et Antonine, qu'en dit-elle?

--Que voulez-vous qu'elle en dise? Les jeunes filles ne disent jamais rien!

--Je me souviens pourtant que dans mon jeune temps, répliqua madame Frakine, on se faisait un brin de cour.

--C'était comme ça autrefois, dit madame Karzof; maintenant on se conduit avec plus de décence.

--Alors, vous n'êtes pas obligée de rappeler votre futur gendre quand Antonine s'éloigne?

--Je ne sais pas comment vous pouvez avoir de pareilles idées, ma chère, fit madame Karzof d'un air mécontent. Mon futur gendre est un homme comme il faut, qui ne se permet pas d'inconséquences.

--Tant pis! fit madame Frakine... pardon, je voulais dire tant mieux. Ah! il ne se permet pas d'inconséquences? c'est très bien. Et que dit Antonine?

--Mais ne vous ai-je pas dit qu'elle ne disait rien? fit la maman impatientée: rien, à la lettre, rien!

--Ah! je comprends, fit la vieille dame, elle ne lui dit rien du tout; et lui, qu'est-ce qu'il en dit?

Madame Karzof haussa les épaules; mais sa bonne amie n'était pas d'humeur à la laisser en repos sans lui avoir soutiré toutes les informations qu'elle ne pouvait obtenir d'Antonine, attendu qu'on ne laissait jamais celle-ci seule avec personne, de crainte d'attaque de l'ennemi.

--N'aimerait il pas mieux un peu plus de conversation, votre futur gendre?

--Je vous ai dit que M. Titolof est un homme très comme il faut; par conséquent, il ne peut qu'approuver cette réserve, que le bon goût commande en tout cas, aujourd'hui comme autrefois.

Après s'être vengée par cette pointe, qu'elle crut très acérée, madame Karzof se préparait à parler d'autre chose, mais son amie la prévint.

--Oui, dit-elle d'un air innocent, vous voulez dire que mon pauvre défunt mari et moi, nous n'étions pas des gens de haut parage..., mon père était un comte Dérésof, cependant; mais chez nous, on était à la bonne franquette, et de père en fils, comme de mère en fille, on avait la fâcheuse habitude de se marier par amour... c'est mauvais genre. Chez les gens comme il faut, on préfère les mariages par contrainte; c'est beaucoup mieux porté, je me suis laissé dire. A propos, aurez vous assez de confitures pour vous mener jusqu'au printemps? Figurez-vous que j'ai déjà fini les miennes! Il est vrai que la belle jeunesse m'a aidée à les manger.

Les liens rompus, madame Karzof n'était pas assez fine pour ramener le premier sujet de conversation; aussi se creusa-t-elle vainement la cervelle pour chercher une épigramme, son amie partit avant qu'elle l'eût trouvée.

A la lettre, en effet, Antonine ne disait rien à Titolof. Un autre en eût été embarrassé, mais le général n'était pas homme à perdre contenance pour si peu. Le général avait appris, sous s main, qu'une excellente place allait se trouver vacante, mais il fallait un homme marié pour la remplir; un homme marié inspire beaucoup plus de confiance à tout le monde, et surtout à ses supérieurs, sans qu'on ait bien pu savoir pourquoi, car... mais dans ce cas spécial, il fallait un homme marié. Titolof s'était donc mis en campagne, c'est-à-dire qu'il avait prié une dame de ses amies de lui chercher une épouse jolie, bien faite, avec un peu de fortune, et surtout cette excellente éducation, morale et instruction comprises, qui est absolument indispensable à la femme d'un dignitaire d'une façon seulement relative, c'est-à-dire borgne dans le royaume des aveugles.

Titolof n'était pas méchant, il n'était que bête, et encore ne saurait-on lui imputer ce malheur comme un crime, car ce n'était pas sa faute, et avec les efforts les plus consciencieux, il n'eût pu s'en corriger. Mais ce pénible travail qui consiste à essayer de se débarrasser de ses défauts lui avait été épargné. La Providence bénigne lui avait départi, au lieu d'esprit, un inaltérable contentement de soi-même et des autres. Il était optimiste en tout, surtout en ce qui le concernait, et trouvait Antonine parfaite. N'ayant fait jusque-là de cour qu'à des personnes tout à fait indignes d'être autrement mentionnées ici, il ne savait comment courtiser une jeune fille, et préférait de beau coup la conversation de ses futurs beaux-parents, avec lesquels il échangeait, sans broncher, les aphorismes les plus saugrenus.

Tel était le mari que les Karzof avaient choisi pour leur fille. Antonine avait pensé à prier Titolof de retirer sa demande, mais la bêtise et la fatuité incurables de ce personnage lui avaient démontré d'avance l'inutilité de sa tentative. Que lui restait-il à faire?

C'est ce qu'elle se demandait toutes les nuits pendant les moments de solitude qu'on ne pouvait lui refuser. La Niania venait alors s'asseoir sur le pied de son lit, et pleurait silencieusement en voyant les pensées amères et douloureuses passer sur le visage de son enfant chérie, toujours muette. La vieille femme n'avait pas besoin de con verser avec Antonine pour sa voir ce qui la rendait si morne. Elle devinait les mouvements de son âme, au froncement des sourcils de la Jeune fille, à l'agitation de ses mains fiévreuses, où à leur molle inertie, lorsque lasse de se débattre dans une situation sans issue, elle se disait qu'il n'y avait plus pour elle d'autre recours que la mort. La mort! A dix-neuf ans! La première fois qu'Antonine envisagea de près cette pensée jusqu'alors seulement entrevue, elle tressaillit d'épouvante, et n'osa l'aborder. Mais peu à peu la mort sanglante ou hideuse disparut de son esprit, elle songea à une mort poétique, lente, entourée de soins; la mort qui met une auréole au front des jeunes filles, qui semble un passage insensible de la terre au ciel, dont on ne voit pas les souffrances, et qui permet de se détacher doucement de ce qu'on a aimé.

Le carême était extrêmement froid, cette année-là; Antonine, dévorée par la fièvre, avait pris l'habitude de garder sa fenêtre ouverte un instant le soir, lorsqu'elle rentrait dans sa chambre afin de rafraîchir l'air tiède et lourd des demeures russes. La Niania avait bien soin de fermer tout; mais pendant qu'elle participait au tardif souper des gens à la cuisine, Antonine rouvrait le carreau double et restait là en contemplation devant les étoiles;--recevant avec délices le vent glacé qui rafraîchissait l'embrasement de ses veines. Au moindre bruit, elle fermait le carreau, comme une coupable... Coupable, ne l'était-elle pas?

Un peu de toux se déclara au bout de quelques jours; la fièvre augmenta, et madame Karzof exigea que sa fille gardât le lit.

Antonine s'y soumit sans résistance; elle était mieux au lit qu'ailleurs, car Titolof ne viendrait pas la voir dans sa chambre, elle en était sûre. Le docteur vint, trouva une légère irritation de poitrine, et prescrivit une potion que madame Karzof vint donner elle-même toutes les heures à sa fille. Dès le lendemain, Antonine allait beaucoup mieux; elle put se lever, et obtint même pour les jours suivants la permission de sortir, à condition qu'elle prendrait des poudres qui furent dûment apportées dans sa chambre.

Titolof montra une joie très-ive en voyant sa fiancée remise, et lui apporta un bouquet magnifique et une loge pour le cirque, car le cirque est un divertissement permis en carême.

Jusqu'à ses dernières années, les théâtres étaient fermés pendant ce temps de pénitence.

IX

Le jour venu, Antonine reçut l'ordre de se faire coiffer avant le dîner, et la cuisinière, prévenue d'avance, dut s'arranger pour servir à quatre heures; de sorte qu'il était à peine trois heures quand madame Karzof entra dans la chambre de sa fille.

--Des rubans roses, Niania, dit-elle à la fidèle servante.

Celle-ci, en grommelant, s'en alla chercher le carton qui contenait les noeuds de ruban, et Antonine resta seule avec sa mère.

A la grande surprise de celle-ci, elle rejeta le peignoir qu'on avait déjà placé sur ses épaules, se leva et s'avança vers madame Karzof.

--Ma mère, dit-elle, je vous en conjure, ne faites pas mon malheur. Je ne vous demande pas de me donner à Dournof; mais de grâce ne me mariez pas à Titolof.

Madame Karzof haussa les épaules. Cette phrase qu'elle entendait tous les jours avec peu de variantes, car la pauvre Antonine ne se mettait pas en frais d'éloquence, glissait sur son coeur sans l'effleurer.

--Ma mère, reprit Antonine avec plus de force, c'est aujourd'hui pour la dernière fois que je vous le demande!

--Cela me fera grand plaisir de ne plus l'entendre, répondit madame Karzof, car tu m'ennuies singulièrement.

--Ne soyez pas inflexible, ma chère maman, reprit Antonine en faisant un effort surhumain pour devenir câline et tendre. Je ne veux pas épouser M. Titolof parce qu'il m'est insupportable.

--Un si charmant garçon, repartit la mère; tu es difficile.

--Il est horriblement fat et bête!

--Je le trouve spirituel, moi, mais il est convenu qu'à présent les enfants ont plus d'esprit que leurs parents! fit madame Karzof très-piquée, car, en effet, elle trouvait son futur gendre spirituel.

--Eh bien, maman, c'est moi qui ai tort; je suis une fille fantasque, capricieuse, injuste; mais telle que je suis, je suis votre fille, vous m'aimez et je vous aime, et, ma chère maman, je déteste M. Titolof.

Madame Karzof, qui s'était toujours montrée revêche lorsque Antonine lui avait parlé avec le calme et la dignité dont elle ne se départait pas, fut émue de l'entendre parler comme une enfant ordinaire; elle la fit asseoir auprès d'elle, caressa ses longues nattes brunes, et lui parla avec douceur.

--Vois-tu, ma chérie, tu seras très-heureuse, vous partirez pour N...

--Partir? fit Antonine avec effroi. Elle avait cru jusque-là que Titolof devait rester à Pétersbourg.

--Eh bien! A quoi penses-tu, que tu ne le sais pas? Nous ne parlons que de cela depuis quinze jours!

Hélas! c'était vrai, mais Antonine n'écoutait jamais ce qui se disait entre ses parents et son futur: leurs paroles étaient pour elle un bourdonnement monotone, qui servait d'accompagnement à ses pensées. Cette idée de départ lui donna le dernier coup.

--Je ne veux pas vous quitter, chère maman! Mon père est vieux, il m'aime; voulez-vous lui faire le chagrin de ne plus voir sa fille?

Elle fit ce qu'elle n'avait jamais fait, elle baisa les mains de sa mère, pleura, supplia...

--Vois-tu Nina, dit enfin madame Karzof émue, si ce n'était pas aussi avancé, j'aurais repris notre parole; mais à présent ton mariage est annoncé, tout le monde serait trop surpris; ton trousseau est fait, les cartes d'invitation sont prêtes, il n'y a plus que ta robe de noce à essayer... C'est impossible ma chère enfant, réfléchis toi-même!

Antonine quitta sa posture suppliante.

--Vous le voulez? dit-elle d'une voix tremblante; soit, mais vous vous en repentirez amèrement.

--Des menaces? s'écria madame Karzof. Et moi qui regrettais ce mariage tout à l'heure! Qu'on est sot de croire à ce que nous disent les enfants! Niania, dit-elle à la bonne qui rentrait, mets-lui des noeuds roses, et tâche qu'elle soit jolie, bon gré, mal gré.

Là-dessus elle quitta majestueusement la chambrette, non sans maugréer sur son accès de sensibilité.

--Niania, dit tristement Antonine, fais-moi aussi belle que tu pourras, pour que le monde des vivants garde un bon souvenir de moi quand je n'y serai plus.

--Que dis tu là, ma colombe? fit la vieille femme effrayée. Ne parle pas de mort à ton âge... Est ce qu'on meurt à vingt ans? Mais regarde donc mes vieux os que j'ai peine à traîner; et que Dieu ne veut pas mettre au repos! Mourir! nous avons bien le temps d'y penser, Dieu merci.

Un étrange sourire éclaira le visage d'Antonine, et elle s'assit devant la glace de sa toilette. Elle examina son visage, dont elle se préoccupait peu d'ordinaire. Que de jeunesse et de vie, malgré l'indisposition récente, dans ces tissus nacrés, dans ces veines azurées où coulait un sang vif et chaud! Ses lourdes nattes, ses sourcils épais et réguliers dénotaient l'abondance de la sève dans ce corps charmant, où la vingtième année apportait son complément d'élégance et d'harmonie. Pendant sa toilette, Antonine regarda attentivement ses bras ronds et potelés, ses épaules déjà pleines où le rose de la jeunesse teintait encore la chair; elle regarda le sang courir sous la peau jusqu'au bout de ses mains fines; et elle pensa que ce serait grand dommage quand toutes ces choses exquises seraient à six pieds sous terre. Les larmes montèrent à ses yeux, elle les refoula vaillamment et s'essuya les paupières du revers de sa main.

--Pleure, mon enfant, cela fait du bien, lui murmura la Niania en achevant de l'habiller; cela fait du bien; tu es si oppressée depuis quelques jours!

--Je n'ai pas le temps, dit brusquement Antonine. Donne-moi ma robe grise, en barège.

--Du barège! Mais, ma chérie, il fait froid au cirque! Ce n'est pas comme au théâtre bien fermé et bien chaud! Il y fait froid, et il y a partout des vents coulis!

--Fais ce que je te dis, répéta impérieusement la jeune fille. Ma mère veut que je sois jolie, il faut lui obéir.

La Niania alla chercher la robe demandée, dont le corsage transparent recouvrait les épaules de barège seul; de plus, ce corsage était entr'ouvert sur la poitrine. Antonine revêtit ce costume avec une sorte de triomphe, et se regarda ensuite dans la glace. Jamais elle n'avait été plus belle. Les yeux brillants d'une sorte de rage, elle attacha un noeud sur sa robe, jeta un dernier coup d'oeil et s'inclina railleusement devant son image.

--Ceux qui vont mourir te saluent! dit-elle, et elle passa aussitôt dans le salon, où Titolof, invité pour dîner, l'attendait avec beaucoup de patience.

--Que vous êtes belle! lui dit-il en la saluant.

--N'est-ce pas, général? répondit la jeune fille avec un petit rire moqueur. Il faut bien s'habiller quand on va dans le monde.

--Est-ce que tu n'auras pas froid avec cette robe? demanda la mère avec sollicitude.

--Est-ce qu'on a froid quand on s'amuse? répliqua Antonine, je compte m'amuser ce soir. Depuis les premiers jours de carême je n'ai guère eu de plaisirs.

Il n'est pas trop tôt pour commencer!

Elle n'en avait jamais dit si long. Titolof ébahi la regardait sans oser parler. On lui avait changé son Antonine, bien certainement. La jeune personne qui ne disait jamais rien ne pouvait pas être celle qui lui parlait si librement. On se mit à table, Antonine demanda du vin à son père: elle ne buvait jamais que de l'eau. Madame Karzof en fut effrayée. Elle craignait que sa fille n'eût conçu le plan machiavélique de se rendre odieuse au général en feignant les défauts qui pouvaient le plus lui déplaire, étant donné sa situation particulière. Mais ce plan fort simple et de bonne guerre n'était pas de ceux que pouvait former Antonine; sa ruse n'allait pas si loin. Le dîner terminé, il fut question de départ; Antonine passa dans sa chambre et appela sa Niania.

--Va, lui dit-elle, chez Dournof.

La vieille femme la regarda attentivement, mais ne lut rien dans ses yeux.

--Vas-y tout de suite, et dis-lui que nous nous verrons bientôt.

--Tu perds l'esprit, ma chérie? murmura la Niania inquiète.

--Rien n'est plus sérieux, et tu sais que je ne plaisante jamais. Dis-lui que je l'aime et que nous nous reverrons bientôt.

--J'obéirai, ma chérie, j'obéirai, fit la Niania tristement.

Antonine passa sa main fraîche avec un geste de caresse sur le visage osseux de la vieille servante, prit un châle léger qu'elle jeta sur sa tête et sortit; on l'attendait pour monter en voiture, et sa mère l'avait déjà appelée trois fois.

X

Le coupon que Titolof avait apporté était le meilleur de tous; c'était une loge de barrière, contre la sortie des écuries; on y avait la première vue sur les merveilles de M. Bouthors, y compris les singes et les chiens. Un affreux vent coulis y arrivait, il est vrai, toutes les fois qu'on ouvrait les portes intérieures, mais nulle rose n'est sans épine; un autre fâcheux eût peut-être allégué qu'on y recevait beaucoup de sable jeté par les pieds des chevaux; mais quand on va au cirque, n'est-ce pas pour avaler de la poussière?

Dans ce temps-là,--lointain, hélas!--les dames et les messieurs qui s'enlèvent les uns les autres à la force du poignet ou de la mâchoire jusqu'aux combles de l'édifice n'étaient pas encore à la mode; on n'y voyait pas beaucoup de Péruviens, dansant à quarante pieds de hauteur sur un fil de fer imperceptible; nul voltigeur aérien n'y passait d'un trapèze à l'autre en faisant pousser des cris d'effroi aux dames d'en dessous qui craignent probablement qu'il ne leur tombe sur la tête. Les cirques de cette époque montraient beaucoup de chevaux, de chiens, de singes, voir même un éléphant, gros comme un boeuf, ce qui prouvait, dans l'ordre inverse, un rare mérite, cet éléphant étant "le plus petit des géants connus". On ne voit pas trop ce que le public y perdait, la décence y gagnait peut-être. Mais ce qu'elle gagnait là, elle le perdait sans doute ailleurs, car le cirque était considéré comme un endroit périlleux, presque immoral, où les demoiselles ne venaient guère au-dessus de dix ou douze ans; on donnait tout exprès des matinées enfantines, auxquelles les jeunes filles pouvaient assister. L'arrivée d'une famille honnête et peu accoutumée aux façons du lieu, dans une loge ordinairement occupée par la haute bicherie, fit un léger brouhaha, et cinquante lorgnettes se braquèrent sur Antonine. Elle rougit comme sous un affront, mais se remit bientôt, et s'abandonna à l'admiration générale avec une grande indifférence. Le vent coulis souillait sur ses épaules presque nues. Elle occupait naturellement la meilleure place, c'est-à-dire la plus rapprochée de la barrière. Elle avait tourné le dos aux écuyers, et de temps en temps un frisson passait sur elle.

--Tu as froid? lui dit sa mère, en voyant des alternatives de rougeur et de pâleur marbrer le visage de la jeune fille.

--Non, maman je suis très-bien.

--Mettez-lui cela sur les épaules, monsieur Titolof, dit madame Karzof en lui passant un léger mantelet; il ne faut pas oublier qu'elle vient d'être malade.

Titolof arrangea gracieusement l'objet sur les épaules de la jeune fille, qui le remercia et continua à lorgner la salle. Au bout de trois minutes, le mantelet avait glissé derrière la chaise. A l'entr'acte, Titolof offrit des glaces; à part le vent coulis, il faisait horriblement chaud dans la salle trop éclairée et trop remplie. On accepta les glaces, et Antonine en redemanda. Elle va se faire passer pour gourmande! pensa la mère en lui faisant les gros yeux. Mais Antonine ne comprit pas le langage muet de ces yeux redoutables et se fit apporter une seconde glace.

--Est-ce que ce n'est pas imprudent? demanda madame Karzof.

--Non, maman, répondit la jeune fille qui s'était dépêchée de finir.

Elle tendit son assiette vide à Titolof et se remit à ses observations. La sortie du cirque est toujours très-encombrée, et l'ordre se fait lentement. Dans l'étroit boyau de planches où se pressait la foule, l'air froid arrivait du dehors chaque fois qu'on ouvrait la porte de la rue, et on l'ouvrait incessamment. Les messieurs étaient allés chercher leur voiture de louage et ne pouvaient parvenir à la trouver dans ce tohu-bohu d'équipages qui, parait-il, doit se reproduire à la sortie de tous les théâtres imaginables.

--C'est le ciel qui me favorise, pensa Antonine. Et elle laissa glisser de ses épaules la pelisse fourrée qui les couvrait, et sous laquelle elle avait déjà eu le temps d'étouffer.

--Que fais-tu? lui dit sa mère en se retournant tout à coup, ta pelisse s'en va, tu vas t'enrhumer, remonte-la.

Oui, maman, répondit Antonine. Un instant après la pelisse était retombée.

Une main énergique la replaça sur les épaules de la jeune fille qui fit un brusque mouvement. Elle rencontra les yeux de Dournof, qui ne la perdait point de vue depuis une heure.

--Tais-toi, dit-il tout bas, merci pour ton message.

--Va-t'en, chuchota Antonine, pendant que sa mère, haussée sur la pointe des pieds, cherchait à démêler le visage de son mari ou de son futur gendre parmi ceux qui se présentaient incessamment à la porte.

--Ne puis-je rester un peu?

--Non, non, va-t'en, répéta Antonine avec angoisse. Pas ici! pas maintenant! va t'en.

Il lui pressa la main et se perdit dans la foule. Aussitôt la pelisse retomba des épaules glacées de la jeune fille. Par instants elle sentait un frisson mortel la secouer de la tête aux pieds, une sorte de chatouillement étrange lui serrer la poitrine; elle ouvrit la bouche pour respirer, et l'air glacé entra largement dans ses poumons.

--C'est cela, se dit-elle avec une joie funèbre en sentant la fièvre la parcourir tout entière. C'est la mort clémente qui vient me délivrer.

--Les voici! cria madame Karzof en se précipitant vers la porte. Suis-moi, Nina!

Il s'écoula encore quelques minutes avant qu'ils fussent casés dans leur voiture. Ils partirent enfin. Antonine se retira sur-le-champ dans sa chambre, prétextant la fatigue, et trouva sa Niania qui l'attendait.

--J'ai vu ton ami, dit-elle; il a été bien heureux; il est allé au Cirque...

--Je le sais, je l'ai vu, répondit Antonine.

--Quelle voix singulière tu as! dit la Niania effrayée. Comme tu es rouge! est-ce que tu n'as pas pris froid?

--Moi! quelle idée! Va me chercher du thé.

La Niania revint avec une tasse de thé bouillant que la jeune fille but d'un trait.

--Tu vas te brûler! fit observer la vieille servante.

--Ah! dit Antonine en riant, quels trembleurs vous êtes! "Tu vas te brûler, tu vas t'enrhumer!" Entre le froid et le chaud n'y a-t-il pas de milieu?

La Niania regarda d'un oeil scrutateur son enfant de prédilection.

--Je ne sais pas, dit elle lentement, ce que tu médites, ma fille, mais ce n'est pas ton ange gardien qui t'a soufflé tes pensées aujourd'hui.

Antonine passa son bras au tour du cou de sa vieille bonne.

--Vois-tu, Nina, dit elle, je n'aime au monde que deux personnes, Dournof et toi. Souviens-toi de ces paroles.

--Eh! ma chérie, fit la Niania en la regardant avec tendresse et reproche tout à la fois, tu ajoutes un péché à un autre! Le Seigneur n'a-t-il pas dit: Tu honoreras ton père et ta mère, pour que Dieu te donne une vie pleine de jours?

Antonine sourit; ce sourire énigmatique ne fit que passer sur son visage.

--Va souper, ma bonne, dit-elle, je me mettrai au lit seule: tu viendras ranger ma chambre après souper.

La Niania obéit; la porte était à peine refermée sur elle qu'Antonine donna un tour de clef et courut à la fenêtre. La moiteur occasionnée par le breuvage brûlant perlait ses fines gouttelettes sur son front et ses tempes; elle rejeta sa robe sur son lit et se tint debout, les épaules et les bras nus, frissonnant sous le vent glacé qui s'engouffrait dans le store relevé comme dans la voile d'une barque. Elle resta longtemps ainsi; de temps en temps elle frissonnait; une pâleur de cendre se répandait sur son visage, mais elle absorbait douloureusement l'air mortel, avec la fermeté d'une martyre.

Quiconque eut dit alors à la jeune fille que le suicide est un crime l'eût trouvée sourde. Elle ne voulait plus vivre et ne voyait pas plus loin; d'ailleurs la mort qu'elle avait choisie serait lente à venir; elle avait le temps de se repentir, et de demander pardon à Dieu de sa faute.

Une horloge sonna minuit dans la pièce voisine. Antonine ferma la fenêtre, rouvrit la porte et se coucha tranquillement. A peine était-elle au lit que sa mère rentra.

--Qu'il fait froid ici! dit-elle en serrant autour de son cou un châle jeté sur ses épaules. Tu ne fais pas assez chauffer, Nina; ta chambre est une véritable glacière! Te sens-tu bien?

--Très-bien, maman, merci, répondit la jeune fille.

--Tu étais très-jolie ce soir; voilà comme il faut t'habiller, et non comme une religieuse. M. Titolof était enchanté de ta beauté et de ton amabilité; je vois que tu es une bonne fille, malgré tes petits caprices. Bonsoir.

Elle se pencha sur sa fille pour l'embrasser. Tout à coup les deux bras d'Antonine s'enlacèrent autour de son cou.

--Vous m'aimez pourtant maman, dit-elle d'une voix émue.

--Certainement je t'aime! Est-ce que cela se demande!

Antonine ne répondit pas: son étreinte se resserra, et elle embrassa sa mère sur la joue.

--Bénissez-moi, maman, dit-elle à voix basse.

Sa mère la bénit, lui fit encore quelques caresses et la quitta. La Niania rentra aussitôt sur la pointe du pied.

--Eh bien, ma colombe, tu as fait la paix avec ta mère?

--Oui... la paix éternelle, répondit Antonine.

--Que tu as d'étranges paroles! Dieu seul peut te comprendre!

--Dieu seul! répéta Antonine rêveuse.

Une rougeur fugitive montait par moments à ses joues; des tressaillements involontaires parcouraient son corps et faisaient onduler la couverture. La Niania regarda son enfant avec une persistance qui lui fit détourner les yeux.

--As-tu sommeil, Niania? lui demanda-t-elle, pour détourner son attention.

--Non, répondit la vieille femme.

--Moi non plus. Assieds toi là,--elle indiquait le pied de son lit,--et raconte-moi quelque chose.

--Eh! que veux-tu que je te raconte? fit la Niania en s'asseyant sur le bord de la couchette étroite et basse. Une vieille servante comme moi n'a rien à dire à personne!

--Comment, rien? Il ne t'est jamais rien arrivé?

--Rien qui vaille la peine d'être répété!

--Ce n'est pas possible, répondit Antonine. Je ne sais même pas si tu es fille, femme ou veuve! Il faut pourtant qu'il te soit arrivé quelque chose, quand ce ne serait que de te marier!

La Niania hocha deux ou trois fois la tête d'un air mélancolique.

--Je me suis mariée, dit elle, mais ce n'est pas intéressant.

--Raconte-le moi tout de même. Je t'en prie!

Non sans hésiter, la Niania prit le coin de son tablier et se mit à le rouler lentement, comme font les filles de la campagne quand elles parlent, et commença son histoire à voix basse:

XI

--Mon père--que Dieu lui donne le repos éternel!--était un homme gai et remuant; il aimait à travailler comme il aimait à rire et festiner; je me le rappelle toujours revenant des fêtes, le dimanche soir, chantant et criant. Il était plus ivre de chansons et de gaieté que de vin. Il n'aimait pas l'eau-de-vie; il disait que cela rend triste, et quand il buvait quelque chose de fort, c'était de l'hydromel et de la bière douce;--mais cela lui arrivait rarement.

Nous étions toute une nichée d'enfants, dans la maison paternelle, et j'étais l'aînée. Dès mon plus jeune temps, je ne me vois pas autrement qu'un enfant dans les bras; l'un remplaçait l'autre dès qu'il savait marcher, et c'était toujours de même. J'arrivai ainsi à l'âge où les petites filles commencent à devenir sérieuses et à regarder si leurs cheveux sont bien nattés. J'étais la fille, d'un paysan et non d'un domestique, et jamais je ne serais entrée dans les chambres des maîtres... tu verras, ma colombe, comment j'en suis venue à servir chez toi. J'étais donc grandelette, lorsque ma pauvre mère mourut. C'était une femme sévère, aussi sérieuse que mon père était gai; elle ne m'avait pas fait moitié tant d'amitié que lui, et pourtant, quand je la mis dans le cercueil, il me parut que jamais je ne reverrais ni de beaux jours ni de soleil. A partir de ce moment, sauf le dernier qui avait douze jours, je n'eus plus d'enfants dans les bras, et celui-là s'éleva tout seul, on peut le dire, car je n'avais guère le temps de m'occuper de lui. Pourtant je l'aimais mieux que les autres.

Mon père fut triste pendant quelques jours, mais il avait le coeur si naturellement gai, qu'il ne pouvait pleurer longtemps; il se remit à rire avec les camarades, et moi, je restai au logis pour élever toute la couvée.

--Si jeune? fit Antonine.

--Que veux-tu, ma chérie! Il faut bien plier pour ne pas rompre! Que pouvais-je contre la volonté de Dieu? C'était lui qui nous avait repris la mère, et sa volonté était sans doute de me faire élever les enfants; sans cela, il ne m'eût pas fait naître la première.

Je passai plusieurs années comme cela; les petits étaient déjà forts, le dernier courait tout seul depuis longtemps, et j'avais un peu de temps libre. La belle saison étant venue, j'en profitai pour aller cueillir des champignons et des fruits sauvages, afin de les faire sécher pour l'hiver. Nous n'avons guère de friandises, nous autres, et nous les prenons là où le bon Dieu les met.

Un jour j'étais allée au bois avec mon panier, pour ramasser des fraises: j'en avais presque plein la corbeille, et comme il faisait très-chaud, je m'assis sur le gazon. Voilà que la mère de ta mère, ta défunte grand'mère, que tu n'as pas connue, vint se promener dans la forêt et y prendre le thé avec la compagnie. Le monde était arrivé dans une grande voiture à quatre chevaux, et ils étaient bien une douzaine. Ta grand'mère, qui était très bonne, me parlait quand elle passait par le village, mais je n'étais pas assez hardie pour l'aborder, et je m'en allai un peu plus loin, dans le fourré. De temps en temps, j'entendais les chevaux s'ébrouer et faire sonner leurs clochettes; cela m'amusait; je ne connaissais aucun plaisir, et j'aimais à savoir que les seigneurs se réjouissaient ensemble.

Pendant que j'étais là, j'entendis marcher dans le bois, tout près de moi; je me retournai, aussitôt debout, pour m'enfuir; mais j'eus la curiosité de voir quel était le chrétien qui s'était approché! Je le reconnus tout de suite, et pourtant je ne l'avais vu que deux fois; c'était Afanasi, le jeune cocher de ta grand'mère; il n'avait pas plus de dix-huit ans, mais il savait conduire quatre chevaux comme pas un dans les environs. Si tu l'avais vu quand il menait la calèche de ta grand'mère à l'église, le dimanche...

La Niania s'interrompit, poussa un soupir et fit le signe de la croix.

--Afanasi, reprit-elle, me parut plus beau que le soleil; il avait une petite barbe blonde qui commençait à friser, et quand il souriait, je croyais voir le ciel avec ses anges, rangés autour du Père éternel; il me parla, me demanda comment je m'appelais, et me dit que j'étais jolie...

La Niania s'interrompit encore.

--Je retourne à mon vieux péché, dit-elle; c'est le malin qui m'inspire...

--Non, non! fit Antonine, qui l'écoutait penchée sur son coude, les yeux brillants; raconte-moi tout. Tu l'as aimé?

--Je l'ai aimé plus que mon âme! dit sourdement la vieille femme. Jamais, hormis mon père et les petits, personne ne m'avait dit une bonne parole; on prétendait que j'étais fière parce que je ne parlais pas à nos gens de village: je n'étais pas fière, mais timide. Avec Afanasi, j'étais timide, mais il savait me rassurer. Je commençais par le regarder en dessous, derrière mon coude replié sur mes yeux, comme font nos filles quand elles sont honteuses, et puis je finissais par regarder au fond de ses yeux. Je l'aimais tant, que quand je ne parvenais pas à l'apercevoir, ne fût-ce que de loin, dans la cour des seigneurs, pendant qu'il lavait les équipages ou quand il amenait les chevaux boire à la rivière, j'étais triste toute la journée et je pleurais le soir sans pouvoir m'endormir.

Il y avait déjà six semaines que j'avais rencontré Afanasi dans le bois pour la première fois; je l'avais revu dans la grange et à différentes autres places; mais j'étais si timide, que je n'osais rester plus d'une minute avec lui. C'était bien drôle! Avant le moment de le voir, j'étais impatiente, je ne tenais pas en place; les heures me paraissaient longues comme des années, et puis, lorsque je m'en allais le retrouver, j'allais lentement, j'avais comme un regret de me rendre auprès de lui; et aussitôt arrivée, s'il essayait de me prendre par la taille ou de m'embrasser, je trouvais une bonne raison pour m'enfuir sur-le-champ. Quand j'étais un peu loin, je m'arrêtais pour le voir revenir à la maison, cachée derrière un arbre ou une meule de foin, et quand j'avais pu l'apercevoir sans qu'il me vît, je me sentais heureuse et comme rassurée jusqu'au lendemain.

Un soir, j'étais restée debout au coin de l'avenue qui menait chez les seigneurs, et je regardais Afanasi qui s'en allait à grand pas vers les écuries; je le trouvais si beau, que mon coeur s'en allait avec lui; je ne pensais plus à rien; seulement je sentais que tout à l'heure, quand il aurait disparu derrière le mur, je serais bien triste; mon père qui rentrait du travail plutôt que de coutume m'aperçut et s'approcha tout près de moi. Je ne l'avais pas vu, et je fis un bond de frayeur lorsqu'il me frappa sur l'épaule.

--Que regardes-tu là? dit-il d'un ton railleur; les longues jambes du bel Afanasi?

Je n'avais pas coutume de mentir, et je devins toute confuse. Mon père continua:

--On m'a dit qu'il te fait la cour? Méfie-toi, ma fille, c'est un enjôleur, ne crois pas un mot de ce qu'il dit.

--Mais, mon père, dis je, car j'étais offensée par la manière dont il parlait de mon grand ami, il ne m'a rien dit de mal.

--J'espère bien qu'il ne t'a rien dit, le vaurien! Il fait la cour à la fille du meunier et à la femme de chambre de Madame, en même temps. Comme ça, s'il n'en a pas une pour femme, il aura l'autre. Elles ont de l'argent toutes deux. Il est malin! Ce n'est pas lui qui épousera une fille pauvre; il n'aime pas les chaussures d'écorce, il lui faut une femme qui porte des souliers de peau!

Je reportai les yeux sur mes pieds nus. Mon père haussa les épaules et passa outre. Pouvais-je ne pas croire mon père? Et d'un autre côté, comment supposer qu'Afanasi me trompait? Il ne m'avait jamais parlé de nous marier, et ce n'est pas moi qui aurais osé lever la voix sur ce sujet-là. Mais je croyais qu'il m'aimait assez pour vouloir passer sa vie avec moi. Je rentrais à la maison; je servis à manger à tout mon petit monde, et quand ils furent tous couchés et endormis sur le poêle, je me couchai aussi, sur le plancher comme d'habitude, et je me mis à réfléchir. Non, je ne pouvais pas admettre que mon père s'était moqué de moi; il aimait à rire, sans doute, mais il ne riait pas des choses sérieuses, et n'aurait pas voulu me faire du chagrin, car il aimait ses enfants. Je songeai à demander à Afanasi si vraiment il courtisait la fille du meunier et la femme de chambre de Madame; mais je ne sais pourquoi il me semblait que si je lui faisais cette question, il se fâcherait contre moi et cesserait de m'aimer.

La femme de chambre était une fille de la domesticité seigneuriale, élevée dans les appartements; elle nous trouvait trop peu de chose, nous autres paysannes, pour nous parler autrement que par hasard, au jour de fête; je ne saurais rien par cette orgueilleuse. Je me résolus alors à aller trouver la fille du meunier; elle demeurait à deux verstes de chez nous, sur la rivière, et nous étions bonnes amies, ayant à peu près le même âge, quoiqu'elle n'eût rien à faire et que je fusse surchargée de besogne tout le long du jour. Le lendemain, après avoir mis toute la maison en ordre, je dis à mon père que j'irais voir s'il n'y avait pas des écrevisses dans un trou que je connaissais bien, un peu en amont du moulin, et je partis avec mon panier. Comme je passais derrière les communs seigneuriaux, j'entendis Afanasi qui plaisantait et riait aux éclats; sa voix m'était bien connue et me frappait toujours droit au coeur; une voix de femme riait avec lui; je ne distinguai pas si c'était la femme de chambre ou une autre qui tenait compagnie, mais je passai bien vite, presque en courant. De ce moment, je fus toute triste: je sentais, je ne sais pourquoi, que mon voyage était inutile, et que j'en savais assez pour m'ouvrir les yeux; mais, tu sais, ma fille, quand on a du chagrin, on ne veut pas croire les choses qui vous feraient pleurer; on se bouche les yeux et les oreilles, jusqu'à ce que le malheur vous tape à grands coups sur la tête, en vous criant: Regarde-moi donc en face! Et quand on le regarde, on voit que sa figure n'est pas nouvelle, et qu'on le connaissait depuis longtemps.

J'allai donc au moulin tout de même. Paracha, la fille du meunier, était sur le seuil de sa porte, occupée à nourrir des poussins avec le grain tombé, que les chevaux avaient foulé aux pieds pendant qu'on déchargeait les sacs, et qui n'était plus bon pour la monture.

--Tiens, bonjour, me dit elle; on ne te voit pas souvent!

--Je n'ai pas le temps, lui dis-je; il y a trop d'enfants à la maison.

Elle me fit entrer, et m'offrit du kvass, du lait caillé, des macarons, une quantité de bonnes choses, elle avait mis sur la table un superbe pain d'épice avec son nom, écrit tout au long dessus, en sucre rouge.

--Qu'est-ce qui t'a donné cela? demandai-je le coeur tremblant, car je savais quelle serait la réponse.

--C'est mon promis, le cocher Afanasi, répondit-elle en rougissant de joie et d'orgueil. Mon père et ma mère lui ont permis de venir à la maison et de me faire des cadeaux; je suis sa fiancée; si les maîtres ne s'en vont pas en ville pour l'hiver, nous nous marierons à l'Epiphanie; et s'il s'en vont, nous nous marierons après Pâques.

--Voilà ce que c'est! me dis-je; comme on apprend vite son malheur!

--Eh bien, est-ce que tu ne me félicites pas? me dit Paracha en me regardant avec étonnement.

Je ne sais pas comment je fis pour me lever, la saluer et l'embrasser trois fois après l'avoir saluée en m'inclinant jusqu'à la ceinture. Je lui fis mes compliments, cependant; et alors, elle m'emmena en haut pour me montrer tout son trousseau. Il était magnifique, car sa mère avait commencé à s'en occuper dès qu'elle avait eu douze ans. Il y avait de tout; des essuie-mains brodés qu'elle avait préparés pour les offrir en cadeau, à sa noce, aux jeunes gens qui assisteraient le marié, au prêtre, au diacre, à l'Eglise, enfin à tout le monde. Il y en avait bien quarante! Elle avait des dentelles qu'elle avait tissées sur une pelote, avec des dessins rouges et bleus, car ses parents ne lui regrettaient ni le fil, ni le coton rouge; elle avait des sarafanes garnis de boutons dorés jusqu'en bas, et des mouchoirs de soie, et des robes comme les femmes de chambre de Madame.

--Mes parents, dit-elle, ne me permettent pas de les mettre avant que je sois mariée, parce vait que je ne suis qu'une fille de paysan; mais quand je serai la femme d'Afanasi, je mettrai les robes européennes pour m'habiller comme une dame.

Pendant qu'elle me montrait toutes ces choses, je pensais que vraiment elle était une riche promise! Elle était aussi bien plus jolie que moi; elle avait une grande natte qui tombait presque aussi bas que les tiennes, ma fille chérie, car tu sais que nos jeunes filles réunissent tous leurs cheveux en une seule natte. Je me dis que j'étais folle d'avoir pu prétendre à l'amour d'Afanasi, lorsqu'une si belle fille avec tant de richesses ne se trouvait pas trop bonne pour lui.

--Y a-t-il longtemps qu'il te fait la cour? lui demandai-je avec une petite espérance qu'elle me répondrait que non.

--Il y aura un an vienne l'assomption de la Vierge, dit-elle d'un air triomphant.

Tout l'hiver et tout le printemps! Il m'avait courtisée comme on cueille une petite fleur sur la route, qu'on jette au bout d'un instant en pensant à autre chose; il m'avait trouvée assez jolie pour me le dire, et si j'avais été moins sage, il aurait profité de ma folie et de mon aveuglement! Heureusement Dieu et mon ange gardien m'avaient protégée! Et puis on est raisonnable quand toute sa vie on a eu la peine et la fatigue de huit enfants sur les bras!

--Eh bien, je m'en vais, dis-je à Paracha en me levant.

--Déjà? où vas-tu?

--Chercher des écrevisses à la rivière.

--Et toi, me dit-elle tout à coup, est-ce que tu ne te marieras pas bientôt?

Je ne sais quel démon me poussa à relever fièrement la tête.

--J'espère bien que si! répondis-je: je t'inviterai à ma noce!

--Et tu viendras à la mienne, dit Paracha en me reconduisant jusqu'au seuil du moulin.

Je m'en allai bravement sous le soleil de midi, en faisant mine d'être joyeuse; mais quand j'eus atteint le trou aux écrevisses, je n'eus pas le courage de me mettre à en chercher, je m'assis sur l'herbe molle et verte, si épaisse au bord de l'eau où jamais ne passe personne, et je pleurai tant qu'il y eut des larmes dans mes pauvres yeux. Quand je fus bien fatiguée de pleurer, je me rajustai, je lavai mon visage bouffi à l'eau de la rivière toujours froide en cet endroit ombragé, et je m'en revins avec mon panier vide.

Il fallait repasser par devant le moulin; je marchai vite pour que Paracha en m'apercevant ne fût point prise de l'idée de me demander si j'avais fait une bonne pêche. Je passai sans encombre, mais à peine avais je fait quelques centaines de pas sur la route que je vis Afanasi. Il s'en allait au moulin à grandes enjambées, avec l'air content qu'il avait d'habitude. En me voyant, il parut un peu étonné, mais souriant aussitôt:

--D'où viens-tu, ma jolie fille? me dit-il d'un air aimable.

--Du moulin, lui répondis je. Je te fais mon compliment, Afanasi, tu épouses une belle fiancée, et assez riche pour que tu puisses l'emmener se pavaner à la ville. Tu as raison, puisqu'elle eut de toi!

Je fis un pas pour continuer ma route, mais il me retint par la main.

--La noce n'est pas faite, dit-il d'un air rusé, et qui prétendait m'en faire comprendre long.

Je sentis tout le sang me bouillonner dans les veines.

--Honte, m'écriai je, honte à toi! tu te joues des jeunes filles; tu n'es qu'un vil menteur, un hypocrite, et si j'ai un regret, c'est d'avoir jamais regardé ton visage de lâche et écouté tes paroles de traître. Laisse-moi!

J'avais arraché ma main de la sienne, et je le regardais d'un air tellement indigné qu'il recula un peu.

--Ma chérie, balbutia-t-il, ne te fâche pas! J'ai voulu plaisanter... excuse-moi... Et à Paracha, tu lui as dit?

--Que lui ai-je dit? répondis-je en me croisant les bras sur la poitrine et en le regardant bien en face.

--Tu ne lui as pas dit... que... que j'avais plaisanté avec toi... eh?

Il avait l'air si lâche, si craintif, que ma colère tomba soudain.

--Non, répondis-je en ramassant mon panier que j'avais laissé tomber dans ma colère; non, je ne lui ai rien dit; j'ai peut-être eu tort, car elle croit épouser un honnête garçon, et elle n'épousera qu'un misérable; mais j'ai eu honte de lui avouer ma bêtise. Va, tu peux réclamer ta riche promise!

Je lui éclatai de rire au nez, et je m'enfuis à toutes jambes. Quand je revins à la maison, mon père me demanda pourquoi mon panier était vide. Comme il ne me grondait pas souvent et jamais pour des bagatelles, je lui dis que j'étais entrée chez la fille du meunier.

--C'est bon, dit il; il n'est pas mal que tu t'amuses un peu, ta vie n'est pas trop gaie. Sans mari, il y a longtemps que tu as les peines d'une femme mariée.

Il ne m'en parla plus. Je fus longtemps, ma chérie, avant de m'accoutumer à l'idée qu'Afanasi n'était qu'un pauvre homme, un imbécile sans coeur; quand je pensais à lui, ça me faisait mal comme si l'on m'avait déchiqueté le corps avec un couteau. Je n'aimais pas à y penser, et je faisais de mon mieux pour oublier;--mais quand on a bu le poison de l'amour, on est longtemps à prendre le dessus.

La Niania, qui avait parlé les yeux baissés, releva alors sur Antonine son regard plein de pitié.

--Il y en a, dit la jeune fille, qui ne s'en remettent jamais.

--On le dit, reprit la Niania; pour moi, j'avais tant à faire que je ne pouvais guère penser au misérable que pendant les heures de la nuit, et j'étais si fatiguée alors que je m'endormais souvent sans avoir même le temps de dire: Que le Seigneur me garde! Seulement je devais avoir encore de la peine à cause d'Afanasi; car je ne sais ce qu'il avait inventé sur mon compte, mais voilà que Paracha se mit à ne plus vouloir me regarder. Elle affectait de ne pas me voir, comme si j'avais fait quelque chose de mal. Cela me fit tant de chagrin, que peu de temps après, un paysan de chez nous m'ayant demandée à mon père, je me mariai tout de suite, sans réfléchir. Je voulais être mariée avant Paracha, afin d'avoir le droit de ne pas la saluer la première, puisque les jeunes filles cèdent le pas partout aux femmes mariées.

--Eh bien, as-tu été heureuse avec ton mari? demanda Antonine.

La Niania garda un instant le silence.

--C'était un méchant homme, dit-elle enfin, mais il est mort. Que Dieu ait son âme.

--Méchant? insista la jeune fille.

--Oui. Il me battait et m'injuriait; je n'étais pas accoutumée à de tels traitements, et cela me paraissait dur... mais une femme mariée doit se soumettre.

--Il est mort?

--Il mourut quelques années après notre mariage en me laissant deux enfants. Je le pleurai, parce qu'une femme doit toujours pleurer son mari, mais sa mort était pour moi plutôt un bien qu'un mal.

--Et tes enfants?

--C'est là que fut mon grand chagrin. Je les perdis l'un après l'autre, d'une fièvre qui courait le pays... C'est dans ce temps-là que j'ai bien vu que tout le reste n'est rien, tant qu'on n'enterre pas ses enfants.

Antonine détourna la tête, et son visage se trouva dans l'ombre.

--Oui, continua rêveusement la Niania qui semblait suivre son idée dans les replis de son cerveau, les enfants qu'on a mis au monde, nourris de son lait, portés dans ses bras, vous tiennent plus au coeur que tout le reste. Après mon mari, il me restait mes petits;--mais après eux, il ne me restait plus rien. Je ne mangeais plus,--ta défunte grand'mère eut pitié de moi et me prit à son service dans ses appartements. Que Dieu la garde en son paradis! On peut bien dire que par là elle m'a sauvé la vie, car mes enfants me tiraient dans la tombe.

Antonine mit sa main blanche et fiévreuse sur la main fraîche et ridée de la vieille servante.

--Oui, je sais que tu m'aimes, dit l'humble femme; voilà pourquoi je vous ai tant aimés, ton père et toi; vous me rappeliez mes petits... Seigneur, que tout cela est loin!

La Niania essuya ses yeux avec son tablier et se leva.

--Ta maman nous gronderait bien si elle savait que nous parlons si tard au lieu de dormir... Tiens, ma beauté, je vais te verser ta potion contre la toux.

--Mets-la sur la table, je la prendrai dans un moment, dit Antonine.

La Niania obéit, arrangea la jolie chambrette virginale pour que tout eût un air de fraîcheur et de soin, alluma la veilleuse et sortit après avoir béni la jeune fille. Quand elle fut seule, Antonine se releva, ouvrit la fenêtre et jeta sa potion dans la rue; elle allait rester exposée à l'air de la nuit, mais le courage lui fit défaut.

Assez, assez, murmura-t-elle, je suis à bout de forces!

Elle se remit au lit, mais son sommeil fut fiévreux et entrecoupé de rêves pénibles. Jusqu'au matin, l'histoire de Niania, le visage de Dournof et celui de son fiancé tourbillonnèrent dans son cerveau fatigué.

XII

--Je ne sais ce qu'a Antonine, dit quinze jours après madame Karzof à son placide époux, pendant qu'ils étaient seuls dans la salle à manger; elle a l'air fatigué, elle tousse un peu... j'ai peur qu'elle ne soit malade.

--Il faut faire venir le médecin, dit sentencieusement le bonhomme. On ne doit jamais négliger les premiers symptômes d'une maladie; souvent une indisposition sans gravité dégénère en maladie dangereuse, faute de...

--Mon Dieu! que tu fais tes phrases longues! s'écria madame Karzof avec quelque impatience. Le médecin est venu hier.

--Ah! Eh bien, qu'est-ce qu'il a dit?

--Il a dit de continuer la potion, et de plus il a indiqué une poudre.

--Ah! Eh bien, elle ira mieux dans quelques jours, proféra M Karzof, qui professait une vénération absolue pour les oracles de la Faculté.

Sa femme n'avait pas l'air aussi persuadée que lui de l'efficacité de ces remèdes: elle resta silencieuse un instant.

--Sais-tu, Karzof, dit elle ensuite, j'ai dans l'idée qu'Antonine aime plus ce Dournof que nous ne l'avions pensé.

--Pourquoi l'aimerait-elle? T'en a-t-elle reparlé?

--Non, c'est-à-dire que, depuis que nous sommes allés au Cirque, elle ne m'a plus ouvert la bouche à son sujet.

--C'est qu'elle n'y pense plus! Madame Karzof secoua la tête négativement.

--Antonine, à ce que je vois, n'est pas fille à oublier ainsi cet homme qu'elle m'a suppliée, pendant si longtemps, de lui donner pour époux.

--Eh bien, quoi? fit Karzof, chez qui l'intelligence n'était pas élevée à la hauteur d'une vertu. Sa femme le regarda d'un air qui lui disait doucement: Tu n'es qu'un bien pauvre sire!

Puis elle haussa les épaules et s'appuya sur la table pour lui parler plus confidentiellement.

--Nous avons peut être eu tort de vouloir marier Antonine pendant qu'elle pensait à un autre, dit-elle; j'avais cru qu'elle oublierait, elle n'a pas oublié. Avec le temps, cela viendra, mais à présent,.. Si l'affaire n'était pas si engagée, j'aurais préféré rendre sa parole à Titolof.

--Rendre la parole au général! s'écria Karzof, comme si une maison lui était tombée sur la tête.

--Ne crie pas si fort, il est inutile qu'elle entende. Oui, rendre la parole au général. Après tout, je me soucie peu du général; Antonine est notre fille, et je veux qu'elle vive!

Madame Karzof fondit en larmes. Son mari, plus hébété que jamais, la regardait la bouche ouverte et ne trouvait pas de paroles.

--Est-ce qu'elle est malade? balbutia-t-il enfin, après avoir noué ensemble une ou deux idées.

--Je ne sais pas si elle est très-malade, mais elle a des yeux qui me donnent à la fois de la frayeur et du chagrin. Elle a l'air de me pardonner ma conduite... J'ai voulu me fâcher contre ces yeux-là, et je n'ai jamais pu trouver ce que j'aurais voulu lui dire...

--Eh bien, interroge-la, fit Karzof tout à fait bouleversé.

--Je sais bien ce qu'elle me répondra; ce n'est pas la peine de l'interroger tant que je n'aurai pas causé avec Titolof. Toi qui es un homme, Karzof, tu devrais te charger de cela. Vois un peu s'il serait disposé à nous rendre notre parole.

--Je... j'essayerai! déclara bravement le bonhomme ému de voir pleurer sa femme, mais au fond absolument terrifié à l'idée de parler à Titolof d'autres choses que d'affaires de la vie courante. Il sentait bien que la nature ne l'avait pas fait naître orateur, non plus que diplomate.

Antonine entra dans la salle à manger, en s'excusant de se lever si tard. Depuis quelque temps, elle avait de la peine à quitter son lit le matin; le sommeil lui venait tard, et elle n'avait un peu de repos qu'entre huit et dix heures.

--Cela ne fait rien, ma Nina, dit madame Karzof. Embrasse nous, mon enfant; nous ne sommes pas au régiment pour nous lever à la diane.

Surprise de tant d'indulgence, la jeune fille leva les yeux sur sa mère, et vit qu'elle avait pleuré. Le remords l'assaillit,--ce n'était pas la première fois,--et elle pensa avec un douloureux serrement de coeur à la douleur que ses parents allaient éprouver bientôt.

De leur côté, les vieillards regardaient Antonine. Qu'ils étaient changés, ces beaux yeux si purs autrefois, ce teint mat où la vie circulait en dessous riche et abondante! Les cheveux eux-mêmes semblaient s'être éclaircis sur les tempes, où se découvrait tout un réseau de veines bleues. Ils échangèrent un regard de pitié, un signe d'intelligence, et madame Karzof se mit aussitôt à causer avec sa fille d'une façon familière et joyeuse.

--Veux-tu aller au concert ce soir? lui proposa-t-elle.

--Je veux bien, répondit Antonine avec indolence.

--Il y a un beau concert à l'assemblée de la noblesse; si tu veux, ton père nous prendra deux billets.

Antonine regarda ta mère, croyant s'être méprise.

--Pour vous et moi, maman? dit-elle.

--Oui, pour nous deux; nous prendrons une voiture, et nous irons seules en partie fine.

Sans Titolof! Cette joie inespérée ranima Antonine, qui consentit avec plus de vivacité qu'elle n'en avait déployé depuis longtemps. Le père sortit pour aller à son service, et promit de rapporter les billets. Dans l'après-midi, le fiancé officiel arriva avec sa grâce ordinaire; il se trouvait plusieurs personnes au salon. Karzof, attardé par le détour qu'il avait fait pour prendre les billets, ne rentra qu'au moment où son futur gendre prenait congé des dames, et ne put échanger avec lui qu'un salut et une poignée de main.

En entrant dans la salle de concert. Antonine sentit le coeur lui manquer; la chaleur, les parfums, l'éclat des lumières tout cet ensemble excitant des salles peuplées la fit défaillir; elle se força pourtant à marcher d'un pas ferme, et s'assit auprès de sa mère. Pendant les quinze jours qui venaient de s'écouler, elle avait senti le mal faire des progrès foudroyants. Les potions qu'elle jetait régulièrement, les poudres qui restaient dans ses tiroirs avaient beau lui être, prodiguées par le médecin de la famille! Celui-ci, homme peu intelligent, habitué à suivre sa routine, ne s'apercevait pas que, si sa patiente avait observé ses ordonnances, le mal n'eût pas suivi cette marche rapide. Il ne se doutait même pas qu'il y eût là autre chose qu'un rhume de printemps, provoqué par la rigueur anormale de la saison. Mais aux lumières, et grâce à la surexcitation de la toilette et de la musique, Antonine était plus belle que jamais. Ses yeux parcoururent lentement les galeries placées à l'étage supérieur et qui fait tour le tour de la salle immense; ceux qui ne veulent pas faire toilette, ou qui ne veulent pas payer quinze ou vingt francs une place dans l'enceinte réservée, peuvent de là assister au concert moyennant un prix modique. Antonine savait que Dournof serait là; elle lui avait fait dire par la Niania de ne pas manquer de s'y rendre.

En effet, elle l'aperçut bientôt au-dessus de l'orchestre, précisément en face d'elle. Il lui envoya un baiser discret, en posant ses doigts sur sa bouche; elle répondit par un signe de tête, et leurs yeux ne se quittèrent plus. Ils partirent ensemble pour ce pays enchanté de la musique où tout est lumière et transparence, où la douleur même revêt quelque chose de vaporeux et d'immatériel. Les nerfs d'Antonine, si péniblement tendus depuis longtemps, vibraient comme les cordes des violoncelles; elle était si heureuse d'aspirer avec son ami l'air embrasé de la passion que lui soufflaient les puissantes harmonies de l'orchestre, qu'elle avait oublié les horreurs qui l'attendaient.

La symphonie s'acheva, après quelques minutes d'entr'acte. Un ténor, extrêmement à la mode et digne de la faveur du public, s'avança sur l'estrade. Les instruments jouèrent la ritournelle, et Edgard commença en italien l'air de la Lucie:

Bientôt, l'herbe des champs croîtra Sur ma tombe isolée!

Antonine, rejetée brusquement dans la réalité de sa vie poussa un petit cri, fit un mouvement en arrière et perdit connaissance. Un grand brouhaha se fit autour d'elle. Les trombones couvrirent le mouvement qu'on fit pour l'emporter, et le ténor continua son air avec le succès le plus vif et le mieux mérité.

Au moment où Antonine revint à elle dans le petit salon des dames où on l'avait transportée, des applaudissements frénétiques annonçaient la fin du morceau.

--Pardon, dit-elle, dès qu'elle put parler, je regrette bien... Maman, allons à la maison.

On s'offrit à chercher leur voiture. La grâce et la beauté d'Antonine, ce je ne sais quoi de presque surhumain que la souffrance contenue donnait à ses yeux avait amené autour d'elle plusieurs hommes de la meilleure société. Deux vieillards, des plus marquants parmi la noblesse, ne voulurent céder à personne le soin de la conduire à sa voiture. A la porte, sur l'escalier, se tenait Dournof, pâle et l'air sauvage. Antonine, qui le cherchait du regard, lui adressa un sourire angélique, mais si douloureux que le jeune homme se sentit atteint au plus profond de son être.

--Elle va mourir, se dit-il. Comment tout le monde ne s'en aperçoit-il pas?

Il suivit le petit cortège, et se tint près de la portière de la voiture; c'est sur sa main que s'appuya Antonine en montant sur le marchepied; mais madame Karzof était si troublée qu'elle ne le vit même pas. Cet évanouissement, après sa conversation du matin avec son mari, avait mis la terreur dans son âme. Elle ramena sa fille à la maison en la comblant de tendresses, qu'Antonine n'acceptait qu'à regret. Il lui en coûtait de tromper ainsi l'amour maternel dont elle avait douté, et qui se révélait maintenant à elle.

M. Karzof éploré descendit l'escalier, en apprenant l'accident arrivé à sa fille, et la soutint, aidé de son fils Jean, jusque dans sa chambre, malgré les instances d'Antonine qui lui assurait qu'elle se sentait tout à fait bien, et que c'était un simple étourdissement causé par la chaleur. Madame Karzof voulut déshabiller sa fille elle-même et la voir dans son lit. Antonine eut beau s'en défendre, il fallut subir les soins inquiets de sa mère en larmes.

Quand enfin elle eut assuré, maintes fois, qu'elle avait sommeil et qu'il fallait la laisser tranquille, madame Karzof se décida à se retirer, et alla écrire un billet au docteur pour qu'il vint le lendemain à la première heure.

--Niania, dit doucement Antonine, alors que sa bonne, la croyant endormie, rangeait tout sur la pointe du pied, Niania, descends vite dans la rue: Dournof doit y être; dis-lui que je n'ai rien du tout, et que le moment où nous nous reverrons n'est plus éloigné. Va vite.

La Niania allait faire une question, mais Antonine lui répéta: "Vite!" et la pauvre vieille femme se hâta d'obéir. Elle revint au bout de quelques minutes.

--Tu avais raison, mon ange, il était en bas... Il m'a chargé de te dire que tu dois te soigner, que tu lui as fait grand'peur, qu'il t'aime comme un fou. Ah! enfants! enfants! quel jeu jouez-vous là! Il y a de quoi en mourir!

Un pâle sourire éclaira le visage d'Antonine, qui murmura: Bonsoir, et se tourna du côté de l'ombre.

Toute la maison dormait quelques heures après, lorsque la Niania se réveilla en sursaut de son premier sommeil, il lui semblait qu'il devait arriver quelque chose de malheureux; elle se leva pieds nus, et courut à la chambre d'Antonine, dont elle ouvrit la porte avec précaution. La jeune fille, toute blanche dans son vêtement de nuit, était à genoux devant les images, ou plutôt affaissée sur elle-même. Les mains ouvertes sur ses genoux, elle priait et pleurait. Des mots sans suite sortaient de ses lèvres; elle avait tant pleuré qu'elle n'avait même plus la force de se relever.

--Pardonne-moi, mon Dieu, disait-elle, pardonne moi, reçois-moi dans ton paradis. Je souffre, je souffre trop. Quel chagrin pour lui et pour eux! Pécheresse que je suis, si Dieu me repousse, que deviendrai-je? Et je suis si jeune! Ah! mon Dieu, je n'en puis plus...

Elle allait tomber étendue sur le sol, mais la Niania, qui l'avait écoutée les cheveux hérissés d'épouvante, la reçut dans ses bras, et avec une force que l'âge lui avait ôtée depuis longtemps, mais que sa tendresse lui rendit pour le moment, elle enleva Antonine dans ses bras et la mit sur son lit. La jeune fille la regarda, la reconnut, lui sourit, et referma les yeux dans un second évanouissement.

--Au secours, au secours! cria la Niania, notre demoiselle se meurt!

La maison entière accourut, on employa les remèdes usités en pareil cas, et madame Karzof se décida à envoyer immédiatement chez le médecin.

Au bout d'une heure, celui-ci accourut; il aimait Antonine qu'il avait vue naître, mais sa science n'était pas à la hauteur de ses sentiments. Il déclara un état nerveux très-prononcé, protesta contre les émotions de toute nature, et commanda le repos.

Le lendemain ou plutôt le jour même, quand le général Titolof se présenta à l'heure ordinaire, M. Karzof le reçut d'un air embarrasse.

--Mademoiselle Antonine se porte bien? demanda le galant fiancé après le premier bonjour.

--Pas précisément, répondit le bon vieux: nous voulions même vous dire...

--Comment! serait-elle malade? fit le prétendu, dont le visage prit aussitôt l'expression attristée requise en pareil cas.

--Oui, c'est-à-dire... Elle s'est évanouie deux fois dans la soirée d'hier...

Le général fronça ses sourcils qu'il haussa en même temps jusqu'au milieu de son front; ce jeu de physionomie signifie en langage poli: Quel malheur! et combien vous m'étonnez!

--Et le docteur, que dit-il, car je suppose que vous avez demandé les secours de l'art?

--Sans doute? Le docteur dit qu'il faut éviter les émotions; il commande le repos absolu, récita Karzof, qui avait appris la phrase par coeur.

Titolof leva les sourcils encore plus haut.

--C'est très-malheureux, très-malheureux! dit-il. Une jeune personne qui paraissait jouir d'une si excellente santé!

--C'est depuis qu'elle est fiancée que...

Titolof prit un air si grave que Karzof n'osa achever la phrase; il en commença une autre en se disant que peut-être par ce bout-là ce serait plus facile.

--Quand devez-vous quitter Pétersbourg, général? lui demanda-t-il d'une voix caressante.

--Mais la seconde semaine après Pâques, dans tous les cas, répondit le fonctionnaire d'un air morne.

--Hem... c'est fâcheux... C'est que, voyez-vous, général, je crains que notre fille ne soit pas rétablie pour ce moment-là.

Titolof sursauta comme si on lui avait foncé une aiguille dans le mollet.

Mais alors?... fit-il avec beaucoup de points d'interrogation dans le geste et dans la voix.

--Eh bien, oui, général! répondit Karzof en baissant la tête, comme si son chef immédiat lui avait infligé la plus énergique semonce.

--Comment, "oui!" Je n'ose vous comprendre, monsieur, car, si j'en croyais mes oreilles, vous reviendriez sur une parole donnée, et...

--Je ne reviens pas sur une parole donnée, dit Karzof redressant la tête, mais ma fille est malade, et le médecin lui défend les émotions, et le mariage est une source d'émotions, et dans les circonstances présentes... Enfin, si elle se rétablit promptement comme nous l'espérons, en aucun cas elle ne pourrait s'engager dans les liens du mariage avant quatre ou cinq mois; oui, quatre ou cinq mois, répéta Karzof avec complaisance, tout en pensant: Attrape! ça t'apprendra à me faire les gros yeux.

--Quatre ou cinq mois! Et moi qui dois être marié avant de partir, et il faut que je parte dans la quinzaine de Pâques! Vous auriez dû me dire cela plus tôt, fit-il en se tournant vers Karzof d'un air furieux.

Celui-ci se sentait assez penaud; heureusement il reçut du renfort; madame Karzof entra dans le salon, et, sans même saluer son ex futur gendre:

--Ce n'est pas faute d'en avoir eu mainte fois envie! dit-elle d'une voix sèche. Vous auriez dû vous apercevoir que vous ne plaisiez pas à ma fille.

--Elle ne m'a jamais rien dit de désagréable! répliqua Titolof, démonté par cette attaque inattendue.

--Il n'aurait plus manqué que cela! Croyez-vous que nous soyons assez mal élevés, dans notre famille, pour dire des choses désagréables aux personnes que nous recevons?

Une mêlée générale s'ensuivit, et Titolof se retira, en répétant d'un ton irrité:

--On devrait prévenir le monde! Où trouverai-je une femme avant la quinzaine de Pâques? Il faut que je sois à mon poste dans cinq semaines, et marié! Et la semaine sainte, on ne fait pas de visites! Mon Dieu, mon Dieu! on devrait prévenir les gens. Cela ne ressemble à rien!

Jean Karzof, en entendant ce chapelet de jérémiades, passa la tête par la porte de sa chambre qui donnait sur le corridor, et contempla d'un air placide la déconfiture du Titolof abhorré. Quand la porte se fut refermée sur le général évincé, il prit son chapeau et sa pelisse; mais au moment de sortir, il se ravisa et entra chez sa soeur.

Antonine, qui n'avait pu se tenir debout, était couchée sur un canapé; sa robe de chambre accusait la maigreur qui l'avait envahie si vite. En voyant son frère, elle sourit et lui tendit la main.

--On a expédié ton promis, dit Jean... Il s'arrêta; sa soeur s'était brusquement soulevée, et cramponnée au dossier du canapé, elle le regardait avec des yeux égarés.

--Qu'est-ce que tu dis? fit-elle, tout oppressée.

--Ah! diable! pensa Jean, on lui avait défendu les émotions... Bah! celle-là ne peut pas lui faire de mal! Il reprit avec plus de précaution:

--Mon père vient de dire à Titolof que tu es malade, et que, comme le général est plus pressé d'avoir une femme que nous de nous séparer de toi, il ait à se pourvoir ailleurs. Es tu contente?

--Ah! s'écria Antonine avec un cri déchirant, trop tard, trop tard!

A ce cri, les parents qui étaient restés dans le salon, sans se douter de l'incartade de leur fils, accoururent à la hâte.

--Pardon, pardon, mes chers parents, s'écria Antonine, j'ai douté de vous, j'ai cru que vous ne m'aimiez pas assez... Pardon! qu'ai-je fait!

Elle se tordait les mains et les regardait avec des yeux suppliants, pendant que de grosses larmes coulaient sur sa robe de chambre.

--Elle a le délire, s'écria la mère,--vite un calmant, ses poudres...

Elle ouvrit le tiroir où de tout temps on avait mis les médicaments destinés aux enfants, et poussa un cri.

--Malheureuse! qu'as-tu fait!

--Pardon, pardon, dit Antonine, en se laissant retomber sur l'oreiller.

--Qu'y a-t-il? fit Jean en s'approchant effrayé.

--Les paquets sont tous là, elle n'en a pas pris un seul! Malheureuse enfant, tu voulais donc mourir?

Antonine, sans répondre, fit un signe énergique qui pétrifia d'horreur tous les assistants; une toux convulsive secoua sa faible poitrine; elle porta son mouchoir à sa bouche pour l'étouffer, et le jeta ensuite sur le tapis, marbré d'un filet de sang.

--Ah! dit madame Karzof en joignant les mains, si nous avons été durs envers toi, ma fille, tu nous as sévèrement punis!

Antonine ne répondit pas; elle aussi était punie!

XIII

Le lendemain, à onze heures, le plus célèbre spécialiste pour les maladies de poitrine, le docteur Z*** était auprès de la jeune fille. Son confrère dont la négligence avait eu de si funestes résultats se tenait auprès de lui, contrit et plein de remords, pendant que la célébrité médicale auscultait minutieusement Antonine.

Quand l'illustre praticien eut terminé son examen, il reposa délicatement la pauvre enfant sur l'oreiller.

--Ce ne sera rien, lui dit-il en souriant; un peu de patience, et nous vous guérirons. C'est l'affaire de six semaines.

Il lui sourit encore, lui pressa la main, demanda du papier pour écrire une ordonnance, et passa dans le cabinet de M. Karzof avec les parents et Jean. La Niania et l'ancien médecin restés près d'Antonine lui répétaient les paroles consolantes.

--Alors, docteur, fit le père en jetant un regard timide sur le docteur, vous pensez...?

Z*** s'assura que la porte était fermée, et dit à voix basse:

--Il est inutile de vous tromper; dans six semaines elle sera morte.

--C'est impossible! cria la mère en montrant le poing au ciel, cela ne se peut pas, Dieu ne peut pas vouloir...

Ne faites pas de bruit, interrompit le docteur; c'est une phthisie galopante qu'il n'est plus possible d'enrayer; on peut adoucir ses souffrances, mais rien ne peut la guérir. Si elle désire quelque chose, donnez-le lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui de lui accorder ses demandes les plus extravagantes; vous ne serez jamais mis en demeure d'exécuter vos promesses.

Les deux vieux époux pleuraient silencieusement en se tenant la main.

--Mais, docteur, dit la mère en s'efforçant d'arrêter ses larmes, comment cela est-il arrivé?

--Un refroidissement mal soigné; vous m'avez dit qu'elle n'avait pas pris ses médicaments ils étaient bien indiqués, ces médicaments; pourquoi ne les a-t-elle pas pris?

Le père et la mère se regardèrent comme des coupables pris en faute.

--Elle avait du chagrin... murmura madame Karzof.

--Oh! un chagrin d'amour? Cela arrive quelquefois. On veut mourir, et puis quand on a réussi, on voudrait revenir sur ce qu'on a fait... mais il n'y a plus moyen... Aime-t-elle quelqu'un?

--Oui, fit tristement le père.

--Eh bien, vous savez ce que vous avez à faire, dit le docteur.

Il écrivit une ordonnance, dressa et signa sa consultation, puis avant de partir:

--Je puis me tromper, dit il; nul n'est infaillible; faites venir un autre praticien; il trouvera peut-être le mal moins avancé: pour moi, je ne pense pas que la vie se prolonge au-delà de six semaines.

Quand il fut parti, les deux époux continuèrent à pleurer; le coup qui les frappait était si subit, si imprévu, qu'ils se trouvaient sans défense.

--Tous ces médecins mentent! dit madame Karzof en sanglotant: je suis sur que ce n'est pas vrai; nous aurons une consultation demain; nous en prendrons trois, n'est-ce pas, Karzof?

--Certainement! gémit celui-ci. Je vais aller les prévenir tout de suite. Ah! ma femme, quel malheur! Notre Antonine, si belle, si bien portante, il y a un mois, quand nous avons donné ce bal!

--Il y a six semaines, corrigea sa femme par habitude de rectifier les erreurs de son mari... Elle était si fraîche encore le jour du cirque!...

--C'est ce jour-là qu'elle aura pris froid! sa pelisse ne voulait pas tenir sur ses épaules, et puis elle était ai légèrement vêtue... Pourquoi n'a-t-elle pas pris ses poudres? fit tout à coup le père consterné, elle se serait guérie tout de suite! On le lui a répété assez de fois... Pourquoi n'a-t-elle pas voulu?

Il se tut sur ce mot qui lui brisait le coeur. Un silence lugubre régna dans l'appartement. Jean se leva tout à coup et se dirigea vers la porte.

--Où vas-tu? demanda machinalement sa mère.

--Je vais chercher Dournof, répondit le jeune homme d'une voix qu'il voulait rendre ferme.

Mais la force lui manqua; il éclata en sanglots, et se hâta de refermer la porte sur lui.

Restés seuls, les deux vieux s'entre-regardèrent et dirent en même temps:

--C'est notre faute!

XIV

Jean trouva son ami acharné à son travail. Il était bien rare qu'on le vit autrement que penché sur son bureau.

Le visage du jeune Karzof était tellement changé par la douleur, que Dournof lui prit les deux mains et l'attira vers la fenêtre pour mieux l'interroger.

--Un malheur? dit-il d'une voix brève.

Jean se laissa tomber sur un siège et fit un geste de la main qui signifiait: Tout est perdu.

--Quoi! s'écria Dournof, on la marie quand même?

--Non, répondit Jean, c'est pis encore.

--Comment, pis que cela?

Dournof recula d'un pas, les yeux hagards, et s'appuya contre la muraille.

--Elle n'est pas morte, dis? fit-il à voix basse.

--Non, s'écria Jean, Dieu merci!--mais elle se meurt.

Dournof passa la main sur ses yeux et se retint au mur.

--Je l'avais pensé, dit-il. Elle l'avait juré!

Après le premier moment de stupeur, il se fit raconter ce qui s'était passé chez les Karzof: la manière dont la maladie d'Antonine, soigneusement cachée par elle autant qu'elle l'avait pu, s'était enfin découverte; l'accueil qu'avait reçue Titolof, la consultation du docteur Z*** et enfin la permission tacite de ses parents de ramener Dournof au logis.

--Si le bonheur peut la sauver, tu la sauveras, dit Jean en terminant son récit. Le docteur a beau dire, je ne puis me figurer que ma soeur soit condamnée sans recours. Elle a à peine l'air malade, et sans ses accès de faiblesse et quelquefois un peu de sang à son mouchoir, on ne pourrait supposer qu'elle est gravement atteinte. Les médecins se trompent souvent... Si tu la ramenais à la vie...

--On me mettrait encore une fois à la porte, interrompit amèrement Dournof, et l'on donnerait Antonine à un autre général! Je connais le monde, mon ami! Tes parents ne sont ni plus ni moins mauvais que le reste des hommes! En attendant, ce sont les âmes d'élite qui souffrent. Allons chez toi.

Il s'habilla rapidement, et le deux jeunes gens prirent en silence le chemin de la maison Karzof. En approchant de la porte, Dournof ne put retenir un geste de colère.

--Quand on pense, dit il, que je suis sorti d'ici il y a à peine un mois, laissant Antonine dans la plénitude de la vie, et que déjà il est trop tard... Elle a trop bien réussi son oeuvre!

--Tu la sauveras! dit Jean pour réconforter son ami, et croyant lui-même à l'efficacité de la joie pour guérir la malade; je t'assure que le docteur s'est trompé. Et s'il s'est trompé, tant mieux, car vous devrez votre bonheur à sa méprise.

Ils entrèrent et se rendirent dans le cabinet de M. Karzof.

Pendant leur absence, les deux vieillards avaient été soumis à une rude épreuve. Après la consultation, Antonine fatiguée s'était endormie, et la Niania, pleine d'espoir, était accourue auprès d'eux pour écouter la confirmation de la bonne nouvelle. En apprenant que les paroles affectueuses du docteur n'étaient qu'un pieux mensonge, destiné à tromper Antonine, la vieille femme resta atterrée.

--Comment, dit-elle ce n'est pas vrai, et notre demoiselle doit mourir?

Les pleurs de madame Karzof lui répondirent.

La taille de l'humble servante sembla grandir tout à coup:

--C'est votre faute! dit elle sévèrement; vous avez désobéit aux lois de Dieu qui veulent que chaque coeur soit libre d'aimer. Vous avez préféré l'intérêt au bonheur de votre enfant, et Dieu vous la retire, c'est votre châtiment.

--Niania, interrompit M. Karzof, tu perds la tête! Comment te permets-tu de parler ainsi à tes maîtres...

--C'est votre châtiment, continua Niania sans s'émouvoir; jamais votre fille ne vous avait donné de chagrin, vous n'en aviez que de l'orgueil et de la joie, et vous l'avez affligée sans raison. Le jeune homme était pauvre? C'est vrai! Mais il avait du mérite, et il aimait votre fille.

--Il l'aimait pour sa dot, dit l'incorrigible madame Karzof.

--Ce n'est pas vrai, riposta véhémentement la Niania, ce n'est pas vrai, et vous le savez bien. Vous avez mortellement offensé Antonine quand vous lui avez dit ce mensonge, et vous lui avez brisé le coeur; de ce jour elle n'a plus eu de joie.

--Mais, s'écria la mère sans s'apercevoir qu'elle se défendait contre l'accusation de sa servante, elle devait le dire! Il ne fallait pas se taire et douter de notre amour...

--Elle vous l'a dit, répliqua la vieille femme, toujours sévère et presque menaçante; pendant des semaines elle vous a implorée tous les jours de ne pas la marier à l'imbécile que vous aviez choisi pour elle,--une tête vide qui n'avait pas un grain de bon sens dans sa pauvre cervelle, tandis qu'elle aimait ce garçon qui a plus d'esprit et de raison dans son petit doigt que nous tous ensemble. Elle vous a suppliée de l'épargner, avez-vous écouté sa prière?

--Je ne croyais pas que ce fût sérieux, répondit la mère honteuse d'elle-même.

--Voilà votre défense, à vous autres! Et c'est encore votre faute. Pourquoi n'avez vous pas élevé votre enfant vous-même, pourquoi l'avez vous contrariée en tout? Je ne suis qu'une pauvre vieille paysanne, mais je savais qu'elle parlait sérieusement, moi, et quand elle m'a dit: "Je mourrai!" j'ai senti l'ange de la mort passer sur ses épaules. Oui, continua la Niania, pendant que les vieillards courbaient la tête sous la vérité de ses paroles, Antonine a commis un grand péché en cherchant volontairement la mort; mais de ce péché c'est que vous êtes responsable devant le Seigneur, car il vous avait donné son âme à garder, et vous n'en avez pas eu de souci. Et nous, malheureux que nous sommes, nous qui l'aimons et qui n'avons rien à nous reprocher envers elle, nous allons être malheureux, et tout cela à cause de vous, parce que vous avez préféré l'or et les dignités au bonheur d'Antonine.

Toutes ces paroles entraient comme autant de flèches dans le coeur du père et de la mère. Pauvres gens, ils avaient péché par bêtise, par ignorance et manque de précaution, mais la croix qui leur tombait sur les épaules était bien lourde.

--Et le jeune homme, reprit 'a Niania, qu'allez-vous dire au jeune homme? C'était à lui que le Seigneur destinait Antonine, puisque leur amour était réciproque, et vous avez désuni ce que Dieu lui-même avait uni.

--Si Antonine vit, je jure qu'il l'aura! sanglota madame Karzof.

--Je le jure! répéta fidèlement son mari.

La sonnette retentit.

--Va ouvrir, Niania, dit madame Karzof, et si ce sont des étrangers, dis que nous n'y sommes pas.

La Niania ramenée à son rôle de servante, s'en fut humblement ouvrir la porte. C'étaient Jean et Dournof. Elle les fit entrer dans le cabinet et alla prévenir les époux.

--Déjà! dit madame Karzof.

Elle ressentait une sorte de terreur à la pensée de paraître devant Dournof. Il lui semblait que ce jeune homme allait lui demander compte de la vie de sa fille... Enfin, séchant ses yeux et composant son visage, elle entra. Dournof se leva à son aspect et se tint debout, d'un air froid et respectueux. Madame Karzof voulait l'intimider, et lui faire sentir que, s'il rentrait dans la maison, c'était par la force des choses; mais à la vue de ce visage connu, auquel elle avait fait bon accueil pendant tant d'années, elle n y tint pas, et se jeta à son cou en disant:

--Tâchez qu'elle vive, et tout, tout est à vous!

--Je ne veux qu'Antonine seule, madame, répliqua le jeune avocat.

--Oui, sans doute, mais tachez qu'elle vive, cher Féodor, nous vous aimerons comme notre propre fils.

Dournof baisa la main de madame Karzof et reçut une accolade silencieuse du père.

--Puis-je la voir? demanda-t-il sur-le-champ.

--Elle n'est pas préparée, répondit la mère...; mais une telle joie... Elle se tut et hésita comme pour parler, puis continua de garder le silence.

--Je n'ose pas, dit-elle enfin. J'ai peur...

--Niania le lui dira, fit Jean.

C'est Niania qui la connaît le mieux de nous tous.

Madame Karzof poussa un soupir. Il était bien dure pour elle de s'entendre dire ouvertement qu'une servante possédait plus qu'elle le coeur de son enfant; mais ceci était encore une humiliation méritée. La Niania prévenue se rendit auprès d'Antonine qui venait de se réveiller, et toute la famille, sur la pointe du pied, se réunit derrière la porte de la chambrette.

--Mon oiseau du bon Dieu, dit la vieille bonne, que veux-tu?

--Donne-moi à boire, dit la jeune fille. Je me sens mieux d'avoir dormi.

Elle promena autour d'elle un regard satisfait.

--Est-ce vrai, dis, Niania, que Titolof est parti et qu'on ne m'en parlera plus?

--Je crois bien que c'est vrai!

Il se cherche déjà une femme ailleurs, dit plaisamment la Niania; c'est qu'il est pressé, vois-tu!

Antonine sourit. C'était la première étape du bonheur que d'être débarrassée de cet odieux personnage.

--On est disposé chez nous, continua la vieille femme, à te donner tout ce que tu demanderas, pour avancer ta guérison Tout ce que tu voudras sans exception. Ainsi, demande!

--Oh! Niania, tout! Ce n'est pas possible! Il y a des choses qu'on ne m'accorderait pas.

--Par exemple?

Antonine rougit Cette rougeur passa sur son visage comme une lueur fugitive et se fixa à ses pommettes amaigries.

--On ne me permettrait pas de voir Dournof!

--Crois-tu? je crois bien que si! veux-tu que j'essaye?

--Oh! non! fit Antonine en la retenant timidement, non...

--Je vais voir, insista la bonne en se rapprochant de la porte.

Elle ne fit que sortir et rentrer.

--Il va venir, dit-elle, sur le seuil.

--Ah! fit douloureusement Antonine, il faut que je sois bien malade!

Madame Karzof reçut ce reproche comme un coup de poignard mais ce coeur de mère, si paisiblement indifférent la veille, commençait à mesurer son amour par l'étendue de ses souffrances.

Dournof n'y put tenir; il entra, courut jusqu'auprès d'Antonine, et, s'agenouillant près d'elle:

--Pour toujours, lui dit-il.

Elle lui avait pris la tête dans ses deux mains et le regardait avec incrédulité.

--Pour toujours, répéta Dournof...; tu es à moi!

Antonine appuya sa tête sur l'épaule du jeune homme en fermant les yeux, et ils échangèrent leur premier baiser.

La Niania ferma la porte de la chambre et les laissa seuls. La famille Karzof pleurait de l'autre côté du mur.

XV

Pendant les premiers jours qui suivirent leur réunion, les jeunes gens crurent avoir conjuré le mauvais sort; dans cette atmosphère de bonheur et de paix, Antonine semblait refleurir; renonçant à tout, Dournof passait ses journées auprès d'elle et ne rentrait chez lui que pour prendre un peu de sommeil. L'heure des repas était pour eux le moment béni de la journée, car on dressait le couvert auprès du canapé qu'Antonine ne quittait guère, et la Niania les servait tous deux seuls, pendant que la famille dînait dans la salle à manger.

A voir la jeune fille, on n'eût jamais cru sa vie menacée. Son teint toujours pale était devenu d'un blanc mat, un rose à peine indiqué nuançait ses joues, et ne devenait plus rouge qu'aux heures de fièvre; la toux n'était plus très-pénible, mais les forces ne revenaient pas. Tout le monde crut que le docteur Z*** s'était trompé et madame Karzof réunit trois autres médecins pour leur demander une consultation.

Le résultat fit tomber les pauvres gens du haut de leurs espérances: Antonine ne verrait pas fleurir les roses.

Les parents, dans leur désespoir, déclarèrent que tout cela n'était que stupidité ou tromperie, que leur fille allait beaucoup mieux, et que "les médecins n'étaient que des ânes": cette dernière opinion émanait personnellement de M. Karzof.

La chambre d'Antonine était devenue le rendez-vous de toute la famille: c'est là qu'on prenait les décisions, qu'on commandait le dîner, que Jean venait lire le journal à haute voix, que M. Karzof rapportait son petit stock de nouvelles et de commérages.

Dournof apportait des fleurs, mais des fleurs sans parfum, car Antonine ne pouvait supporter la moindre odeur prononcée; les amis et amies de la famille prévenus du danger de la jeune fille, et n'y pouvant croire à la vue de sa beauté rayonnante et pour ainsi dire transfigurée, venaient en foule, apportant chacun quelque babiole, quelque petit souvenir. Bientôt les tables et les étagères furent encombrées de présents, et il fallut en augmenter le nombre.

Le bataillon sacré était venu à la première nouvelle du danger; parmi les jeunes gens qui le composaient se trouvait un étudiant en médecine, près de finir son cours: si Dournof avait conservé quelques illusions, il les eut perdues à voir la pitié affectueuse avec laquelle son ami parlait à Antonine, avec quelle bonté il se prêtait à ses fantaisies et de quel regard triste il la suivait lorsqu'elle ne le voyait pas.

Les jeunes filles ses compagnes venaient aussi en foule; jamais on ne jetait aperçu, parmi cette jeunesse rieuse, de la place que tenait cette personnalité le plus souvent grande et austère; on ne savait pas combien de bons conseils elle avait donnés, combien de chagrina elle avait adoucis par ses paroles ou ses actes, jusqu'au jour ou il fut avéré qu'on allait la perdre. Chacun voulut la revoir une fois encore, et il sembla à tous qu'ils ne l'avaient jamais vue jusque-là.

Antonine recevait tous ces hommages, toutes ces marques de tendresse comme la chose la plus naturelle du monde. Son cerveau, déjà fatigué par tant de luttes et de chagrins, s'était un peu affaibli sous l'effort du mal envahissant; elle ne se rendit pas bien compte de l'affluence de visiteurs sans cesse renouvelée qui remplissait sa chambrette, mais il lui était très-agréable de voir tant d'amis.

Ce flot incessant d'amis et de connaissances empêchait le bonheur d'avoir retrouvé Dournof d'être trop poignant et dangereux. Lorsqu'ils se retrouvaient seuls, après une journée pleine de distractions, lorsque la Niania, toujours silencieuse et triste, roulait auprès du canapé la petite table du repas, elle tendait la main à son ami, qui inclinait dessus sa tête, afin de lui dérober l'expression de ses yeux, et elle se laissait aller sur ses oreillers, en murmurant:

--Je suis heureuse.

Vers le soir, venait la fièvre; alors les yeux d'Antonine s'animaient d'un éclat factice, des taches rouges marbraient ses pommettes; elle faisait des projets pour l'avenir. On avait parlé vaguement d'un voyage à l'étranger, pour rétablir la santé.

--Dès qu'il fera beau, disait-elle, aux premiers rayons du soleil de mai, nous partirons pour l'Italie, nous serons mariés alors!

Sa main caressante prenait celle de Dournof qui l'écartait en souriant, le coeur navré, les traits tirés par la contrainte qu'il s'imposait.

Nous irons à Florence! on dit qu'il y a tant de fleurs à Florence que personne ne peut se l'imaginer. Et puis en automne nous reviendrons ici. Maman nous arrangera un joli petit appartement dans un quartier clair et propre. Ma chambre à coucher sera bleue. J'aime tant le bleu! N'est-ce pas, maman, que vous me la meublerez bleu?

--Oui, répondait madame Karzof, du bleu clair.

--Bien clair, avec des rideaux blancs, brodés en dessous... cela coûtera cher, mais on ne marie sa fille qu'une fois, n'est-ce pas, mon père?

Le vieux Karzof murmurait tout bas quelque chose comme un assentiment, et sortait en se mouchant avec bruit dans son grand foulard à carreaux, suivi par le regard inquiet de sa femme.

Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi; Antonine espérait toujours qu'elle pourrait se lever le lendemain, et la langueur de son mal la forçait à rester couchée; elle allait de son lit au canapé et du canapé au lit tous les jours, et déjà ce faible effort lui paraissait au-dessus de ses forces.

Un soir, dévorée par la fièvre, elle s'était tenue assise quelque temps.

--Je vais mieux, dit-elle à Dournof, beaucoup mieux, tu le vois! Je veux aller dans le salon, faire une surprise à mon père et à ma mère. Et puis il y a si longtemps que je n'ai fait de musique!... Je veux jouer du piano.

Elle se leva, en chancelant fit deux pas, appuyée sur le jeune homme; mais au moment où elle tournait vers lui son visage animé d'une joie enfantine, elle pâlit et se cramponna à son épaule. Une toux cruelle secoua ce jeune corps débile, et elle défaillit. Il la reporta sur le canapé; penché sur elle, il suivait les moindres mouvements de ce visage adoré; elle jeta à terre son mouchoir matbré de taches rouges.

--I! est trop tard, dit-elle avec une expression déchirante. Trop tard! ah! mon ami, nous payerons cher ces quelques jours de bonheur!

L'image de ce bonheur que la mort allait lui ravir devait être la punition d'Antonine. La vie qu'elle allait quitter se faisait belle devant ses yeux comme à plaisir, pour lui inspirer des regrets plus amers. Tant de tendresse, de dévouement, de facilité à toute chose! Les obstacles s'étaient levés par enchantement, tout n'était plus qu'un rêve doré, le paradis s'ouvrait devant elle... Et il fallait renoncer à toutes ces joies.

Antonine pleurait, le visage dans ses mains. Dournof se pencha sur elle.

--Ne pleure pas, lui dit-il, tu me brises le coeur.

Elle leva sur lui ses yeux creusés par la souffrance physique et morale.

Au moment où tout est si beau, où nous n'avons plus qu'à être heureux, voir la vie m'échapper... Quelle dérision amère!

Dournof couvrait de baisers les petites mains fiévreuses de sa fiancée.

--Si tu ne souffrais pas lui dit-il à voix basse, je ne serais pat ici!

--C'est vrai, répondit-elle avec amertume; j'aurais épousé Titolof. Ah! s'écria la pauvre enfant, je ne sais pourtant pas méchante! Qu'ai-je fait pour tant souffrir?

--Dieu châtie ceux qu'il aime! dit la voix grave de la Niania, qui venait d'entrer en silence. Tu as mal fait, ma fille, de porter la main sur toi-même. Quand tu as voulu mourir, tu as offensé le Seigneur. Ton mal est le châtiment qu'il t'envoie!

--Mais elle guérira, Niania, elle guérira! reprit Dournof en regardant la vieille femme d'un air de supplication.

--Non, dit Antonine, je ne guérirai pas. Dieu n'est pas le jouet de nos caprices. Je lui ai demandé la mort comme un bienfait, il me l'a accordée...

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